" gt' H- r r LES AVENTURES D E TÉLÉMAQ.UE, FILS D’ULYSSE J - Us' / ê?/ n w I .N TJTHpíf,- 3?. /'*wci. MK MW Vnjji'ÛMnn}»!! >Wààà»SWàLa LES AFENTURES D E TÉLÉMAQUE FILS D’ULYSSE, Par f e v Messire FRANÇOIS DE SALIGNAC; ò 7 DE LA MOTTE FENELON, Précepteur de Mefeigneurs les Enfants de France , & depuis Archevêque Duc-de Cambrai y Prince du Saint-Empire , &c. Auxqoelles on a joint des Remarques nécessaires pour l’inreìlgencedece Pi.ê’me allégorique. Nouvelle Edition corrigée plus exactement que toutes les précédentes, & enrichie de Figures, en Taille-douce. TOME PREMIER. A LAUSÂNE ij6z'. Qliez FRANÇOIS GRASSET, Faîne, • ë->$ 1 " > !■ ! s '-? " • > • > - > ^ ^"«UW LH , M îM :-*-?&ï-£'fk i ' " *'•■ ■ -“ '-ê S,-.. sOfaa. WM^lMjêMKWà l MàHWDDWMà» A VERTISSEMENT. O N donne ici une nouvelle édition des Aventures de Télémaque , fur un manuscrit original , qui s J est trouvé parmi les papiers de feu Moníeigneur f Archevêque de Cambrai, & qui a été avoué par la Famille même. C'est fur le même qu'a été faite sédition ìn-\ n de Paris i?;o> Toutes celles qu’on avoir vues jusqu’alors avoient été très-défeéfcueuses, & faites fans Paveu de P Auteur. C'est une justice qu’on lui rend en faisant paroître son Ouvrage tel qustl est sorti de ses mains. Il Pavoit partagé en vingt-quatre Livres à Limitation de llliade. Outre cette division nouvelle , cette édition est déférente en une infinité d'endroits, de toutes les autres qui ont paru. Souvent à la vérité ces différences ne regardent que le style, & ne font qu'ajouter quelque grâce au discours, par un arrangement plus harmonieux des paroles. Mais aussi l’on avoit omis des choses très-précieuses, & astèz étendues qu'on a restituées fidèlement ici fur Poriginal. L J on a cru ne devoir pas laisièr plus a r'j AVERTISSEMENT. long-temps à la tête de cet Ouvrage une Préface qui y a paru, & que P Auteur de Télémaque n'a jamais approuvée. On a tn:s en fa place le Discours suivant, où l'on tâche de développer les beautés de ce Poème , & fa conformité aux réglés de part , & la sublimité de sa morale. Un Lecteur judicieux & attentif peut découvrir par lui-même ce que l'on doit penser du destein de cet ouvrage. Car, ou P Auteur inconnu des Remarques , ( qui, par hazard, nous font tombées entre les mains, & dont on a cru devoir faire part au Public à Poccaíîon de cette nouvelle édition ) s’est par-tout éloigné du but du principal Auteur : auquel cas ses Remarques font purement chimériques, ou elles ont quelque fondement dans le bon sens, auquel on ne peut pas dire, que Pintention de P Auteur ait été contraire: ce qui suffit, pour ne les devoir pas rejettes. Peut-être que les peintures de cet illustre Ecrivain n'ont pas tout à fait autant de rapport avec les personnes, d'après lesquelles elles parodient faites, que PAu- teur des Remarques se Pest imaginé. Comme on y découvre presque à chaque page un destein formé de combattre les vices & les défauts des hommes par- AVERTIS SEME NT. îij tout où ils font, & que ces vices & ces défauts doivent être appliqués aux hommes corrompus , en qui ils fe trouvent $ peut-être aulíì que dans les Remarques on en fait, du moins en quelques endroits , supplication aux personnes mêmes, à qui ils semblent convenir le mieux. Ainsi c n les donne pour ce qa’elles font, fans vouloir entrer plus avant dans une discussion, aífez inutile , & fans y prendre aucune part : c’est pourquoi on a ôté tous les termes odieux ,-laiíìant au Lecteur une pleine liberté d’en juger, & déclarant en même temps , qu'on est bien éloigné, en les donnant au Public , de vouloir noircir les mémoires de ceux , pour lesquels, au contraire , on conserve beaucoup de respect & de vénération. Tel est donc le delïèin & l'occasion des Remarques qu\>n a ajoutées ici au bas des pages. Les unes font morales & politiques ; les autres fout historiques, & regardent la fable, ou l’histoire ancienne, & tirent des caractères , ou plutôt des conjectures, particuliers de ceux que l’Auteur n J a tracés qu’en général. Une énigme peut convenir à diverses choses : 11 est permis à tout le monde de chercher à la deviner. On a joint à la fin de cette édition une á l ) iv : AVERTISSEMENT . Ode de l’Auteur , composée dans fa jeu- nestè. Elle fera voir son talent naturel pour la versification. Au reste on a cru devoir ôter l’Histoire ■d’Aristonoiis : cette fable rfavoir aucun rapport au Poème épique de Télémaque; êc l’Auteur n’a jamais eu dessein de l’y joindre. Mais on a mis en fa place une Table généalogique de Télémaque. V DISCOURS DE LA POÉSIE ÉPIQUE, E T DE VEXCELLENCE DU POEME DE TÊLÉMAQUE. I l’on pouvoit goûter ía vérité Org'ne toute nue , elle n’auroìt pas . de i s • r r • • J la poelie. beíom , pour le taire aimer, des ornements , que lui prête l’ima- gination : mais fa lumière pure & délicate ne flatte pas aflez ce qu’il y a de sensible en l’homme ; elle demande une attention, qui gêne trop son inconstance naturelle. Pour l’instruire , il faut lui donner non seulement des idées pures, qui l’éclairent, mais encore des images sensibles, qui l'arrêtent dans une vue fixe de la vérité. Voilà la source de l’Eloquence , de la Poésie, & de toutes les Sciences, qui font du ressort de l'Imagination. C’est la foibleíFe de á iij y \ Discours l’homme, qui rend ces sciences nécessaires» La beauté simple & immuable de la vertu ne le touche pas toujours. II ne suffit point de lui montrer la vérité, il faut la peindre aimable (a). Nous examinerons le Poème de Téléma- que selon ces deux vues, d’instruire & de plaire , & nous tâcherons de faire voir que l’Auteur a instruit plus que les Anciens , par la sublimité de sa morale ; &. qu’il a phi autant qu’eux en imitant toutes leurs beautés. Omne tulit pimelum , qui mi [cuit utile dulci, Lecìorem deleHando , pariterque monendo . . HOR. m AllT, PORT, v. Z4S- 344.- sur ie Poeme Epique vi> I. De l’Action Epique. L’action doit être grande, une, entìere, .Qualités merveilleuse, & d’une certaine durée. Télé âlonLpì- maque a toutes ces qualités. Comparons- q ue . le avec les deux modelés de la Poésie épique , Homere &. Virgile , ôt nous en serons convaincus. Nous ne parlerons que de sOdyíI'ée , ( j i P £ |Îq" dont le plan a plus de conformité avec dyslee. celui de Télémaque. Dans ce Poème , Homere introduit un Roi sage, revenant d’une guerre étrangère , où il avoir donné dss preuves éclatantes de fa prudence & de fa valeur ; des tempêtes fartèrent en chemin , & le jettent dans divers pays , dont il apprend les Moeurs , les Loix, la Politique. De là naissent naturellement une infinité d’íncidents & de périls. Mais sachant, combien son absence causoit de désordres dans son royaume, il surmonte tous ces obstacles, méprise tous les plaisirs de la vie ; l'immortalité même ne le touche point : il renonce à tout pour soulager son peuple, & revoir sa famille. Dans PEnéide , un Héros pieux & brave, j,£ U j échappé des ruines d’un Etat puissant, est 1 1 ' * destiné par les Dieux pour en conserver laReiigion , & pour établir un Empire plus grand & plus glorieux que le premier. Ce Prince , choisi pour Roi par les restes infortunés de ses Concitoyens, erre longtemps avec eux dans plusieurs pays , où il apprend tout ce qui est nécessaire à un Roi , à un Législateur , à un Pontife. 11 trouve enfin un asyle dans des terres éloignées , d’où ses Ancêtres étoient sortis. Il «lésait plusieurs ennemis puissants , qui á- iv Plan de T&én a- que* L’a&ion doit ctre une. Des Episodes. viì] Discours s’opposent à son établissement, & jette les fondements d’un Empire , qui devoit être un jour le maître de l’Univers. L'action de Tjélémaque unit ce qu’il y a de grand dans l’un & dans l’autre de ces deux Poëmes. On y voit un jeune Prince, animé par l’amour de la Patrie, aller chercher son Pere , dont l’abfence eau soit le malheur de sa famille & de son royaume. 11 s’expose à toutes sortes de périls ; il se signale par des vertus héroïques; il renonce à la royauté , & à des couronnes plus considérables que la sienne ; & parcourant plusieurs terres inconnues , apprend tout ce qu’il faut pour gouverner un jour solon la prudence d’Ulyste, la piété d’Enée, & la valeur de tous les deux , en sage Politique, en Prince religieux, en Héros accompli. L’aéìion de l’Epopée doit être une. Le Poème épique n’ést pas une histoire comme la Pharfale de Lucain , & la Guerre Punique de Silius Italiens; ni la vie toute- entiers d’un Héros , comme l’Achilleïde de .Stace: l’unité du Héros ne fait pasl’u- nité de Faction. La vie de l'homme est pleine d inégalités. II change fans cesse de desseins, ou par l’inconstance de ses passions, ou par les accidents imprévus de la vie. Qui voudroit décrire tout Fhomme , ne formeroit qu’un tableau bizarre, un contraste de passions opposées fans liaison & fans ordre. C’est pourquoi F Epopée n’est pas la louange d’un Héros , qu’on propose pour modele , mais le récit d’une action grande & illustre , qu’on donne pour exemple. II en est de la Poésie comme de la Peinture , l’unité de Faction principale n’empê- che pas, qu’on n’y inféré plusieurs incidents- sur ie Poeme Epique. îx particuliers. Le deílein est formé dès-le commencement du Poëme ; le Héros en vient à bout en franchissant tous les obstacles. C’est le récit de fes oppositions , qui fait les Episodes : mais tous ces Episodes dépendent de Faction principale, & font tellement liés avec elle, & n unis entre- eux, que le tout ensemble ne présente qu’un seul tableau , composé de plusieurs figures dans une belle ordonnance, & dans une juste proportion. Je réexamine point ici , s’il est vrai, qu’Homere noie quelquefois son action ct; on ^ s u perd souvent de vue ses principaux per- n uité des fonnages. II suffit de remarquer, que FAu- tpifodes. teur de Télémaque a imité par-tout la régularité de Virgile, en évitant les défauts qu’on impute au Poète Grec,- Tous les Episodes de notre Auteur font continus , & fi habilement enclavés les uns dans les autres , que le premier amene celui qui fuit. Ses principaux personnages ne difparoiffent point , & les transitions, qu'il fait de l’Epi- fode à Faction principale, font sentir toujours l’unité du dessein. Dans les six premiers Livres , oh Télémaque parle &L fait le récit de fes aventures à Calypso, ce long Episode à Limitation de celui de Didon , est raconté avec tant d’art, que l’unité de Faction principale est demeurée parfaite. Le Lecteur y est en suspens , & sent dès le commencement, que le séjour de ce Héros dans 'cette Iste , & ce qui s’y passe, n est qu’un obstacle qu’il faut surmonter. Dans les Xtíí & XIV Livres , où Mentor instruit Idomenée, Télémaque n’est pas présent-» il est à F armée : mais c est Mentor.^, â y. X- D X s G O U R s un des principaux personnages du Poème J qui fait tout en vue de Télémaque &pour ion instruction : de forte que cet Episode est parfaitement lié avec le dessein principal. C’est encore un grand art dans notre Auteur, de faire entrer dans son Poème des Episodes qui ne font pas des fuites de la Fable principale , fans rompre ni l’unité ni la continuité. de faction. Ces Episodes y trouvent place, non feulement comme des instructions importantes pour un jeune Prince, qui est le grand dessein du Poète, mais parce qu’il le lait raconter à son Héros dans le temps d’une inaction , pour en remplir le vuìde. C’est ainíì qu’Adoam instruit Télémaque des mœurs , & des Loix de ia Bctique , pendant le calme d’une navigation : & Philoctete lui raconte ses malheurs , tandis que ce jeune Prince est au . camp des Alliés, en attendant le jour du . combat. Joit^l’ 0n L’action Epique doit être entiers. Cette..- fintiere. intégrité suppose trois choses : la cause a .. le nœud & le dénouement. La cause de faction doit être digne du Héros , & conforme à son caractère. Tel est le dessein , de Télémaque. Nous Pavons déjà vu. , Le Nœud doit être naturel, & tiré du : œi! ° fond de faction.- Dans POdyssée , c’est Neptune qui le forme. Dans P Enéide , . c’est la colere de Junon. Dans Télémaque, c’est la ha ; ne de Vénus. Le nœud de POdyssée est naturel, parce que naturellement il n’y a.point d’obstacle qui soit plus • à craindre pour ceux qui vont fur mer, que : la r»er même. L’opposition de Junon dans î’Enéide, comme ennemie des Troyens,, est une belle fiction. Mais la haine ce Vénus -. gontre. un jeune. Prince, qui méprise-la-. sur x. e Poe m é Epique, xj Volupté par amour de la vertu , & dompte ses paffions par le secours de la sagesse, est une Fable tirée de la nature , qui renferme en mème temps une morale sublime. Le dénouement doit être auffi naturel dé*, que le nœud. Dans l’Odyiïée , Ulysse ar- meut. rive parmi les Phéaciens, leur raconte ses aventures, & ces insulaires amateurs des fables , charmés de ses récits, lui fournissent un vaisseau pour retourner chez lui : le dénouement est simple & naturel Dans l’Eneide , Turnus est le seul obstacle à l’établissement d’Enée. Ce Héros pour épargner le sang de ses Troyens , & celui des Latins, dont il fera bientôt Roi, vuide la t querelle par un combat singulier. Ce dénouement est noble. Celui de Télémaque est tout ensemble naturel &. grand. Ce jeune Héros pour obéir aux ordres du Ciel, surmonte son amour pour Antiope, & son amitié pour Idomenée , qui lui effroi t sa couronne, & sa fille. II sacrifie les paffions les plus vives, &i les plaisirs même les plus innocents au pur amour de la vertu. , II s’embarque pour Ithaque fur des vaisseaux que lui fournit Idomenée , à qui il avoit rendu tant de services. Quand il est près de fa Patrie, Minerve le fait relâcher dans une petite Isle déserte , où elle se découvre à lui. Après lavoir accomoagnê à . son inlu au travers de* mers orageuses , . des terres inconnues, des guerres sanglantes, & de tous les maux qui peuwnt éprouver le coeur de 1 homme, la sagesse le conduit enfin dans un lieu solitaire. C’est là. qu’elle lui parle, qu’elle lui annonce la fia- de ses travaux, & fa destinée heureuse; puis elle le quitte. Si-tôt qu’il va rentrer dans le bonheur & le repos, la Divinité.; á_.vj. xij Discours s’éloigne , le merveilleux cesse , l’action hé-» roïque finit. C’est dans la souffrance que l’homme se montre Héros, & qu’il a besoin d’un appui tout divin. Ce n’ess qu’après avoir souffert, qu’il est capable de marcher seul, de se conduire lui-même, & de gou-; verner les autres. Dans le Poème de Télé- maque, l’observation des plus petites réglés, de Part est accompagnée d’une profonde morale. ^níáíes Outre le nœud & le dénouement géné- ckTnœuà ral de faction principale , chaque Epiíode a & du dé- son nœud & son dénouement propre. Ils ment" du boivent avoir tous les mêmes conditions. Poème Dans l’Epopéè , on ne cherche point les épique, intrigues surprenantes des romans modernes. La lurprise seule ne produit qu’une passion très-imparfaite & passagère. Le sublime est d’imiter la simple nature, préparer les événements d’une maniéré si délicate qu’on ne les