à- ^ » ^ K L vi. 3 i /u- ! -- ME NTO R MODERNE, O U D 1 S C Q V R S SUR LES MOEURS DU SIECLE; Traduits de ÎAngloìs da G U A R D I A N v- Mrs. ADDISON, STEELE.S amies Auteurs du SPECTATEUR, Tome Second. IWTIÌIHÍll Ifì A B A S L E, Chez jfeAK Brandmuller & Fil c ' MDCCXXXVIL LE MENTOR MODERNE, OU DISCOURS SUR LES MOEURS DU SIECLE, DISCOURS LVL Infpicere tanquam in spéculum in vitas omnium jiu beo , atque ex aliis sumere exemplum sibi. Je lui ordonne de se regarder dam la conduite des autres comme dans un miroir , K de profiter plutôt de leurs sottises , que des fiennes. J E ne donnerai aujourd’hui au Lecteur qu’une Lettre de mon bon ami le Chevalier Lizard , avec ma réponse ; & je me flatte que la lecture n’en sera pas inutile aux jeunes Cavaliers, qui ont de grands biens, & aux Demoiselles dont le mérite n’est pas soutenu par des Richesses. 11 est d’une nécessité absolue, que dans la force de la jeunesse nous établissions un petit nombre de maximes, pour régler fur elles toute nôtre conduite future ; c’est Punique moyen, sinon de nous maintenir dans la route de la raison & de l’innocence, de pré- Terne II. A venir s Le Mentor venir au moins certains désastres terribles qu’une vie pleine de désordres peut nous attirer. Les foins rongeans qui accompagnent une passion comme celle, dont je tache, dans ma réponse, de garantir nôtre Chevalier, ne , sont que trop connus de tous ceux qui se livrent au plaiíìr, sans réserve. Je suis persuadé même, que dans certains momens, où les occupations de la volupté leur laissent ailés de loisir pour mettre en parallèle leurs satisfactions & eurs chagrins, ils doivent trouver leur vie, non eulementun songe, mais encore un songe inquiet & afreux. LETTRE A L’AUTEUR. „ Vous êtes bien surpris apparemment, „ Monsieur, de ce que dans plusieurs Lettres, „ que je vous ai écrites depuis peu, je n’ai f „ pas dit un mot touchant la belle, dont vous „ êtes devenu amoureux pour moi à l’opera, j „ & à qui vous avez fait les yeux doux par ! „ procuration. Vous la croyez un très bon | ,, parti pour vôtre très-humbie serviteur ; mais „ malheureusement, le goût pour le mariage „ s’affoiblit de plus en plus dans mon ame. „ Je ne vois autour de moi que des gens ma- „ riez, qui paroiíïènt indifférens les uns aux „ autres, ou qui semblent se faire une étude „ de se rendre mutuellement misérables ; & je „ crois agir prudemment en mettant à profit „ de si tristes exemples. Vous me direz peut- -, être, Moderne, mfi. lvl j ,» être, que je n’ai rien à craindre de sembla- „ ble, avec la Demoiselle que vous me destì- „ nez ; & je m’en fierois bien à vôtre diseer- „ nement : mais, j’ai appris que la vieille Da- „ me est fur le point de disposer de sa fille en „ faveur d’un autre. Pour vos autres jeunes „ beautez, dont je puis connoitre les Carac- „ tères, je n’en sache pas une feule, qui ne soit „ déjà prévenue de quelque inclination pour „ un autre, ou qui ne se soitjettée dans des „ plaisirs & dans des amuscmens qu’elle préfè- „ reàla tendresse de Phomme du monde le „ plus aimable. Cette derniere espèce de ,» femmes est la plus commune à l'heure qu’il „ est, parmi les gens d’une certaine distinction, ,, Elles prendront le premier qui s’offrira, „ pourvu qu’elles soient contentes de son bien, „ & de sa qualité. Est-ce dàns le dessein de „ se lier à lui, par les noeuds de la tendresse „ conjugale? Point du tout; elles n’ypensent „ pas seulement : ce n’est que pour disposer ,, de son bien à leur fantaisie, & pour le chan- „ ger en bijoux, & en équipages. Un tel ma- „ ri n’est plus que Phomme d’affaires de fa „ femme : il n’a que le nom d’être leproprié- „ taire de ses richesses ; mais c’eít la Maîtreíse, „ qu’il s’est donnée, qui en a la réalité. A mon „ avis, une fémelle de ce Caractère n’est pas „ plus propre à être mere de famille, qu’un „ ambitieux est capable d’être bon ami. Ils „ font accoutumez l’un & l’autre à sacrifier „ tous les plaisirs naturels, & le véritable bon- A t „ heur 4 Le Mentor „ heur de la vie, à des chimères, à des appa- „ rences, & à un bonheur d'ostentation. Leurs „ cœurs ne font pas faits pour un véritable ,, attachement ; &, comme les ambitieux for- „ ment leurs projets de grandeur, fans y faire „ entrer seulement l’idée de ceux qu’ils fré- „ quentent, une femme de cette humeur vit „ & couche avec son mari, fans avoir pour „ lui la moindre amitié. Ecoutez , mon cher „ Mentor: une autrefois, avant que de deve- „ nir le procureur de mes affaires de cœur, „ tachez de voir nôtre Maîtresse à une maison ^ de campagne. Vous verrez là fans peine, „ íì elle nous convient ou non ; íì elle ne fe „ plait point à de belles vues, íì elle n’aime „ point des ruisseaux, des bois, & des prairies; ,, franchement, ce n’est pas nôtre fait : elle a „ planté là la nature pour jamais, & ce ne fera „ toute fa vie qu’une folle abimée fans reífour- „ ce dans la vanité. „ J’ai été toujours curieux d’examiner l’air „ de ces femmes de Londres, qui viennent s , pour la prémière fois à la terre de leurs „ Epoux campagnards. Vous ne sauriez croi- „ re avec quelle arrogance elles regardent ,, tout ce qui les environne, & avec quelle pe- a , tite mine dédaigneuse elles reçoivent les ,, complìmens des honnêtes-gens du voiíìna- 5 , ge. On voit dans leurs yeux, qu’il leur „ manque quelque freluquet , pour fe moquer „ avec lui de nos maniérés. Mais, ces belles SJ Dames ne doivent pas tant s’en faire ac- „ croire. 99 Moderne. TUsc. LVl. $ croire. Nous les trouvons encore plus ridicules, que nous le leur paraissons : leurs airs penchez, leur démarche déhanchée , & „ leurs reverences en arriéré choquent autant nôtre goût pour le naturel, qu’elles font „ choquées elles mêmes de la voix forte, & des „ grands pas de nos Chajseuses. Te n’en dirai „ pas davantage : je vous prie leulement de „ ne point songer à me marier sans nouvel or« „ dre. Je fuis, ,, M o N S I E U R , &C. „ Henri Liz ard. II y a dans cette Lettre quelques Réflexions assez bonnes, fur le choix peu judicieux que font plusieurs gentils-hommes Campagnards, en fe mariant : mais, je ne fai ; je trouve dans le ítile quelque chose de libertin, qui ne me plait pas. Je fuis fort inquiet là- dessus, & j’ai trouvé à propos de parler à cœur ouvert au Chevalier, fur les soupçons qu’il me donne. Voici ma Réponse. ,, Monsieur, „ J’ai lu & relu vôtre Lettre, & je vous di- ,, rai naturellement, que je croi y avoir décou- „ vert certaines choses, qui prouvent, qu’en „ matière de tendreflè vous avez renoncé à „ cette noble probité, dont j’avois attendu pour vous des jours parfaitement heureux A 3 „ & tran- 33 5 » Le Mentor & tranquilles. Je croi voir que le chan- 3 , gement de vôtre coeur, par rapport au ma- „ riage, ne procède point d’un principe de ,, prudence & de circonspection, mais d’une „ aversion generale pour le mariage même. „ Vous séparez de cet état tous les plaisirs, & ,, toutes les satisfactions, dont il est fuscepti- ,, ble, & vous donnez toute vôtre attention „ aux inconveniens, qui peuvent naître d’une „ union mal assortie, vous n’avez pas le „ dessein de me tromper par de pareils so- ,, phil'mes. Je vous connois; ce n’est pas là „ vôtre caractère ; vous me parlez de bonne „ foi : mais, vous êtes vôtre propre dupe ; „ & il làut de nécessité, que de pareils discours „ dans un homme de vôtre âge , & de vôtre „ tempéramment, aient leur lòurce dans quel- „ que paillon, qui l’aveugle. Je ne vous par- „ lerai pas à présent d’un motif de vertu très ,, essentiel, qui doit porter un honnête hom- „ me à se marier ; je veux dire, la crainte de „ tomber dans la débauche: j’aime mieux „ venir au fait, & vous exposer mes soup- „ cons, dont la probabilité m’essraye. En les „ supposant bien fondez, je vous dirai en ami, „ que vous allez vous jetter dans un cahos de ,, chagrins & de désordres, dont vous ne vous „ tirerez jamais, tant que les sentimens de „ l’honneur, & d’une compassion genereuse, „ ne seront pas absolument amortis dans vô- „ tre coeur. „ Ne faites pas le fin avec moi, mon cher „ Che- 95 í) 95 95 95 95 95 S, 9 » 95 5 » »5 55 D> 55 55 55 95 95 99 5» -, 95 MODERNE, Dr/?. ZF7. y Chevalier, je me suis apperçu depuis long- tems que vous n’êtes pas insensible à la beauté d’une Demoiselle de vôtre voisinage.' Mais, permçttez-moi de vous avertir, avec toute la franchise d’un sidèle ami, qu’entrer dans un commerce criminel avec une personne de mérite, qui jusques - là a conservé son innocence, c’est se rendre coupable de l’extravagance du monde la plus fertile, en malheurs, & en inquiétudes inévitables. En se frayant le chemin du cœur d’une telle Maîtresse, on se sert du langage le plus persuasif, on fait parade d’une tendresse désintéressée, on cache tout ce qu’on peut avoir de mauvaises qualitez, on se transforme en ange de Lumière j mais, à quel dessein ? c’est uniquement, pour souiller son ame, & pour la couvrir d’une honte éternelle; ce qui n’est autre chose, que jouer le rolle du Démon. „ Peut-être que la mode, les désirs fougueux de la jeunesse, & les faveurs de la fortune, vous feront considérer cette censure, comme un effet de la morosité d’un vieillard, devant lequel les plaisirs s’enfuient depuis long tems; mais, quand vous ne me con- noitriez pas trop, pour prendre mes leçons pour des marques de mauvaise humeur, vous devriez bien pour l’amour de vous- mêmes examiner plutôt la nature de ce que je dis , que la source dont je puis le tirer. Croyez-moi, Chevalier, fi vous réussissez A 4 „ dans 99 s Le.Mentor „ dans le projet que je crains bien que vous „ ne formiez, vous êtes perdu fans ressource. „ Une personne, qui vous sacrifiera sa beauté, „ son honneur, sa vertu, imposera, à un cœur „ naturellement généreux comme le vôtre, „ une obligation si forte, que toute vôtre vie ,, s’écoulera dans l’état le plus gênant, qui est „ celui d’une irrésolution perpétuelle. Vous „ prendrez fans cesse la résolution de l’aban- „ donner, sans avoir jamais la force d’exécu- „ ter ce dessein; &, si vous le faites enfin „ par un effort que vous accuserez vous-mê- „ me de lâcheté, vous vous unirez à une au- „ tre femme, à qui jamais peut-être vous ne „ pourrez donner vôtre cœur : il fera toû- „ jours rappellé vers vôtre maitresiè aban» „ donnée, par le souvenir de tout ce qu'elle „ aura fait pour vous ; & ce souvenir cruel & „ cher en même tems répandra de l’amertu- „ me fur tous les inítans de vôtre vie. „ 11 n’y a point d’homme au monde plus „ essentiellement malheureux, que l’Epoux „ d’une femme de mérite, tendrement aimé „ de fa moitié, fans pouvoir rendre son cœur „ sensible à ses caresses les plus linceres. Ce „ qui fait le bonheur d’un autre Epoux fait le ,, plus cruel tourment de celui-ci. II a don- „ né une fois pour toutes à un amour crimi- „ nel, toute l’ardeur, & toute la constance de „ l’amour conjugal ; & il lui est impossible „ de sentir seulement pour sa femme cette », espèce de tendresse qu’on accorde d’ordinai- re S» Moderne. Bise. LVI. 9 „ re à une personne chez laquelle on ne „ cherche qu’une volupté brutale. „ Trop heureux encore, mon cher Cheva- „ lier, si, après avoir poussé un projet com- ,, me celui dont. je vous soupçonne, vous ne „ trouvez dans la fuite le mariage où vous „ pourrez entrer avec quelque autre, que lìm- „ plement insipide & plein d’ennui. Trop „ heureux, si ce 11’est pas pour vous une sour- „ ce intarissable de misere. Si par hazard „ vous vous unifiiez à une femme, qui se fît „ un plaisir de faire enrager vos domestiques, „ de vous insulter vous même, & de por- ,, ter le murmure & la mauvaise humeur jus. „ qu’à vôtre table & dans vôtre lit, ne fériés „ vous pas doublement malheureux? Vous „ même vous aideriez vôtre furie domestique „ à vous rendre misérable. A chacun de ses „ outrages, une réflexion triste fe réveilleroit „ dans le fond de vôtre âme, & vous accu- „ feroit d’avoir mérité vos malheurs, par vôtre „ lâche conduite avec une personne digne de „ toute vôtre estime. „ te cœur est assez indocile de lui-même, „ & il y a assez de peine à le soumettre au de- „ voir, sans qu’il soit agité par une passion im- „ périeuse. Jusqu’à quel point par conséquent „ doit être infortuné shomme, qui, outre le „ vif penchant qu’il a naturellement pour le „ beau sexe, a fixé une passion impétueuse sur „ une personne toute aimable, qui n’est cou- „ pable d’aucune saute, dont il ne soit lui-mê- A 5 „ me i* Le Mentor „ me non seulement complice , mais ehcore „ auteur? „ Quand un jeune homme est assez impru- „ dent pour se livrer à un commerce honteux „ avec des femmes qui se sont familiarisées 4 , avec la prostitution, le dégoût seul est capa- „ ble de le tirer de ses égaremens: Leurs Ca- „ resses mercenaires destituées des charmes de „ la sincérité, leurs inquiétudes feintes, la „ grolfiéreté de leurs flatteries, en un mot „ leurs maniérés & leurs fentimens approfon- ' ,, dis, suffisent pour les rendre odieuses à un „ homme un peu sensé. Ce sont des Enchante - „ rejses , qui travaillent à défaire leurs propres „ enchantemens , semblables à la Lance d’Achil- „ le, qui guériflòit ceux,qu'elle avoit blessez. „ Mais, dans le cas dont il s’agit ici, quand on „ abandonne une femme de mérite, après Pa- „ voir précipitée dans un abime de malheurs, „ en s’arrachant à elle on s’arrache à ce qu’on „ a dans Pâme de plus beau & de plus noble. „ Epargnez-vous une íì triste nécessité, s’il en „ est tems encore. Quittez la campagne : ce ! „ séjour de Pinnocence est devenu dangereux ^ „ à vôtre vertu. Préférez aux charmes de Be- „ lise les préceptes d’un ami solide de vôtre j „ maison ; d’un ami, qui s’intéresse tendre- | „ ment dans tout ce qui vous regarde, & qui I „ veut vous faire éviter un écueil, fur lequel „ on peut faire naufrage, avec le meilleur na- „ turel, & avec un fond d’excellentes quahtez. „ Je fuis &c. DIS- M O D E R K E, Lise. LVIL If pic DISCOURS L VII. ® ife Jupiter est quodeunque vides. api t Jupiter st découvre dans tout ce que voue voyez . sè ,ì TTN de mes amis m’a envoyé Ce matin un pic; w présent, que j’ai reçeu avec tout le plaisir on & avec toute la réconnoissance possible. C’est im la traduction Angloise d’un livre composé par * un Auteur étranger, qui fait une figure considérs radie dans le monde savant, aussi bien que dans L le monde Chrétien. Cet ouvrage a pour titre ; à Démonstration de /’ Existence de Dieu , tirée de la :oi connoijfance de la Nature, & proportionnée à la foi» ft Ile intelligence des plus simples , par Messire Fran - R çoû de Salignac , de la Mothe Fenelon, Archevêque b de Cambrai. Pour le Traducteur c’est le méfie me habile homme, qui nous a donné les Avanie tures de Telemaque écrites par le même Pré- « lat, & à qui cette prémière traduction a fait ií beaucoup d’houneur. b On ne pouvoit rien attendre que d’admira- lî ble de cet illustre Archevêque, dont les ouvra- » ges précédens font pleins de la plus noble pie- a .té, de la vertu la plus sublime, & de la plus serti vente charité pour son prochain. Son génie s. A ses talens doivent être considérez, comme i un bien commun à tout le genre-humain, chaque branche du mérite de ce grand homme y pro- IX Le Mentor produit pour nous de fruits inestimables. Ce qu’il y a de plus beau, selon moi, dans ses productions, c’est qu’on y voit un savoir poli niis en œuvre par l’imagination la plus vive, relever les charmes de la vertu, & l’expol'er à nos yeux dans toute fa beauté naturelle. Parmi les Lettres de mes correspondant que je n’ai pas eu occalion d’inférer dans mes feuilles volantes, il y en a une, qui roule fur ce sujet, & qui fait l’Eloge du dernier traité de ce pieux Prélat ; Je crois rendre service au public, en la lui communiquant. LETTRE A L’AUTEUR. », Monsieur, „ J’ai vu, li je ne me trompe, dans l'ouvra- { „ ge d’un de vos bons amis, une maxime, qui 1 „ m’a extrêmement frappé par un certain air „ dç Paradoxe : il me semble qu’elle est expri- „ mée à peu près de la maniéré que voici ; i ,, VExistence de Dieu est fi éloigníe de manquer „ de Preuves , que c'est la feule chose, dont nous ,, soyons parfaitement convaincus. Cette réflexion „ est auíli vive, que juste ; & je ne m’amuserai „ pas à vouloir le faire sentir à un homme , „ comme vous. J’aime mieux ne m'en servir > „ que comme d’une ocalion de vous exhorter „ à nous dire vôtre sentiment sur le dernier „ ouvrage de l’Archevêque de Cambrai. Un Esprit de cet ordre conlidere’tous les objets „ dans 35 Moderne. Bise. lvii. i; „ dans un certain jour, qui échappe aux yeux ” du Vulgaire, & son ame familiarisée avec la „ piété fait servir son génie & ses rares talens „ à l’avancement de la vertu, & aux plaisirs rai- „ fonnables de tous les hommes qui savent en » goûter de tels. Sa belle & féconde imagi- „ nation orne la sagesse des fleurs de la Poésie ; „ &, pendant qu’on se livre avec plaisir à ses „ instructions, on jouît du bonheur de devenir „ en quelque forte ce qu'il est lui-même, „ L’exacte & brillante Représentation qu’il „ nous donne de nos organes, & de toutes les „ nobles facultez de nôtre ame, ne peut que M nous remplir de la plus touchante satisfac- ,, tion : elle nous inspire de grandes idées de „ nous mêmes ; &, dans un cœur bienfait, „ elle excite la plus vive réconnoissance pour „ cette Cause première, qui s’est plu à nous „ donner une supériorité si Majestueuse sur les „ autres animaux. „ On sent que tout cet ouvrage vient autant j, du cœur, que de l’eíprit: le sentiment y est „ joint par tout à la conviction. On doit en „ être persuadé sur-tout par l’admirable Prière „ qui huit tout le traité. C’est une espèce d’a- „ doration, qui étale une pieté sublime, pro- „ portionnée au génie, & au caractère de son „ Auteur. Ce sont des mouvemens de l’ame „ qui ont leur principe dans une sagesse plus „ qu’humaine, & dans une vertu sure d’elle- „ même. „ Puisque vous destinez tous les Samedis à „ des 14 9 » j) 9) 39 S, 39 39 39 39 - 3 > 33 99 33 >3 99 99 33 3> 99 99 39 73 39 ->r 39 39 39 73 39 Le Mentor deg réflexions pieuses, vous ne sauriez mieux faire , ce me semble, que d’insérer cette excellente prière dans vôtre feuille volante, qui paroitra demain. Si l’on a observé que les lettres familières des grands hommes font les plus fidèles tableaux de leur Caractère, & 11 l’on en conclut qu’elles doivent être extrêmement instructives, n’est-il pas juste de penser la même chose des prières de certains hommes du premier ordre ? Dans une lettre, on s’ouvre à un ami ; dans la prière, on découvre toute son ame aux yeux du Scrutateur des cœurs & des reins. On pourroit dérober quelque sentiment à un ami intime ; mais, quelle insolence ne seroit-ce pas à un homme, qui adore son créateur, de vouloir lui cacher ses pensées les plus secrettes ? Ce n’est pas tout : un recueil des prières des grands hommes ne seroit pas feulement d’u- ne grande utilité ; mais selon moi un esprit bien fait y découvriroit encore une source féconde d’agrémens. „ Je vous envoyé cette Prière telle que je l’ai traduite moi-même. Si vous trouvez bon d’en faire usage, je pourrois bien vous en communiquer une autre, composée par un de nos plus beaux esprits du siècle passé : elle roule sur-tout sur les funestes désordres de fa vie passée ; & je fuis persuadé , que vous trouverez un tour peu commun dans la force des expreíîìons, que la vivacité de ses remords arrache à la vivacité de son esprit. „ L’Au- Moderne. Dise. lvu. „ L 5 Auteur de cette prière a été un des plus „ célèbres Ecrivains de son âge, & elle pourra „ servir d’antidote contre le poison , qui dé- „ coule de tous ses autres ouvrages. „ Celle de l'Archevêque de Cambrai est dic- ,, tée par un esprit bien différent : elle marque „ par tout le cœur le plus tranquille, & la plus „ heureuse situation de famé. Je ne sai st „ j’ose nfexprimer ainsi ; mais, j’y trouve „ quelque chose de semblable à I’intercejsion du „ Sauveur du monde, qui, sûr de sa propre fé- „ licité, s’intéreíse pour le malheur des hom- „ mes, qu’il veut bien regarder comme fessières, PRIERE DE L’ARCHEVEQUE de Cambrai. Mon Dieu ! fi tant d’hommes ne vous découvrent sas dans ce beau Jse&acle ? que vous leur donnez de la Nature entìere, ce ries pas que vous soyez loin de chacun de nom. Chacun de nom vom touche comme avec la main ; mais les sens , à los passions qu’ils excitent, emportent toute l’aplication de P esprit. Ainsi, Seigneur , vôtre lumière luit dans les tenebres : & les tenebres font fi épaisses, qu’elles ne là comprennent pas : Vous vous montrez par tout : & par tout les hommes dijiraits, négligent de vom apercevoir. Toute la Nature parle de^vom, dr retentit de vôtre saint nom , mais elle parle à des sourds , dont la sourdité vient de ce qu’ìls s*étourdissent toksoms eux-mêmes. Vom êtes 1 6 Le Mentor auprès d'eux, (st au dedans d'eux : mais ils font fugitifs , & crrans hors £eux-mèmes. Ils vous trou- ver oient, ô douce lumière , ô éternelle beauté , toujours ancienne, (st toujours nouvelle, è fontaine des chastes délices , ô vie pure K bienheureuse de tous ceux qui vivent véritablement , s’ils vous cherchaient au dedans d'eux-mêmes . Mais les impies ne vous perdent qu'en fe perdant. Hélas ! vos dons , qui leur montrent la main d’où ils viennent, les amusent jufqu'à les empêcher de la voir. Ils vivent de vous : (st ils vivent fans penser à vous ; ou plutôt ils meurent auprès de la vie, faute de s'en nourrir. Car quelle mort n'efl-ce point de vous ignorer ? Ils s'endorment dans votre sein tendre A paternel , (st pleins des songes trompeurs qui les agi . t en t pendant leur sommeil , ils ne sentent pas la main puissante qui les porte. Si vous étiez un corps stérile, impuissant, (st inanimé , tel qu'une fleur qui fe flétrit, une rivière qui coule , une maison qui va tomber en ruine, un tableau qui n est qu’un amas de couleurs pour fraper imagination, ou un métail inutile qui ria qu'un peu d'éclat : ils vous apercevraient, (st vous attribueraient follement la puissance de leur donner quelque plaifir, quoi qu'en effet le plaisir ne puiffè venir des choses inanimées , qui ne Vont pas, (st que vous en foiez l'uuique source. Si vous n'étiez donc qu'un être greffier, fragile, (st inanimé , qu'une mafje fans vertu, qu'une ombre de Vétre : vôtre nature vaine ocuperoit leur vanité > vous feriez un objet proportionné à leurs pens es baffes (st brutales. Asais par ce que vous êtes trop au dedans d'eux-wêmes } où ils ne rentrent jamais .* vous Moderne, Bise. lvii. <7 vous leur êtes un Dieu caché. Car ce fond intime: dleux-mêmes, efl k lieu le f lus éloigné de leur vue, dans íégarement où ils font. U ordre & la beauté que vous répandez fur la face de vos créatures, font comme un voile qui vous dérobe à leurs yeux malades. Quoi donc , la lumière qui devroit les éclairer , ks aveugle » & les ratons du soleil même empêchent qu’ils ne l’aperçoivent ? Enfin , par- ce que vous êtes une vérité trop haute , f? trop pure, pour passer par les sens grossiers, les hommes rendus semblables aux bêtes, ne peuvent vous concevoir : comme fi b homme ne connoiffiit pas tous les jours la sagesse la vertu , dont aucun de ses sens néanmoins ne peut lui rendre témoignage 3 car elles n'ont ni fin, ni couleur , ni odeur, ni goût, ni figure , ni aucune qualité sensible. Pourquoi donc , ô mon Dieu, douter plutôt de vous, que de ces autres choses très réelles très manifestes, dont on fupofi la vérité certaine, dans toutes les affaires les plus sérieuses de la vie, & lesquelles, auffibien que vous, èchapent à ms faibles fins ? O mifire ! ô nuit afreufi, qui envelope les enfans d’Adam! ô monstrueuse stupidité! b renversement de tout P homme! Vhomme ría des yeux que pour voir des ombres gp la vérité lui parait un fantôme. Ce qui n'est rien, est tout pour lui : ce qui est tout, ne lui semble rien. Que vois-je dans toute la Nature ! Dieu. Dieu par tout, és encore Dieu seul. Quand-je pense, Seigneur, que tout P être est en vous, vous épuifiz, és vous engloutissez , ô abîme de vérité, toute ma pense. Je ne sai ce que je dévions. Tout ce qui n’est point vous, disparaît ; & à peine me reste-t-il de quoi ms trou- Tome II. B ver ,8 Li Mentor ver encore moi-même. Qui ne vous voît point , nst rien vit', qui ne vous goûte point , »'« jamais rien senti. Il ejl comme s'il n'étoit pas. Sa vie entiere n’ejl qu 1 un songe. Levez-vous, Seigneur, levez-vous . Qu!à vitre face vos ennemis se fondent comme la cire) fyévanouissent comme la fumée. Malheur à j famé impie -, qui loin de vous est fans Dieu , fans i ester ance, fans éternelle consolation ! Dé) a heureuse celle qui vous cherche, qui soupire, fy qui a soif de vous / Mais pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la lumière de vôtre face, dont vôtre main a tjsuié les larmes, fy dont vôtre amour a dèja comblé les désirs ! Quand fera-ce , Seigneur ! O beau i jour fans nuage fy fans fin , dont vous ferez vous- même le soleil , fy où vous coulerez au travers de won azur comme un torrent de volupté ! A cette douce esterance, mes os tressaillent, fy s'écrient'. Qui est semblable à vous ? Mon cœur se fond, fy ma chair tombe en défaillance , ù Dieu de mon azur, fy mon éternelle portion. DISCOURS L V111. — — Mentisque capacius altœ. O VI D. U faut ouvrir lame à de plus grandes fy de plus nobles vues. E N me promenant un de ces jours tout seul dans l’Eglise de S. Paul, je m’efforçai à trouver une eipèce de comparaison, entre c* bâti» Moderne, JDisc. lviii. í9 bâtiment magnifique, &PEglise réelle de Jé- sus-Christ, à prendre cette expression dans le sens le plus étendu. Je crus trouver Tordre Majestueux & Tœconomie Divine, qui règne dans celle-ci, très bien représentez, par la justesse , la simplicité, & l’air de grandeur qu’on remarque dans l’architecture de Tautre. Comme ce temple est composé d’un grand nombre de différentes parties , qui concourent à faire un tout admirable par fa régularité , & par ses proportions , on volt dans le corps, dont Jèfus-Chríst est le chef, une certaine subordonnation décente, des institutions sacrées, des dogmes sublimes, & une morale toute sainte, faire un même plan, & se concentrer dans un même but. Savoir, la grandeur, & la félicité de l’homme. Je fus interrom pu dans cette agréable méditation par la vue d’une mouche, qui se prome- noit sur un des piliers de ce vaste édifice. Je l’enchainai d’abord à la comparaison où je tra- vaillois , & j’en fis un EJprít-fort. En effet, il faut avoir une vue d’une étendue assez considérable, pour embrasser dans le même instant toutes les parties différentes d’un bâtiment spacieux, afin de juger sainement du dessein & de la symétrie de tout l’ouvrage ; mais, la vue de cette mouche devoit être bornée à la moitié d’une feule pierre du Pilier : bien loin de découvrir l’ufage de tout ce qui compose le temple , & la liaison de ses différentes parties, elle ne pouvoít apperçevoir, selon toutes les B » appa- 2« Ls Mentor apparences, que certaines inégalitez fur la surface de cette Colonne, & ces inégalitez dévoient lui paroitre autant de montagnes, & de rochers escarpez. N’est-ce pas là justement la maniéré d raisonner d’un E'prit-fort ? II n’examine la Religion, que dans un certain détail : il attache ses pensées, à la difficulté de quelques passages de l’Ecriture sainte , à l’embaras que son esprit borné trouve dans quelque voye particulière de la providence à quelque Dogme, qui est hors de la sphère de sa pénétration. Jamais il ne songe au plan général de la Religion , ni au véritable esprit de l’Evangile : il n’est point attent.f à la perfection où le Christianisme élève la nature humaine, aux lumières qu’il a répandu au long & au large dans l’univers, ni à la liaison qu’il a avec la félicité de chaque particulier, & avec le bonheur général de toute la société humaine. Cette même mouche me donna occaíìon d’examiner la nature de cette disposition de l’ame, qu’on appelle étendue d'ejprit , & les moyens naturels de parvenir à cette qualité, qui est d’une nécessité absolue, pour former un jugement sain de tout objet composé. II est évident d’abord que la Philosophie est très propre à ouvrir, & à étendre l’esprit, par l’habitude quVlle. nous donne de réfléchir fur dtS objets éloignez de nous, & qui ne tombent pas fous le sens. D’ailleurs, elle enchaîne dans notre a me un grand nombre d’idées, qui M O D E 11 N E, Dise. LVllI. si qui répandent du jour les unes fur les autres, & qui détachées ne se présenteroient à l’esprit que sous de fausses apparences. De là il arrive qu’un Philosophe, & un homme du commun, regardent presque tous les objets fous des faces différentes, & que bien souvent ils en forment des jugemens diamétralement opposez. On en peut voir un exemple remarquable dans un des Dialogues de Platon, qui fait faire à son Maître Socrate la Réflexion suivante : „ Lorsqu’on parle devant le Philosophe de „ dix mille arpents de terre, comme d’une „ étendue considérable ; accoutumé à la con- „ templation de la Terre entiere , il ne regar- „ de cet espace, linon comme une portion „ méprisable de toute la surface de nôtre Glo- „ be. Voit-il des hommes enflez de la no- „ blesse de leur race, parce qu’ils peuvent „ compter parmi leurs ancêtres lix ou sept „ personnes opulentes, il se rit de leur stupi- „ dité & de leur ignorance ; puisqu’incapables „ de former une idée totale du genre-humain „ ils ne savent pas, que nous avons tous égale- „ ment un nombre infinis d’ancêtres, riches, „ pauvres, Rois, Esclaves, Barbares, & Grecs. „ Voilà comme parle Socrate, qui a passé pour le plus sage d’entre les Payens, précisément à cause de certaines notions, qui ont beaucoup de rapport à celles que nous puisons dans la Doctrine de Jéfus-Christ, B 3 Si aa Le Mentor Si toutes les branches de la Philosophie sont propres à étendre les vues de l’Efprit, il faut avouer pourtant qu’il n’y en a point, qui puis-, se reculer plus efficacement les bornes de nôtre raison, que Y Astronomie. C’eit dans cette Science qu’on prouve par de très bonnes raisons, que nôtre terre ne fait pas la centième partie du Globe du Soleil, & que la distance entre nous & les étoiles fixes est íì prodigieuse, qu’un boulet de Canon continuant toujours dans la rapidité de son mouvement n’y par- viendroit pas dans cent cinquante mille années. Une espace si immense absorbe l’imagi- nation : l’entendement humain s’y perd ; l’idée imparfaite d’une pareille distance fait évanouir devant elle les Provinces , les Royaumes , les Empires. 11 feroit à souhaiter qu’un certain * Prince, fauteur des Sciences & des beaux arts, eut fait lui-même quelque progrès dans l’humi- liante étude de PAstronomie. II auroit vû d’a- bord la petitesse qu’il y a dans une ambition renfermée dans les bornes d’une partie de ce globe, qui n’est qu’un point en comparaison de cette portion de l’Univers, qui est à portée de nos yeux. Ce que la Religion Chrétienne a encore de , supérieur à Y Astronomie , c’eít qu’elle étend non seulement l’eíprit, mais qu’elle l’étend vers des objets nobles, sublimes, dignes de l’ex- cellence de fa nature. A mesure que la terre, & les * Louis XIV. Moderne, Bise. lviìî, 8 ç & les plaisirs passagers de la vie, se rétrécissent devant elle, elle ouvre à nôtre esprit la perspective immense du monde inteìle&uel: elle déployé à nos yeux surpris les attributs de la Divinité , les charmes de la Vertu, la dignité de nôtre nature, & la Majesté de nôtre ame immortelle. Uni à la Religion, nôtre esprit a la force de se proportionner à la grandeur de toutes fortes d’objets ; il se sent baissé & avili par le commerce où il est obligé d’entrer avec des sujets petits & peu durables. 11 s’élargit» il s’étend, lorsqu’il fixe son attention sur les idées grandes & sublimes des choses spirituelles qui trouvent dans l’Eternité même la mesure de leur durée. La grandeur des objets est purement rélative, non seulement par rapport à l’étendue, mais encore à l’égard de la dignité, & de la durée. L’Astronomie ouvre l’esprit, & rectifie nos idées touchant la grandeur des corps ; ma s, le Christianisme nous donne une étendue d'esprit generale. Le Philosophe étend les vues de ion ame par rapport à tout ce que ce monde contient. Le Chrétien va plus loin : il porte Pâme au delà delà sphère des lumières n» tu relies. Jusqu’à quel point le Monarque le plus puissant de la terre doit-il paroitre petit aux yeux d’une raison qui embrasse les rangs différents des intelligences pures subordonnées les uns aux autres, dans des dégrez presqu’infinis de perfection, & de gloire? Julqu’à quel point les plaisirs de sens doivent-ils être bas au tribunal B 4 d’un -4 Le Mentor d’un Esprit, qui forme le projet d’imiter la Divinité, & de se rendre en quelque sorte un même Etre avec elle. C’est là l’occupation véritable du Chrétien, ma's, qu’on ne s’imagine point que l’étendue d’esprir, qui a fa source dans la Religion Chrétienne, se borne dans l’entendement humain. Cette Religion étend la force de l’ame, comme elle en étend les lumières. Elle nous donné m empire absolu sur nos deíirs déréglez, & fur nos passions fougueuses, qui semblables à un torrent entraînent Pâme, qui est destituée d’un secours si puissant, & si salutaire. Qu’un homme agisse par un motif de raison, ou de paillon, il est certain que ses actions font nobles ou basses à proportion des objets, qu’il a en vue. La raison a beau annoblir íes démarches : fi elle n’est éclairée par les lumières d’une Religion toute divine , elle lui donnera plutôt une justesse d’eíjprit peu utile , qu’une grande & sublime élévation d’ame. Tous ceux, que la Religion ne guide pas, quelque beau que puifïè être leur génie, ne Rattachent qu’à cette Terre méprisable, & ne s’occupent qu’à rectifier l’usage qu’il faut faire de cette vie mortelle. La petitesse de leur fin ne íàuroit les porter qu’à des actions qui répondent a la bassesse des objets ; mais, une raison illuminée par la véritable piété, est élargie, fortifiée, ag- grandie, par la noblesse immense des fins qu’el- le se propose : ses actions ont le Sceau de l’E- ternité, & de la perfection infinie. Dans Moderne. Dìsi. LVIII. s5 Dans toute la foiblesse des EJpríts-forts íl n’y a rien qui me donne plus d’indignation, que Pinsolence qu’ils ont de tourner les Chrétiens en ridicule comme petits esprits, & de s’ar- roger les titres pompeux de Génies supérieurs , & d’Efprits étendus. Que tout homme impartial juge qui a les íèntimens les plus nobles, & les vues les plus grandes, le Chrétien, ou Phomme qui a renoncé à tout commerce avec la Religion. Celui-ci limite ses idées dans un petit nombre de sensations qui procedent de la matière, & qui s’y terminent. Celui-là anticipe fur ces délices, qui rassasieront entièrement les désirsinfinis de l’ame, quand elle fera portée au plus haut dégré de perfection, dont par fa nature elle est susceptible. VEJprit-fort ne porte pas ses vues plus loin, que ne s’étend Pespace du petit nombre de jours , que nous passons fur cette terre. L’homme pieux égale íès projets , & ses espérances, à Péternité même. L’un trouve dans les Elímens Porigine de ses facultez intellectuelles. L’autre tire son esprit immatériel de la source infinie de toutes les perfections. DIS- Le Mentor vs DISCOURS LIX. Quale Portentum neque militaris Daunia in latis alit Esculetis Nec Jubse tellas générât Leonum Arida nutrîx. Monstre plus terrible que tous ceux qu» F Italie nourrit dans ses montagnes , que F Afrique Me- re des Lions enfante dans fes déserts arides. Î E ne doute pas que je ne surprenne beaucoup mes Lecteurs de la Campagne , en leur disant que depuis quelques années nôtre bonne ville de Londres a eu beaucoup à fou- frir d’un grand nombre de Lions. II est pourtant certain , qu’à l’heure même, que j'écris ceci, plusieurs de ces animaux féroces courent nos rues en plein jour, & qu’ils se jettent dans tous les casiez pour dévorer la première proye, qui tombera fous leurs Griffes. Pour expliquer cette Enigme aux honnê- tes-gens de la Province , je leur dirai que nous autres gens de Cour nous donnons le titre de Lion à tous ceux qui fervent d’espion aux gens du prémier rang. Dans ma qualité de Directeur général des mœurs , je me sens obligé de faire connoitre un animal si dangereux, & de précautionner par là les honnêtes M O D E R n;e. Dise. LUC. 27 nêtes gens contre ses attaques. C’est à ce d et sein salutaire, que je consacrerai toute cette feuille, qui ne contiendra qu’un essai, sur le Lion Politique. Je commencerai par YEtymologie, à l’exem- ple de presque tous mes confrères les auteurs d ’EJJaù. 11 m’en a conté un tems infini, & des efforts d’imagination incroyables pour découvrir la source du Titre en question ; mais, après d’exactes recherches, & des conjectures très profondes, j’en ai trouvé à la fin deux raisons, qui me paroissent assez naturelles. Voici la prémiere : A Venise qui passe à bon droit dans tous les païs pour la Mere de la fine Politique, on voit auprès du Palais du Doge plusieurs grands Lions de marbre artistement travaillez, & qui semblent attendre leur proye la gueule beante. Ceux, qui veulent donner au Sénat quelque avis, touchant les choses, qui se passent dans la Ville, ne font que glisser un billet dans la gueule de ces Bêtes ; & c’est par ce moyen que le Gouvernement est instruit de mille secrets, qui concernent les intérêts de la République. De cette maniéré,le Donneur d’avis reste caché, & il n’a rien à craindre de l’indiscrétion d’un Ministre d’Etat. Ce sont les Lions seuls, qui découvrent tout, & il n’y a pas la moindre irrégularité dans la conduite d’un Officier de la République, pas un mot séditieux lâché imprudemment dans une compagnie, que le Sénat n’en soit auffi-tôt informé. Nos savans n’ont 2F x Lí Mentor , n’ont par conséquent pas tort, s’ils tirent de I là l’orìgine du titre qu’on donne parmi nous ' aux Espions des prémieres têtes du Royaume. , Cette Etymologie est aGTez plausible, & je m’en fuis contenté pendant plusieurs années ; mais, j’ai été assez heureux à la fin, pour trou- ! ver un petit manuscrit, qui dérive la dénomination dont il s’agit, d’une source Domesti- I que, qui me paroit bien plus naturelle, que ; celle qu’on va chercher jusqu’au Palais de St. Marc. Sous le règne de la fameuse Reine Elisabeth, dit mon Auteur, le célèbre Waifin - g bam se servoit d’un grand nombre d’espions, dont PEtat recevoit des avantages très considérables. Mais, celui qui lui rendoit les plus j grands services étoit le Barbier de ce grand j Politique. II avoit un tour de main admi- j rable, pour arracher les pensées les plus se- j cretes à ses chalands, pendant qu’il leur te- ! noit le couteau fur la gorge : il vous savon- j noit, il vous frottoit la tête d’un homme avec tant d’art, qu’il en faisoit sortir tout ce qu’elle j contenoit. II avoit une certaine volubilité de 1 langue, qui engageoit l’homme le plus taciturne à entrer en conversation avec lui; &, par là, il devenoit une source intarissable d’in- telligences sécrétés. 11 faut savoir que ce | Barbier Politique s’appelloit Lion , &, comme | il se distinguoit par sa capacité parmi tous les Espions de son teins, son nom s’est immortalisé, & on le donne à tous les Espions du premier ordre. WaU Moderne, Dise. nx. 29 Walfingham étoit Phomme de son siècle, qui sût le mieux démêler un caractère, & il ne changeoit jamais un homme en Lion, qu’il n’eut toutes les qualitez nécessaires pour en bien remplir tous les devoirs. II est vrai, que ses contemporains ont dit de lui, qu’il ne les estimoit pas d’avantage pour les services qu’il en tiroit ; & que souvent, après les avoir engagez, dans une démarche un peu scabreuse, il leur laissoit démêler la fusée tout comme ils le trou voient à propos. Pour moi, je ne saurois m’imaginer, qu’il en ait agi de cette maniéré par un principe d’ingratitude : ce n’é- toit apparemment qu’un trait de fine politique, qui n’a plus rien à démêler avec les ta- lens des hommes, lorsque par quelques accidens ces talens font devenus inutiles. Ce qu’il y a de certain , c’est qúe malgré la corruption de cet âge qui rendoit nécef faire le commerce de ce grand Ministre avec ces bêles feroces , il avoit une véritable estime pour les vrais hommes. II ne se contentoit pas de respecter & de chérir leurs belles qualitez , & leurs lumières : il les honoroit des marques les plus fortes de fa générosité ; il les accabloit de grâces, fans aucune vue d'intérêt : & un honnête homme, quoi qu’enne- mi déclaré de "Walfingham , pouvoit plus compter fur ses bienfaits, que fur les saveurs des Ministres à qui ils avoient rendu les services les plus importuns. Ce surent ces maniérés z» LbMentor jiieres nobles & attirantes, qui firent dire cet- I te espèce de bon mot à Mr. Bgleigh, qui étoit 1 son plus grand Antagoniste, & qui n’épargnoit rien pour le détruire : Pejie soit de ce IVaU singham ! dit - il. Il ferme la bouche à tout le monde'. H ne veut pas feulement permettre à un fronnéte homme de le haïr dam son petit particulier. II eít vrai que par le moyen des courses, i des regards, & des rugissemens de ses Lions, ' il apprènoit les routes de tous les cœurs, & les moyens sûrs de gagner tous les hommes, à qui la fortune n’étoit pas absolument indise I férente. II avoit des Lions furieux pour le service de la sainte Eglise, & des Lions couchant propres à être mis aux pieds de la Reine fa Maîtresse ; mais, il les avoit si bien dressez, que dans l’espace de vingt-quatre heures ils passoient les uns dans le caractère des autres lans forcer en aucune maniéré leur naturel. 11 est certain, que la connoissance de tant i de secrets devoir répandre de grands agrémens fur la vie d’un homme auífi spirituel & aussi capable de réflexion, que Walíìngham. 11 voyoit tous ses contemporains presque com- j me ils étoient réellement, & non tels qu’ils s’efforçoient à paroitre aux yeux des hommes ; & il savoir continuer ce commerce avec leurs ; pensées & avec leurs sentimens, par la maniéré d’élevtr ses Lions , dont il aftàmoit les uns, & nourrissait bien les autres, selon leurs différentes constitutions. Après avoir donné au Lecteur cette idée pré- Moderne, vise. L 1 X. 31 tt. précise & nécessaire de Walíingham & de son oìl habile barbier, j’entre en matière, & je vais oì faire une description aussi exacte, qu’il m’est U possible, de cette Espèce d’animaux, qu’on dé- ri* ligna à Londres par le Titre de Lions. De- n i puis que l’habile wallingham a exercé la char- a ge de Secret aire d’Etat, tous nos Ministres n’ont y, rien négligé pour conserver la race de ses Bê» is tes utiles. Sachant que le Lion est un des & supports de la Couronne de la Grande fireta- es, gne, ils ont cru impossible de bien gouver- lif, ner, fans cette race , un état aussi rempli que ; t . le notre de factions, & d’intrigues. m Un Lion , ou espion du premier rang, ne su manque jamais d’avoir fous lui quelques bê- i tes de proye subalternes, qui vont à la chas- ìl! se des particularité? détaillées propres à en- ìres trer dans le rapport général. Pour lui il trou» ^ ve son vrai gibier dans les Cassez & dans les jj Cabarets, & il arrive bien rarement qu’il en s revienne à vuide. nîj Son rugissement articulé à une force terri- I ble, dont le son aggrave tout ce qu’il expri- t me. C’est un anirnal d’un naturel cruel, & | sanguinaire : aussi, n’y a-t-il point de secrets à E j. qui il donne la chaise avec plus d’ardeur, que jul ceux, qui sont décapiter , pendre , & mettre en ia , tpstartiers. S’il flaire de loin un discours, ou l £( une action, qui semblent tendre au bien de ffl! l’Etat, il sent d’abord que ce n’est pas là ce qu’il lui faut, il tourne fa course ailleurs, & se )ét ;r LE MENTOR met sur la piste de quelque gibier plus savoureux. On ne sauroit s’imaginer les tours adroits dont il se sert, pour réussir dans fa chasse. 11 fait faire le chien couchant i &, par mille sauts badins, il attire fa proye, & tache de la faire venir à la portée de ses griffes meurtrières. H a encore un talent merveilleux : c’eít d’imi- ter en perfection la voix de chaque animal, qu’il cherche à attraper ; & qui trompé par ces sons croit avoir à faire à une béte de fa propre espèce. Rarement trouve-t-on une troupe de nouvellistes, qu’il n’y ait au milieu d’elle un de ces Lions à figure humaine. Jamais il ne manque de fe placer dans les lieux publics, auprès de ces petits fanfarons Politiques, qui s’érigent en Orateurs dans tous les endroits, où l'on veut bien leur prêter attention. S’il y a , dans un caste, une petite retraite, refervée pour les Réflexions, qu’oiï fe dit à Pareille, on le verra dans une posture non-chalante, aussi peu éloigné de là, qu’il peut l’être fans affectation. J’ai toujours remarqué, que tous ces Lions fonc grands amateurs de toutes fortes de feuilles volantes : ils y jettent les yeux, de Pair du monde le plus attentif, quoi que toute leur attention soit concentrée dans leurs oreilles; & j’en ai vu, qui après s’être saisi d’une gazette mouchoient la chandelle à tout moment, pour pouvoir mieux entendre tout ce qui l'e difoit Moderne. Dise . Lix. ,, t disoit dans leur voisinage. Us rumineront pendant deux heures d’Orloge fur un seul pâte ragraphe de vieilles nouvelles, pourvu qu’on 1 parle pendant tout ce tems autour d’eux ; & 'fi leurs réflexions fur ces sortes de matières ne e s’épuifent qu’avec le babil des affistans. k • Après avoir dépeint ces monstres avec toute. te l’exactitude dont je fuis capable, dans le rai, dessein de garantir de leurs dents certaines p personnes imprudentes, qui ne s’en défient pas, lei il ne fera pas hors d’œuvre que je leur dise un mot à eux-mêmes. Je voudrois les prier » de croire, que non seulement leur espèce est i â également odieuse à Dieu, & aux Hommes ; mais qu’elle est encore méprisée souveraine- Icî ment par ceux - là même, qui s’en fervent. ;om Les Archers, & les Bourreaux, font absolument toii nécessaires dans un état, & peut-être en est-il n; de même des Bêtes féroces, dont il s’agit ici. élit! Cependant, jusqu’à quel point les hommes qui jiiíí fe chargent d’emplois lì Barbares, ne font-ils tus pas odieux & méprisables aux yeux de leurs qu; compatriotes ? II n’y a point d’individu humain presque, à qui on ne fit tort, en le com- parant à ces vils supports de la justice ; mais, jè en mettant en parallèle avec eux un de nos r j; Lions Politiques, on lui fait encore trop d’hon- lar neur, puifqu’il est en même tems le tentateur, ] [i: le délateur , & le dêjlruéìeur, des autres hommes. 5 u " Ì\Ì* DIS- Tsme II. C 34 Le Mentor DISCOURS LX. - - . . In amore h se c infant omnia. Tout ces inconveniens font à craindre dans P amour, R ien ne me donne plus de mortification, qu’un grand nombre de Lettres que je reçois de toutes parts, remplies de plaintes fur la conduite des Peres & des Meres, qui font l’amour pour leurs Enfans. J’y vois des personnes d’age, qui ont absolument effacé de leur mémoire les sentimens, que la jeunesse excita autrefois dans leurs cœurs, & qui s’o- piniatrant à ne point entrer dans les tendres intérêts de leurs fils & de leurs filles, ne veulent régler le mariage, cjue fur les maximes ordinaires du négoce. Des qu’un jeune homme s’avife de faire l’amour dans certaines familles, le futur Beau-Pere le traite, comme fi tous les biens du malheureux amant lui étoient Hypothéquez ; & ils le deviennent bientôt réellement par le Contract de mariage. Ces fortes d’extorlìons font les plus inhumaines qu’on puisse imaginer. Un fourbe de profession, qui tend des embûches à l’impru- dence des jeunes gens riches, est mille fois plus pardonnable à mon avis, que certains Peres qui cherchent le moyen de ruiner un honnête homme, dans la passion illimitée, qu’il a pour Moderne, Dise . LX . s pour sa maîtresse ; & dans la profonde estime, qu’il sent pour la famille, où il voudroit entrer. Les deux lettres suivantes mettront ce sujet dans un plus grand jour, & serviront peut-être à rendre plus raisonnables quelques - uns de nos compatriotes, qui, appuiez fur la mode, se pardonnent des injustices fi criantes. LETTRE A L’AUTEUR. D'me certaine ViUe de Cumberland. Monsieur, „ II n’est pas possible d’exprimer la satis- „ faction, qu’on reçoit de vos feuilles vo» „ lantes dans nos Provinces Septentriona- „ les. Je fuis persuadé, que par tout el- „ les doivent produire un effet semblable, „ & qu’elles plaisent généralement à toutes „ les personnes , qui ont atíêz de mérite „ pour aimer leur prochain. Mais, comme „ tous les peuples n’ont pas les mêmes pen- „ chans, le même goût , & le même tour ,, d’efprit , il est naturel de croire , que „ vous ne procurez pas à tous vos Lecteurs „ des plaisirs de la même nature. Pour „ nous autres Septentrionaux, nous sommes „ fur - tout charmez de vos réflexions, qui „ roulent fur le mariage, & qui par là „ nous intéressent extraordinairement. Nos L 2 „ Pro- z6 Le Mentor „ Provinces se sont toujours acquis une gran- „ de réputation, par leur attachement à la „ propagation de l’Ef'pèce. Si les Goths & „ les Vandales ont inondé autrefois toute „ l’Europe de leurs habitans superflus, vous „ savez que nous avons l’honneur, nous au- „ tres peuples de la Province de York, de four- „ nir toute la Grande Bretagne de Palfreniers „ & de Notaires. „ Je n’entrerai pas ici dans une recherche „ Philosophique des causes de cette fécondité „ qui nous etì particulière. C’eít peut-être „ notre Climat, ou la constitution de nos „ corps ; ou bien l’un & l’autre. II se peut „ encore qu’elle procède du goût naturel de „ nos femmes, qui, incapables de coquette- „ rie, donnent toute leur tendresse à leurs s) Epoux; &de l’heureufe rusticité des hom- „ mes, qui ne connoissent point les vices Mé- „ ridionaux qui rendent esseminez ceux qui „ s’y abandonnent. ,, Quoi qu’il en soit, le fait est certain, & „ l’Eloge, que je viens de donner à ma Patrie, „ fondé. Mais, je prévoi, que vous en tirerez „ une conséquence , qui , malheureusement „ pour moi, ne l’eíl pas. Vous vous imagine- ,, rez, fans doute, que je jouis déjà de l’heu- „ reuse possession d’une de nos Sabines ; ou, „ que du moins, je ne fuis pas fort éloigné „ d’une union ii satisfaisante. Vous vous trom- „ pez bien fort, Moníieur, & mon cœur me „ dit que je ne luis pas fait pour cette félicité. J’ai- Moderne. Bise. LX. jt -, J’aime, on ne me hait pas, & je n’en fuis ,, que plus malheureux. Le Pere de ma Mai- „ tresse me tient le pied fur la gorge de la ma- „ niere la plus impitoyable ; & je dois, ou „ ligner ma ruine, ou renoncer pour jamais „ à l’aimable Galathée. Que ferai-je ? Mes „ plaintes font inutiles. Les tempêtes qui „ descendent de nos Montagnes ne font pas „ plus rudes que le vieux Gentilhomme ; & „ c’est parler à nos rochers, que de lui adref- ,, fer les prières les plus humbles, & les plus „ touchantes. U est vrai que ma Maîtresse m’é- „ coute, & qu’elle soupire tendrement ; mais, „ fa douleur ne fait qu’augmenter la mienne. „ Elle est trop bien née, pour désobéir à fou „ Pere ; & je l’estime trop, pour vouloir être „ heureux aux dépens de son devoir, & de sa „ réputation. „ Avant que de m’être livré à cette passion, „ aussi agréable d’un côté, que malheureuse „ de l’autre, rien n’étoit capable de troubler „ ma belle humeur. Je dansois, je chantois, „ jebrillois par mon enjoûment dans toutes „ les compagnies des Dames. N’ayant qu’un „ déíir indéterminé de leur plaire en général, „ je suivois mon penchant fans la moindre in- „ quiétude : je ne me génois pas même pour „ avoir de l’efprit; persuadé qu’on déplaît plus „ facilement au beau sexe, par un excès que „ par un manque de génie. La tendre Gala- „ thée a renversé tout d’un coup ce plan d’u- „ ne félicité aizée. Je fuis triste, inquiet, 38 Le Mentor „ taciturne. Je crains tout, je n’espere rien. „ 11 est vrai qu’elle fait tous ses efforts pour „ me consoler de la dureté de son Pere. Elle „ reçoit mes visites à toute heure du jour, elle ,, defefpere mes rivaux par ses rigueurs, & par „ toute fa conduite elle persuade à tout le „ monde que je dois bientôt être le plus heu- „ reux des mortels. „ Vous rajeuniriez, mon cher Monsier, si s, vous pouviez nous voir nous promener en- „ semble, lorfqu’une belle soirée d’Eté semble „ répandre le calme sur tout l’univers. Nous „ goûtons alors toute cette joye pure & natu- „ relie, dont une tendresse fincere peut inon- „ der deux cœurs également touchez. Je m 1 enivre en marchant du plaisir de la voir. „ L’heureux couple, qui habita le Paradis, ,, ne goûta pas dans ses promenades un plaisir „ plus parfait. Le murmure d’un ruisseau, „ dont le cours semble se régler sur la lenteur „ de nos pas, me paroit rude auprès de la voix „ de mon aimable maîtresse : les tons plain- „ tifs des tourterelles, qui attendent leurs com- „ pagnes dans les grottes prochaines, n’ont „ rien de tendre & de touchant en com- „ paraison de cette espèce de mélodie, que le „ cœur de ma Galathée sait ménager à toutes „ ses paroles. Mais, hélas ! tous ces plaisirs „ font place à la plus cruelle amertume, dès >, que j’ai perdu ma maîtresse de vue. Je vois „ que je ne fais que perdre mon tems, & qu’il n’y Moderne, Dise. lv. % 9 „ n’y a pas la moindre apparence, que se la „ possede jamais. Son Pere fait que je ne „ faurois vivre fans elle, & il fait en même „ tems, que si je souscris à ses conditions, je „ traînerai avec elle une vie triíte & languis- „ santé. Je vous conjure, Monsieur, de vou- „ loir bien y mettre ordre, en décidant fur les „ propositions suivantes. „ L’Autorité d’un pere ne doit-elle pas dans „ un païs libre s’accommoder aux droits légi- „ times du cœur de fa fille ? „ Les Peres, qui sont obligez de donner le „ vêtement & la nourriture à leurs Enfans, ,, quand ils sont jeunes, ne sont-ils pas obligez, „ quand ces Enfans sont parvenus à un cer- „ tain âge, de satisfaire à leurs pallions, ,, pourvu qu’elles ne s’écartent pas du de- „ voir ? „ Si vous trouvez bon, comme je le crois „ très nécessaire de prendre le Pere sous vô- „ tre Tutelle , la fille n’est-elle pas en droit de „ me prendre pour son Tuteur ? „ Ces points, & d’autres semblables, faute ,, d’être décidez une fois pour toutes, cau- „ sent de grands désordres dans le monde ; „ & il me semble que ce seroit une entrepri- „ se digne de vos lumières, de vôtre expé- „ rience, & de vôtre amour pour le gertre- „ humain, de fixer nos opinions à ces égards. „ Tous nos Septentrionaux vous en conjurent, & fur-tout moi, qui me fais un devoir & un plaisir d’être &c. C 4 A U- 99 40 L E M E N T 0 K AUTRE LETTRE Sur le même sujet. ,, Monsieur, „ Je suis déja dans la vingt & troisième an. ,, née de mon âge, & j’ai un amant, à qui j, mon Pere a permis de me rendre visite ,, fur le pied de mon futur mari. Vous „ voyez bien qu’il n’eít pas de mon intérêt ,, de le perdre, puisque d’ailleurs c’est un „ homme de mérite, & qui m’auroit plû il ,, y a six ans. Cependant, je ne fai com- ,, ment faire pour me le conserver. Je re- ,, marque que mon Pere se prévaut de la pas- „ lion , que cet honnête homme a pour moi, „ qu’il veut le tyranniser, & qu’il a dessein „ d’exiger de lui des conditions capables de ,, le faire del'erter, malgré toute la vivacité de „ fa tendresse. , „ II m’ordonne de marquer à mon amant ,, beaucoup de froideur, & une indifférence „ parfaite. Je dois lui obéïr ; je le fai : mais, „ íi vous voulez bien insérer cette Lettre „ dans vôtre feuille volante, le pauvre Gar- ,, çon ne fera pas choqué de mon procédé, „ & il en démêlera la contrainte, fans beau- „ coup de peine. Je l’aimeau delà de l’ima- „ gination ; & je fuis tellement satisfaite des „ conditions qu’il nous propose, que je le » prie )> Moderne, Bìso. lx. 41 prie de ne pas aller plus loin. Je ne veux „ pas qu’il croye un jour m’avoir achetée „ trop cher. Ma Mere est instruite de ma „ tendresse pour lui, & par conséquent il „ faudra bien que mon Pere se rende. Je „ suis &c. „ P. S. Permettez-moi de prendre cette „ occasion , pour l’assurer de ma tendresse, „ & pour le supplier de faire le contract de „ mariage d’une telle maniéré que je puifïe „ trouver mon bonheur plutôt à être sa femme, „ qu’à être sa veuve , Voici encore deux autres Lettres, qui ne roulent pas fur la même matière ; mais , qui regardent le mariage, & qui par conséquent ne viennent pas ici mal-à-propos. „ Nous, qui avons signé celle-ci, nous som- „ mes mari & femme depuis quinze ans, & „ vous saurez, s’il vous plait, que depuis le „ jour de nos Noces, nous nous sommes „ querellez régulièrement deux fois par jour, „ quoique nous ayons une véritable tendresse „ Pur» pour l’autre. La raison de cet incon- „ vénient domestique c’est que nous sommes „ tout deux également vifs, & que nous ne „ nous donnons pas Pun à l’autre le loisir d’a- „ voir raison. C’est là la malheureuse source „ de nos chicanes, qu’un peu plus de patience „ & de sang froid de part & d’autre prévien- C y „ droit 4* Le Mentor | „ droit indubitablement. A la fin, noirs nous „ sommes avisez d’un expédient, qui lait mer- „ veilles: nous sommes convenus, que le pré- „ mier de nous qui se passionneroit ne man- „ queroit pas de se retirer dans une autre ,, chambre, & que de là il écriroit ses Griefs au „ prétendu offenseur ; que le porteur du bil- „ let seroit un de nos Enfans, & que celui à „ qui la lettre s’adresseroit seroit obligé de de- „ mander pardon, quand il seroit sûr de n’a- „ voir pas tort. Nous avons arrêté qu’ii fal- „ loit mutuellement nous faire ce petit sacrifi- „ ce, parce que nous trouvons que c’est un ,, bienfait digne de cette complaisance de vou- „ loir bien sortir de la chambre, & prendre la „ peine d’écrire une lettre, simplement dans la „ vue d’éviter des querelles. Nous nous trou- „ vons parfaitement bien de cette méthode, „ qui nous donne le tems de penser. Ajou- I „ tez-y les souris, & les maniérés enfantines ,, de nos petits messagers, dont la vue ne „ manque jamais de calmer un relie de dé- „ pit, qui peut s’être sauvé de f essor! de nos „ Réflexions. Depuis cet heureux Periode, „ nos Enfans & nos Domestiques ne s’apper- „ çoivent plus de nos Divisions, & n’en ti- „ rent plus occasion de négliger leurs devoirs. „ Ce qui plus est, depuis ce tems nous re- „ marquons l’un dans l’autre une infinité de ,, bonnes qualitez , dont nous ne nous étions ,, point apperqus auparavant ; par ce que nous „ étions trop impatiens pour nous examiner à ,, fond, Moderne. Dise. LX. 4; fond, & pour nous rendre une justice mu- „ tuelle. Nous nous sommes crus obligez de „ vous communiquer nôtre secret, parce que „ nous en croyons la connoissance très utile „ au public. Nous sommes, &c. ,, P. S. Dans ce moment, ma femme „ m’écrit de la chambre prochaine , qu’elle „ n’aime point dans ma lettre nos chicanes , & „ qu’il vaudroit mieux mettre nos fréquent dé- „ bats. J’y souscris ; mais vous saurez , que, „ puisque débats il y a, c’étoit toujours nótré „ coutume d’entrer dans ces débats , dans un „ Committè de toute la Maison, AUTRE LETTRE A L’AUTEUR. », Monsieur, „ Comme je crois que nous autres gens „ mariez, nous sommes sous vôtre tutelle ,, auífi-bien, que ceux dont la conduite est „ moins régulière, je fuis bien aise de vous „ faire savoir que ma femme est du nombre „ de celles, qui ne sont jamais, ni trop satisfai- „ tes, ni trop mécontentes. J’avoue pour- „ tant que dans le caractère de la mienne le „ mécontentement entre un peu trop. Elle „ est extrêmement dans le goût des soliloques ; „ &, tout en se promenant dans la maison, „ elle se laisse échapper certains proverbes in- „ terrompus, qui marquent d’une maniéré va- ,» gue, 44 Le Mentor „ gue, qu’elle voudroit bien voir tout son mé- „ nage sur un autre pied: tels font, Je ne ,, dis rien , mais ... Je Jai bien ce que je fais, „ moi ... Tout cela est fort bien > mais, je sens bien ,, où le soulier. .. J'ai la tête plus grosse que li „ poing, & firíest-elle point. .. Pour moi, je „ la laisse parler tranquillement, fans daigner „ m’informer du sujet de ses plaintes, que je „ ne cherche que dans fa constitution. Je „ l’appelle d’ordinaire mon petit murmure ; & „ je fuis tellement fait à ce bruit sourd, que „ je ne saurois m’endormir fans l’entendre. „ Vous ne feriez pas mal, ce me semble , de ,, communiquer ce petit phénomène au public, „ afin que bien des gens qui s’imaginent, que ,, leurs femmes sont de mauvailè humeur, „ aprennent qu’elles ne sont qu’un peu mé- „ contentes. 