prévoie pas, les conduire avec tant d’art, que tout paroisse naturel. On n’est point inquiet, suspendu, détourné du but principal de la Poésie héroïque, qui est l’instru- ction, pour s’occuper d’un dénouement fa- fcu’eux, & d’une intrigue imaginaire. Cela est bon , quand lê seul dessein est.d’amuser: mais dans un i'oëme épique , qui est une efpece de Philosophie morale, ces intrigues font des jeux. d’esprit au dessous de fa gravité & de fa noblesse, . L’action Si l’Auteur de Télémaque a évité les mètveiu intrigues des Romans modernes, il n’ess leuí'e. pas tombé non plus dans le merveilleux, outré, que quelques-uns reprochent aux. Anc ; ens. II ne fait ni parlër des chevaux,, ni marcher des trép : eds , ni tra.a,ller des statues. L’action épique doit être merveilleuse, mais vraisemblable. Nous nadmirons. su R lePoeme Epique, xiq. f oint ce qui nous paroît impossible. Le oëte ne doit jamais choquer la raison, quoi- qu’il puisse aller quelquefois au-delà de Is, nature. Les Anciens ont introduit les Dieux: dans leurs Poënaes , non seulement pour. exécuter par leur entremise de grands événements j & unir la vraisemblance & le merveilleux : mais pour apprendre aux hommes que les plus vaillants ák les plus sages ne peuvent rien fans le secours des Dieux. Dans notre Poëme , Minerve conduit fans. cesse Télémaque. Par-là le Poëte rend tout possible à son Héros , & fait sentir que. sans la sagesse Divine l’homme ne peut rien.. Mais ce n’est pas là tout son art. Le. sublime est d’avoir caché la Déesse sous une forme humaine. C’est non seulement le. vraisemblable, mais le naturel qui s’unit. ici au merveilleux. Tout est divin , & tout. paroît humain. Ce n’est pas encore tout. Si Télémaque avoit su qu’iî étoit. conduit’ par une Divinité , son mérite n’auroit pas été si grand, il en auroit été trop soutenu. Les Héros d’Homere. savent presque toujours ce que les immortels font pour eux. Notre Poëte, en dérobant à son Héros le merveilleux de la fiction , a fait admirer fa vertu & son courage. La durée du Poëme épique est plus longue que celle de la Tragédie. Dans celle- ci les passions règnent. Rien de violent ne peut être de longue durée. Mais les vertus & les habitudes qui ne s’acquierent pas tout d’uncoup , sont propres au Poëme épique, & par conséquent son action doit avoir une plus grande étendue. L’Epopée peut renfermer les actions de plusieurs années : mais selon les critiques , íe temps de 1 action principale depuis l’endroit, où le Poëte. De Tâ durée da Poëme épique. sîv Discours commence sa narration , ne peut être plus longue qu’une année , comme le temps d'une action tragique doit être au plus d’un jour. Aristote ût H trace n’en disent rien- pourtant. Homere & V irgile n’ont observé aucune règle fixe là-d-ssus. L’actíon de l’ílíade t ute entiere se passe en cinquante jours. Celle de l’Odyssee depuis l’endroit ©ù le Poète commence fa narrait n , n’est que d’environ deux mois. Celle de l’Enéide est d’un an. Une feule campagne tuffit à Telèmaque depuis qa’il fort de l’Ifle de Calypso jusqu’à ion retour en Ithaque. Notre Poète a choisi le milieu entre Pim- pétuosité & la vehémence avec laquelle !e Poète Grec court vers fa fin , & la démarche majestueuse & mesurée du Poète Latin , qui paroît quelquefois lent, & semble trop allonger sa narration, D A ïa Quand faction du Poème épique est èpa/ue, longue & n elt pas continue, le roete divise sa Fable en deux parties : l’une où le Héros par'e , & raconte ses aventures passées ; l’autre où le Poète íeul fait le récit de ce qui arrive ensuite à son Héros. C’est ainsi qu’Homere ne commence fa narration qu’après qu’Ulyffe- est parti de Piste d’Ogygie ; & Virgile la sienne, qu’après qu’Enée est arrivé à Carthage. L’Auteur de Télémaque a parfaitement imité ces deux grands modelés 11 divi-e son action comme eux, en deux parties. La princi-- pale contient ce qu’il raconte , & elle commence , où Télémaque finit le récit de fes aventures à Calypso. II prend peu de matière , mais il la traite amplement. Dix-huit' Livres y font employés. L’autre partie est beaucoup plus ample pour le nombre des ■ incidents & pour le-temps; mais elle est- SLTR LE POEME EPIQUE. r? beaucoup plus resserrée pour les circonstances. Elle ne contient que les six premiers - Livres. Par cette division de ce que notre Poëte raconte, & de ce qu'il fait raconter à Télémaque, il retranche les temps d’ina- ction ; comme fa captivité en Egypte, fora ï emprisonnement à Tyr , Stc. 11 n’étend pas trop la durée de fa narration , il joint ensemble la variété & la continuité des aventures : tout est mouvement, tout est action dans son Poëme. On ne voit jamais ses Personnages oisifs, ni son Héros disparoìtre. II. De la M orale. On peut recommander la vertu par les I. Des exemples, & par les instructions, par les Mœurs— moeuis & par les préceptes. C’est ici où notre Auteur surpasse de beaucoup tous les autres Poë.es. On doit à Hotnere la riche invention d'avoir personnalisé les attributs divins, les pallions humaines & les causes physiques ; source féconde de belles fictions , qui animent & vivifient tout dans la Poésie. Mais fa Religion n’est qu’un tiflù de fables qui n’ont rien de propre, nia faire respecter, ni à faire aimer la Divinité. Les caractères Caracté*' de ses Dieux font même au dessous de ceux de ses Héros. Pythagore , Platon , Philo- d’Home-. strate , Payens comme lui, ne l'on t pas ie ” justifié d’avoir ravalé ainsi la nature divine, fous prétexte que ce qu’il en dit est allégorie ,-tantôt physique, tantôt morale. Car outre quhl est contre la nature de la fable de se servir des actions morales pour figurer des effets physiques , il leur parut très- dangereux de représenter les chocs des élé-- îoents j & ks phénomènes communs, à . svj Discours la nature par des actions vicieuses attribuées; aux Puissances célestes , & d’enfeigner la morale par des allégories, dont la lettre ne montre que le vice. On pourrait peut-être diminuer la faute d’Homere par les ténèbres &. les moeurs de son iìecle, & le peu de progrès qu’on avoir fait de son temps dans la Philosophie; fans entrer dans cette diícuffion , on fe contentera de remarquer que l’Auteur de Télémaque , en imitant ce qu’il y a de beau dans les Fables du. Poète Grec, a évite deux grands défauts qu’on lui impute. 11 personnalise comme lui les Attributs divins, & en fait des Divinités subalternes ; mais il ne les fait jamais paroîrre qu'en des occasions qui méritent leur présence. 11 ne les fait jamais parler ni agir que d’une maniéré digne d’elles. II unit avec art la Poésie d’Hornere & la Philosophie de Pythagore, II ne dit rien que ce que les Payeos au- toient pu dire; & cependant il a mis dans leurs bouches ce qu’il y a de plus sublime dans !a Morale Chrétienne, & a montré par-là que cette Morale est écrite en caractères ineffaçables dans le cœur de l’hom- me , & qu’il les y découvriroit infailliblement , s’il fuìvoit la voix de la pure &L simple raison pour fe livrer totalement à cette Vérité souveraine ôc universelle qui éclaire tous les esprits, comme le Soleil éclaire tous les corps , & fans laquelle toute raison particulière n’est que ténèbres & égarement. îesidées tes idées que notre Poète nous donna viiuté^ 1 'tk la Divinité sont non seulement dignes d’elle, mais infiniment aimables pourl’hom- me. Tout inspire la confiance & f amour: une piété douce,.une adoration noble & SUR LE POEME EPIQUE. Xvij ííbre , due à la perfection absolue de l’Etre infini ; & non pas un culte fupersticieux, sombre & servile , qui saisit & abat le cœur, lorsqu’on ne considéré Dieu que- comme un puissant Législateur qui punit avec rigueur le violentent de ses Loix. II nous représente Dieu comme amateur des hommes, mais dont l’amour & la bonté ne font pas abandonnés aux décrets aveugles d’une destinée fatale , ni. mérités par les pompeuses apparences d’un culte extérieur',, ni sujets aux caprices bizarres des Divinités payennes, mais toujours réglés par la Loi immuable de la Sagesse , qui ne peut qu’aimer la vertu, & traiter les hommes, non. selon le nombre des animaux qu’ils immolent , mais des passions qu’ils sacrifient. On peut justifier plus aisément les ca- Des racteres qu’Homere donne à ses Héros , que ceux qu’il donne à ses Dieux. II est ros á’Ho-- certain qu’il peint les hommes avec si m- mere. plicité, force , variété & passion. L’igno- rance où nous sommes des coutumes d’un pays, des cérémonies de fa religion , du génie de íà langue , le défaut qu’ont la. plupart des hommes de juger de tout par le g- ût de leur siecle & de leur nation, l’amour du faste & de la fausse magnificence , qui a gâté la nature pure & primitive ; toutes ces choses peuvent nous tromper & nous faire regarder comme fade ce qui étoit estimé dans l’ancienne Grece. Quoiqu’il paroisse plus naturel & plus Desdeux philosophe de distinguer la Tragédie de d°jir->o- l’Epopée par la différence de leurs vues pées : la- morales , comme on a fait d’abord ; on j a n’ose décider cependant, s’il ne peut pas Morale., y avoir , comme dit Aristote , deux fortes d’Epopées, l’une Pathétique , l’autre Morale Ces deux efpeces d’Epo- pées font unies tíans 1s Téfenîrt- yas. Discours Fune où les grandes passions règnent j- î’autre, ou les grandes vertus triomphent. L’Iliade & rOdyffée peuvent être des exemples de ces deux efpeces. Dans l’une Achille est représenté naturellement avec íous ses défauts ; tantôt comme brutal, jusqu’à ne conserver aucune dignité dans fa colere ; tantôt comme furieux jusqu’à sacrifier sa Patrie à son ressentiment. Quoique le Héros de l’Odyssée soit plus régulier que le jeune Achille bouillant & impétueux , cependant le sage Ulysse est souvent faux &í trompeur. C’est que le Poète peint les hommes avec simplicité & selon ce qu’ils font d’ordinaire. La valeur se trouve souvent alliée avec une vengeance furieuse & brutale. La politique est presque toujours jointe avec le mensonge Si. la dissimulation. Peindre d’après nature, c'est: peindre comme Homere. Sans vouloir critiquer les vues différentes de l’iliade & de l’Odyffée, il suffit d’avoir remarqué en passant leurs différentes beautés pour faire admirer l’art avec lequel notre Auteur réunit dans son Poème ces deux sortes d’Epopées, la Pathétique & la Morale. On voit un mélange & un contraste admirable de vertus & de passions dans ce merveilleux tableau. II n’offre rien de trop grand ; mais il nous représente également l’excellence & la bassesse del’hom- me. II est dangereux de nous montrer l’un fans l’autre , & rien n’est plus utile que de nous faire voir tous les deux ensemble ; car la justice & la vertu parfaite demandent qu’on s’estime & se méprise ; qu’on s’aime & se haïsse. Notre Poète n’éleve pas Télémaque au dessus de l’humanité , il k fait tpmber dans les faiblesses qui font- SUR LE POEME EPIQUE. xbí compatibles avec un amour sincere de la- vertu ; & ses foiblesses servent à le corriger, en lui inspirant la défiance de soi-même,. & de ses propres forces. II ne rend pas son imitation impossible en lui donnant une perfection sans tache : mais il excite notre émulation en mettant devant les yeux l’exemple d’un jeune homme , qui avec les mêmes imperfections que chacun sent en foi , fait les actions les plus nobles & les plus vertueuses. II a uni ensemble dans le caractère de !on Héros, le courage d’A- chille , la prudence d’Ulyffe & la piété d’Enée. Télémaque est colere comme le premier fans être brutal : politique comme le second , sans être fourbe ; sensible comme le troisième, fans être voluptueux. Une autre maniéré d’instruire , c’est par 2. Des les préceptes. L’Auteur de Télémaque joint ensemble les grandes instructions avec les (trustions exemples héroïques. La morale d’Homere moraiCS * avec les mœurs de Virgile. Sa morale a cependant trois qualités qui manquent à celle des anciens ; soit Poètes soit Philosophes. E le est sublime dans ses principes , noble dans ses motifs, universelle dans ses usages. 1. Sublime dans ses principes. Elle vient Ou^inís d’une profonde connoissance de Phomme : on l’introduit dans son propre fonds ; on 'Iéléma- lui développe les ressorts secrets de ses paf- ^ fions , les replis cachés de son amour pro- e it ’subli- pre : la différence des vertus fausses d’avec me dans. les solides. De la connoissance de Phomme, on remonte à celle de Dieu même. L'on fait sentir par-tout que l’Etre infini agit sans cesse en nous pour nous rendre bons & heureux : Qu’il est la source immédiate de toutes nos lumières, & de toutes nos. xx Discours vertus : Que nous ne tenons pas moins de lui la raison que la vie : Que sa Vérité souveraine doit être notre unique lumière, & sa volonté suprême régler tous nos amours. Que faute de consulter cette íageffe universelle & immuable , l’homme ne volt que des fantômes séduis.nts ; faute del’écouter, il n’entend que le bruit confus de ses passions : Que les solides vertus ne nous viennent que comme quelque chose d’étranger qui est mis en nous; qu’elles ne sont pas les effets de nos propres efforts, mais l’ou- vrage d’une Puissance supérieure à l’hom- me , qui agit' en nous quand nous n’y mettons point d’obstacle, & dont nous ne distinguons pas toujours faction, à cause de sa délicatesse. L’on nous montre enfin que fans cette Puissance première & souveraine , qui éleve l’homme au dessus ds lui-même, les vertus les plus brillantes ne sont que des raffinements d’un amour propre , qui se renferme en soi-même, se rend sa Divinité, & devient en même temps & l’idolâtre & fidole. Rien n’est plus admirable que le portrait de ce Philosophe que Télémaque vit aux enfers , & dont tout le crime étoit d’avoir été idolâtre de fa propre vertu. (fest ainsi que la morale cle nôtre Auteur tend à nous faire oublier notre être propre pour le rapporter tour entier à l’Etre Souverain , & nous en rendre les adorateurs : comme le but de fa politique est de nous faire préférer le bien public au bien particulier , & nous faire aimer les hommes. On fait les systèmes de Machiavel, d’Hobbes , & de deux Auteurs plus modérés , Puffendorf & Grotius. Les deux premiers , fous le vain & faux prétexte que h bien de la société n’a rien dé- commun- sur le Poemï Epique, xxj avec .le bien essentiel de l’homme, qui est la vertu, établissent pour seules maximes de gouvernement, la finesse, les artifices, les stratagèmes, le despotisme, l’injustice Sc l’irréligion. Les deux derniers Auteurs ne fondent leur politique que fur des maximes payennes& qui même n’égalent ni celles de la République de Platon, ni celles des Offices de Cicéron. II est vrai que ces deux Philosophes modernes ont travaillé dans le dessein d’être utiles à la Société ; & qu’ils ont rapporté presque tout au bonheur de l’homme considéré selon le civil. Mais l’Auteur de Télémaque est original, en ce qu’il a uni la politique la plus parfaite avec les idées de la vertu la plus consommée. Le grand principe sur