11 est bon de savoir distinguer „ une maladie d’avec une passion. Pour moi, „ je fuis sûr que bien des gens mangent, boi- „ vent, & dorment à merveilles, quoi que „ dans le fond ils soient nez malades. N’y en „ a-t-il point qui parviennent à un âge décre- „ pit, fans avoir jamais senti de leur vie ni joie „ ni affliction ? Je fuis, &c, Moderne. Bise. LXi. 4; nitf - ■ » - . .■.. ^ DISCOURS L XI. I i wfe Magne Parens, sanctâ quàm Majestate verendus ! fi Bûcha n an. ligue ? ere de t Univers , que ta sainte Majesté te lie ji rend vénérable ! ■ ji —- e;S I L ne fera pas nécessaire que je m’excuse I^ï X auprès de mes Correfpondans, fur ce que à je préféré aujourd’hui à toutes leurs Lettres, ; s à celle que je vais communiquer à mes Le- à cteurs, avec l’Extrait qui l’accompagne. On |( p verra dans ces pièces mêmes les raisons de naj ma conduite. * % w LETTRE A L’AUTEUR. moi, hdj. „ MONSIEUR, „ Vous vous êtes fait un devoir de faire ae< „ souvent mention dans vos feuilles volan- -j „ tes de ce que vous avez trouvé de plus ex- ' „ cellent dans les ouvrages de quelques-uns „ de nos Théologiens Anglois. C’eít votre „ goût pour ces sortes de matières, qui me „ donne la hardiesse de vous envoyer l’Ex- „ trait d’un Sermon, qui, pour la force de „ l’Efprit, l’exactitude du jugement, & le fu- „ blime de l’expreíîìon, ne cède en rien aux S> s, plus belles productions des Peres de l'E- » glise Le Mentor „ glise primitive. Le sujet qui est traité dans „ cette excellente pièce, est Dieu lui-même: „ ce grand sujet y est manié d’une maniéré „ à faire honneur à notre Nation, & à prou- „ ver avec force, que rien n’inspire aux hom- „ mes des pensées plus grandes & plus no- „ blés, que l’Etude constante de notre sainte „ Religion, telle qu’elle est enseignée dans „ l’Eglise Anglicane. L’échantillon, que je ,, vous envoye, fera voir encore évidemment, „ que la force de l’assistance du saint Esprit „ ne s’est point affoiblie par le tems, & par „ la corruption humaine ; & qu’il ne tient „ qu’aux membres de notre Eglise d’aller au „ même dégré de vertu où parvinrent les ,, Saints les plus distinguez, qui ont été les „ premiers successeurs des Apôtres. Voilà „ tout ce que je vous dirai touchant les pas- „ sages, que je vous prie de communiquer au „ public. J’ajouterai seulement, qu’ils font „ tirez d’un des Sermons de l'Evéque Beve- „ ridge, & que je fuis avec une véritable eíti- „ me, votre &c. Philothe'e. Extrais à'un Sermon de íEvêque Beveridge. Moïse, choisi de Dieu pour mener le peuple d’Israël hors d’Egypte, demande à l’Eter- nel, fous quel de ses noms sacrez il annoncera ses ordres aux Israélites, pour qu’ils re- connoissent fa Commiilìon comme venant de la Moderne, Bise. lxl 47 te la part da Dieu de leurs Peres ? L’Eternel lui L répond : Je fuis ce que je fuis j & il ordonne à à Moïse de dire au peuple : JE SUIS nia ® envoyé vers voits. C’eít sur ce liijet que no«- i«, tre admirable Auteur fait les réflexions fui- i r,;, vantes. à „ Dieu ayant voulu fe reveler à nous fous à „ ce titre Je suû ce que je fuis, nous enseigne K-: „ par là à ne rien renfermer dans son idée ìít. „ qui puiíse admettre des bornes, mais à le ìlp „ considérer comme Y Etre en général., comme „ Y Etre des Etres, qui, ayant donné Yexijiance fe „ à tout, a le droit le plus naturel de dispo- ers » ^ er de tout avec l’Autorité la plus absolue, nia „ Dieu ne répond pas à Moïíè, je fuis le ° |a ,, Dieu vivant, le Grand Dieu , le Dieu vérita - foi „ ble, le Dieu qui exijìe de toute Eternité -, il ne pj( „ dit pas , Je fuis le Créateur tout piijfant , le 0[ij „ maître fy le conservateur de tout PUrtivers : foc „ non , il se contente de dire Je fuis ce que îf* », i e fais. Si Moïse avoit voulu connoitre un A „ nom de Dieu, qui exprimât sa nature d’u- „ ne maniéré pleine, & parfaite , il n’auroit 5 „ pas été poílible à Dieu lui-même de satis- „ faire à ce désir. Quel langage peut four. . „ nir une expreílìon propre à renfermer tou- „ te la gloire & toute la Majesté de l’Etre HO, „ suprême, dont les déscriptions les plus (or. ,, fortes , & les plus étendues , ne Jàu- 3C , „ roient donner une idée complette, à une rí , „ intelligence finie. Cependant, le nom que à „ Dieu se donne ici approche le plus de li ». cet- lï j Iflllll | 48 Le Mentor „ cette perfection, & elle nous désigne de >„ quelle nature doivent être les pensées, que „ nous formons de lui. Si nous étions seu- „ lement capables de bien comprendre tout „ le sens renfermé dans ce titre, nous aurions „ une idée du prémier Etre, la plus grande, „ & la plus juste, dont de simples créatures ,, puissent être susceptibles. La réponse, que „ Dieu donne à Moïse, nous met devant „ les yeux plusieurs attributs essentiels de „ la Divinité. Son unité paroit, en ce qu’il „ dit, Je ; son existence, en ce qu’il dit, je „ suis ; son existence indépendente, J’être qu’il possède en lui-même, & de lui-mêtne, en „ ce qu’il dit, Je fuis ce que je fuis. „ Ces expressions nous font sentir, non seu- „ lement que Dieu est un, mais encore, que „ c’est l’Etre le plus simple & le plus pur. ,, En se faisant connoitre à Moïse, il trace „ tout son caractère d’un seul trait, & ne se ,, découvrant que du côté de son existence. Je „ fuis ce que je fuis, dit-il, je suis Y Etre en géne- „ ral, sans aucune composition,fans aucun mé- „ lange. Nous devons insérer de là, que Dieu „ n’estpas un composé de différentes parties,& „ de facultez différentes, mais un être qui ,, est un, qui est ce qu'il est, & dans lequel il „ n’y a rien, qui ne soit Dieu lui-même. 11 „ est vrai que PEcriture sainte attribue à Dieu „ certaines perfections qui paroissien t distin- ,, guées les unes des autres, comme la bon- „ té, la justice, la sagesse. Cependant, nous « ne Moderne. Bise. LXI. 4? „ ne devons pas nous mettre dans PEsprit, „ que ce sont autant d’attributs réellement „ séparez, comme les vertus, & les différente» „ facultez de Pâme le font en nous. Puis- „ que ces attributs appartiennent à la Divi- „ nité, ils ne sauroient être ni réellement di- „ stinguez les uns des autres, ni réellement „ distinguez de la Nature Divine, dans la- „ quelle nous supposons qu’ils soient. Je 3, dis, nous supposons : car, à parler proprement, „ ils ne sont point dans PEssence de Dieu ; „ mais, ils font son essence, fa Nature même, „ qui agissant de différentes maniérés fur dik- „ férens objets, nous paroit agir par différens „ Principes, parce que nos esprits bornez „ n’ont pas la force nécessaire de former une „ idée totale de YEtre infini. Dieu est un „ A&e pur , (fi fimple , &, par conséquent, il ne „ sauroit avoir rien en lui, qui ne soit cet „ Acte pur & simple lui-même, qui se pro- „ portionnant, pour ainsi dire, à la nature, & „ au mérite de chaque créature, semble à no- „ tre intelligence sinie se partager en diffé- „ rentes branches, que nous appelions les „ perfections de Dieu. Mais Dieu lui- mê- „ me, dont Pentendement est auffi infini que ,, son Essence, ne se considère pas sous les „ différentes Notions de sagesse, de bonté, & „ de justice : il ne se comprend que comme „ le Jéhovah, l’Etre par l’excellence ; & c’est „ pour cette raison, qu’il ne dit pas à Moï- Teme II. D „ ss, so Le Mentor „ se, je suis sage, je suis juste , je fuis bon , mais ,, uniquement je fuis ce que je fuis. Ayant raisonné de cette maniéré for le premier des noms mystérieux, que Dieu se don- ; ne, pour encourager Moïse à conduire le Peuple d’Israël hors d’Egypte, l’Auteur passe an fécond, & il l’explique de la maniéré que ! voici : „ Quoique, je fuis, soit la premiere Person- „ ne d’un Verbe, cette expression ne laisse „ pas d être employée ici, comme un fob- j „ stantif, & comme un nom propre, Je fuà \ „ ni'a envoyé vers vous : Maniéré de parler ,, étonnante ! mais, quand Dieu parle de lui- „ même, il ne lauroit être asservi à des Ré- ! „ gles Grammaticales, puisque ce qu’il nous „ dit est au dessus de nos idées, & par con- „ lëquent inaccessible aux termes les plus 11- „ gnificatifs & les plus sublimes d.u langage „ ordinaire. Quand l’Eternel veut reveler „ la Nature à l’houime, il faut bien qu’il ië „ serve d’expréffions que l’usagé n’autorise „ pas. Cet usage en a-1-il pu introduire, „ qui fussent conformes à la Majesté de cet „ Etre infini ? „ Lorsque Dieu parle de son essence éter- „ nelle & indépendante, il dit, Je suis ce que „ je fuis i mais, quand il parle de son être „ d’une maniéré rélative aux hommes, & „ sor-tout à son peuple, il se contente dc „ dire je fuis. Il ne dit pas, je fuis leur lu- „ rniere , leur vie , leur force , leur guide , leur MODERÍI E, Bise. LXI. „ rocher, leur haute retraite ', il dit simplement „ je suit. S’il m’est permis de m'exprimer „ ainsi, c’eít comme s’il nous donnoit un ,, blanc-signé, dans lequel nous sommes les „ maîtres d’écrire tout ce que nous pouvons „ raisonnablement désirer, Etes-vous foible ? j, je suis la force. Etes - vous pauvre ? je fuis ,, la richesse. Etes - vous affligez ? je fuis la. „ consolation. Etes - vous malade ? je fuis la „ santé. Etes-vous fur le point de mourir ? „ je fuis la vie. Tout vous manque-1-il? „ Je fuis tout : je fuis Sagesse, Puissance, Ju- „ stice, Bonté, Miséricorde, Grandeur, Gloi- „ re, Majesté, Indépendance , Eternité. En „ un mot, je fuis. S’il y a quelque chose „ de convenable à votre nature, & de pro- „ pre à vous satisfaire dans toutes sortes de „ conditions, c'est moi qui le fuis. S’il y a „ quelque chose d’aimable en lui-même, „ & de digne de tous vos désirs, c'ejl moi „ qui le fuis. S’il y a quelque chose de „ pur, de saint, de grand, de propre à sai- „ re votre bonheur, C est moi qui le fuis. Par „ cette seule expression je fuis. Dieu se ré- „ présente comme notre bien souverain & ,, universel, & il nous permet d’appliquer ce „ nom Mystérieux à tous nos besoins, à tous „ nos désirs, à tous les différons états où nous „ puissions nous trouver. Dans un autre endroit, l’Auteur fâit les Ré» flexions suivantes fut la même matière. „ II y a plus dé consolation, plus de joye D 2 „réelle, ,r L E M E NT O R „ réelle, plus de satisfaction de l’ame, dans „ une feule pensée sur Dieu, formée d’une „ maniéré digne de cet Etre, qu’on n’en „ doive attendre des honneurs, des Richef- „ ses, & des plaisirs des sens, réunis dans un „ même sujet. Ramassons donc nos pensées „ répandues fur les choses périssables, & con- „ centrons les dans une feule pensée, que nous „ puissions élever juíqu’au trône de l’Etre } , suprême. „ Comprenons - le, puisque nous ne fau- „ rions faire autrement, fous l’idée, fous l'i- „ mage, fous la ressemblance de quelque cho- „ fe de fini : réunissons tout ce qu’il y a „ de grand & de Majestueux ; & imaginons „ nous en même tems, que l’Etre dont il „ s’agit est encore infiniment plus grand, „ infiniment plus Majestueux. Repréièn- „ tons-le à notre esprit, comme un Etre „ qui possède I’existence en lui - même , & „ de lui - même, & qui la communique à „ tout ce qui existe hors de lui ; comme „ un Etre li pur & si simple, qu’il n’y a rien „ en lui qui ne íbit lui - même, & qui ne „ soit, comme lui, existence é> vie , considé- „ rées dans leur plus grande simplicité. Con- „ sidérons-le comme un Etre tellement i«- „ fini & immense , qu’il est par tout où quel- „ que chose existe, & que hors des bornes „ du monde, toutes, par ce qu’il y est lui- ,, même ; comme un Etre si sage, & si illi- „ mité dans les connoissances, que d’un seul coup „ coup d’œuil, il voit ce que les Anges font „ dans le ciel, ce que les Oiseaux font dans „ l’air, ce que les Poissons font fous les on- „ des, ce que les hommes, les brutes, & les „ plus vils insectes mêmes font fur la ter- „ re. Concevons-le comme un Etre fi puif- „ fant, qu’en voulant simplement il peut „ faire tout ce qu’il veut; comme un Etre „ si grand, si bon, si glorieux, si immuable, „ si souverain, si infini, si éternel, si in- ,, compréhensible, que dirai-je? si existent , ,, que plus nous le considérons, l’aimons, „ l’adorons, Padmirons, & plus nous som- ,» mes capables & obligez de le considérer, „ de l’admirer, de Padorer, & de Palmer. „ Enfin, dépeignons-le à nous-même, com- „ me un Etre, où nos idées les plus subli- „ mes ne fauroient atteindre, & que nos plus „ grands efforts ne fauroient jamais servir di- „ gnement. j, Persuadez, qu’il nous est impossible de „ proportionner nos pensées à la Nature dí- „ vine, formons d’elle au moins les pensées „ les plus sublimes, qui puissent sortir d’u- „ ne intelligence bornée. Dans cette vue, „ abandonnons - nous nous - mêmes , aban- „ donnons tout ce qui est terrestre & fini : „ Donnons à notre méditation tout l’essor „ possible , élevons la toujours de plus en „ plus ; &, quand nous sentirons tous nos „ efforts épuilez, songeons que la Divinité „ est encore infiniment au dessus de l’idée D J « la s 4 LeM*NTOR „ la plus noble & la pjus complette que „ nous puiílìons en sonner. Alors, perdus „ dans cette mer immense de perfections, étonnez , confus, proíternons - nous de- a> vant le trône de Grâce , & délirons am ,, demment d’être bientôt délivrez de la pr- v son obscure, qui nous enferme, afin que ? , nos aines prenant leur vol vers le séjour f , de l’Eternité, y puilfent voir f Etre infini „ face à face, & jouir à jamais de fa prélen- ,, ce glorieuse. DISCOURS EX 11. Hic est aut nusquam quod quaerimus. H O R A T. Ce que mus cherchons se trouve ici , ou nulle pari. J E ne donnerai aujourd’hui à mes Lecteurs , sinon quelques puisages de deux de nos Théologiens Anglais. Ce sons cte grands hommes, l’un & l’autre, mais d’un Génie diffèrent. Le premier s’attire l’admi- ration du public par l’arf merveilleux qu’il posiede de mettre la vérité dans tout Ion jour, & de convaincre Ja raison. Le tecond nous charme par la fécondité d’une imagination réglée propre à tracer les portraits ies plus beaux de la vertu, & à exciter dans Moderne, Dise.. LXiL j* 110s coeurs l’amour le plus vif pour elle. L’un fst un Théologien grand Philosophe, l’autrc un Théologien grand Orateur. Voici ce que j’ai tiré du premier. „ Supposé que le monde ait eu un com- „ mencement, il faut de nécessité, qu’il ait „ été produit avec dessein, ou par un sim- „ pie hazard. II doit avoir reçu la forme, „ d’un Etre, qui en a arrangé les différentes parties ; & cet Etre doit posséder les at- „ tributs de bonté, de puisante , & de sagesse , ,, dans le dégré le plus éminent. En un *, mot, l’Auteur du monde doit être ce qu’on „ appelle Dieu. Ou bien, il faut supposer ,, que la matière, existant de toute Eterni- „ té, ait été dans une confusion éternelle de „ mouvemens jufqu’à ce qu’ensin l’Ordre „ soit sorti du sein du désordre, & que les „ différentes parties de cette matière, s’atta- „ chant les unes aux autres, aient produit „ l’arrangement admirable, qui s’étend fur „ tout VUnivers. Cette féconde supposition „ peut - elle entrer dans l’imagination d’un „ homme sensé ? Peut - on fe mettre dans „ l’Efprit, que dans cette variété étonnante „ des corps, qui tendent tous à un but fi- „ xe,le Hazard peut avoir égalé une sages- „ fe, qui absorbe tout entendement humain? „ En vérité, quiconque admet une pareille „ extravagance doit arracher ses opinions à „ fa volonté, & non pas les recevoir de fa „ raison. D 4 ' „ Ac- ;6 Le Mentor „ Accordons pour un moment à l’Athée, „ que les raisons pour & contre les Princi- ,, pes de la Religion soient d’un poids égal: „ il saut avouer, que dans cette supposition „ même, il elt le plus insensé de tous les „ hommes ; parce que les Dangers où peu- », veut nous exposer Tune & l’autre opinion „ sont d’une inégalité infinie. Je veux qu’uu „ homme croye, qu’il n’y a ni Dieu, ni vie „ à venir : je veux même qu’il ait raison, „ mais qu’il n’en soit point convaincu ; car „ la conviction à cet égard est absolument „ impossible : quels avantages peut-il atten- „ dre de l'on sentiment ? Ce ne sont que des „ avantages temporels, puisqu’il ne sauroit se „ flatter de jouir de quelque bonheur, quand „ il n’existera plus. Mais, examinons la na- „ ture des avantages que son opinion lui pro- „ met dans cette vie. Elle lui procurera une „ liberté entiere de faire tout ce qu’il veut, „ & de ne rien refuser à ses désirs ; c’est-à-dire „ qu’elle lui donnera de motifs plus forts, & „ plus nombreux, pour être intempérant, vo- „ luptueux , injuste. Tristes prérogatives, „ puisqu’elles ne serviront, qu’à détruire sà ,, santé, à énerver sa raison, à répandre des „ ténèbres fur son entendement, à le ren- „ dre odieux aux hommes, & à l’expa- „ fer à des dangers continuels. Le vice ne „ sauroit jamais procurer une utilité réel- ,» le à un Etre raisonnable ; & cependant „ la liberté dans le vice est le seul bien, „ qu’oa 99 M o D E R K B, Bise. LXÏI. 57 qu’on puisse attendre des Principes d’un „ Athée. Mais, tous les hommes ne font pas „ également portez aux désordres : il y en a, „ qu’un heureux tempéramment fait pancher „ vers la tempérance, vers la modération , & „ vers la justice. Pour ceux-là, ils ne sauroient „ rien elpérer de l’Irreligion, & leur heureux „ naturel peut se promettre les secours les „ plus forts des opinions contraires à l’Athéïs. „ me. II faut avouer pourtant, qu’il y a un „ avantage réel attaché à l’incrédulité : c’est „ qu’elle lui ouvre un azile sûr contre la rage ,, de la persécution, qui menace souvent ceux, „ qui se dévouent véritablement à la religion, „ & à la piété ; mais, cet avantage est bien „ foible. Si Dieu existe, & si l’ame est im- „ mortelle , quelle différence n’y a-t-il pas „ alors entre les inconveniens de ces deux „ opinions ? Le fini ne différé pas moins de „ Pins ni : le tems n’est: pas moins différent de ,, VEternité. „ Ce n’est pas tout de convaincre l’incré- „ dule de l’Existence de Dieu : il s’agit enco- „ re de le persuader de la Divinité de l’Ecri- „ ture sainte ; & je ne croi pas qu’il soit diífi- „ cile de produire cet estèt sur un homme, „ qui s’aime assez lui-même , pour vouloir „ bien fe rendre à l’évidence. Je prie ceux „ qui font d’un tel caractère de vouloir bien „ considérer d’une maniéré calme & atten- „ tive la réflexion suivante, ausiì simple que v ; » sa 99 *8 Le Mïntor ,» S’il y a un Dieu, dont la providence „ s’étend fur toutes les Créatures, n’est-il pas „ raisonnable de penser, qu’il doit avoir un „ soin particulier de l’homme, la partie la „ plus noble de tout le monde .visible ? C'e „ Dieu a rendu les hommes capables d’une a , exiltence éternelle : n’eít-il pas naturel qu’il „ ait mis à part pour eux une félicité éternelle; „ & qu’il leur ait révélé , par quels moyens, „ & fous quelles conditions, ils peuvent „ parvenir à un bonheur fi convenable à leur ,» Nature? „ Je croi pouvoir inférer de là, qu’il doit „ y avoir une révélation ; mais, où la trou- „ verons-nous ? C’est là dessus que je veux „ être entièrement impartial, & m’en fier aux „ foins tìe ceux-là même, qui révoquent en „ doute l’autorité de ce que j appelle l’Ecritu- „ re sainte. Qu’on me produilè quelque livre „ que ce soit, comme une révélation divine , je „ l’accepterai comme tel, dès qu’ou m’y mon- „ trera qu’il en a les caractères. Qu’on me „ produise donc un livre dont la Doctrine soit „ ausïì digne de Dieu, que conforme à la na- „ ture & à futilité de l’homme, & dont tous „ les préceptes fortifient & étendent la raison, „ bien loin de la combattre ou de la détruire : „ Qu’on me produise un livre dont l’autorité „ soit fondée sur un nombre infini de Mira- „ clés étonnans atteliez par plusieurs perso» „ nés, qui en aient été les témoins oculaires, „ & qui n’ayent jamais été soupçonnés d’au- cune Moderne. T>isc. LXII. s» s, cune vue mondaine : Qu’on me produise un », livre, qui, outre tous ces sceaux de ìa Di- ., vinité, ait eu la force de triompher des pré- ,, jugez & des passions des hommes, A de „ s’étendre par tout Punivers lans aucun íè~ „ cours temporel, & même en dépit des „ Rois les plus puissans, & des Philosophes les „ psos subtils ; obstacles les plus puissans, qui », puistènt barrer les progrès d’une Religion : „ Qu’on me produise un tes livre, & ce sera „ ma Bible. Mais, si l’on 8e trouve point un „ Pareil livre, & si les Caractères que je viens de tracer conviennent uniquement & par- », faitement à ce que je reconnois pour la R.vé- „ lation divine , qui a-t-il de plus naturel, & „ de plus raisonnable, que de la reconnoitre „ pour telle, & d’y chercher la source de la », vertu & du bonheur ? „ Après avoir développé une preuve, que „ je croi propre à convaincre tout homme „ sensé, de la Divinité de la Doctrine de Jé^ „ sus-Christ, je ferai tous mes efforts pour por- „ ter les incrédules, à se mettre en état d’être accessibles à la force de cette preuve. La „ matière est de la plus grande importance, „ personne n’en doute; & par conséquent, „ s’il fut jamais de l’intérét d’un homme d’être „ impartial & raisonnable, il faut l’être icj ; „ puisqu’il s’agit d’un bonheur, ou d’un mal- „ heur éternel. II faut donc qu’on n’appro- „ che de ce sujet qu’avec une ame calme, & „ dans le silence des passions : il faut qu’on fasse 9 > 6o Le Mentor „ fasse tous les efforts possibles, pour éloigner „ de son esprit les préjugez & l’intérêt tem- ,, pore! ; féconde source des préventions dan- „ gereuîes. II me semble, que je puis avec ,, justice exiger cet équilibre de la raison , de ,, tout homme, qui veut examiner cette matie- ,, re avec succès. Je sai bien, qu’on n’est pas „ le maître de croire ce que l'on veut, & que s, c’est Yévidence , A non pas l 'utilité , qui est „ en droit de régler nos jugemens ; mais, je ,, fais en même tems, que convaincus de l’im- „ portanced’un sujet, nous sommes les mai- „ tres de réfléchir avec attention, & avec ini- ,, partialité, & de suspendre nôtre jugement „ jusqu’à ce que par un examen severe nous ,> l'oyons en droit d’en décider. „ Si cette indifférence pour les opinions, qui „ procède d’un amour sincere pour la Vérité, „ convient à l’incrédule, disons la vérité, elle „ convient encore à ceux, qui consacrent leur „ cœur à la Religion. Si quelqu’un combat „ sérieusement les principes de la Religion, s’il „ traite ce sujet d’une maniéré digne de son „ importance, & s’il marque un désir véri- „ table de se ranger du côté des raisons les „ plus sortes ; il est certain qu’il faut l’écou- „ ter, qu’il faut pèser les preuves qu’il allègue, „ & qu’il est en droit de les soutenir, jusqu’à „ ce qu’on lui en ait fait voir la foiblesse. II ,, n’en est pas ainsi d’un homme, qui prétend „ tourner la Religion en ridicule, & renverser „ par deux ou trois traits d’eíprit un íistême „ établi Modérs e. Dr/?, lxu. «i „ établi sur le fondement le plus solide. Un „ tel homme ne mérite pas qu’on lui réponde : „ au lieu de répandre du ridicule fur la Re- „ ligion , il se rend ridicule , lui-même „ auprès de toutes les personnes sensées, qui „ sentent qu’il badine aux dépens de ses plus „ grands intérêts, & qu’il sacrifie le salut de „ son ame au plaisir de dire un bon mot. „ Tous ceux, par conséquent, qui sont trop „ raisonnables, pour s’étourdir eux-mêmes par „ un pareil excès d’extravagance, & par une „ ivresse d’ame íi pernicieuse, doivent entrer „ dans l’examen de cette matière avec tout le „ sérieux imaginable, & considérer d’une ma- „ niere tranquile, & attentive, les argumens „ qu’on peut alléguer de part & d’autre. ,, Loin de cet examen tout intérêt mondain, „ tous plaisis des sens, toute opiniâtreté, tout „ désir de réputation : il s’agit d’un intérêt „ infiniment supérieur à tous ces intérêts „ grossiers. Songeons que les principes de la ,, Religion font vrais , ou faux, indépendem- „ ment de nos Réflexions ; & que nôtre ma- „ niere de les considérer n’en change pas la „ nature. La vérité de tous les objets eit déja „ fixée : Il y a un Dieu , où il n’y en a f oint : „ Nbtre ame eji immortelle , où elle ne tejt sas. „ VEcriture ejl divinement injpirée, ou bien elle ne „ contient que des imfojìures. Ces propositions „ diamétralement opposées, font nécessaire- „ ment les unes vrayes & les autres fausses ; „ & nous ne sommes pas les maîtres d’y rien chan- »9 6r Le Mentor „ changés. La nature des choses tie le prête „ point à nos conceptions, & ne lê plie pas à „ nos intérêts. Par conséquent, il saut consi- „ dérer impartialement ce qui est vrai, & non „ pas ce que souhaiterions qui fût vrai. „ L’autre Théologien, que j’ai indiqué, brille fur tout dans certains soliloques pleins d’un noble Enthousiasme. Dans ses Exjfases, il parle de Dieu avec la plus haute admiration, & de lui-même, avec la plus profonde humilité : Voici de quelle maniéré il entame un discours fur l’Etre suprême. „ 11 s’agit à présent de ,, parler de Dieu, de sa nature, & de ses attri- „ buts. Mais, qui est suffisant pour ces cho- „ ses ! sur-tout, qui suis-je, moi misérable „ Ver de terre, que j’entreprenne de parler „ de celui qui me donne la parole, & dont „ je tiens la vie, le mouvement, & l’Etre? ,, Je luis un esprit borné. Que dis-je ? Je „ luis un homme criminel, & digne de la „ Damnation. Comment oscrois-je former „ le dessein de dévoiler la Nature de l’Etre in- „ fini, du Saint des Saints? Hélas ! dès que „ je commence seulement à porter mes ré- „ flexions fur lui, mes pensées se troublent au- „ dedans de moi, mon invagination se con- „ fond, ma raison est étonnée, mon cœur se „ perd dans des sentimens confus, un étour- „ dissement se répand fur toutes les facilitez ,, .de mon aine, sa justice m’abbat, sa Miséri- „ corde me rélève, sa sagesse m’absorbe, ià „ gloire m’éblouit. A cause de sa grandeur, com- >S B P >£, E te fc Ì r- s'; 33 al% È y I: rL » N W rí )£ te s, » Moderne. Dise. lxiii. e- „ comme dit Job, je ne saurois me souffrir, „ La moindre lueur de sa face adorable me „ donne de l’horreur pour moi-méme, & „ me fait repentir dans le sac, & dans la „ cendre. DISCOURS L XIII — Certura vot'o pete finem. Attachez vos defìrs à an bat fixe. L Es Philosophes moraux reconnoissent deux sortes de biens. Les premiers font par leur propre nature dignes de nos désirs : les autres, quoi qu’ils ne lòient pas désirables par eux-mêmes, le font pourtant en qualité á'injlrumens propres à nous procurer les biens véritables. On exprime d’ordinaire cette Vérité en distinguant entre la fin & les moyens ,• distinction, qui excite dans les esprits, qui s'j font familiarisez, la même idée que celle que nous venons d’exposer d’une maniéré plus étendue. La Nature même nous porte à la recherche de la prémière espèce de biens ; niais, nous ne nous attachons à la seconde, que par réflexion & par choix. Les personnes sensées n’envisagent jamais les moyens , que comme des sentiers qui aboutissent à quelqu çbien réel} mais, les petits ef. prits, qui agissent par imitation, plûtôt que par principe, changent le moyen en Jm , & s’il m’est per- t 4 Le Mentor permis de parler ainsi, ils confondent le chemin avec le gîte. La conséquence d’un procédé si biíàrre, c’est que de tout un système de félicité ils n’ont pour leur partage, que le* peines & les travaux, & qu’ils se privent des avantages, où ces travaux & ces peines conduisent un esprit juste. Leur vue ne s’étend pas jusqu’à la fin naturelle de ces moyens, & , elle i'e termine dans des objets, qui n’ont qu’u- ne bonté relative, & qui par leur propre nature, font indifférens, ou bien du nombre des maux véritables. Cette irrégularité de conduite , qui a fa source dans un défaut d’étendue d’esprit, répand les égaremens, qui lui font naturels, íur toutes ; sortes d’Etats &de conditions; mais, elle est ! sur-íout sensible dans trois fortes de personnes, v les Litérateurs , les Avares , & les Libertins. Je ferai tous mes efforts pour faire voir jufqu’à quel point chaque classe de ces petits esprits est coupable de cette extravagance ; & je commencerai par les litérateurs. L’Utilité, & le plaisir, font les deux buts, qu’une créature raisonnable doit lé proposer dans toutes ses entreprises , &, par conséquent dans le dessein, qu’elle forme de Rappliquer aux Etudes. Les parties du savoir, qui se rap- portent à l’imagination , comme la Poésie , & P Eloquence , conduisent d’abord l’elprit à un de ces buts, savoir à un plaisir digne de l’homme, & supérieur à tous les plaisirs grossiers des sens. Cette satisfaction délicate & touchante est Moderne, Bise. LXIII. 6; iffi est bien-tôt accompagnée d’une utilité réelle, quand des véritez importantes & sublimes, à renfermées dans des Allégories justes & dans fiel de belles images, font fur un esprit qui raisonne Œt- des impressions fortes & durables. C’eít alors, !G que ^imagination n’est occupée qu’à servir la à raison, & qu’elìe y fait entrer fans peine P/w- Bi.! JïruBion à la faveur de Xagrément. te 11 en est de même de Pexercice qu’on donne îe à la raison, en la portant à la découverte de la si vérité, cet exercice non seulement épure famé , étend & fortifie toutes les facilitez de fô, l’efprit, & asservit les passions à des règles cer- taines ; mais, il nous procure encore la jouïf- x: lance immédiate des plaisirs les plus satisfaisons. s Les opérations de l’eíprit sont accompagnées a; d'une joye sécrété, proportionnée à l’excellen- a ce de nôtre ame, & d’autant plus touchante, iç qu’éloignée de nos sens, elle se concentre dans =jp ce qui soit réellement Phomme. œ L’exercice qu’on donne à la mémoire est de toute une autre nature. Au lien d’être accom» pagné de plaisir, & de nous soire jouir d’une utilité immédiate, il nous fatigue & nous ac- L cable ; fur-tout quand on en fait usage pour t parvenir à la connoiííance des Langues. ! ;Ei Cette occupation est par fa nature la plus b; seclie, & la plus ingrate, qu’on puisse conce- " a - ; voir ; &, jamais un homme raisonnable ne s’y livreroit, si ses vues ne s’étendoient pas plus X loin qu’à un vain amas de sons. La stérilité même de ces sortes d’Etudes prouve évidem- ", Borne II. E ment, 66 Le Mentor ment, que le motif qui a pu porter les hommes j à s’acquérir la connoiflance des Langues m or- ! tes, a été de pénétrer par là dans les idées des anciens, & de s’enrichir de leurs lumières. j II y a pourtant des Litérateurs, qui, voyant qu’on fait cas du Grec & du Latin , s’engagent étourdiment dans l’Etude de ces langues, pour l’amour de ces langues mêmes ; & fans former le moindre dessein d’en íàire quelque usage. 11s palissent sur les livres anciens, uniquement pour en recueillir quelques phrazes, & quelques autres minuties, auxquelles ils prêtent une valeur extraordinaire; parce que la connoiífance en eít rare; quoique cette Rareté ne vienne que du mépris qu’ont pour elles les bons Esprits. Dans ces ouvrages admirables ils vont à la chasse des expressions, avec une ardeur merveilleuse, & ils dédaignent de s’arrê- ter un moment fur les maximes de morale, fur les tableaux des mœurs les plus exacts & les plus vifs ; fur les plus profondes découvertes dans les arts, & dans les sciences, fur les pensées les plus justes, & fur les images les plus brillantes. 11s ne considèrent tous ces thréfors, que comme un fatras philosophique, qui n’est pas du ressort de l 'Erudition. Le vrai lavoir, selon eux, ne doit rouler que fur des mots, fur des points, fur des virgules. Jamais, un de ces fameux Critiques lit-il Platon, d’un esprit attentif aux Lumières qui sortent de ses ouvrages de toutes parts. S’attache-t-il à Cicéron, pour y puiser I Moderne. Bise. lxiii. í 7 puiser ces grands fentimens de vertu, & ces nobles maximes de l’amour de la Patrie, que ce grand Orateur à su mettre dans leur plus beau jour ? Suit-il tout le fil des Histoires Grecques & Romaines, dans le dessein de régler fa conduite fur les grands modelles qu’elles offrent à nôtre bon-fens ? Non. Platon eft m autheur Grec , Le Latin de Cicéron ejl beau , IIy a de la, Patavinité dans Tite Live: voilà tOUt ce qu’il en fait, & tout ce qu’il en veut savoir. II y a des mots dans les Histoires, comme dans les Harangues ; & il faut citer les unes & les autres, simplement pour authorifer quelque Phraze. II n’y a point d’amufement plus noble & plus convenable à l’Efprit humain, que la Lecture des bons Auteurs : rien ne fauroit nous rendre plus propres à vivre agréables à nous mêmes, & utiles aux autres hommes. Mais, quand on s’y jette avec un génie borné, & incapable de Réflexion, quand on n’y examine le sens, que pour l’amour des paroles, on s’a- donne à une occupation , à laquelle certainement la Nature ne nous a pas destinez, & qui n’a rien de commun avec les plus nobles fa cul- tez de nôtre a me. Rien loin de cultiver & d’orner nôtre raison, une Lecture si mal dirigée l’enrouille, Pavilit, & la rend incapable de procurer le moindre avantage à la société. Tout ce que ces fortes de savants gagnent par leurs veilles & par leurs Lugubrations, c’est PEncens qu’ils fe prodiguent les uns aux autres, en fe plaçant réciproquement au haut E r du 68 Le Mentor du temple de Mémoire , bien au dessus de tous ceux qui ont su pénétrer dans la Nature des sciences les plus utiles. La même petitesse d’Esprit, qui est la source de cette espèce de Pédanterie, est l’orgine véritable de Y avarice. Les expressions & Par- gent ne doivent être considérez, que comme les signes des Choses. La cotinoissance des unes, & la possession de l’autre , n’est d’aucun usage , lì on ne les destine pas à une tin plus éloignée. Pour faciliter parmi les hommes le commerce de tout ce qui peut remplir leurs besoins naturels, ou imaginaires, il a fallu convenir d’un certain signe fixe , auquel on pût réduire la valeur de toutes les productions de la Nature , & de Part. On s’est servi de ce ligne, pour se transporter mutuellement la propriété des choses, de la même maniéré, qu’on fait usage des mots, pour se communiquer les Idées. L’Or brillant, rare, & d’une nature inaltérable, paroit avoir été déstiné par la providence à rendre un service si considérable au genre-hutnain ; & c’est par là qu’il a commencé à s’attirer nôtre estime & nôtre tendresse , qu’il mérite en qualité de Moyen excellent. Mais, certaines gens, qui ne savent pas distinguer ce moyen d’avec fa fin, frappez de Pattachement, que tous les hommes paraissent avoir pour ce métail, ne songent pas à la cause de cette espèce de passion ridicule en elle-même, & î’attribuent au prix Moderne, hìsc. LXlll. 69 prix réel de cet instrument commode du commerce. Je crois pouvoir inférer de là, que le même homme, qui élevé dans le Cabinet s’oc- cupe à entasser des expressions dans fa mémoire , s’il avoit été élevé dans un Comptoir, au- roit entassé de l’or dans ses coffres. L’avare & le Litérateur agissent par le même Principe, quoique fur des objets différons : ils ont la même forte de génie, & leur ame est précisément dans ía même situation. Si l’on vouloit examiner à fond le caractère de nos Ejprits-forts modernes, on trou- veroit fans peine, que leurs égaremens les confondent avec les deux viles espèces d’hom- mes, dont je viens de développer le naturel. Les vues courtes de ces prétendus sages fe terminent dans les objets qui lés frappent immédiatement , & leur attachement spécieux pour la liberté de penser, & pour la vérité, ne vient que d’un ridicule sophisme, qui confond la/» avec les moyens. Mais, cette matière vaut bien la peine d’être réservée toute en- tiere pour une autre occasion. E 3 DIS- 7» Le Mentor DISCOURS L XIV. — — Docebo Unde parentur opes, quid alat formerque Poetam. H O RAT. Je vous enseignerai d'où la Po'éfìe tire ses richesses , É> ce qui ejl propre à former , & à nourrir le Poète. /^’Eít un plaisir très flatteur pour moi, qui prens fl tort à cœur les intérêts des belles lettres, de me sentir capable d’ouvrir à mes contemporains une route vers le Parnasse , auífi abrégée , que peu commune. De la maniéré, dont on gouverne à présent la Poëíìe , elle contrite dans la connoissance de certaines règles à peu près méchaniques, semblables aux recettes , qu’une habile Ménagère fuit en taisant des compotes, & des confitures. Comme il y a peu de gens, qui ne se soient familiarisez avec la sorte d’Eloquen- ce qui règne dans ces recettes domestiques , je crois que je ne ferai pas mal d’en imiter le stile : ce fera un sûr moyen de rendre ma nouvelle Méthode intelligible à ceux de mes Lecteurs, qui ont l’esprit le plus borné. Je commencerai par Y Epopée , par ce que tous les Critiques conviennent unanimement que c’est l’eífet du plus grand effort de génie, Moderne, msc. lxiv. 71 dont l’Esprit humain soit capable. Je sai que les François m’ont déja prévenu, en assujettissant cette sorte de compositions à des Règles fixes ; mais, par malheur, ils en ont rendu l’exécution impossible à la plupart de ceux qui brûlent d’envie de l’entreprendre. Ils prétendent qu’il faut nécessairement du génie, pour réuílìr dans ces sortes de Poèmes : & qui ne fait pas, que les génies d’un certain ordre font un peu rares dans tous les íìècles, & même dans le nôtre, qui est pourtant st éclairé ? Je serois bien fâché, que mes compatriotes fussent plus long-tems arrêtez par un pareil obstacle ; & je m’en vais faire tous mes efforts , pour prouver invinciblement, qu’on peut faire un Poème Epique, fans Génie , fans Erudition , & même fans beaucoup de Lecture. On m’avouera fans doute que cette méthode est admirable pour un st grand nombre de Poètes, qui avouent ingénument qu’ils n’ont jamais lu, & qui nous font voir par leurs excellens Ouvrages, qu’ils n’ont jamais rien appris. VAvare de Molière remarque fur la maniéré de donner un repas, qu’avec de l’argent il n’est pas difficile d’y réussir, & que l’habi- leté d’un Cuisinier expert consiste à en venir à bout fans argent. On peut dire précisément la même chose de la composition d’un Poème Epique. Rien de plus facile, pour un homme qui à du génie ; mais, la grande habileté consiste à s’en tirer glorieusement, sans E 4 que 7» Le Mentor que le génie y entre pour quelque chose. Voilà ce que j’entreprens d’enfeigner ici, en faisant présent au public d’une recepte claire & pratiquable, qui mettra de simples Chansoniers, & des Dames même, en état de briller par des productions de cette nature. On m’objectera d’abord, j’en fuis sûr, qu’un Poëme Epique doit étaler par tout des idées juítes de tous les art & de toutes les sciences. Mais, cette difficulté ne doit point décourager les Poètes ignorans, tant qu’il y aura au monde des Index-, & des Dictionaires , qui sont les Magazins du savoir. D’ailleurs, c'est une Maxime établie , que les termes de Part doivent être bannis du Stile poétique ; &, fur ce pied là, quand un poète pécheroit un peu contre la nature des sujets même qu’il décrit, ce seroit un grand hazard si le public s’en apercevroit. Ce qu’on fait le mieux des Arts & des Sciences, ce sont les termes qui leur . font propres. 11 est vrai qu’il y a une branche de l’Erudition qui lui paroit assez nécessaire , c’est la Géographie ancienne, qui doit lui enseigner à placer juste les Villes, les Montagnes, & les Rivières ; mais, il peut faire fa provision de cette science à petit frais. Clu- •verim * ne coute que quatre sols. On prétendera encore qu’il est absolument nécessaire au Poète en question de bien entendre les langues anciennes. Mais, ce n’est pas * Cest un Traité de la Géographie antienne. Moderne, Dise. LXiv. 7; pas l'a une affaire. Déjà il est de notoriété publique, que les plus grands Litérateurs, font des gens fans génie ; & puis, il faut distinguer entre Grec, & Grec. Par exemple, il y a le Grec original, & le Grec , fur lequel nos Traducteurs font leurs versions Anglaises. Je ferois bien fâché d’avancer ici des Paradoxes; mais, je crois ne rien outrer, en assurant, que cette derniere forte de Grec peut être appris fans peine dans une heure de tems. J’ai connu un homme, qui fe rendit habile Grec, en jettant seulement l’œil sur une page gauche d’un Homere, imprimé à * Cambridge. 11 n’y a rien là, qui doive surprendre. On vit dans nos jours avec les Auteurs, comme avec les períonnes qu’on fréquente : un homme , qui a quelque Education , fe familiarise à la prémière vue avec les uns & avec les autres. Comme il suffit à un habile Général de voir le terrain qu’il veut conquérir, il suffit à un bon Poète Moderne de regarder en passant un Auteur, qu’il veut s’approprier. Voilà 'des préparatifs de reste : venons au fait. RE'CEPTE POUR FAIRE UN Poeme Epique. Tour ce qui regarde la Fable. „ Prenez de quelque vieux Poème, Histoi- -, re ou Roman, comme Geofroi de Mon- E s „ mouth, * Le Grec y ejl à’un côté, ï Anglais de L autre. 74 Le Mentor ,, mouth, ou Don Belianis de Grèce, tous ,» les événemens qui font susceptibles de Ion- „ gués descriptions. Remplissez en vôtre ima- ,, gination, & ramassez les tous ensemble „ dans une feule & même fable. Prenez „ ensuite un Héros dont le nom soit sono- „ re & harmonieux, & jettez-le à corps per- „ du au milieu de toutes ces avantures. „ Laissez-le travailler là jusqu’au douzième „ volume, & ne l’en tirez, que lorsqu’il „ sera prêt à se marier, ou à conquérir un „ Empire ; car, la fin d’un Poème Epique doit „ être heureuse: c’eít la règle. Four faire me Episode. „ Prenez quelques restes des avantures, „ que vous aurez rassemblées, & qu’il vous », aura été impossible d’enchainer à celles où „ vous engagez vôtre Héros. Envelopez-y „ quelqu’autre personage, dans un petit Poë- „ me à part, qui peut n’avoir rien de com- „ mun avec le corps de l’ouvrage, que la „ même Réliure. Four la Morale, A f Allégorie. », Que vôtre composition aille toujours son ,, grand chemin. Quand elle fera achevée, „ vous pourrez à vôtre loisir en tirer l’AHé- ,, gorie, & la Morale. Ayez soin seulement „ de n’y point épargner vos efforts, Four Moderne, Bise. lxiv. 7; [f't , ■ Tour les Mœurs , ou les Cara&éres. te, ■te „ Prenez toutes les qualitez les plus excellé „ lentes des plus célèbres Héros de l’Antiqui- „ té ; &, si vous ne pouvez pas les réduire à ® „ une certaine consistance , jettez les pêle- P& „ mêle fur le dos de votre principal person- ® „ nage. Si vous avez quelque Patron, n’ou- s „ bliez pas sur-tout de faire usage des vertus, „ dont il fe pique d’être orné ; & , pour ne ti „ point lui rendre ce service inutilement, ti- iá „ rez de i’Alphabet les lettres qui composent „ le nom du dit Mecenas, & placez les à la „ tête d’une épitre dédicatoire. 11 n’est pas „ nécessaire que vous entriez trop scrupuleu- „ fement dans la Nature des grandes quali- R!, „ tez, que vous donnez à votre Héros ; puis. '« „ qu’on n’a pas déterminé encore s’il faut que 01 „ le Héros d’un Poëme Epique soit honnête - a- „ homme. Pour vos Caractères subalternes, '«• „ vous n’avez qu’à les chercher dans Home- >0 „ re, & dans Virgile, & les lier à d’autres noms. iì „ 11 n’y a là rien d’embarassant. Tour les Merveilleux. „ Prenez des Divinisez mâles & femelles, ’oj „ autant que vous en pourrez employer ; par- á 53 tagez-les en deux portions égales, & mettez l 33 Jupiter au milieu. Que Junon les fasse ,1 „ tèrmenter, & que Vénus les mollifie. Ayez 3, soin, sur-tout, de bien faire trotter Mercu- 33 re. t ?6 Le Mentor , re, & de donner de l’exercice à ses Talon- *, nieres. Si vous avez besoin d’Anges, & de , Démons, allez vous en fournir chez le Tajji, , qui en a à revendre. Ces Dieux, & ces 9 , esprits , font autant de ressorts, lans lesquels , la Machine Epique s’arrêteroit à tout mo- , ment. Dès que vous verrez votre Héros , dans un embaras, d’où ni votre Esprit ni , aucun moyen humain ne pourront le ti- S , rer, appeliez le Ciel au secours ; & les 9 , Dieux feront votre affaire en moins de rien. „ Horace est formel là dessus. Pour des Défcriptions. „ Si vous voulez faire comme il faut celle „ d’un orage, preqgz les quatre vents, & jet- „ tez les ensemble dans un même Vers, ajou- „ tez-y de la pluie, des éclairs, du tonnere, „ de chaque ingrédient quantum suffcit. Bras- „ fez bien ensemble vos ondes, & vos nua- „ ges, jusqu’à ce que le tout se mette à fer- „ menter; & épaississez votre description par- „ ci par-là de quelques rochers & de quelques „ bancs de fable. Ne lâchez pas votre tempête „ de la caverne de votre imagination, avant „ que tout ne soit prêt à partir en même tems. Pour une Bataille. „ Ramassez tout ce qu’il y a de plus tu- 5 , multueux dans tous les combats de Pllia- j, de, Moderne, Bise. LXiv. 77 „ de, & modérez le grand feu qui y règne, „ en y mêlant un peu du sang froid de la „ valeur d’Enée. S’il vous eít impossible d’em- „ ployer tout ce que vous aurez recueilli là- ,, dessus, faites du relie quelques rencontres, „ escarmouches, <&c. Assaisonnez bien le tout „ de comparaisons & de Métaphores ; & vous „ avouerez vous même, que vos combats „ surpassent tout ce qu’on a fait dans ce » genre-là. four la Description d’une Ville consumée par les flammes. „ Si vous trouvez une pareille description „ nécessaire, parce qu’il eít sûr, qu’il y en a „ une dans Virgile; Troye n’est-elle pas à „ votre service, avec tous ses Temples & tous „ ses Palais, dont les flammes s’élèvent jut „ qu’aux cieux? Mais, peut être aurez-vous „ trop de délicateflè pour vous en mettre en „ possession, & vous craindrez de passer par „ là pour plagiaire. Si cela est, mêlez en- „ semble l’incendie de Troye, & celui de Jé- „ rufalem ; & soyez sûr que ce fera un íeu „ des plus terribles. „ Pour vos Métaphores, & vos comparaisons , „ tout l’univers vous les offre en foule : il „ ne faut qu’avoir des yeux, pour en faire „ des Magazins entiers. II est vrai que l’ap- „ plication en est un peu difficile. Coníul- „ tkz là-dessus votre Libraire. Four 0 í*P' 0 7* Le Mentor Pour la Di&ion. „ Vous pouvez là - dessus vous en fier à la „ fortune, pourvu que vous ayez foin de „ ménager à votre ítile un air d’antiquité; „ en y mêlant des tours d’expression antiques, „ que vous trouverez à foison dans le Grec „ moderne d’Homere , & dans les Avantures de „ Telemaque. J’ai connu un Peintre fans gé- „ nie, comme le Poète que je supposé, qui „ enfumait ses pièces pour les faire passer pour „ Originaux. C’est de la même maniéré, que „ vous pourrez rendre votre Poème venera- ble, en l’obfcurcissant par-ci par-là, par des „ Grécismes, & par d’autres phrases orien- ,, taies. Voilà ma Recette, que j’ofe garantir infaillible. J’y ajouterai seulement, que tous les Poètes, qui voudront en profiter, doivent bien prendre garde dans Popération à un Article très essentiel. C’est de ne jamais craindre de mettre trop de feu dans leur ouvrage. Je leur conseille plutôt de précipiter leurs pensées toutes chaudes fur le papier, & de ne point les mettre à la glace par le moyen de la correction. Hélas ! quelque foin qu’on y employé, & avec quelque ardeur on les pousse dans le monde, dès le premier moment de leur naissance, il n’est pas fort rare de les voir dé ja toutes refroidies, avant que d’être entrées chez les Libraires. DIS- Moderne, Dise. lxv. 79 DISCOURS LXV. il - - - - ksuper ubique jacet. OYID. f Le pauvre efi par tout méprisé. ("''Est une occupation très digne d’une créa- a ‘ tùre raisonnable, d’entrer dans les peu- chans, qui ont été enracinez dans les coeurs J' des hommes pour les lier les uns aux autres, & de se servir de cette utile connoissance, £ çùur augmenter le bon Naturel , & pour £ échauffer la charité du genre-humain. Telle 0 est sans doute PEtude favorite de l’Auteur de la lettre suivante, qui est pleine d’une charité fi vive, que pour peu qu’on soit humain, on ^ ne sauroit la lire sans une tendre émotion. jj LETTRE A L’AUTEUR. : jî », Monsieur, fés „ Je lis avec plaisir vos feuilles volantes, «I „ quelle qu’en puisse être la matière ; mais, „ il n’y en a point dont la Lecture me char- a- „ me d’avantage, que celles, où vous vous ef- I „ forcez, à ranimer la charité des hommes, k „ en leur mettant devant les yeux des tableaux oir ,, frappans de la misère humaine. J’entre alors K „ dans vos vues avec la plus grande ardeur, ,» & je me lens animé du zèle le plus vif, ç „ pour n 8o Le Mentor „ pour contribuer avec vous à l’exécution d’un dessein si généreux. Vous le savez 1, comme moi, Monsieur, un manque d’Elprit „ & de lumières n’eít pas le défaut de notre „. siècle : c’est le honteux usage qu’on fait de „ ion génie, & de ses connoilíances, qui con- „ siitue le vice dominant de notre âge. Ceux, * „ qu’on appelle encore honnêtes-gens parmi „ nous, souhaitant d’être riches, & habiles, uni. „ que ment pour l’amour de la richesse, & de „ lhabileté j au lieu qu’une personne d’un vrai „ mérite ne considère les biens de la fortu- „ ne & de la nature, que comme les moiens „ d’être meilleur, & plus utile. C’eít cette „ derniere disposition, que je voudrois forti- „ fier dans mon ame par des Réflexions con- „ tinuelles, quoique je doive me contenter de „ la vertu toute une dépourvue comme je le „ fuis du bien & de la sagesse, qui peuvent, „ la rendre brillante & avantageuse aux au- ,, tres hommes. Qu’il est triste pourtant quel- „ quefois de n’être pas riche ! Je l’ai senti ,, avec toute la force imaginable il y a quel- „ ques jours. Vous saurez, Monsieur, que je „ tais de tems en tems des Promenades de Mou „ tification, & que j’employe quelquefois des „ journées entières, à me procurer une tri- „ JlefJe vertueuie. C’est alors que je visite tous „ les Hôpitaux, qui se trouvent dispersez dans „ cette grande ville, & je commence d’ordi- „ naire par celui, qui nous offre les objets „ les plus dignes de compassion, en nous met- „ tant Moderne. Bise. LXV. z, „ tant devant les yeux les différens égaremens „ d’une raison emprisonnée dans un cerveau „ déréglé. Je me promène dans les vastes „ Galeries de l’Hopital des fous, & je m’ar- „ rête devant chaque chambre, pour offrir „ mes prières à Dieu pour des gens qui m'ac- „ câblent d’injures. J’en vois de pétrifiez, „ pour ainsi dire, par une douleur morne & „ sombre : j’en vois d’enjouez, qui semblent „ triompher de leur propre malheur : j’en vois „ de furieux, qui ont revêtu le naturel des „ bêtes féroces : enfin, j’en vois, qui les yeux „ levez au ciel, & dans une attitude d’adora- „ tion, vomissent les Blasphèmes les plus hor- „ ribles. Après avoir contemplé toutes ces „ misères avec l’attention qu’elles méritent, ,, après avoir fait fur elles des réflexions pro- „ prés à me remplir l’ame, d’un côté, de com- „ passion, & de l’autre, de gratitude, je tâche „ à diminuer insensiblement l’affliction qui „ me navre le cœur ; & je ne transporte dans „ ces azyles charitables, qui ne font destinez „ qu’aux indispositions corporelles. De cet- „ te maniéré, je fais un cours de charité dont „ ma foible vertu tire des avantages inexpri- „ mables, qui font inaccessibles à ces hommes „ qui vivent dans l’abondance & dans les plai- „ sirs. Ils n’ont pas seulement une idée des „ misères qui accablent un grand nombre de „ leurs prochains, & qui pourroient être sou- „ lagées , par un rien tiré d’un superflu, „ qu’on prodigue dans la recherche de plai- Teme II. F ,, sirs 8» Le Mentor », lìrs criminels , ou du moins imaginaires. „ Je finis ma derniere promenade de cet- „ te nature, par visiter l’Hopital de St. Tho- », mas. J’y contemplai une variété étonnan- „ te de tous les maux corporels, qui peu- „ vent répandre de l’amertume fur la vie hu- „ m aine ; mais la particularité, qui est le rno- „ tif de cette lettre, étoit la vue d’un jeune s , garçon de dix ans, qu’on alloit faire sortir „ de la maison, comme incurable. Mon cœur s , fut abimé dans la plus profonde affliction, „ en songeant à ce que pourroit devenir ce „ malheureux Enfant, qui, à ce qu’on me dit, „ n’avoit ni Pere, ni Mere, ni parens, ni au- ,, cun ami au monde, dont il pût espérer le „ moindre secours. Ce pauvre Garçon lut „ mu douleur dans tout mon air : il s’appro- „ cha de moi, il me conjura de parler pour „ lui, & de faire en forte qu’il pût mourir „ dans PHôpital. „ Hélas ! ce n’est pas par un Principe d’in- ,, humanité, que les Directeurs de cette mai- „ son agissent ainsi ; c'eft par impuissance. „ On ne fauroit les louer assez fur la ma- ,, niere dont ils administrent les revenus de „ l’hôpital, fur la bonne nourriture & les ex- „ cellens remèdes, qu’ils procurent aux mala- „ des, & fur les tendres foins qu’ils ont pour „ les malheureux, qui font fous leur dire- „ ction. Mais leur fonds n’est pas assez fort, „ seulement pour fournir aux besoins de ceux », dont on espère la guérison , ce qui les force Moderne, Bise. LXV. 8; ,, ce à faire sortir les Incurables , pour l’amour „ de ceux dont les maux ne font pas defef- „ pérez; Chaque année, un bon nombre de „ personnes ont le même fort que le mal- „ heureux Enfant, dont je viens de parler, „ & qui, selon toutes les apparences, traîne „ encore son cadavre vivant dans nos rues. „ S’il y a quelque chose au monde, qui puis- „ se inspirer de la sensibilité à l’inhumanité „ même, c’est la lituation, que je viens de dé- «, peindre, & dont il n’est pas possible d’ex- „ primer toute l’horreur. ,, Selon moi, les Nécessiteux ont un droit „ incontestable au superflu des riches ; mais „ je doute fort qu’on leur rende justice, „ avant ce jour rédoutable, où le masque „ des distinctions extérieures fera arraché aux „ hommes, qui seront obligez de rendre „ compte de l’usage qu’ils auront fait de leur ,, malheur, ou de leur fortune. Vous feriez „ bien pourtant, Monsieur, de remplir les „ devoirs où vous engage votre titre de Tu- ,, teur de la Ration. Servez - vous des cou- „ leurs les plus fortes, pour faire un tableau „ touchant de l’affreux État des incurable;, afin „ de porter les hommes les moins durs à fe „ procurer la satisfaction la plus noble, en „ soulageant un petit nombre de personnes, „ dont les miferes font jufqu’ici hors de la „ sphère de la charité publique. „ Un des Directeurs de cet Hôpital m’a „ dit, que si l’on propofoit d’établir une re- F 2 „ traite 84 . Le Mentor „ traite à fart, pour ceux qui n’ont plus rie» „ à faire dans le monde, que de se préparer „ à une mort prochaine, il croyoit que la „ chose seroit auílì-tót faite que dite. Je ne „ trouve pas de moyen plus aisé de faire une „ pareille Proposition au public, qu’un papier „ comme le vôtre ; &, je vous conseille de „ ne le pas négliger, si vous voulez qu’on „ vous croye auffi homme de bien, que vous „ tachez à le paroitre. Je fuis &c. „ Philanthrope. II faut avouer à l’honneur de cette grande Ville, qu’en la parcourant d’un bout à Tau. tre, on ne sauroit assez s’étonner des nombreux effets d’une charité Héroïque, qui frappent les yeux de tous cotez. On a songé a la correction des méchans, à l’inítruction de la jeunesse, à l’habillement & à la nourriture des gens âgez; en un mot, h tous les besoins, où les différentes Classes d’hommes peuvent être sujets. Ce qu’il y a de triste, c’eít qu’on ne doit guères tous ces secours, qu’à l’humanité de ceux qui font dans une condition médiocre. Les personnes distinguées par leur naissance, par leur rang, & par leur bien, font trop élevez au dessus de notre Espèce, pour prendre la moindre part à nos misères. Bien loin d’en être touchées, elles ne les connoiísent pas seulement. Que cette dureté de coeur est monstrueuse ! £st- il Moderne. Dise. LXV. §■?■ il possible, que le retour de ía faim, & de la soif, que ces gens ne regardent que comme des préparatifs d’un plaisir prochain, ne les fasse pas songer un moment à ceux qui souffrent fous les mêmes besoins, fans être en état d’y satisfaire ? De quelle source peut venir une inhumanité si peu naturelle? Je Paì déja insinué, c’est de la gloire , & de la grandeur , qu’une opinion malheureuse attache à la richesse, qui semble placer ceux qui la possèdent au dessus du fort des humains ; On diroit que toutes les qualitez, qui doivent rendre l’homme digne d’estime, ou de mépris, soient renfermées dans Y opulence , & dans la pauvreté. Les Thrésors prêtent de la grâce, & du prix, à tout ce que leurs posi- sesseurs peuvent dire ou faire. La disette, au contraire, répand un air odieux & méprisable, sur les actions,les discours, & les entreprises des pauvres. Celui qui rempe dans la Nécessité, n’a ni mains, ni langue, ni esprit, pour sou propre bien, ni pour celui de se* amis. II est dans le même état, qu’un léthargique ; avec cette différence, que peu do gens daignent soulager ses maux, & que ceux qui le font, lui marquent plus de mépris que de compassion. Dans cette malheureuse conjoncture , toutes les vertus, tous les talens, tout le mérite, font inutiles. Tous les avantages, dont un pauvre est digne, lui font inaccessibles , & il doit considérer comme inévitables tous les maux qui le menacent. Un F z pau- §6 Le Mentor ' fauvre Codrw doit compter sur des guenilles, i comme un pauvre scélérat sur le Gibet. Ac- | câblé sous le fardeau de la disette, un homme parle d’une voix tremblante: la timidité accompagne ses entreprises, l'irrésolution les fait échoir. S’il parle, personne ne lui prête I l’oreille : il se trouve parmi la multitude, sans qu’on l’apperçoive: il existe, pour ainíì dire, fans occuper de terrain. On l'affronte, on l’injurie, impunément. Les loix n’ont rien déterminé en fa saveur. Mais, qui sont ceux, qui le traitent d’une maniéré ii indigne ? Ce lònt des créatures, qui lui font semblables en tout, qui font sujets aux mêmes besoins, à la même disette naturelle que lui, & qui ont seulement le bonheur de posséder tout ce qui peut les remplir. Cependant, telle est l’in- solence de ces hommes, qu’ils refusent de voir en lui leur propre nature, & de reconnoitre 1 que celui qui satisfait avec facilité à tous ses besoins est naturellement dans le même cas, qu’un malheureux qui est privé des mêmes secours. Cette réflexion est mortifiante : le riche en détourne son esprit, & les autres hommes, pleins de respect & de tendresse pour des thrésors, dont peut-être ils ne tireront jamais le moindre avantage, n’ont garde de s’essorcer à le faire raisonner juste sur cet article. Qu’on prononce seulement ces termes, II a du bien, nous voilà d’abord amis de celui dont on fait ce panégyrique, qui concentre en lui tous les éloges imaginables. Moderne, Bise. lxv. m Jamais vous n’attirerez à quelcun un mépris parfait, jamais vous ne le placerez au plus haut dégré d’infamie, lì vous ne le décriez en qualité de pauvre ce font - là les expressions les plus fortes, & les plus significatives, dont il soit possible de fe servir. Les hommes ont oublié avec tant de stupidité leur pauvreté & leur impuissance naturelle, que la disette & la richesse ont occupé, dans leur imagination, la place de l’innocence & du crime. En vérité, ces sortes de Réflexions ne sau- roient qu’humilier un honnête homme. & le remplir d’indignation contre la barbarie du siècle, Heureux encore, si ces fentimens douloureux pouvoient apporter quelque remède à un mal si invétéré. De la maniéré que les hommes sont faits, la chose me paroit impossible ; mais, quoique je me fente incapable de procurer le moindre soulagement à ceux de mes prochains qui languissent dans la nécessité, & dans le mépris, je les respecte assez, pour vouloir bien partager leurs maux, par une compassion, qui malheureusement leur est inutile. F 4 DIS- 88 L E M E N T O R DISCOURS L XVI. Quiete & pur* , atque eleganter act* JEtatis placida ac Lenis recordatio, I\ien tfefl plus doux, & plus consolant, pour un ìfomme ddàge, que le souvenir d’me vie passée dans la vertu » & dans une tranquillité assaisonnée de plaisirs raisonnables, J ’Ai fini une de mes dernieres pièces par une prière très pathétique composée par ì’Archevêque de Cambrai. Rien ne seroit plus propre, comme je l’insinuai alors, à donner de la force & de l’Elévation à no-, tre esprit, qu’un recueil des pensées pieuses que les personnes du premier mérite ont ad- dressées à la Divinité, dans leurs méditations fur les sujets les plus sublimes, Convaincu de cette vérité, je ne donnerai aujourd’hui à mes Lecteurs que deux échantillons d’un pareil recueil, qui, s’ils ne font pas les effets qu’on en doit naturellement attendre, ne sauroient manquer du moins à faire plaiíìr à ceux qui aiment à pénétrer dans les grandes âmes, Une de ces pièces fut trouvée dans le Cabinet d’un illustre Athénien, qui a véçu il y a plusieurs siècles. C’est un soliloque , qui contient toutes les réflexions fur la vie, <% fur Ie§ actions humaines, que la simple natu- Moderne, Bise. LXVÏ. 8, re peut faire naître dans l’ame d’un homme sensé. L’autre est la prière d’un Bel-esprit qui çst mort depuis peu dans un âge fort avancé, & qui avoir paífé fa jeunesse dans tous les désordres, que la mode autorise. II est probable que l’Athénien en question ait été Alçibiade, un homme grand jusques dans le vice même, dévoué à toutes sortes de plaisirs criminels, mais capable de s’en détourner avec force, & de donner toute son attention aux affaires importantes ; La Nature lui avoir prodigué tous les dons, qu’elle partage d’ordinaire aux hommes. J1 avoit de la beauté, grand air, de l’esprit, du courage, un genie des plus vastes. Ces avantages lui infpiroient dans la fleur de fa jeunesse un orgueil, qui al- loit jusqu’à l’insoìence la plus outrée, Çe caractère paroit de la maniéré la plus forte, dans la réponse qu’il fit un jour à des personnes, qui l’exhortoient à apprendre la Musique. Alci-, biade , dit-il , n’efi paf fait pour donner du plaisir » mais pour en recevoir. II n’y eut que les leçons de Socrate, qui furent capables de modérer l’ar- rogance dans cette ame hautaine, & de la rendre accessible aux maximes d’une faine Philosophie, Cet homme de bien ne réussit pas entièrement à porter son illustre Disciple à une conduite tout-à-fait régulière incompatible en quelque forte , avec un esprit bouillant placé dans la plus haute fortune : mais il fut assez heureux du moins, pour lui procurer certains ipomens calmes, où il pût consulter ses lu- F Z mierçs 9 » Le Mentor mieres dans ce silence des pallions. La méditation suivante en est une preuve. Les 8a- vans supposent qu’elle a précédé I’exécution de quelque entreprise périlleuse qu’Alcibiade avoit formée, pour le bien de sa Patrie. „ Je me trouve à présent dans une solitude ,, parfaite : mes oreilles ne font pas flattées par „ la musique ; mes yeux ne font pas attentifs „ à la beauté ; aucun de mes sens ne reçoit des „ impressions capables de rompre la fuite de „ mes pensées. Dans cet état, il me semble, „ que je découvre en moi-même quelque „ chose de sacré. Qu’est-ce que c’eít que „ mon exista n ce '/ Je m’y trouve placé sans „ mon choix ; & Socrate me dit pourtant, „ qu’il me faudra rendre compte de la manie- „ re dont je m’en ferai servi. Mes sens cal- „ mez ne me communiquent rien de tou- ,, chant ; &, dans cette absence de tous les „ objets extérieurs, je sens chez moi un Etre „ indépendant de toutes leurs opérations. „ Pourquoi donc mon ame ne fauroit-elle „ exister, absolument déliée de tous les orga- ,, nés, qui lui communiquent ces objets ? J’ap- „ perçois même que plus mon ame fe ferme „ aux plaisirs des ièns : plus toutes ses facultez „ ont de force, plus j’approche d’une existan- „ ce pure & simple , & plus je découvre en „ moi quelque chose de grand, de noble, & de „ Divin. Si cette ame est plutôt aftoiblie, que „ fortifiée, par tout ce qui y entre de corpo- „ rel, n’est-il pas raisonnable d’en inférer, „ qu’elle Moderne. Vise. LXVî. 9s í, qu’elle est destinée à un séjour plus confor- „ me à fa nature, que ce corps, qui la gêne & „ l’emprisonne, qui l’avilit en lui procurant „ des délices, & qui en relève l’excellence en „ l’affligeant. Ouï, il y a une vie à venir : je „ fuis un être immortel, & je vais faire usage „ de cette conviction, pour servir plus noble- „ ment ma Patrie. On ne voit dans ce Soliloque, que l’aurore de la raison, qui répand une foible lumière dans une ame livrée jusqu’alors à la sensualité ; mais, il y a quelque chose de plus fort dans la pièce de nôtre contemporain, qui fut trouvée après fa mort parmi ses Papiers, & que pendant fa vie il a voit communiquée à un petit nombre d’Amis. On y voit une raison éclairée des lumières du Christianisme, & retirée enfin par la vieillesse du bourbier des vices & des plaisirs. Elle est fatiguée du souvenir importun d’une longue suite de débauches de corps & d’elprit, elle ne sauroit faire sur tous ces désordres, que d’afFreuses réflexions ; &, à peine ôse-t-elle se soulager, en implorant le secours de la miséricorde Divine. Cette Prière est très capable de faire impression fur ceux qui pendant leur jeunesse font un pareil Usage d’une belle imagination, & d’un génie supérieur. „ O Dieu Tout-puissant, je n’ôse lever les », yeux vers le thrône de la grâce, quand jc „ longe que je ne me fuis acquis de la réputa- „ tion dans le monde, qu’à mesure de l’inso- „ lence 9t Lb Mentor „ lence avec laquelle je t’ai offensé. Hélas \ » Seigneur, mon existance ne doit être pro- „ longée dans ce monde, ni dans l’autre, que „ pour égaler fa durée à la punition que me» „ crimes ont mérité. Je commence à te crain- „ dre, ô mon juste juge. Que cette crainte 3, tardive ne me soit pas inutile ! Je tremble, ,, je frissone en me présentant devant ta face „ redoutable. Faut-il, mon Dieu, que je ne ,, te considéré qu’avec frayeur, toi, dont la „ bonté est infinie ? O mon Rédemteur, jette „ un œil de pitié sur les inquiétudes , qui me ,, dévorent. Sauveur du monde, fais un mira- „ cle de grâce en ma faveur. Qui t’a offen* „ sé comme moi ? Je ne saurois me dérober „ à ta présence. Où fuirois-je arriéré de ta „ face ? Je ne puis que m’humilier devant ,, elle,- dans le sac, & dans la cendre. Mon „ ame est frappée du repentir le plus vif. Je ,, m’abhorre moi-même. Non feulement je ,, me fuis éloigné de toi, mais, j’ai osé te ,, combattre. Toutes les facilitez de mon „ ame se sont liguées pour faire la guerre à „ celui dont elles tirent leur origine. S’il est „ possible que vous me pardonniez les crimes ,, que j’ai commis moi-même, comment me „ pardonnerez-vous ceux, que j’ai fait com- ,, mettre aux autres ? Je me fuis réjoui dans le „ mal 3 comme dam la projperité. Fai Grâce, „ du moins, Seigneur, à ceux qui font offensé „ en suivant mes détestables leçons, & qui ont „ violé tes Loix sacrées, entraînez par PExeni- ,) pie Moderne, Sise. LXV1. 9î b „ pie de mes brillans désordres. Pour moi, pi:, „ Seigneur, je crains d’avilir la sainteté, en es- p „ perant le pardon pour moi-méme; Dois- iei „ je me flatter, que ta justice se laisse fléchir É „ par quelques remords d’une vieillesse im- É „ puissante, & qu’ils expient une jeunesse qui sìi „ s’est servie de tout son feu pour te desho- k „ norer d’une maniéré plus frappante ? Je ne j:g „ fuis déformais qu’un objet de ton indigna- idú „ tion, & de ta colere, mais, pendant que ce p „ soufle est encore dans mes narines permets ic „ moi de te supplier de rammener à toi les ch „ misérables pécheurs que j’ai détournez du )|. „ chemin dulàlut. Soufre que les prières, que à „ l’Auteur de leur chute t’adresse pour eux, iei « soient de quelque efficace. Mais, mon evr -, Créateur, celles que je répans devant ton „ thrône, pour moi-méme, me seront-elles j í „ inutiles ? Faudra-t-il de nécessité que je pé- „ risse? Mon ame ne sauroit soutenir cette ;t :: „ afreuseidée. Non, mon Sauveur, l’excez ,, de mes crimes n’a pas épuisé ta miséricorde. ffi j „ Ah ! Seigneur, qu’il y ait un intervalle ’j j „ heureux, entre mes forfaits & ma mort, & juï „ que j’aye le tems de préparer mon ame souil- ( g „ lée par tant d’habitudes vicieuses, pour le î „ séjour de la sainteté, & de la joye spirituel- 'g'j « le. Accorde-moi le tems de prévenir le K , „ scandale, que, sans cette grâce, je donnerois „ encor après ma mort. Que je ne pèche pas (C „ par mes malheureux écrits, quand je ne se- , £C , „ rai plus : que j’adminiítre moi-méme le i „ con* -4 Le Mentor „ contrepoison à ceux, qu’ils ont empoison- „ nez, & ouvre pour mon ame les thrésors dc ! „ ton immense miséricorde. „ C’estune trille situation pour un Moribond, que d’étre persuadé qu’il a passé toute sa vie dans de vains amuscmens; mais, quelle horreur n’est-ce pas pour un homme qui eít dans un lit de mort, de souhaiter que toutes ses actions soient ensevelies dans un oubli éternel. Cependant, c’ett une misere où s’exposent un grand nombre de ces personnes, que des talens extraordinaires ont rendus les plus propres à glorifier Dieu. C’est quelque chose de monstrueux, que Pamour de la réputation & les impressions de la mode puissent tellement tyranniser un homme d’esprit, que dans le Cabinet même il néglige de gayeté de cœur les réfle- j xions qui s’offrent à Ion ame, pour la tourner j vers ses plus grands intérêts. Voilà ce qu’on peut appeller une extravagance préméditée. La raison, qui s’est détournée une fois de ses principes soutient & fortifie cette Phreneíìe abominable. Elle n’iroit jamais à un si haut dégré, fi des talens supérieurs mal employez ne con- couroíent à l’appuyer par des efforts continuels. Cependant, tout ce qui nous environne nous avertit que rien n’est stable & permanent dans ce monde. Doit-il être difficile à ces sortes de gens, de se mettre dans PEsprit, qu’ils ne sont ici que pour quelque momens ; & cette feule idée ne devroit-elle pas les détourner de ces Moderne, Bise. I.XVU 95 honteux efforts ? Un seul grain de bon sens est préférable au plus beau génie, dont on fait un íì malheureux usage. C’eít ce que j’ai senti avec force, en parlant l’autre jour sur de pareilles matières, avec un de mes vieux amis. Voici çc qu’il me dit de la maniéré la plus touchante. „ II est indigne d’un Philosophe Chrétien de „ souffrir qu’aucun objet de ce monde le fasse „ seulement balancer sur ses devoirs. £n vain „ la raison est-elle fortifiée par la foi, si elle ne ,, produit pas dans nôtre conduite de plus „ grands effets, que ceux que la lumière de ia -, nature répand fur les actions d’un sage Payen. „ Pour moi, qui compte sur les secours de », la Grâce, j’osc mépriser tout ce que la niaise „ generale des hommes appelle grand & glo- „ rieux. Je ne veux plus agir comme un être mortel : je me considéré comme une créa» „ ture, à qui la naissance a donné un commen- „ cernent, & dont la durée doit être infinie. », Le trépas ne mettra point des bornes à mon », exislance ; il ne fera que l’étendre, & l’an- „ noblir. N’est-il donc pas raisonnable , que -, j’aye toûjous ma grande destinée devant les ,, yeux, & que je me conduise en tout comme „ un Etre immortel? Sans doute : la raison, & „ mon intérêt, l’exigent de moi. Je veux », tacher désormais à ne rien faire, que je n’ap- „ prouve encore dans mille & mille années s, d’ici. DIS- Le Menîor D I S C O U R 8 L X V11. Nitnirum insanus paucis videatur, eo quod Maxima pars hominum morbo jactatur eodem. H O R. Celui qui ne songe qu'à ses propres intérêts paroii extravagant a peu de personnes , par ce que la masse generale des hommes ejl malade de la même maladie. I L y a dans l’eíprit humain un désir inquiet d’être heureux, ce désir est le grand princi- ' pe de toutes nos actions, il nous est auffi essentiel , que l’Etre même, & il est inséparable de toute Créature qui pense, & qui sent. Les brutes mêmes en font animez, à proportion de la vivacité de leur imagination, & de leurs sen- timens. Mais comme nôtre esprit est annobli par des facilitez plus étendues que celles qu’on découvre dans les Bêtes, l'homme digne de ce nom n’est pas content de songer a ses propres avantages ; il se confond avec tous les êtres qui lui ressemblent, & il ne se trouve parfaitement heureux, s’il ne volt chez son prochain la même félicité qu’il brigue pour son propre individu. II travaille avec une ardeur presque égale au bonheur du genre-humain , & a Ion propre bonheur. Tout homme proportionnant ses vues à la dose de cette générosité, qu’il Moderne, msc. LXVtt. 9? sent dans son ame , donne à sa tendresse pour son prochain des bornes plus ou moins étroites. A peine y a-t-il une feule créature humaine dont l’ame soit assez resserrée, pour concentrer tous ses desseins dans l’amour propre & pour ne les pas étendre en quelque maniéré aux autres hommes ; le cœur le moins genereux a toujours quelque peu de tendresse de reste pour fa famille & pour ses amis; donnons à une ame quelques degrez de grandeur & de noblesse de plus, este embrassera les intérêts de toute la société dans laquelle elle vit, & si nous supposons un homme, qui par une force de raison , & par une étendue d’ess prit & de cœur supérieures répond a toutes les vues du Créateur, il enveloppera tout le gen- re-humain dans la tendresse qu’il a pour lui- même. 11 ne bornera point ses desseins généraux dans la race présente, mais il les répandra fur toutes les différentes successions de générations futures. Une générosité, si utile au genre-humain, est bien éloignée d’étre inutile à ceux qui la possèdent ; ils en tirent les avantages les plus considérables. C’est une source abondante, & continuelle de satisfactions sublimes, inaccessibles à tous ceux, qui ont des fentimens plus bas & plus avilis par un amour propre grossier. La félicité de toute l’Espèce a la liaison la plus étroite avec la félicité particulière d’u- ne ame raisonnable ; à mesure que nos actions contribuent au bien général des hommes, Terne II, G nous 98 L E M E N T O R nous devons passer pour nos propres bienfaiteurs & pour les bienfaiteurs du genre- humain. Dans une de mes dernieres feuilles volantes j’ai observé, que les gens , qui ont peu détendue d’efprit, font sujets à déplacer leurs vues, & à les attacher aux moyens , au lieu de les étendre vers la fin naturelle de ces moyens ; j’ai taché de faire sentir toute l’extravagance d’une pareille conduite, par laquelle ne recherchant que la pofìêílion d’objets indifférens en eux-même , on fe prive de la félicité réelle, ou sillage railònnable de ces objets pouvoit nous faire arriver. J’ai coniideré ces Maximes avec relation aux Litérateurs & aux Avares ; je m’aquiterai aujourd’hui de ma promesse en les appliquant aux Ejprits-forts. La Liberté , & la vérité, font les deux feules fins ou ces Meilleurs font profession de tendre, ainsi pour leur faire sentir méthodiquement leur extravagance, je serai tous mes efforts pour leur prouver en premier lieu ; que la Liberté & la vérité ne font pas des biens réels par eux mêmes, & qu’elles ne les deviennent que lorlqu’on les destine à leur véritable fin. Je ferai voir ensuite que cette Liberté, & cette vérité , que nos Esprits-forts tachent avec tant d’ardeur d’établir parmi nous, tendent à détruire une des fins principales de nos actions, savoir la félicité du genre-humain ; d’où il s’enfuit que cette Secte bien loin de- mériter.nôtre tendresse & nôtre cfìi- Moderne. T>isc. LXVil. s.- éstime, se rend digne de l’exécration de tous les gens de bien. Enfin je me fais fort de démontrer, que fous prétexte de s’intérefi fer pour la Libertés & pour la vérité, elle introduit réellement dans le monde Terreur, & TEf- clavage. Nous avons établi comme une maxime incontestable que c’est le devoir de chaque particulier d’avoir pour but de ses actions la félicité du prochain, & que le degré détendue qu’on donne à ce but fait le degré de la vertu considérée, comme rélative à la Société. J’en conclus, que c’est une prérogative excellente , que la liberté de faire des actions avantageuses au Genre-humain, jointe à la connoiffance de certaines véritez capables de plaire à Tefprit ou de diriger toutes nos facul- tez vers leurs véritables tins ; mais s’enfuit-il qu’un honnête-homme doive préférer la liberté de faire des meurtres à futile contrainte des Loix Divines & humaines? En inférera-t’on qu’un homme sensé aimera mieux la connoiffance d’une vérité triste & affligeante , qu’une agréable erreur, propre à consoler & à réjouir son ame fans l’expofer au moindre inconvénient ? En vérité, quiconque a le sens commun, croira avoir peu d’obligation à un homme, qui lui aura laifië la liberté de suivre les desseins furieux, que peuvent inspirer la frenelìe, ou la fievre chaude ; quelle reconnoiffance peut exiger de nous une personne, qui se hâte de nous G L don- ICO Le Mentor donner de mauvaises nouvelles, & qui par là nous plonge dans des affliâions qu’une heureuse ignorance auroit reculées ? Cependant ne voilà - t - il pas un tableau exatì de la conduite de ces prétendus Patrons de la vérité & de la Liberté ? de quels monítres ces Chevaliers errants entrepren- nent-ils de délivrer la terre ; c’est du joug que la Religion impose à nos âmes, de l’at- tente d’un jugement à venir, des frayeurs d’une conscience troublée ; & de quelle maniéré veulent-ils nous affranchir de toutes ces contraintes , est-ce en réformant l’homme & en bannissant le vice de son cœur ? non; c’est en l’encourageant à lâcher la bride à toutes ses pallions. Voyons encore de quelle nature font les véritez importantes, dont ils veulent convaincre le genre-humain. 11s font tous leurs efforts pour nous mettre dans l’es- prit, qu’une Providence sage & juste est une chimere, que l’Ame est corporelle, que la Religion est une ruse politique, mise en usage par des genies supérieurs, pour asservir l’eíprit humain à la vertu, & par là à l’am- bition des inventeurs d’un Piege fi subtil ; que les bonnes nouvelles que nous donne l’Evan- giie d’une immortalité bienheureuse sont autant de sables & d’impostures ; enfin que c’est un orgueil mal fondé de nous croire faits à l’image de Dieu, & que nous devons nous persuader modestement, que nôtre nature est de niveau avec celle des fiêtes, qui périssent. Mais Moderne. Dìsc. LXVli. ise. Mais je vous prie, quel avantage, quel plaisir ces belles Notions peuvent-elles procurer au Genre-humain ? est-il utile à la société que les gens de bien perdent de vue les récompenses de la vertu? Le genre-humain verra-t’il son bonheur général affermi quand les médians seront confirmez dans leurs désordres, par la persuasion, qu’ils ne leur attireront aucun supplice dans une vie future ? Je veux bien supposer pour un moment que ces Messieurs sont les Protecteurs de la liberté , & de la vérité, mais c’est d’une Liberté , & d’une vérité, qui doivent les faire considérer comme les ennemis de la Paix, & de la félicité publique. Ce qu’il y a de bien plus terrible encore dans leur conduite, c’est: que la supposition que je viens de taire est fausse, & qu’en les examinant d’une maniéré aussi attentive qu’impartiale, on trouve qu’au lieu de songer à affermir sur le trône la Liberté & la vérité, ils introduisent dans le monde la servitude & l’erreur. Nous sommes composés de deux parties ; la prémière, qui est la plus vile, consiste dans les sens & dans les Passions, que nous avons en commun avec les Brutes ; la seconde est la raison, qui constitue proprement l’hom- me, & qui forme tout ce que nous avons de grand & de noble. La partie la plus baffe & la plus vile est presque toûjours la plus forte ; elle remporte d’ordinaire la Victoire fur la Raison , qui engagé dans une lutte continuelle G z avec jo* Le Mentor avec cette ennemie opiniâtre, fì elle n’étoit pas animée par la Religion, se verroit bientôt entierement soumise aux tirans les plus cruels ; par là l’homme deviendroit pour jamais le triste esclave de ses sens & de ses paf- íions, & tomberoit dans la servitude la plus honteuse & la plus accablante. C’est un malheur inévitable pour tous ceux, qui cherchent à s’affianchir, en détruisant l’empire de 3a Religion. ils ne réuílìssent pas mieux dans leur autre dessein, qui coníiste à travailler àl’avan- cement de la vérité ; prêtons quelque attention aux Maximes qu’ils nous débitent, ne i'ont-ce pas autant d’absurditez pitoyables, qu’en dépit des lumières naturelles, & de la révélation ils veulent établir, fur de froides railleries, fur des Sophiíìnes grossiers, & fur des Notions li mal digérées, qu’on soupçonnerait ces Meilleurs de prendre le titre d’Es- prits-fòrts, comme les Hypocrites usurpent le nom de dévots, pour pallier l’impieté la plus horrible. Je finirai ce Discours par un Parallèle exact entre les trois classes d'h o mines, qui s’égarent faute d’étendue d’esprit, je veux dire entre les Utèrateurs , les Avares , & les Fjprits-forts. Un Litérateur se livre tout entier à l’amour de PErudition ; lorsqu’il se l’eít acquise, son discernement en est-il plus exact, son imagination plus riche, & plus vive, ses maniérés plus douces & plus polies ? A-t’on ô renia» Moderne, Bise. LXVII. io* remarqué qu’un Avare, après s’être chargé d’un superflu ridicule, mange, boit, ou dort avec plus de tranquillité & de satisfaction ì Son esprit eít-il plus tranquille, gou- te-t’il les douceurs de la vie d’une maniéré plus pure & plus vive, que ses voisins? L’Esprit - fort prétend avoir le droit de penser librement, il l’a, personne ne le lui dispute ; mais quel usage en fait il ; Brille-t’il par quelque importante découverte dans les 'arts & dans les sciences ? lui doit-on quelque invention nouvelle, qui puisse contribuer à la félicité publique; voit-on dans ses écrits des desseins plus profonds, une méthode plus claire, un raisonnement plus fort, & plus correct, que dans les ouvrages d’au- tres habiles gens: En vérité ces sortes d’bommes ont précisément le même genie , & ils ne font que s’en servir différemment; au lieu que les Li- térateurs & les avares ne font que des gens ridicules & méprisables, les Esprits-forts font ridicules, méprisables, & souverainement pernicieux pour la société civile. G 4 DIS- 104 Le Mentor DISCOURS LXVIII, Exuvias tristes Danaum. Tristes dépouilles des Grecs. LETTRE A L’AUTEUR. ,, TjAns la supposition, que vous vou- „ lez bien vous abaisser quelquefois », jufqu’à prendre connoissance de certaines „ peccadilles, qui sortent plutôt d’une mau- „ vaise habitude, que d’un mauvais cœur, „ je prens la liberté de vous communiquer „ mes remarques fur une petite coutume „ raiionnablement impertinente , qui est fort », en vogue parmi nous. Je ne ferai pas un „ plus long préambule , persuadé que le „ meilleur moyen de s’iniinuer dans les bon- „ nés grâces d’un homme accablé d’affaires „ importantes , c’eít de venir d’abord au « Tait. „ II s’agit d’une Gesticulation fort usitée „ parmi certains harangueurs subalternes, qui „ aéployent leur Rhétorique dans les Caftez „ de cette bonne ville, au grand ennui d’un „ nombre considérable de fidèles & Loyaux », sujets de Sa Majesté ; cette gesticulation „ consiste a enlever les boutons des honnêtes» „ gens, d’un tour de main fort adroit, ,, Ces Moderne, ruse. LXVlli. ie< „ Ces Orateurs ne font pas en état de pro- „ noncer quatre paroles de fuite avant que „ d’avoirsaisi un de vos boutons; mais dès „ qu’une fois leur éloquence s’eít assurée de „ cet appui, elle bat la campagne à merveil- „ les sans courir le moindre risque de bron- „ cher. Je ne fai pas comment mes compa- „ triotes s’y prennent pour fe sauver des „ doits destructeurs de ces habiles gens ; pour „ moi je fuis assez malheureux pour y laisser „ toujours quelque pièce, & je puis vous „ assurer que pendant les trois dernières an- „ nées leurs raifonnemens m'ont conté plu- „ sieurs douzaines de boutons de differens „ volumes. Aussi prends-je toujours la pré- „ caution , en commandant un habit, de me „ faire faire quelque douzaines de boutons „ de réserve, pour remplacer ceux que je ,» perds journellement dans la vehemence du „ discours. „ Cette maniéré de s’emparer d’un hom- „ me , pour qu’il n’échappe point à la force ,, d’un argument, est fur-tout en usage clans „ les Cassez Bourgeois, & il faut avouer qu’e!- „ le n’est pas encore établie dans les Cassez „ polis, qui font voisins de la Cour ; vous „ remarquerez encore, s’il vous plait, qu’el- „ le est plus ordinaire aux Politiques du plus ,, bas rang, qu’à toute autre classe d’hom- „ mes, & que ceux qui brillent le plus „ parmi ces esprits rafinez, font ceux d’un „ âge peu avancez, qui ne font qu’essayer G s „ leurs 10 6 Ll MlXTOK „ leurs talens de ce côté-là. Si tous étés as- „ fez hardi pour faire la moindre objection à un de ces Messieurs, il avance fur vous „ d’un pas ferme ; il loge la main fur un de „ vos Boutons, & en moins de rien il fait „ vous convaincre de la force de ses preu- „ ves. Je ms souviens que, lorsque nous re- „ çumes la nouvelle que Dunkerque avoit „ été livrée entre nos mains, un jeune hom- „ me grand Politique, & en même tems ha- „ bile Ingénieur, s’étoit placé au milieu d’un „ Cassé des plus achalandez de la Ville. Là -, charmé de dédommager Sa Majesté très- „ Chrétienne d’une perte si considérable, il lé „ mit à fortifier Graveline, de la maniéré du ,, monde la plus expéditive. L’ouvrage fut „ poussé avec tant de vigueur & de succès, „ qu’en moins d’un quart d’heure, de l’avru „ de plusieurs de nos plus riches Bourgeois, „ la ville étoit auísi forte par mer, & par „ terre, que Dunkerque l’a jamais été. fin ,, un mot, tout le cercle attentif qui environ- „ noit notre Ingénieur, applaudit à son habi- „ leté, & jugea que la place étoit imprena- „ ble ; je fus assez téméraire cependant pour „ en attaquer un des ouvrages de dehors, „ mais je ne m’étois pas encore logé fur la „ Contrescarpe, que mon homme ravi de „ montrer, qu’il savoir attaquer auísi bien que „ défendre, fit une vigoureuse sortie sur un „ de mes boutons ; quoique fans vanité je „ fisse une assez belle defl’enfe, il s’en rendit „ mai- Moderne. Bise. LXVUì. 107 „ maître en deux minutes ; encouragé par ce „ succès il en invertit d’abord un autre, & il „ l’auroit forcé certainement avec la même „ rapidité, s’il n’avoit pas été détourné de son „ entreprise par un Courier, qui lui porta la „ nouvelle d une collation où la présence étoit „ absolument nécessaire pour donner salsaut „ général à un grand paré. Là dessus il trou- „ va bon de léver le siège, & il fit fa retraite ,, avec quelque espèce de précipitation. : „ Pour rendre jultice à tout le monde il „ faut que je vous dise que dans les Cassez „ que fréquentent nos jeunes Jurifconíultes, „ on va un peu plus bride en main ; vous „ y pouvez haranguer, avec ceux là même „ qui se mêlent de Politique, sans qu’il vous „ coute tout au plus que deux Boutons par „ jour. Moi-même qui vous parle, j’ai eu „ l’avantage hier au soir de recevoir un sur- „ croit étonnant de lumières fur les affaires „ d’Etat, & j’ai vu ce matin après un exa» „ men très exact, qu’il n’y avoit qu’un seul „ bouton à redire à tout mon habit. Pour „ les Cassez brillants, qui font les rendez-vous „ des gens de Cour, vous pouvez y faire l’O- „ rateur, ou prêter attention aux harangues „ des autres, fans que vos boutons y perdent ,, le moindre fil, „ Outre ces Orateurs véhémens, il y en a „ une autre forte, qui n’aiment pas moins à „ parler d’action, mais dont le gerte est plu- „ tôt caressant que guerrier. Ces bonnes gens, „ dans I0 8 L E M E N T O R -, dans 1c tems qu’ils travaillent à vous cclai- „ rer l’esprit, s’occupent à vous adonifir ; ils { „ vous accommodent les cheveux, ou bien ils -, prennent la peine de rajuster les plis de votre „ cravatte, & d’en égaliser les deux bouts. „ On peut supporter en quelque sorte les -, gesticulateurs de cette espèce, qui dans l’es- ,, prit de ceux qui les écoutent dans le fond „ ne tachent qu’à s’iníinuer, & qui veulent „ gagner leur bienveillance, en leur rendant „ avec humilité les services d’un Valet de « chambre ; mais je vous avoue , Monsieur,, „ que je me révolte, contre une autre race -, de Harangueurs qui poussent l’infolence, -, juíqu’à prendre un homme violemment par „ la cravate, & qui l’étranglent presque pour „ le mieux persuader. C’est votre affaire, ce 1 „ me semble, Monlieur, d’empêcher qu’on ne | „ triomphe dans les disputes, par la force des „ bras, & vous feriez bien, de fixer une ce» j „ taine distance entre les deux parties, qui se „ chamaillent fur Tétât & sur l’Eglise. Quoi ! -, parce que je ne suis pas de l’opinion d’un -, homme, il aura le droit de m’ajuster à fa „ fantaisie, de gâter mes habits, & même de „ me secouer & de me faire faire la pirouette „ dans une chambre? „ Rien ne me sied mieux à mon avis qu’u- „ ne perruque à la Cavalière, dont un des „ bouts me pend fur la poitrine dans le tems „ que Tautre me tombe négligeamment fur „ l’épaule, cependant j’ai un ami, qui ne me ,. par- Moderne. Bise. LXVlll. 10- „ parle jamais avec quelque chaleur, qu'il ne j, me jette le nœud de devant fur le dos, „ au grand détriment de mon pauvre cou- „ vrechef, qui perd toujours par là quelques „ cheveux, qui relient attachez aux boutons „ de mon habit. Vous pouvez croire ii je „ m’accommode de cette conduite, moi qui „ n’ai jamais touché cet homme du bout du „ doigt, quoique je dispute avec lui depuis „ dix années d’arrachepied. II rend queìque- „ fois des services semblables à des gens qui 3 , portent leurs cheveux, & qui ne iauroient „ en perdre quelques - uns fans douleur ; & „ comme ceux qui font coeífez de cette ma- „ niere font d’ordinaire de jeunes gens > j’ai „ craint plusieurs fois que fa civilité ne lui „ attirât quelque querelle. II est vrai que dans „ le tems qu’il leur rejette la chévelure fur „ le dos, il songe à les instruire par fes dif- „ cours; mais vous savez, que parmi nos jeu- ■„ nés Cavaliers, il y en a plus qui sentent, „ qu’il y en a qui pensent, c’est pourquoi vous „ feriez fort bien de l’avertir de n’être pas fi „ serviable à l’égard des gens, qu’il ne con- „ noit pas familièrement 11 devroit sentir „ qu’il n’y a qu’un ami intime, qui puisse fe „ refoudre, à 1e communiquer avec lui par „ la vue, par le tact, par fouie, & par l’enten- „ dement tout à la fois. Je fuis &c. „ P.S. J’ai une soeur, qui se fauve des mains „ de ces parleurs d’actsens en leur abandon- „ nant iio Lí Mentor „ nant son éventail qu’elle leur permet de cbi- „ sonner tout leur íou ; mais comment t'e- „ rons nous nous autres hommes, qui n’avons „ pas de moyens toujours prêts pour faire „ une si utile diversion. Arrest de i/Auteur. „ Je fuis d’avis qu’aucun harangueur public „ ou particulier n’a le moindre droit, de chi- „ sonner d’autres habits, que les siens ; je lui „ permets de badiner avec son chapeau, de „ souiller dans ses poches, d’arranger, ou de „ déranger fa Perruque, de grimacer, de se- „ couer la tête, en un mot d’employer tous „ les mouvemens du corps qui puissent fa- „ ciliter son éloquence, mais je déclare, que c’eít violer la liberté Angìoise, que d’user „ de main mise sur un homme, pour forcer „ son attention, & j’ordonne, que tout suffra- ,, ge extorqué à une personne par une pa- „ reille contrainte, sera nul & sans effet. .¥ DIS- Moderne, Bise. LXIX. m DISCOURS LXIX. Sed te, décor iste, quod optas Esse vetat, votoque tuo tua forma répugnât. OVID. Vos agrément mêmes vous empêchent de parvenir à cette réputation que vous souhaitez, & votre beauté s’oppose à vos vœux. E malheur d’étre sujet à la Calomnie , . 8 - v dit un Auteur judicieux, est un tribut que le mérite paye au public, & Myiord Ve- rulam remarque parfaitement bien, que ceux qui n’ont point de vertu ne sauroient la pardonner aux autres. Je ne íai pas comment il se fait, que depuis que le monde est monde le beau sexe s’est distingué du côté de la médisance, & de la Calomnie ; Juvénal lui-même ne traite pas les femmes si mal, qu’elles se traitent mutuellement, & si l’on ramassoit les jugemens qu’elles forment les unes des autres, on leur croi- roit à toutes le çlus afreux Caractère, que l’i- magination puifle fournir. II y a certains Critiques trop hardis, selon moi, qui osent entreprendre de prouver, contre l’autorité de toutes les Histoires, que la Vertu de Lais égaloit ses charmes; mais que les Phrynés de ion tems choquées de cet assemblage odieux de beauté & de mérite dans n» Le Mentor une même personne de leur sexe, ont subor- •né les Historiens, pour la dépeindre à la postérité fous les traits d’une Courtisane avare. Pour moi j’ai les plus tendres égards pour cette aimable partie du genre-humain, & je fuis au désespoir qu’elle en ait fi peu pour elle- même ; un amour propre un peu raisonné de- vroit porter les femmes à ne rien négliger, pour s’entraider à soutenir leur réputation commune, mais par malheur un amour propre grossier leur fait faire presque à toutes les plus grands efforts, pour fapper leur propre réputation, en travaillant à détruire celle des autres. L’autre jour un des fils de Myladi Lizard demanda à fa Mere, qui pouvoit être assez lâche pour répandre des bruits 11 injurieux de Mademoiselle... Eh qui seroit-ce mon fils, répondit elle, linon quelqu’une de ses bonnes amies. Un autre de ses fils lui dit là-dessus, que Belise inlìnuoit par tout que Dorinde avoit des dents artificielles; je ne m’en étonne pas, repartit Myladi ; c’est que Dorinde a répandu la premiere que Belise devoit la fraîcheur de son teint, à une certaine eau dont elle seule avoit la Recette. C’est ainsi que ces aimables babillardes épuisent leur esprit inventif à se rendre suspectes réciproquement, fans songer, qu’il y a parmi nous une troupe de malheureux, qui font ravis de trouver la baze de leurs médisances dans les discours des Dames mêmes, charmez d’en- laidir Moderne. Dise . LXIX . n, laidir les belles, & de noircir le Caractère de celles qui ont de la vertu. La jeune Demoiselle, qui m’a fait l’honneur de m’écrire la Lettre suivante mérite la Protection de notre sexe, puisqu’elle est traitée par le sien de la maniéré la plus injuste, & la plus cruelle. Ce sont les hommes qui ont été la cause innocente de son malheur, c’est aux hommes par conséquent à défendre son innocence contre les insultes de ses ennemis. S’ils ayoient été plus chiches à lui donner des éloges, les femmes auroient été moins prodigues dans les calomnies, dont elles l’accablent. LETTRE A L’AUTEUR. ,, Monsieur, „ J’ignore à quel âge vous bornez la pre- „ miere fleur de la jeunesse d’une fille, mais „ je fai bien qu’à peine fuis - je sorti de ma „ quinzième année ; mon Pere, qui est mort „ il y a trois ans m’a laissée sous la dire- „ ction d’une tendre Mere, avec un bien, si- „ non considérable, au moins tel, que je puis „ espérer un jour d’être avantageusement éta- „ blie dans le monde. Dès que la bienséan- „ ce nous eut permis de sortir de la ré- „ traite, où les premieres semaines du deuil „ nous avoient condamnées, ma Mere tou- „ jours attentive à me procurer quelque plai- „ sir, me mena avec elle dans toutes les Tome II. H „ com- IT 4 LeMentor „ compagnies, qu’elle fréquentoit ; elle fit „ plus ; persuadée que ces sortes de diver- „ tissemens n’étoient pas assez vifs pour une „ perionne de mon âge, elle me permit „ d’accompagner mes parentes aux ípecta- „ clés, qui malgré leur innocence ne lui „ convenoient pas à cause de son veuvage. „ Deux années s’écoulèrent de cette manie- „ re dans les plaisirs, qui doivent faire les „ plus fortes impressions fur une imagina- „ tion novice, fur tout quand aucun cha- „ grin n’y mêle la moindre amertume. Tout ,, le monde m’accabloit de caressés, les Da- ,, mes avancées eu âge se faisoient un de- „ voir de me dire à l’envi les unes des au- „ tres, que je ne faisois que croitre & ern- „ bellir, & les jeunes se disputoient ma com- „ pagnie comme un plaisir & comme une „ espèce d’honneur ; Mais à peine fus-je en- „ tré dans la troisième année de cette vie „ délicieuse, que mes parentes commencèrent „ à dire à ma Mere, que Mademoiselle Ju- „ lie n’étoit plus un Enfant, & qu’elle de- „ venoit grande fille. Je m’apperçus moi- „ même que je m’attirois les regards des „ jeunes Cavaliers, & que par tout ils me „ diftinguoient avantageusement de mes a- „ mies ; mais je remarquai, qu’à mesure des progrez que je faisois dans l’eitime des „ hommes, je reculois dans la faveur des fem- „ mes ; celles, qui m’avoient honorée de l’a- ' „ mitié la plus intime ne me marquoient plus . „ que Moderne. Bise. LXìX. us à », que de l’indifférence & que le froid le plus E - „ glacé ; d’autres prestants de la malice à c „ toutes mes expressions, me faisoient dire É „ des choses, qui ne m’étoient jamais venues ìi- „ dans l’esprit, & de la elles prenoient occa- I® „ lion de rompre avec moi tout commerce. K „ J’entendois dans tous les lieux à l’entour à „ de moi des murmures, dans lesquels je ne la „ comprenois, linon que j'étois une petite i» ' „ Demoiselle, qui avoit bien ses petites hu- à- „ meurs, & d’autres sens vagues de la mê» E „ me nature, dont il m’étoit impossible de Di „ faire voir la fausseté ; aussi ne m’en met- &■ „ tois - je guères en peine ; j’avois un fier a „ mépris pour toutes ces malignes insinuait- „ tions, jusqu’à ce que la semaine passée ma » „ Mere revint au logis en me disant, qu’il n ,, couroit un bruit dans la ville, qui devoit m „ me ruiner de réputation en qualité de Bel- :c „ le-hlle; j’eus beau lui demander ce que iL „ c’étoit, mais craignant de me , chagriner jj „ trop, elle me refusa opiniâtrement de m’é- & „ claircir là dessus, & peut-être ne Paurois-je m „ jamais deviné, fans une rencontre, que j’eus Í3 „ hier dans une assemblée de Messieurs & de e „ Dames. :ii. „ II y avoit entre autres un Cavalier très is spirituel, qui après avoir badiné ingénieu- d; „ sement avec la plupart des autres Dames, sec. „ en les raillant & en leur contant fleuret- sj. „ tes s’adredà à la fin à moi ; pour vous, Ma- [|; „ demoiselle, dit-il, je ne saurois rien vous di- 03 ! Ha „re n6 Li Mentor „ re de plus juste qu’en vous appliquant ces „ vers de Mr. Prier. Sa taille qui se perd par degrez dégagée ‘ Ravit par sa proportion Et sa molle démarche avec art négligée ’ Charme par son expression. „ A peine eut-il prononcé ces vers que je re- „ marquai une grimace maligne fur le visage * „ de plusieurs Dames, qui la fécondèrent par ” „ cette partie de l’exercice de l’éventail, qui " ,, exprime le dédain. Une d’entr’elles vou- „ lant me mortifier d’une maniéré plus lèn- „ íìble demanda à ce Cavalier, s’il ne fe fou- „ venoit pas de ce que Congreve dit fur la ,, taille d’Aurelie ; il ne répondit rien ; mais „ dans l’instant même il déclama ces vers d’un ” „ ton, & d’un air qui marquaient qu’il y en- „ tendoit fineífe. ’’ Le Cyclope qu’Etna cache dans son Enfer se | courbe , ( Et s’en laidit , dans le tems qu'il travaille ” ( A tirer avec art d’une masse de fer ’ ( Ces corps, qui d’Aurelie embellissent la Taille. 9 , „ II n’étoit pas difficile de remarquer la 'jj „ maligne satisfaction que ces vers répandi- s j v rent dans la compagnie. Toutes les Da- j j „ mes les unes après les autres fe firent un , 8 „ plaisir de repéter les deux dernieres lignes, ,, foue Moderne. Bise. LXIX ny „ sous prétexte d’admirer la justesse & la for- „ ce des expressions ; tout en les prononçant „ elles me montraient les unes aux autres du „ coin de l’œuil , & je vous avoue, Mon- „ sieur, que ma confusion fut aussi grande, „ que si ce passage m’étoit appliquable avec „ toute l’exactitude possible. ,, Comment faire, Monsieur, pour me tiret „ de cet embarras. Quel moyen peut-il y „ avoir au monde pour moi, de convaincre „ le public de la fausseté d’une pareille Ca- „ lomnie ! Hélas, c’est bien peu de chose que „ la beauté, puisqu’elle attire de pareils mal- „ heurs à celles, qui la possèdent ; la Natu- „ re ne m’a-t-elle donc prodigue ses faveurs, „ que pour m’accabler de disgrâces ; les hom- „ mes m’ont rabatu les oreilles mille fois de „ la finesse aisée de ma taille, du brillant de „ mes yeux, de l’incarnat de mes lèvres, du „ juste mélange des Lis & des Roses, qui „ brille, à ce qu’ils prétendent, fur mon „ teint ; mais il vaudroit mieux pour moi „ que mon visage n’eut simplement rien de „ désagréable, que ma voix fut ni rude, ni „ douce, & qu’il n’y eut rien de choquant „ dans tout mon corps ; alors je pourvois „ mèner une vie tranquille, fans m’attirer l'a- „ mour & l’admiration de votre sexe, & par „ là la haine & la calomnie du mien. Je „ fuis, &c. JULIE. ÏI8 LE MENTOR Tout ce que je puis répondre à ma belle Correspondante , c’est qu’elle doit se consoler par la coníìdération que voici ; les femmes qui répandent d’elle des bruits si injurieux, íont persuadées elles - mêmes que ces bruits íont taux; elles pourront persuader à d’au- tres femmes, qu’ils ont quelque fondement, mais les hommes font assez au fait du tour d’efprit du beau-fexe, pour n’être pas les dupes de fa malice. Ayez bon courage, ma charmante Demoiselle, cette malignité n'etì qu’un tribut, que des tailles plus maílìves, & moins aisées, payent à la délicatesse de la vôtre ; suivez le conseil d’un bon vieillard, au lieu d’être mortifiée de ces calomnies, riez-en de tout votre cœur ; c’est le véritable moyen de les détruire ; on ne cherche qu’à vous donner du chagrin, vangez-vous en en ne vous chagrinant point ? Je l'erois au désespoir, que pour vous mettre à l’abri de pareilles sottises, vous vouluíliez renoncer à une feule ligne de proportion dans votre taille , ni à la soixantième partie d’un de vos traits, quand même les charmes, qui vous resteroient se- roient capables de rendre cette perte insensible. Continuez seulement à vous montrer dans les assemblées les plus brillantes ; paraissez-y d’un air aisé & naturel, & bientôt tout le monde sera désabusé sur une íi noire imposture; il n’est pas fort difficile de distinguer entre les grâces, que donne la nature, & celles que prête un corps de fer. Moderne, Dise. LXIX. 1x9 Je finirai par le récit d’un fait, qui a une grande relation avec la matière de ce discours : Un jeune Gentilhomme de la Province devint , il y a quelques années, éperdument amoureux d’une personne qui étoit dans la premiere fleur de son âge, & qui passoit dans tout 1e Païs pour une beauté achevée ; après qu’il lui eut fait la cour assez long-tems, avec toute l’ardeur polìible, elle méprisa plusieurs partis plus considérables que ce jeune amant, & elle résolut de le rendre heureux; jamais joye ne fut égale à celle du Cavalier ; mais à peine eut il été douze mois tranquille possesseur de tant de charmes, qu’il commença à y devenir insensible ; son dégoût prit tous les jours de nouvelles forces, mais ne voulant rien négliger pour le cacher à fa malheureuse Epouse , il résolut de faire diversion à son chagrin en quittant pour quelques mois la campagne pour la ville ; cependant , pour que ce petit voyage n’allar- mât pas la tendresse de fa femme, il trouva à propos de la mèner avec lui. Après y avoir passé quelques jours il fut mené dans une compagnie , où il étoit inconnu. La conversation y tomba sur son Epouse , & plusieurs Dames se mirent à parler d’elle avec tout le mépris possible ; Eh voilà donc cette Pecque Provinciale dont on a tant fait de bruit ; comment a - t- elle pu faire pour s'ériger en beauté ; il faut que les hommes de ce Païs-là aient les yeux plaisamment bâtis. Je crois avoir l’mil aujfi bon , H 4 qiiun 120 Le Mentor qu’un autre , mats fat bien de la peine k découvrir le moindre trait p affable dans tout son visage? voilà un précis de leurs discours, qui donnèrent à nôtre jeune Epoux la plus grande satisfaction. Dès qu’il fut de retour chez lui, il embrassa fa femme avec transport, en lui disant, que ce n’étoit que depuis ce jour-là qu’il étoit persuadé, qu’elle avoit des charmes infinis, puisque les autres femmes ne vouloient pas lui en accorder la moindre dose. DISCOURS LXXI. — — Cui mens divinior, atque os Magna sonaturum , de nominis hujus honorem. H O R A T. K'accordons le nom de Poète , qu'à celui , qui a quelque chose de divin dans l'EJprit , éí dont le génie ejl une source de pensées sublimes, LETTRE. ..Monsieur, „ T AOcile à vos sages avis je ne néglige „ point la Lecture des auteurs Clalli- „ ques, quoique je m’attache de toutes mes „ forces a l’Etude de la Théologie. Je les „ conlidere comme de fécondes sources d’E- Ioquence, & de bon-fens, & je fuis perí'ua- n dé, 93 Moderne. Bise. LXXl. m „ dé, qu’un génie encore novice ne sauroit „ suivre de meilleurs Modelles ; par une at- ,, tention vive à leur stile, & à leur tour d’efc „ prit, on apprend à éviter ces écueils, con- „ tre lesquels une imagination déréglée peut „ jetter la jeunesse amoureuse de tout ce qui „ brille, Tels sont l’amour outré pour la dé- „ licatesse, le mépris du naturel, un excès „ d’images, de faux ornemens, des expressions „ hasardées; comme mes amis prétendent „ que j’ai quelque génie pour la Versification, „ je l’essaye quelquefois, & je sens avec plai- „ sir que mon esprit n’eít plus dans cet âge „ puéril qui se plait aux Antithèses, & qui „ croit faire merveilles, en écrivant par Epi- „ grammes. Ce qui me porte à m'en flatter, „ c’est que je me sens un goût mâle & raifon- ,, nable pour ce qu’on appelle en matière de „ Poésie, l’art de peindre les objets, & d’imi- „ ter la nature. „ Rien n’est plus propre à nous charmer, „ que ces Tableaux fidèles, effets d’une aima- „ ble magie qui produit des espèces d’appari- „ tions dans nôtre esprit; la raison en est peut- „ être, qu’en traçant ces images, on n’y em- „ ployé que les traits, & les couleurs, qui pla- „ cent les objets dans leur jour le plus savora- „ ble ; peut-être est-ce l’agréable illusion qui „ nous transporte vers les objets absens, qui „ sont les plus capables d’égayer nôtre imagi- „ nation ; peut-être encore la source de çe „ plaisir doit-elle être cherchée, dans la com- H 5 „ parai- n* Le Mentor „ paraison que nous faisons de la copie, & de „ l’original, & dans l’étonnement où nous jet- „ tent l’art & le génie du Peintre. II est pro- „ bable même que toutes ces causes coucou- „ rent à produire dans nos cœurs cette saris- „ faction, mais quand même il nous seroit im- „ possible de démêler les principes d’un plaisir „ si naturel, nous n’en serions pas moins per- „ suadez de la réalité de l’effet, qui frappe ge- „ neralement tous les hommes. „ La description d’un païsage, ou d’un jar- „ din, fait moins d’impreision fur nous, que „ celle des attitudes & des passions d’un Etre „ animé, & ces derniers Tableaux nous tou- „ estent à mesure que ces attitudes & ces paf- „ lions marquent de la vivacité; un cheval, „ qui pait tranquillement, nous frappe moins, „ qu’un cheval, qu’on pousse dans la carrière, „ & celui-ci ne nous anime pas tant, qu’un ,, coursier, qui fait des efforts de vigueur , & ,, d’agilité dans un combat furieux. „ Rien n’est plus difficile selon moi, que de „ bien exprimer par des couleurs, ou par des „ paroles, certains mouvemens aussi violents, „ que passagers ; ces descriptions demandent „ une grande force d’imagination, & beau- „ coup d’énergie dans le stile , qualitez qui fe „ trouvent dans la Poésie orientale, avec bietf „ plus d’étendue, que dans celle des Grecs, & „ des Romains ; l’Etre suprême, qui a trouvé „ à propos de s’accomoder au genie de ceux, „ à qui si a daigné reveler fes oracles, a mis 79 Moderne. Dise. LXXI. m íí{ „ dans la bouche de ses Prophètes, un langage j» „ ii fort & si íùblime, qu’il étonne & abaisse íi „ l’orgueil des plus beaux Esprits. Nous » „ trouvons entre autre dans le livre de Job, le te „ plus ancien des Poèmes, un grand nombre ii >, de ces descriptions vives, & de ces tableaux 14 5 , parlants. Tel est le portrait du Cheval ; je j» „ prendrai la liberté de vous communiquer gi „ quelques rémarques que j’ai faites fur cette „ noble description, en la mettant en parallèle jî „ avec les images, qu’Homere, & Virgile nous k „ ont tracées du même sujet. Voici comme k „ le peint l’Auteur Grec dans son Iliade, v, p Tel traînant les Lambeaux de ses liens brisez K Un Courser orgueilleux sait far ses bonds aisez L Dijparoitre sous lui le terrain des campagnes; à sien n'arrête ses pas , ni torrents, ni montagnes ; p,: Flairant de loin l'objet de ses amours fougueux ■, S ll fait rompre, ou franchir, ce qui barre ses vaux. Il fuit d’un pas hâté, quand la course l'altéré ll Le sentier reconnu d’une onde salutaire ; Là de sa sois brûlante il étanche F ardeur, L Ft de son sang bouillant modéré la chaleur ; iì' Sans frayeur il fe livre au cours de la riviere ; 5 Les Séphìrs dans les airs font flotter fa crinière. dit ll bannit de plaisir; F Echo répond au bruit, tic Devant ses flancs nerveux Fonde s'écarte fuit. !