lequel tout roule, est que le monde entier n’est qu’une République universelle, Sc chaque Peuple comme une grande famille. De cette belle 8c lumineuse idée naissent ce que les politiques appellent les Loix de Nature , & des Nations , équitables , généreuses , pleines d'humanité. On ne regarde plus chaque pays comme indépendant des autres ; mais le genre humain comme un tout indivisible. On ne se borne plus à l’amour de sa patrie : le cœur s’étend, devient immense; & par une amitié universelle embrasse tous les hommes. De là naissent l’amour des étrangers, la confiance mutuelle entre les Nations voisines , la bonne foi, la justice, Sc la paix parmi les Princes de l’Univers , comme entre les particuliers de chaque Etat. Notre Auteur nous montre encore que la gloire de la royauté est de gouverner les hommes pour les rendre bons Sc heureux : que F autorité du Prince n’est jamais mieux affermie que TKxij Discours îoríqu’elle est appuyée sur l’amour des peuples, & que la véritable richesse de l’JEtat consiste à retrancher tons les taux besoins de la vie pour se contenter du nécessaire, & des plaisirs simples & innocents. Par-là, il fait voir que la vertu contribue non seulement à préparer l’homme pour une félicité future ; mais qu’eile rend la société actuellement heureuse dans cette vie, autant qu’elle le peut être. ^Morale"' 1 2 ‘ Morale de Télémaque est noble de le lé- dans fes motifs. Son grand principe est qu’il est'noibl àut préférer l'amour du beau à l’amour du dans ïesPt a Ìfi r ' comme disent Socrate & Platon : motiís. l’honnête à Vagréable , selon l’expreíîìon de Cicéron. Voilà la source des sentiments nobles , de la grandeur d’ame, & de toutes les vertus héroïques. C’est par ces idées pures & élevées qu’il détruit d’une maniéré infiniment plus touchante que par la dispute, la fausse philosophie de ceux qui font du plaisir le seul ressort du coeur humain . Notre Poëte montre par la belle morale qu’il met dans la bouche de fes Héros , & les actions généreuses qu’il leur fait faire, ce que peut l’amour du beau & du parfait fur un cœur noble pour lui faire sacrifier ses plaisirs aux devoirs pénibles de fa vertu. Je fais que cette vertu héroïque passe parmi les âmes vulgaires pour un fantôme, & que les gens d’imagination fe font déchaînés contre cette Vérité sublime & solide par plusieurs pointes d’efprit frivoles & méprisables. C’est que ne trouvant rien au dedans d’eux qui soit comparable à ces grands sentiments , ils concluent que Phumanité en est incapable. Ce font des nains qui jugent de la iorce des géants par la leur. Les esprits gui rampent fans cesse dans les bornes sur r .e Poeme Epique. xxiy étroites de l’amour propre, ne comprendront jamais le pouvoir & l’étendue d’une vertu qui élevs L’homme au dessus de lui— même. Quelques Philosophes qui ont fait d ailleurs de belles découvertes dans la Philosophie, se sont laissés entraîner par leurs préjugés, jufqu’à ne point distinguer assez entre l’amour de Perdre, ik l’amour du plaisir ; & à nier que la volonté puisse être remuée aussi fortement par la vue claire de la vérité que par le goût naturel du. plaisir. On ne peut lire sérieusement Té- lémaque sans être convaincu de ce grand principe. L’on y voit les sentiments généreux d’une ame noble, qui ne conçoit rien que de grand,- d’un cœur désintéressé qui s’oublie fans cesse ; d’un Philosophe qui ne se borne ni à soi ni à sa Nation, ni à rien de particulier : mais qui rapporte tout au bien commun du genre humain , & tout le genre humain à P Etre Suprême. 3. La Morale de Télémaque est univer- z. La selle dans ses usages , étendue , féconde , proportionnée à tous les temps , à toutes maque les nations , & à toutes les conditions. On y apprend les devoirs d’un Prince , qui est dans ses tout ensemble , Roi, Guerrier , Philosophe usages. & Législateur. On y voit Part de conduire des Nations différentes ; la maniéré de con^ server la paix au dehors avec ses voisins, & cependant d’avoir toujours au dedans du royaume une jeunesse aguerrie prête à le défendre ; d’enrichir ses Etats fans tomber dans le luxe ; de trouver le milieu entre les excès d’un pouvoir despotique , & les désordres de PAnarchie. On y donne des préceptes pour l’agriculture, pour le commerce , pour les arts, pour la police , pour l’gducssion des enfants. Notre Auteur faií xxiv Discours . entrer dans son Poëme , non seulement îes vertus héroïques & royales, mais celles qui sont propres à toutes sortes de conditions. En formant le cœur de son Prince , il n’instruit pas moins chaque particulier de son devoir. L’Iliade a pour but de montrer les funestes suites de la désunion parmi les Chefs d’une armée. L’Odyssée nous fait voir ce que peut dans un Roi la prudence , jointe avec la valeur. Dans l’Enéide on dépeint les actions d’un Héros pieux & vaillant ; mais toutes ces vertus particulières ne font pas le bonheur du genre humain. Télé- maque va bien au-delà de tous ces plans par la grandeur, le nombre & l’étendue de ses vues morales ; de forte qu on peut dire * L’Abbé avec le Philosophe critique d’Homere : * Le ion™*" ^ 0n P^ us utl ^ e /m Muses aient fait aux Hommes , défilé Télémaque ; car fi le bonheur du Genre humain pouvoit naître d'un Poème, il naîtroìt de celui-là. DE LA POESIE. C’est une belle remarque du Chevalier Temple, que la Poésie doit réunir ce que la Musique , la Peinture , & l’Eloquence ont de force & de beauté. Mais comme la Poésie ne différé de l’Eloquence , qu’en ce qu’elle peint avec enthousiasme , on aime mieux dire que la Poésie emprunte son harmonie de la Musique , sa passion de la Peinture, sa force & sa justesse de la Philosophie. L’har- Le style de Télémaque est poli , net, monie du coulant, magnifique. II a toute l’abon- Téléma- dance d’Homere sans avoir son intempérie. rance de paroles. II ne tombe jamais dans les SUR LE POEME EPIQUE. XXT les redites ; & quand il parle des mêmes choses , il ne rappelle point les mêmes images & encore moins les mêmes termes. Toutes ses periodes remplissent l’oreille par leur nombre & leur cadence. Rien ne choque, point de mots durs, point de termes abstraits, ni de tours affectés. II ne parle jamais pour parler, ni simplement pour plaire. Toutes.ses paroles font penser , 8c routes ses pensées tendent à nous rendre bons. Les images de notre Poëte sont aussi parfaites que son style est harmonieux. Peindre, c’est non seulement décrire les choses , mais en représenter les circonstances , d’une maniéré si vive ■& si touchante , qu’on s’imagine les voir. L’Auteur de Télémaque peint les passions avec art. 11 avoit étudié le cœur de l’homme , & en connoissoit tous les ressorts. En lisant son Poëme, on ne volt plus que ce qu’il fait voir; on n’entend plus que ceux qu'il fait parler, II échauffe , il remue , il entraîne. On sent toutes les passions qu’il décrit. Les Poètes se servent ordinairement de deux sortes de peintures, les comparaisons & les descriptions. Les comparaisons de Télémaque sont justes & nobles. L’Auteur n’éleve pas trop Pesprit au dessus de son sujet par des métaphores outrées, il ne l’embarrasse pas non plus par une trop grande variété d’images. II a imité tout ce qu’il y a de grand & de beau dans les descriptions des Anciens , les combats, les jeux, les naufrages, les sacrifices, &c. fans «'étendre fur les minucies qui font languir la narration, fans rabaisser la majesté dti P oëme Epique par la description des choses é Excellence des peintures du Télé- maque. Des comparaisons & descriptions du Télémaque. xxvj Discours bafles & désagréables. II descend quelquefois dans le détail ; mais il ne dit rien qui ne mérite attention, & qui ne contribue à l’idée qu'il veut donner. II fuit la nature ■dans toutes ses variétés. II savoir bien que tout discours doit avoir ses inégalités; tantôt sublime, fans être guindé ; tantôt naïf, fans être bas. C’est un faux goût de vouloir toujours embellir. Ses descriptions font magnifiques, mats naturelles, simples , & cependant agréables. II peint non seulement d’après nature , mais ses tableaux font aimables. II unit ensemble la vérité d u dessein , & la beauté du coloris; la vivacité d’Homere , &. la noblesse de Virgile. Ce n’est pas tout, les descriptions de ce Poème íont non seulement destinées à plaire , mais elles font toutes instructives. Si l’Auteur parle de la vie pastorale , c’est pour recommander l’aimable simplicité des mœurs. S’íi décrit des jeux & des combats, ce n est pas seulement pour célébrer les funérailles d’un ami ou d un pere, comme dans FI- liade & dans FEnéide : c’est pour choisir un Roi qui surpasse tous les autres dans la force de Fefprit & du corps , & qui soit également capable de soutenir les fatigues de F un & de l’autre. S’il nous reprélente les horreurs d’un naufrage , c’est pour inspirer à son Héros la fermeté de cœur, & l’abandon aux Dieux , dans les plus grands périls. Je pourrois parcourir toutes ces descriptions, & y trouver de semblables beautés- Je me contenterai de remarquer que dans cette nouvelle édition , la '.cul— pture de la redoutable Egide que Minerve envoya à Téiémaque , est pleine d art, & renferme cette morale sublime : Que le SUR LE POEME EPIQUE. XXvij bouclier d’un Prince, & le soutien d’un Etat , sont les sciences & l’agriculture : Qu’un Roi armé par la sagesse cherche toujours la paix, & trouve des ressources fécondes contre tous les maux de la guerre , dans un peuple instruit & laborieux, dont s esprit & le corps font également accoutumés ail travail. La Poésie tire fa force & fa justesse de Phiìoso- la Philosophie. Dans Télémaque, on voit x'iféma- par-tout une imagination riche , vive , agréa- que. ble, & néanmoins un esprit juste & profond. Ces deux qualités se rencontrent rarement dans la même personne. II saut que l ame soit dans un mouvement presque continuel pour inventer , pour passionner, pour imiter , & en même temps dans une tranquillité parfaite pour juger en produisant, & choisir entre mille pensées qui se présentent , celle qui convient. II faut que l’ima- g!nation souffre une eípece de transport & "d'enthousiasme,pendant que l’esprit paisible dans son-empire, la retient, & la tourne où il veut. Sans cette passion qui anime tout, les discours paroissent froids , languissants , abstraits , historiques. Sans ce jugement qui réglé tout, ils sont faux ÔC trompeurs. Le feu d’Homere , sur-tout dansl’íliade, Çompj- est impétueux & ardent comme un tour raison de billon de flamme qui embrase tout. Le feu ^éû- de Virgile a plus de clarté que de chaleur, maque il luit toujours uniment & également. Ce- lui de Télémaque échauffe & éclaire tout Virgile, ensemble, selon qu’il faut persuader, ou passionner. Quand cette flamme éclaire, elle fait sentir une douce chaleur, qui n’in- coramode point. Tels font les discours de ëij r xxviij Discours Mentor sur la politique, & de Télémaque sur le sens des Loix de Minos, &c. Ces idées pures remplissent i’eíprit de leur paisible lumière ; l’enthousiasme & le íèu poétique seroient nuisibles, comme les rayons trop ardents du Soleil qui éblouissent. Quand il n’est plus question de raisonner , mais d’agir; quand on a ru clairement la vérité, quand les réflexions ne viennent que d’irrésolution , alors le Poète excite un feu , & une passion qui détermine , & qui emporte une ame affoiblie, qui n’a plus le courage de se rendre à la vérité. L’Epi- sode des amours de Télémaque dans Piste de Calypso, est plein de ce feu. Ce mélange de lumière & d’ardeur distingue notre Poète d’Homere & de Virgile. L’enthousiasme du premier lui sait quelquefois oublier Part, négliger Tordre , & passer les bornes de la nature. C’étoit la force & l’estor de son grand génie qui l’entraînoit malgré lui. La pompeuse ma-v gnificence , le jugement & la conduite de Virgile dégénèrent quelquefois en une régularité trop compassée, où il semble plutôt Historien que Poète. Ce dernier plaît beaucoup plus aux Poètes Philosophes Sc modernes , que le premier. N’est-ce pas qu’ils sentent qu’on peut imiter plus facilement par art le grand jugement du Poète Latin, que le beau feu du Poète Grec, que la nature feule peut donner ? Notre Auteur doit plaire à toutes sortes de Poètes , tant à ceux qui font Philosophes , qu’à ceux qui n’admirent que l’en- thousiasme, II a uni les lumières de l’es- prit avec les charmes de l'imagination. II prouve la vérité en Philosophe. II fait sur le Poeme Epique xxix aimer la vérité prouvée par les sentiments qu’il excite.. Tout est solide, vrai, convenable à la persuasion ; ni jeux d’esprit, ni pensées brillantes qui n’ont d’autre but que de faire admirer l’Auteur. II a suivi ce grand précepte de Platon, qui dit qu’en écrivant on doit toujours se cacher, dis- paroître, se faire oublier pour ne produire que les vérités qu’on veut persuader , ôc les pallions qu’on veut purifier. Dans le Télémaque tout est raison , tout est sentiment. C’est ce qui le rend un Poëme de toutes les Nations , & de tous les siécles. Tous les Etrangers en sont également touchés. Les traductions qu’on en a faites en des langues moins délicates que la langue Françoise, n’effacent point ses beautés originales. La savante Apologiste d’Homere nous assure que le Poète Grec perd infiniment par une traduction, qu’il n est pas possible d’y faire passer la force, la noblesse , & Famé de fa Poésie. Mais on ose dire que le Télémaque conservera toujours en toutes sortes de Langues fa force, fa noblesse , son ame & ses beautés essentielles. C’est que l’excellence de ce Poëme ne consiste pas dans F arrangement heureux & harmonieux des paroles, ni même dans les agréments que lui prête Fimagination , mais dans un goût sublime de la vérité, dans des sentiments nobles & élevés , & dans la maniéré naturelle, délicate & judicieuse de les traiter. De pareilles beautés sont de toutes les Langues, de tous les temps, de tous les pays, & touchent également les bons esprits, & les grandes âmes dans tout FUnivers. On a formé plusieurs objections contre Premîere ë iij Objection contre le Té*«ma- tsue. Réponse, xxx Discours le Télémaque : i°. Qu 11 n’est pas en Vers. La versification, selon Aristote, Da /s d’Halycarnafle , & Strabon , n’est pas essentielle à l’£popée. On peut Décrire en prose comme on écrit des Tragédies fans rimes. On peut faire des Vers fans Poésie, & être tout Poétique fans faire des Vers. On peut imiter la versification par art, mais il faut naître Poëte. Ce qui fait la Poésie n’est pas le nombre fixe &c la cadence réglée des syllabes ; mais la fiction vive , les figures hardies, la beauté & la variété des images. C’est l’enthousiasme, le feu, l’impétuofité, la force , un je ne fais quoi dans les paroles & les pensées, que la nature feule peut donner. On trouve toutes ces qualités dans le Télémaque. L’Auteur a donc fait ce que Strabon dit de Cadmus, Phérécide, Hécatée : ll a imité parfaitement la Foéjie , en rompant seulement la mesure , mais il a conservé toutes les autres beautés poétiques. Notre âge retrouve un Homere Dans ce Poëme salutaire, Par la vertu même inventé ; Les Nymphes de la double Cime Ne Taffranchirent de la Rime , Qu’en saveur de la vérité. * De plus, je ne fais pas si la gène des rimes & la singularité scrupuleuse de notre construction Européenne jointe à ce nombre fixe & mesuré de pieds , ne diminue- roient pas beaucoup l’eflòr & la passion de * Ode à Messieurs de VAcadémie, par Mr, de la Motte, Premiere Ode. SUR LE POEME EPIQUE. XXXJ la Poésie héroïque. Pour bien émouvoir les passions , on doit souvent retrancher Tordre & la liaison. Voilà pourquoi les Grecs & les Romains, qui peignoient tout avec vivacité & goût, usoient des inversions de phrases ; leurs mots n’avoient point de place fixe , ils les arrangeoient comme ils vouloient Les Langues de TEurope font un composé du Latin, & des Jargons de toutes les Nations barbares qui subjuguèrent TEmpire Romain. Ces Peuples du Nord glaçoient tout , comme leur climat, par une froide régularité de Syntaxe. Us ne comprenoient point cette belle variété de longues & de breves , qui imite si bien les mouvements délicats de Pâme. Ils pro- nonçoient tout avec le même íroid, & ne connurent cTabord d’autre harmonie dans les paroles , qu’un vain tintement de finales monotones. Quelques Italiens , quelques Espagnols ont tâché d’affranchir leur versification de la gêne des rimes. Un Poëte Anglois y a réussi merveilleusement, & a commencé même avec succès d'in- troduire les inversions de phrases dans fa Langue. Peut-être que les François reprendront un jour cette noble liberté des Grecs & des Romains. 