>i me „ Le portrait que nous donne Virgile du eí „ même animal a quelque chose de plus fini ; mi „ Le Poète Grec n’en parle que par forme de 6 „ com- 1*4 Le Ments r », comparaison, au lieu que le Poëte Latin a „ pour but de nous instruire exactement de la „ nature de cette Bête genereuse. 11 s’y prend „ de la maniéré que voici : Le cheval plein de feu, quand de loin il entend Les inflrumens guerries, les crû du combattant, Dresse une oreille vive, & palpitant de rage Il promet le combat à son noble courage j D'un pied impatient il gratte le terrain, Par ses bonds de fin maître il fatigue la main. En lui chaque attitude ejl haute, noble, fier e, Sur fin col gros, massif, badine sa crinière, Sa corne est ronde, noire , & fin pied sec, nerveux, La campagne s'ébranle à fis sauts furieux La force, ét la valeur logent dans fa poitrine Des nuagées épais sortent de fa narine i Ses longs hannistemens font retentir les airs Son miil ouvert, brillant, fait partir des éclairs $ Dès qu'on lui rend la main , plus prompt-qu’une Tempête Au milieu du carnage un seul élans le jette. ,, Voyons à présent quel tableau en trace „ l’Histoire de Job ; nous ne saurions coníì- „ dérer ce tableau que dans un jour qui lui „ est très désavantageux. Ce livre est écrit ,, dans une langue, dont il nous est impossible „ d’avoir une connoissance suffisante ; le stile „ en est oriental, & uniquement propre a des „ peuples d’une imagination échauffée, qui pense & qui s’exprime d’une maniéré fort „ éloi- 99 -- Moderne, Dise. LXXI. ia^- éloignée de nôtre tour d’esprit ; Enfin c’est ,, un poënie & par conséquent il doit perdre „ beaucoup de sa force & de sa beauté par uns », traduction en prose. Cependant la descrip- „ tion ; que nous en allons emprunter, est „ tellement au dessus de celles que les au* „ theurs Payens nous ont données du même „ sujet, qu’il est aizé de voir que les plus „ belles images d’un autheur mortel font lan- „ guissintes, quand on les compare avec les „ idées que le créateur forme lui-même des ,, êtres à qui il a donné l’existance : Le Poète „ sacré introduit Dieu lui-même parlant ainsi „ à son serviteur Job ; As-tu donné la force au cheval ? as-tu revêtu fin col de tonnerre? l'effrayer as tu comme me sauterelle ? Le fin magnifique de fis narines ejl effrayant i il creuse la terre de fin sied j il s'égayé en fa force, il va à la rencontre d?un homme armé , II fi rit de la frayeur , & ne s’èpouvente de rien, ni ne ft détourne point de devant F Epée ; II n’a point peur des flèches, qui fijlent autour de lui , ni du fer luisant de la halebarde , du javelot} Il engloutit la terre plein de motion, (f de rage, & ilnt croit pas que ce soit le fin de la trompette ; parmi les trompettes il dit Ha ! ha / il flaire de loin la bataille, le tonnerre des Capitaines, & les crû de triomphe. „ Voilà un raccourci pompeux de toutes les images grandes & vives, qu’il est posiibl* „ de S» i 2 6 Le Mentor „ de former au sujet de ce noble animal ; Elles „ font exprimées avec une force de ítile qui ,, auroit pu fournir aux grands genies de Pan* „ tiquité des règles du véritable sublime , s’ils „ avoient eu le bonheur de pouvoir la prendre „ pour modelle. Entre toutes les beautez de „ cette description, celle qui me frappe parti, „ culierement c’est qu’au lieu que les Poètes „ que j’ai citez ne peignent que les mouve. „ mens extérieurs, & la figure du cheval, le „ Poète sacré fait découler d’un principe inté, „ rieur toute faction qu’il lui donne ; ce qui „ prête de l’esprit & de la vie à son tableau. ,, Je crois encore dignes de remarque les traits „ iuivans. As-tu revetu son cou Je tonnerre ? „ Tout ce quTIomere & Virgile disent du „ coudu Cheval regarde la crinière. Pour „ l’Auteur sacré, il se sert de la figure hardie du „ tonnerre , non seulement pour exprimer le „ mouvement de cette belle partie du cheval, ,, & la crinière flottante, qui fait naître natu- „ rellement l’idée d’un éclair, mais encore „ pour dépeindre la force & Pagitation vio* „ lente qu’on remarque dans le cou d’un cour- „ fier vigoureux ; cette agitation est li vive & ,, impétueuse, que toute autre métaphore en „ auroit donné une idée foible dans le ítile „ Oriental. „ U Effrayer as-tu comme une sauterelle ? II y a „ une double beauté dans cette expression; „ non seulement elle marque le courage du „ cheval en demandant s’il est possible de lui » inljpx- Moderne. Esc. LXXI. 1*7 „ inspirer de la frayeur, mais elle donne enco- „ re l’idée la plus torte & la plus vive de son „ agilité. Elle insinue, que s’il y avoit moyen „ de l’effrayer, il s’échapperoit avec la même „ legereté qu’une sauterelle. „ Le fin magnifique de fis narines est effrayant, „ ou proprement Vorgueil de fis narines est terri- „ ble. Cette maniéré de s’exprimer elt plus „ énergique & en même te m s plus concise „ que celle de Virgile, qui fait pourtant le „ plus beau vers qui fut jamais composé sans „ inspiration, Colleclumque premens volvit fuis naribus ignem, „ Il s'égayé dans fa force... 11 fi rit de U ,, frayeur... Il ne croît pas que ce soit le fin de ,, la trompette... Parmi les trompettes il dit ba ! „ ha! ... Tous ces termes marquent un cou- „ rage qui découle d’un principe intérieur, „ comme je l’ai déja insinué ; II y a encore „ une beauté particulière dans cette Phraze : „ il ne croit point que ce Joit le fin de la trom- „ pette , c’est-à-dire il le souhaite fi fort, il le „ désiré ave*c tant d’ardeur, qu’il ne sauroit íè „ l’imaginer, mais dès qu’il í'e trouve a u mi- „ lieu de cette musique guerriere, dès qu’il en „ est fur, il dit Ha ! ha ! il en témoigne fa „ joye pour ses hannissemens : fa docilité est „ merveilleusement bien dépeinte par la fer- „ meté avec laquelle il affronte le brillant des „ épées, le siffement des íiêches, .& le fer luisant 128 Le Mentor „ de la Hallebarde, & du javelot. Ce trait a „ été fort heureusement imité par Oppien , qui „ avoit lu le livre de Job, selon toutes les ap- „ parences. Voici comme il parle : Environné de cris de tumultre & de sang. Vintrépide courser sait conserver fin rang, Le son de la Trompette est pour lui plein de charmes, 11 attache un œuil ferme au vif éclat des armes} Docile au moindre mot, au moindre mouvement, Il s'arrête tout court, ou part dans le moment. „ Il engloutit la terre , est une Phraze dont „ se servent encore aujourd’hui les Arabes „ compatriotes de Job, pour exprimer une „ vitesse prodigieuse. Les Latins employent „ une expression, qui y a beaucoup de rap- „ port, — Lat unique fuga consumera campum. Nemesien. Carpere prata suga... VlRGlL. — — Campumque volatu — Cum rapuere, pedum veftigia qitkraf. „ II n’est pas possible de donner une ima- „ ge plus noble & plus hardie d’une agilité „ extraordinaire, qui fait diíparoitre , pour „ ainsi dire, dans un moment fous le che- „ val les campagnes , qu’il parcourt ; Je n’ai „ rien vu qui approche davantage de ce trait Moderne. Bise. LXXL 129 í:! „ trait de PAuteur sacré que ce passage de Mr. „ Pope, dans son Poëme intitulé la forest de „ Windsor. Vimpatient courser palpite en chaque veine D'un œuil vif brûlant il dévore la pleine} Déja prez , monts, ruisseaux, paroijsent parcourus , íb Çfffil s'arrête un instant, mille pas font perdus. <ì „ 11 flaire de loin la bataille , le tonnerre des k „ capitaines & les cris &c. Autres expressions », „ fortes pour dépeindre l’impatience du che- „ val ; Lucain en employé de pareilles, avec ios „ cette force d’imagination, qui lui est st ibï „ naturelle, M Ains lorsque de cris tout le Cirque résonné, Hp Le Courser orgueilleux, que son maître emprisonne Ecume de fureur, bondit ; ronge son frein ; Ses efforts redoublez le détachent enfin j D'un faut impétueux il franchit la barrière >■. Et plein de noble audace il fond dans la carrière. » jlitì KK j:., á a SI Je fuis avec respect, Monsieur, Vôtre &c. JEAN LIZ A R D. "Á .Terne II. I DIS- !?• Lje Mektou DISCOURS L X X11. - - Constiterant hine Thisbe, Pyramus illine lnque vicc-m fuerat jactatus anhelitus oris. Thisbé étoit d’m côté de la muraille, Fyramus de r autre , & ils prenoient plaijìr de s , unir du moins par leur haleine. J E n’ai garde de donner mes discours pour autre chose, que pour un assemblage de ce que je vois, de ce que j’entends, & de ce que je pense de mon propre fond ; il y entre bien des choses, qui ne font pas de mpn cru, & qui fruits de ma lecture & de mes conversations avec des amis éclairez, ne me laissent que le mérite de les mettre en oeuvre. Ce qui me chagrine, c’est que certaines matières graves , que je fournis quelquefois à la réflexion de mes Lecteurs s’attirent moins leur attention , que des sujets badins plus propres à amuser qu’à instruire. Cette triste expérience me force à ne considérer d’ordinaire le vice que de son côté ridicule, & comme une partie de cet amas de mœurs déréglées, que le terme spécieux de Galanterie fauve dans son sens indéterminé. A moins que de m’y prendre ainsi, je cours risque d’aller au sortir des cassez chez les beurieres, & de perdre en même tems mon travail, & ma réputation. Quelle mor- Moderne, ibisc. LXXll. m mortification pour un Auteur de se voir justement le moins lu, lorsqu’il a fait les plus grands efforts pour mériter de l’être ; je veux faire de mon mieux pour m’épargner ce chagrin , & puisqu’il faut parler galanterie, je parlerai galanterie ; c’est Tunique moyen de plaire universellement, dans un siècle, ou Tefprit d’intrigue amoureuse est descendu jusqu’aux classes les plus viles de la populace, & ou les Laquais mêmes savent languir, & soupirer dans les règles. II y a quelque tems que passant par devant une maison distinguée, je fus Theureux spectateur d’une Scène de basse galanterie des plus Comiques. Une Servante étoit occupée à frotter les vitres au dedans de la maison, pendant que son très humble serviteur le Laquais jouis- soit de la félicité d’en faire autant au même châssis du côté de la rue. La soubrette ne paroi ssoit d’abord que songer uniquement à son ouvrage, & ayant poussé son haleine contre un des paneaux, la suivit un torchon à la main, pour rendre à la vitre sa beauté naturelle ; Le pauvre galant accablé de l’air froid de sa belle tira du fond de sa poitrine un soupir qui sem- bloit devoir être le dernier de sa vie, & d’un air triste & abatu il se mit à imiter la manoeuvre de sa cruelle ; pendant quelques momens il continua à travailler & à languir de la même maniéré; à la fin la belle déridant son front l’honora d’un souris gracieux, mais dans le moment même étendant son torchon devant son visage elle se fit un plaisir de se dérober à son- I % admi- i3» Le Mentor admirateur, qui dans une tendre extaze sem- bloit vouloir forcer tous les obstacles, qui le sé- paroient de l’objet aimé ; avec ce joli manège ils parcoururent la moitié d’un chasiìs ; alors changeant de badinage ils fe firent un divertissement de couvrir de leur haleine le même carreau, commë s’ils avoient envie de s’entrecom- muniquer une partie de leur Etre, & de fe confondre dans ces exhalaisons. Les deux amants fe donnerent ces marques de tendresse, en tirant de leur proximité iijìantt tout ce qui pouvoit flatter le plus leur imagination, jufqu’à ce qu’enfin le chaffis fut assez transparent pour que 1,'amant pût voir dans leur entier tous les charmes de fa maîtresse ; alors comme s’il n’avoit travaillé, que pour parvenir a ce but, il fe jette dans la maison d’un air impatient pour voir sans doute fi le brillant des vitres ne fardoit pas fa belle ; heureusement pour lui toute la famille étoit sortie ; Le couple galant disparut bientôt, & il est assez apa- rent qu’il mit en jeu plus d’un des cinq sens de Nature. Cette conjecture n’est pas fans fondement ; d’ordinaire les amants du plus bas étage font une application plus promte, de leurs soupirs & de leurs tendres regards, que les personnes d’une certaine éducation, qui habituez à une plus grande réserve se diiputent le terrain avec plus de méthode. Je me fuis fort souvent diverti à faire la revue de toute la galanterie subalterne, qui règne í. ? on L » p ai îj lei loti [vêtait tè B pt ms rat IRC P Moderne, "Dise. LXXIL m règne dans la ville, fai pris quelquefois un fiacre pendant une journée entiere pour examiner dans ce point de vue toute la foule qui se préfentoit a mes yeux. Ce spectacle a son mérité, puisqu’on peut asseurer, que dans toute cette multitude prodigieuse d’habitans de Londres, il n’y a peut-être pas une feule créature humaine,qui ne soit engagée dans l’amour d’une maniéré légitimé, ou criminelle. Ce qui m’a paru toujours le plus amusant dans cette revue» c’est d’observer les intrigues de ces mâles & de ces femelles, dont la vocation est d’agir en public. Si pendant PEté rien n’est plus agréable qu’un bois qui résonne de mille accents variez d’oifeaux, qui se font l’amour, on peut dire que pendant toute l’année la Ville n’eft pas moins divertissante pour ceux, qui savent démêler les marques de tendresse que fe donnent par leurs cris les personnes publiques , dont je viens de parler ; elles sont partagées en différentes classes de maies & de femelles qui pa- roiffent faits les unes pour les autres. Les Fiacres, les Porteurs de chaise, & les Crocheteurs sont les amants nez des Laitières, des Herbie- res, & de toutes les Revendeuses. Tout cela compose une espèce de monde Sauvage, où l’on exprime ses pensées, & ses déiirs, par des termes, dont ceux, qui ne sont pas ihitiez dans ces misteres, sont incapables de deviner la signification ; c’est ainsi que souvent une Fruitière paroit avoir perdu l’esprit en criant des denrées qu’elle n’a point, mais ceux qui font du se- I z cret iî4 Le Mentor cret savent que ce cris n’est autre chose, qu’un rendez-vous qu’elle donne à un Fiacre, qui Î jousse ses maigres haridelles de Pautre côté de a rue, & qui la comprend à merveilles. II en eít de la même maniéré de mille heurlements tendres, qui étourdissent les passants, incapables de distinguer les termes du négoce subalterne d’a- vec les déclarations d’amour affectées à la base galanterie. La modestie est tellement decriée parmi nôtre petit peuple, que l’extérieur même en est entierement hors de mode ; & la marque la plus sensible de la corruption generale de nos moeurs, c’est que les gens du commun exposent leurs vices avec la derniere effronterie aux yeux mêmes des personnes, à qui ils doivent le plus de respect. Les différents ordres, qui composent la nation, se suivent de fi près, & «'imitent avec tant d'ardeur, que les désordres les plus honteux descendent des gens les plus qualifiez jusqu’à la plus vile populace par la pente la plus aizée, & fans faire aucune cascade sensible. Cette triste vérité est sur-tout palpable dans ce peuple de Laquais, qui infeste toutes les rues de nôtre bonne Ville. J’ai toujours cru que c’étoit une grande résolution que d’o- ser passer par devant une troupe de valets de pieds polis, & du grand air. Ces Messieurs, singes constans de leurs maîtres savent railler, faire l’amour, satiriser de bonne grâce, tourner des passants en ridicule, & faire des Commentaires malins fur les habits, & fur la figure des Boor- Moderne, ï>ìsc. LXxn. i?ç Bourgeois. La licence, dans laquelle on leur permet de vivre, ente fur ces âmes viles disses rens caractères à la mode ; c’est par là que 1» livrée a ses chefs de parti , ses petits-maitres , & ses ejprits-forts. duel ravage ces Messieurs ne doivent-ils pas faire dans les mœurs de cette Isle, s’il est certain, comme j’en fuis persuadé, que tout homme d’une conduite irreguliere entraîne pour le moins une femme dans ses désordres ; rien de plus contagieux que le vice, & par conséquent rien de plus sage que d’éviter le crime de répandre le poison de nos mauvaises mœurs fut le caractère de nos prochains. Juvénal enseigne aux gens d’âge à respecter les Enfans, & à ne rien dire en leur présence, qui puiffe faire de dangereuses impressions fur leurs tendres âmes. Cette maxime est très appliquable à la conduit, te qu’il faudroit tenir avec des domestiques, St ce seroit une espèce de vertu de daigner leur cacher les déformitez de nôtre ame. Nôtré intérêt seul devroit nous porter à cette prudente réserve. Toute autorité est fossile, si elle n’a pas pour baze, une véritable estime pour ce^. lui qui exerce cette autorité. Les moyens de subsister, que nos domestiques reçoivent dé nous, ne suffisent point pour leur inspirer de là soumission, quand nos habitudes vicieuses nous rendent les objets de leurs railleries, & de leur mépris; jamais on n’est bien servi, que par dei gens qui ont une haute idée de nôtre mérite* & nous nous efforcerons en vain a leur inspu I 4 rer r;6 Le Mentor rer des fentimens de vénération pour nous, si nous leur étalons fans honte des déreglemens, que nous voudrions bannir de leur conduite. Un homme sage peut rire quelquefois quand il voit dans un valet limitation des airs ridicules de son maître, mais un amateur de la vertu, ne fauroit être que mortifié quand il voit les désordres des gens distinguez entez fur l’ame de ceux, qui le fervent. , 11 n’y a rien ou nos Domestiques marquent plus de docilité que dans l’imitation de nos i divertissements ; ne faudroit-il donc pas que le j simple sens commun nous dictât la prudence de leur cacher tous nos plaisirs, qui s’éloigne- roient de l’innocence? Quelle préfomtion insupportable de prétendre que la simple considération qu’ils nous doivent, les détournent du vice , dans le tems que des motifs infiniment i plus relevez n’ont pas la force de renier- 1 mer nos propres désirs dans les bornes de la vertu ? Je 1 ’ai déja dit ; ce font les vices à la mode, & surtout ceux qui entrent dans la composition de ce qu’on appelle galanterie, que les- | gens, qui nous fervent, aiment le plus à emprunter de leurs maîtres, Jufqu’ici ils ne fe font pas encore avisez de faire des Elégies & des Chansons ; excepté ce seul trait, les copies valent a peu près les originaux. Mais quels funestes effets ne produit pas une imitation si abominable, & en même tems si naturelle ? De là cette race malheureuse de bâtards qui ex- Moderne. Bise. lxxii. in piant les crimes de ceux, qui leur ont donné le jour, ou languissent toute leur vie dans une afreuse disette, ou trouvent la mort dans les premiers jours de leur existance. La poílèffion d’un bien considérable semble en quelque sorte extenuer le crime de ceux, a qui elle fournit les moyens de te livrer a des volupté? criminelles ; mais la pauvreté & la servitude liées aux vices qui lont naturels a l’a- bondanCe, & a la supériorité du rang, composent un Monstre, qui sait a mon avis, la honte particulière de ce malheureux siècle. Je fuis fur que bien des gens ne daignent pas feulement prêter attention à cette particularité mortifiante, & que d’autres en font un sujet de raillerie ; mais pour moi j’y trouve un vaste champ de tristes réflexions ; persuadé que de la corruption de nos domestiques dérivée de la négligence, & des mauvais exemples des maîtres, découle un grand nombre des malheurs, qui inondent nôtre nation, aussi bien que tous les autres peuples de l’Europe. De cette source impure sortent les miseres & l’afreuse disette, qui accablent la vieillesse decrepite. De là les brigandages & les meurtres, ou une malheureuse naissance porte la vigueur de la jeunesse destituée de bien & d’éducation. Si aux malheurs qqi naissent du libertinage des gens dé famille communiqué à leurs Laquais, on vouloit bien opposer les heureux effets de la conduite paternelle d’un maître à l’égard de ses Domestiques, il me semble que rien ne seroit plus natu- I ; rel i;z Lí Mehtor rel que de faire tous les efforts possibles pour íb rendre les bienfaiteurs de la patrie, en veillant fur les mœurs de ceux qui nous fervent. Lycurgue gouverne fa famille d’une maniéré fi noble, & si prudente, que dans un pais où l’esclavage est si peu connu aux gens du plus bas ordre même, ses Domestiques jouissent d’une liberté, qu’ils chercheraient en vain chez tout autre maitre. II est le Banquier, le conseiller, l’ami,& le Pere de tous ceux, qui dépendent de lui ; la tendresse est la Loi generale de fa maison. Un valet trouve une route sure à la faveur de ce bon Maitre, en aimant ses compagnons, & en leur rendant service ; chacun d’eux se recommande soi-même, en parlant avantageusement du mérité des autres. Plusieurs petites fortunes sont sorties de fa bonté comme d’une source féconde, & il ménage ses bienfaits avec tant de prudence, que cette source bien loin de s’épuiser par les canaux où elle fe jette, ne fait que se frayer une route à d’autres ruisseaux subdivisez. II fait du bien avec un discernement fi juste, qu’il augmente ses richesses en les répandant ; mais ce qu’il y a de plus grand en lui, c’est qu’il instruit par son exemple ceux qu’il rend heureux, dans l’art de faire un bon usage de- leur bonheur. Je connois plusieurs personnes, que non seulement il a enrichies, mais qu’il a rendues encore capables d’être riches avec bienséance, & avec dignité. DIS- Moderne, t>ìse. LXXIII. *19 lî —-- k DISCOURS LXXIII. ® Mens agitât molera. VIR G, oi pfe Une Intelligence anime tout cet Univers. fc b T Es véritez les plus sublimes, qui à peine D JLv ont été acceffibles aux génies les plus â beaux & les plus cultivez du Paganisme, sont devenues à présent familières aux esprits les fc plus bornez; C’est là un vaste champ de ré- ; fe flexions satisfaisantes , pour un homme qui dfi coníìdère les choses d’un œuil philosophe & te qui poíïede une ame capable d’étre charmé Pt du progrès que les connoissances les plus uti- « les font parmi le genre humain. ;efs De quelle source peut dériver une íévo- ÓL' lution íì surprenante dans les âmes humai- è nés? d’où vient, que des Provinces habitées ms autrefois par des peuples idiots & sauvages ;e surpassent dans la connoissance la plus rele- ìi vée de la Théologie, & de la morale, l’ancien- píiï ne Grèce, & les autres pais orientaux, qui ont été regardez comme le séjour des Arts, & des r. Sciences ? Est-ce un effet de la supériorité de ws nos talens, & de l’étendue de notre génie? as quoi ? nos artisans les plus vils auroient l’es- jz prit plus délié, que les Philosophes anciens, í qui se sont acquis le plus de réputation ? non ; cet heureux changement n’est dû qu’au Dieu de la vérité, qui a daigné descendre du Ciel J pour *4* L! Mentor pour être notre Docteur, & pour nous communiquer ses lumières ; ce n’est pas parce que nous sommes génies transcendans, mais parce que nous sommes Chrétiens, que nous sommes instruits des plus augustes véritez, qui font cachées au reste des hommes. S’il y a quelques EJfirits-forts , qui ne font pas Athées confirmez, la charité doit nous porter à croire, qu’ils n’ont jamais réfléchi fur ce que nous venons d’avancer, & que c’est un fait, qui leur est entierement inconnu. C’est dans le dessein de les arracher à une si funeste ignorance, que je vais comparer ici les idées que les Chrétiens fe forment de l’e- xistence & des attributs de Dieu, avec les Notions grossières dont le monde Payen avilit ce grand & noble sujet. C’est ainsi qu’un esprit libre de prévention pourra voir d’un seul coup d’œuil tout ce qu’on peut penser de bas & de déraisonnable, sur la plus auguste matière, mis en parallèle avec tout ce qu’on en peut dire de plus sensé & de plus sublime. Je ramasserai pour cet effet quelques passages de l’Ecriture sainte que je prierai les Esprits- forts de vouloir bien considérer simplement comme des maximes de quelques Philosophes. Quoi qu'il y en ait plufieurs , qui font appeliez Dieux, cependant il n'y a qu’un seul Dieu pour nous , il fit les Cieux, & les Cieux des Cieux avec toutes leurs armées, la Terre & ce qu'elle contient, la Mer tout ce qui y est contenu } ll a dit qu’elles soient, & elles furent II a étendu les Cieux, Moderne, Bise. ixxm. i 4 i j. Cieux, il a fondé la Terre , à il fa suspendue (ju; sur le Néant. Il a mis des barrières à la Mer , itB & il lui a dit, f est jusqu'id que tu viendras , c'est M ici que s'arrêteront vos sots orgueuiUeux-, Le Sei- 05; gneur est un esprit invisible, dans lequel nom avons la vie, le mouvement, & f EtreII est la source de [j» la vieil conserve hommes & bêtesII donne la 103 nourriture à toute chair ; Vu me de tout Etre vU à van t est dans fa main ; le Seigneur appauvrit & 0(| enrichit, il abaisse & il élève , il tue & il vivifie ; N 11 blesse é“ H guérit j Par lui les Epis règnent, & j;j les Princes administrent la justice ; aucun de nos ió cheveux ne tombe à terre fans fa volonté ; Tous ft, les Anges lui font fournis, toutes les pufiances lui \'g, obéissent ; Il destine la Lune pour les faisons, & le YÍ! Soleil connoit le lieu où il doit se coucher ; ll ton -, IKÓ ne par fa voix, A il la dirige sous toute P Etendue y des Cieux, ét fis éclairs vont jusques aux bouts à de la Terre i Le feu & la Grêle, la Neige & les Exhalaisons remplissent sa volonté i II fait du vent •j ses Anges , és des flammes du feu fis Ministres ; N Le Seigneur règne d'âge en âge, & fin Empire est pfl un Empire éternel z La Terre les Cieux péri- ,’t;, ront ; Mais , toi, Seigneur , tu ès permanent > Ils A vieilliront comme un habit, tu les routeras comme ](i m vêtement, & ils seront changez ; M ah tu ès r £ toujours le mime, à tes années n'auront jamais de íX fin ; Dieu est parfait en connaissance, son intelligent ce est infinie j II est le Pere des lumières, fa vue s'étend jusques aux bouts de la terre } il voit fous /j toute l’Etendue du Ciel ; Dieu regarde tom les íf Enfans des Hommes du lieu de son séjour, & íl .44 14» LE Mentor considère toutes leurs œuvres s II limite notre route , é" H compte nos pas j II connoit toutes nos voyes ; Il nom voit quand nom entrons dans nos cabinets , fy que nous fermons la porte fur nom. Il fait chacune des choses, qui nom entrent dans Pefi frit, à H e fl impossible de lui cacher aucune de nos pensées , Il est le scrutateur des cœurs ff des reins. Dieu est bon envers tous, fff fes tendres gratuites s'étendent fur tous fes ouvrages j II est le Pere de P Orphelin, fst le Juge de la veuve > Il est le Dieu de Paix, le Pere de Miséricorde, fy le Dieu de toute consolation. Le Seigneur est grand, fç> nom le connoijfons point j fa grandeur est impénétrable : qui est - ce, sinon lui, qui a mesuré les eaux dans le creux de fa main, f? les cieux avec un Empan. 11 pefe les Montagnes au Crochet, f? les còteaux à la Balance. A toi, Seigneur, est la grandeur , la pu]]an ce, la gloire , la V icioire, à la Majesté ; tu ès très grand s tu ès très grand, tu ès revêtu de gloire ; Le Ciel- est ton trône, fy la Terre le marchepied de tes pieds. Le génie le plus étendu & le plus beau peut-il s’élever à une idée de la Divinité plus magnifique, plus juste, & en même tems plus aimable, que celle que nous venons de voir peinte par les images les plus fortes, & exprimée par les termes les plus nobles & les plus pathétiques ; cependant c’eít là le langage de Bergers, & de Pécheurs. Ces nobles íentimens furent particuliers à des Juifs idiots, & à de pauvres Chrétiens persécutez, pendant que les Nations puissantes, & éclairées, lé ii- vroient MODERNE, Dise. LXXUI. I4î >«. vroient à une idolâtrie brutale, dont voici » une élégante déscription empruntée d’un de « nos Auteurs sacrez. m Qui ejl-ce qui a formé un Dieu fort , fa qui a K fondu une image taillée, pur rien avoir aucun pro- !» ft ; le forgeron fr end le Ciseau , fa travaille avec i: le charbon , fa le forme avec des marteaux ; ll It ■c: fait à force de bras, même ayant faim , tellement ìi qriil rien f eut f lus, fa il ne boit point ri eau j il D» en ejl tout fatigué. Il fiante un frene, fa la iii pluie le fait croître, ll en fait du feu , fa il en ■il cuit du pain, il en mange fa chair, laquelle il rosi: tit, fa s 1 en rassasieIl s’en chauffé aussi, fa du rein fe il en fait un Dieu ; il P adore fa fe prosterne ií; devant lui, fa lui fait fa requête, fa lui dit : déli- hi vre moi, car tu ès mon Dieu. Nul ne rentre en >,i lui-même, fa ria ni connoijjance, ni intelligence, pour ij i dire : f ai brûlé la moitié de ceci au feu, fa midi me f en ai cuit du pain fur les charbons} f en ai nu. rôti de la chair, fa f en ai mangé, fa du reste m feroà-je une abomination p adoreroû-je une bran- 13 che de bois ? pà Si au milieu d’un peuple dévoué à un cul. pic te fi extravagant, un homme se déclarait pour sj la liberté de penser , en secouant le joug d’une s, pareille Idolâtrie, il Faut avouer qn’il ferait 'a honneur à la nature humaine, & qu’il méri- [r, teroit le titre glorieux de défenseur de la rai. ic son; titre qui a tant de charmes pour nos b, Esprits-forts. Mais a-t’or. !e même droit chez a une Nation, qui iradreiïè son Culte, qu’à l’E- i tre suprême, & dont la Religion, tout au ìíí moins 144 LE MENTOR moins, n’a rien vu dans ses dogmes , ni dans ( ses cérémonies, qui choque directement nos ì lumières naturelles ? Un homme, qui dans de ì telles circonstances se voile du prétexte de la liberté de penser pour décrier la Religion de sa Patrie, ne découvre qu’utie a me destituée de discernement, & incapable de distinguer entre un esprit libre, & un esprit de contra- j diction. ; Je sai bien qu’un petit nombre de nos Esprits-forts prétend avoir un sérieux attache- « nient pour la Réligion naturelle, mais il me semble qu’ils démentent cette prétention par 1 un travers, qui paroit n’avoir fa source que . J dans une stupidité invincible ; 11s aiment la e; Réligion naturelle, & ils font tous leurs efforts d' pour décréditer les livres sacrez, qui ont con- ri duit cette Religion naturelle dans l’ame de ì nos peuples. N’est-il pas naturel de croire t que iì leur dessein réussit, l’effet périra avec la d cause, & que nous rentrerons dans le gouffre c de cette Idolâtrie où s’abiment tant de Na- ti tions, qui ne connoissent point la Religion à revelée. i A parler proprement, je crois qu’on feroit í tort à qui que ce soit d’entre nos Esprits-forts modernes, en le lupposant engagé dans les { extravagances de Pldolatrie ; mais il est pal- § pable que par imprudence, ou de dessein pré- c médité, il fait tout ce qu’il peut pour y en- j gager les autres hommes. Qu’en tàut-il con- r clure ! sinon, que fa conduite l’expol'e à la fâcheuse Moderne, Bise. LXXIV. 14; à cheuse alternative, je ne dis pas de passer pour m un fou, ou pour un scélérat, mais de s’attirer isí: le mépris, ou l’exécration du genre-humain. lel ,nd; - itE DISCOURS LXXIV. IgE >D Igneus est ollis vigor, & cœlestis origo. VlRG. isE // y a dans les hommes un feu divin, des adiì marques de leur origine cèlejle. ìU: Dp* T A faculté de comprendre est de réfléchir ; ip JLv qui nous place au dessus des Brutes, nous :n;i expose à un grand nombre de troubles & ■fe d’inquiétudes, dont les Etres d’un ordre infé- ,cd rieur ne font pas susceptibles à cause de leur ieí infériorité même. C’est par le moyen de cpt- « te faculté, que nous anticipons fur les chagrins rai dont des malheurs futurs nous ménaçent; iiit: c’est par elle que des maux imaginaires nous : tirons de véritables douleurs, & qu’ingénieux lijfc à nous tourmenter nous savons aggrandir & multiplier celles qui naissent d’un désastre initia: évitable. ;.fe Une vérité si sensible doit nous engager à sis faire tous nos efforts, pour faire un bon usa- pi ge de ce don sublime, qui, tandis qu’ìl n’est ipí que l’instrument de notre imagination, & le premier ressort de nos désirs déréglés, nous co;. rend plus misérables que les brutes, dans la lit Tome II. K mê- L E M E N T O R même proportion, qu’il nous élève au dessus d’elles. Un des meilleurs moyens de bien employer cette faculté c’est de fe servir d’une prérogative commune à tous les Etres qui périssent; elle consiste dans la force de rappeller notre ame des objets, qui font impression sur les sens, & de tourner toute son activité sur elle- mérne. C’eít en faisant usage d’un privilège si inestimable, que je réussis souvent à mettre des bornes aux chagrins, qui ont leur source dans ces petites infortunes méprisables, qui varient la vie humaine ; le moyen qu’elles fassent des impressions durables, fur une ame, qui se considère comme une image de la Divinité ; fur une ame qui se relève par la contemplation satisfaisante de ses propres attributs, & qui fait y découvrir le caractère de son origine céleste, & une route qui peut la conduire à la con- noissmce du Pere des esprits. Jamais l’attention que je porte fur moi- mêrae, ne me cause une joye plus vive, que lors qu’elle se prête toute entiere à la considération de mon immortalité; C’est alors que je me sens capable de regarder avec un noble mépris tout malheur passager, persuadé que je fuis le maître de jouir, dans un petit nombre de momens, d’une félicité parfaite, & inaltérable. Sans cette certitude consolante, il vaudroit mieux être le plus stupide & le moins vivant de tous les animaux, qu’un Etre intelligent M 0 t) E R N E. Bìst. L&XIV. u t a lìgent mis à la torture par un désir invincible d’exiíter toûjours j fans pouvoir espérer ■ avec fondement* qu’un désir si naturel sera un ^ jour rempli. C’est avec la plus grande satisfaction, par ® conséquent, que je vois l'inlìinct, la raison, ? & la soy se liguer ensemble pour réassurer *' dune lì précieuse vérité. Elle nous a été révélée par la Divinité même , les Philosophes les plus éclairez Pont découverte, & les idiots ont un vif penchant à la recevoir, dès qu’on ì 2 la leur propose. C’est encore un amusement * fort agréable de réfléchir sur les différentes ® formes fous lesquelles le Dogme de l’immor- ■ ( j 1, talité de l’ame a paru dans le monde ; La v® Métempsicose de Pythagore, le Paradis volup* ltH tueux de Mahomet, & le sombre Empire de à Pluton aboutissent tous au même centre, je tti veux dire à la durée de notre existance après ® la mort, & à une distribution de peines, & de récompensés, proportionnées à la conduira te des hommes dans cette vie. f Mais dans tous ces plans d’une vie à ve- oá nir il y a quelque chose de grossier, & un fi manque de vrai-semblance , qui choquent un t'> esprit raisonnable & fait à la Réflexion. Rien, f* au contraire, n’est plus naturel & plus sublime, » que l’idée que la révélation nous donne d’un il’ bonheur futur: ce que l’œuìl n’a point vu, iJ ce que l’oreille n’a pas entendu, & ce qui n’eít à point entré dans l’elprit de l’homme pour le ìííl- concevoir, c’eít là ce que Dieu a préparé pour [f® 1 K % ceux, / 148 L e Mentor ceux, qui l’aiment ; les Sìstèmes dont nous avons parlé ci-dessus ne font que des por- traits ornez, & embellis de ce qu’on appelle félicité dans ce monde, au lieu que dans k déscription indéterminée & génerale , que nous venons de voir, il y a une grandeur & une noblesse, qu’il est difficile d’exprimer ; elle nous fait sentir qu’il faut une élévation d’efprit extraordinaire, non seulement pour être capable de goûter les délices du Paradis des Chrétiens, mais encore pour. en former quelque idée. 11 est vrai, que pour fe proportionner à notre imagination foible, & à la bassesse de nos conceptions, nos livres sacrez employent sou- í vent les termes de lumière , de gloire , de couronne, de triomphe j ces images ne servent qu’à nous donner un leger craïon, d’une félicité ; qui est infiniment au-dessus de nos idées or- | dinaires : la même chose paroit encore dans les expressions suivantes : Celui qui est astis fur le Throne les couvrira comme un Pavillon, lis n'auront plus déformais ni faim , ni soif , st ils ne feront plus exposez aux ardeurs du soleil, ni à aucune autre ardeur , parce que ïa- gneau qui est fur le throne fera leur Pasteur j il les mener a aux sources d'eaux vives, st Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. U n’y aura plus pour eux ni mort , ni peine , ni inquiétude ; toutes choses vieilles font pastées j voici toutes choses font devenues nouvelles j il rìy aura plus de nuit, st ils ìì auront plus besoin de la lumière du Moderne, Bise. LXXlV. 149 soleil, Car le Seigneur Dieu leur donnera sa lumière, & il les abreuvera dans le fleuve de ces délices. Ils régneront à jamais ; (f ils recevront unt couronne, qui ne se flétrit point. Quelques vagues, que soient ces images, elles ne laissent pas de remplir nos cœurs de la joye la plus vive. Ne faut-il pas avoir Pi- magination bien sèche, & l’esprit bien sombre pour préférer à ces idées, celle de l’anéan- tissement de notre Etre ? ne faut-il pas même être d’un bien méchant naturel, pour détourner les hommes de la persuasion d’une vérité, qui quoique présentée à l’ame dans l’éloi- gnement lui est lì agréable, & en même teins- li utile ? Je dis plus, il faut être d’une stupidité parfaite pour ne pas voir, qu’il y a un Dieu, ou pour sentir que ce Dieu existe, sans s’appercevoir que notre système d’une vie future gît une conséquence naturelle de son exi- ítance, & des attributs, qui demandent que le monde intelligent soit créé pour une fin, auslì bien que le monde corporel. Je ne lai de quel principe dériver ce tour d’elprit de nos défenseurs de la liberté de penser, à moins que ce ne soit d’un manque d’oe- cupation, joint à une malheureuse affectation de singularité, source féconde d’erreurs. Dans la supposition que ma conjecture est juste, je vaifaire quelque effort pour déraciner ce mal, en instruisant nos Philosophes par excellence sur deux articles, qu’ils semblent n’avoir jamais honorés de leur attention. K ì Ere- Le Mentor Premierement, ce qui nous attire I’estime & l'admiration des hommes Pensez» ce n’est pas d’avoir des idées singulières, mais d’avoir des idées singulières, qui caractérisent un génie supérieur, & un cœur rempli d’un amour extraordinaire pour le genre-humain. Prendre un de ces objets pour l’autre est une méprise, qui ne sauroit naître que dune grande confusion d’Idées, & je fuis le plus trompé des hommes, si nos £(prits-forts modernes ne surpassent pas tous les Auteurs du monde, en raison confuse, <& en imagination déréglée. Ces Messieurs me permettront de leur enseigner, en second lieu, qu’il y a un très grand nombre de sujets à la portée de l’espût humain , qu’on peut les considérer en différens jours, & de différentes faces, & que leurs différentes combinaisons sont innombrables ; il y a par conséquent une infinité de matières, fur lesquelles ils peuvent exercer leur raison, sinon au grand avantage de leur prochain, du moins d’une maniéré amusante pour eux- mêmes fans être choquante ou pernicieuse à l’égard des autres. S’ils veulent bien employer de ce côté - là leurs talens de penser avec liberté, & la prodigieuse force de leur esprit, ils auront peut-être l’avantage de raisonner de travers, fans qu’on y prenne garde seulement. Mais en vérité il est insupportable de voir des gens former, fans esprit & sans raisonnement le dessein de ruiner de fond M o D E R N f, Dise. LXXIV. içi fond en comble les loix divines & humaines; on ne sauroit leur permettre de tourner en ridicule & de mépriser impunément leurs compatriotes, parce qu’ils ajoutent foi à des véritez, dont dépend la félicité présente & future du genre-humain. Pour moi, je promets à ces grands hommes de ne rien négliger pour rendre leurs personnes & leur con- duite aussi méprisables & avili odieuses, qu’el- les méritent de r être. Je remplirai ce qui me reste de vuide dans mon papier, d’une Lettre que je viens d’écrire à un jeune homme, dont les pièces enrichissent fort souvent ma feuille volante, telles qu’elles sortent de sa plume, & sans que j’y change la moindre choie : „ Mon s ieu r, „ J’ai bien reçu votre derniere Lettre, „ avec les discours, qui y étoient renfer- „ mez, & qui ont presque suffi pour rem- ,, plir mes deux dernieres feuilles volantes. „ Je ne í'aurois que me considérer moi-mê- „ me avec mépris & avec mortification » „ quand je songe, que j’ai perdu plus d’heu- „ res que vous n’en avez vécu, quoique „ vous me surpassiez en tout ce qui doit „ rendre la vie désirable à un homme de „ bien. Avant que de vous connoitre, je me „ fuis imaginé que c’étoit la Prérogative des „ intelligences célestes seules, de joindre de K 4 „ gran- ïç* Le.Mentor -, grandes lumières à une grande innocence „ dans les mœurs. Quand au milieu de la 9» bouillante jeunesse où vous vous trouvez, on „ eit capable de se divertir à former les réfie- „ xions les plus sublimes & les plus pieuses, & -, qu’on se fait un plaisir d’y répondre par sa „ conduite, on eit parvenu au plus haut degré „ de perfection, & de félicité, dont la vie hu- -, maine soit susceptible. J’espere qu’un éloge -, si vrai ne vous fera pas indiffèrent. Le plus -, grand honneur qu’un jeune-homme puisse „ recevoir c’est quand il eit respecté & reve- „ ré par un homme d’age, qui n’est pas au „ dessous de lui, ni en rang, ni en fortune : le „ noble mépris que vous avez pour les plai- », sirs, pour les richesses, & pour les digni- -, tez, doit vous les attirer un jour selon toutes -, les apparences. Je vous les souhaite, non -, pas pour l’amour de vous, mais pour la „ feule raison qui puisse vous les rendre agréa- „ blés à vous-même ; je veux dire, pour „ l’amour d’un grand nombre d’honnêtes- „ gens, qui trouveront leur bonheur dans „ le vôtre, Je fuis, &c. DIS- Moderne. Bise. LXXV. I5Î DISCOURS LXXV. Inest sua gratia parvis, V IS6. Le s petits hommes ne laissent pas savoir leur agrément. U Ne des meilleures règles de conduite est celle qui veut, que nous cherchions nôtre bonheur dans l’art de nous accommoder à la nature & d’en tirer le meilleur parti qu’il est possible. L’Auteur de la Lettre suivante est tellement convaincu de la vérité de cette maxime, qu’il fait un sujet de plaisanterie d’une chose qui seroit pour un petit esprit une source intarissable de chagrin & de mauvaise humeur. II faut savoir que par rapport à la taille il ne sauroit guères passer que pour un demi-homme , mais c’est le meilleur petit homme de l’univers ; il est toujours pendu aux cotez de ses amis, & il fait tous ses efforts pour montrer que dans les petites boëtes on conserve le meilleur onguent, depuis peu il a érigé une société par le moyen de laquelle il se flatte d’acquerir une petite réputation aux gens de fa taille. Voici fa Lettre, „ Monsieur, Je me souviens de vous avoir entendu K 5 ,, dire 97 », ïï4 Le Mentor „ dire en parlant des gens, dont la figure est „ renfermée dans de bornes étroites, que fou- „ vent on ne prendroit pas garde à leur peti- „ telle, fi toutes leurs maniérés n’annon- „ çoient pas un petit homme, qui enrage de n’être pas plus grand ; certainement on n’est presque jamais ridicule pour être ce que l’on est, mais pour vouloir être ce que l’on n’est pas, & cette réflexion est également vraye & par rapport à l’ame, & par rapport au corps. „ II faut avouer pourtant que tous les hommes ne font pas coupables au même degré d’une fi impertinente affectation, & vous ferez bien aize d’apprendre que de concert avec quelques autres Pigmées comme moi j’ai formé une cotterie, & que nous avons résolu d’être hardiment petits. Ouï, Monsieur, nous sommes tous entré dans une conjuration formelle, pour soutenir la dignité de nôtre petitesse fous la moustache de ces Collosses du genre-humain, de ces Hyperboles de nôtre espèce, de ces géants qui croient valoir mieux que nous, parce qu’ils nous regardent de haut en bas. „ Le jour de nôtre établissement a été le 2 r. de Décembre, le jour le plus court de l’année, dans lequel nous célébrerons déformais l’anniverfaire de cette heureuse institution , en mangeant ensemble un plat de chevrettes. „ La salle que nous avons choisie pour y „ tenir Moderne, Dise. LXXV. 15s „ tenir nos assemblées est dans la petite place ; „ & ce qui nous a sur-tout déterminé, à pré- „ í’erer ce quartier à tout autre, c’eít qu’il « nous met dans le voisinage de Vopéra des „ Marionettes , pour lés acteurs duquel nous „ sentons tous une tendresse fraternelle. „ La prémière fois que nous nous y trou- „ vames en corps, une bonne vieille nous „ amena son fils, en disant qu’elle seroit bien „ aize qu’il fut élevé dans nôtre Ecole, par „ ce qu’il y avoit des garçons lì posez & íì „ jolis : ce petit accident ne nous a point dé- „ couragez ; nous n’avons pas laissé d’inviter », a être des nôtres tous ceux dont la stature -, n’exçède pas cinq pieds, mais ils nous ont », envoyé pour la plupart faire leurs excuses, „ fous prétexte qu’ils n’étoient pas duement », qualifiez pour être membres de nôtre Cot- „ terie. -, Un d’entre les invitez nous a fait dire „ qu’en effet il n’avoit pour à présent que cinq -, pieds , mais que son cordonnier & son per- „ ruquier lui avoit promis à eux deux le fur- M croit de deux pouces, „ Un autre nous a allégué qu’il étoit assez „ malheureux pour avoir une jambe plus lon- „ gue que l’autre , & qu’il avoit été pris a fou „ désavantage par çeux qui avoient accusé sa „ figure de n’être haute que de cinq pieds, „ puisque montée sur son autre jambe elle „ avoit pour le moins cinq pieds deux pou- ,, ces & dénué. II y en a eu qui ont poussé k;6 L E M E K T O lt „ leur vanité jusqu’à révoquer eu doute l’ex. „ actitude de nôtre mesure , & d’autres au lieu „ de répondre, comme il falloít, à nôtre poli- „ teíTe, nous ont informé de certaines person- „ nés plus petites qu’eux ; en un mot tous „ les petits hommes de cette bonne ville, ex- ,, cepté un nombre fort limité, ont désavoué „ la basseílè de leur taille, & nous ont ré- „ commandé quelque voisin , ou quelque pa- „ rent, qu’ils regardoient comme plus petit „ qu’eux. Quelle honte, que des gens at- „ teints' & convaincus par leur barbe d’être „ hommes faits fe rendent coupables d’au- „ tant de tricheries , qu’on en découvre „ dans des Enfans ridiculement ambitieux, „ quand on veut les mesurer l’un contre „ l’autre. „ Nous avons achevé depuis peu d’accom- „ moder la sale de l’assemblée à nôtre fantai- „ lie, & d’en proportionner les meubles à nô- „ tre taille. D’abord nous en avons fait ôter „ tous les fauteuils, chaises, & tables, qui „ avoient servi aux hommes ordinaires pen- „ dant plusieurs années ; les inconveniens, où „ nous avons été sujets lorsque nous en fai- „ lions usage, font inexprimables. Tout le „ corps de nôtre Président étoit abimé dans „ son fauteil, & quand il été n doit ses bras de „ côté & d’autre il ressembloit, au grand „ détriment de fa dignité,un enfant qu’on ren- ,, ferme dans une machine roulante, pour „ qu’il apprenne à marcher. Cette chaise d’ail- „ leurs Moderne, Dise. lxxv. i 57 îa 4 , leurs étoit íì large, qu’un Turlupin en prit ilá „ un jour occaíìon de soutenir, que quoique p;;. „ le Préfident y fut, c’étoit toujours un siège à 3, vacant. Nôtre table d’ailleurs étoit íì éle- tou „ vée, qu’un homme entrant par hazard dans î,tj „ la sale lorsque nous étions fur le point de „ souper, & voyant nos mentons presque ap- it j, î5 puiez sur nos assiettes nous prit pour une b;;; „ troupe de personnes, qui attendoient une k: „ douzaine de barbiers pour se faire razer. II 5:;, „ arriva une autre fois qu’un membre de nô- fe „ tre société s’avilà de médire de nôtre Préíi- c';; „ dent, qu’il crut bien loin de la, quoique il ne o;- », fut qu’éclypsé totalement par une grosse tiec », bouteille de vin de Florence. ;oc „ Vous voyez bien, Monsieur, que ce sont „ là des raisons plus que suffisantes pour chan- ’ „ ger de meubles ; nous nous sommes enco- í Jt , „ re résolus à une autre réforme, qui n’esl pas àf, „ d’une moindre importance ; c’est de baisser ,, tellement la porte que tout homme qui ; - ,, excède cinq pieds de hauteur n’y saùroit ’J-, „ passer sans se heurter le front ; de cette ma- ^ „ niere elle n’eít propre que pour les gens qui s „ ont la petitesse requise pour avoir l’honneur 1S[ t „ d’être de nôtre corps, da „ Voici quelque statuts de nôtre société. aî i -, & un de nos membres, quelque duement p,,; „ qualifié qu’il soit, s’efforce à s’élever au ’g’ ,, dessus deìui-méme par la maniéré de s’éten- M „ dre, ou de trousser son chapeau ; si dans f ; i, „ une grande foule il marche fur la pointe des te pieds nr L E M E N T O R „ pieds pour paroitre auíli grand qu’un autre, „ ou s’il met furtivement fous ion couílìn „ quelque chose qui le hausse dans fa chaise, ,, il sera condamné de ne porter pendant tout ,, un mois que des souliers fans talons, „ Si un membre tire avantage de fa perru- ,» que, de son chapeau, de ses souliers, ou quel- „ que autre partie de son ajustement, pour pa- „ roitre plus grand, ou plus gros qu’il n’eít, -, il fera obligé de porter des talons rouges, & ,, un plumet de la même couleur, afin que fa „ stature réelle soit bornée par des limites re- „ marquables , & qu’on le démêle facilement „ d’avec ses souliers & son chapeau. „ Si un membre achete pour son propre „ usage un cheval de main, haut de plus de „ quatorze paumes & demie, le dit cheval fera „ vendu ; on lui donnera à la place un petit „ coursier Ecossois, & le surplus de l’argent „ fera employé à regaler la compagnie. „ Si quelque membre ose fouler aux pieds „ les loix fondamentales de la Cotterie, juíqu’à „ s’élever fur plus d’un pouce & demi de ta- „ Ion, il fera regardé comme coupable du cri- „ nie de lèze petitesse, & il fera chassé de la „ société iàns aucun delai. Nota bene ; le „ formulaire dont on fe servira en exilant un 3i des membres fera conçu en ces mots : sors „ d’entre nom , & fois grand , fi tu feux. „ Le sentiment unanime de la société est, ,, que puisque c’eít un fait incontestable que la „ race humaine est diminuée en stature depuis le a Moderne. Vise. LXXV. 159 „ le commencement du monde jufqu’à pré- „ sent, l’intention de la nature doit être que „ l’homme soit petit ; nous inférons de là que „ nous sommes plus excellens que les autres „ mortels, & que nous ne saisons que dé- „ vancer le Genre-humain dans la perfec- „ tion jusqu’à laquelle il doit s’abaisser un -, jour. „ Je suis à la lettre „ Vôtre très-humble & „ très petit serviteur JEAN le COURT. DISCOURS L X X VI. Homunculi quanti sunt. P L A U T. Que les petits hommes font grands à leurs propres yeux. Seconde Lettre du Sieur Jean le Court. „ Mon sieur, „ /^Omme nôtre assemblée s’est séparé au- „ ^ jourd’hui plutôt que d’ordinaire, j’ai „ tout le loisir qu’il me faut pour achever la -, relation que j’ai commencée de vous en -, don- l6o Le Mentor „ donner. Je vous ai déja entretenu de la „ nature & des vues de nôtre établissement, „ & il ne me reste que de vous informer du „ caractère de nos Membres, & des sujets de „ nos conversations. „ Les personnes, qui se distinguent le plus „ dans nôtre société, sont un petit Rimeur, un „ petit conteur de Fleurettes, un petit Politi- „ que, & un petit Héros. Le prémier qui ,, s’appelle Théodore Hémistiche a été élu nôtre „ Prélident par tous les suffrages. II mérité „ cette dignité non seulement par ce qu’il est „ le plus petit de toute la bande, mais fur tout „ par ce qu’il est assez glorieux de fa petitesse, „ pour s’habiller toujours de noir, atìn de pa- „ rostre encore plus petit. Ce n’est pas tout, „ il pousse son mérité jufqu’à se courber quand „ il marche dans les .rues. II est difficile de „ voir une figure plus grotesque, c’eít un petit „ bout d’homme tout des plus vifs avec de „ grands bras, & de grandes jambes ; st ne „ ressemble pas mal à une araignée, & cer- „ taines gens Pont pris à quelque distance „ pour un petit moulin à vent. Ces avanta- „ ges corporels sont soutenus par un magni- „ ifique talent pour la poésie , & il nous a „ promis de composer un grand poème en „ très petits vers pour celebrer tous les grands „ hommes de nôtre taille, qui se sont rendus „ illustres dans le Monde. 11 aime Statuts à la „ fureur pour l’amour de ce seul vers par le- quel ce Poète latin dépeint Tydée : „ Major Moderne. Bise. zxxvi. t6t Major in exigu o regnabat corpore virtus , Sa bravoure saisoif Sautant plutôt figure Qujelle avoit pour séjour sa petite Nature. » II a méme résolu de traduire toute la „ Thébaïde uniquement par tendresse pour », ce petit guerrier. ,, M. Thomas Trotte menu est un beau petit „ Brun, & le Damoiseau le plus galant du fié- „ cle. II est extrêmement propre dans ses ha- „ bits, & pour les avoir faits de bon air il „ employé le même tailleur qui habille les „ Princes & les Héros de Y Opéra du voisinage. „ La vivacité de son tempéramment le porte à „ se vanter assez souvent des faveurs du beau „ sexe. II y a quelque tems qu’il s’excufa de „ ne pas rester à rassemblée, en alléguant un „ rendez-vous qu’il avoit avec une belle, & », même avec une belle de riche taille, qui „ avoit bien voulu lui promettre de satisfaire à „ tous ses désirs ; Un de la Compagnie, qui „ est son confident, nous assura que la chose „ étoit vraye, mais que la Dame en question „ qui est d’une humeur un peu gaillarde lui „ avoit fait cette promesse à condition que le „ galant & elle feroient attachez ensemble par „ le gros orteuil. ,, Pour nôtre Politique c’est un personage „ grave de naissance & habile de profession. „ La gravité d’un homme de sa taille, paroit „ en comparaison de la gravité d’un grand », homme, comme celle d’un chat mis en Tome II, L „ pa- i 6 ì Le Mentor ,, parallèle avec celle d’un Lion. Nôtre illustre „ a pris l’habitude de s’apostropher lui-tnême „ quand il est seul, & un jour qu’il croyoìt être ,, sa seule compagnie , on l’a entendu se com- „ parer à un petit cabinet, qui renferme tou* „ les secrets des gouvernemens, & les maxi- „ mes les plus rafinées des Princes. „ Son visage est pale & décharné, ce qu’il „ faut attribuer à ses veilles & aux efforts d’i- „ magination qu’il fait pour le bien de l’Eu- „ rope ; il est apparent même que c’est la „ cause de son extrême petitesse, puisque rien „ n’em pêche d’avantage un homme de croître „ qu’une succestion non interrompue de soins „ inquiets. C’est ainsi qu’il a ruiné fa propre „ constitution en ne songeant qu’a affermir „ celle de sa patrie. II est ce que Balzac ap- „ pelle un grand Distilateur des maximes de Taci- „ te. Quand il parle il pèse chaque parole „ avant que de lui donner l’eísor ; on diroit j, qu’il craint de nous enrichir trop vite de | ,, ces sublimes remarques, & il ne ressemble „ pas mal à un Alambic qui donne goûte à „ goûte l’extrait des simples qu’il contient. „ II s’agit encore de vous dépeindre nôtre „ Héros le chevalier de la Brette. II se distin- - „ gue sur-tout par la longueur de son épée, qui I „ coupe sa figure par une ligne oblique en ! „ deux parties à peu près égales, ce qui lui „ donne la figure d’une mouche qui percée „ d’une épingle au travers du corps par un „ enfant malicieux ne laisse pas de marcher. II lei ta Dî f 3Íi Ft :bí: tic m -d :ei é Elii It E® '.f n ío r@ >i h Moderne. Bise. LXXVI. i6? 3i II lui est arrivé un jour d’appeller un grand „ homme en duel, pour lui avoir donné dans „ les yeux d’un coup de fa manche. La cho- „ fe dont il se vante avec le plus d’ostentation, „ c’est que dans toutes ses campagnes jamais „ boulet de canon ne lui a fait baisser la tête. „ Au reste à l’âge de quatorze ans il étoit „ tout auffi grand qu’il l’ett à cette heure ; „ quelque indiffèrent que soit cette particu- „ larité, je n’ai eu garde de la passer sous „ íilence ; il s’en seroit choqué peut-être, „ car rien n’est plus colérique que les petits ,, Héros. „ Ce font la les Messieurs qui animent le „ plus nos conversations ; Elles roulent d’or- „ dinaire fur les accidents heureux & malheu- „ reux , qui nous attire tous les jours nôtre „ taille ; nous les communiquons les uns aux „ autres, comme matières de raillerie; ou „ bien comme sujets de consolation mutuelle. „ II y a quelques jours que nôtre Président fit „ une rude chute , parce que le poids de son „ corps étoit incapable de le soutenir contre un ,, grand coup de vent. Ce malheur lui donna „ occasion de nous dire que ce désastre n’est ,, pas nouveau, & que la même choie est arri- „ vée a un Poète ancien qui étoit tellement le- „ ger, qu’il étoit obligé pour éviter de pareil- „ les culebutes de le lester avec du plomb, d’un „ côté, & avec ses propres ouvrages de l’autre. „ Nôtre petit amoureux tout auffi lincere que le „ Poète nous raconta hier , qu’il s’étoit guéri L a de ï<4 L E M E N T O R „ de l’amour qu’il avoit eu pour une grande „ personne, en prenant trois matins de fuite „ avec son thé une prise de Roman comique, «, dont Ragotin est un des premiers Héros. „ Nôtre guerrier a plus de réserve, & il est a, trop glorieux pour nous instruire des avan- „ titres qu’ il a manquées de mettre a fin, & des ac- 9 , ciàents malencontreux qui ont varié le cours de „ fa vie. Pour le Politique il se déclare ennemi 9, juré de la raillerie, & de tout badinage ; son „ front austère ne se déridé jamais au récit de -, nos infortunes burlesques, on peut juger de „ là s’il est homme a nous étaler les siennes & „ a les placer dans ce jour agréable qui pour- „ roit leur donner un air risible: s’il nous 9 , communique quelques catastrophes de sa vie 9, serieuse, ce n’est que par forme de plainte, & 9, nous avons assez de complaisance pour lui, „ pour ne jamais rire de ses malheurs, que lors- S , qu’il est absent. „ Nous avons un soin particulier de nous „ communiquer tous les traits d’Histoire, & s , tous les caractères d’hommes illustres qui 9 , font propres a faire honneur aux petites fi- M gures humaines ; Monsieur de la Brette qui n’a „ pas plus de lecture, qu’il n’en faut a un hom» „ me de guerre,nous étourdit continuellement „ du petit David, qui fit mordre la poussière au „ grand Goliat, & du petit Luxembourg, qui „ a rendu Louis quatorze grand Monarque j II 9, n’a garde fur tout d’oublier le petit Alexandre », le grand. Pour le Sieur Hémistiche , il ne sau- „ roit Moderne, T>;se. LXXVh », roit se lasser d’admirer faisabilité d’Auguste, ,, qui dans une lettre a Horace l’appelle son „ joli petit homme , & il témoigne une tendressa „ particulière pour Voiture; & pour Scarron, „ qui ont bien voulu donner a la polterité „ l’idée la plus exacte de leur figure abrégée. „ II décide hardiment contre un grand Lite- „ rateur, & tous ses Sectaires, qu’Eíope n’a pas „ été d’un brin plus grand & plus joli, qu’on „ le dépeint d’ordínaire ; mais notre guerrier „ se déclare de l’opinion du savant personna- „ ge dont je viens de parler ; il soutient que „ la guerre des rats & des grenouilles ouvrage „ attribué à Esope est une Satire sanglante con- „ tre les petits Héros, & qu’elle ne sauroit sor- „ tir que de l’esprit grossier de quelque „ maroufle d’une taille gigantesque. Quant „ à notre Politique, son lieu commun favori & „ qui lui égayé le plus l’imaginaîion est un „ certain Roi d’Egypte nommé Bochor qui, fe- ,, Ion le témoignage de Diodore, fut extrême- „ ment petit, mais qui surpassa tous les hom- „ nies qui furent avant lui du côté de la pru- „ dence, & de l’art de gouverner. „ Comme j’ai l’honneur d’être Secretaire „ de notre Société, c’est mon devoir de re- „ cueillir tout ce qui se dit, & tout ce qui se „ sait de remarquable dans chaque assemblée. „ C’est là ce qui me met en état de vous com- „ muniquer les particularité?: que vous venez „ de voir , & de vous donner dans la fuite „ d’autres mémoires de la même force, fur un L 3 „ sujet r«6 Le Mentor j „ sujet si important. Je dois vous dire enco- „ re que nous avons des Espions dans tous les ,, quartiers de la ville, pour être informez ex- „ actement de la conduite des Pigmées rébel. „ les, qui ont l’audace de mépriser nos loix & „ nos statuts ; qu’ils prennent garde à eux ; „ les grands airs qu’ils pourront ié donner ,, dans leurs amours ou dans leurs combats, „ afin de passer pour des hommes formels, n’é- „ chapperont point aux mesures que nous ., avons prises, pour en avoir la plus exacte „ connoissance ; nous en lerons instruits à „ coup sûr, & nous en instruirons le public, ' „ dans la vue de punir & de réformer ces pe- I „ tits ambitieux. I ,, Nôtre Président m’a accordé à moi seul I „ le droit d’exposer à l’indignation de toute la ^ ,, ville tous ces nains intraitables qui par leurs j „ actions veulent désavouer leur petitesse, quoi j „ qu’il ne leur manque que la pauvreté pour „ être conduits de foire en foire dans des boë- „ tes. II ne s’est réservé à lui-même en quali- „ té de Poète, que certains ridicules distinguez „ & propres à aiguiser la pointe d’une Epi- ' „ gramme. Adieu, Monsieur, je vous salue au ,, nom de toute la société. „ JEAN le COURT, Secretaire. Moderne, Dr/ô. LXXVll. , *6y DISCOURS L X X V11. — Est animus lucis contemptor. Vante f eut se passer de lumière du jour. Les Lettres suivantes font curieuses & instructives, & c’est tout ce que je donnerai aujourd’hui à mon Lecteur. I. LETTRE. «Monsieur, „ Le papier que je vous envoye contient „ un passage fidèlement traduit d’un auteur „ ancien ; íì vous avez envie de vous en „ servir, laissez à deviner à vos Lecteurs, „ s’il étoit de la Religion Chrétienne , ou „ Payenne. Dans P Etat , où je me trouve , mes chers amis, je ne saurais m'empêcher de vous communiquée' mes penses fur la mort ; plus f en approche, plut je la contemple de près , fa mieux je crois en comprendre la nature * je fuis convaincu que nos Peres , ces illustres personnages , pour lesquels f ai senti tant d'amour & de vénération, ne cessent pas de vivre, quoi qu'ils ayent passé par ce que mut appelions le trépas ; certainement ils vivent, L 4 mais 168 Le Mentor mais P est d’une vie , qui seule est digne de ce nom. En effet quand nous sommes emprisonnez dans des corps , nous ne saurions nous considérer raisonnable- ment , sinon , comme des galériens attachez à la chaîne j Dans cet état , nôtre ame , qui est quelque chose de divin & qui tine son origine du ciel me semble déshonorée & avilie par son union avec la matière Elle est exilée de sa véritable patrie. Je ne conçois qu'une feule raison , qui puise avoir porté T Auteur de la nature à attacher nos âmes à det corps : c'est afin que le grand ouvrage de íuni- vers puisse avoir des spe&ateurs capables d'en admirer Pordre surprenant , çff de s’efforcer à en imiter la noble régularité dans toute leur conduite. Quand je prête attention à Pa&ivité infinie de nos ejprìts , aux traces , que les choses passées laissent dans nôtre mémoire, & à la pénétration par laquelle nous perçons jusques dans P avenir y quand je réfléchis fur tant de nobles découvertes, & far les grands progrès que nous avons faits dans les arts sgp dans les sciences, il m’est impossible de me persuader , qu 1 un Etre qui possède la source de tant de choses excellentes soit produit, pour être anéanti, Je crois encore sentir distin&ement , que mon ame êst une substance fimple , qui ne sauroìt être confondue avec quelque chose diurne nature différente . j'en conclus , qu’elle est indivisible és im- perissablé. Gardez-vous bien par conséquent de vous mettre dans P esprit , mes chers amis , que lorsque je vous serai enlevé, je ri existerai plus > tfi) q ue n ’é“ tant plus avec vous je ne ferai nulle-part} souvenez - Moderne, Bise. LXXrii. 169 nez-vous que pendant que nous avons vécu ensemble vous n'avez pas vu mon ame, & qtte cependant vous avez été furs que f en avois une, dont mon corps empruntait son mouvement A toute son a&ivité. Pourquoi donc vous imagineriez vous que cette ame séparée du corps n'aura plus d'existance, parce que vous n'en verrez plus les a&ions ? quelle ne seroit pas nôtre extravagance de rendre, comme nous faisons , des honneurs & des hommages aux grands hommes après leur mort, fils étoient eraie- rement anéantis, & fi leur ame ne survivait pas a là matière , qui l’a enveloppée. Pour moi , je ne sauroù jamais concevoir , que Pâme ne vit que pendant qu'elle est liée au corps , (f qu'elle périt dès qu'elle l’abandonne , je ne comprends pas qu'elle cesse de sentir & de penser , lorsqu'elle est dégagée de cette enveloppe qui sans elle n’a ni raison, ni sentiment. 11 est naturel, au contraire, de se persuader que séparée de la matière , jouissant de toute la simplicité, & de toute la pureté de sa nature, elle doive avoir plus de lumières (f plus de sagesse , que lorsqu'elle est obscurcie par le corps , qui l'enveloppe comme un épais nuage. Lorsque le corps meurt , il nous est facile de découvrir ce que déviennent toutes ses différentes parties ; mais nous ne voyons point l'ame, ni lorsqu'elle est unie au corps , ni lorsqu'elle en est dégagée, & par conséquent son invisibilité après le trépas n'est rien moins qu'une preuve de son anéantissement. Bg- marquez encore avec moi, que rien ne ressemble plus à la mort , que le sommeil, & que c'est dans le sommeil » que l'ame sait voir principalement L s qu'elle i7<> Lê Mentor qu’elle a quelque chose de divin dans ft nature ; c’eíl alors que les liens qui l'attachent au corps se relâchent pour un tents ; de quelle maniéré ce qu’elle a de céleste ne brillera - t-il donc pas, lorsque ces liens seront entierement brisez, ? II. LETTRE. „ Monsieur, „ Puisque vous avez bien voulu insérée „ quelques pièces Théologiques dans cet ou- „ vrage excellent qui tout les jours nous „ instruit, & nous amuse, j’ose vous prier in- „ stamment de faire un pareil usage des ré- „ flexions suivantes ; il y a de l’apparen- „ ce, qu’elles auront les grâces de la nou- „ veauté pour le Lecteur Anglois, & si el- „ les font fondées, on en pourra tirer un „ grand nombre de conséquences très impor- „ tantes. „ Tout homme qui a lu les Evangélistes „ avec quelque attention doit avoir observé „ nécessairement, que notre Sauveur n’a ja- „ mais négligé l’occafion de se servir de tout „ son zèle pour attaquer l’orgueilleuse Hy- „ pocrisie des Pharizéens ; ses discours n’ont „ jamais plus de vehemence, que lorsqu’ils „ roulent fur ce sujet. Cette découverte „ publique de leurs crimes cachez faite par un homme, qui perçoit a travers de tous les voiles brillants fous lesquels ils „ cou- » Moderne, Dise. LXXVIL 171 „ eouvroient la noirceur de leurs âmes, leur „ inspira une telle rage, qu’ils se joignèrent „ tous à le persécuter, avec toute l’opiniatre- „ té poisible, jusqu’à forcer Pilate, en quelque „ sorte, à le faire mourir. „ La force & la répétition fréquente des „ censures en question a répandu parmi nous », Pair le plus odieux fur le nom de Phari- „ zéen ; nous n’entendons par là qu’un hom- „ me qui met un prix exceflif à l’extérieur ,, & à la cérémonie de la Religion, fans fon- „ ger à s’animer de ces fentimens, qui le por- „ teroient à la pratique lìncère & génerale „ des devoirs essentiels ; pratique, qui bien „ loin de dériver d’un attachement à la vai- „ ne gloire, & à un sordide intérêt ne sau- „ roient avoir pour source que l’habitude „ d’une solide vertu. „ C’étoit là véritablement le Caractère des „ Pharizéens ; tous les quatre Evangélistes „ nous le font voir avec une évidence égale. „ Mais ils nous font dépeints par des cou- „ leurs moins noires dans l’ouvrage d’un de „ ces saints hommes, savoir saint Luc. C’est „ pour ainsi dire une seconde partie de son „ Evangile, & elle nous est connue fous le ,, titre d ’A&es des Apôtres. C’est là qu’il en- „ tre dans un détail exact de ce que les Apô- „ tres ont fait & soufert à Jérusalem en exé- „ cutant les ordres qu’ils avoient reçus de leur „ divin maître, comme aussi de la conduite „ de St. Paul, depuis fa vocation à l’Aposto- lat 172 Le Mentor j, lat jusqu’à son départ pour Rome. Ce „ qu’il y a de remarquable, c’est que dans „ toute cette histoire si exactement circon- „ stanciée nous ne voyons pas que les Pha- „ rizéens ayent jamais traversé les progrez de „ l’Evangile ; nous y découvrons au contrai- „ re, que dans plusieurs occasions ils ont fou- „ tenu les Docteurs du Christianisme naissant. », Dans ce tems-là, les zélez, les furieux per- „ sécuteurs des Disciples de J. Christ, étaient „ les Sadducéens , qu’on peut appeller avec ju- „ stice les Esprits-forts du Peuple Juif. Ils „ n’admettoient ni résurrection ni anges, ni „ esprits ; En un mot, ils étoient Déistes, sinon „ Athées ; ils se conformoient extérieurement „ à la forme de gouvernement établie dans „ l’Eglise & dans l’Etat ; ils prétendoient „ attachez comme les autres à la Religion ds „ leurs Peres, ne faire qu'une Secte à part, & „ parce que le Dogme de la Résurrection n’est „ pas établi dans les livres de Moïse d’une „ maniéré directe & litérale, ils soutenoient „ que c’étoit dans ces livres seuls, qu’il falloit „ chercher tout l’essendel de la révélation di- „ vine. II ne faut pas s’étonncr par consé- „ quent de ce que ces gens-là redoutassent „ les progrès du Christianisme fondé princi- „ paiement sur la Résurrection de notre Sau- „ veur, & fur son Ascension dans le Ciel. „ De là les efforts continuels, qu’ils firent „ pour étouffer cette sainte Réligion dans fa „ naissance. Lorsque St. Pierre, & St. Jean ,» eu- s» 3 ) 33 33 99 99 99 99 99 99 99 99 99 99 99 9> 99 V 99 99 99 99 99 99 99 99 J99 99 99 99 99 Moderne. Bise. lxxvii. 17; curent guéri un aveugle à la porte du temple appellée la belle, & qu’ils se furent attiré par là l’adniiration de tout le peuple, c’étoient les Prêtres & les Sadducéens qui les firent mettre en prison, & qui ne les relâchèrent, qu’après avoir taché de les effrayer par des censures & par des menaces. Peu de tems après les Prêtres furent terriblement alarmez par la mort d’Ananias & de Saphira, & par un grand nombre d’au- tres miracles, qui suivirent cette preuve effrayante du Pouvoir dont J. Christ avoit armé ses Apôtres. Ils commencèrent à trembler pour le culte Lévitique qui seul leur fourniífoit les moyens de vivre délicieusement, & soutenus par toute la Secte des Sadducéens ils emprisonnèrent les Apôtres de nouveau, dans le dessein de les examiner le jour après devant le grand conseil. C’eít là que les Prêtres & les Sadducéens proposèrent de traiter ces prétendus coupables avec la dernière rigueur ; mais leurs résolutions furieuses furent traversées par Gamaliel Pharizéen distingué, & Précepteur de St. Paul. C'étoit un homme d’une grande autorité parmi le peuple, & dont on volt encore plufieurs dédiions conservées dans le corps des traditions Juives appellé le Talmud. II leur dit, qu’il n’étoit pas impossible que les Apôtres ne sussent animez par l’esprit de Dieu, & qu’en ce cas s’opposer à eux c’étoit vouloir com- 9’ 174 LE MENTOR „ battre Dieu lui-même. Ce Docteur de I» ,, Loi étoit ii considéré chez les gens de fa „ Secte, qu’il est très probable que dans cet- 5, te occasion importante tous les Pharizéens „ opinèrent, pour ainsi dire, par fa bouche. ,, La mort du premier Martyr St. Etienne „ arriva peu de teins après, & l’on ne voit „ point que les Pharizeens y ayent contri- „ bué ; il est vrai-semblable que ses persécu- „ teurs furent les mêmes gens qui avoient „ mis en prison St. Pierre & St. Jean. II est „ vrai qu’un jeune homme de la secte con- „ traire poussa la chaleur de son zèle jusqu’à „ garder les habillemens des bourreaux de „ ce saint homme ; ce jeune homme, qui „ porta sa ferveur mal entendue à cet excès , „ étoit le grand St. Paul, qui fut dans la fui- „ te honoré d’une vocation particulière, & „ qui converti immédiatement par J. Christ „ lui-même devint l’Apôtre des Gentils. Ex- „ cepté ce grand homme arraché à ses er- „ reurs d’une maniéré si glorieuse, nous ne „ trouvons dans tous les Actes des Apôtres „ aucun Pharizéen qui dans les premiers tems „ de l’Eglise se soit opposé aux progrès de ,, notre sainte Religion. A peine St. Paul „ converti fut il venu à Jérusalem, que les ,, Sadducéens lui marquèrent une haine im- „ placable & qu’iìs sirent une conjuration „ contre fa vie ; un des moyens, dont il se „ servit pour se sauver de leur rage, ce fut „ de se déclarer Pharizéen dans toutes les ,» oc- 99 Moderne, Dise. LXXVII. 17s occasions ; dans le Chap. 22. il dit au peu- „ pie qu’il avoit été élevé aux pieds de Ga- „ maliel, dans la Loy de ses Peres, de la ma- „ niere la plus rigoureuse, & dans le chapi- „ tre suivant il s'avoue devant le grand Con- „ seil, Pharizéen & fils de Pharizéen, & il „ aíTeure qu’il étoit accusé à cause du dogme „ de la résurrection des morts, dogme favori „ de cette Secte. Par là il s’attira la bien- „ veillance & le secours des Pharizéens ; U „ est vrai qu’il ne les porta point à reconnoi- „ tre notre Sauveur pour le Messie, mais du „ moins ils furent alfez favorables à fa Do- „ ctrine, pour déclarer que peut-être un An- „ ge ou un esprit lui avoit parlé, & qu’en ce „ cas s’opposer à lui c’étoit s’opposer à Dieu „ lui-même ; c’étoit là l’argument dont Ga- „ maliel s’étoit servi auparavant dans le Saiu „ bedrin. Ils semblent avoir été frappés de „ la fermeté, avec laquelle les Apôtres soute- „ noient la résurrection de Jésus Christ, com- „ me aussi des miracles qui appuïoient cette „ fermeté & dont ils étoient tous les jours „ témoins oculaires. „ Plusieurs d’entreux furent assez dociles ,, pour se convertir sans le secours de quel- „ que miracle particulier fait en leur feveur, „ & les autres plus obstinez se tinrent néan- „ moins en repos fans mettre obstacle à l’a- „ vancement de la Doctrine de J. Christ. „ Voilà la maniéré dont se conduilirent le* ,, Pharisiens dans cette importante conjoncture. 9 > I7â Le Mentor „ cture. Pour les Sadducéens, nous ne voyons „ pas dans tous les Actes des Apôtres qu’un „ seul d’entre eux daigna ouvrir les yeux à „ la lumière de l’Evangile. II semble même „ que les premiers disciples de Jésus Christ „ les ayent regardez comme des Hérétiques „ désespérez, & nous ne voyons pas qu’aucun „ miracle ait été fait pour rappeller quel- „ qu’un d’entre eux de ses funestes égare- „ mens. II n’en étoit pas ainsi des Phari» „ zéens, & nous en voyons un sur-tout con- „ duit au chemin du salut par un miracle des „ plus remarquables ; ce qui met une diffé- „ rence seniible entre ces deux Sectes ; auífi „ St. Paul, après fa conversion, s’est toujours „ fait une gloire du Pharizéisme dans lequel „ il avoit été élevé ; c’est ce qu’il a fait voir „ en parlant à tout le peuple de Jérusalem, ,, & en plaidant sa cause devant le grand „ Conseil & devant le Roy Agrippa ; on voit „ encore la même chose dans son Epitre aux „ Philippiens. „ De tous ces faits on peut conclure avec „ fondement, à ce qui me paroit, que les cen- „ sures dont Jésus Christ a accablé les Pha- „ rizéens n’ont pas porté proprement fur „ l’essentiel de leur Doctrine, qui étoit réel- „ lement pure & sainte ; Elles n’eurent pour „ objet que leur Hypocrysie, leur Avarice, „ la Tyrannie qu’ils exerçoient fur le peuple, „ l’Orgueil, qu’íls soudoient fur leur zèle ou- ,, tré pour les cérémonies de la Loy , & le „ poids Moderne. Dìfi. LXXVll. „ poids qu’ils ajoutoient à ce joug par leurs ,, traditions vétilleuses. „ En voilà bien assez fur cette matière, ,, je n’y joindrai que quelques réflexions, „ qui y ont du rapport; L’Athéisme me pa- « toit infiniment plus pernicieux pour la So- „ cíeté humaine, que la Religion fous quel- ,, que figure terrible qu’elle puisse paroitre, ,, pourvu que ceux qui en font profession, „ en soient véritablement persuadez. Je ne „ desespére point de la conversion d’un Pa- s, pisse, quoique l’idée seule d’être exposé à „ la pitié cruelle d’un Catholique zélé m’in- „ spire de l'horreur, comme elle en doit in- „ spirer à tous ceux qui connoissent à fond „ cette Secte meurtrière, qui ne laisse pas de „ croire véritablement en Jésus-Christ. Mais „ un esprit fort qui admet à peine une Di- „ vinité, & qui rejette absolument la réve- „ lation, est un monstre tout autrement for- „ midable. Tant qu’il sera lui - même íòu- „ mis au pouvoir d’autrui, il parlera d’une „ maniéré pathétique du droit naturel & „ des prérogatives communes à tous les „ membres de la Société, mais dès qu’il se „ verroit armé du pouvoir souverain, il ch*n- „ geroit sans doute de langage, & de con- „ duite; aucun de ses principes ne nrettroit „ des bornes à ses projets tyranniques. D’ail- „ leurs fondez fur les remarques que nous „ avons faites touchant les Sadducéens, nous „ n’ávons guères lieu d’espérer la conversion Tome II. M » de 178 Le Mentor „ de nos incrédules modernes. Quelle ap- „ parence, qu’un Dieu souverainement juíte „ veuille accorder à des impies, qui se sont „ sait un jeu de l’attaquer directement, une . „ grâce suffisante, pour les tirer de leurs abo- ! „ minables erreurs ! „ Si ces idées font justes, comme j’ose le „ croire, c’est le véritable te m s de les rendre „ publiques, vous en êtes prié, Moniteur, „ par Votre très-humble &c. DISCOURS LXXVIIL Ingenium fibi quod vacuas defumíìt Athenas , Et studiis annos scptem dédit, insenuitque Libris & curis, statua taciturnius exit Plerumque, & riíu populum quatit. Un Savant qui a passé toute sa jeunesse dam les Universités , éí qui a vieilli dans la poujsiere dtt Cabinet , a , dans les rues , Pair d'une statue qui se promene , és fin air plat donne à rire à toutt la Populace. P Uisque les avantages que nous pouvons attendre dans le monde dépendent fur tout de notre éducation, il ne fera pas inutile d’examiner s'il n’est pas possible de donner à cette baze de notre fortune plus de profondeur & plus de solidité. Moderne. Dise. LXXVllT. 17 9 Le premier inconvénient de l’Education, c’eít que dans notre enfance elle est d’ordi- naire uniquement conduite par des personnes, qui nous aiment julqu’à la foibleslè, & qui ont une idée excessive de notre génie, & de nos talens ; faut il s’étonner s’ils lé trompent dans les mesures qu’ils prennent ? fur - tout quand on songe que pour bien élever des Enfans, il faut une grande étendue d'habileté, qui manque à la plupart des Feres & des Meres, quoiqu’il n’y en ait presque point, qui ne fe croyent auíli qualifiez pour former le Caractère d’un enfant ; que pour le faire venir au monde. Malheureusement ceux qui soufrent le plus d’une éducation mal dirigée, ce font les Enfans mêmes, qui ne s’apperqoi- vent d’ordinaire des égaremens dans lesquels on les a conduits, que lorfqu’il est prefqu’im- poísible d’en revenir. Les Univeríitez qui devroient fournir naturellement des remèdes furs à des maux fi dangereux, ne font que les augmenter & les rendre presque incurables. Je ne parlerai que de celles de notre Patrie, & je ferai quelques remarques fur ce qu’il y a de défectueux dans la maniéré, dont on y dirige la jeunesse. Le premier inconvénient que j’y découvre, c’est qu’on ramasse sous la conduite d’urt même gouverneur un bon nombre de jeunes gens différons en âge, en naissance, en génie, en caractère, & qu’on leur donne constamment les mêmes instructions. Portons nos réfle- M 2 xions JRo L E M E N T O R xions fur un Enfant délicat à peine arraché du sein de sa Mere, & accoutumé à suivre tous les désirs déréglez de son cœur, tous les capri- , ces impertinens de son imagination. Devroit- il être gouverné de la même maniéré qu’un gar- nement de dix-neuf ans, que le fouet a conduit ; de classe en classe, endurci dans les réprimandés & dans le châtiment, & qui fous la discipline la plus rude & la plus sorrouche a déjà achevé lès dix campagnes de Litérature. Le Lecteur dira fans doute qu’il n’ess pas raisonnable d’attendre du maigre solaire qu’on donne à ces sortes de gouverneurs , une attention exacte & suivie sur le différent tour d’esprit, & sur les différentes vues de chaque élève. J’en conviens, & l’on ne soumit son- j ger fans la plus grande indignation au prix, , dont on prétend acheter tous les avantages j qu’un jeune homme peut tirer des leçons | d’un homme savant & éclairé ; li l’on vou- loit bien étendre un peu cette récompense, non seulement on animeroit les soins de ces maîtres, mais on encouragerait d’habiles gens à se rendre propres à cette profession pénible, en rendant leurs lumières & leurs con- noissances plus génerales. Jusqu’ici on est bien éloigné d’entrer dans unè considération si naturelle ; chacun de nos jeunes gens les plus distinguez ne donne à son Gouverneur académique que la moitié des gages de son laquais. ce qui devrait faire rougir de honte toute la Nation, i quel fruit ne faut- il .pas attendre d’une Moderne, vr/è. lxxviii. igt d’une dépense fi prodigieuse ; elle feroît bien mal employée en vérité fi l’on n’en étoit dédommagé par les idées les plus justes & les plus nobles de la morale, par une connoissance bien digerée de l’Histoire, par un goût fin en matière de Bel-esprit, en un mot par tout ce qui peut rendre l’homme grand & heureux. Parlons sérieusement sur une matière fi mortifiante ; c’est une chose monstrueuse que des Personnes qui joignent une grande fortune à une illustre naissance soient plus inquiets fur la maniéré de dresser un chien, ou un cheval favoris,, que fur l’Education d’un fils qui doit hériter de leurs titres, & de leurs biens. Le second inconvénient de l 'Education Académique c’est la vénération pédantefque qu’on y nourrit dans les âmes pour le Grec, & pour le Latin; c’est par là qu’on force également toute la jeunesse à s’exercer fur ces Langues mortes, qu’elle aye clés talens ou non pour y faire des progrès. Qu’arrive-t’il ? Les jeunes gens qui n’ont ni goût ni inclination pour cette étude stérile en elle-même , s’adressent aux écoliers, qui brillent dans leur collège, & ils achetent d’eux tous les mots Grecs & Latins dont ils ont besoin pour satisfaire leurs maîtres inflexibles fur cet article. Mais voici un autre défaut encore plus terrible qu’on remarque dans l’Education que. nôtre jeunesse reçoit aux Universitez. Toute l’attention y roule sur ce qu’on appelle profonde érudit tion, & l’on y néglige avec un mépris général M z tous i8r Le Mentor tous les petits talens, qui doivent entrer dans le caractère d’un homme bien élevé. Cependant il y a peu de ces genies qui ont alsez de force pour parvenir à une habileté extraordinaire , & dans le cours de la vie , il y a peu d’occasions, où l’on ait besoin de ce genie transcendant étendu & enrichi des connois- sances les plus rares. Par conséquent les âmes communes, qui font le grand nombre , sont inttreíTées à se fournir de certaines perfections subalternes, qui font à la portée généralement de tout le monde, & qui peuvent être avantageuses dans presque toutes les circonstances de la vie. D’aiîleurs les Personnes, dont nous avons fur-tout besoin pour faire fortune, sont des gens dont la fortune eít déja faite, ce font des Grands, & l’on remarque que ces Grands ont reçu en général une éducation plus superficielle que ceux qui sont d’un rang inférieur. Le savoir vivre & les belles maniérés font le plus souvent tout leur mérité, & il est naturel qu’íls considèrent, & qu’ils protègent dans les autres les qualitez par lesquelles ils brillent eux- mêmes. Produire à leurs yeux le portrait de leur propre caractère , c’eít employer fur eux une flatterie aufli innocente qu’irrelìltibìe. Cependant certains fils chéris de nos doctes Meres, les Universitez , quoi qu’ils soient surs de ne pouvoir se pousser dans le monde, qu’en s’insinuant dans l’el'prit des grands Seigneurs, regardent avec dédain ces petitesses nécessaires, Moderne, tsìfi. LXXVIII. m res, & lorsqu’il s’agit de parler à leurs Protecteurs l’embarras de leur figure se répand sur leurs discours mêmes, & en cache juíqu’au sens commun. C’eít ainsi que par la feule inattention pour certains agrémens, un homme né pauvre se sert d’une méthode sure pour le rester toute sa vie. J’espère que les savants me pardonneront ce que je n’avance ici que pour leur rendre service, & nullement pour les offenièr. Je songe seulement à les avertir de ne point négliger certaines qualitez faciles à acquérir, & capables de devancer dans la recherche de la réputation, & de la fortune, le mérité le plus solide, les cônnoiísances les plus excellentes. Si la jeunesse des Universitez devoit être avancée dans le monde à proportion de leur savoir ; fi la richesse étoit afiurée aùx gens intelii- gens & la faveur aux personnes habiles , certainement il faudroit mépriser toute application qui n’a pas pour but un mérité réel. Mais nous devons être examinez par la multitude ignorante & peu sensée ; pourquoi ne pas avoir une complaisance innocente pour íòn goût peu judicieux ; íi elle préféré un brillant extérieur aux plus grandes qualitez du cœur & de l’esprit, nous n’en sommes pas responiàbles ; la sottise & l’infamie en est sur son compte. Plus un homme fait s’approprier de talens de disserens ordres, & plus il est en état de satisfaire toutes sortes de personnes, & c’est indubi- M 4 table- 184 Le Mentor tablement dans cette vue , que l’auteur d’un livre Italien intitulé le Courtizan , veut qu’un homme qui se deítine à la Cour , sache luter, voltiger, en un mot tous les exercices du corps, quelque bas, qu’ils parodient. C’eít très bien raisonner ; un jeun-bomme, qui a l’intention de íe rendre agréable aux yeux de tout le mon- í de, ne í'auroit mieux faire que de se procurer tous les agrémens imaginaires & réels qui ont de l’a relation avec tous les goûts diffe- rens. Ces Maximes font inconnues aux jeunes gens de nos Univerlìtez ; au lieu d’employer leur loisir à des amulemens qui les mettroient en état de brusquer la fortune : ils s’en fervent pour fe voir les uns autres dans certaines mations , ou ils boivent , four oublier leur fauvretè A four perdre le souvenir de leurs misères. Des personnes dont l’Education est lì imparfaite peuvent passer chez eux-mêmes & chez leurs semblables pour modestes dans leur conduite, parce qu’ils ne briguent point la gloire d’être familiers avec des gens de distinction ; mais il i est ailé de faire voir que cette modestie préten- ( due n’a pour source qu’une souveraine igno- j rance du savoir vivre, & qu’elle a l’air d’un vé- f ritable orgueil ; n’est-il pas constant qu’un homme qui se sentant incapable de paroitre devant ses supérieurs, fans les rebuter par des airs ridicules, se condamne a ne les pas approcher , est extérieurement dans la même situation qu’un Philosophe bourru, qui méprisé les per- Moderne, Bise. LXXViil. ,8? personnes du premier rang. Je dis plus ; cette timidité trop bien fondée devient peu à peu un orgueil véritable. On cherche dés raisons, pour rectifier le principe de cette conduite, qu’un manque de politesse rend nécessaire. On tache de l’attribuer à une noble fierté fondée fur un mérité fur de soi-même, & l'on «'accoutume à répandre un air de bassesse sui- le procédé de ceux qui font remper leur savoir devant la fortune des ignorans. II est évident néanmoins, que de raisonner ainsi c’est être dupe volontaire de l’amour propre, qui ne manque jamais de Sophismes pour changer la honte en gloire. Un savant qui fait sans crime la cour à un grand Seigneur ne se prête qu’à l’ordre établi dans la société; ce n’est point à une personne, c’est à une espèce de nécessité, qu’il se soumet, & qu’il rend hommage. Diogene interrogé par un railleur pourquoi les Philosophes couroient après les gens riches, & non pas les gens riches après les Philosophes, répondit a mon avis avec autant d’esprit que de b on sens ; c est que les crémiers connoistent leurs besoins , & que les derniers ignorent les leurs. II feroit certainement très difficile de prouver, qu’un homme de Cabinet ne doit point être, ce qu’on appelle un galant-homme,& cependant les Savants le sont austi peu, que si la chose étoit démontrée avec la derniere évidence ; de là vient qu’ils n’ont pas le moindre M ç com- »86 Le MENTOR commerce avec les gens de distinction, que lorsque ceux-ci ont un besoin absolu de leurs lumières ; Mais le savant a-t-il fait ce qu’on a volt exigé de lui, l’homme de qualité le çaye, & les voila quittes & dans le même éloignement qu’avant que l’ouvrage fut commandé ; Le payement vient d’effacer toute obligation ; mais l’habile homme, qui en rendant service daigne être aimable , oblige, quoiqu’il soit payé; ceux qui le payent de son travail relient toujours redevables a l’a- grément de ses maniérés, qu’ils récompen- ient avec plaisir de leur protection, & de leurs bienfaits. Le Caractère d’un Damoiseau est celui que les Citoyens de la république des Lettres aiment le plus a tourner en ridicule ; cependant quand nous voyons ensemble dans une assemblée le fat lettré & sans éducation , & le fat Idiot bien élevé nous voyons le plus souvent que les traits railleurs passent a côté de celui- ci pour tomber en foule fur l’autre. II n’y a lien là de surprenant ; plus de gens sont capables de juger de nos maniérés, que de notre conversation, & par conséquent une ligure platte & des airs gauches frappent & choquent plus généralement que de l’ignorance, des idées fausses, & des termes impropres. Si le savant daignoit avoir de la politesse & du savoir vivre , les Damoiseaux, les diseurs de rien, & les ignorants prélòmtueux, scroient fort mal a leur aize ; Us tireraient peu de secours Moderne, Bise. lxxviii. in/ P cours de leurs turlupinades & de leurs manie- k® res brûlantes, contre des gens qui fònderoient l u '® une noble confiance fur leur double mérité lî fruit de leur bon sens, & de leur heureux natu- à rel; De leur heureux naturel, dis-je, car c’eít à être naturellement farouche, que de ne fe pas * plier aux maniérés, de ceux qui font avec nous r® les membres d’une même'société; ce bon sens IiA & ce bon naturel se prestant des forces mutuelle les, dans un homme habile & sociable, le renia- droient le charme des compagnies , lise feroit pet- aimer en n’attaquant jamais personne ; il se fe- tuti roit respecter en se défendant à propos. Quelque profession qu’on veuille embrasser; soit que qu’on fè dessine aux affaires, soit qu’on se déifiai. ne aux plaisirs, il elt indubitable qu’il faut de k l’éducation pour exécuter agréablement i’un & k l’autre ces projets. Je le repete; ce sont notre :;i air & nos maniérés, qui dans les circonstances ;œ les plus communes de la vie previennent les lui. gens contre nous, ou en notre faveur ; le grand ii . savoir, le genie extraordinaire, n’ont que très Íj peu d’occaíìons de briller. 11 est déraisonnable ot par conséquent de se donner tout entier a des irt choses dont peu de gens sont capables de ju- ic. ger, & de négliger absolument ce qui est a la ;e, portée des esprits les plus communs, s A propos des Savants, voici la lettre d’une |o espèce d’Animal amphibie, qui joint a un fait voir fort problématique une politesse de fa il propre façon. rs Mon- Le Mentor ixz ..Monsieur, „ Je suis grand literateur ; je porte une Per- „ ruque du dernier blond & j’ai une grande „ quantité de livres très curieusement reliez, „ & dorez : j’excelle a parler comme on ne „ parle point, & toutes mes Phrazes ont un „ air de singularité, qui me plait infiniment; „ je rends visite aux gens de la prémière gran- „ deur, & pour vous donner une idée to- „ taie de mon mérité, j’ai un joli cabinet „ de coquilles. Cepandant toutes ces rares „ qualitez ne me défendent pas des insultes „ d’un de mes compagnons en savoir, qui „ me néglige de la maniéré la plus criante. „ Croiriez vous , Monsieur, que des gens „ d’une candeur averée m’ont asseuré , qu’il a „ eu la présomtion de passer par devant ma „ porte sans me venir rendre ses devoirs ; il „ me semble que ce n’est pas là une condui- „ te convenable au relpect que nous nous de- „ vons mutuellement nous autres Matadors „ des belles lettres, & je vous conjure d’être „ de mon sentiment. Je suis &c. DIS- Moderne , 1 Dise. LXXIX. 139 DISCOURS LXXIX. Gumei adsint, meritéeque expectent prasmia Palm*. Qtt'ih viennent tous ici, é> qu’ils attendent le prix de leur victoire. ’Est une maxime constante dans la Polfti- ' que qu’une Nation ne sauroit inventer trop d’honneurs pour récompenser les services signalez qu’on rend au public. Par là on excite une noble émulation, on encourage le mérité, & l’on inspire a tous les sujets une ambition utile, qui promet les plus grands avantages a toute la Société. Ce qu’il y a de remarquable c’est que moins ces honneurs coûtent au peuple, plus on les estime, & plus ils Contribuent a son bonheur. Les Romains avoient un grand nombre de ces récompenses glorieuses, qui fans enrichir les gens, qui s’en rendoient dignes, les distin- Ê u oient avantageusement de leurs concitoyens. ne guirlande faite d’une branche de Cnesne & le droit de la porter dans les fêtes, & dans les solemnitez publiques étoient la récompense de celui qui dans un combat avoit sauvé la vie a un de ses compatriotes. La couronne murale n’étoit pas d’un plus grand prix ; cependant un Soldat Romain ne balançoit pas à bazarder fa vie pour un don si glorieux, par le- i9« Le Mentor quel il croyoit suffisemment payées les entreprises les plus périlleuses, Pármi toutes ces récompenses brillantes qui n’exposent point à de grands frais celui qui les donne, je n’en trouve point de mieux imaginées que les titres, que le Roi de la Chine dispense à fes sujets qui se distinguent par leurs actions. A ce que rapporte Monsieur le Comte, on ne confère jamais ces titres qu’après la mort à ceux qui s’en font rendus dignes ; íì un Chinois s’est soutenu dans l'estime de son Monarque julqu’au trépas, il est nommé dans tous les actes publics, par le titre dont l’Empereur l’honnore, & fes En- fans prennent un rang conforme à la dignité, dont on vient d’annoblir les cendres de leur Pere ; cette sage institution tient toujours en haleine l’ambition des lujets ; elle les rend toujours vigilans, toûjours actifs , & toujours soumis à la volonté du Souverain. 11 n’y a point parmi nous des récompenses honorables, qui coûtent moins au Prince, & qui (oient plus chéries de ceux qui en jouissent que les médaillés, qu’on fait frapper à l’hon- neur d’un particulier. Mais il faut avouer que dans la maniéré moderne de célébrer une grande action par des médaillés, il y a certaines défectuolitez qui en diminuent le prix & qui ne le trouvoient point dans la méthode des Romains ; d’ordinaire on n’en frappe qu’une feule, pour en faire présent à celui ; dont elle célébré la gloire, & par là il est lui Moderne, Bise. LXXIX. 191 lui seul le dépositaire de sa réputation, & Phonneur qií’il reçoit de son Roi est renfermé dans des limites trop étroites ; il est possesseur d’une gloire inconnue à la plupart de ses compatriotes, & bien Ibuvent il n’y a que son épouse, ses Etssans, & quelques amis qui soient du secret. Les Romains s’y font pris de toute une autre maniéré ; leurs médaillés étoient leur monnoye courante, & lors qu’ils croyoient qu’une action méritoit un applaudissement général , ils en ornoient un très grand nombre de pièces de toutes sortes de métaux, telles que peuvent être nos guinées, nos shellings, & nos demi-sols, on les faisoit d’abord courir parmi le peuple comme de l’argent ordinaire, & c’est ainsi que chaque grande action se répandoit en peu de tems jusques aux frontières les plus reculées de l’Empire. Cette sage Nation avoit même tant de soin d’éter- niïèr par leurs médailles tous les évenemens dignes de mémoire, que lorsque quelques- unes étoient devenues rares, elles en faisoient írapper de nouvelles du même coin, long tems après la mort des Empereurs, ou d’autres personnes distinguées dont ces médailles illu- stroient les grandes actions. Pendant le dernier Ministère un de mes amis dressa un projet fur la maniéré de rendre les médailles utiles à la Nation, & probablement son plan auroit été exécuté si les Ministres n’avoient été accablé de trop d’au- tres lyr Le.Mentor tres affaires importantes. Comme l’inventeur a parlé de son projet à plusieurs personnes, qui joignent les plus grandes lumières à la plus haute naissance, on vient de résoudre, à ce qu’on m’assure, l’exécution de ce plan, & l'on va enrichir plusieurs Liards & demi fols des particularités glorieuses du Règne de sa Majesté; c'eft là un de ces arts convenables à la Paix, qui mérite bien d’étre cultivé, & qui ne lauroit qu’être d’une utilité considérable pour la postérité ; comme je fuis assez heureux pour posséder une copie du projet en question qui a été confié à feu M y lord le Grand Trésorier, je veux bien le communiquer au public. Je fuis bien persuadé, que ceux d’entre mes Lecteurs, qui ont quelque curiosité pour les belles choses, seront ravis de voir toutes les réflexions nécessaires fur une matière si étendue ramassées en si peu de paroles, & exprimées d’une maniéré lì claire & fi concise. Réflexions far les Médailles modernes. Les Anglois n’ont pas été aussi soigneux que d’autres Nations publics de conserver, par le moyen des médailles, la mémoire de leurs grandes actions & des événemens considérables, qui les ont le plus intéressez. Ils n’en ont fait que fur un nombre de sujets trop limité ; leurs dévifes & leurs inscriptions ne lbnt pas assez fortes & assez pleiner de sens. & leurs Moderne, Dise. lxxix. iy; & leurs médailles fur chaque occasion font en trop petit nombre, pour être répandues parmi le peuple, & pour aller jufqu’à la Postérité, d’une maniéré un peu génerale» Les François nous ont surpassé à cet égard, & par Rétablissement de leur Académie Royale d’inscriptions & des Médailles, ils ont toute l’Hilloire de Louis le Grand dans une fuite régulière de Médailles. 11s ont manqué ausil bien que les An- glois, en ce quïls en ont frappé un trop petit nombre de chaque espèce ; D’ailleurs ils n’en ont guères lait que du métail le plus précieux, ce qui naturellement doit faire périr chaque coin en très peu de siècles ; Déja on n’en trouve que dans les Cabinets de quelque curieux. Les Romains fe font servis de la feule méthode de répandre, & de conserver leurs médailles, en les destinant à faire leur Monnoye courante. Chez eux tout ce qui arrivoit de glorieux #- ou d’utile, dans la guerre, ou dans la paix, fourniífoit des sujets aux médailles ; c’est par elles qu’ils faifoient passer à la postérité, une expédition militaire, une victoire, un Triomphe, une solennité Religieuse, une taxe abolie, une Libéralité faite au peuple, l’Elévatiûn d’un temple nouveau, un port de mer rétabli, un grand chemin nouveau. La plus grande variété de sujets & d'inscriptions fe voit fur leur monnoye de cuiras II. N vre j / Le Mentor vre ; on trouve sur ce métail tous les mêmes coins dont ils ont orné leurs pièces d’or & d’argent, outre un grand nombre d’autres qu’ils ont mieux aimé coníierà l’airain seul. Par ce moyen leurs médailles parvenoient en moins de rien dans les endroits les plus éloignez de leur empire ; elles étoient possédées par les pauvres, auffi-bien que par les riches, & elles ne couraient pas risque d’être fondues pour le prix de leur matière. DISCOURS LXXX. - - Miscrum est post omnia perdere Naulutn. J U V E N. U est triste âe faire m malheureux voyage , A i'en regretter encore les fraix. LETTRE. Monsieur, N oncle m’ayant laissé la somme de mil- le livres sterling, je me crus, avec ce secours, fait exprès pour taire donner dans mes filets quelque riche veuve, & je mépri- lài tout autre moyen de faire fortune ; lans perdre du tems, je m’adreílài d’abord à une Dame qui avoir enterré Ion Epoux il n’y avoit qu’unç semaine, & il ne me lut pas difficile de Moderne. Bise. lxxx. 19s de lier commerce avec elle, par la médiation de quelques-unes de mes Parentes, qui étoient ses intimes amies; elles me servirent si bien, qu’elle consentit à me voir, dans le tems même que son affliction éloignoit de chez elle tout homme excepté son avocat, qui eít un petit bon homme déja ridé, fans gras de jambe , & qui plus eít, marié ; ainsi je n’avois pas la moindre raison de le craindre. Dans la premiere visite que je lui rendis, elle se laissa échapper dans la conversation, qu’elle avoit eu toujours beaucoup de goût pour les teints pales, & qu’elle les préferoit à tous les autres fur le vilage d’un homme auílì - bien que fur celui d’une femme. Vous sevrez, Monsieur, que j’ai le visage blanc comme lait, sans le moindre mélange de quelque autre couleur ; jugez lì cette déclaration de la belle anima mes espérances ; & si j’étois homme à négliger les secours, les plus propres à relever ma pâleur naturelle. Dès que je fus sorti de chez ma maîtresse je courus chez un Perruquier, où je me fournis, pour la somme de trente guinées, d’une très longue perruque blanche comme la neige, & le jour après j’eus l’honneur de voir ma veuve avec ce surcroit de fadeur méritoire. Tout en caulant avec moi de choses & d’autres elle laissa tomber un petit mot touchant une tabatière d’Agathe; auíli-tôt j’en eus une, persuadé que je ne devois rien négliger de tout ce qut étoit capable d’augmenter son goût pour moi ; de pareils N 1 inli- ry6 L E M E N T O R insinuations m’équipèrent par force d’une veste de Brocard, d’un nœud d’épée magnifique, d’une paire de gands à franges d’or, & d’une jolie bague à Diamans ; mais soit caprice, soit envie d’éprouver ma complaisance, la belle fe montroit toujours fort indifférente le lendemain pour ce qu’elle avoit paru chérir le jour auparavant, de maniéré que dans ì’efpace de íìx mois j’ai été forcé de changer juíqu’à douze fois d’ajuítemens. Pendant tout ce tems-là, je n’eus pas une feule fois occa- iion de lui faire voir mes intentions d’uné maniéré directe, & il n’y eut que mes maniérés soumises, & ma complaisance pour la moindre apparence de ses désirs , qui déclarèrent ma tendresse ; je ne laissois pas d’être fort content de mes progrès ; il m’étoit permis de vivre très familièrement avec son bichon, & quelquefois j’ai badiné avec lui pendant une grosse heure, fans m’attirer la moindre gron- derie de la part de la Dame. J’en ai reçu encore d’autres faveurs, qui bien apréciées valent bien ensemble à mon avis une promesse de mariage dans les formes. Quand par hazard elle laissoit tomber son éventail, je le ramassons toujours, & elle le recevoit de ma main avec un petit souris le plus obligeant du monde ; d’ailleurs je lui ai rempli son pot à thé plus de cent fois, & j’en ai été récompensé par en boire quelques tasses, où elle mettoit du sucre, & qu’elle me donnoit elle-méme de fa belle main blanche ; voilà Moderne, Bìsc. LXXX. 197 voilà où nous en avons été elle & moi ; di- tes-moi après cela, fi elle n’est pas obligée en conscience de m’épouser; j’ai oublié encore de vous dire, que pendant tout le tems qu’a duré cette intrigue, j’ai eu une chaise à porteurs que je payois par semaine, afin de ne paroitre jamais devant elle qu’avec toute la propreté requiíè, ce qui augmente beaucoup l’obligation, ou la Dame eít de ne prendre jamais d’autre époux que moi. Pour ne vous pas importuner par une trop longue Epitre, je vous dirai, que dans une seule année, j’ai dépensé pour l’amour de la belle, tout l’Héritage de mon oncle, ayant employé mes dernieres cinquante livres à un habit magnifique, que j’ai fait faire exprès, pour demander ma Maîtresse à elle-méme dans les formes. Vous ne devineriez jamais quelle fut fa réponse. La voici ; Mélos, Monsieur, je suis promise à un autre 3 je ne me suis jamais imaginée, que vous cujjtez une pareille intention , & j’ai cru que vous veniez ici simplement, parce que vous étiez bien aise d’ê- tre avec Mesdames vos cousines. Mettez-VOUS k ma place, Monsieur, cela ne s’appelle-t’il pas se moquer insolemment d’un honnête homme ; je le lui dis bien auíli, mais c’étoient autant de paroles perdues ; heureux fi j’en étois quitte pour des paroles, dont la perte se répare facilement ; mais j’en fuis pour mes mille livres sterling, fans qu’il me reste la moindre esperance de retrouver jamais une N 3 sem- 198 Le Mentor semblable ressource ; donnez - moi un bon conseil, vous qui êtes un homme íì sage, & dites moi, li en portant mes plaintes, telles que vous venez de les voir, devant des juges intégres & éclat rez, je ne pourrois pas f.ire condamner ma perfide veuve à payer tous les fraix qu’elle m'a obligé de faire ; vos salutaires avis fur ce sujet obligeront infiniment votre très-humble admirateur. Simon D o u c e t. Avant que d’être en état de donner unê réponse positive à Mr. Doucet, il seroit nécessaire d’examiner deux Points très délicats, i. jufqu’où doivent aller les maniérés gracieuses d une Dame, pour qu’on puiíl'e dire avec raison qu’elle encourage un amant, qui a pour elle des intentions sérieuses. 2. quelle doit être la nature & le nombre des faveurs d’une Dame, pour que toute la somme en monte jufqu’à la valeur d’une promesse de ma- riage ? L’Éximen de chacun de ces articles demande plus de loiíìr, que je n’en ai à présent ; & je suis forcé de prier M. Doucet de ne pas trouver mauvais que je renvoyé cette difcuílìon à une autrefois ; je voudrois bien auíli qu’il eut la bonté de me dire, s’il eít sûr d’un avocat assez charitable pour le servir gratis. Les Procès coûtent beaucoup, & selon son propre aveu, il ne lui reste pas une obole. Pour le consoler pourtant de mon mieux, je Moderne. Ttisc. l:XXX. 199 je l’infornierai de la maniéré dont se conduiiit en pareil cas un jeune Gentilhomme qui vécut , & fit l’amour fous le Règne ga’ant de Charles second. II avoit fait sa cour pendant long-tems à une riche Veuve, & il avoit employé pour gagner ses bonnes grâces toute a dextérité, & tous les foins d’un amant habile , & fort amoureux de la fortune. Mais voyant à la fin après douze mois de foins, de fatigues, & de dépenses, que le succès étoit fort éloigné de répondre à son attente, il résolut de sauver du moins fa bourse du naufrage général de ses espérances, dont la principale avoit eu pour objet le coffre-fort de la veuve. Pour réuífir dans ce dessein il alla lui même présenter à la. belle un compte de tous les frais de son amour, compte fort détaillé, & où il n’avoit oublié aucun article. Elle fut si charmée de ce trait de plaisanterie & des maniérés naturelles du Cavalier, qu’elle lui envoya une belle bourse avec quinze cens guinées. II ne balança point à les prendre , & il fut faire de cette somme un usage íì adroit & fi heureux, que dans moins d’un an il fe vit possesseur d’u- ne Epouse plus opulente, que celle, qu’il avoit manquée. Je me souviens parfaitement bien de chaque article d’un compte fi particulier, mais j’ai oublié les differentes fòmmes où ils montoient. Voici ces articles. Pour des Perruques carrées surnuméraires. N 4 Pour 2oo Le Mentor Pour des Musiciens employez en diverses sérénades. Pour du papier dorée & de la cire parfumée. Pour une rame de Chansons & d’Elegies, achetée en disserens teins de M. Sonnet , à un écu la feuille. Pour plusieurs livres de cerises de la pré» mière saison. Item pour divers paniers remplis de belles pèches. Pour trois Crocheteurs à mes gages destinez à m’informer de tous les mouvemens de Madame... Le premier étoit en sentinelle près de fa porte, le second près de son écurie, & le troisième veilloit sur les actions de M. Da- ment mon rival. Pour une recrue de deux autres Crocheteurs plantez vis-à vis de fa porte pendant tout le mois de Mai, mois le plus scabreux de l’année. Pour cinq diseurs de bonne avanture, à qui j’ai donné pension durant tout l’Hiver dernier. Pour mettre dans mes intérêts Jean Trot l'on Laquais, & Mademoiselle finette compagne inséparable de ladite Dame. I Pour une lame Saxonne achetée exprès dans le dessein d’appeller M. Dameret en duel Acheté pour Mademoiselle Lisette, fille de chambre de Madame... un Eventail des Indes, une douzaine de paires de gands blancs, une piècç Moderne. Bise. LXXXI. a©» pièce de dentelle de Flandre. A quoi il faut joindre quinze guinées en argent lec données à ladite suivante. Donné à sa coëfeuse , & à sa couturière pour des services secrets. Pour la perte de mon tems. DISCOURS LXXXI. In sefe redit, VIR G. Tout ce qu'il dit aboutit à lui-ttiêitte , L E prémier qui se hazarda à travailler à l’instruction du public dans des feuilles volantes lut M. Bicìgrjajf d’illuítre mémoire, mon proche parent, nous avons fumé force pipes ensemble , & il avoit tant d’amitié pour moi, qu’il me laissa à son décès une écritoire d’argent, une paire de Lunettes, & la lampe dont il se servoit dans ses doctes veilles. Ce venerable Auteur fut remplacé par un de ses Parens extrêmement remarquable par la brièveté de son visage, & de ses discours. Pendant deux années entieres ce bel-efprit Tac> turne garda le silence, & communiqua ses pensées au public avec beaucoup de succès & aveç un applaudissement général. Comme j’ai l’honneur d’appartenir à ces Messieurs de fort près, j’ai trouvé à propos de succéder à leurs travaux & à leur gloire, me N ; Hat-- toi Le Mentor flattant d’ètre duement qualifié pour bien remplir un pareil emploi. On a observé que c’est un penchant particulier de toutes les différentes branches de notre famille d’aimer extrêmement à donner de bons conseils; il est vrai qu’on a remarqué en même tems, que plu- lieurs d’entre nous étoient plus portez à les donner qu’a les recevoir. Quoi qu’il en soit, je ne saurois réfléchir fans une satisfaction orgueilleuse fur le peu de réuífite, que toutes les feuilles volantes de cette nature ont eu jufqu’ici entre les mains de tous ceux, qui ne sont pas de notre race. Je croi ne point exagerer, quand j’aífure que plus de cent Auteurs ont échoué en voulant elfayer d’écrire dans notre genre, quoi qu’ils fissent figure parmi les plus illustres écrivains de toute la Nation, & qu’ils eussent réussi dans quelques ouvrages de longue haleine. II est arrivé, je ne fai -comment, qu’ils n’ont jamais pu attrapper le véritable goût de nos productions , & qu’après un petit nombre d’elsais in- fortunez ils ont été obligez de renoncer à leur entreprise. Leur malheur me rappelle dans l’esprit un conte que ni’a fait depuis peu un goguenard de mes amis, qui joue parfaitement bien du violon. Sa servante trouvant cet instrument fur la table de son Maître, persuadée qu’il y avoit de la musique là dedans, & qu’il ne s’agissoit que de savoir Pen tirer, passa Par- chet à différentes reprises fur toutes les parties de chaque corde, fans réuíïir à dénicher cette Musi- Moderne, Bise. lXXXL 10; Musique ; mon ami la trouva dans cette occupation ; eh que faites vous la mon enfant ? lui dit- il ; helas, Monsieur, répondit-elle, je cherche vos jolis airs dans votre violon, & quelque chose que je saisie je ne saurois trouver Pendroit où ils sont. Quoiqu’il n’y ait qu’un autheur de notre famille , qui ait les épaules assez fortes pour soutenir tout le fardeau d’un pareil travail, il elt certain pourtant qu’il y en a aílez d’autres dans le Royaume , qui ont la force nécessaire pour s’acquiter de notre emploi de tems en tenis. (Pess là un essay de genie auquel j’ai invité beaucoup d’apprentifs autheurs, qui par là m'ont procuré du profit, en s’acquerant de la réputation. Ma feuille volante est dans la République des Lettres une espèce d'arc d’UlijJè, ou tout homme d’esprit & de savoir peut venir éprouver ses forces. (Pess une pierre de touche, qui peut faire connoitre aux personnes trop modestes, pour se faire imprimer avant que d’étre furs de leurs talents , si leur tour d’esprit & leurs lumières «'accordent au goût du public. II me semble que c’ess là un grand avantage pour des gens judicieux qui fe défient toujours de la bonne opinion, qu’ils ontd’eux-mêmes, tant que le public n’y a pas mis le sceau de son approbation ; y en appelle au peuple ; difòît un excellent Dramatique de l’Antiquité; quand des gens du rnetier, ou d’autres prétendus beaux-esprits, s’avisoient de disputer avec lui, î©4 Le Mentor sur la régularité de ses pièces. Ce grand homme avoit raison ; c’est une consolation fort mince pour un autheur, que la persuasion ou il est d’avoir suivi scrupuleusement les règles, lorsqu’il est le seul admirateur, qu’il a au monde. En vérité dans un cas si mort'fiant, la modestie la plus ordinaire devroit engager un pauvre autheur a soupçonner son propre jugement de partialité, & à croire, qu’il n’a pas trop bien appliqué les règles, dont il fait tant de cas. Le public a toujours grand foin d’être quitte avec un autheur, qui n’a pas assez de considération pour lui; le mépris est bientôt réciproque ; je me ris de tous ceux , qui se rient de moi , difoit un ancien Cynique ; Cela étant , lui répondit un Philosophe, vous êtes íhomme d'Athènes , qui se divertisse le mieux. Puisqu’il faut donc respecter le goût dii Lecteur, rien n’est plus utile que mon ouvrage , qui donne aux plumes timorées occasion facile de sonder le goût du public avant que de s’y exposer ; je regarde ma feuille volante comme une espèce de pepi- niere d’autheurs, & je ne doute point, que ceux qui ont poussé ici quelques belles branches , ne portent un jour des flœurs, & des fruits dans un terrain plus étendu & plus régulier. Après avoir rendu justice de cette manie- Moderne, Bise. LXXXI. -o; re à ceux qui m’ont donné quelque secours, il me doit être permis de demander une feule grâce au Lecteur benevole , c’est que s’il trouve dans quelques-uns de mes discours quelque chose de plat & de trop commun, ce qui n’arrivera pas souvent à ce que j’espère, il ait la bonté de croire , que ce n’est pas moi, qui en fuis l’Auteur. Je ne íai comment je m’y fuis pris, pour m’engager à l’exemple de mes Prédécesseurs dans un discours, qui roule presqu’entiere- jnent sur moi-même. Mais puilque c’est une affaire faite , il ne vaut pas la peine d’entamer une autre matière, & j’ai envie de emplir ce qui me reste de vuide dans mon cahier, d’affaires qui concernent mon propre individu, & Messieurs mes Corref- pondans. Je les avertis ici que j’ai résolu d’ériger un Lion, à Limitation de ceux de Venise, que j’ai décrit autrefois, & par la gueule defquels passent tous les avis secrets qu’on donne à cette sage République ; le jour que j’ai fixé , pour une solennité si mémorable , est le vingtième du mois courant ; ce noble animal ouvrira une gueule des plus larges afin de recevoir fans peine tout ce que mes Correípondans voudront me communiquer par ce canal, & je promets d’avoir un égard particulier pour tout ce qui parviendra jusques à moi, par cette route. Sous ledit Lion, il y aura une boëte, qui fera le io 6 Le Mentor le réservoir de tous les avis 'qu’on voudra me donner ; j’en garderai la Clef moi-mê- me fans permettre qu’elle forte jamais de mes mains. C'elì moi qui digérerai, pour le bien du public, tout ce que mon Lion aura ava, lé. Je croi que le Lecteur l’attendra avec impatience , mais il faut du tems pour le mettre dans un certain état de perfection, fur-tout puisque Partisan m’a promis d’en faire un chef-d’œuvre, & d’imprimer fur son visage toute la Majesté, qui convient au Roi des bêtes. 