2. Quelques-uns par une ignorance grossière de la noble liberté, du Poème Epique , ont reproché au Télémaque qu’il est plein d’Anachronismes. L’Auteur de ce Poème n’a fait qu'imiter le Prince des Poètes Latins, qui ne pouvoir ignorer que Didon n’étoit pas contemporaine d’Enée. Le Pygmalion du Télémaque , frere de cette Didon; Sésostris, qu’on dit avoir vécu vers le même temps, &.e, ë iv Seconde Objection contre le Téléraa- citie. Réponse. xxxí) Discours ne íbnt pas plus des fautes que f Anacfiro- nisme de Virgile. Pourquoi condamner un Poëte de manquer quelquefois à Tordre des temps , puisque c’est une beauté de manquer quelquefois à Tordre de la nature ? 11 ne feroít pas permis de contredire un point d’histoire d’un temps peu éloigné. Mais dans T antiquité reculée dont les Annales font fi incertaines & enveloppées de tant d’obfcurités, on doit suivre la vraisemblance , & non pas toujours la vérité. C’est Tidée d’Aristote, confirmée par Horace.. Quelques Historiens ont écrit que Didon étoit chaste ; Pénélope impudique; qu’Hé- léne n’a jamais vu Troye, ni Ënée T Italie.- Hoinere & Virgile n’ont pas fait difficulté de s’écarter de THístoire, pour rendre leurs Fables plus instructives. Pourquoi ne fera- t-il pas permis à T Auteur du Télémaque, pour Tinstruction d’un jeune Prince , de rassembler les Héros de T Antiquité, Télémaque, Sefostris, Nestor, Idomenée, Py- gmalion, Adraste , pour unir dans un même tableau les différents caractères des Princes bons & mauvais, dont il falloir imiter les vertus, Sc éviter les vices. me r °Ob" 3' Ot> trouve à redire que T Auteur du section Télémaque ait inféré THistoire des amours centre le à Calypso & d’Eucbaris dans son Poëme , quej 1 ” 1 " 2c plusieurs descriptions semblables, qui paroissent trop passionnées. Réponse. La meilleure réponse à cette Objection est T effet qu’avoit produit le Télémaque dans le cœur du Prince pour qui il avoir été écrit. Les personnes d’une condition commune n’ont pas le même besoin d’être précautionnées contre les écueils , ausquels l’éléyation Sc l’autorité exposent ceux qus SUR. LE POEME EPIQUE. XXxiij sont destinés à régner. Si notre Poëte avoit écrit pour un homme qui eût dû paffer fa vie dans l’obscurité, ces descriptions ne lui auroient pas été si nécessaires. Mais pour un jeune Prince , au milieu d’une Cour où la galanterie passe pour politesse , où chaque oh)et réveille infailliblement le goût des plaisirs, & où tout ce qui l’en- vironne, n’est occupé qu’à le séduire ; pour un tel Prince , disje, rien n’étoit plus nécessaire que de lui représenter avec cette aimable pudeur, cette innocence & cette sagesse qu’on trouve dans le Télémaque , tous les détours séduisants de l’amour insensé ; lui peindre ce vice dans son beau imaginaire, pour lui faire sentir ensuite sa difformité réelle : lui montrer l’abyme dans toute fa profondeur pour l'empêcher d’y tomber, 8c f éloigner même des bords d’un précipice si affreux. C’étoit donc une sagesse digne de notre Auteur, de précautionner son Eleve contre les folles passions de la jeunesse, par la Fable de Calypso; & de lui donner dans l’Histoire d’Antiope P exemple d’un amour chaste &c légitime. En nous représentant ainsi cette passion, tantôt comme une faiblesse indigne d’un grand cœur, tantôt comme une vertu digne d’un Héros, il nous montre que l’amour n’est pas au dessous de la majesté de l’Epo- pée , 8c réunit par-là dans son Poème les pallions tendres des Romans modernes avec les vertus héroïques de la Poésie ancienne. 4. Quelques-uns croient que P Auteur du Télémaque épuise trop son sujet par j c ct;j on l’abondance &C la richesse de son génie, contre !e so- Téléms* que. II dit tout, 8i ne laisse rien à peníer aux xxxiv D-iscours autres. Comme Homere , il met la nature toute entiers devant les yeux. On aime mieux un Auteur, qui'comme Horace renferme un grand sent en peu de mots, &. donne le plaisir d’en développer l’étendue. Réponse. II est vrai que 1 imagination ne peut rien ajouter aux peintures de notre Poète; mais Tesprit en suivant ses idées , s’ouvre & s'étend. Quand il s’agit seulement de peindre, ses tableaux sont parfaits , rien n’y manque. Quand il faut instruire, ses lumières font fécondes , & nous y développons une vaste étendue de pensées, qui ne parodient pas d’abord , &. que toute son éloquence n’exprime pas. II ne laisse rien à imaginer ; mais il donne infiniment à penser. C’est ce qui convenoit au caractère du Prince pour qui seul l’Ouvrage a été sait. On démêloir en lui au travers de l’enfance , une imagination féconde & heu- reuíe, un génie élevé & étendu, qui le rendoient sensible aux beaux endroits d’Homere & de Virgile. Ce grand naturel inspira à P Auteur le dessein d’un Poème propre à le cultiver , & qui ren- fermeroit également les beautés de l’un & de l'autre Poète. Cette affluence de belles images y étoit essentielle, pour occuper l'imagination , former le goût du Prince, & lui donner la liberté de saisir comme de lui même les vérités préparées à son cœur, & de s’en nourrir. On volt assez que ces beautés n’auroient pas plus coûté à supprimer qu’à produire, qu’elles coulent avec autant de dessein que d Abondance pour répondre aux besoins du Prince & aux vues de l’Auteur. Cinqme- j, Q n a objecté que le Héros & la SUR LE POEME EPIQUE. XXXV Fable de ce Poème n’ont point de rapport me Ob- à la Nation Françoise. Homere & V irgile le ont intéressé les Grecs & les Romains, Téiéma- en choisissant des actions & des acteurs que. dans les histoires de leurs pays. Si l’Auteur n’a pas intéressé particulié- Répons, rement la Nation Françoise , il a fait plus , il a intéressé tout le Genre humain. Son plan est encore plus vaste que celui de l’un & de l’autre des deux Poètes anciens. 11 est plus grand d’instruire tous les hommes ensemble , que de borner ses préceptes à un pays particulier. L’amour propre veut qu’on rapporte tout à lui, & se trouve même dans l’amour de la Patrie. Mais une ame généreuse doit avoir des vues plus étendues. D’ailleurs quel intérêt la France n’a-t-elle point pris à un Ouvrage si propre à lui former un Roi pour la g uverner un jour selon ses besoins & ses désirs , en Pere des Peuples & en Héros Chrétien. Ce qu’on a vu de ce Prince donnoit l’espérance & les prémices de cet avenir. Les voisins de la France y prenoient déjà part comme à un bonheur universel. La Fable du Prince Grec devenoit l’Histoire du Prince François. L’Auteur avoit un dessein plus pur que celui de plaire à fa Nation; il vouloir la servir à son insu en contribuant à lui former" un Prince qui jusques dans les jeux de son enfance paroissoit né pour la combler de bonheur & de gloire. Cet auguste enfant aimoit les Fables & la Mythologie. II falloir profiter de son goût, lui faire voir dans ce qu’il estimoit le solide & le beau , le simple & le grand, & lui imprimer par des faits touchants les xxxvj Discours principes généraux qui pouvoient le précautionner contre les dangers qui accompagnent la plus haute naissance , &C la puissance suprême. Dans ce dessein un Héros Grec & une Poésie d’après Homere & Virgile , les Histoires des pays, des temps , & des faits étrangers étoient d’une convenance parfaite & peut-être unique pour mettre l’Auteur en pleine liberté de peindre avec vérité & force tous les écueils qui menacent les Souverains dans toute la fuite des siécles. 11 arrive par une conséquence naturelle & nécessaire que ces vérités universelles ont souvent du rapport aux histoires du temps , & aux situations actuelles. Ces fictions indépendantes de toute application, & destinées à former l’enfance du jeune Prince , renferment des préceptes pour tous les moments de fa vie. Cette convenance des moralités générales , à toutes sortes de circonstances, fait admirer la fécondité, la profondeur Sí la sagesse de l’Auteur. Mais elle n’exciise pas f injustice de ses ennemis qui ont voulu trouver dans son Télémaque certaines allégories odieuses, & changer les desseins les plus sages & les plus modérés en des satyres outrageantes contre tout ce qu’il refpectoit le plus. On avoir renversé les caractères pour y trouver des rapports imaginaires & pour empoisonner les intentions les plus pures. L’Auteur pouvoit-il fans infidélité supprimer ces maximes fondamentales d’une morale & d’une politique si faine & si convenable, parce que la maniéré de les dire la plus sage ne pouvoir les mettre à couvert de la malignité des critiques.. SUR LE POEME EPIQUE. XXXvi] Notre illustre Auteur a donc réuni dans ícn Poème les plus grandes, beautés des Anciens II a tout l'enthousiafme &. l'a- bondance d’Homere , toute la magnificence & la régularité de Virgile. Comme le Poète Grec , il peint tout avec force , simplicité & vie, variété dans la fable à diversité dans les caraéteres ; ses réflexions font morales, ses descriptions vives, son imagination féconde , par-tout ce beau feu que la nature feule peut donner. Comme le Poète Latin , il garde parfaitement l’unité d’action , l’uniformité des caractères, l’ordre & les réglés de sart. Son jugement est profond , & ses pensées élevées, tandis que le naturel s’unit au noble, & le simple au sublime. Par-tout sart devient nature : mais le Héros de notre Poète est plus parfait que celui de l’un ou de l’autre : fa morale est plus pure, & ses sentiments plus nobles. Concluons de tout ceci, que P Auteur du Télémaque a montré par ce Poème que la Nation Françoise est capable de toute la délicatesse des Grecs , & de tous les grands sentiments des Romains. L’éloge de l’Auteur est celui de sa Nation. ADDITION GENERALE. R ien n’est plus poétique que le Télémague » paf rapport à Pordonnance & à la conduite, aux fictions, aux figures, & à tous les autres ornements qui ne touchent point à la Versification. Feu JVÎr. de Cambray fe proposant de faire un Poeme épique en prose , a pris de la Poésie, tout ce que la prose en pouvoit aamettre. Comme il se bornoit à ecrire en prose , il s’est toujours tenu renfermé dans la Sphere d’une prose vive, à la vérité, noble, sublime 6c pompeuse , mais qui ne fort point du caractère de la prose. Le R. P. du Cerceau , dans les Réflexions fur la Poésie Françoise. F I N, XXXV i!) APPROBATION. TLá 1 lu par ordre de Monseigneur le Chancelier J cet Ouvrage qui a pour titre Les Aventures de Télémaque , avec un Discours qui en découvre toutes les beautés ; & j’ai cru qu il ne méritait pas seulement d’être imprimé ; mais encore d'être traduit dans toutes les Langues que parlent, ou qii entendent les Peuples qui aspirent à être heureux. Ce Poème Epique , quoiqu en Prose, met notre Nation en état de n avoir rien à envier de ce cótè-là aux Grecs & aux Romains. La Fable qu an y expose ne se borne point à amuser notre curiosité, & à flatter notre orgueil. Les récits , les descriptions , les liaisons <§- les grâces du discours éblouissent l’imagination sans bé- garer ; les réflexions & les conversations les plus longues paraissent toujours trop courtes à Vesprit , qu’elles n éclairent pas moins qu elles Venchantent. Er.tre tant de caraêleres dlhommes fi différents que l’on y trouve , il n y en a aucun qui ne grave dans le cœur des LeEleurs , l’horreur du vice , ou Vamour de la vertu. Les mystères de la politique la plus faine & la plus sure y sont dévoilés. Les passions tìy presentent qu un joug aussi honteux que funeste ; les devoirs tìy montrent que des attraits qui les rendent aussi aimables que faciles. Avec Télémaque on apprend à s’attacher inviolablement à la Religion dans la mauvaise comme dans la bonne fortune ; à aimer son Pere & sa Patrie ; à être Roi, Citoyen , ami , esclave même si le sort le veut. Avec Mentor on devient bientôt juste, humain, patient, sincere, discret & modeste. II ne parle point qu’tl ne plaise , qu il n intéresse, qu il ne remue, qu il ne persuade, on ne peut l’écouter qu avec admiration, & on ne l’admire point que bonne sente qu on l’aime encore davantage. Trop heureuse la JSation pour qui cet Ouvrage pourra former quelque jour un Télémaque Sc un Mentor ! A saris , ce premier Juin iyi6. DE SAC Y. xxx'ix TESTIMONIU M. Celeberrimus Poiyhistor Dn. Bu-rcardtjs Gotthelff Struvitjs , in Bibliotheca Philofophica. Cap. CIL §. 13. I Nter recentiores, qui Principem Juventutis sor- mare docent, aestimantur Les Aventures de Télé - maque, fils d’Ulysse, ou fuite du quatrième Livre de VOdyssée d'Homere , par François de Salignac de la Mothe- Fenelon. Historia est ex Ulysse depromta de Telemacho , Ulystìs filio , sub quo personam Ducis Burgundisc abscondit, sub Antiope ver» ejusdem uxorem. Propositum nullum est aliud • quam ut moralem disciplinam , & reliqua , qua» Principe Juventutis digna , tradat, idque stylo Poë_ tico. Inscio primum arque invito auctore prodiit, post fepius recusum. Scripsit contra eum Abbas Faydit Telemacoma- nie , ou la Censure & Critique du Roman i titulè : Le s Aventures de Télémaque à Eleuterople ijoo. 12. In quo potiíïìmum Fenelono, Archiepiscopo Ca_ sneracensi objicit Abbas , quod ipse tau quam per- sona ecclesiastica Fabularum Romanensium formam sequatur , cui tamen editor Telemachi in éditions ultima respondet, exemplum adlegans libri Hiobi Damasceni & Simeonis Metaphrasta. xi TABULA GENEALOGICA TELEMACHI, Si fides fabulìs habenda , antìquijjìmis documcntìs demonjlrata. Jupiter, a Mercurius. b dictais Cyllenius, c illi ex Chione Dae- dalionis filia, d natus I Arcesius. a Autolycus. t Láè'rtes. a -ejus uxor--— Anticlea. / Penelope: légitima—Ulyíses.