11 fera exposé aux yeux du public dans le Cassé de M. Button, qui aura toutes les instructions nécessaires pour enseigner aux jeunes Auteurs le moyen, d’y glisser leurs ouvrages d’une maniéré auíli sure , que sécrété. DIS- Moderne, Dise, lxxxil ï©7 DISCOURS LXXXIL Justum & tenacem propofiti virum Non civium ardor prava jubentium Non vultus instantis Tyranni Mente quatit solida , neque Auster Lux inquieti turbidus Aariœ, Non fulminantis magna Jovis manus : Si fractus illabatur orbis, lmpavidum sérient ruina;. 17» grand cœur amoureux de Pexa&e justice Soutient sa noble fermeté Contre un peuple fougueux par la brigue emporté ; Il brave d’un Tyran P orgueilleuse malice Qui P entoure fans fruit des horreurs du fuplice, Du Crime seul il est épouventé} En vain la foudre sg P orage Attaquent ses vertus appuis de son courage : C y est en lui qu’est le fond de fa tranquilité, De P univers croulant la chute épouventable ícurroit Penvelopper paisible , inébranlable, I L n’y a point de vertu auíli réellement grande, & aussi approchante des perfections divines , que la 'justice. La plupart des autres vertus ne font propres qu’aux Etres créez, mais la justice est par excellence la vertu de Dieu, & c’est Dieu seul qui puisse lexercer dans toute son étendue. La toute - puissance & une science sans bornes font absolument nécessaires pour porter la justice à fa plus haute per- ao8 Lï MeNïOí perfection ; II faut des lumières infinies pour découvrir pleinement le bien & le mal réel qu’il y a dans les pensées, dans les paroles, & dans les actions ; il faut pouvoir tout, pour proportionner à chaque dégré de vertu ou de vice, le degré convenable de récompense & de punition. Si la justice parfaite est un attribut particulier de la Divinité, la justice qui approche autant de cette perfection que la foíblesse humaine le permet, est la plus grande qualité de l’homine, & le comblée de fa gloire. Une personne familiarisée avec cette excellente vertu , s’il tient en main les rênes d’un Etat, est la plus noble image de son créateur, par l’ex- actitude rigoureuse avec laquelle il punit les coupables, & récompense les gens de bien. En déracinant le crime, il détourne les juge- mens de Dieu de deslus un peuple impie , fur lequel ils étoient prêts à tomber ; c’est là une vérité que nôtre Caton , objet de mon admiration continuelle, exprime d’une maniéré bien forte & bien digne de son caractère. Quand les juges pieux à leur devoir fideUes Accablent fous leurs coups les tètes criminelles, Les Dieux font satisfaits ($' d sarment kursmains Du tonnerre tout prêt à frapper les humains. Dès qu’une fois un Peuple perd le respect qu’il doit à la justice, dès qu’il fe désaccoutume de la considérer comme sainte & inviolable, Moderne. Dise. lxxxii. zss ble, dès qu’il tache de décrediter ou d’effrayer ceux, à qui on en a confié la dispensation. Dès que les juges s’ouvrent à des impressions étrangères aux Loix ; & que l’Equité n’est plus chez eux le seul poids des causes, on peut dire hardiment que c’en est fait de cette Nation, & qu’elle travaille à hâter fa propre ruine. Rien de plus utile par conséquent, qu’une Loi qu’on a faite de nos jours, qui soutient les juges dans leur dignité tant qu’ils fe conduisent bien, & qui les rend indépendans de tous ceux, qui dans des tems malheureux pourroient troubler le cours de la justice, par leur influence fur ses ministres. J’ose avancer hardiment, que le Personnage extraordinaire, qui possède à présent la plus haute charge de judicature, au- roit été toujours le même, fans l’appui de cette Loi salutaire ; mais c’est pourtant une douce satisfaction pour les honnêtes gens, qui voyent le plus grand ornement de la robbe dans le poste qui lui convient le mieux , d’être furs, que ses intérêts ne souffriront jamais rien, de Inexactitude impartiale dont il administre la justice, & qui lui attire l’admiration de tout le Royaume. Des personnes comme lui devroient être considérées comme envoyées du ciel pour le bien de Nations entieres ; il faudroit déja pendant leur vie leur rendre ces honneurs, qu’après leuc mort on ne refuse jamais à leur mémoire. Je ne vois jamais fans la joye la plus vive la E rémière place d’un Tribunal rempli par un omme intégré, & inflexible, qui en exécutant Tme IL O les aie L « Mentor les Loix de fa Patrie résiste à la crainte, à la haine, aux sollicitations, & à la pitié même. Toute passion, qui entre dans la décision d’un juge, doit y laisser nécessairement quelque teinture d’injustice. Cette vertu écarte l’esprit de parti, Pamitié, & les biens les plus respectables du sang. Aussi la peint-on aveugle, pour nous faire comprendre que son attention doit être uniquement fixée sur l’équité, sans permettre que des objets étrangers lui donnent le moindre préjugé, & même la moindre distraction. je finirai ce discours par une Histoire Persane, qui a une rélatíon très naturelle avec mon sujet. Si le public est de mon goût, elle ne sauroit que lui faire beaucoup de plaisir. Certain Sultan étant campé dans les pleines d’Avala, un Officier distingué de Parmée entra par force dans la maison d’un Païsan, & trouvant sa femme jolie, il le chassa, pour lui faire avec plus de liberté Passront le plus sensible ; le lendemain le pauvre homme en porta ses plaintes à PEmpereur, & lui demanda satisfaction, lans pouvoir indiquer le coupable. Le Monarque irrité d’une pareille violence , lui dit, qu’apparemment le Criminel rendroit une seconde visite à son Epouse , & qu’en ce cas il n’avoit qu’à venir l’en informer sans le moindre délai. La chose arriva comme le Sultan Pavoit prévue ; trois jours après l’Officier entra de nouveau dans la maiion du Laboureur, & l’en chassa comme la prémière fois ; le malheureux époux ne perdit point de tems ; il vo- sir Moderne, Bise. LXXXII. la vers la tente Impériale, & instruisit son prince de la réitération du crime. Là-dessus l’Etn- pereur prit la noble résolution d’aller en personne examiner le fait, & suivi de ses gardes il arriva à la Cabane duPaïsan environ à minuit. Comme tous ceux , qui l’accompagnoient avoient dans leurs mains des flambeaux allumez, il leur ordonna de les éteindre, d’entrer dans la maison, de saisir le coupable, & de le mettre à mort. Dans l’instant ces ordres furent exécutez ; le Cadavre fut porté hors de la Hute & placé aux pieds de PEmpereur, qui le vouloit ainsi. Ayant commandé alors qu’on rallumât les torches, & qu’on se plaçât en cercle autour du mort, il se mit à le considérer attentivement ; après quoi la satisfaction peinte fur le visage, il se prosterna, & resta long-tems dans l’attitude d’un homme, qui prie avec ferveur. A peine se fut-il relevé, qu’il ordonna au Païsan de lui apporter tous les alimens qu’il avoit dans la maison ; il fut obéï , & mangea avec un très grand appétit des mets grossiers, que le bon-homme avoit mis fur l’herbe devant lui. Le Païsan voyant le Monarque en bonne-humeur eut la hardiesse de lui demander la raison de toute la conduite qu’il avoit tenue dans cette occasion. Pourquoi, Seigneur, luidit-il, as tu ordonné d’éteindre les flambeaux , avant que de faire punir le Criminel ? Pourquoi, dès qu’ils ont été rallumez, as-tu examiné le Cadavre avec une si grande attention? Pourquoi t’es-tu mis en prières ? & pourquoi O - enfin, 2i2 Le Mentor enfin, m’as-tu commandé de t’apporter ces mets, dont tu parois manger à présent avec tant de plaiíir? Le Sultan Voulant bien satisfaire à la curiosité de son hôte lui répondit ainsi. Lorsque tu m’eus instruit de l’assront, qu’on venoit de te faire, je trouvai tant d’énor- mité dans ce crime, que je m’imaginai que le coupable devoit être un de mes fils ; quel autre, me dis-je à moi-même, auroit osé porter l’insolence jusqu’à un tel excès ? c’est pour cette raison que je fis éteindre les flambeaux, afin que des traits chéris ne me portassent point à sacrifier la justice à l’amour paternel. Quand à la lumière des flambeaux rallumez j’ai découvert que le Criminel n’étoit pas mon fils , j’en ai senti une joye inexprimable, & je me suis mis à genoux pour en rendre grâces à Dieu ; fi je mange avec tant d’avidité des mets, dont tu me régalés, ne t’en étonne point ; sache, que les inquiétudes, qui ont déchiré mon ame, depuis le moment que tu m’as porté tes plaintes , m’ont empêché de prendre la moindre nourriture jusques à cet instant, où je vois tant de troubles calmez par une joye si peu attendue. DIS- MODERNE, Dise. LXXXIII. II? DISCOURS LXXXIII. Hoc vos precipue, Niveae, decet ; hoc ubi vidi Oscula fere humero, qua patet usque libet. C est vous > Beautez blondes , c 1 est vous , qui uvez fur tout bonne grâce à vous découvrir la gorge , st) les épaules , quand je les vois dans cet état , je brûle eTenvie de les couvrir toutes entieres de mes baisers. IIL y a une certaine partie de rajustement -à d’une femme, lequel on appelle un tour de gorge ; Ce n'est qu’une petite bande de Mousseline , qui attachée au haut du corps de jupe serpente autour de la gorge & des Epaules, dont elle couvre de cette maniéré une grande partie : j’ai trouvé à propos d’en faire cette description, parce qu’il y a grande apparence , que fans cela on oublieroit bientôt ce que c’étoit autrefois qu’un tour de gorge : Nos Dames l'ont exilé de la mode ; Elles ont mis bas cette feuille du figuier, afin d’expofer a nos yeux, dans fa nudité primitive, cette touchante enfieure que leur pudeur deroboit autrefois a nos regards. C’est a elles a savoir quel est le but de cette conduite. Peut-être ne me serois-je pas apperceu de cette nouvelle décoration, lì l’autre jour, étant allé voir Myladi Lizard, je n’avois fixé les yeux O 3 iur si4 Le Mentor sur le visage d’une aimable Dame , qui eít de ses viíites ordinaires ; du visage de cette Belle , mes yeux descendirent par hazard jusques a fa Gorge, ou je découvris des beau- tez, que je n’avois jamais aperceues auparavant , & je ne say pas ou mes yeux ne seroient pas allez en suivant toujours la même route, iì je ne les avois pas rappeliez au plûtôt. La Dame ne put bas s’empêcher de rougir, en remarquant qu’elìe avoit placé fa Gorge dans un jour trop beau, même pour un homme de mon âge, & de mon Caractère ; & moi je fus tenté plus d’une fois de couvrir de ma main un objet si propre a donner de la tentation. Quand nous jettons les yeux fur les portraits de nos ayeules contemporaines de la Reine Eii- zabeth, Nous les voyons couvertes de leurs habits, jusqu’aux poignets, & jufqu’au menton ; échantillons, qu’elles nous donnoient de leur beauté. Dans le siècle suivant leur Postérité femelle trouva a propos de donner un peu plus d’air a leurs charmes. Ces belles commencèrent par retrousser leurs manches jut quts au coude, & l'unique foin de nous donner de nouvelles lumières fur leurs appas les fit braver la délicatesse de leur sexe , en exposant leurs bras aux injures de Pair. Elles furent récompensées de cette fermeté Heroique, de beaux bras découverts saisirent mainte proye, qui leur auroit échappé, si leur blancheur & leur embonpoint étoient demeurez invisibles. M O D E B N E, Bise. LXXXIIl. £t) Environ le même tems les Dames s’étant apperçues que la gorge proprement ainfi dite étoit une partie très modeíte du corps humain, trouvèrent bon de délivrer la leur,du joug, fous lequel elle avoit long-tems gémi. C’étoit un cercle monstrueux de toile empesée, ou la lìmplicité de leurs Meres l’avoit emprisonnée pendant pluiìeurs siècles. Dans la fuite des tems, a mesure que les siècles se sont polis, les habits ont baissé, & quand nous parlons a présent d’une belle gorge, nous renfermons dans ce terme un bon nombre de parties voisines ; le tour de gorge mis a l’écart a encore considérablement étendu le sens de cette expression, & la gorge d’une femme bien mise comprend du moins la moitié de son corps depuis la tête jusqu’à la ceinture. Puisque la gorge de nos Dames s’aggrandit ainsi de jour, en jour, & qu’elie a la mine de n’en pas rester la encore, je souhaiterois qu’elles voulussent bien nous dire une fois pour toutes , julqu’ou elles ont intention de l’étendre, & si elles ont déja déterminé son non f lus ultra. Ce n’est pas la proprement mon affaire, ce qu’elles appellent leur gorge n’est pour moi qu’un buste d’albâtre, & je puis considérer un sein de nêge avec un cœur de glace ; mais les Belles devroient savoir que tous les hommes ne sont pas des Mentors. Tous les spectateurs de ces beaux objets ne sont pas O 4 suffi- srS Le Mentor 'es ans & par la à des charmes fi sé- suffisamtnent fortifiez par Philosophie pour réfiíter ducteurs. Les yeux d’un jeune-homme font vifs & pénétrants, vrais furets, son imagination fait en peu de tems, bien du chemin, & ses paífions font d’ordinaire très mal disciplinées. Ces véritez incontestables me font trembler pour une femme de qualité, qui s’ex- pofe fans façon aux regards effrontez du plus vil Petit-maitre, dont l’infolence ne réside pas dans les yeux seuls ; Comment peut-elle s’ima- giner, que son rang la mettra a l’abri d’une insulte, quand elle s’efforce elle-même a irriter des désirs, qui doivent mener la le plus naturellement du monde. J’ai déja remarqué qu’auffitôt que le beau- sexe s’est débaraífé du tour de gorge, toute la race des Petits-maitres a donné une nouvelle détermination aux mouvemens de ses yeux, qui laissent la les visages des Dames, pour fe fixer impudemment fur leur sein ; j'en rougis souvent pour elles ; si elles vouloient bien m’en croire , elles rompraient le cours à cette familiarité des yeux mâles avec leur gorge ; elles reprendraient la petite bande de mousseline, qu’elles ont quittée fans réflexion, & elles tacheraient d’imiter l’innocence de notre Mere Eve, plûtôt que fa nudité. Ce qui nie surprend, & me mortifie le plus dans cette affaire, c’est que les introdu&ricet principales de cette nouvelle mode, font des femmes mariées ; il m’est impossible de deviner Moderne. Vise. lxxxïïï. si? vìner quel peut être leur dessein ; on n’étale plus les marchandises, qui font déja vendues, & l’on ôte le piège, dès que l’oileau eiì pris. Cette particularité me rappelle dans Pefprit une des Loix de Lycurgue ; comme ce grand Législateur savoit que la richesse, & la force d’un Etat coníìstoit dans le nombre des sujets, il ne négligea rien, pour porter les hommes au mariage ; dans cette vue, il préferivit aux jeu- nés filles de Sparte un certain habillement dégagé, qui par quelques ouvertures découvroit aux spectateurs la beauté de certaines parties du corps ; le sage Philosophe voulut que cette tentation inspirât aux jeunes gens un désir ardent de posséder, ce qu’ils admiraient, & qu’ils ne pouvoient s’approprier que par le rrioyen de PHymenée, Mais dès que ces belles avoient trouvé un Epoux, il ne leur étoit plus permis de faire autant de Tantales de ceux qui les regardoient, & elles étoient obligées de fermer leurs habits avec tout le foin imaginable ; La beauté de leur corps étoit parvenue à son but, & par conséquent elle n’avoit plus rien à démêler avec la curiosité du public. Je finirai ce discours fur le tour de gorge par une réflexion morale, que je ne cesserai jamais d’imprimer dans l’esprit des Dames, qui me font !a grâce de me lire ; rien ne prête plus de charmes à la beauté des Dames, qu’une modestie aisée & naturelle. C’eít une maxime établie par Ovide même, ce grand maître dans Part O s d’ai- *i8 L( Mentor d’aimer, & de se rendre aimable ; il observe que Venus ne plaît jamais tant que quand elle paroit de profil aux yeux de ses admirateurs. 11 est probable, que ce qui lui a fait venir cette pensée, est la statue de cette Déesse, qu’on appelle à présent la Venus des Mé- dicis, qui est précisément dans cette attitude, & qui couvre fa gorge d’une de ses mains. C’est là à mon avis une des grandes marques de l’habilete du peintre : une jeune fille tire plus d’appas de son air modeste, que de la sieur de sa jeunesse même ; La modestie fait la dignité des femmes mariées, & elle réhabilité en quelque forte la veuve dans tous les droits de la virginité. DISCOURS LXXXIV. Tros, Tjrriusye, nullo discrimine habetur. Les hommes de toutes les Nations ont chez moi les mêmes prérogatives. TJUisque c’est aujourd’hui le grand jour d’A- ctions de grâces pour la paix, je communiquerai à mes Lecteurs deux Lettres, qui n’existeroient pas si la guerre avoit été continuée. Elles font écrites par un Cavalier, qui s’est servi de cette occasion, pour faire un tour en France, & qui dans plusieurs Lettres a donné à ses amis un détail exact de ce qu’ii y a Moderne. Bise. lxxxiv. 21- y a rencontré de plus rémarquable. Les suivantes m’ont été données avec la permission de les rendre publiques, & en le faisant je crois obliger mes compatriotes ; Monsieur, Depuis que j’ai eu l’avantage de vous voir j’ai eu autant de mauvaises avantures , .qu’un Chevalier errant. Je fuis tombé dans la Mer à Calais, & pendant mon voyage parterre, je n’ai trouvé que des chevaux de poste bien mois, & des Lits bien durs, fans compter d’au- tres désastres : ■ Quorum animas mem'misfe horret , luauque re« fiugìt. Désastres que mon ame abhorre , Et dont le souvenir me sait trembler encore ; Mon séjour à Paris m’a d’abord fait tout autant de peine que ce voyage malencontreux ; Je n’y voyois pas un seul visagb , & je n 5 y «ntendois aucune expression, qui fussent de ma connoissance, de maniéré que toute ma compagnie confistoit en tableaux, & en statues. J’étois charmé de leur beauté extraordinaire, mais ce qui m’y plait le plus, c’est que leurs attitudes forment un langage que j’entens, & qu’ils ont une excellente qualité -rs Le Mentor très rare dans ce Pais, c’est qu’ils ne font point babillards. Après avoir été quelque tems à Paris j’ai fait le tour de toutes les maisons Royales, & je puis dire, que c’eít là la partie la plus charmante de ma vie ; je n’aurois jamais cru que l’art fut capable de produire tant de scènes variées, & qu’un aulfi grand nombre de beautez recherchées pût sortir de Pimagina- tion humaine. On voit dans tous ces diffé- rens lieux, tout ce qu’on peut attendre d’un Prince, qui applanit les montagnes , qui détourne le cours des rivières, qui dans un seul jour produit une forêt, & qui simplement, pour augmenter la beauté d’une vue, fait naître dans un endroit un Bourg ou une Ville. Rien n’est plus surprenant que de voir sous combien de formes Peau badine pour taire plaisir à ce grand Monarque. Elle s’élève en Pyramides, en arcs de triomphe , & en /eu d’artitìce ; elle descend en glaces de miroir, & en brouillards, & elle est assez ingénieuse pour vous compter les fables d’Esope. Tout bon Poète, que vous soyez, je vous défie de peindre de plus beaux passages, que ceux qui environnent ces différens palais, ou de bâtir dans votre belle imagination un Château aprochant de celui de Versailles ; je vous avoue pourtant que je fuis d’un goût assez singulier, pour préférer Fontainebleau, à toutes ces autres merveilles. 11 est situé au milieu de rochers & de bois, qui varient à Pin- Moderne. Dise. LXXXiv . ut fini la beauté sauvage de ses vues ; le Roi s’est prêté à la nature de ce lieu, & il n’y a fait valoir qu’autant d’art, qu’il en falloit pour la regler lans la détruire, & même fans trop la changer. Les Cascades semblent se faire jour par force à travers les fentes des Rochers, qui font tout couverts de mousse, & qui semblent être entassez les uns sur les autres par un 13 m- pie caprice du hazard. On volt encore une certaine rusticité artificielle dans les canaux, dans les prairies, & dans les allées, qui accompagnent les autres charmes de cet agréable séjour. Le jardin est magnifique sans trop mettre l’art à découvert ; au lieu d’un mur, il est borné vers le bas, par une barricade naturelle de Rocaille, qui frappe l’oeuil de la maniéré la plus agréable. Pour moi, je trouve dans cet amas irrégulier de pierres quelque chose de plus charmant, que dans les statues, & j’aime mieux voir une riviere serpentant par les forêts, & par les prairies, que contrainte à se masquer de mille différentes maniérés, comme on le volt à Versailles; II faut avouer pourtant que c’est quelque chose d’ex- traordinairement beau que la Galerie, qu’il y a dans ce Palais. Tous les goûts de l’univers y trouvent des agrémens, qui leur font convenables ; La vanité des uns y trouve tout un côté couvert de glaces de miroirs, la curiosité des autres rencontre du côté opposé la vue du plus magnifique jardin de l’Univers ; & ce qui doit char- 42 1 L E M E N T O » charmer tout le monde, on trouve au dessus ^ de fa tête l’Histoire de Louis XIV. jusques à r la paix de Rylwyk parfaitement bien peint ' par Mr. le Brun. Vous voyez par cette da. < te, Monsieur, que fa Majesté a encore par de- ^ vers lui assez d’autres grandes actions, pour c en embellir une seconde Galerie plus étendue, u que celle-ci; Le Peintre a représenté le Roi b très Chrétien fous la figure d’un Jupiter, qui d répand ses foudres, & ses carreaux de tout P coté, & qui effraye les Divinitez du Danube, tl & du Rhin, qu’on voit étonnées & atterrées P un peu au dessus de la Corniche. <1 Ce qui ajoute un nouvel agrément à tous ]' ces spectacles, c’eít l’obligeante civilité, avec laquelle on en procure la jouissance aux étrangers ; si les François ne nous surpassent pas dans toutes les branches de shumanité ; il faut convenir du moins, qu’ils nous font préférables pour ce qui regarde les marques extérieures de cette vertu ; à cet égard & à plusieurs autres, nptre Nation peut être plus feu- f fée que la Françoise, mais il eit fur que celle- 1 ci est plus aimable, & plus heureuse ; les vieillards fur tout font ici les gens de l’univers, dont le commerce est le plus agréable ; à soixante & dix ans, ils ont autant de feu & de vivacité, qu’iî est possible d’en supposer aux hommes, qui ont précédé le déluge ; cette imagination impétueuse, & cettelégèreté d’elprit, qui rendent les jeunes François presque insupportables, évaporées & modérées par les i Moderne. Bise. lxxxiv. -rZ îcs ans, produisent dans les gens d’âge le caractère du monde le plus aile & le plus divertissant. D’ailieurs le babil, qui elt ici le défaut National, a quelque choie de naturel & de gracieux, quand il est soutenu par des cheveux gris, qui lui donnent pour ainsi dire un droit de bourgeoisie. Mais à propos du babil François, il est tems de finir ma lettre de peur que vous ne me croïez déja infecté, par ce vice contagieux ; si vous êjes dans cette opinion désavantageuse pour moi, je vous prie de considérer, qu’un voyageur peut en quelque forte usurper les droits d’un vieillard. Je fuis &c. Blois le 17. de Mai. SECONDE LETTRE. Monsieur, Je me trouve dans une Ville d’où je ne saurois vous mander des nouvelles fort importantes ; je ne m’y occupe qu’à apprendre la langue & étudier le caractère de la Nation, que je crois pouvoir mieux développer ici, qu’à la Cour, ou dans les grandes villes, ou l’artitìce , & le déguisement sont plus en vogue. Après avoir vu, comme je vous ai dit, Monsieur, toutes les Maisons Royales, je me fuis amuse à parcourir une grande partie de la Province, & je puis vous dire, que je n’aurois ja- nyis 224 LE MENTOR mais cru, que dans un même pais on put trouver d’un côté tant de magnificence, & de l’autre tant de pauvreté, L imagination a de la peine à concevoir la pompe, qui environne tout ce qui a relation avec le Roi, mais c’eít cette même pompe, qui est la cause que la moitié des sujets est dans la disette. II est certain pourtant, que c’est ici le peuple de l’univers le plus heureux ; Grâces à son temperamment & au Climat, il jouit d’u- ne gayeté constante, que la Liberté, & Pabon- dance ne sauroient donner à des Nations d’un moins heureux naturel. Le besoin ne sau- roit attrister ces gens - ci, & il n’est pas au pouvoir du plus rude esclavage de les abattre. On voit par-tout la joye compagne fidelle de la pauvreté ; tout 1& monde rit, chante, & meurt de faim. Leur conversation généralement parlant est agréable ; si quelqu’un d’en- tre eux a de l’esprit, ou du bon sens, il Pétale d’abord ; on n’a garde ici d’enterrer ses talens. Dans un premier entretien un François est tout ce qu’il peut être ; il a d’abord avec vous toute la familiarité, & toute la liberté , qu’un long commerce, ou beaucoup de vin peuvent arracher à un Anglois ; les femmes paraissent nées ici avec Part de se présenter dans le jour qui leur est le plus avantageux, leur air vif, & badin les farde ; elles lavent ménager à d’assez laids visages les grâces les plus touchantes, & se donner un re- Moderne, Bise. LXXXV. Lr; gard & des attitudes que le plus habile peintre auroit de la peine à attrapper. Permettez-moi, Monsieur, de finir ma lettre, par une observation que j’ai eu le loisir de faire pendant mes voyages ; il y a du mérite chez tous les peuples, mais ce mérite, qui doit .être par tout essentiellement le même, est varié par les maniérés, & par les differens temperammens. C’est une pauvreté de prétendre que ce mérite s’offre dans tous les Païs fous une même forme. II faut par conséquent accorder la plus haute estiM à tout homme, qui possède le plus de vertus familières à fa Nation, & qui a la plus petite dose des vices favoris de ses compatriotes. A ce compte là, quand je vois un Anglois, qui porte le bon-fens au plus haut point, fans la moindre teinture de la ratte, je ne puis qu’ad- mirer son caractère, & me dire, Monsieur, Votre très-humble, &c. DISCOURS LXXXV. . . - . Natos ad flumina pritnum Deferimus, fevoque gelu duramus & undis. VIR G» Noiis prions sabord nos Enfans noHveaux-nez Tome II. P à sr6 Le Mentor aux rivières K mus les endurcissons en les plongeant dans íeau la plus froide. J E me fais une occupation continuelle de chercher dans mon esprit quelque chose qui puiííè contribuer au bonheur de mes chers C ompatriotes. Comme la saison, où nous sommes, les a mis la plupart en habits d’Eté, j’ai porté mes pensées fur un sujet qui concerne tous ceux, qui ne sont pas insensibles au chaud & au froid ; sujet par conséquent d’une utilité trê génerale. 11 n’y a rien dans toute la nature de plus inconstant, que le Climat de la Grande Bretagne, si vous en excepté l’humeur des ha bilans ; souvent dans un même jour nous faisons la revue de toutes les saisons de Tannée ; j’ai tremblé de froid dans les jours Caniculaires, & au milieu de Janvier j’ai été obligé de quitter ma camisole: il m’eít arrivé de me coucher en Aout, & de me lever en Décembre ; pîufieurs fois PEté m’a trouvé en drap de Berry; & l’Hyver en Camelot. Je me souviens d’un plaisant corps connu sous le nom de faiseur de Postures, qui du lems de Charles second faisoit enrager tous les tailleurs de la ville. Souvent il faisoit venir un de ces Messieurs, pour lui commander un habit, & il se plaisoit à paroitre devant lui avec une énorme Elévation iur une de ses épaules ; Lors qu’on lui apportoit Thabit en question, la colins étoit changée de place, & brilloit dans Moderne, Bise. LXXXV. 227 dans toute son étendue sur l’épaule opposée ; Le Tailleur ne manquoit point de croire de bonne foi, qu’il s’étoit trompé, de demander pardon de sa méprise, & ds courir au plus vite chez lui pour réparer fa faute ; mais quand il vouloit eísaïer ce malheureux habit pour la seconde fois, il trouvoit à notre homme les Epaules aussi plattes qu’il étoit possible, & une taille faite à peindre, excepté une petite boise au beau milieu du dos; En un mot, cette humeur ambulante faifoit perdre l’efprit à tous ceux qui fe mêloient d’habiller une figure íì sujette aux plus bizarres changemens. Que mon Lecteur en fasse ì’application s’il lui plait, à un tailleur assez hardi pour entreprendre de faire un habit propre à une des faisons de notre climat Anglois. Cette inconstance de notre air m’a fait faire les réflexions suivantes. íl feroitbon de faire enforte, que notre corps ne fût pas trop tendre pour notre Climat, & de l’endurcir assez pour pouvoir soutenir un degré de froid plus grand, que celui que nous pouvons avoir à craindre dans le tems le plus rude. Inexpérience fait voir que la coutume peut donner au corps humain une trempe capable de résister au plus grand froid, auffi- bien qu’au plus grand chaud, & généralement à toutes les différentes constitutions de l’air. Les habitans de la nouvelle Zemble vont tout nuds fans fe plaindre du froid, qui leur est familier, & les Armées des peuples P 2 Sep- 228 Le Mentor Septentrionaux restent en Campagne pendant tout PHiver. Les plus délicates d’entre nos Dames Angloises exposent à Pair, en tout tems, leurs bras, & leur gorge, ce que nos hommes, faute d’y être accoutumez , ne sau- roient faire sans attraper quelque rhume. Pour quoi par une coutume pareille tout le corps ne pourroit-il pas parvenir au même degré de dureté. Un Scythe, à qui on demandoit comment il étoit poíïible, que ses compatriotes allassent nuds dans un Pais st excessivement froid, répondit: c'est que tout notre corps est visage j il avoit raison, & le fameux Mr. Lock conseille aux Peres & aux Meres de faire laver tous les matins les pieds de leurs enfans avec de Peau froide ; conseil qui prolongeroit la vie d’un grand nombre de personnes, si on vouloit bien le suivre. Je suis très persuadé que des bains froids seroient quelque chose d’excellent si Pon s’en fer volt dans la premiere jeunesse ; c’est par là qu’on rendroit l'on corps à l’épreuve des injures de Pair, & que tous les hommes devien- droient des espèces d’Achilles. La fable nous dit que ce Héros encore Enfant fut plongé par fa Mere dans le Styx, & que par cette immersion il devint invulnérable par tout le corps, excepté le talon, par où Thé- tis Pavoit tenu, dans le tems qu’clle procuroit cet avantage au reste de ses membres; que íait-on íi cette fiction Poétique prise au rabais ne signifie pas, qu’elle avoit endurci le corps Moderne, Dise. lxxxv. 22» de son fils en le plongeant dans de l’eau froide ; quoi qu’il en soit, nous employons pour conserver nôtre santé, une méthode bien éloignée de celle-là; nous travaillons continuellement à nous délicater par de grands feux, & par des habits bien chauds ; l’air dans nos ap- partemens a d’ordinaire deux ou trois dégrez de chaleur de plus, que Pair que l’on respire dans la rue ; & c’est là la source inépuisable de fluxions, & de Rhumatismes. Craflus est un vieux Léthargique malade de Profession depuis vingt ans. Pendant tout ce te m s là il n’a été habillé que de Frise de la même couleur, & de la même pièce ; II s’i- magine qu’il trouveroit fa mort dans toute autre étoffe, & quoique son avarice lui conseille de porter ses habits, jusqu’à ce qu’ils montrent la corde, il n’ose pas le faire dc peur de s’en- rhumer : il ne sauroit non plus vivre fans son habit de frise, que sans fa peau ; on pourroit même l’appeller fa peau extérieure. Quelle différence entre ce pauvre vieillard, & moi ; C’est la marque distinctive de toute notre famille, d’être dur & robuste, & de défier la glace, le froid, & tout ce que Pair engendre de pernicieux pour les autres corps humains. Mon Grand-Pere a vécu jusqu’à l’âge de cent ans, fans avoir jamais toussé, & nous savons par une tradition domestique, que mon Bisaïeul âgé de quatre - vingts ans marchoit dans les rues nud tête, & la poitrine découverte ; Pour P 3 moi, r;o Le Mentor moi, j’ai été, dans mon enfance, saucé tant de fois dans l’eau froide depuis la tète jufqu’aux pieds, que je mets le mauvais tems a pis faire , & que je puis passer pour le plus dur de toute notre famille ; je me coniidere comme une pièce d’acíer de la meilleure trempe, & je puis dire avec le scythe, dont j’ai parle, que tout mon corps est visage. DISCOURS L X X X VI. Dum fiammas Jovis, & íònitus imitatur Olympi. Tendant qtiil imite les flammes de Jupiter , A les Eclats du Tonnerre. I L y a du plaisir à considérer le grand nombre de Phénomènes de la Nature, qui ont été imitez par l’art humain ; Le Tonnerre est devenu une drogue fort commune parmi les Chimistes, on achete des éclairs à la livre, & une poignée de Phosphore contient une grande étendue de flammes, qui badinent autour d’un objet fans le consumer : certains ouvrages hydrauliques imitent la pluie en perfection, & j’ai appris, que des virtuost François firent tomber, il y a quelques années, de la neige artificielle pendant plus d’une grosse heure, pour amuser Louis le Grand. Je fuis engagé dans cette réflexion, par Je merveilleux feu d’artifice, qu’on nous a donné Moderne. Bise. LXXXVI. a?i né la nuit passée, sur notre belle riviere : nous y avons vu une espèce de firmament tout rempli d’un grand nombre de comètes, & d'au- tres Meteores : rien ne pouvoit être plus étonnant que ces colonnes de flammes , ces épais nuages de fumée, cette prodigieuse quantité d’étoiles qui se mêloient avec le désordre le plus agréable ; ces fusées, qui finissoient en autant de constellations, & qui répandoient dans flair des pluies de lumière : parmi tant de choses extraordinaires rien n’étoit plus admirable que Alngenieur lui-même, qui exécutoit Ion projet avec ordre , & avec tranquiisité, quoiqu’il fût tellement couvert de feu & de fumée , qu’on auroit dit qu’il n’y avost qu’un Salamandre , qui pût soutenir une pareille situation. Fendant tout le spectacle j’étois accompagné de deux ou trois Beaux-esprits de ma connoií- sance. Celui qui brilloit le plus parmi eux étoit un Critique de Profession , c'est-à-dire un homme, qui passe légèrement fur ce que les choses ont de beau, pour ne penser qu’à ce qu’elles ont de défectueux. 11 se mit d’abord a exercer son aimable & utile talent sur les objets, qui frappoient nos yeux ; j’aíme assez, dit-il, ce Chyfre enflammé ; je trouve que le feu est la matière du monde la plus propre a écrire, & il n’y a point de caractère plus lisible, que celui, qui sert de lumière a lui-même; Pour les Vertus Cardinales, que nous voyons là, je vous avoue que je ne P 4 les m y UHl 23* Lï Mentor les voudrois pas composées d’une matière fi combustible; on auroit pu, íì vous voulez, donner un glaive flamboyant à la justice, & faire jetter feu & ftame à la valeur : mais il est ridicule de voir sortir cet élement terrible du sein de la chasteté, & de la tempérance. Nôtre Critique voyant que ia sévérité d’une censu- e íi déplacée, nous arrachoit de grands éclats de rire, ne la pouffa pas plus loin ; & il aima mieux nous entretenir de plusieurs plans de feux d’artifice, inventez par lui-même, dont quelques-uns étoient passables, & dont les autres valoient très peu de chose. Ce que nous trouvâmes le meilleur dans son discours, c’est qu’il donna occasion à un autre de mes amis de nous parler d’un feu d’artitìce décrit par Strada , & exécuté par les ordres d’un Prince d’ítalie , qui en vouloit regaler fa maîtresse. On voyoit au milieu d’un grand lac une montagne flottante qui avoit au sommet une crevasse fort spacieuse, afln de mieux représenter le fameux Mont iEthna , dont elle devoit jouer le Polie. Dès qu’on eut donné le signa), il commença à sortir de cette ouverture un nuage de feu & de fumée mêlé de morceaux de rocaille ; quelque teins après on entendit sortir des entrailles de cette machine d’horribles mugissements, & l’on vit toute la montagne fe fendre en deux & découvrir du côté exposé a la vue du Prince & de sa Cour une grande Caverne qui représentoit la Forge de Vulcain, & dans Moderne. Dise. LXXXVI. s;; dans laquelle on démêloit, a travers la flamme, de grandes masses de toutes sortes de mé- tail. Une Colonne d’un feu bleuâtre se levoit continuellement de cette forge, ou Vulcain s’occupoit avec ses Ciclopes a former des Carreaux de foudre pour le Maître des Dieux. Ces armes redoutables de Jupiter se levoient, de tems en tems, de PEclume, & fortoient de la Caverne avec une rapidité & un bruit terribles. Venus toute environnée du feu le plus lumineux & le plus brillant fe tenoit a côté de son époux environnée d’une nombreuse troupe de Cupidons qui faifoient voler de tous cotez des flèches enflammées ; devant elle on voyoit un autel tout couvert de coeurs brûlants,victimes toûjours agréables a cette déesse. J’ai oublié plusieurs autres particularitez également curieuses d’une machine lì heureusement inventée; mais ce que j’en ai retenu suffit, pour faire voir qu’on peut placer dans un feu d’artifice une fable, ou une allégorie suivie, capables de donner une beauté accessoire a des objets lì merveilleux par eux mêmes. II m’arrive rarement de considérer des choses extraordinaires fans en tirer des réflexions propres a me rendre meilleur : toute la nuit passée je n’ai pas pu m’empêcher de ruminer dans mon lit fur le beau spectacle que je venois de voir, & de réfléchir fur la petitesse de l’art humain le plus extraordinaire, quand on le met en parallèle avec les desseins de la Providence; en suivant cette idée je me mis a considérer une P s co- ah Li Mentor comète, comme une fusée tirée d’une main toute puissante. Plusieurs de mes Lecteurs se souviennent d’avoir vu un de ces Phénomènes effrayants l’an 1680. s’ils ne font pas Mathématiciens , ils seront surpris d’apprendre qu’elle avoit plus de rapidité qu’un boulet de Canon, & que la queue de feu qu’elle trainoit après elle occupoit une espace de plus de vingt & íix millions de lieues : le moyen de considérer fans une espèce de sainte horreur des corps d’un volume íì prodigieux, qui parcourent l’univers avec une rapidité íì inconcevable, & qui ne laissent pas de demeurer conttamment dans la ligne dans laquelle la toute-puissance a borné leur carrière ; où est l’imagination , qui puisse concilier une régularité íì exacte, avec ce mouvement furieux ; qui paroit menacer l’univers d’un embrasement général ? De quelle e éten- due cet Univers ne doit-il pas être, pour ouvrir à des corps íi vastes des routes suffisantes lans en íòutrir le moindre désordre ? De quel Spectacle ne sont pas frappez certains Etres, devant qui se déployé tout le Théâtre de la Nature, & qui voyent des millions de pareils Phénomènes traverser, par des courses réglées, les abîmes de l’air ! Peut-être qu’un jour nous aurons la vue assez forte pour percer une perspective st magnifique, & l’esprit assez éclairé, pour démêler les dinerents usages de ces parties con- íìderables du monde ; en attendant un changement si heureux dans nos organes & dans nos lumières, ces sublimes objets peuvent accoutumer Moderne, Dise. LXXXVL sz; à mer notre imagination, aux plus hautes idées, ìÎì d’un pouvoir & d’une sagesse fans bornes ; ils « peuvent nous enseigner à former des pensées »>> humblement justes de nous mêmes, & de tou* tl tes les viles productions de l’invention hu- o«, rnaine. ii Voici encore une Lettre du Cavalier An- à glois, qui voyage en France. 6 W Blois le 20. de Mai N. Stile. e l- Monsieur, sìì œ Vôtre obligeante Lettre m’a fait un plaih'r 1 sensible ; c’eít tout l’Anglois, qu’on m’a parlé ou depuis plusieurs mois, que je fuis forcé à confira derer Pabfcnce de mes compatriotes comme to une espèce de bonheur ; Je puis appliquer à la mi situation, où me met l’envie d’apprendre le íiE François, ce Vers qu’Ovide met dans la bonis che de Narcisse, Œ W Votum in Amante novum ! Veìlem quod amatm É- abejset. * N Je cherche à ni’éloigner de ce que je chéris. p (í: C’est là une des plus fortes raisons, qui m’ont » fait quitter Paris & la Cour que je fuis pourtant y charmé d’avoir vus, parce qu’il eít difficile de g voir ailleurs, tant de beaux lieux , L tant de L grands perfonages. A Versailles fur tout on m i ne 2?6 LE MENTOR ne sauroit guerres entendre un nom qui ne vous rappelle dans l’elprit quelque gazette, ni voir un homme qui ne se soit signalé dans quelque bataille. On est tenté de se croire dans quelque Palais enchanté d’un Roman, tant on y rencontre de Héros, & tant les jardins , les eaux, & les statues ont l’air d’être l’ouvrage de quelque enchanteur. Je luis honteux, au reste, den’avoirpas encore fait de plus grands progrès dans la Langue Françoise ; quand on l’apprend fur les Lieux mêmes, il faut avouer qu’on trouve tout le secours imaginable pour y réussir, puisque on y est toujours environné du peuple du monde le plus familier & le plus grand parleur. Toutes les compagnies font ici extraordinairement brûlantes , & l'on crie ici plus fort en déjeunant, que vous autres à Londres, quand minuit vous surprend encore à table. Autant que j’en puis juger, après avoir étudié de mon mieux les deux Nations, il y a plus de gayeté dans une conversation Françoise, & dans une Angloise il y a plus d’esprit ; chez vous on raille plus finement, mais ici on rit de meilleur cœur ; à mesure que j’avance dans le François, je trouve cette langue extrêmement propre pour le babil; on diroit presque qu’on l’a appauvrie exprès, afin de rendre les circonlocutions nécessaires, & d’obliger les gens à dire peu de chose en beaucoup de paroles. Ce qui caractérisé un étranger, c’est de répondre à une question, tout court, ouï ou non j car vous saurez Moderne, vise- lxxxvi. rez que de ces deux Monosyllabes les François savent faire des Pensées. Ils ont un assortiment de certaines Phrazes cerémonielles, dont tout le monde va le fournir au même Magasin, & les complimens les plus gracieux, descendent par une cascade continuelle des gens du premier rang, jusques à la Populace. Rien de plus ordinaire que d’entendre un artisan, qui prie son voisin d?avoir la bonté de lui dire quelle heure il ejl , ou deux Savetiers, qui protes, tent qu’ils font charmez d’avoir t honneur de se voir P un Vautre. Le Païs, où je me trouve, frappe les yeux dans cette saison par des agrémens qui passent l’imagination. Tout est gai, tout est riant ; les oiseaux mêmes, à l’exemple des hommes, me paroissent de meilleure humeur, que ceux qui égayent nos bocages en Angleterre, & je fuis sûr qu’en France l’année devance la nôtre moins par le nouveau stile, que par les productions de la Nature. Je puis dire à présent qu’une fois de ma vie j’ai passé le mois de Mars , fans être dérangé par les vents, & TA vril fans être arrosé par les pluies. Je fuis &c. DIS- Le Mentor *38 DISCOURS LXXXVII. Quod neque in Armeniis Tygres fecere Latebris, Perdere nec fœtus aufa Leœna suas ; At tenerœ faciunt, sed non impune Puellœ, Stepe suos utero quse necat, ipía périt. De jeunes filles osent commettre un crime inconnu aux Tygrejjès , & aux Lionnes j elles font périr leur fruit : mats ce forfait entraîne souvent fa propre punition i elles je tuent elles-mêmes , en faisant mourir r ouvrage de leur amour déréglé. E tout le spectacle que nous avons admi- 1 J ré le jour $ Actions de grâces rien ne m’a frappé plus vivement que ces deux filles de jeunes enfants des deux sexes rangées dans une de nos plus grandes rues : cette troupe nom- breuíè & innocente, qui portoit la livrée de la charité publique, étoit un objet également agréable aux yeux de Dieu & des hommes ; eìle exprimoit infiniment mieux la joye & la réconnoissance de la Nation, que tout ce qu’on auroit pu imiter de la magnificence pompeuse, que les Romains étaloient autrefois dans leurs Triomphes. Quel charme n’é- toit-ce pas de voir ces orphelins, que leur âge préserve encore de la corruption du siècle, former un seul Chœur, & réunir d’un air dévot leurs voix enfantines dans un Hymne rempli de piété ; le moyen de n'avoir pas le cœur Moderne, Bise. LXXXVIl. 239 inondé des sentimens d’humanité les plus vifs en voyant le foin & la tendresse Paternelle briller dans les yeux des différents Maîtres, qu’on voyait rangez parmi cet aimable petit peuple confié a leur conduite ! Je fuis mortifié que fa Majesté n’aìt pas vu cette multitude d’objets si propres à exciter cette compassion charitable , dont elle aime a t' donner des marques a tous ceux, qui en ont P besoin ; On lui en aura fans doute tracé le ta- p bleau , & je ne doute point, qu’elle ne leur «fc fasse sentir les effets de fa bonté royale. Une charité un peu forte employée a ì’éducation de ce grand nombre de ses jeunes sujets feroit Imi quelque chose d’infiniment plus méritoire, que T mille pensions considérables prodiguées à des si gens de Distinction. ìe J’ai toujours considéré l’Etablissement cha- m ritable de plusieurs Ecoles, qu’on a fait de- ieì puis quelques années par tout le Royaume, en e faveur des pauvres, comme la principale gloi- œ re de ce siècle, & comme le plus sûr moyen Si de tirer la Nation de l’abime des moeurs déprave vées, ou elle a été plongée par la coutume, & s par la mode. k Cet établissement si digne d’une Nation Chrétienne nous promet une race d’honnêtes í gens, & de gens de bien; du moins verra- I t-on dans la génération future peu de person- |;n nés qui ne sachent lire & écrire, & qui dès :: leur enfance ne fe soient familiarisées avec a. les principes de la Religion. Rien de plus mi-. : lç *40 L.e Mentor le par conséquent» que de contribuer autant qu’il eit possible à l’exécution d’un projet si salutaire. La plupart de nos gens de qualité ont fait le jour d’a&ions de grâces une espèce de Procession, au milieu des deux files de ces Elèves de la charité publique, il faut efperer, qu’ils ne les auront pas seulement regardées comme un agréable spectacle, mais qu’ils auront encore formé la résolution de les soutenir & d’en augmenter le nombre par leur bien, & par leur crédit. Pour moi je ne considéré pas du même oeuil que les autres hommes les victoires étonnantes dont la providence a favorisé nos armes dans la derniere guerre : nôtre valeur, & l’ha- bileté de nos généraux y font entrez fans doute ; mais j'ose attribuer la plupart de ces grands succès, dont nous venons de témoigner à Dieu notre réconnoissance, à la charitéNa- tionale qui a éclaté depuis peu d’une maniéré fi brillante: j’ofe trouver en partie la cause de tant de bénédictions signalées dans cette troupe innocente, qui dans ce jour folem- nel a excité dans nos âmes de si tendres émotions. Après avoir rendu justice à la charité de mes compatriotes , ils me permettront bien de leur parler d’une branche de ce devoir que nous avons négligée julqu’ici, & qui mérite d’autant plus notre attention, qu’elie porte des fruits très précieux chez plusieurs peuples voisins. 11 Moderne, Bise. LXXXVII. 141 11 s’agit da foin charitable qu’il faudroit avoir de la subsistance de certains Enfants malheureux ouvrages d’un amour illégitime ? & qui fans un pareil foin font livrez a la Barbarie de leurs Meres dénaturées. On ne fauroit songer sans horreur a un si funeste sujet ; quel nombre prodigieux d’Enfants ne reçoit pas continuellement la mort par la main même des autheurs de leur vie, que la Honte, ou la disette, empêche de les élever ! A peine y a t-il parmi nous une feule séance de juges ou l’on ne condamne pas a mort quelqu’une de ces malheureuses Meres. Combien d’autres de ces Monstres d’inhumanité n’y s-t-il pas, qui échappent a la sévérité des Loix, ou parce que leur crime est entièrement caché, parce qu’on est obligé de les relâcher , faute de preuves suffisantes ! Je passe encore fous siieru ce celles, qui par une conduite contraire a la nature s’oppofent, pour ainsi dire, aux intentions de la providence , en détruisant leur fruit avant que de le mettre au monde. Elles font aussi coupables , que les premières, quoique punies avec moins de rigueur ; mais il n’est pas question ici de Pénormité inexprimable de leur crime; je ne le considéré , que par rapport au tort qu’il fait à la société ; II la prive d’un nombre considérable de fes membres ; & par conséquent, pour le prévenir, un peuple doit employer toute Ion attention, & toute fa prudence. j’ai déja dit, que ce qui arrache d’ordínaire Terne II. Q. Une 24* Le Mentor une action fi horrible à la tendresse maternelle de ces abominables femmes, c’est la crainte de Tinfamie , ou l’impollìbilité où elles se trouvent d’élever ceux à qui elles ont donné le jour. Qu’on tarisse les deux sources de ce cri- ì me ; bientôt ce crime cessera , & l’on n’en entendra plus parler ; c’est ainsi qu’on prévient ce malheur dans d’autres Païs, comme j’en fuis informé par ceux qui ont vu les grandes Villes de l’Europe. On trouve à Paris, à Madrid, à Lisbonne, à Rome, certains Hôpitaux, dans les murailles extérieures defquels font placées certaines machines semblables à de grandes Lanternes ; elles ont une petite porte du côté de la rue , & à côté d’elles on trouve une son- í nette. C’est dans cette Lanterne qu’on pose l’Enfant, & en la tournant on la tait entrer I dans l’Hôpital, par une ouverture qu’il y a 1 dans la muraille ; on sonne ensuite, & l’on se retire ; là dessus une personne payée exprès, pour s’acquiter de cet emploi , vient prendre l’Enfant, fans se mettre en peine d’où il peut venir. En le plaçant dans cette machine on y joint d’ordinaire un billet, où l’on déclare s’il est batilé, ou s’il faut le batiler encore ; de quel nom on souhaite qu’il soit appellé, & par quelles marques il pourra être reconnu un jour. Souvent même il arrive, qu’on s’explique dans ce billet fur la maniéré dont on vou- droit bien, que l’Enfant fut élevé, & qu’on le retire Moderne. Bise. LXXXVII. 24, retire de l’Hôpital, après y avoir été quelques années. Quelques fois un Pere reconnoit solennellement un tel Enfant pour son fils, & le déclare héritier de biens considérables. De cette maniéré plusieurs sujets, qui au- roient péri comme avortons, ou qui mourant d’une mort violante auroient attiré un trépas semblable à leurs Parens criminels, font dérobez à cette cruelle deítinée, & deviennent par une bonne éducation capables d’ètre membres utiles de la Société. Je croi que c’eít là une matière, qui mérité les réflexions les plus sérieuses, & que mes Lecteurs ne trouveront point mauvais, que je la leur ai mise devant les yeux. DISCOURS LXXXVII I. Quod latet arcana, non enerrabile, fibra. Pers. U est impossible de pénétrer dant les cachettes da coeur humain. D Ans le tems , que je cherchois dequoi régaler aujourd’hui mes Lecteurs, j’ai receu la Lettre suivante, qui me paroit un régal plus agréable, que tout ce que j’aurois pus leur donner ; C’eít tout ce qu’ils auront pour a présent, & je les prie de se jetter dessus fans façon. »4» Le M e n t o h P : Monsieur, í vi b( Vos deux Parents & Prédécesseurs d’immor- k telle mémoire étoient fort fameux pour leurs ! M songes, & pour leurs visions ; peu íèmbiables & a cet égard a Homere, & a tous les autres au- di theurs, jamais ils ne plaiíòient d’avantage, que d' loríqu’ils sommeillaient. ci> Comme on prétend que ce talent se trans- et met d’ordinaire avec le sang de Pere en fils, & \n qu’il devient commun a toute une famille, j le nous avons lieu d’esperer que vous devien- j to drez un jour un songeur de songes , auíli bien | i» que les autres grands-hommes de votre race ; tr en attendant que cette faculté se développe j chez vous , vous voulez bien que je vous taise c présent d’un Rêve, qui pourra bercer vos Lee- t teurs jusqu’à ce que vous trouverez a propos j r de communiquer vous-même au public vos dé- à couvertes nocturnes. i p Vous saurez, Moniteur, que j’ai passé tou- t te la soirée d’hier a ranimer sur la critique : r de Momus touchant la structure du corps hu- r main , ou il auroit voulu qu’une fenêtre fut ! c placée au milieu de la poitrine. Le sens mo- ; t ral de cette fable n’est pas difficile a démê- c ler ? elle signifie, que le cœur de Phomme est t tellement rempli d’artiíìces, de ruses, de four- e beries, & de trahisons, qu.il est presque im- f possible d’en deviner les véritables senti- d mens, par les apparences extérieures & même L par Moderne, Bise. lxxxviil 24; par les discours. J’inferai d’abord de cette vérité incontestable, que ce scroit un grand bonheur pour les deux sexes , s’il y avoit une fenêtre dans la poitrine des Amants & des Maîtresses : quelle Epargne de protestations & de parjures, d’un côté; quelle doze de dissimulation & d’Hypocrisie, devenue hors d oeuvre, de l’autre ! Ce feroit une grande félicité pour moi en particulier, moi qui me fuis engagé dans une passion très violente pour Au- relie , qui est la personne de tout son sexe dont le cœur soit le plus impénétrable : je donne a tout l’univers a en démêler les véritables l'enti- mens, & a deviner si c’est moi ou quelque autre, qui y occupe la première place. Pendant que je me livrois à mille pensées confuses fur un sujet li embarassant, je sus saisi tout d’un coup du sommeil, & je me mis a rêver que ma charmante Aurélie étoit couchée à côté de moi. Je commençai d’abord a parcourir d’un œuil avide toutes ses beau- •tez ; mais en considérant fa poitrine je vis a ma grande surprise qu’elle étoit aussi parfaitement transparente, que le plus beau crystal, & que rien n’étoit plus facile, que de découvrir tout ce qui s’y passoit. Ce que j’y aperçus du prétnier coup d’œuil consistoit en éventails, en Etoffes, en rubans , en dentelles , & en autres babioles, tellement entassées les unes fur les autres, que tout le cœur avoit l’air d’un magazin de galanteries. Tout cet étalage disparut bientôt après, & fit place a une 246 Le Mentor autre décoration. C’étoit une longue suite de carrosses a six chevaux, suivis d’un grand nombre de Laquais avec de riches livrées, & pendant plus d’une demi-heure je vis une représentation très-naturelie d u cours, quand il eítle plus rempli de beau-monde. Ce spectacle s’étant évanoui, comme les précédents, je vis tout le cœur rempli d’une mam pleine de cartes parmi lesquelles je reconnus distinctement 1 s trois Matadors. Un moment après j’y apperçus une succession rapide de plusieurs Scènes differentes ; Une sale de Comédie , une' Eglilè , un appartement de la Cour, un jeu de Marionnettes, furent autant d’apparitions soudaines qui firent a la fin place a une paire de souliers de la plus nouvelle mode, qui chaussèrent le cœur durant plus d’une grosse heure ; ils furent chassés par un bichon, qui fut succédé par un petit cochon de Guinée, par un chat, & par un singe; & moi-même a ma grande satisfaction je fus assez heureux pour faire l’arriere-garde de tous ces dignes favoris de la belle. Quel ravissement de joye pour moi de me voir pendant quelques moments Tunique & fortuné possesseur de tout le terrain ! „ Mais pendant que je contemplois la pe- „ tite image de mon individu charmé de fa „ bienheureuse situation , le cœur poussa „ un profond soupir qui fit déloger a.i plus vite cette petite figure fanfaronne; „ Dans sr Moderne, Bìfi. LXXXVUl. 24? -, Dans Pinltant je vis la place prise, par un -, maroufle mal tourné & de mauvais air, qui -, portoit fous chaque bras un grand sac d’ar- -, gent ; II est vrai que cet Adonis n’y fit pas -, un fort long séjour, & qu’il fut bientôt -, supplanté par un animal aussi désagréable -, que lui, & dont tout le mérite conlìstoit à -, porter dans la main une baguette blanche. -, Ces trois dernieres figures me réprésentoient -, avec vivacité les combats, qui se donnent -, dans le cœur de ma chere Aurelie entre -, l’ambition, l’avarice, & l’amour ; car je vis „ distinctement que nos trois images se chas. „ soient tour à tour, & qu’elles lé disputaient -, ce poste pendant assez long-tems. Mais à „ la fin j’apperçus avec une joye inexprima- „ ble que j’étois demeuré le maître du champ „ de bataille ; j’étois tellement transporté de -, cet heureux succès, que je me jettois avec „ une tendre fureur fur cet aimable pièce de -, crystal pour lui témoigner ma reconnois- „ lance par mille & mille baisers ; mais quelle „ mortification ! ce mouvement extraordinai- „ re dans mon sang & dans mes esprits m’é- „ veilla tout d’un coup, & je vis ma maitresie „ métamorphosée en Oreiller. Hélas ! ce n’est „ pas la premiere fois depuis que j’aime, que „ Morphée me joue des tours 11 cruels. Di- „ tes-moi, venerable Mentor, vous, qui par „ une prérogative de votre famille vous de- „ vez connoitre à ces songes, si vous croyez, „ que dans le cœur d’Aurelie, j’occupe la 0.4 -, mê- 248 L E M E N T 0 H -, même place, que celle dont je me suis vu le „ possesseur dans son cœur chimérique; à vous s, dire la vérité, je fuis furieusement agité par », l’espérance & par la crainte ; c’eít pourtant », la première de ces pallions qui a eu le des. », fus dans mon ame jusqu’à onze heures du », matin, quand j’ai entendu une malheureuse », vieille soutenir à ses voisins, que les son- », ges doivent toujours être interprétez à re- -, b ours ; je vous avoue, que quand elle au- », roit tort, je n’aimercis guère cette poitri- », ne de cryítal ; la froideur & la dureté de », cette matière font deux qualitez, qui me », paroissent d’assez mauvaise augure pour mon , -, amour. D’ailleurs je crains fort, que íì „ j’avois dormi encore quelque moment, ce -, vilain Monsieur avec ses sacs d’argent n’eut », tait la seconde entrée ; ii vous pouviez m’in- », former des véritables íentimens de la bel- », le, ce feroit une magnifique preuve de vo- », tre habileté, car j’ose vous assurer, qu’elle », auroit bien de la peine a y réussir elle-même. », Tout ce qu’elle dit, tout ce qu’elle fait, », autant d’Enigmes ; Mais ce qu’il y a de -, certain , c’est que je fuis de cet aimable -, Problème, & du Venerable Mentor -, Le très-humble &c. Moderne, Bise. LXXXIX. 349 DISCOURS LXXXIX, tentanda via est. 11 faut tenter une nouvelle route. I L y a quelque tems que j’ai gratifié mes Lecteurs de quelques Lettres d’un voyageur de mes amis, & dans la fuite je pourrois bien leur faire le plaisir de leur en communiquer d’autres de la même main. En attendant, je leur en donnerai une, qui me vient d’une espèce de Correspondant, auisi propre à amuser qu’un voyageur, & qui traite une matière auisi curieuse, & auisi embellie des grâces de la nouveauté, qu’aucune découverte qu’on puisse faire hors de notre Isle. Le Cavalier en queítion est un faiseur de projets, & j’avoue , que de tout tems j’ai eu une grande tendresse pour ces sortes d’inventions ; je puis dire même fans vanité, que j’ai un génie assez propre pour des productions de cette nature : je pourrois faire mention ici de quelques projets de ma façon, que j’ai eu le bonheur de voir éclorre, d’autres qui ont été étouffez dans leur naissance, & d’autres enfin que j’ai. encore par devers moi, & que dans les conjonctures convenables je lâcherai dans le monde pour faire fortune ; 11 y en a tels dans le monde qui n’auroient jamais osé se Q. s pro. 3,-0 L E M E N T O R produire, si je n’y avois pas mis le sceau de mon approbation, & j’ai encore été consulté depuis peu íur un projet pour la réforme des mœurs; mais je crains, que malgré son mérite il pourroit bien ne point palier. J’ai formé de grands desseins à Pégard de la Thami- se, & de la nouvelle riviere, sans parler ici de mes rafìnemens fur les Loteries, & fur les assurances. Une autrefois j’aurai peut-être occasion d’instrure le public d’un autre de mes projets digne du souvenir de tous les siècles, & qui, s’il n’avoit pas échoué, auroit rendu dans ce païs l’argent & Por aussi communs que l’étain & le cuivre : fi mes compatriotes n’ont pas tiré de plus grands avantages' de ces nobles & rares inventions, ce n’ess pas ma faute ; mes intentions étoient bonnes, & ils me doivent la même reconnoissance que si tous mes plans avoient réussi. Tous les projets peuvent être rangez en deux differentes classes ; les prémiers tirent leur origine de l’imagination de ces personnes qui fe consacrent entierement au bien public. Tels font les miens : Les autres ont leur source dans un genie qui fe ligue avec un cœur intéressé, & leur unique but est l’avantage particulier de leurs autheurs ; de ce nombre est celui, qui est contenu dans la lettre suivante. „ Mon- Moderne. Bise. LXXXlX. aji Monsieur, Un homme de votre Lecture ne sauroit ignorer qu’il y a eu dans l’ancienne Rome une foi te de personnes à qui on donnoit le titre de Nomenclator i ce terme, comme vous savez, signifie un homme capable d’appeller chacun par Ion nom. Lorfqu’un Romain de distinction briguoit quelque charge publique, comme le Tribunat,le Consulat , OU la Censure, il étoit toujours accompagné d’un de ces No- menclateurs, qui en lui disant à l’oreille le nom de tous ceux qu’ils rencontroient, le mettoit en état d’appeller par son nom chaque citoyen à qui il demandoit son suffrage, je viens au fait ; après beaucoup de travail & d’applica- tion, j’ai le bonheur de me voir duement qualifié, pour exercer dans cette grande ville la charge de Nomenclator, & je fuis tout prêt à en taire les fonctions dès que je ferai sûr qu’on voudra bien me payer de mes peines. Tout gentilhomme Provincial, tout étranger, qui croiront avoir besoin de mes services, n’ont qu’à parler ; ils pourront me louer pour huit ou pour quinze jours, & je m’engage à ne les pas quitter pendant ce tems là non plus que leur ombre, si quelqu’un me mène avec lui, dans son carotte, au Cours, j’entreprens de lui enseigner en trois ou quatre leçons tout au plus, les noms de toutes les periònnes distinguées, qui ont la coutume d’y étaler leurs 45* L E M E N T O R figures, & leurs équipages. S’il veut bien que je raccompagne a la Comédie, je débrouillerai de la maniéré la plus nette tout ce de- mi-cercle de beautés, qui occupent les loges, & en même te ms je lui indiquerai les Cavaliers qui dispersez dans le parterre s’occupent à lorgner chacune d’entre elles ; à l’Eglise, ou dans toute autre assemblée publique, je pourrai lui être de la même utilité ; je ne m’en tiendrai pas au nom des personnes ; mon habileté s'étend encore fur leurs qualitez, & fur leurs avantur'es. S’il s’agit par exemple d’une Belle, qui est en vogue, j’entrerai dans le détail de tous ses admirateurs, & de toutes ses intrigues galantes, pourvu qu’elles soient d’une notoriété publique. J’agírai de la même maniéré à l’égard de ces Dames, qui ne s’attirent pas une admiration 11 générale, mais qui goûtées par de certaines lòcie- tez particulières, méritent le nom de beautez Js Cotterie. En un mot, je ne passerai fous silence le Caractère & l’Histoire d’aucune femme , qui fait quelque figure dans le monde comme fille, comme femme, ou comme veuve. Les hommes distinguez seront aulîi placez dans tout leur jour avec leur esprit, leur bien,leur humeur,leur conduitesteurs titres, & leurs charges. J’ai une Epouse qui a toutes les qualitez nécessaires pour être une très excellente No. menclatrìce , & qui s’ofire à servir les Dames toutes fois & quantes elles auront besoin de ses talens ; je dois lui rendre cette justice, qu’elle Moderne. Bise. xc. açj qu’elle est encore plus communicative que moi, & qu’elle fait toute PHiítoire scandaleuse de Londres, de 'Westmunster, & de tous les bourgs, villages, & hameaux, qui font à trois lieues à la ronde. Elle a par devers elle les particularité? de cinquante intrigues amoureuses, dont ame qui vive n’elt instruite qu’elle feule, & de trente mariages clandestins ou aucune langue n’a touché julqu’ici. Elie ira voir les Dames chez elles, íi elles le souhaitent, & leur parlera, la montre sur table, à trois guinées par heure. NB. Elle est proche parente de sauteur de la Nouvelle Atlantis. Je n’ai que faire de recommander futilité de mon Projet à un homme de votre esprit & de votre expérience, persuadé que vous ne lui refuserez pas votre puissante protection. Je fuis. DISCOURS XC. Abietibus, juvenes, patriis & montibus, eequi, V IRG. Des jeunes gens proportionnez aux arbres & aux montagnes de leur patrie. Î E n’aime point à me mêler des querelles d’autrui ; mais puisque j’ai communiqué à mes Lecteurs un plan de coterie , qui a eu le mal- , 2Î4 L E M E N T O R malheur d’offenser certains personnages qui ^ ont les bras longs , & qu’il est dangereux de 1,1 désobliger, je fuis contraint d’inferer ici une ^ remontrance qu’ils ont faite, fur le dst plan ; & je me résous à rester dans une parfaite n eu- >" tralité, & je promets à ceux de mes corre- fpondans, qui le sont attirez cette affaire de re donner au public telle apologie qu’ils trouve- 1 k ront à propos de faire de leur conduite. P‘ ut Monsieur, a f Ce n’est pas fans un violent dépit que j’ai ail lu les deux Lettres que vous avez rendues ni publiques depuis peu , & qui roulent fur la lo: Cotterie des j>eús. J’ai prévu dès lors ce que M nous voyons à prélent ; vous ne sauriez croi- à re les petits airs, que fe donnent tous les Nains tí de cette bonne ville, depuis qu’ils ont lu les q deux feuilles volantes, dont il s’agit ici ; cha- bi cun d’entre eux s’enfìe, fe redreslè, & marche di dans les rues comme un Artaban ; on diroit à qu’ils prétendent nous regarder de haut en hi bas, quoique nous soyons plus élevez qu’eux m de deux bon pieds géométriques. J’en vis un l’autre jour qui avoit deux pouces au des- ai fus des cinq pieds, qui font, comme vous fa- tr vez, la mesure fixée par les statuts de cette ai belle Cotterie ; admirez le caprice de ce pe- b; tit maroufle ; il fait tout ce qu’il peut pour C paroitre digne d’être agrégé à ce corps, qui qi s’en fait tant à croire; il porte des escarpins ra iàns Moderne, Dise. xc. r;; lfl sans talons, & le front de fa perruque n’a pas xi un demi-doigt de hauteur. II pousse même iiie la vanité julqu’à parler de Mr. Trotte menu, à & du Chevalier de la Brette comme de lès amis liti intimes. ott;. Je ne daignerois pas seulement abaisser mes reè réflexions à ces bouts d’hommes, s’ils avoient )dt;. la modestie de fe couler, comme auparavant, parmi la foule. Je fui que les broussailles font un effet assez passable tant qu’elles demeurent à sombre des chaînes, & des cèdres ; mais quand elles font bande à part, il n’y a rien qui tj'ii ait Pair plus méprisable. J’en dis autant de iuei nos Pigmées, qui font assez ridicules pour vou- r la loir former un corps distingué du reste des hu- Pk mains. Passe encore, si leur projet n’étoit pas ;toj. d’une dangereuse conséquence pour la socie- (à té ; qu’arriveroit-il, je vous prie, si les Dames, j le qui donnent toujours dans les nouveautez à bonnes ou mauvaises, alloient s’entêter de ces lit; diminutifs d’Amants; vous m’avouerez que loi dans quelques années nous verrions le genre- i a humain en abrégé, & toute notre elpèce en fa miniature. C’est pour rabattre l’orgueuil de ces Nains di ambitieux, & pour empêcher la postérité d’ê- 5j, tre réduite à un si petit volume, que nous jg avons trouvé à propos de dresser une contre- P=, batterie, & d’établir une Société des Grands. œ Comme la Coterie des petits consiste en gens, a qui font au dessous de cinq pieds, la notre fe- ,; ffl ra composée de personnes, dont la stature va àiiì au a s6 Le Mentor au delà de fix ; ce sont lk selon nous les deux extrêmitez de la taille humaine, & vous savez que tous les Antagonistes doivent toujours être dans les extrénntez opposées ; c’eit la réglé. Nous considérerons comme neutre tous ceux qui se trouvent de moyenne grandeur, mais pour peu qu’un homme passe la mesure de iix pieds, il est à nous, & il ne tient qu’à lui de venir figurer dans notre Coterie. Nous nous trouvons dé j a trente beaux hommes capables de taire une Brigade dans les grands Grenadiers ; notre premier foin a été de choisir un Président, & nous y avons procédé de la même maniéré, dont quelques peuples de l’Antiquité élisoient leurs Rois ; nous n’avons eu égard, qu’à fa taille, & par là nous n’avons fait que le confirmer dans le poste au dessus de nous, que la nature elle même lui avoit assigné ; c’est un Montagnard d’Ecosse, à qui il ne manque qu’un pouce de hauteur pour pouvoir briller à la foire en qualité de Géant. Pour moi, je n’ai que six-pieds & demi, & comme je luis le plus petit de la troupe, je n’ai point de voix en Chapitre, & l’on a trouvé bon de me faire Secretaire de la Compagnie, jufqu’à ce que je fois relevé par quelqu’un qui approchera d’avantage des Jìx peds justes. Si vous nous voïez tous ensemble, vous nous prendriez, Monsieur, pour les fils d’Enac ; juf- qu’ici nous tenons nos assemblées en plein air, parce que nous n’avons pas encore trouvé d’ap- M o Ì3 E R N Ej T>isc. Xù ÏS1 d’appartement proportionné à notre taille ; niais nous serons tous nos efforts pour avoir ìa permission de nous assembler dans la salle de "Westmuníter, qui est véritablement notre fait ; il faut que je rapporte encore ici a la gloire de notre société, que c’est un de nos membres, qui s’occupe à présent à trouver les Longitudes ; & pour vous faire voir que les grandes têtes ne manquent pas toujours de cervelle, je vous dirai, que nous avons pris pour Dévife une grue qui tient un Pygmée dans fa griffe droite. Je lai que la Cotterie des petits fe donne de grands airs avec son Petit Poète Monsieur Hémistiche , mais qu’il sache cet avorton du Parnasse, que s’il est assez hardi pour entreprendre de nous étriller par ses petits vers s il fera assommé à grands coups de vers Alexandrins , qui tomberont fur lui comme autant de Massues. Nous avons parmi nous un Poète, dont le génie est aussi élevé que la stature, & qui fait fur le bout du do'gt tout le traité du sublime de Longin. J’ose encore prier le dit Sieur Hémistiche, de considérer que fi Horace étoit un petit homme, Musée qui fait une si belle figure dans le sixième livre de l’Enéide, étoit un homme, qui passoit de la tête & des épaules tous les habitans des champs Elizées ; qu'il vienne avec son joli petit homme d’Auguste ; citation aussi laconique que la figure, nous lui en opposerons une qui est d’u- ne bien plus grande étendue ; aUili le Poème Tome IL R Epi- isS Lï Moto* Epique, dont elle est tirée, est bien autre chose qu’une Lettre du petit Auguste, ou qu’une Ode de son petit favori : Quos circumfufos fie est affata Sibytta. Mufieum ante omnes : médium nam plurima turba Hune habet , atque humeris extantem fujpicit altis* . „ C’est alors que la Sibylle adressa fa voix „ à ces ombres, & surtout à Musée, qui eij- „ touré d’un cercle d’Auditeurs levoit ses va» „ stes épaules au dessus de leurs têtes. Si malgré tout ce que je viens de dire nos Myrmidons continuent à faire le quelqu’un, & à abaisser les gens d’une belle prestance, nous avons résolu de leur envoyer un de ces soirs un détachement avec ,ordre de nous amener toute la Cotterie dans un grand panier, & nous l’emprisonnerons dans une armoire, jusqu’à ce qu’elle rentre dans fa coquille. Pour leur petit Rodomont, Monfieur de la Brette , je lui conseille de ne pas s’abandonner à son humeuj cholérique, s’il fait le méchant, le moindre de nous l’enlevera comme un corps saint, & le suspendra à une cheville, où il restera accroché jusqu’à ce qu’il ait évaporé sa bile. Nous ne daignons pas seulement cacher nos desseins à nos ennemis ; que leur petit Machiavel les prévienne s’il peut. Voilà, Monlieur, tout ce que j’avois à leur faire savoir, je m’attens bien à m’attirer par là tout un nid de Guêpes ; mais qu’elles ne me Moderne, Dìsc. xci. a 59 me piquent paselles en seroient pour leur aiguillon. A bon entendeur salut ; j’ai cru être obligé de rabatre un peu le caquet de ces petits Meilleurs, quand ce ne seroit que par un motif d’amour pour la patrie. £lle n’y trou- veroit pas son compte s’ils devenoient à la mode, & lì par là la race en étoit conservée dans notre Isle. Le beau sexe seroit bien mieux, ce me semble, d’adresser leurs faveurs à nous, qui leur promettons de faire tous nos efforts, pour remettre la stature humaine dans fa dignité primitive; nous espérons au reste que vous n’êtes pas assez baissé par l’âge, pour embrasser le parti de nos antagonistes, & nous vous protestons , que nous sommes tous vos grands admirateurs, & moi fur tout, qui me fais une gloire d’être &c. DISCOURS XCI. Pugnabat tunica se tamen illa tegi. Elle faifoit semblant de vouloir du moins garder f* chemise. M On discours fur le tour de gorge m'a attiré un grand nombre de Lettres d« femmes de toutes fortes de conditions. Une Dame, qui fe ligne Araminte, me prie d’un petit air tort résolu de songer à mes propres affaires, & de ne me point mêler du linge des R % fem- Séo LE MENTOR femmes, qui ne s’ajustent pas pour le beau nez d’un vieillard qui ne sauroit les voir sans ses Lunettes. Une autre me chante pouille dans les formes , & trouve bon d’évaporer fa bile en termes de harangeres ; vieux Hadoseur , vieux sou , vieux Hoquentin, font les titres les plus gracieux dont elle m’honore. Une certaine Flo- rinde marque un peu plus de docilité ; elle se borne à demander grâce pour quelque tems, parce qu’elle ne sauroit fe résoudre à renvoyer un corps tout neuf & de la derniere mode, de peur que ses amies ne publient dans le monde que cette réserve a pour source tout un autre principe, que la modestie. Si d’un côté je ne suis pas traité trop favorablement, fort ordinaire de tout Réformateur, j’ai reçu, de l’autre, de grands applaudit l'emens pour avoir voulu mettre des bornes à cette fantaisie de se dépouiller, qui a li fort la vogue parmi nos Dames. Comme j’aime mieux que le public sache les éloges, qu’on me donne, que ce qu’on dit à mon désavantage, je supprimerai toutes les Lettres injurieuses, qu’on m’a écrites à cette occasion, pour ne publier que celles, qui approuvent ma conduite. Monsieur, Je vous écris au nom d’une demi douzaine de beautez surannées, pour vous témoigner leur reconnoissance & la mienne ; Nous passons Moderne. Bise. XCL »6r sons dans le monde pour avoir environ cinquante ans l’un portant l’autre ; mais un homme aussi sensé que vous n’est pas à savoir, que quand les femmes parlent de leur âge elles ne se font pas une affaire de calculer fort juste ; jugez par là, Moniieur, s’il ne doit pas être dangereux pour nous de suivre la mode, que vous condamnez avec tant de justice ; Nous sommes très convaincues qu’elle a été inventée par quelques jeunes friponnes, pour nous forcer à nous déclarer vieilles par nos ajuste- mens, si nous n’aimons mieux risquer notre vie, en imitant leur nouvelle maniéré de s’ha- biller ; vous voyez que cela s’appelle en quelque forte jurer notre mort. C’est dans cette afreufe disposition d’efprit, qu’elles fe font mises à fe dépouiller peu à peu, pour nous contraindre à en faire autant, à moins que nous ne veuillons renoncer à toute prétention fur la jeunesse. Hélas, mon cher Monsieur, il en a déja conté la vie à plusieurs Dames de mon âge, & je n’ai jamais été sins quelque Rhû- me depuis qu’on a introduit cette mode abominable. J’ai affronté jufqu’ici tous les dangers, dont elle est environnée ; mais que ferai- je s’ils augmentent tous les jours par de nouveaux dégrez de nudité? Croyez-moi, Monsieur, nos jeunes folles ne s’en tiendront pas là si vos sages censures n’y mettent ordre» Nous vous conjurons de ne leur point donner de relâche là dessus ; vous mettrez par là dans vos intérêts toutes les gorges antiques de R 3 la a 6 % Le Mentor la ville : quelques feux que nous cachions encore dans notre sein, (& peut -être ne cédons nous en rien à cet égard aux plus jeunes de notre sexe ) ils ne fauroient nous mettre en fureté contre les injures de l’air, & contre Pin- constance de notre climat ; C’est de vous seul, Moníieur, que nous attendons du lecours ; ne le nous refusez point & faites vous un point rfhonneur de sauver la vie à tant de Dames, qui ont peut - être vû le jour en même tems que vous, & qui fe feront toujours une gloire d’être, Venerable Mentor, Vos très-humbles Servantes, & Sœurs. Jfe puis dire que je fuis charmé de l’appro- bationde mes bonnes Sœurs, L pour l’amour d’elles je ferai tout ce qui me fera possible pour réhabiliter le tour de gorge, que j’ai toujours regarde comme l’ornement & la défense du sein des Dames. La bonne vieille Dame Lyzard a condamné la nouvelle mode, dès que ses yeux en ont été frappez, & elle a été bien mortifiée en remarquant, qu’à mesure que les personnes de son sexe baissoient leurs corps elles haussoient leurs jupes, qui deviennent plus courtes d’heure en heure. C’est ainíi que les jambes des Dames fe découvrent avec leurs gorges dans la même proportion ; mais je réservé ce second grief pour un autre ÌA 0 D E R K E. Vise. XCÌ. 3 6% discours, dans lequel mes réflexions qui n’ont Fait que descendre aujourd’hui avec les corps pourroient bien monter avec les jupes. Mon dessein est de tenir Treuil ouvert lur toute la figure des Dames, & de la régler depuis les pieds jusqu’à la tête ; Pour à présent ]e remplirai ce qui me reste encore de vuide dans mon cahier, par une lettre qui me vient d’u- ne autre de mes correspondantes charmée de mon discours fur le tour de gorge. Cher Mentor, Je fuis une de ces Dames à la mode que vous avez censurées depuis peu d’une maniéré fi vive & si forte ; ce n’est qu’à mon corps défendant, que je me fuis rangée parmi les coupables ; j’ai agi à cet égard contre mes propres intérêts, & je vous ai mille obligations, de la peine que vous avez prise, pour nous redresser : vous saurez. Monsieur, que je fuis un peu olivâtre, avec cette couleur on peut avoir un visage agréable, quand elle est soutenue de deux yeux noirs, vifs, & brillants; mais elle ne fait rien moins qu’un bel effet fur une gorge ; & je croi que les blondes ont donné exprès la vogue à cette mode pour jouer un tour aux beautez olivâtres & brunes. Elles savent parfaitement bien, les malicieuses, qu’un sein couleur de canelle ne fait pas un auílì beau ípectacle, qu’un sein d’albâtre ; & c’elt pour cette raison qu’elles fe* découvrent R 4 avec a64 Le Mentor avee tant de prodigalité. Je sai bien que lat femme du monde, qui a la gorge la plus blanche, ne fait pas plus d’effet fur vous,qu’une tèm. me de neige ; Mais malheureusement pour moi & pour mts semblables tops les hommes ne font pas des Mentors, comme vous Pavez dit parfaitement bien vous même, & la plupart des hommes ne trouvent rien de plus appétissant que cette vive blancheur. Pour les femmes de ma couleur, il est de leur intérêt d’être modestes, d’autant plus qu’il n’y a point de fard qui puisse donner à notre peau pne blancheur artificielle. II est vrai que toutes les peaux ne font pas fl indociles, & j’ose vous assurer, que fl vous pouviez examiner de près un grand nombre de ces gorges de neige, vous ne les trouveriez pas toutes d’une pièce ; jj’en ai vu, moi qui vous parle , qui représentoient parfaitement bien un mappe-monde coupé en deux par la ligne Equinodiale. Je vous supplie, vénérable Mentor, de continuer vos sages censures, & de ne nous point donner de repos jusqu’à ce que nous ayons raccourci nos gorges, & que nous les ayons fait rentrer dans leurs anciennes bornes. Je fuis. Moderne, Dise. xcil. DISCOURS XCII, Hic aliquis de gente hircosa centurionum Dicat : quod lacis est lapis mihi ; non ego euro Esse quod drcçíìlas lerumnoíìque Solonçs. Quelque jeune Officier brutal me dira ; j'en fat autant qu’il rnen saut , je me soucie bien d'être aujjì habiles que les sages de rantiquité , que leur air ne rendoit pas plus riches. len ne me chagrine d’avantage que de 1. V voir un jeune homme qui a du bien & de la naisiànce se livrer si absolument aux plaisirs, qu’il néglige de se pousser dans les sciences, qui dans tout le reste de fa vie pourroient le rendre utile & agréable à lui-même & aux autres, La plus grande partie de notre jeunesse Britannique devient hors de vogue & perd tout son mérite à l’âge de vingt & cinq ans ; dès que cette gayeté, & cette grâce, qui font naturelles à la fleur de l’âge, commencent à s’alterer, c’en est fait de nos jeunes Cavaliers ; il ne leur reste rien qui puisse les rendre ré- commandables ; & membres inutiles de la société, ils font en quelque forte civilement morts ; il arrive quelquefois , il est vrai, que pour réparer la faute qu’ils ont faite dans leur jeunesse, ils s’attachent à la Lecture dans l’au- tornne de leur âge, & qu’Ecoliers sexagénaires k î »«6 Le Moto* ils donnent quelque espérance d’être un jour habiles gens ; leur trille exemple appuyé Tex- hortation, que je prends la liberté d’adresser ici à la jeunesse; qu’y a-1-il de plus raisonnable à un jeune homme , que a’éviter cet apprentissage tardif & presque toujours inutile ? qu’y a-t-il de plus naturel que de Rappliquer de bonne heure à acquérir ces avantages solides, qui peuvent faire succéder, aux agrémens de la jeunesse, de la dignité, & un mérite véritable. C’est dès l’âge de quinze ans qu’il faudroit songer à former chez soi-même l’homme de cinquante, & à se procurer les moyens de s’at- tirer la vénération publique dans la vieillesse la plus avancée. Les jeunes gens, qui font d’ordinaire ambitieux, tèroient bien d’observer que les hommes, les plus illustres parmi les anciens se sont fait une aussi grande gloire de se distinguer parmi leurs contemporains par l’Erudition, que de les surpasser en puissance & en authorité. Jules César & iUexandre les plus célèbres exemples de la grandeur humaine n’ont rien négligé pour s’acquerir une haute réputation dans la République des Lettres. II nous reste encore du premier des écrits, qui justifient les grands éloges, qui lui ont été donnez par les habiles gens de son siècle. Pour ce qui regarde le dernier, on sait qu’il étoit accoutumé de dire qu’il avoit plus d’obligation à Aristote , qui l’avoit instruit, qu’à Philippe, à Moderne, v,/,. XCll . -67 I® qui il devoit la vie & la couronne. Nous e! ' voyons dans Plutarque, & dans Aulu-Gelle, à ' une Lettre, qu’il écrivit à ce grand Philosophe, * après avoir été informé, qu’il avoit rendu pu- œ blique les Leçons qu’il avoit données autreiòis ® en particulier à cet auguste élève. Ce qu’il y $ a de plus remarquable, c’est qu’il lui envoya ce 116 billet, dans le tenis qu’il étoit le plus occupé à ía pousser ses conquêtes. Voici cettre Lettre :a mot à mot. “ 0Î Alexandre à Aristote. :è ! j1. Vous n’avez pas bien fait de publier vos efft livres des comoijsancts choisies ; files choses dans lesquelles vous tn’avez instruites, font communs niquées à tout le monde, que reste-t-il dans ®s • les sciences, qui puisse me donner le moyen là - de surpasser les autres. Pour moi je vous dé- w 'clare, que j’aimerois mieux me distinguer par- s 4 mi les hommes par le savoir, que par la puis- ji sauce, bien vous soit. !» Nous voyons par ce billet que Pamour des iï conquêtes n’étoit que la seconde pafiion dans t- le grand cœur d’Alexandre ; auffi, après la ifè vertu ce font les lumières de l’esprit, qui sont les plus propres à donner à l’homme une granits deur véritable & essentielle. Elles font Ta j u- ,î ste moitié de la perfection de l’ame humaine. t> Elles nous rendent notre existence sensible & 5 agréable. Elles remplissent l’esprit de mille ï: vues utiles & amusantes, & lui fournissent une ç fuite -68 Le Mentor suite non interrompue d’agrémens. Elles font une ressource perpétuelle contre l’ennui, & de la retraite elles savent faire la plus charmante société ; non seulement elles nous mettent à notre aise dans les emplois les plus embaras- sans & les plus pénibles, mais encore elles procurent de la dignité à ceux qui les possèdent, & les rendent capables de donner aux plus brillantes charges plus d’éclat, qu’ils n’en reçoivent. Dans les Gouvernemens populaires & mixtes toutes les connoissançes réellement utiles, soit spéculatives, soit pratiques, sont la source naturelle de Phonneur & de la richesse. Si nous examinons ce qui s’est passé chez nous depuis Guillaume le Conquérant, nous verrons que les favoris de chaque Règne, ont été des personnes, qui dévoient leur élévation a leur genie, & a leurs talents. On a presque toujours remarqué dans notre patrie que nos plus grands hommes ont tiré de l’obscurité des noms , qui étoient inconnus, avant le siécle dans lequel ils ont brillé. Pour me servir d’u- ne expression Romaine ce sont des hommes nouveaux, qui embellissent le plus notre Histoire, ils ont trouvé dans une érudition peu commune , ou dans une capacité superieure pour les affaires, des degrez pour arriver a la faveur des souverains, & aux postes les plus élevez. Mais cette vérité d’experience ne doit pas détourner de l’Etude les personnes qui sont nez pour les titres & pour la grandeur ; qu’elles sachent qu’en Moderne, Dise. xcil. -s- ìfti qu’en se proportionnant par les sciences a ce &4 bonheur, qu’ils tiennent de la main de la forme tune, elles y donnent une nouvelle étendue & aii: y mettent le sceau de la véritable félicité. m& L’Histoire du choix fameux que fit Salomon È après être parvenu a la Royauté, ne nous in- »§ struit pas seulement d'une particularité très re- s masquable de la vie de ce grand Roi ; mais élis le est encore a notre esprit l’occalion d’en tirer Une magnifique morale ; Elle nous fait sentir hé que celui qui livre son cœur a l’amour de la tJîs sagesse se sert en même tems de la méthode la M plus naturelle, pour se procurer une longue S vie, des thrésors, & de la réputation. ioiìì Le trait d’Histoire, dont je viens de parler, [ou n'est ignoré, a ce que j’espère, d’aucun de mes d 8 Lecteurs ; Dieu se présente a Salomon en son- líi ge, il lui offre le choix de toutes les bénédio toj, tions, qui sont entre les mains de l’Etre tout * puissant, & ce jeune Prince sc détermine vers la dz sagesse ; Pour récompenser un choix fi judi- ijj cieux & si digne d’un Monarque qui aime son à, peuple, Dieu lui accorde sa demande ; il lui u donne la sagesse la plus étendue, & il y ajou- j te les autres avantages , qui auroient pû être les objets du choix d’un souverain moins scn- .< é fé ; la gloire, les richesses, une longue vie. £ Je rapporte ici un abrégé de cette Histoire, k & par ce qu’elle appuie mes RéHexions fur cet- t te matière , & par ce qu’un célèbre Poète jj François l’a renfermée dans une belle Allégo- j rie, dont je donnerai ici un précis, pour a faire r?» Le Mentor faire plaisir à ceux d’entre mes Lecteurs, qui _ aiment les heureuses productions d’un beau genie. Cet Auteur paroit avoir tiré Pidée de fa fiction du jugement de Paris, ou plutôt de la Fable morale rapportée par Xenophon , dans la- ÍP quelle le Plaisir & la Vertu, lè présentant à Hercule avec tous leurs charmes, pour se dis- puter le cœur de ce Héros. Salomon est mis « ici à la place d’Alcide ; la santé, la richesse, y la victoire, & l’honneur s’ossrent à ce Prince u! l’une après l’autre, fous des figures & des ajustemens, qui reprélèntent leurs differens ^ caractères, & elles font tous leurs efforts $ pour s’attirer le choix du jeune Monarque. M La sagesse paroit sur la Scène la derniere , & íft sa seule vue triomphe si absolument du cœur P 1 * du Roi, qu’il se livre à elle sans la moindre à résistance. Charmée de fa conquête elle lui ter découvre que les personages qui s’étoient d’a- po: bord présentez n’étoient que son cortège, & bai elle lui promet que la sagesse cju’il a choisie à auroit toûjours pour fa fuite fidèle l’honneur, w la victoire, la richesse, & la santé. Da à M o D E R N I, vr/è. XC11L *7* DISCOURS XCIII. * - - Udam Spernit humum fugiente pcnna. H O R. Il abandonne la terre (Pme aile rafide. S Ous le Règne de Charles second les Philosophes Anglois s’occupoient extrêmement à chercher l’art de voler ; le fameux Evêque Wìllqns entre autres, étoit si sûr d’y réussir, qu’il se persuadoit que dans le siècle suivant il seroit aussi ordinaire à un homme qui va faire Un voyage de demander ses ailes , qu’il l’est à présent de demander ses bottes. Cette fantaisie étoit si fort en vogue parmi les virtmsi de ce tems, qu’ils faisoient à la lettre des parties pour aller ensemble à la Lune, & qu’ils s’em- barassoient moins des moyens d’y arriver, que de ceux de trouver de quoi vivre par les chemins ; il est vrai que dans le même tems une Dame de la prémière qùalité songea à bâtir des châteaux en l’air pour servir de gites à des voyageurs si extraordinaires. Je ne m’éten- drai pas fur ces choses ; elles font trop connues de mes Lecteurs ; je ne m’amuserai pas non plus à ramasser dans l’Histoire les exemples des personnes qui font arrivées à quelque perfection dans l’art dont il s’agit, & qui en ont donné des preuves devant un grand nombre *7» Le Mentor bre de Spectateurs ; j’airne mieux communiquer au public une lettre qui m’a été écrite par un illustre, qui s’occupe entièrement à perfectionner cet invention. Voici ce qu£ me mande ce Dédale moderne r Monsieur, Persuadé que vous êtes plus porté qu’hoití- me au monde à favoriser les grands desseins, j’ai cru devoir vous instruire des progrès que j’ai fait dans l’art magnifique de voler. Je ne manque pas de mettre mes aisles tous les matins & de voltiger autour de ma chambre pendant deux ou trois heures ; je vole dé j a auífi bien qu’un Dindon, & lorsque je fuis ailé je gagerois de sauter à pied joint plus de trente verges ; si je continue » comme j’ai commencé, je pourrois bien dans quelque teins d’ici donner au public un échantillon de mon savoir- faire. Le prémier jour d’actions de grâces, qu’oil célébrera ici, je prétends me mettre a califourchon fur la girouette d’un Clocher qui est a un des bouts de la ville ; après la première décharge du Canon de la tour je m’élé- verai dans l’air, & après avoir traversé une grande partie de la ville, je viendrai percher fur le Monument; de là je prendrai un nouvel essor, & en descendant peu a peu je prétends enfin m’abatre dans le Parc de St. James. Une épreuve de cette force fera voir évidemment que je ne fuis pas un imposteur,& que mon art I Moderne, Dise. xcm. s?z art n’est rien moins , que chimérique ; mais F avant que de donner cette marque éclatante ^ de mon habileté, j’ai dessein de demander une patente qui me mettra en droit moi seul de faire des ailes pour mes compatriotes , & qui défendra fous peine de mort à qui que ce soit de voler avec des ailes qui ne feront pas 1 de ma façon ; je travaillerai moi-même pour la Cour, & j’aurai fous moi des garçons, qui ^ serviront les gens du commun. Je prétends H" encore être seul privilégié, pour enseigner mon :C! art a la noblesse , & je promets de faire tout Q mon possible pour y rendre mes écoliers en ® peu de tems auíH habiles, que leur maître.. . Comme les Dames íont timides , je m’enga- I e ge a les porter dans les airs fur mon dos pen- ^ dant les premiers quinze jours, afìn de les en- ,ce ' hardir peu a peu. J’ai résolu encore de paroi- ^ tre, au prémier bal du théâtre , masqué en lir ‘ Prince Amériquain, avec un habit de plumes, qui fera assorti a mes ailes ; par là les gens de n qualité verront quelle jolie figure ils pourront r 1 faire dans leurs habits de campagne. , Vous savez, Monsieur, julqu’à quel point le peuple pousse d’ordinaire la prévention, con- l r‘ ; tre tout autheur de projets, & vous ne vous étonnerez pas de la sottise de certains petits i! ' | esprits, qui, lorsque je leur parle de mon j invention, me traitent de hibou & de chat huant. Un homme de votre esprit regardera fr ' certainement la chose d’un autre œail , & :1 vous verrez d’abord tous les avantages çon- Tome IL S . íide- 274 L E M E N T O R lìderables, qu’il en reviendra a la Nation. b’ N’elt-il pas vrai, Monsieur, que les brigands : ;i qui se trouvent en plus grand nombre dans :jo ce pais que dans aucun autre périront plûtót parla faim, que par la corde , dès que nous ;.i voyagerons par ces nouveaux grands chemins ; pu n’elt-il pas vrai encore que mqn art dimi- r:f nuera extrêmement les dépenses des familles; t; en leur rendant inutiles les chevaux, & les ah caroíses ? itS 11 elt clair qu’on fera la même épargne a à l’égard des postes, & des chaloupes, qui nous fc voiturent nous & nos lettres dans les pais On étrangers , & a l’égard de plusieurs autres cho- E i:t ses, qui absorbent a présent des sommes très r ,if considérables. Mais. ce qu’il y a de plus im- ^ portant, c’est qu’auísi-tôt que les hommes n posséderont cet art dans la perfection, ils se- y L ront en état d’expédier plus d’aífaires dans m l’espace de soixante & dix ans, qu’ils en f a , pourroient faire en mille , fur le pied que les q choses font a l’heure qu’il elt; C’est une véri- ^ té, qui faute aux yeux, & qui suffit pour rendre f e mon projet & moi dignes de vos applaudisse- f r ments, & de votre protection. Je luis ì fi ro J’ai meuretnent considéré le projet qu’on ^ vient de voir; mais plus je le considéré, & p ( plus je me sens porté a faire en forte qu’on ne [ e Pexécute pas du moins pendant ma vie; si Part, dont on vient de faire un si bel Elo- n , ge, devenoit commun, on. verroit bien-tôt- j> les V M O D E R N E, Dise. XCIII. 273 les vertus qui nous restent encore s’envoler fur ces ailes de nouvelle invention. 11 four- niroit fur-tout aux intrigues galantes une infinité d’occalions favorables , qui manquent à des hommes, qui n’ont que des jambes pour fe transporter d’un lieu a un autre. Rien ne seroit plus commun que deux amans qui se donneroient un rendez-vous pour minuit au haut du Monument, & le Dôme de PEglife de St. Paul seroit austì couvert d’hommes & de femmes que le toit d’un Colombier Test d’or- dinaire de pigeons de l’un & de l’autre sexe. On verroit très souvent quelque Damoiseau entrer a tire d’ailes dans la fenêtre d’un grenier , ou un Petit martre donner la chasse dans les airs a une beauté timide, avec la même impétuosité dosit un Oiseau de proye poursuit une craintive Colombe : il n’y auroit pas moyen de se promener dans quelque bocage fans faire lever toute une volée de Belles. Que le fort des maris seroient a plaindre, ils auroient toujours mille inquiétudes fur ce qui se passeroit dans la moyenne Région de Pair. En vain une juste jalousie les porteroit à rogner les ailes de leurs Epouses. A quoi leur servi- roit cette précaution , pendant que les amants des belles planeroient au deiíus des maisons pour épier Poccasion de s’y jetter ? Dans quelle situation ne seroit pas un Pere de famille, tandis que fa fille prendroit Pair? Déja l’hon- neur d’un jeune tendron n’a pas trop besoin d’ailes pour faire en peu de stems bien du che-. S 3 min. î»?6 Le Mentor min. Passe encore pour des gens riches qui p pourroient donner à leurs héritières des Duègnes rfij ailées qui voleroient toujours à leurs trout U ses ; Mais que feroient ceux qui ne font pas en état de faire cette dépense ? Hélas, leurs fil- " les à lòrce de voler deviendroient bien-tôt du véritable Gibier. Je conviens avec mon Correspondant , que ion invention est très propre a dépêcher un grand nombre d’affaires en lí moins de rien ; mais comme les hommes font plus de mauvaises affaires que de bon- i nés, je ne fay íì cette facilité de les expedier í doit être considérée comme un grand avan- tage. Quoiqu’il en soit, je doute fort qu’on accorde a notre Dedale la patente, dont il pa- te roit si sûr : du moins fuis-je persuadé que la tz plupart de nos citoyens s’y oppoferoient de p toutes leurs forces. Un artizan ne peut pas p; donner un caroífe a fa femme, mais il pour- di roit lui donner, a peu de frais, une paire d’ai- p les ; il faudroit bien qu’il passât par là si ja- p| mais les promenades par les airs devenoient tt a la mode ; jugez si les gens du Commun ne le fe ligueront pas pour traverler ce projet, & ni s’ils ne feront pas tous leurs eftòrts, pour empêcher leurs Épouses de prendre un essor si dangereux tous les matins & tous les soirs. Si je n’ai considéré ici que les inconvénients de cet art par rapport a la galanterie, ce n’est p pas que je ne le trouve fertile en désordres, a n plusieurs autres égards; mais j’ai résolu de 0 i fiat* Mode hne .' Bise. xciv. 277 garder mes réflexions la dessus par devers moi, jufqu’à ce que j’aye vû mon correspondant a Califourchon sur la Girouette. • DISCOURS XCIV. — - Amphora cœpit Institui, currente rosa urceus exit. Pourquoi faut-il qu'un fi beau Commencement ait me fi triste suite. J ’Ai receu hier une Lettre d’un honnête bourgeois marié depuis peu. Elle est écrite , par un homme fort uni, fur un sujet très limple , mais il y a un certain bon sens accompagné d’un air de probité, qui me fait un plaiíìr seníible, & qui pourroit bien ne pas déplaire a mes Lecteurs. Je ne me ferai donc pas la moindre djfficulté de lui donner une place dans mon ouvrage.Jque j’ai destiné à futilité publique, & ou j’ai pour but d’obliger les gens du Commun auílì bien que les personnes de qualité. Mon bon Moniteur. Vous saurez que je me fuis marié depuis peu ; a une assez jolie petite personne ; comme elle est plus jeune & plus riche que moi, on me conlèilla, lorsque j’avois envie de lui S z faire a.7$ Le Mentor faire la cour, de m’habiller plus proprement» que de coutume; je le fis, mais a regret, car j’aime fort à me mettre uniment, & à ne pas paroítre plus que je ne luis ; mais c’étoit un fnìre le faut , & je fus assez heureux pour gagner par là le cœur de ma maîtresse. Le jour des noces je fus obligé de mettre un autre habit tout fin neuf, où l’on m’avoit forcé de faire mettre des boutons d’argent; tous ne sauriez croire, mon cher Monlieur, juíqu’à quel point j’étois décontenancé en me voyant íì brave; je m’imaginois que tous nos voiíins fe nioquoient de moi, & je fouhaitois de tout mon cœur.que ce bel habit fut déja usé , afin de paroítre parmi les honnêtes gens dans mon équipage ordinaire. Ce n’eít pas tout encore ; on m’a fait faire une robbe de chambre de foye, avec je ne sai quel bonnet d’Arlequin de toutes sortes de couleurs, & l’on veut que de te m s en tems je me mette avec tout cela à la fenêtre pour nie faire voir. Je fuis tout honteux de me laisser gouverner comme cela par un tas de parens qui font devenus foux, je croi, & jamais je ne me regarde dans un miroir, que je ne rougisse, de me voir changé ainsi en petit Damoiseau; ce qui me fait enrager fur-tout, c’est qu’on me dit, que je dois porter toujours mes habits de noce pendant un mois entier. Mais auílì dès que ce tems fera passé, ils ne m’y ratrapperont plus , & je prétends bien reprendre mon habit de tous les jours, car à présent toute Moderne. Bise. xciv . 279 foute la semaine est composée pour moi de Dimanches. A vous parler franchement, Monsieur Mentor, tout cela me paroit la plus sotte chose du monde ; lorsqu’un mari est encore tout neuf pour une jeune femme, il me semble qu’il doit lui plaire assez, bâti comme il est , & qu’il n’a que faire de s’en- joliver. La nouveauté d’un époux vaut mieux que tous les habits de noce de toute la terre ; c’est pourquoi il faudroit à mon avis garder toutes ces braveries là pour quand le mari commence à n’être plus íì beau de lui- même ; j’ai vu au festin du Lod Maire, qu’on ne servoic les confitures, que lorsque les gens étoient déja remplis de bœuf & de mou- ' ton, & qu’ils n’avoient plus guères d’appetit ; cette méthode là me paroit belle & bonne ; mais nous autres nouveaux mariez nous donnons des friandises à nos convives quand leur appétit est encore dans toute fa force, & nous servons les mets grossiers, quand leur grande faim est passée; quoi que je haïsse à la mort mon habit à boutons d’argent, & ma robbe de chambre de soye, je ne fai íì j’oferai les quitter, de peur que ma femme ne fe répente de son mariage, quand elle verra combien son mari fe soucie peu de la mode ; je vous prie, Monsieur, écrivez quelque chose là-dessus, pour la préparer à ce changement, & dites-moi à cœur Ouvert, fi vous croyez qu’elle pourra m’aimer dans un habit avec des boutons de crin. Je fuis &c. 48o Le Mentor P. S. J’ai oublé de vous parler de mes gands fa ; blancs, qu'on veut aussi que je porte pendant ® un mois entier. ct Les remarques de mon correspondant, quoique exprimées bourgeoiiement sont fort justes, tt & méritent l’attention des gens d u Commun. fei Ì e croi même en pouvoir tirer quelques ré- tí exions avantageuses pour les personnes du w préinier rang , en faisant voir un parallèle as- fl íèz exact entre l’habit de Dimanche de notre q bourgeois, & la conduite des personnes dis- If tinguées, quand elles font l’amour. Par ma grande expérience dans le monde, & par mes ri réflexions continuelles lur le genre-humain, k j’ai découvert une des causes les plus gene- qi raies des mariages infortune? . qui devroit à frapper tout le monde & a laquelle pourtant i personne ne semble prêter attention. Tout homme en faisant la cour a sa Maîtresse, & t dans les premiers jours du mariage, se sert a d’une conduite qui est parfaitement bien re- lì présentée par les habits de noces de mon Cor- s respondant. Mais cette conduite ne dure que c jusqu’à ce qu’il soit bien établi dans la posses- 1 fion de l’objet de sa tendresse. 11 assujettit aux c caprices de la belle tous ses penchants , & fa í railon même; elle exerce un empire deipo- i tique fur ses amitiés , ses haines , ses paroles, , ses actions , ses sentiments. Un signe de tête 1 le reprimende, un regard de travers le mortifie , un souris excite dans son ame des trans- i ports dejoye. La pauvre jeune Demosselle ne , fau- Moderne- Dise. xciv. 281 sauroit s’empêcher d’aimer a la folie un homme li souple, & elle attend de lui le même ex- cez de complaisance pendant toute sa vie- Peu a peu elle remarque, qu’il a une volonté en propre, qu’il se donne les airs de mépriser ce qu’elle eílime , & qu’au lieu d’agir avec elle comme avec une Déesse, il la traite comme une femme ; ce qui rend cet inconvénient plus terrible, c’est qu’on observe constamment, que les amants les plus adulateurs deviennent les époux les plus tyranniques. Cette révolution dans les maniérés d’un mari doit naturellement effaroucher une femme, & exciter chez elle la bile, & les vapeurs, qui excitant a leur tour la mauvaise humeur de l’époux doivent naturellement causer un ménage passablement triste. J’ai toujours extrêmement approuvé la méthode de faire l’amour, dont s’est servi mon ami M. Francœur ; Elle est directement opposée a celle, que je viens de condamner. 11 s’étoit addreflé a une personne sensée & judicieuse, & il la traita force pied la pendant tout íe tems qu’il lui faisoit la cour. II fut assez hardi pour être avec elle íìncere & raisonnable ; sans pourtant se laisser jamais échapper le moindre mot qui fût indigne d’un homme d’un bon naturel cultivé par une éducation bien conduite. En un mot, il agissoit avec elle , avant que d’avoir gagné son cœur, comme il avoit intention de continuer après en être devenu possesseur légitime. Vous voyez, S 5 Mu. »8r L E M E N T O R Mademoiselle , lui disoit-il quelque sois , quelle ejpèce d’homme je fuis , je vous développe mon humeur telle qu 1 elle est ; fi vous voulez bien me prendre avec tous mes défauts , je vous promets de devenir meilleur , plutôt que d’empirer , je me souviens , qu’un jour il fit sentir a sa maîtresse un peu vivement, qu’il ne goutoit pas quelque bagatelle qu’elle avoit dite ; elle lui demanda la dessus d’un air assez fier, de quel ton il lui parleroit quand il seroit son mari, puis- qu’il osoit lui dire des choses de cette nature, lorsqu’il n’étoit encore que son amant. Ecoutez , Mademoiselle , lui répondit cet honnête homme, je vous parle a présent de cette maniéré, précisément parce que vous êtes encore vôtre propre maîtresse ; fi vous étiez a moi, je firois trop genereux pour me donner des airs de maître avec vous. Peu à peu mon ami eut le bonheur de faire goûter à sa belle une franchise lì rare, qu’il soutenoit d’ailleurs par les marques d’une tendresse aussi vive , que délicate f il l'a épousée, & il fait plus qu’il ne lui a jamais promis ; elle se volt trompée à son avantage, & elle trouve moins de défauts dans VEpoux, qu’elle n’en avoit découvert dans XAmant. DIS- Moderne. Bise. xcr. 28; ifc. xcvi. 28s tout homme qui écrit tache d’attraper ce qui lui paroit bon dans les autres, ou bien qu’il trouve bon dans les autres, ce qu’il tache Rattraper. Si je vois que fa maniéré d’écrire est insipide & pesante, je ne daigne pas seulement parcourir ses règles de critique, & je jette là le livre indigné, de ce qu’un homme fans goût & fans génie fe donne les airs de décider fur des matières, qui ne font pas à fa portée. Si le Critique en question n’a rien donné au public, sinon ses réglés & ses observations, je me hasarde à en lire quelques pages ; j’e- xamine s’il y a de la propriété dans ses expressions, du choix dans les phrases, une tour agréable dans ses pensées, de la clarté, & de la .finesse dans fes remarques, de l’imagination & de la politesse dans fes railleries ; mais si au lieu de tous les effets de l’art & du génie, je n’y trouve qu’une stupidité dogmatique, je fuis son serviteur, & je ne lui crois point de vocation, pour faire le Dictateur de la république des lettres, dont il ne mérite pas d’être sujet. Tels Lyfippe & Damon redoutables Critiques Expliquent Part des vers , en vers plats, prosaïques. Par cet heureux arrangement Us mus instruisent doublement. Leurs leçons nous font voir quels vers font admi - râbles , Leurs exemples , quels font les vers abominables. C’est là un trait de raillerie, qu’un de nos Tome II. T meil- ayo Le Mentor meilleurs Poëtes Anglois a lancé contre des gens pareils à ceux que j’ai ici en vue. J’ap- E rouve fort ces vers, excepté celui qui attri- ue à leurs leçons la qualité de faire voir quels doivent être ces bons vers. Je lai bien du moins, que les Critiques les plus estimez parmi les anciens ont été des gens qui avoient brillé dans plusieurs genres d’écrire, & qu’ils ont fait voir dans leurs préceptes mêmes, qu’ils avoient un beau génie, & qu’ils possédoient Part, qu’ils vouloient enseigner aux autres. II en est de même des Critiques Modernes ; ceux qui fe sont attiré de la réputation, & du respect, ont été des personnes, qui par la pratique ont prouvé, qu’ils possedoient la Théorie dans un degré éminent. J’ai devant moi ouvert fur mon pulpitre un de ces Auteurs, 2 ui, après avoir douné en vers, & en prose, es preuves éclatantes de son esprit & de son habileté, a mérité les applaudislèmens du public par plusieurs ouvrages critiques très excellons. C’est le célèbre Strada ; une fable de fa façon, où il imite le stile de tous les Poëtes Epiques de l’ancienne Rome, est à mon avis non seulement la pièce du monde la plus amusante ; mais c’eít encore la critique la plus judicieuse, qu’il est posiìble de lire. Je croi faire plaisir à mes Lecteurs de leur en donner le plan. On fait que Léon dix étoit un grand protecteur des Sciences, & qu’il se plaisoit à être présent aux conférences & aux disputes des plus Moderne. Dise. xcvî. 291 plus beaux esprits de sou tems. C’est là la Ba- ze fur laquelle Strada fonde fa fiction Poétique, dont on va voir le précis. Lorsque Léon faifoit son séjour dans une maison de campagne íituée fur le bord du Tibre, les Poètes de Rome voulant le divertir par quelque chose d’extraordinaire, & de conforme à son Goût, inventèrent la Machine suivante. C’étoit une grande montagne, dont le sommet étoit partagé en deux, afin de représenter le double coupeau du Parnasse. On voyoit à plusieurs marques qu’elle étoit destinée à faire le séjour des Poètes Héroïques. Elle étoit toute couverte de petits bocages de Lauriers, & la feule Muse, qu’on y voyoit pa- roitre étoit Caliiope. A côté d’elle Pégaze prenant son essor touchoit encore de ses pieds de derriere un rocher, dont il faifoit sortir le ruisseau qui est si célèbre dans les fables. Au son de plusieurs trompettes, qui jouoient des airs graves & Majestueux, on voyoit ce Parnasse descendre la riviere comme en flottant. II étoit poussé par quatre grandes roues, deux de chaque côté, qu’on tournoit sous seau d’une maniéré invisible aux Spectateurs, pour le conduire jusques devant le Palais du Pape. Ceux, qui dévoient représenter les anciens Poètes, étoient placez fur cette montagne dans des attitudes convenables à leurs caractères. Stace étoit posté au plus haut d’un des sommets, qui sembloit avoir au dessous de lui un T 4 pré- syr Le'Mentor précipice, & qui s’avançoit au delà de la montagne d’une maniéré affreuse, en sorte que le Poëte s’attiroit la curiosité du peuple, comme un hardi danseur de corde, qu’on croit à chaque moment sur le point de tomber. Clamlkn étoit tranquillement aílis fur l’au- tre coupeau, qui étoit plus bas, & en même tems plus uni que l’autre ; mais on remarquoit que le terroir en étoit plus stérile, & qu’il ne produisoit dans certains endroits que des plantes étrangères. On voyoit Lucrèce fort occupé au bas de la Montagne ; il paroiísoit attentif aux mou- vemens de la Machine, dont il avoit la direction, parce qu’il en étoit l’inventeur ; il étoit quelquefois si engagé parmi les ressorts, que la moitié du Poëte étoit dérobé aux yeux des Spectateurs. 