—adultera:Circe., g \ ejus uxor. ' » ! k Telegonus. k Telemachus. t Telegonus. k Uxor Antiope. Régis Idomenei filia, g, Ulyíïès . xl ) a. Ulysses Laërtius héros apud Ovidium loquitur : Nam mihi Laërtes pater est, Arceíius illi , Jupiter huic : L. IZ- Métam. v. 144. 145. b. Est quoque per matrem Cvllenius ad- dica nobis altéra Nobilitas, Deus est in utroque parente, ibìd. v. 146. 147. c. A Cyllene Arcadiz monte , ubi Mer- cunus ipfe natus elle. fingitur. d. Nomine Dsdalium, &c. Nota erat huic Chione : quse dotatiffima forma Mi’le procis placuit, bis ieptein nubilis annis. Ovid. L. II. Métam. v. zqj.301.301. <* e. Alipedis de stirpe Dei versuta propago Nascitur Autdycus, furtum ingemosus ad omne, Qui sacere affueverat, patries non degener artis. Ibïd. v. 311.313. 314. f. A VT f) y m Avti- Klt/ . Autolyci magnanîmi filia Anticlea. Homer. Lib. XI. Ody(s. v. 85. g. Haec Amyre vel Arnaea. primum, dein Penelope dicta, ab ejufdem nominis avibus, qiKe expositam à parentibus éducaverunt. Nomen intxfiinclum Penelopœa fidis. Ovid. L P. T ri p. E!. 14. v, 3 6. Alii tamen di’xerunt, Penelopen ab Ulyíle fuisse 1II0 c r mine damnatam, quod procos ultro inviralset, ac domo ejectam prius Spartam, deinde Mmtineam islam adiville, ubi vitatn concluferit. Fid, Natal, Com. Mythol, Lib. IX c. r° í xlij h. Félix, &c. Lestas Ulyffis,' Et qutecunque vit! í'œm'ma. liinen amat. Propert. L. II. Eleg. VI. v. 23. ». Haud maie Telemachus, proies patientis Ulyssei. Hor. I. Ep. 7. v. 40. ©soíiif.'ç Telemachus divinus» íìve Deo íîmilis. Hom. OdyjjL. XIV. v. 173. Is post obitum patris Uiyíîìs regnavit in regno Achaias , annis 70. V. Gobelini Persorue Cosmodrornlum œtai. III. cap. 20 . pag. óó. k. Patxem Ulyííèm anno viras fuse 103. vifurus Telegonus jaculo inopinatè & per ignorantiam interemit. In regno marris sure Circe regnavit 60. annis. Idem dicto loco. Telegoni Juga parricidce. Horat. L. III. Carm. od. 19. v;'S. LES AVENTURES D E TÉLÉMAQUE FILS D’U LYS SE, xliv SOMMAIRE D U LIVRE PREMIER. jT*É le'maQVE , conduit par Minerve , sous la figure de Mentor , abo de après un naufrage dans L'Ifie de la Déesse Calypso , qui regrettoit encore le départ d'U’ysje. La Déesse le reçoit s vorablement , conçoit de la passion pour lui , lui osse t’immortalité , & lui demande JeS Aventu-es. U lui raconte son voyage à Pylos & à Lacédémone ‘ for? naufrage fur la côte de Sicile j U péril où il fut d'être immolé aux manès d'An- chise ; le secours que M ntor & lui donné-ent à Acefie dan? une incursion de Barbares , & le foin que ce Roi eut de reconnoître ce service en leur donn , nt un vaisseau Tyrien pour retourner en leur pays. LES LES AVENTURES ïuípTofi). TÉLÉMAQUE» FILS D’ULYSSE. LIVRE PREMIER. Alypso (b) ne pouvoit fe consoler du départ d'Ulyílè. (c) Dans fa (a) Tclémaque : Fils «TUlysse, & de Pénélope. Son Pere , allant à la guerre de Troye , le laissa , pour tenir compagnie à fa Mere : mais ayant été maltraité par les courtisans de fa Mere , son pers étant de retour , il lui prêta la main, afìn de le Tomt I, venger des injures qu’il avoît foufrertes. Le Aventures de Télémaque ; est un Poème en prose des plus ingénieux, & des plus beaux , qui aient été faits. C’est une instruction tressage , très-utiie , & très-fpiri- tueîle d* un jeune Prince deíxiné à régner un jour. A i Les Aventures douleur elle se trouvoit malheureuse d'êrre immortelle. Sa grotte ne résonnoit plus du doux chant de fa voix. Les Nymphes qui la servoient, n’osoienr lui parler. Elle se promenoir souvent seule sur les gazons fleuris , dont un printemps éternel bordoit son Iíle. (d) Mais ces beaux lieux, loin (£) Calypso, Déesse, Fille tPÀtlas & de Thétis , bailleurs : Fille d*Océan & de Thétis » étoit Reine de Piste Ogygie, où elle reçut Ulysse âpres son naufrage. Son nom vient du verbe *ervs-r: ur cacher , & signifie j De'ejje du secret » ce qui marque , ou qu’Ulysse s'à encore perfectionné chez Calypso dans Part de dissimuler , qu’iì posté doit déjà, ou simplement, qu’iî y est; demeuré caché îong-temps fans qu’on fût ce qu'il étoit devenu. Homère ( Odyss. I. v. co. ) suppose que Calypso descendue d’Atlas , & qui retint Ulysse , étoit Reine a’une Iste. •— t cu^ec As« içrt îtoc>.cc?c>ii Nh &Ç th.íl'cfí're-fr* C'est-à-dire, de Piste Atlante, proche du Golfe Meliaque.dans l’Euripe, (Voy. Wells, Carte du milieu de Pancienne GreceJ vis-à - vis d’Opus, ( Voy. Strabonîs Geogr. !. r. c. 9. ) ville de Béotje. Je ne doute pas que le Lecteur ne trouve % qu’il y a peu de certitude fur ia situation de l’Iste de Calypso. Solon dit qu’il y avoit réellement une telle Isle dans le temps qu’Homere écrivoit , mais qu’il ne pouvoit en marquer le lieu, psrce que depuis , elle s’étoit enfoncée dans la mer. Quelques Ecrivains Pont placée proche de PEgypte. Tout ce que je puis dire en faveur de îa situation que je lui ai "assignée, c'est gue l'jsts Atlante , dans PEuripe , répond plus exactement à U Description d’Homere, sjus m ícrdiaXscír^HÇ , qu’aucune autre líle , & elle est proche du pays, où Paufanie nous apprend , qu’Acîas Pere de Calypso demeuroit, 6c les voyages o’Ulysse, tels qu’Homere nous les représente » s’ac cordent tres-bien avec cette~ position. te) Ulysse , Fils de Laërte 6c d’Anticlée ? étoit Roi d’itha- que. il epouía Pénélope, fille d’leare , dont il eut Téléma- que. Après le siégé de Troye , il erra dix ans íur ies mers avare que de revoir fa Patrie ; 6c ce fut dans ce voyage qu’une tempête le jeta contre les rochers de Piste Ogygie. Calypso Py retint sept ans , souhaitant de savoir pour mari j mais un ordre supérieur Payant obligée de le renvoyer, elle ne pouvoit se consoler de ton départ, dont elle attribuoit Pordre a !a jalousie des autres Dieux, tiomer . Odyjf. Liv. F. Ovid. L. IF. Ep. X. exPonto v . 9. 10. Exemption est animi nimlum patientis Ulysses , Jactatus duhio per duo lustra mari. ( d ) L’ïste Ogygie dans la Méditerranée , appelîée auffi Gaulus, Ital, Go{o , est un peu » ► DE Te'le’ma QU E. LIV. I. 5 de modérer sa douleur , lui faifoient rappeller le triste souvenir d'Ulystè, quàdle y avoir vu tant de fois auprès d'eile. Souvent elle demeuroit immobile fur le rivage de la mer qu’elle arrosoir de ses larmes, & elle étoit, fans cesse, tournée vers le coté où le vaiflèau d'Ulyflè , fendant les ondes, avoir disparu à ses yeux. Tout- à-coup elle uppercut les débris d'u n navire qui venoit de faire naufrage, des bancs de rameurs mis en pieces, des rames écartées çà & là fur le fable, un gouvernail, un mât, des cordages flottants fur la côte. Puis elle découvrit de loin deux hommes , dont Pun paroissoit âgé ; Parure , quoique jeune , restembloit à Ulyííè. Il avoir fa douceur & fa fierté , avec fa taille & fa démarche majestueuse. La Déeflè comprit que c'étoit Télémaque fils de ce héros ; mais quoique les Dieux furpastent de loin en connoilïànce tous les hommes , elle ne put découvrir qui étoit cet homme vénérable dont Télémaque étoit accompagné. (Test que les Dieux supérieurs cachent aux inférieurs tout ce qu'il leur plaît : & Minerve, qui accompagnoit Télémaque au dessus de Méîite ou Maîfe, entre ie rivage d’Afrique &ìe Promontoire de Sicile appelle Pachine* II ne faut pas la confondre avec rifle de Caude ou Gaude » qui est voisine de Crète. Rudòecks, auteur Suédois > prétend que ï’Ogygfe d'Hornere , est îa SuedeV st cela est, Ulysse étoit un Pilote bien habile , S: fans exemple, de venir de Suede en Ithaque en dix-huit ou dix-neuf JOUIS de navigation. Aij *4 Les Aventures fous la figure de Mentor , (e) ne vouloir pas être connue de Calypso. Cependant Calypso se réjouiíloit d'un naufrage , qui mettoít dans son Iíle le fils d'UlyíI'e si semblable à son pere. Elle s’avance vers lui, & fans faire semblant de savoir qui il est : D J où vous vient , lui dit - elle , cette témérité d J aborder en mon Isle ? Sachez , jeune Etranger, qu’on ne vient point impunément dans mon Empire. Elle tâchoit de couvrir fous ces paroles menaçantes la joie de son cœur, quiéclatoit, malgré elle, sur son visage. Télémaque lui répondit : O vous , qui que vous soyez , mortelle ou Dédise ! ( quoiqu'à vous voir on ne puiíle vous prendre que pour une Divinité) seriez-vous insensible au malheur d'un fils, qui, cherchant son pere à. la merci des vents & des 1 flots, a vu briser son navire contre vos I rochers ? Quel est donc votre pere que í vous cherchez , reprit la Dédie ? U se nom- j (e) Mentor étoit un des amis d’Homere , qui , pour éterniser son nom , Ta placé dans l’Odyssée par reconnois- sance, parce qisétant abordé à Ithaque à son retour cí’Efpa- gne , oc se trouvant fort incommodé d'une fluxion sur les yeux , qui l’empêcha de continuer son voyage , iî fut reçu cher ce Mentor » qui prit beaucoup de soin de lui. Homère en fait un des plus fidèles Mis d’Ulysse, celui à qui, en s’embarqnant pourTroye, il avoít confié le soin de fa maison. VAuteur de Télémaque continue la même fiction j & comme cet Ouvrage étoit defiìné à fi Vinfiruchon du Duc de Bour- . gogne t dont il étoit P récepteur, il dit que Mentor étoit Minerve elle"même , déguisée fous la forme de ce Vieillard } pour donner plus de poids à jes préceptes , qui font dignes en effet de la plus Haute fageffe* DE Te 5 le j maq_ue. LIV. I. / me Ulysse, dit Télémaque. C J est un des Rois qui , après un íìege de dix ans , ont renversé la fameuse Troye, Son nom suc célébré dans toute la Grece &c dans toute l’Asie , par fa valeur dans les combats , & plus encore par fa sagesse dans les conseils. Maintenant errant dans détendue des mers, il parcourt tous les écueils les plus terribles. Sa Patrie semble fuir devant lui. Pénélope sa femme , 8c moi qui suis son fils, nous avons perdu Pefpérance de le revoir. Je cours avec les mêmes dangers que lui, pour apprendre où il est : mais, que dis-je! peut-être qu’il est maintenant enseveli dans les profonds abymes de la mer. Ayez pitié de nos malheurs ; & fi vous savez, ô Déesse I ce que les destinées ont fait pour sauver ou pour perdre Ulysse, daignez en instruire son fils Télémaque. Calypso étonnée 8c attendrie de voir dans une fi vive jeunesse tant de sagesse 8c d’élo- quence , (t) ne pouvoir rassasier ses yeux en le regardant , & elle demeuroit en silence. Enfin elle lui dit : Télémaque, nous vous apprendrons ce qui est arrivé à votre ( i ) Comme cet Ouvrage e(l tout allégorique , ce trait renferme en passant un éloge abrégé des grandes quqfiìés du Duc de Bourgogrie , qui , dans la plus vive jeunesse , faifoit déjà paroitre tant dc sagesse & de prudence , cjidon ne pouvoit douter qu'ú ne devînt un jour un Prince trcs- accompli. IIse nommait Louisi comme le Roi son Grand-Pere, & fut Dauphin de France , âpres la mort de Monseigneur • Il naquit le 6 Août tú8z ì & mourut le 18 Février iqti > dans fa vingt-neuvìcme année* A iij 6 Les Aventures pere, mais l’histoire en est longue. Il est temps de vous délaflèr de tous vos travaux. Venez dans ma demeure , où je vous recevrai comme mon fils. Venez , vous ferez ma consolation dans cette solitude , & je ferai votre bonheur , pourvu que vous sachiez en jouir. Télémaque suivoit la Déefle environnée «.Tune foule de jeunes Nymphes, au destus desquelles elle s'élevoit de toute la tête, comme un grand chêne dans une forêt éleve ses branches épaisses au destus de tous les arbres qui ^environnent. Il admiroit Téclat de fa beauté, la riche pourpre de fa robe longue & flottante , ses cheveux noués par derriere négligemment, mais avec grâce; îe feu qui fortuit de ses yeux, Sc la douceur qui tempérois cette vivacité. Mentor , les yeux bailles , gardant un silence modeste, suivoit Télémaque. On arriva à la porte de la grotte de Calypso, où Télémaque fut surpris de voir avec une apparence de simplicité rustique, tout ce qui peut charmer les yeux. Il est vrai, qu’on n’y voyoit ni or , ni argent, ni mafbre, ni colonnes, ni tableaux , ni statues; mais cette grotte étoit taillée dans le roc en voûtes pleines en se liant eux-mêmes fous le ventre des plus forts béliers de son troupeau. Odyjs. Lh . IX. ( A ) Les Lestrigons faisoient leur demeure dans la Ville de Lamus, anciennement Formies, íur la côte de la Campanie , on croit qu’ils avoient auparavant habité la Sicile. Leur nom hgnme Dévorateur, étant tiré de Lab.ama. , qui veut dire dévorer. Ulysse perdit chez eux quelques-uns de ses compagnons qui furent dévorés par ces peuples. Odyjs. Liv . X. (t) L’Iste de Circé s’appeî- 1cit ou Circé* i qui est une montagne ton vofcne de Formies : HomersTappelIe une lile, parce que la mer & les marais qui î’er.vìronnent en font une prefcju’iste. Les compagnons d’UIysse y furent changés ea pourceaux. Ibid. Liv. XII. (m) Scvîîe 6c Charybde font deux rochers placés à feutrée du Détroit de la Sicile , du côté de P élore : le premier fur la côte d’Itaîie » Sc le second sur celle de Sicile* Côtoient anciennement des écueils fort dangereux à cause de îa qualité des vaisseaux qu’on avoir alors ; mais on s’en moque aujourd’hui, que la navigation est beaucoup plus perfectionnée. Ulysse y perdit encore íìx de lés compagnons» Ibid . ín) Lille des Phéaciens est Corcyre ou Coríou, appellee anciennement Scherie. Esse est \ns-a-vis du conrînent d Epire* Les Phéniciens l’avoient nommée Scherie de Sckara , qiâ signifie lieu de négoce* ï4 Les Aventures donné trop promptement à la joie d’être si bien traité de Calypso, reconnut enfin son artifice, & la sagesse des conseils que Mentor venoit de lui donner. Il répondit en peu de mots : O Déesse , pardonnez à ma douleur. Maintenant je ne puis que m'affliger ; peut-être que dans la fuite j'aurai plus de force pour goûter la fortune que vous m'offrez. La fiez moi en ce moment pleurer mon pere. Vous lavez mieux que moi combien il mérite d'être pleuré. Calypso n'osa d'abord le preller davan- - rage: elle feignit même d'entrer dans ía douleur , & de s'atcendrir pour Ulylle. Ma s pour mieux connoître les moyens de toucher le coeur du jeune homme, elle lui demanda comment il avoir fait naufrage , & par quelles aventures il étoit fur ses côtes. Le récit de mes malheurs, dit-il, seroit trop long. Non , non , répondit-elle, il me tarde de les savoir, hâtez-vous de me les raconter ; elle le prefia long-temps. Enfin, il ne put lui résister, & il parla ainsi: J'étois parti dlthaque pour aller demander Lux autres Rois, revenus du siégé de Troye, des nouvelles de mon pere. Les amants de ma mere Pénélope surent surpris de mon départ, (o) J'avois pris foin de le leur ( o ) L’exfTême beauté de | nrétendoient Fépousei croyant Pénélope avoir at*úé auprès I Ulylìê mort, «Telíe plusieurs Princes , qui I D L T e’le'mA Q.TJ E, L IV. I. J$ cacher, connoiílant leur perfidie. Nestor {p) que je vis à Pylos, ni Ménélas {q) qui me reçut avec aimne dans Lacédémone , ne purent m'apprendre, si mon pere étoit encore en vie. Lasté de vivre toujours en fulpens & dans Pincertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, où j'avois oui d:re que mon pere avoir été jeté par les vents. Mais !e sage' Mentor, que vous voyez ici présent j s'oppoíoit à ce téméraire dtstein. il me présentoir d’un côté les Cyclopes, Géants monstrueux qui dévorent les hommes -, de Pautre la flotte d'Enée & des Troyens qui écoient fur ces cotes. Ces Troyens, difoit-il, font animés contre tous les Grecs; mais fur-tout, ils répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulyfle. Retournez , continuoit - il, en Ithaque , peut-être que votre pere, aimé des Dieux, y fera auffi-tôt que vous. Mais si les Dieux ont résolu fa perte , ssil ne doit jamais revoir fa patrie , du moins il faut que vous alliez le venger , délivrer votre mere , montrer votre sagesse à tous les peuples, & fa re voir en vous à toute la Grece un Roi aussi d-gne de régner , que le fut jamais Ulyfle iui-même. Ces paroles écoient sj>l Nestor , fils de Neiée I f q) Ménéls étoìt fdsd’Atrée & de Chloti.