11 est vrai que dans d’autres mo- mens il étoit élevé par ces ressorts mêmes, & placé auíli avantageusement que ses compagnons les plus distinguez. Ovide n’avoit aucune demeure fixe ; il parcourent continuellement le Parnasse.d’un bout à l’autre, avec toute l’adresse & toute la rapidité possible ; mais comme il ne daignoit pas se donner la peine de grimper jusqu’au haut de la Montagne, on ne le voyoit que cabrioler d’un air aisé & badin sur les parties inférieurs du double mont. Personne n’étoit dans un poste plus éminent que Lucain, & ne découvroit autour de lui de vues plus vastes. II s’étoit jette fur Pe- gaze )r, a. ií 3D" ï- ait 3flt dîì Olfr' %ï ES. Û f M o D B R N E, Dise. XSVI. 2y; gaze avec toute la chaleur & toute l’intrépi- dité d’un jeune ambitieux, il sembloit vouloir porter son vol au delà des nues. „ Mais comme le cheval ailé appuie légèrement de ses pieds de derriere fur un rocher inégal sembloit se cabrer en prenant son essor. Le Poëte avoit besoin de toute sa force pour s’y soutenir, & le peuple le voyant dans une situation ii dangereuse s’écrioit de tems en tems, que c’étoit fait de lui, & que fa chute étoit inévitable. Virgile , la modestie peinte dans les yeux étoit assis à côté de Calliope au milieu d’un bosquet de Lauriers, qui l’environnoient d’un feuillage si épais, qu’il étoit presque caché par leur ombre. II sembloit vouloir dans cette retraite se dérober aux yeux des hommes ; Mais il n’étoit pas possible de jetter les yeux fur Calliope; qu’on ne découvrit Virgile en même tems. Dès que cette Mascarade poétique fut arrivée devant le Palais du Pape, on l’invita de mettre pied à terre, ce qui fut fait. La salle préparée pour ces Poètes représentatifs étoit pleine de tout ce qu’il y avoit parmi la plus grande noblesse d’Italie, de distingué par l’E- rudition, & par l’Esprit. Chaque Poëte prit la place, qui lui étoit destinée, & ils se mirent í’un après l’autre, à réciter un Poème dans le goût, & dans le ítile des Auteurs immortels qu’ils dévoient représenter. Les sujets de ces différentes pièces, & le jugement, qu’en don- T 3 na 394 Lï Mentor na cette belle & savante assemblée peuvent fournir une agréable matière à quelques autres de mes feuilles volantes. DISCOURS XCVII. - - - - Ridiculum acri Fortius ac melius. H O R. La raillerie fait souvent f lut dleffèt que la censure . I L y a dans le monde un grand nombre de petites irrégularité?, que nos Prédicateurs voudroient bien voir bannies de la conduite des hommes, mais dont ils n’osent se mêler, de peur d’avilir la dignité de leur ministère. S’ils alloient employer en chaire tout le pathétique de leur éloquence, pour recommander ce tour de gorge à la pudeur des Dames, je fuis bien sûr, que tout le fruit de leur zèle seroit d’exciter des éclats de rire parmi leurs Auditeurs. J’ai connu la Dame d’un village, qui paroif- soit toujours à PEglise de fa Paroisse avec une mouche fur le front ; ce malheureux petit ornement excita si fort la ferveur du Curé du lieu ; que pendant une année entiere il fit tous ses efforts pour lui faire lâcher prise, mais la feule récompense de son zèle fut le sobriquet de Curé de la mouche, lequel lui est resté pendant toute sa vie. II y a actuellement à Londres , M 0 D E R N E. Dìsc. XCV11. s-r dres, un autre digne Pasteur, qu’on appelle le Do&eur Corne, parce qu’il a il souvent prêché contre les Cornes, que les Dames portent dans leurs cheveux. Je me souviens,que du tems de Cromwel le Clergé se faisoit un devoir très sérieux de réformer l’habillement des Dames, & de mettre dans tout son jour la vanité de ces orne- mens extérieurs qui font les délices du beau sexe. J’ai entendu dans ce tems un Sermon, qui rouloit uniquement fur le fard, & un autre, où l’on s’efrorçoit à prouver qu’un ruban de couleur étoit la marque caractéristique de rimpénitence. Heureusement les Prédicateurs de notre siècle ne s’abandonnent guères à ces transports d une ferveur indiscrète. Ils sentent que tout homme obligé par sa charte à réformer les mœurs a bien de la peine a se garantir du ridicule, quand il s’amuse à exercer sa sévérité, sur des choses, qu’ame qui vive ne regarde d’un œuil sérieux. C’est pour cette raison, que j’ose me considérer comme un personnage très utile à ces honnêtes gens ; Pendant qu’ils s’oc- cupent à déraciner des péchez mortels & des habitudes criminelles, je me tais un devoir d’attaquer par des traits railleurs de petites indécences , & des peccadilles. C’est ainsi que le Charlatan grave donne des remèdes, pour les maladies dangereuses, & invétérées, pendant que le Jean-Farine a ses paquets à part pour le mal de dents, & pour la migraine. , T 4 J’ai J*ai crû bien faire de me servir de ce petit exorde avant que de reprendre un sujet, que j’ai déja manié pluiieurs fois, je veux dire les gorges découvertes de nos Dames Britanniques : j’efpére qu’elles me pardonneront, li j’oie continuer de leur demander en grâce de vouloir bien être moins prodigues de leurs charmes. Qu’elles daignent jetter leurs beaux yeux fur la lettre suivante, elles verront, que je ne luis pas le seul de mon sentiment, & qu’il y a des gens d’une assez grande authorite dans le monde , qui m'appuient par leurs suffrages ; Cette lettre m’eiì venue nier par la gueule du Lion ; Elle est d’un Qua- \re, & en voici le contenu. Frere Mentor, Nos amis t’approuvent ; nous sommes bien aises de voir que tu commences à avoir en toi quelque lueur de la lumière , & nous prions pour toi afin que tu ibis de plus en plus illuminé tu donnes un bon avis aux femmes de ce monde, en les exhortant à s’ha- biller comme nos Sœurs, & à ne point exposer aux yeux leurs tentations charnelles. Ton Lion, est un bon Lion ; il rugit fort & ferme ; fa voix est entendue de loin, & elle est parvenue même jusqu’à l’égout de Babilone la grande; nous voyons que la Paillarde aslise sur les sept montagnes se laisse gouverner par la voix de ton Lion; c’est ce qui paroit par une Moderne, Bis*, xcvil. 297 de nos gazettes, qu’on appelle la Polie du soir , j’ai copié pour toi tout l’article. Rome le z. de Juillet. On a publié ici un Edit, qui deffend aux femmes de tout rang d’avoir la gorge découverte , & qui ordonne aux Prêtres, de ne point admettre celles, qui pécheront contre cette Loi, ni à la cont'eflìon, ni à la communion. Cet édit va même jus. qu’à défendre Pentrée des Cathédrales a celles, qui íëront assez hardies pour mépriser cette ordonnance. Puisque ton Lion se fait obéir à une íì grande distance, nous espérons que les femmes folles de ce païs prêteront l’oreille a tes admirations ; lì non, tu es prié de faire toû- jours rugir ton Lion, jufqu’à ce que toutes les. bêtes de la forêt en tremblent. II faut que je te le repete encore, ami Mentor, toute notre fraternité a conçu de grandes efpéran- ces de toi ; Elle s’attend a te voir bientôt tellement éclairé de la lumière , que tu pourras devenir un grand prêcheur de la parolle. Je fuis le tien en toutes choses qui font louables. THOMAS TREMBLE. 11 est assez particulier, que la même pensée soit venue précisément dans le même tems au Pape, & à moi ; je prévoy que mes ennemis en inféreront malicieusement, que je suis en Correspondance avec fa sainteté , & que nous agissons de concert. Mais, qu’ils en croyent T y ce 2-8 Le Mentor ce qu’ils trouveront a propos, je n’ai pas honte de me rencontrer avec le St.Pere , dans une chose qui n’est pas un article de foi, j’en fuis bien aise même, puisque en cette occasion notre but commun eíi de reformer la plus belle moitié du genre-humain. Nous sommes à peu près du même âge, & il est assez naturel que nous regardions cette affaire du même point de vue. Je me Hqtte, que c’est pour le coup que les belles ferendront, & qu’elles ne pourontpas résister aux forces unies de ma feuille volante & de la Bulle du Pape. Tout ce que je crains, c’est que quelques-unes de nos Dames ne perfeverent dans leur nudité, fous prétexte de montrer leur zèle pour la Religion Protestante, & qu’elles ne fe découvrent de plus en plus pour braver l’Infaillibilité du St. Pere. DISCOURS XCVIII. Cura pii dis funt, O VI D. La Divinité protège les gens de bien. E N parcourant la dernière Edition des œuvres de M. Boileau, j’ai été charmé d’un article, que j’ai trouvé dans ses remarques fur fa traduction de Longin ; 11 nous dit dans cet endroit remarquable, que le sublime a sa source ou dans la noblesse d’une pensée,, ou dans Moderne, Dise. xcvm. 399 dans la magnificence de l’expreffion, ou dans le tour vif de toute une periode ; mais que le sublime parfait vient de l’union de ces trois causes. II allègue un exemple de ce sublimt forfait dans quatre vers qu’on trouve dans la Tragédie de M. de Racine intitulée Athalie. Abner un des Généraux des Israélites ayant représenté au grand Prêtre fond qu’ils avoient tout à craindre de la fureur de la Reine, ce saint homme ne s’en effraye point, & voici ce qu’il répond à son ami : Celui , qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des médians arrêter les complots > Soumis avec rejfe& à fa volonté sainte , Je crains Dieu , cher Abner » je n'ai point d'autre crainte. Des pensées de cette beauté ne prêtent pas moins de sublime a la nature humaine, qu’aux productions de l’esprit; Cette crainte Religieuse , lorsqu’elle est l’effet d’un respect profond pour la Divinité, donne a l’homme toute la grandeur, dont il est susceptible, & elle doit de nécessité bannir de son ame toute autre crainte. I Elle nous fait mettre à cet égard les per- I sonnes les plus élevées au niveau des plus foi- bles ; elle désarme les Tyrans, & les Bourreaux, & représente à notre esprit les gens les plus furieux; & les plus puissants, comme des créatàres destituées de pouvoir, & incapables de nuire. II 500 LeMentor B n’y a point de véritable courage qui n’ait pour base cette sainte frayeur, qui s’étant une fois emparée d’une ame s’y fixe pour jamais , & devient le grand principe de toutes les déterminations de cette ame. La valeur, qui vient de la constitution du corps, est souvent sujette à abandonner un homme , quand il en a besoin. Si elle a pour cause un certain instinct de l’ame, elle prend l’essor dans toutes les occasions fans attendre les ordres de la raison, & de la prudence; mais le courage , qui est l’effet d’une crainte respectueuse d’offenser notre Créateur, en négligeant nos devoirs, agit toujours d’une maniéré uniforme & soutenue. Que peut on avoir à craindre quand dans toute fa conduite on se propose pour but de plaire à un Dieu tout puissant ; à un Dieu, qui peut traverser tous les desseins de nos ennemis, & dont la feule volonté fait détourner les malheurs qui nous menacent, ou les changer en bonheurs. Celui qui a fixé dans Ion cœur ce respect raisonnable, pour l’Etre, dont la Providence veille sur tout ce qui se passe dans l’univers , doit s’assurer fur fa protection toute puissante, & se persuader fortement qu’il est a l’abri de tout mal réel. Les Bénédictions du Ciel pourront lé présenter à lui sous l’image de pertes, de douleurs, de traverses ; mais il n’a qu’à posséder son ame en patience ; bientôt ces bénédictions se développeront de ces apparences trompeuses, & s’offri- Moderne," Bise. xcvnu joi s’offriront à ses yeux fous leur véritable forme. Si un nuage épais & noir lèmble s’amasser fur fa tête, l’orage crevera à côté de lui, où bien il verra sortir du sein même des dangers, qui se menacent, les instrumens de fa félicité. Je ne viens encore (jue de dépeindre la lìtuation la plus triste, ou se puisse trouver un homme affermi dans l’habitude de cette crainte iàlutai- re, bien souvent Y objet de cette frayeur réli- gieuse nous épargne jusqu’aux allarmes, il veut bien regarder du même œuil, que nous, ce que nous prenons pour des maux réels, & alors il les éloigne certainement de ceux qui se sont attiré sa laveur par la vertu, que je récom. mande ici. Les Histoires font pleines d’exern- ples remarquables de gens de bien échappez, comme par miracle, de périls qui les environ- noient, fans qu’ils en fussent rien, & qui pa- roissoient absolument inévitables. ; Entre les exemples de cette nature qui nous font fournis par l’Histoire Payenne, je n’en trouve point de plus frappant, que celui qu’on voit dans la Vie de Tìmoleon le Corinthien. Cet homme extraordinaire s’est distingué parmi les grands hommes de l’Antiquité, par la coutume, qu’ilavoit, deraporter tous ses succez a la Providence Divine. Selon le témoignage de Népos , il avoit consacré dans fa maison une chappelle particulière a la Déesse sous le nom de laquelle la providence étoit adorée chez les Payens. II fut souvent récompensé de ce culte, quoique aveugle, qu’il ren- ,°2 Le Mentor rendoit a la Divinité ; mais il en éprouva la protection d’une maniéré bien étonnante dans un cas que je rapporterai ici , après Pliftarque. Trois scélérats avoient fait une Conspiration pour tuer ce grand homme, lorsqu’il se- roit occupé a sacrifier dans un certain Temple. Déja ils se trouvoient dans ce lieu sacré , placez dans les endroits, qui leur paroissoient les plus propres pour exécuter cet affreux dessein ; déja ils attendoient l’instant favorable pour se jetter sur Timolcon , lorsqu’un étranger entra par hazard dans le Temple ; il fixe les yeux fur un des conjurez, il l’examine avec attention, il se précipite fur lui. il l’assaíline. Là-dessus les deux autres se mettent dans Peí- prit que leur noir attentat ett découvert ; ils íé jettent aux pieds de Timoleon, & ils lui déclarent leur abominable deílèin avec toutes ses circonstances. Cependant’après avoir examiné cet Etranger on trouva qu’il n’avoit rien su de ce projet, mais que son srere avoitété tué, il y avoit plusieurs années, par un des conspirateurs , qu’il avoit long-tems poursuivi en vain, pour l’immoler à sa juste vangean- ce ; qu’en entrant dans le Temple il l’avoit reconnu , & qu’il n’avoit pas été assez maître de lui-même pour ne se pas saisir cette occasion de le punir. Plutarque ne peut pas's’empêcher, après avoir rapporté ce fait, de parler avecextaze de l’impénétrable sagesse de Providence, dont Moderne, nìfi. xcvm. ;o, on vit dans cette occasion une marque si merveilleuse , & si inattendue. Cette Providence avoit tellement arrangé le plan de la délivrance de Timoleon, que YEtranger avoit été toujours traversé dans le dessein de punir le meurtrier de son frere jusqu’à ce que par un même coup il putvangerun innocent, & sauver la vie à un homme vertueux. J’avoue, que je ne saurois m’étonner qu’un Payc-n comme Timoleon, adorateur constant de la Providence , se soit distingué pat une intrépidité inébranlable, A qu'il se soit attiré une protection si marquée de la Divinité. DISCOURS XCIX. - - Largitor ingenii Venter. PERSE. Le ventre est bien souvent la four ct*‘de P esprit. Ï E suis charmé d’apprendre que mon Lion s’est attiré les applaudissemens de 'tous ceux , qui Pont vu , & qu’il a l’honneur de recevoir plus de visites, qu’aucun de ses frères qui font logez à la tour, Je fuis allé voir ce matin ce qu’il avoit dans le ventre, & entre autres alimens j’y ai trouvé les mets délicieux que voici. Mon- 1 304 L E M E N T O R C Monsieur, t c Je ne manque jamais un seul jour à lire vos 1 feuilles volantes , j’ai prêté une très grande at- t tendon à celle qui traite du tonr dégorgé , auííi- íì bien qu’à un de vos derniers discours, ou vous A vous engagez à veiller fur toute la figure se- d: nielle , & à regler le beau sexe depuis la tête pn jusqu’aux pieds. Cette matière est très interes- t santé pour moi ; je suis couturière de proses. m; fion, & j’ai l’honneur de servir les Dames les en: plus qualifiées de la ville ; Elles me donnent k un libre accez chez elles à toute heure du de jour, & j’ai la prérogative de les voir en négli- J gé, auflì-bien qu’ajustées. Vous voyez, Mon- re sieur , qu’une connoistance comme la mienne ve ne íauroit vous être inutile, d’autant plus que to j’ai grande envie de vous être bonne à quel- qu que chose. Si vous voulez bien mettre à pro- qu fit les lumières & mes bonnes intentions, je cilì fuis toute prête à vous servir en qualité de ta Lionne. Les Dames du prémier rang me lais- pai sent entrer dans tout le secret de leurs mo- qu des ; si vous êtes d’avis de m’employer, j’exa- úei minerai leurs vues de près, & je fuis sûre que lé; je serai en état de vous fournir des mémoi- cet res, qui pourront vous être d’un très grand se- un cours. éti Comme je fuis la prémière de mon métier, p= qui vous ait fait une semblable proposition, je toj me flatte, que vous me donnerez la préféré» fid ce, Moderne. Lise. xcix. joç ce , & que vous voudrez bien du moins rn’en- tendre rugir , avant que de traiter avec quelque autre. Pour vous donner un échantillon de mon savoir faire , je vous avertis ici à teins du nouvel accroissement que vous découvrirez au prémier jour dans les plus belles gorges de la ville. Ouï, Monlìeur , en dépit de vos graves remontrances, les beautez du prémier ordre ont résolu unanimément de se découvrir de plus en plus ; je crains bien même que dans peu ma Profession ne devienne entierement inutile, & que je ne meure de faim , dans le terris que nos Dames mourront de froid. Avant que d’aller plus loin , il fera nécessaire de vous donner l’idée d une espèce de couverture ou plûtót d’ornement de la gorge, où vous semblez n’avoir pas fait attention juf- qu’ici. C’eíì une bande étroite de mousseline qui s’étend en falbala fur le haut du corps précisément au dessus de la poitrine, mais qui ne va pas jufqu’aux épaules. Comme cfeít une partie du tour de gorge , quson a conservé jus- qu’à présent, pour ne montrer pas le sein entierement a découvert, nos belles Pont appelle avec beaucoup d’efprit la Pièce modeste. Après cet éclaircissement je vous dirai, que dans une assemblée des Dames du grand air, il a été résolu depuis peu d’abattre ce dernier rempart de la modestie. Ce n’est pas tout, on a formé en même tems le dessein de laisser considérablement le corps, & rien n’en a retardé Tome II. V l exé- i 30$ Le Mentor ì’exécution, que le mauvais tems, qu’il a fait lu ces derniers jours. II est; vrai que quelques à membres de cette société se sont opposez à ra cette résolution , mais elle n’a pas laislé de paf- Lio fer à la pluralité des voix ; c est une astàire u faite , & pour me servir de la phraze ingénieu- lio fe de ces belles, elles vont razer tout leur * $ Parapet , pour n’avoir d’autre défense, que L leur vertu. ut r? AUTRELETTRE. à et; Sage Mentor. Dr L’estime, que les Naturalistes font des Lions, t; comme des plus genereufes brutes de l’uni- | vers , & la figure majestueuse, qu’ils font dans , la Poëlìe , où souvent ils représentent les plus ( grands Héros, m’ont lait toujours croire qu’on a profanoit leur nom en le donnant à certains hommes, qui rodent par tout pour chercher j qui devorer. 11 est vrai que vous avez rectifié j mes idées à cet égard, en développant l’ori- r gine d’un titre , qui paroit d’abord lì choquant ( & qui ne semble pouvoir être donné, que par , contrevérité à des traîtres , dont Punique em- , ploi est de vendre leurs compatriotes. j Néanmoins, vos éclairciífemens n’ont pas , été capables jufqu’ici de m’empêcher de me ] mettre en colère contre l’ufage, qui a donné , la , * Parapet veut dire proprement, Défense de la I Ptitrine. Moderne, Bise. xcix . 507 la vogue à cette dénomination mais mon dépit a fait place à une vive satisfaction, quand j’ai vu que vous vous occupiez à réhabiliter les Lions dans leur dignité primitive, & que vous vouliez produire un animal de cette elpèce, bien intentionné pour la Patrie , & propre à réformer nos mœurs. - Faites le rugir de toutes ses forces, mon cher Mentor ; les rugiflë- mens vaudront, pour les gens de bien, la plus agréable musique , & il aura bientôt le fort du Lion de Sampfon, dont les entrailles étoient pleines de miel, & chez qui la force produifoit la douceur. Dans le tems que je félicite l’Empire des bêtes , de l’honneur, que vous faites à leur Roi, je ne puis que déplorer le fort de ceux, qui, comme moi, font trop éloignez de la Capitale pour lui payer leurs reipects avec assiduité. Ayez pitié de nous autres Provinciaux, Monsieur, & fournisièz-nous quelque moyen commode de lier un commerce réglé avec le noble animal, qui est fous votre direction. Cette proposition ne fera peut-être pas extrêmement de votre goût, nous en avons fait quelquefois d’une nature aífez semblables à des Personnes de votre profession, qui n’ont point été acceptées , avec toute l’avidité possible ; le Bel-efprit de la Province est un peu décrié chez vous autres gens de Cour ; nous ne le savons que trop ; mais l’amour-propre qui nous empêche d’avoir du mépris pour nos propres V L pro- ;o8 LE MENTOR productions, est astèz subtil Sophiste, pour nous persuader en dépit de l’expérience , que tout le monde doit être de notre sentiment. Quelle satisfaction pour nous. Monsieur, lì un homme comme vous daignoit nous accorder notre demande, & nous periiiader par cette faveur, que notre vanité n’est pas tout-à-fait mal fondée. Je fuis. DISCOURS C. — Poetarum veniet manus , auxilio quœ sit mihi. Horace. Une troupe de Poètes va venir à mon secours. I L n’y a rien qui prouve d’une maniéré plus évidente, qu’un Ecrivain n’a ni goût ni discernement, que sa méthode décisive de juger d’un Autheur, pour ainsi dire , sur l’Etiquette du sac, sans distinguer ce qu'il y a de bon, d’a- vec ce que l’on peut y trouver de mauvais. Ces décisions vagues font íur-tout impertinentes , quand elles ont pour objet des Auteurs, qui se sont attiré de l’estime dans une longue fuite de siècles. Quelques ridicules qu’elles soient, elles ne laissent pas d’être fort en usage chez la plupart de nos critiques modernes. Leur admiration est auíìì vague que leur mépris. Homere, Virgile, Sophocle, se sont attiré les éloges des savants de tous les âges, en voî- Moderne, Dr/c-, e. ?oy là assez pour que tout garçon bel-esprit n’en parle qu’avec transport ; ces mêmes savane ont jugé d’une maniéré moins favorable d’au- tres auteurs de l’Antiquité, ils ont donné à ces derniers un rang intérieur, voilà qui suffit à nos petits critiques, pour ne leur point donner de rang du tout : comme ils élèvent les uns jusqu’au ciel fans trop savoir pourquoi, ils foulent les autres aux pieds par des raisons de 1» même force. Strada s’y prend d’une maniéré bien différente , en apreciant le mérité des Poètes Latins , dans fa fable, dont j’ai commencé de tracer un plan. Je le continuerai aujourd’hui en donnant à mes Lecteurs un récit en Prose des sujets de chaque Poème, qui fut récité dans Pat semblée savante, dont j’ai fait mention ; ceux qui se sont familiarisez avec les auteurs, dont il s’agit ici, verront avec combien de discernement chaque matière est proportionnée au genie du Poète, a qui on la fait traiter, & avec quèl goût fin chacun de ces grands hommes est caractérisé, dans le jugement, qu’on donne de son ouvrage. Celui qui devoit représenter Lucain fut le prémier qui parut sur la Scène. Comme il etoit Espagnol, son Poème semble fait exprès pour faire honneur à fa Nation, dont en même tems le caractère romanesque donne de la probabilité à son sujet ; le voici: Alphonië étoit Gouverneur.d’une Ville assiégée par les Mores, son fils unique ayant été V 3 fait ?ia Le Mistor fait leur prisonnier dans une sortie, ils le mènent devant les remparts & l’expofent aux yeux du Pere, en protestant qu’ils le tueroient a ía vue, s’il distèroit de rendre la ville. Ce genereux Pere leur répond, que s’il avoit cent fils, il aimeroit mieux les voir tous périr, que de trahir fa Patrie , & que de taire même la moindre lâcheté ; mais , continue-t-il, li vous trouvez tant de plaiíir à verser le sang innocent, voici mon épée, vous pouvez-vous en servir. Là dessus il leur jette ion épée par dessus les remparts, retourne à ion Palais, & se met à table d’un air froid, & tranquille ; au milieu du repas , ses oreilles font frappées par des cris confus poussez en même tems par les ennemis, & par les ailìégez ; il fe lève, il court vers les murs, & il voit son fils à demi mort nager dans son sang ; mais loin de faire voir à ce funeste spectacle la moindre marque de foi blesse, il censure la douleur de ses Soldats, & de ses amis, & il la force d’aller fe remettre à table. Le récit de cette Histoire admirablement bien exprimée dans le ítile & dans le goût de Lucain, fut suivi d’un long murmure où se cónfondoient les critiques & les applaudisse- mens des auditeurs. Chacun jugeoit de cette Pièce conformément à la prévention favorable, où désavantageuse, où il étoit par rapport à Lucain ; ces préjugez étoient si directement contraires, que les uns l’élevoient par dessus tous les Poètes Latins, tandis que les au- Moderne, Dise. c. ?n autres lui réfufòient jusqu’au titre de Poëte. Les plus judicieux pourtant déclarèrent que le genie de Lucain étoit grand jusqu’au prodige, mais trop farouche & trop indocile pour se laisser imposer le joug de l’art ; que son stile semblable a son tour d'esprit, étoit élevé, hardi, vif, mais trop ami de l’ostentation & de l’enflure. Enfin, que ce Poëte sembloit avoir préféré une réputation étendue, à une réputation bien fondée, & que l’impétuosité de son imagination l’avoit porté à souiller par ces expressions temeraires la pureté de la langue Romaine. Lucrèce succéda à Lucain ; il commença par dire à l’Assemblée, qu’elle verroit bientôt: la difference entre un Espagnol Latinisé, & un Poëte né à Rome même ; & après ce court exode il entra en matière. Deux amis inventèrent un moyen très particulier d’entretenir ensemble un commerce de pensées ; ils avoient découvert un aimant d’une telle vertu, que lorsqu’il avoit touché deux éguilles , l’une ne se mouvoit que l’au- tre n’en fit autant, & de la même maniéré, quelque distance qui les séparât. Les deux amis ayant chacun une des éguilles frottées à cet ajmant extraordinaire la poserent sur une plaque semblable à celle d’un Horloge ; & y firent graver les vingt & quatre Lettres de l’Al- phabet, de telle maniéré qu’elles environ- noient l’éguille en question, qui étoit dressée en forte qu’elle put tourner fans le moindre empé- V 4 che- 3ii Le Mentor chement. En se séparant pour aller voyager, ils convinrent ensemble, qu’à une certaine heure du jour ils se retireroient tous deux dans leur cabinet, pour lier conversation ensemble par le moyen de cette invention merveilleuse; ils n’y manquèrent point ; éloignez l’un de l’autre de pluíìeurs centaines de lieues, chacun s’enférmoit à l’heure marquée, & commençoit d’abord à jetter les yeux fur ion éguille. Celui qui avoit envie de communiquer quelque chose à son ami la dirigeo t vers toutes les lettres , qui compol'oient les termes, dont il avoit besoin , s’arrêtant un peu à chaque mot, & à chaque Phraze, pour éviter toute confusion. Dans ce même tems l’autre ami voyoit son éguille sympathétique se mouvoir d’elle-mê- me vers chaque lettre, dont son correspondant approchoit la sienne. C'elì ainsi qu’ils surent cauíèr ensemble à travers une vaíte étendue de Païs, & conduire leurs pensées dans un instant, par dessus des Villes, des Montagnes, des Forêts, & des Mers. La plupart de ceux qui composoient l’As- semblée furent charmez de l’adresse du Poète , qui parfait imitateur de Lucrèce avoit su par la nouveauté de sa matière , & par la maniéré curieuse de la manier , attacher leur attention à des vers en partie trop plats, & en partie peu harmonieux. 11s s’imaginoient, que íàns ce tour singulier rien ne seroit plus in- Moderne, Ttlsc. c. ?i; insupportable que le stile & la verlifìcation de Lucrèce. Les plus savans de la compagnie étoient d’une opinion bien differente ; ils soutinrent que c’elt un talent particulier à Lucrèce d’en- leigner toujours quelque chose & d’animer sa Poëíie par faction ; que son stile est le plus propre du monde à enseigner & à développer une matière, & qu’il fait plus de plailir que tout autre , à ceux qui ont pénétré comme il faut dans le genie de la langue Latine. Us y ajoutent que íì le genie de ce Poète n’avoit pas été gêné par la difficulté de son sujet, & ne s’é- toit pas en quelque sorte avili par l’afièctation d’employer de vieux termes, il auroit eu peut- être la gloire de porter la poésie Latine au plus haut degré de perfection. Après Lucrèce entra Ciaudien ; il avoit choisi pour matière de son Poème la fameuse dispute, entre le Rossignol, & le Joueur de Lut , ce sujet est trop connu à tout le monde, pour qu’il soit nécessaire de s’y é- tendre. A peine eut-il fini que toute la chambre retentit de cris applaudissants, ce qui dans son Poème frappoit le plus l’efprit des auditeurs, ce fut la clarté & la netteté du plan ; on étoit encore extrêmement charmé de la douceur de ses vers, & de leur harmonieuse facilité ; il y eut pourtant des personnes d’un goût plus fín, qui tournèrent en ridicule cette teinture de Phrases étrangères dont il fouilloitla langue V s La- N4 Le Mïntor Latine, & qui méprisèrent cette uniformité de ses nombres, qui ne íàuroit que lasser les oreilles, & rebuter l’esprit ; ils le censurèrent encore iur le ltile pompeux & sublime , qu’il a prodigué mal à propos, dans des occasions, où le bon-fens lui ordonnoit d’aller avec son sujet terre à terre. Le reste pour une autrefois. DISCOURS CL Arma dedi Danais in Amazonas. OviD. y ai fourni aux Grecs des armes contre les Amazones. Monsieur, D Es que vous aurez érigé votre Licorne , il eít certain, que le beau-sexe ne négligera rien, pour l’agacer contre nous, & que nous courons risque de recevoir de lui de turieux coups de corne. II me semble que nous ne ferions pas trop mal de prevenir les belles, & de faire rugir notre Lion de toutes ses forces contre les irrégularitez de leur conduite. Parlons fans Métaphores ; je m’étonne, Monsieur, que leur fureur pour le jeu ait échappé jusqu’ici a vos censures. Peut-être que nc M 0 D E R N I, Bise. CI. ?IÇ fréquentant guères que la famille modeste des Lizards vous n’aurez pas seulement une idée de ces femmes Cavalières, de ces amazones, qu’on prendroit, en les voyant jouer, pour des Cadets aux gardes déguisez; que diriez-vous, Monlìeur, st vous voïez votre aimable Brillante, passer des nuits entieres à remuer le bras d’un air dragon, & à faire sortir des dez d’un cornet qui stt retentir la table par des coups redoublez ? Quelle opinion auriez vous de Myladi elle même, íì ion carosse allant à toute bride reveilloit les voiíins après minuit en ramenant la Dame d’une académie de jeu ! J’ai le malheur d’être l’Epoux d’une de ces joueuses de profeílion, & les détestables plaisirs me coûtent mon repos & mon argent ; qu’eile gagne ou non, je perds toujours à coup sûr ; elle lit vos discours, & st vous vouliez bien en faire un fur cette matière, vous rendriez un grand service & à elle & à votre très- humble serviteur, &c. Je ne mériterois pas le nom de Mentor de la Grande Bretagne, st je ne tachois de détourner mes élèves femelles, d’un des plus honteux excès, où elles puissent donner. Les mauvaises fuites que ce désordre traîne après lui font trop nombreuses, pour être placées seulement dans une de tues feuilles volantes. Aussi n’ai-je garde de m’engager à épuiser ici cette matière ; je n’y ferai que quelques rétìexions, que je partagerai en deux classes ; je conlì- dererai ti 6 Le Mentor dercrai le jeu excessif par rapport à ses effets, fur leur corps. Si nous pouvions pénétrer jusques dans l’a- me d’une joueuse, nous verrions cette ame infortunée toute remplie de Matadors. Ses rêves ne lui représentent que les as noirs si elle s’éveille en sursaut, c’eíì que dans un rêve elle vient de perdre codille. Quand elle eít feule, fa chambre est hantée par des Rois, des Dames, & des valets. Le tems lui pèse sur les épaules jusqu à-ce que l’heure du jeu arrive. C’est alors que pendant plusieurs heures toutes ses facultez sont employées à mêler les Cartes, à les couper, ou à les partager entre les joueurs, c’est alors que dans son ame soi- disant raisonnable, il n’y a point d’autres idées, que celles de quelques figures grossièrement peintes. Quoi ! c’est dans cette vue , que la raison, cette partie divine de nous mêmes,nous a été donnée du Créateur? Eít-ce ainsi que nous croyons pouvoir étendre, affermir, & orner la plus noble faculté de notre ame ? Que penserait une intelligence pure, si elle contemploit la situation où se trouve, chez une joueuse , le talent de comprendre & de réfléchir, destiné à Pélever au dessus des brutes, & à la faire participer à la nature des Anges. Puisque les femmes ont de telle maniéré l’i- magination occupée de cartes & de fiches, je ne m'étonne point d’avoir entendu raconter depuis peu, qu’un Enfant venoit de naître marqué du cinq de trèfles. J’en conclus seulement , Moderne. Bise. cl 517 ment, que la Mere avoit fait une bête considérable , par ce qu’elle avoit ce malheureux cinq au- lieu du six. La chose est piquante; c’ejì un cas à se fendre en public. Le cœur d’une joueuse n’elt pas moins sujet au dérangement que son esprit, & son imagination. On tourne une Carte ; quelle foule de passions déréglées n’éclate pas dans une conjoncture si importante ? joye, douleur, satisfaction, désespoir, tous ces mouvemens du cœur varient à la foi les visages, pour faire honneur à un morceau de papier, & pour déshonorer famé humaine. Le moyen de considérer fans indignation., une femme, qui sacrifie au désir de faire sa le - vèe tous les senti mens de son cœur, qui de- vroient être consacrez à son époux, & à sa famille ? pour moi je suis affligé sensiblement, quand je vois la douleur, qui a une source si méprisable, régner sur un beau visage, & les traits d’un ange dérangez par les mouvemens convulsifs d’une Furie. Le cœur humain est fait de maniéré à se livrer entierement à ses plaisirs favoris; par là il est aisé de comprendre, que le jeu s’empare absolument d’une joueuse de Profession. Elle est mal à ion aise chez elle ; elle ne trouve pas le moindre plaisir dans les caresses d’un aimable enfant, objet naturel de fa plus vive tendresse, &fyadille a plus de charmes pour elle que son Epoux. Mon ami Théophraste, le meilleur des Maris & des Peres, s’eit plaint mille ,l8 L E M E N T O R mille fois k moi, les larmes aux yeux, de ce qu’il ett obligé d’attendre fa femme une bonne partie de la nuit, s’il veut jouir de là conversation. Si elle revient au logis d'un air gay, me dit-il, fa joye ne vient pas de la fatisfa8ion , qu'elle a, de revoir son Epoux , mais de la fortune qui la favorise an jeu. A-t-elle perdu , je fuis doublement malheureux. Elle ejl de mauvaise humeur , tout la choque, tout l’aigrit ; ce que je lui dit de plus obligeant l’irrite ; elle me fait foujjrir mort fy mar- tire, fy pourquoi, c'eji q u'elle vient de me ruiner en partie. Quelles compagnes pour toute la vie, quelles Meres de famille peut-on lé flatter de trouver parmi nos femmes du grand air ? Peut- on attendre d’elles une race de gens de bien, de grands hommes, & de Héros ! J’en viens aux funeltes effets, qu’un jeu ex- celiif doit de nécessité produire lur le Corps d une femme. La Providence a tellement dirigé les choses , que tout ce qui avilit l’ame dérange, & ruine le corps ? Les mêmes moïens détruisent la beauté de l’une , & de l’autre ; Cette contideration devroit être d’un poids terrible auprès du beau sexe, qui paroit fait exprès pour plaire à l’autre moitié du genre humain, & pour lui inspirer de la tendresse. Qu’il sache cet aimable sexe que rien n’elt plus pernicieux pour un beau - visage que les veilles du jeu accompagnées de tout ce que les passions ont de plus rongeant & de plus inquiet. Des yeux creux & hagards, une extinction de teint, une pâleur livide, font les marques frap- MODERNE. Bise. CI. ;i- frappantes, auxquelles on reconnoit une joueuse ; quelques heures du sommeil prises fur le jour ne sont pas capables, de lui rendre fa fraîcheur, & de conserver son embonpoint. J’ai vu une femme qu’on emportoit à moitié morte d’une table de Bassette, j’en ai vu d’au- tres évanouies dans leurs chaises à porteur, & représenter des spectres à la lueur des flambeaux, qui les envirònnoient ; En un mot, je n’ai jamais connu une femme, qui s’étant livrée, tout de bon, au Démon du jeu, conserve sa beauté seulement pendant deux années. Le corps d’une joueuse court encore un autre danger qui devroit lui paroitre bien plus terrible ; on fait que les dettes du jeu, sont des dettes d’honneur, qu’il faut payer au plus vîte, ou en monnoye courante ou en bons gages*: l’homme qui perd au delà de son revenu engage ses terres, mais quand la femme va dans le jeu au delà de son argent mignon, il faut bien qu’elle trouve des gages d’une autre nature ; l’Homme peut disposer de son bien, & la femme de sa personne ; mais quand le corps femelle est une fois Hypothéqué, & qu’elle a affaire avec un Créancier un peu pressant, quelles en sont les Conséquences ? il n’est pas difficile de le deviner. DIS- 320 Le Mentor DISCOURS CIL Conticuere omnes. O VI D. Ils se turent tous. Monsieur, D Epuis le premier moment que j’ai entendu parler de votre Lion, j’ai ambitionné l’honneur d’être un de fes Nourriciers ; voici le premier morceau que je lui jette ; s’il dt de l’on goût, il peut compter fur moi ; je ne le laisserai pas mourir de lai m. Mais c’eít assez préludé, venons au fait ; je croi vous taire plailir, Monsieur, en vous entretenant d’une Cotterie, dont j’ai l’honneur d’être membre, & qui depuis peu a lait un.terrible bruit dans la Ville ; c’est la Cotterie des Silencieux i nous nous considérons nous-mêmes comme un relie de la Secte de Pythagore, & tout le Syllême de notre Société elt fondé fur cette maxime de ce Philosophe ; Le Babil détruit la conversation i Notre Président elt né sourd & muet, & il elt redevable à la Nature d’un talent que nous tachons d’obtenir de sart, & de l’habitude. Une telle Cotterie vous étonnera moins, Monsieur, quand vous saurez, que nous sommes pour la plupart gens mariez, & que nos tendres moitiez font extrêmement bridantes. Moderne, Dise. cil. jai tes. Notre société est notre unique refuge contre leurs cris ; nous y volons vers le soir, & nous y jouissons en même tems d’une compagnie & d’une retraite. Lorsque votre célèbre Parent le Spe&ateur nous donna, dans fa feuille, l’Hiítoire remarquable de son silence, nous primes la résolution unanime de l’inviter à être des nôtres, & à venir régulièrement tous les soirs fe taire avec nous ; mais nous apprîmes, que dans fa propre Cotterie il avoit lu tout haut une pièce de fa façon, & nous vimes par là qu’il n’é- toit pas encore parvenu à cet heureux Quiè- tifine de la langue, que nous attendions d’un homme de son mérite. Vous aurez de la peine à comprendre de quelle maniéré nous avons fait, pour nous communiquer nos pensées là-dessus ; mais votre étonnement cessera, quand vous saurez que nos doigts font auffi agiles, & aussi fidèles interprètes de nos sendmens, que peuvent l’être les langues les mieux pendues des autres individus humains. Nous parlons des doigts, Monsieur, mais nous nous le permettons rarement, & cette éloquence Méchanique n’est mise en usage, que dans les occasions les plus importantes. Nous avons beaucoup d’estime & d’admira- tion pour la Cour Ottomane, & pour les autres Cours de POrient, où tous les ordres du Souverain font exécutez par des muets ingénieux. Quel dommage que les peuples Chrétiens Tome U. X soient 3*a Le Mentor soient li entêtez de leurs maniérés, & que du moins les nations les plus polies de notre Europe n’adoptent pas cette majestueuse gravité des Orientaux. De tous nos Poètes Anglois nous n’aimons que Ben Johnson , & nous le trouvons le plus beau génie du siècle, à cause de fa Comédie intitulée la femme silencieuse. Ne croyez pas pourtant que nous ayons tait un vœu absolu de silence; nous n’avons Pair de Chartreux, que dans le teins que nous sommes assemblez, mais chez nous il nous est permis de parler autant & aussi impétueusement que nos affaires de famille l’exigent de nous. Au reste, les avantages qui nous reviennent de cette compagnie taciturne, sont en aussi grand nombre, qu’ils font considérables. Vous, Monsieur, qui connoissezsi bien le cœur humain ; vous lavez, que Pentende- ment de l’homme est fort sujet à Perreur, & que sa volonté a un penchant très naturel & très vif pour ce qu’on appelle Esprit de contra- diction. Vous n’ignorez pas non plus, que les disputes même, qui roulent fur les moindres bagatelles deviennent importantes, par rapport aux suites, & qu’elles produisent quelquefois des efièts très pernicieux'; le repos de la Langue est Punique moyen efficace de remédier à ces inconvéniens ; dès qu’on bannit d’une compagnie le discours, on en éloigne Panimosité, qui procède de l’elprit de faction, la calomnie contre le Gouvernement & contre les particuliers & 1 Empire insolent, que, Moderne. Bise. en. ;r; que, dans les assemblées parlantes les prétendus génies supérieurs exercent fur la petìteílc d’esprit de leurs amis. Pour nous, nos conversations font toutes pour ainsi dire de plein pied ; personne n’y prime, personne n’y force les autres à succomber sous la force de ses poumons, ou fous la volubilité de la langue ; en parlant à notre manière dans les cas importans, nous n’étour- diffons pas ceux qui ne font point de notre avis ; ils ont tout le loisir nécessaire pour considérer la force de nos raisons, par rapport k leur valeur intrinsèque, & pour me servir de la phraze d’un polisson de nies amis, nous savons nos arguuiens & nos syllogismes sur le bout du doigt. Entre toutes les remarques du fameux Longin , nous admirons cet excellent passage, où il trouve dans le silence d’Ajax un exemple du plus parfait sublime ; N’en déplaise au divin Homere, ce n’étoit pas ce Héros, qu’il falloit comparer à un Ane ; Avec tout le respect que nous devons à Page de Nestor, la comparaison auroit infiniment moins cloché, s’il l’avoit appliquée à ce grand faiseur des contes à dormir debout. Les voisins ont conçu de plaisantes opinions de nous, ils disent par tout, que li nous sommes austi muets que des poissons, nous buvons comme des poissons austi, & à cet égard ils n’ont pas tout à fait tort. il n’en est pas ainsi de certains railleurs, X s qui ZL4 Le Mentor qui soutiennent, que íì nous ne parlons pas nous n’en pensons pas d’avantage ; d’autres gens nous font une injustice de bien plus grande conséquence, en nous prenant pour une assemblée de personnes, qui trament quelque noir dessein contre l’Etat ; Ils ont poussé leur zèle pour la patrie assez loin pour nous détacher un Commissaire, afin qu’il nous prit fur le fait. La chose étoit des plus particulières, Monlieur, je vous allure, que nous estions à Ce juge & à ses archers une vive image de ces Sénateurs Romains, que les Gaulois , après avoir pris la ville, virent astis, devant leurs portes, d’un air tranquille, & gardant un lilen- ce majestueux. Si notre société est de votre goût, vous n’avez que faire de le déclarer au public. Votre silence tiendra lieu d’approbation, & d’ap- plaudissement à tout l’honorable corps des muets, & particulièrement à Votre &c. Guillaume le Taciturne. P. S. Depuis la fondation de notre Cotte- rie, il n’y a eu qu’une feule parole de lâchée ; celui qui avoit fait la faute fut d’abord exilé de l’assemblée, par des suffrages muets, qu’on donnoit, selon la méthode de Pancien- ne Rome, en pliant le pouce en arrière. Ce pauvre homme venoit de recevoir la nouvelle Moderne, Dise. CIL ' ;r; de la Victoire de Hochstet, & comme le zèle fait souvent perdre la mémoire, il se précipita à nous communiquer cet heureux succès, fans se souvenir de nos Loix fondamentales. Nous trouvâmes à propos d’agir conformément aux maximes séveres de Manlius, qui fit punir de mort son fils victorieux, par- ce qu’il avoit combattu contre les ordres de son Pere & de son général. Nous trouvâmes de la beauté, & de la grandeur d’ame dans là faute, mais l’amour de la Discipline & la sainteté de nos statuts nous empêcha de lui pardonner un crime qui avoit de si nobles motifs. Pour un muet l’Auteur de cette Lettre ne fait pas rugir trop mal mon Lion, mais vous allez voir bien autre chose ; une jeune Demoiselle fera passer par sa gueule terrible une voix aussi douce, que celle d’un Rossignol. LETTRE. Mon sieur, J’ai cru d’abord que vous ne faisiez que rire, en exposant notre nudité à la raillerie du public, mais depuis que j’ai vu , que l’assaire étoit sérieuse, & que vous étiez soutenu par rinfaillibilité du Pape, j’ai été ravie de votre procédé, qui marque une si véritable tendresse pour le beau sexe. Si je n’en suis pas restée là ; je me fuis servie de l’ossre obli- X 4 géante ;rs * Le Mentor geante d’un ami, qui m’a promis de vous faire tenir mes lettres par la gueule du Lion, jusqu’à ce qu’il vous plaise de nous fournir un moïen particulier de vous communiquer nos pensées ; fans cette offre je courois risque de mourir d’une rétention de gratitude : elle est inexprimable, Monlieur, & elle augmentera de jour en jour, si vous voulez bien pouffer vigoureusement votre dessein salutaire. Si vous n’arrêtez pas la gorge des Dames dans ses conquêtes rapides, c’eit fait de moi, la mienne va s’étendre fur toute ma figure ; il ne me reste plus par devant que quatre pouces de taille, ma gorge a gagné tout le relie du terrain ; si mes Compagnes s’opinia- trent à exécuter le projet, dont Mademoiselle Leonìde vous a informé depuis peu, je ne fai plus que devenir ; adieu ma ceinture ; toute la richesse de ma taille ne pourra plus fournir aux usurpations d’un sein ambitieux, qui bien moins âgé qu’Alexandre semble déja demander s’il n’y a pas d’autres mondes à conquérir. Ce que je vous dis, Monsieur, est la vérité toute nue ; ayez pitié de moi, & empêchez la mode de triompher si inhumainement de ma pudeur : je vous assure que je fuis déja vos leçons autant qu’une jeune fille le peut faire, fans se rendre ridicule dans le monde. Ma jupe de baleine est des plus bornez, qui se portent, & dès que je ferai Mere de famille, j’aurai des tours de gorge qui nviront juf- qu’au menton, quand même toutes les femmes se Moderne. Bise. eill. se donneroient le mot pour se moquer de vos préceptes. Ce n’est pas tout ; fi sart de se promener dans la moyenne région de l’air est jamais en vogue , je vous promets d’ê- tre la derniere a me métamorphoser en gibier. En un mot, je m’engage solemneìlement, a me conduire toujours comme votre digne Elève &c. DISCOURS CIII. Nec magis exprefíi vultus per ahena ligna. H o R A T. Leur chara&ere est auffì bien attrappé , que le plut habile Sculpteur sait attrapper les traits £un visage. J E dois encore au public le reste de la Fiction ingénieuse de Strada, & je ne veux pas différer plus long-tems a lui payer cette dette. Ceux qui connoissent les Poëtes mêmes, fur lesquels l’Auteur en question exerce fa judicieuse Critique, ne peuvent qu’être charmez de les voir characterisez ici d’une maniéré fi juste & fi vive : mes Lecteurs non Lettrez n’y trouveront pas le même plaisir, faute de s’être familiarisés avec les nobles originaux , dont Strada a fait de si agréables & de fi fidèles copies ; mais du moins ils X 5 en zr« Le Mentor en tireront cet avantage, qu’ils pourront se > former une idée exacte de ces grands hom- i mes , dont ils entendent fi souvent parler | avec éloge. Ce qui m’a porté fur-touc a donner au public le systhème de cette fiction, c’est le désir de faire voir, comment un grand ( Gente, tel que devroit être tout Critique, fait í tirer son art de fa secheresse naturelle, & le rendre agréable & intéressant. { Suite de la Tttlion de Strada. c í Le Poëte , qui devoit jouer le rolle d’Ovi- C de prit pour sujet X Aimant d’Or, c’eít-à-dire t r aimant , qui, a ce qu’on prétend, attire l’or, d comme l'aimant ordinaire attire le ter. Afin I de mieux imiter le tour d’esprit & la maniéré c d’écrire de son modelle, il dérivé la vertu de à cet aimant, d’une métamorphose poétique. !- Voici comme il s’y prend : p Lorsque étant encore enfant j’étois aísis au- ti près d’un ruisseau, j’y laissai tomber par ha- tr zard une bague d or ! je racontai ce mal- v; heur a mon Pere , qui attachant auísi-tôt une n pierre , a une ligne a pêcher , la fit voltiger p fur l’endroit ou je lui dis que ma bague étoit i, allée a fond ; a peine cette pierre toucha- p t-elle la superficie de l’eau , que ma bague s’y t„ attacha & que mon pere la tira de Peau, de n la même maniéré qu’un Pêcheur en fait sor- J tir un poisson. Voyant que j’étois surpris de 1 ce Phénomène, il me fit l’Hittoire suivante: S quand Moderne, Bise. ciu. zr- quand Deucalion & Pyrrha parcoururent la terre pour y rétablir le genre-humain en jet- tant des pierres par dessus leurs têtes, les hommes qui naquirent de là prirent tous des inclinations conformes a la nature des Lieux, ou ces cailloux étoient tombez. Ceux, qui avoient été jetiez dans les campagnes, devinrent Laboureurs , & Bergers i ceux qui étoient tombez fur les rivages furent changez en Pécheurs & en Mariniers, & ceux, qui avoient touché la terre dans les bois, & dans les forêts, furent métamorphosez en Chasseurs. Quelques-uns, entre autres, tombèrent fur les Montagnes , qui cachoient dans leur sein l’or , l’argent, & les autres métaux ; les hommes qui en sortirent surent d’abord animez par un penchant invincible à la recherche de ces précieux trésors. Mais la nature indignée de les voir devenir la proye de cette nouvelle race d’humains, trouva à propos de les retirer dans les entrailles les plus profondes de la Terre. L’a- varice des hommes bien loin de fe rebuter, ne fut qu’irritée par cet obstacle, & elle pouffa ses hardis desseins jufqu’à ouvrir une route au contre de la terre. La Déesse nc put plus supporter l’insolence de ces Mineurs. Elle excita un épouventable tremblement de terre, qui fit crouler les routes des Mines, & qui ensevelit ces audacieux sous leurs propres ouvrages. Les flammes du Stix, qui étoit près de ces lieux, sortirent en L E M E N T O H en même tems par des crevasses, & la violence de leur chaleur reduiíit en cendres les cadavres & la terre qui les environnoienf. Ces cendres se mêlèrent ensemble, & durcies par la continuation de ces flammes, elles se changèrent en pierres. Les corps de ceux, qui avoient travaillé dans les mines de fer, devinrent des Aitttans ordinaires , mais ceux, qui avoient voulu dépouiller la Déesse de son or furent changez en Amans , qui attirent ce métail , & jusques à ce jour ils gardent encore leurs anciennes inclinations. Toute l’assemblée ne tut pas du même sentiment sur le mérite de ce Poète ; quelques uns étoient si charmez de fa maniéré aizée d’écrire , & s’étoient tellement formez fur son goût, qu’il leur étoit impoílible d’approuver des vers qui n’avoient pas le charactère du genie d’Ovide. D’autres étoient d’une opinion tout opposée, mais il fut décidé à la fin à la pluralité des voix, que ce Poète meri- toit fans doute dans un degré éminent le titre d’homme d’esprit ; mais que son tour de Phrase étoit plutôt commun qu’aisé, & qu’il étoit fort éloigné de ce qu’on appelle le Langage des Dieux. On convint , que tout ce qui se peut dire de plus fort contre les ouvrages , & contre la conduite de ce Poète, c’eít qu’il y paroit trop d’esprit, & qu’il auroit mieux réussi dans l’un & dans l’autre, si pour gouverner son genie il s’étoit servi plutôt de frein que d 'Eperons. A peine Moderne. Dise. cm. 3?I A peine cette Sentence fut elle prononcée, que Stace se leva, & que s’avançant d’une démarche fiere & Théâtrale, il se mit à faire un discours fur le sujet suivant. A un siège de Vienne un Allemand & un Portugais ayant eu de fréquentes disputes fur la valeur des deux Nations, étoient fur le point de décider la queítion par un duel, quand tout d’un coup les assiégeants donnerent un furieux assaut à la Ville. Les deux guerriers résolurent là-dessus de sacrifier au bien public leur animosité particulière, & de se disputer le prix de la valeur en se signalant contre l’Ennemi commun. 11s firent l’un & Pau-, tre des miracles de valeur, & ne se quittant jamais ils précipitèrent de differens endroits du rempart, les infidèles, qui s’en croioient déja les maîtres, U Allemand fut enveloppé à la fin d’une troupe entiere des Turcs, où il se défendit comme un Lion, jusqu’à-ce qu’un coup de cimeterre lui emporta le bras, où il tenoit son bouclier. Le Portugais voyant la triste situation où se trouvoit son généreux Comunant vole à son secours, fend la presse, & écarte les ennemis de son rival qui étoit à terre affoibli par sa blessure, & par la fatigue ; dans le tems que celui-ci revient de fa faiblesse, & qu’il se relève pour soutenir la valeur du Portugais , il volt le bras droit de son intrépide compétiteur tomber à terre avec son Epée, II auroit même perdu la vie, fi Y Allemand n’avoit percé un Turc, qui étoit Le Mentor sur le point de passer son Javelot à travers du corps du Portugais. Les voilà, l’un uniquement capable de soutenir le bouclier, & l’autre de manier l’Ëpée ; ils ne sont plus ensemble qu’un seul Combatant ; les voilà étroitement unis par des obligations mutuelles. Le Portugais ne songe qu’à couvrir l’Allemand , & l’Alìemand répand la frayeur, & la mort parmi ceux qui les environnent ; à la fin trouvant leurs forces épuisées par la perte de leur sang & résolus de périr noblement, ils s’avancent tous deux vers la partie de la muraille la plus ébranlée, & avec elle ils se précipitent sur la tête des aílìègeans. Lorsque Stace eut fini, on vit renaître dans l’assemblée les anciennes disputes fur fa maniéré d’écrire : 11 reçut de plusieurs les mêmes applaudissemens , qui lui avoient été donnez par lès contemporains. Ils déclarèrent , que c’étoit le seul Poète , qui ait attrap- pé le véritable stile héroïque, & qu’il devoit surpasser tous les Poètes Latins en réputation , connue il leur étoit supérieur en mérite. D’autres le censurèrent comme un homme , dont les images & les exprellìons ne reconnoissoient point de bornes ; ils se moquèrent de la lìngularité de les pensées, du loin brûlant de ses nombres, & de la pompeuse & effrayante endure de sa Diction. 11 y eut pourtant des personnes d’un goût tin & juste, dont la décilìon s’éloignoit également de ces deux extrémitez. 11s furent d’opi- nion, Moderne. Bise. cm. nion, que dans son stile il y a beaucoup de feu Poétique , mais assez de fumée en même tems pour envelopper la lumière d’un feu si beau. Qu’il y a dans fes vers de la majesté, mais que c’étoit plûtôt la Majesté d’un Tyran , que d’un Roi ; qu’il s’élevoit quelque fois jufqu’aux nues , mais qu’il y rencontrait souvent le fort d’Icare ; enfin qu’il étoit parmi les Poètes, ce qu’Alexandre le Grand étoit parmi les Héros, également distingué par lès défauts, & par fes vertus. Virgile fut le dernier qui parut fur la Scène. Le sujet, qu’il prit, fut l’Hiffoire de Tbeu- tilla , qui a trop de conformité avec celle de Judith, pour qu’il soit nécessaire de s’y étendre. II suffira de dire que toute illustre compagnie trouva les Ouvrages de ce Poète Epique plûtôt un sujet d’admiration que d’ap- plaudissement ; la plupart soutinrent, que s’il y a quelques fautes dans fa Poésie, il faut les attribuer aux limites de son art, & non pas aux bornes de son génie. II ne laissi pas de fe lever dans l’assemblée quelques murmures envieux , qui attaquoient plusieurs de ses vers comme destituez de feu, & de nerfs, & plûtôt fans deffauts, qu'ornez de quelques beautez réelles ; mais ces censures peu judicieuses furent rejettées avec une indignation generale. Strada met enfin des bornes à fa Fiction par l’ouvrage d’un Poète Italien moderne ; ce Poème pétillé dans toutes fes parties de ces traits 3U Le Mentor Moderne. Bise. cm. traits d’esprit & de ces Concettì qui se sont glissez dans la Poëlìe qu’on admire le plus depuis quelques siècles. Au reste ceux de mes Lecteurs, qui ont du savoir , auront remarqué sans peine, que le sujet du Poème de Stace , a un très grand rapport à ce qui est raconté dans les Commentaires de César de deux Soldats Romains. Fin du II. Tome. M&ïè iï?0ìl ìmïï aJ J',-; O ' if" ' • r> ., ' ' ^ V 1 C‘* ' : ' ; \ F' --l't*' ; ; ' /' • V;«H* ' v 1 ■••••: ’ÎT^y-r M ; r■; >':«4HUì??iWàîà)p^ :< r && M -NM^ààO MNMMWHWMêMT- - ^ •? ' - iràAêFâ^â'âàrâLWW^â » r-/ Zââà '.J#'*'** J f