-le, fut un des Rois & é’vLrope : if avoir épousé qui allerent au liege te Troye ; Hé'ene , fille de J piter & de il y mena une flotte de quatre- - Lena , dent ÍVn'evement fut vingt-dix yailseaux, j cause de la guette de Troye, 16 Les Aventures salutaires ; mais je n’étois pas assez prudent pour les écouter ; je n'écoutai que ma passion. Le sage Mentor nTaima jusqiTà me suivre dans un voyage téméraire que ^entreprenois contre ses conseils ; & les Dieux permirent que je fiíle une faute » qui devoit servir à me corriger de ma présomption. Pendant que Télémaque parloir, Calypso regardoit Mentor. Elle étoic étonnée : elle croyois sentir en lui quelque chose de divin ; mais elle ne pouvoir démêler ses pensées confuses. Ainsi elle demeuroit pleine de crainte & de défiance à la vue de cet inconnu. Alors elle appréhenda de laisser voir son trouble. Continuez , dit-elle à Télémaque , & satisfaites ma curiosité. Télémaque reprit ainsi r Nous eûmes assez long-temps un vent favorable pour aller en Sicile ; mais ensuite une noire tempête déroba le Ciel à nos yeux , tk nous Rimes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs nous apperçûmes d'autres vaiíìêaux exposés au même péril, & nous reconnûmes bientôt que c’étoient les vaiíîèaux d'Enée. Ils idétoient pas moins à craindre pour nous que les rochers. Alors je compris , mais trop tard , ce que l’ardeur d'une jeuneslè imprudente m'avoit empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger DE T í’ií’MA Q.TJ E. LIV. I. I? lion seulement ferme & intrépide , mais encore plus gai qu'à ['ordinaire. C'étoit lui qui m'encourageoit. Je sentois qu'il m'ins- piroit une force invincible. Il donnoit tranquillement tous les ordres, pendant que le Pilote étoit troublé. Je lui disois : Mon cher Mentor , pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils r Ne suis-je pas malheureux d'avoir voulu me croire moi-même dans un âge où l'on n'a ni prévoyance dc l'avenir , ni expérience du paíle , ni modération pour ménager le présent ì O ! íì jamais nous échappons de cette tempête , je me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi. C'est vous, Mentor, que je croirai toujours. Mentor en souriant me répondit : Je n’ai garde de vous reprocher la faute que vous avez faite. Il suffit que vous la sentiez , & qu'elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs ; mais quand le péril fera patsé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir & le craindre ; mais quand on y est, il ne reste plus qu'à le mépriser. Soyez donc le digne filsd'UlyíIè, montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent. La douceur & le courage du sage Mentor me charmèrent ; mais je fus encore bien iS Les Aventures plus surpris , quand je vis avec quelle adrefle il nous délivra des Troyens. Dans le moment où le Ciel commençoit à s’éclair- cir, 8c où les Troyens nous voyant de près, n J auroient pas manqué de nous reconnoître, il remarqua un de leurs vaiíleaux, qui étoit presque semblable au nôtre > & que la tempête avoit écarté ; la pouppe en étoit couronnée de certaines fleurs. Il se hâta de mettre sur notre pouppe des couronnes de fleurs semblables j il les attacha lui-même avec des bandelettes de la même couleur que celle des Troyens; il ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plus quhls pourroient le long de leurs bancs , pour n’être point reconnus des ennemis. En cet état nous paflâmes au milieu de leur flotte. Ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en revoyant les compagnons qssils avoient crus perdus. Nous fumes même contraints par la violence de la mer d*aller assez long-temps avec eux. Enfin, nous demeurâmes un peu derriere; 8c pendant que les vents impétueux les poufloient vers l’Afrique , nous fîmes les derniers efforts pour aborder à force de rames fur la côte vo fine de Sicile. ' Nous y arrivâmes en effet; mais ce que nous cherchions u’éto.t guere moins funeile que la flotte qui nous faisoit fuir. Nous trouvâmes fur cette cote de Sicile d’autres de Te'le'maq_ue. LIv. I. 19 Troyens ennemis des Grecs; c J étoit-là que régnoic le vieux Aceíte (r) sorti de Troye. A peine fùmes-nous arrivés fur ce rivage, que les habitants crurent que nous étions, ou d'autres peuples de l’iste, armés pour les surprendre, ou des étrangers qui venoient s'emparer de leurs terres. Ils brûlent notre vaisteau dans le premier emportement, ils égorgent tous nos compagnons , ils ne réservent que Mentor & moi, pour nous présenter à Aceste, afin qufil pût savoir de nous quels étoient nos defleins, ôc d J où nous venions. Nous entrons- dans la Ville les mains liées derriere le dos , & notre mort n’étoit retardée que pour nous faire servir de spectacle à un peuple cruel, quand on sautoir que nous étions Grecs. On nous présenta d'abord à Aceste, qui tenant son sceptre d’or en main , jugeoit les peuples, & se préparoit à un grand sacrifice. Il nous demanda d’un ton íévere quel étoit notre pays, & le sujet de notre voyage. Mentor se hâta de répondre, & lui dit : Nous venons des cotes de la grande Hespérie, & notre patrie idest pas lom delà. Ai n fi il év.ta de dire que nous étions Grecs. Ma:s Aceste , fans l'écouter davantage , & nous prenant pour des étrangers, qui (r) Aceste , fils de Crnise , fleuve de Sicile, & d*E eue , Dame Troyenne, il reçut chez îi.î Anchïse & Enée , Iorf- h-'ils a’ioienf en Italie. Vir^ih jEnad, Lit, V* lo Les Aventures cachoient leur dessein, ordonna qu’on nous envoyât dans une forêt voisine , où nous servirions en esclaves fous ceux qui gou- vernoient ses troupeaux. Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m’écriai: O Roi ! faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement. Sachez que je fuis Télémaque , fils du sage Ulysse, Roi des Ithaciens : je cherche mon pere dans toutes les mers : si je ne puis le trouver , ni retourner dans ma patrie, ni éviter la servitude, ôtez-moi la vie que je ne sautoir supporter. A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria, qusil falloit faire périr le fils de ce cruel Ulysse , dont les artifices avoient renversé la ville de Troye. O fils d'Ulyííè ! me dit Aceste, je ne puis refuser votre sang aux manès de tant de Troyens que votre pere a précipités fur les rivages du noir Cocyte : vous & celui qui vous mene , vous périrez. En même temps un vieillard de la troupe proposa au Roi de nous immoler fur le tombeau d’Anchise. (s) Leur sang, disoit-il, sera agréable à sombre de ce Héros ; Enée même, quand il saura un tel sacrifice , sera touché de voir combien vous aimez ce qusil avoit de plus cher au monde. Tout ( 5 ) Le tombeau d'Anchife \ furent Aceste 6c Ence qui Py éjtoit fur le Mont Eryx ; ce » ensevelirent. »e Te 5 le 5 maq_T 7 e. Liv. I. 21 le peuple applaudit à cette propssition , ôc on ne songea plus qu’à nous immoler. Déjà on nous menoit fur le tombeau d'Anchife ; on y avoit dressé deux Autels , où le feu sacré étoit allumé ; le glaive qui t devoir nous percer, étoit devant nos yeux ; on nous avoit couronnés de fleurs, & nulle compassion ne pouvoir garantir notre vie ; ctétoit fait de nous, quand Mentor demandant tranquillement à parler au Roi, lui dit : O ! Aceste, fl le malheur du jeune Télé- maque, qui Aa jamais porté les armes contre les.Troyens, ne peut voustoucher; d u moins que votre propre intérêt vous touche. La science que j'ai acquise des présages & de V la volonté des Dieux , me fait connoître , qu’avant que trois jours soient écoulés, vous ferez attaqué par des peuples barbares, qui viennent comme un torrent du haut des montagnes pour inonder votre Ville , & pour ravager tout votre pays : hâtez-vous de les prévenir ; mettez vos peuples fous les armes, & ne perdez pas un moment pour retirer au dedans de vos murailles les riches troupeaux que vous avez dans la campagne. Si ma prédiction est fauste, ^ vous ferez libre de nous immoler dans trois jours : fl au contraire elle est véritable , fouvenez-vous qAon ne doit pas ôter la vie à ceux de qui on la tient. Aceste fut étonné de ces paroles, que 4i Les Aventures Mentor lui disoit avec une astùrance qu’il n’avoit jamais trouvée en aucun homme. Je vois bien , répondit-il, ô Etranger ! que les Dieux qui vous ont si mal partagé pour tous les dons de la fortune , vous ont accordé une fageste, qui est plus estimable que toutes les prospérités. En même temps il retarda le sacrifice , & donna avec diligence les ordres nécesiaires pour prévenir Eattaque dont Mentor bavoir menacé. On ne voyoit de tous cotés que des femmes tremblantes , des vieillards courbés , de petits enfants j les larmes aux yeux, qui se retiroient dans la Ville. Les boeufs mugissants & les brebis bêlantes venoient en foule , quittant les gras pâturages, & ne pouvant trouver aster, d'étables pour être mis à couvert. C’écoit de toutes parts des bruits confus de gens, qui se pouísoient les uns les autres , qui ne pouvoient s’entendre , qui prenoienc dans ce trouble un inconnu pour leur ami, & qui couraient fans savoir où tendoient leurs pas. Mais les principaux de la Ville se croyant plus sages que les autres, ssimaginoient que Mentor étoit un imposteur , qui avoir fait une fausiè prédiction pour sauver sa vie. Avant la fin du troisième jour, pendant qusils étoient pleins de ces pensées, on vit fur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de pouílìere; puis on uppercut DE Te’le’MAQUE. L IV. I. 2} une troupe innombrable de barbares armés. C'étoientles Himériens, (r) peuples féroces, avec les Nations qui habitent fur les monts Nébrodes , & fur le sommet d’Agragas , où régné un hiver que les zéphyrs ìdont jamais adouci. Ceux qui avoient méprisé la prédiction de Mentor , perdirent leurs esclaves & leurs troupeaux. Le Roi dit à Mentor : j’oublie que vous êtes des Grecs ; nos ennemis deviennent nos amis fideles ; les Dieux vous ont envoyés pour nous sauver ; je n'attends pas moins de votre valeur que de la sage se de vos conseils ; hâtez-vous de nous secourir. Mentor montre ( 3 ) dans fes yeux une audace qui étonne les plus fiers combattants. Il prend un bouclier , un casque , une épée , une lance, il range les soldats d’Aceste, il marche à leur tête, & s'avance en bon ordre vers les ennemis. Aceste , quoique plein de courage , ne peut dans fa vieillesie le suivre que de loin. Je le suis de plus près ; mais je ne puis égaler (t) La ville d’Himere étoit en Sicile, au couchant du fleuve de même nom. Elle fut très- fiorissante pendant cent quarante ans , au bout defquels elle fi.it minée parJes Carthaginois fous ia conduite o’An- nibal, environ quatre cents ans avant Jefus-Christ, ( Z ) Les narrations ont aujjî leurs images ou leurs peintures> ce gui e(ì passé - on ïc rappelle guehjuesois au présent. Quand sèlémaque parle de la résolution avec laguelle Mentor se mit en devoir de défendre Aceste contre ses ennemis , il dit : Mentor montre dans fes yeux, 5tc. Vousvoyc\que ce n 1 est plus ici une narration ; vous devene ç vous-mêmes témoins de ce qu’on vous dit . On ne vous apprend pas ce qui s’est passé on vous montre c« qui Je pas'e • 2-4 Les Aventures sa valeur. Sa cuiraííè reílembloit, dans le combat, à ^immortelle Egide, (u) La mort couroit de rang en rang par-tout ou tom- boient ses coups. Semblable à un lion de IVumidie que la cruelle faim dévore, & qui entre dans un troupeau de foibles brebis, il déchire , il égorge, il nage dans le sang ; & les Bergers, loin de secourir le troupeau, fuient tremblants, pour í e d érober à fa fureur. Ces Barbares, qui espéroient de surprendre la Ville, furent eux-mêmes surpris & déconcertés. Les sujets d'Aceste, animés par l'exemple & par les paroles de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyoient point capables. De ma lance je renversai le fils du Roi de ce peuple ennemi : il étoit de mon âge, mais il étoit plus grand que moi : car ce peuple venoit d J une race de Géants qui étoient de la même origine que les Cyclopes. Il méprisent un ennemi auffi foible que moi ; mais fans m’étonner de fa force prodigieuse , ni de son air sauvage & brutal, je poussai ma lance contre sa poitrine , & je lui fis vomir, en expirant, des torrents d'u n sang noir. Il pensa („) L’Egide étoit le bouclier de Jupiter, ainsi nommé d’un mot Grec, qui signifie Clievre, parce que ce Dieu sm nourri par la Chevre Amalthée , & qu'íl couvrit ensuite son bouclier de sa peau. 11 le donna depuis à Pallas , qui y attacha la tête de Méduse, dont le seul aspect métamorphosent (*) les hommes en rochers. (*) C’est pourquoi Horace chante : » " ■ ' . .— quií contra sonantsm Pallaâh ÂZgída, Carm, III. 4. v. r f. f 6. 77. m'écraseç ! í DE Te'le’mAQUE. LlV. I. ÌJ m’écraser dans fa chute. Le bruic de ses armes retentit jusqu'aux montagnes. Je pris ses dépouilles, & je revins trouver Aceste. Mentor ayant achevé de mettre les ennemis en désordre , les tailla en pieces, & pouíîa les fuyards jusques dans les forêts. Un succès íî inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri & inspiré des Dieux. Aceste touché de reconnoiíïànce , nous avertit qufil craignoit tout pour nous, fi les vaiíïèaux d'Enée revenoient en Sicile. U nous en donna un pour retourner fans retardement en notre pays , nous combla de présents, & nous prella de partir pour prévenir tous les malheurs qu’il prévoyois. Mais il ne voulut nous donner ni un pilote , ni des rameurs de fa nation , de peur qufils ne fussent trop exposés fur les côtes de la Grece. Il nous donna des Marchands Phéniciens, qui étant en commerce avec tous les Peuples du Monde , n'avoient rien à craindre , & qui dévoient ramener le vaisseau à Aceste , quand ils nous auroient laissés en Ithaque : mais les Dieux qui se jouent des desseins des hommes , nous réservoient à d J autres dangers. Fin du premier Livre. Tome I. B i 6 Les Aventures, &c. SOMMAIRE D U LIVRE SECOND. 'êle’mâ QUE raconte qu’il fut pris dans le vais eau Tyrien par la flotte dt Sésofris , & emmené captif en Egypte. II dépeint la beauté de ce Pays , & la sagesse du gouvernement de son Roi. II ajoute que Mentor fut envoyé esclave en Ethiopie ; que lui-méme Télémaque fut réduit à conduire un troupeau dans le désert d'Oafsj que Termes ris, Prêtre d'Apollon , le consola , en lui apprenant ù imiter Apollon , qui avoit été autrefois Berger cheg le Roi Adméte ; que Sésofris avoit enfin appris tout ce qu’ìl faifoit de merveilleux parmi les Bergers ; qu il T avoit rappellé, étant persuadé de son innocence, & lui avoit promis de le renvoyer à Ithaque : mais que la mort de ce Roi l’avoit replongé dans de nouveaux malheurs ; qu'on le mit en prison dans une tour fur h bord de la mer, d’où il vit le nouveau Roi Boccoris qui périt dans un combat contre fes Sujets révoltés , & secourus par les Tyriens. LIVRE SECOND. ES Tyriens par leur fierté * avoient irrité contre eux le Roi Séíostris (*) qui régnoic en Egypte ,Lcqui avoit conquis tant ue Royaumes. Les richesses qu'ils onc acquises par le commerce & la force de ^imprenable ville de Tyr , située dans la mer, avoient enflé le cœur de ces peuples. Ils avoient refusé de payer à Sésostris le tribut qu'il leur avoit imposé en revenant (*} Voyez les Pensées libres 1 de Tyr » &c. Voyez PrideauxJ de m. Loen , lìl. 2. p. t. Histoire des Juifs ,. p, 41/* La force de Pimprenable ville J & suivantes. Bij z 8 Lf.s Aventures de ses conquêtes, & ils avoient fourni des troupes à l'on frere , qui avoir voulu le masiàcrer à son retour, au milieu des réjouissances d"un grand festin. Sésostris avoir rélolu, pour abattre leur orgueil, de troubler leur commerce dans toutes les mers. Ses vaiíleaux aboient de tous côtés cherchant les Phéniciens. Une flotte Egyptienne nous rencontra, comme nous commencions à perdre de vue les montagnes de la Sicile. Le port & la terre sembloient fuir derriere nous, & fe perdre dans les nues. En même temps nous voyons approcher les navires des Egyptiens lem- blables à une Ville flottante. Les Phéniciens les reconnurent, & voulurent s"en éloigner ; mais il ìflétoit plus temps. Leurs voiles éroien t meilleures que les nôtres, le vent les favo- riloit, leurs rameurs étoient en plus grand nombre. Ils nous abordent, nous prennent, & nous emmènent prisonniers en Egypte. En vain je leur représentai que nous nations pas Phéniciens ; à peine daignèrent-ils m "écouter. Ils nous regardèrent comme des esclaves dont les Phéniciens trafiquoient, & ils ne songèrent qiflau prcíït d"une telle prise. Déjà nous remarquons les eaux de la mer qui blanchiílent par le mélange de celles du Nil, & nous voyons la côte d’Egypte presqu’auíïì basse que la mer. Ensuite nous arrivons à Piste de Phares, de Tí j le’maq.ue. Liv. II. 29 voisine de la ville de No. Delà nous remontons le Nil jusqu'à Memphis. Si la douleur de notre captivité ne nous eût rendus insensibles à tous les plaisirs , nos yeux auroient été charmés de voir cette fertile terre d'Egypte, semblable à un jardin délicieux, arrosé d'u n nombre infini de canaux. Nous ne pouvions jeter les yeux fur les deux rivages fans appercevoir des Villes opulentes, des maiíons de campagne agréablement situées, des terres qui se cou- vroient tous les ans d dine moillon dorée fans se reposer jamais, des prairies.pleines de trcstípeaux , -des Laboùreprs qui étoient accablés, fous le poids des fruits que la terre épanchoit de son sein , des Bergers qui faisoient répéter les doux ions de leurs flûtes & de leurs chalumeaux à tous les échos dfalentour. ( 1 ) Heureux, disoit Mentor , le peuple, qui est conduit par un fige Roi ! il est dans l'abondance , il vit heureux,■& aime celui à qui il doit tout son bonheur. C'est ainsi, ajoutoit-il, ô Télémaque , que vous devez régner, & faire la joie de vos peuples, si jamais les Dieux vous font poííeder le ( i ) Ici commence Vinstruclion donnée au Duc de Bourgogne , fur la maniéré de régner , par opposition à celle que suivoit Louis Xlìs , son aieul. Comme cet ouvrage a été sait avant k mariage du Prince , à qui il étoit destiné y ceci doit ctre rapporté au temps des Négociations de Rifwik , c’ejî-a• dire y environ d Vannée 16 97 » auquel temps la France étoit déjà fort épuisée, B iij 30 Les Aventures Royaume de votre pere. Aimez vos peuples comme vos enfants, goûtez le plaisir d'être aimé dèux, & faites qusils ne puissent jamais sentir la paix & la joie , sans se ressouvenir que c'est un bon Roi qui leur a fait ces riches présents. Les Rois qui ne songent qu J à se faire craindre , & qu J à abattre leurs Sujets pour les rendre plus soumis , font les fléaux du genre humain. Ils font craints comme ils veulent hêtre ; mais ils font haïs , détestés , & ils ont encore plus à craindre de leurs Sujets, que leurs Sujets n J ont à craindre d J eux. Je répondois à Mentor : Hélas ! il n'est pas question de songer aux maximes suivant lesquelles on doit régner. Il n'y a plus dlthaque pour nous : nous ne reverrons jamais ni notre patrie ni Pénélope : & quand même Uiyíïè retourneroit plein de gloire dans son Royaume, il isaura jamais la joie de m’y voir: jamais je n’aurai celle de lui obéir pour apprendre à commander. Mourons, mon cher Mentor, nulle autre penfée ne nous est plus permise ; mourons, puisque les Dieux n’ont aucune pitié de nous. En parlant ainsi , de profonds soupirs entrecoupoient toutes mes paroles. Mais Mentor, qui craignoit les maux avant qusils arrivassent, ne savoir plus ce que c'étoit que de les craindre dès qusils étoient arrivés. Indigne fils du sage Ulysse, sècnoit-il S de Ti’lï'maq.ue. Liv. II. ; I Quoi donc, vous vous laissez vaincre à votre malheur ! Sachez que vous reverrez un jour rifle d’Ithaque & Pénélope : vous verrez même dans fa premiere gloire celui que vous n’avez jamais connu ; l’invincible Ulysse que la fortune ne peut abattre, & qui dans fes malheurs encore plus grands que les vôtres , vous apprend à ne vous décourager jamais, O ! s’il pouvoir apprendre dans les terres éloignées où la tempête Pa jeté, que son fils ne fait imiter ni fa patience, ni son courage, cette nouvelle Paccableroit de honte, & lui feroit plus rude que tous ies malheurs qu’il foudre depuis fl longtemps. Ensuite Mentor me faifoit remarquer la joie & Pabondance répandue dans toute la campagne d’Egypte , où l’on comptoir jus- qu’à vmgt-deux mille Villes. Il admiroit la bonne police de ces Villes, la justice exercée en faveur du pauvre contre le riche , la bonne éducation des enfants qu’on accou- tumoit à Pobéiflance , au travail , à la sobriété, à l’amour des arts, ou des lettres j l’exaótitude pour toutes les cérémonies de la Religion, le désintéressement , le désir de l’honneur, la fidélité pour les hommes, & la crainte pour les Dieux, que chaque père infpiroit à fes enfants. Il ne fe laíîòic point d’admirer ce bel ordre. Heureux, me difoit-il fans celle, le peuple qu’un sage D iv zr Les Aventures Roi (i) conduit ainsi ! mais encore plus heureux le Roi qui fait le bonheur de tant de peuples, (3 ) & qui trouve le sien dans fa vertu ! (4) U tient les hommes par un lien cent fois plus fort que celui de la crainte ; c'est celui de f amour. ( 5 ) Non seulement on lui obéit, mais encore on aime à lui obéir. Il régné dans tous les cœurs ; chacun, bien- loin de vouloir s J en défaire, craint de le perdre, & donneroit fa vie pour lui. Je remarquois ce que diíoit Mentor , 6 c je fentois renaître mon courage au fond de mon cœur, à mesure que ce sage ami me parloir. Auííì-tôt que nous fûmes arrivés à Memphis, Ville opulente & magnifique, ( 2 ) Un sage Roi ; poux vertus so'it nécessaires au Roi > îa pn-dence , pour ordonner » & le foin de faire bien exécuter fe$ ordres . (3) Les peuples d'un sage Roi , n’ont besoin nue d’une maxime générale , qui efrd'çire fidcles à leur Roi > de fe laijfer gouverner , & d'obiir exactement , quelque raison qui leur semble contraire aux ordres qu’ils ont reçus . ( 4 ) En lífant ceci & tout ce qui fuit y on ne peut y Jans renoncer au bon sens & à la droite raison , ne pas reconnaître que VAuteur a eu dessein de faire vivement sentir à son élevs que ce n'étoit pas fur Vexemple de son aieul qu’il devoit fe régler. Or , comme le Dauphin , pere du Duc de j Bourgogne , a vol t été élevé fur les principes de VEvêque de Meaux , tout dijj'érents de ccux-ci , VAuteur de Télcma- que a eu recours à Vallégorie pour ne pas paraître heurter de front les maximes de son confrère , qui n f a pas laifji d’être trcs-fcnf.lle au^reprocke tacite qui lui étoit fait. Cela a paru dans le dîstércnt survenu entre ces deux Prélats , au sujet du Livre des Maximes des Saints, où PArche- que de C am.br ay s y cst autant distingué par Ja modération , que P Evêque de_ f'Acaux par Vamertumc de J on C ç ) De la crainte. Car la crainte & la terreur ne font pas des liens ajjê{ forts , pour retenir les Sujets dans le devoir ; ils ne font pas des esclaves , mais des citoyens accoutumés à la servitude , & comme il ne leur faut pas une pleine liberté , il ne leur faut pas aujfî une entiere servitude ♦ Tac» de Te'ie’maq.ue, Liv. II. 3 5 le Gouverneur ordonna que nous irions jusqVà Thébes, pour être présentés au Roi Sésostris, qui vouloir examiner les choses par lui-même , & qui étoit sort animé contre lesTyriens. Nous remontâmes donc encore le long du Nil, jusqstà cette fameuse Thébes à cent portes, où habitoit ce grand Roi. Cette Ville nous parut d'une étendue immenie , & plus peuplée que les plus florillantes villes de la Grece. La police y est parfaite pour la propreté des rues, pour le cours des eaux , pour la commodité des bains, pour la culture des arts, & pour la fureté publique. Les places sont ornées de fontaines & d'obélisques ; les temples sont de marbre, & dstine architecture simple, mais majestueuse. Le Palais du Prince est lui seul comme une grande Ville : on n J y voit que colonnes de marbre , que pyramides & obélisques, que statues colossales, que meubles dsor & chargent massifs. Ceux qui nous avoient pris, dirent au Roi que nous avions été trouvés dans un navire Phénicien. II écoutoit chaque jour à certaines heures réglées tous ceux de ses Sujets , qui avoient ou des plaintes à lui faire , ou des avis à lui donner. Il ne méprisoit ni ne rebutoit personne , Sc ( 6 ) esc celui de Philippe IV» Roi * d'Espagne » Prince esìimépour sa prudence & sa. sagesse , quoi- B v (6) Et ne croyoit être Roi que pour faire & dans la plus flatteuse Cour ' qu’ily ait peut-être jamais eu j au monde. IL nc pouvait pas í condamner direclement la conduite de la Cour , c’efì bien a(se\ d'avoìr entrepris de le faire daine maniéré indirecte. ( i o) Méchants : • Adulationí faïduin crime» íéryitutis iiiçíl, Tac. c'efì-à- dire , la servitude & la flatterie , font les deux • compagnes inséparables. Les liois font très - souvent environnés envieux , de fourbes , <$• d'hypQCfi'es. > iii) La vérité. Les bons esprits s’émoujfent & s’abd- lardifent > quand il rdeÇi plus permis de parler, ou d*écrire fans flatter. Tac. fil) Oasis. Ora horrida & incultìs locis clrcnmdata .Drms îa solitude d’Oass, Pûérésiar- que Nestorius fut exilé , & y mourut. ; 8 Les Aventures esclaves, afîn que je fer ville avec eux à conduire ses grands troupeaux. E11 cet endroit Calypso interrompit Télémaque , disant: Eh bien ! que fìtes-vous alors, vous qui aviez préféré en Sicile la mort à la servitude ; Télémaque répondit : Mon malheur croiíloit toujours ; je n'avois plus la misérable consolation de choilir entre la servitude & la mort; il fallut être esclave, & épuiser , pour ainsi dire , toutes les rigueurs de la fortune ; il ne me restoit plus aucune espérance , & je ne pouvois pas même dire un mot pour travailler à me délivrer. Mentor m’a dit depuis q Ton savoir vendu à des Ethiopiens , St qu'il les avoir suivis en Ethiopie, Pour moi j'arrivai dans des délerts adreux : on y voit des sables brûlants au milieu des plaines, des neiges qui ne fondent jamais, A qui font un hiver perpétuel íur le lommer des montagnes, A on trouve ieuiemenc, pour nourrir les troupeaux . des pâturages parmi des rochers: vers te milieu du penchant de ces montagnes e'carpe es , les vallées v font h profondes. qu'a peine ie soleil v peut faire luire -es ravon.s. .le nc trouvai d autres hommes dans ce pavs , que des Bergers autíî sauvages que le pavs même. I je patio o les r.mrs a déplorer mon malheur . A los jours à oeuvre un uoupeau , poux cv;rcr !» rurruu Daurale de Te’le’maq.ue. Liv. II. 35? d'un premier esclave, qui espérant d’obtenir sa liberté , accusoit ians celle les autres» pour faire valoir à son maître son zele &- son attachement à ses intérêts. Cet esclave se nommoit Butis : je devois succomber dans cette occasion. La douleur me preíìant » j’oubliai un jour mon troupeau , & je nvetendis fur sherbe auprès dhme caverne, où j’attendois la mort, ne pouvant plus supporter mes peines. En ce moment je remarquai que toute la montagne trembloir, les chênes & les pins sembloient descendre du sommet de la montagne , les vents rete- noient leurs haleines ; une voix mugissante sortit de la caverne , & me fit entendre ces paroles : Fils du sage Ulyíìe, il faut que tu deviennes, comme lui , grand par la patience. Les Princes qui ont toujours été heureux , ne font guere dignes de Pêne , la mollesse les corrompt, Porgueilíes enivre. Que tu feras heureux, si tu surmontes tes malheurs , & si tu ne les oublies jamais ] Tu reverras Ithaque , & ta gloire montera jusqu'aux astres. Quand tu feras le maître des autres hommes, souviens-roi que tu as été foible, pauvre, & souffrant comme eux; prends plaisir à les soulager, aime ton peuple» déteste la flatterie, & sache que tu ne seras grand qu’autant que tu feras modéré ôc courageux pour vaincre tes passions. (13) (13) Ces puisages tu peuvent l être a£'e\ltmés ; ils font divins* 40 Les Aventures Ces paroles divines entrerent jusqu’au. fond de mon cœur, elles y firent renaître la joie & le courage ; je ne sentis point cette horreur qui glace le sang dans les veines , quand les Dieux se communiquent aux mortels. Je me levai tranquille, j’adorai à genoux , les mains levées vers le Ciel , Minerve , à qui je crus devoir cet oracle. En même temps je me trouvai un nouvel homme ; la sage lie éclairoit mon esprit ; je sentoìs une douce force pour modérer toutes mes pallions, & pour arrêter 1dm- pétuosité de ma jeunefie. Je me fis aimer de tous les Bergers du désert ; ma douceur, ma patience , mon exactitude appaiserent enfin le cruel Butis, qui étoit en autorité fur les autres eicìaves, & qui avoir voulu d'abord mt tourmenter. Pour mieux supporter Pennui de la captivité & de la solitude, je cherchai des livres ; car j'étois accablé de tristefle , faute de quelque instruction qui pût nourrir mon esprit, & le iourenir. Heureux, disois-je , ceux qui se dégoûtent des plaisirs violents, & qui savent se contenter des douceurs d/une vie innocente 1 Heureux ceux qui le diversifient en s’instruisant, & qui se plaisent à cultiver leur esprit par les sciences ! L’Empereur Marc - Antonin dit aussi dans Je s réflexions morales : Maxnnus m*a fait ■Poir t q u 9 il faut être maître ât foi-meme , & nefe laisser jamais emporter à ses passons* DE Te 1 LE* M AQ.U E. LIV. Ií. 41 - Eu quelque endroit que la fortune ennemie les jette , ils portent toujours avec eux de quoi s'entretenir, & l'ennui qui dévore les autres hommes, au milieu même des délices, est inconnu à ceux qui savent s’occuper par quelque lecture. ( 14) Heureux ceux qui aiment à lire, & qui ne font point comme moi privés de la lecture ! Pendant que ces pensées rouloient dans mon esprit, je nPenfonçai dans une sombre forêt, où j’apperçus tout-à-coup un vieillard qui tenoit un livre à la main. Ce vieillard avoir un grand front chauve, & un peu ridé, une barbe blanchependoit jusqifà sa ceinture , sa taille étoit haute & majestueuse, son teint étoit encore frais & vermeil, ses yeux vifs & perçants, fa voix douce, ses paroles simples & aimables, jamais je n’ai vu un si vénérable vieillard : il s’appelloit Termosiris , il étoit Prêtre d'Apollon, qiul servoit dans un Temple de marbre que les Rois d'Egypte avoient consacré au Dieu dans cette forêt. Le livre qu’il tenoit étoit un recueil d’Hymnes (*) (14) Louis XIV ne lifolt point ; le Duc de Saint-Aignan le dit un jour à M. de la Fontaine , qui en prit occafion de présenter à ce Monarque son. Livre des Amours de Psiché & de Cuptdon » pour faire passer par ce moyen , un trait malin qui efì à la page S 0 de ce Livre ( édit. de la laie 1700.) & qui pouvoit s 3 entendre du Roi, par rap~ port au grand nombre de ses MaítrcJJes. (*) Un recueil d’Hymncs» d s Cantiques, rie Chansons , à Vnonneur de Dieu, en Allemand : Lob Gesange Gott Ehren , tel que le Cantique de Salomon , Das hohe Lied Salomonis , c’estle mot Grec ab en Latin ce Ubrv» 42. Les Aventures à l’honneur des Dieux. 11 m’aborde avec amitié, nous nous entretenons ; il racontoit íì bien les choses paílees , qu’on croyoit les voir ; mais il les racontoit courtement, & jamais ses Histoires ne m’ont lassé. Il prévoyois l’avenir par la profonde sageílè qui lui faisoit connoître les hommes , & les deíîèins dont ils font capables. Avec tant de prudence , il étoit gai, complaisant , &c la jeunesse la plus enjouée n’a pas tant de grâce qu’en avoit cet homme dans une vieillesse íì avancée; aullï aimoit-illes jeunes gens , lorfqu’ils étoient dociles , & qu’ils avoient le goût de la vertu. Bientôt il ndaima tendrement, & me donna des livres pour me consoler ; il m’appelloit son fils. Je lui disois souvent : Mon pere, les Dieux qui m’ont ôté Mentor, ont eu pitié de moi ; ils m’ont donné en vous un autre soutien. Cet homme semblable à Orphée, (a) ou à Linus, (b) étoit fans doute inspiré des Dieux. Il me récitoit les Vers qu’il avoit faits, & me donnoit ceux (a) Orphée étoit fils H*Apollon & de Calliope , une des Muses. II excella dans l’art de jouer de la lyre. La Fable a feint que cette lyre fut placée dans le Ciel. (b) Linus étoit aussi fils ë’Apollon & de Terpsichore, ou de Mercure 8t d'Uranie. II inventa les vers Lyriques. II surpassa encore Orphée dans la science de la Musique, puisqu'il lui donna des leçons. On dît que s’etant moqué d'Hercule , à qui il enseignait à jouer de la lyre, parce qu'i! en jouoit m 1, ce Héros lui cassa îa tête avec cet instrument. Les autres Poètes feignent, qu'il fut tué á Théhes par Apollon , pour avoir appris aux hommes à mettre des cordes , au lieu de fil > aux instruments de musique, de Te'u’maq.ue. Liv. II. 4? de plusieurs excellents Poëtes favorisés des Muses. Lorfqu'il étoit revêtu de sa longue robe d'une éclatante blancheur, & qusil prenoit en main sa lyre d’ivoire, les tigres, les ours, les lions venoient le flatter &C lécher ses pieds. Les satyres sortoient des forêts pour danser autour de lui, les arbres mêmes paroifloient émus ; 6c vous auriez cru que les rochers attendris alloient descendre d u haut des montagnes aux charmes de ses doux accents. Il ne chantent que la grandeur des Dieux , la vertu des Héros, & la sagesse des hommes qui préfèrent la gloire aux plaisirs. Il me disoit souvent que je devois prendre courage , Lc que les Dieux n’abandonne- roient ni Ulyflè ni son fils. Enfin, il réassura que je devois , à Bexemple d*Apollon , enseigner aux Bergers à cultiver les Muses. Apollon, disoit-il, indigné de ce que Jupiter par ses foudres troubloit le Ciel dans les plus beaux jours, voulut s*en venger fur les Cyclopes qui forgeoient les foudres , & il les perça de ses fléchés. AuíTì-tôt le Mont- Etna (c) céda de vomir des tourbillons de flammes ; on n’entendit plus les coups des terribles marteaux , qui , frappant [c) Le Mont - Etna, Les f toires. Les Poëtes ont feint , feux que f Etna vomit font allez \ que Jupiter écrasa îe Géant ordinaires ; mais les dégâts des : Typhée, fous cette montagne, années 1536 , 1554, 1566, * & que Yitfcain y tient fa 1579 , 1069 > & 1692., ont • forge, fait plus de bruit dans les Hif- 1 44 Les Aventures senclume, faisoient gémir les profondes cavernes de la terre , & les abymes de la mer. Le fer & f airain n'étant plus polis par les Cyclopes, commençoient à fe rouiller. Vulcain furieux (d) fort de fa fournaise embrasée ; quoique boiteux , il monte en diligence vers l'Olympe ; il arrive suant & couvert de poussière dans l’assemblée des Dieux ; il fait des plaintes ameres. Jupiter slrrite contre Apollon, le chaíîè du Ciel, & le précipite fur la terre. Son char vuide faisoit de lui-mêmc son cours ordinaire, pour donner aux hommes les jours & les nuits avec le changement régulier des duisons. Apollon dépomllé de tous ses rayons, fut contraint de fe faire Berger , & de garder les troupeaux du Roi Adméte. ( e ) II jouoit de la flûte , & tous les autres Bergers venoient à sombre des ormeaux, sur le bord d'une claire fontaine, écouter ses chansons. Jusques-là ils avoient mené une vie sauvage & brutale ; ils ne savoient que conduire leurs brebis , les tondre , traire leur lait, & faire des fromages : toute la campagne étoit comme un désert afFreux. Bientôt Apollon montra à tous les Bergers les arts qui peuvent rendre leur vie {d )]Vu!cain furieux. Ovìd. hiet&m, IV. Fab. j. (e ) Roi de Thessalie , que fa femme Alceste tira du tombeau, où elle entra eìíe-même* DE Te’ib’ma qjv E. L IV. II. 4 J agréable. Il chantoit les fleurs dont le Printemps se couronne, les parfums qufil répand, & la verdure qui naît fous ses pas : puis il chantoit les délicieuses nuits de l’Eté , où les zéphyrs rafraîchissent les hommes, & où la rosée désaltéré la terre. Il mêloit aussi dans ses chansons les fruits dorés dont P Automne récompense les travaux des Laboureurs , & le repos de PHiver , pendant lequel la jeunesse folâtre danse auprès du feu. Enfin, il représentoit les forêts sombres qui couvrent les montagnes-& les creux vallons, où les rivières, par mille détours, semblent se jouer au milieu des riantes prairies. Il apprit ainsi aux Bergers , quels font les charmes de la vie champêtre , quand on fait goûter ce que la simple nature a de gracieux. Bientôt les Bergers avec leurs flûtes se virent plus heureux que les Rois , & leurs cabanes attiroient en foule les plaisirs purs qui fuient les Palais dorés : les jeux , les ris , les grâces, sui- v oie n t par - tout les innocentes Bergeres. Tous les jours étoient des jours de Fêtes. On irientendoit plus que le gazouillement des oiseaux, ou la douce haleine des zéphyrs, qui se jouoient dans les rameaux des arbres, ou le murmure d'une onde claire qui romboit de quelque rocher , ou les chansons que les Muses inípiroient aux Bergers qui suivoient Apollon. Ce Dieu leur eníèi- 46 Les Aventures gnoit à remporter le prix de la course , & à percer de fléchés les daims & les cerfs. Les Dieux mêmes devinrent jaloux des Bergers ; cette vie leur parut plus douce que toute leur gloire , & ils rappellerait Apollon dans TÒlympe. Mon fils, cette histoire doit vous instruire, puiíque vous êtes dans Tétât où fut Apollon ; défrichez cette terre sauvage ; faites fleurir comme lui le désert ; apprenez à tous ces Bergers quels font les charmes de Thar- monie ; adouciflez les cœurs farouches ; montrez leur Taimable vertu ; faites leur sentir combien il est doux de jouir dans la solitude des plaisirs innocents que rien ne peut ôter aux Bergers. Un jour , mon fils, un jour, les peines & les soucis cruels qui environnent les Rois vous feront regretter fur le trône la vie pastorale. Ayant ainsi parlé, Termosiris me donna une flûte si douce , que les échos de ces montagnes, qui la firent entendre de tous côtés, attirèrent bientôt autour de moi tous les Bergers voisins. Ma voix avoir une harmonie divine ; je me semois ému, & comme hors de moi-même pour chanter les grâces dont la nature a orné la campagne. Nous passions les jours entiers, & une partie des nuits à chanter ensemble. Tous les Bergers oubliant leurs cabanes & leurs troupeaux , étoient suspendus & immobiles autour de de Tl^e’maçtu e, Liv. II. 47 moi j pendant que je leur donnois des leçons. U iembloit que ces délerts n'euílent plus rien de sauvage; tout y étoit doux & nant; la politesse des habitants sembloit adoucir la terre. Nous nous assemblions souvent pour offrir des sacrifices dans ce temple d "Apollon, où Termosiris étoit Prêtre. Les Bergers y alloient couronnés de lauriers en Phonneur du Dieu. Les Bergeres y alloient auílì en dansant avec des couronnes de fleurs, & portant fur leurs têtes dans des corbeilles les dons sacrés. Après le sacrifice nous faisions un festin champêtre. Nos plus doux mets étoient le lait de nos chevres & de nos brebis , que nous avions foin de traire nous-mêmes , avec les fruits fraîchement cueillis de nos propres mains, tels que les dattes, les figues, & les raisins : nos sieges étoient les gazons; les arbres touffus nous donnoient une ombre plus agréable que les lambris dorés des Palais des Rois, Mais ce qui acheva de me rendre fameux parmi nos Bergers , c"est qu"un jour un lion affamé vint se jeter sur mon troupeau : déjà il commençoit un carnage affreux ; jet n"avois en main que ma houlette , jc m’avance hardiment. Le lion hérisse fa crinière, me montre ses dents & ses griffes, ouvre une gueule feche & enflammée ; ses yeux paroiífoient pleins de sang & de feu 4S Les Aventures il bat ses flancs avec fa longue queue, je le terralle. La petite cotte de mailles dont j’étois revêtu, lelon la coutume des Bergers ssEgypte , Pempêcha de me déchirer. Trois fois je Pabattis , trois fois íl fe releva : il pouíïoit des rugissements qui faifoient retentir toutes les forêts. Enfin, je Pétouffai entre mes bras, & les Bergers témoins de ma victoire voulurent que je me revêtistè de la peau de ce terrible animal. Le bruit de cette action , & celui du beau changement de tous nos Bergers, fe répandit dans toute b'Egypte ; il parvint même jusqu’aux oreilles de Sésostris. Il fut qtPun de ces deux captifs, q thon avoir pris pour des Phéniciens , avoir ramené Page d J or dans ces déserts presque inhabitables. Il voulut me voir , car il aimoit les Muses ; èc tout ce qui peut instruire les hommes, touchoit son grand cœur. Il me vit, il m’écouta avec plaisir , &: découvrit que Métophis Pavoit trompé par avarice : il le condamna à une prison perpétuelle, & lui ôta toutes les richesses qusil poífédoic injustement. O ! qu’on est malheureux, disoit-il , quand on est au dessus du reste des hommes ! souvent on ne peut voir la vérité par ses propres yeux : ( 15) on est (15) On est environne de Sens qui Pempêchent ci’arriver jufqu’à celui cjui commande. JJÀiacur avoit en vue. ici 3 outre le Duc de Lerme , Ministre de Philippe IV, Roi d’Espagne , le Marquis de Louvois } gui ne laijsoît point environné DE Te’le’M AQ.U E. L IV. II. 4 ? environné de gens qui Pempêchent d'arriver jufqu’à celui qui commande ; chacun est intéressé à le tromper : chacun , fous une apparence de zele, cache son ambition. O11 fait semblant d’aimer le Roi , & on n'aime que les richesses qu’il donne : on Paime fi peu, que pour obtenir fes faveurs, on le flatte & on le trahit. Ensuite Séfostris me traita avec une tendre amitié, & résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaiííèaux & des troupes pour délivrer Pénélope de tous fes amants. La flotte étoit déjà prête , nous ne songions qu'à nous embarquer. J'admirois les coups de la fortune, qui releve tout-à-coup ceux qu'elle a le plus abailles. Cette expérience me faisoit espérer qu'Ulyflè pourroit bien revenir enfin dans son Royaume après quelque longue souffrance. Je pensois aussi en moi-même que je pourrois encore revoir Mentor, quoiqu J il eut été emmené dans les pays les plus inconnus de PEthiopie. Pendant que je retardois un peu mon départ, pour tâcher d'en savoir des nouvelles, Séfostris, qui étoit fort âgé, mourut subitement, & fa mort me replongea dans de nouveaux malheurs. approcher de la personne du Ros , & rfa.ccord.oit aucune audience que Von rf eût auparavant concerté avec lui ce çu’on avoit à dire à Sa Ma - Tome I. jefle. U étoit dur ; féroce ì impitoyable, L- vendoit chèrement les grâces qu’il faifoie obtenir. /Q Les Aventures Toute l’Egypte parut inconsolable de cette perte ; chaque famille croyoit avoir perdu son meilleur ami, son protecteur , son pere. Les vieillards, levant les mains su Ciel , s'écrioient : jamais TEgypte n'eut un si bon Roi , jamais elle n’en aura de semblable. O Dieux! il falloir, ou ne le montrer pas aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ! pourquoi faut - il que nous survivions au grand Sésoítris ? Les jeunes gens disoient : sespérance de sEgypte est détruite, nos peres ont été heureux de palier leur vie fous un si bon Roi : pour nous, nous ne l’avons vu que pour sentir fa perte. Ses domestiques pleuraient nuit & jour. Quand on fit les funérailles d u Roi, pendant quarante jours , les peuples les plus reculés y accouraient en foule. Chacun vouloir voir encore une fois le corps de Sésostris : chacun vouloir en conserver simage : plusieurs vouloient être mis avec lui dans le tombeau. Ce qui augmenta encore la douleur de fa perte , c’est que son fils Bocchoris idavoit ni humanité pour les étrangers, ni curiosité pour les sciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour pour la gloire. La grandeur de son pere avoir contribué à le rendre si indigne de régner. Il avoir été nourri dans la mollesse & dans une fierté brutale. Il comptoir pour rien les de Te’le'maque. Liv. II. yx hommes, croyant qu’ils n’étoient faits que pour lui, & qufil étoit d'une autre nature qu’eux. Il ne songeoit qu'à contenter ses passions, qu J à dissiper les trésors immenses que son pere avoit ménagés avec tant de foin, qu J à tourmenter les peuples, & qu'à sucer le sang des malheureux ; enfin, qu J à suivre le conseil flatteur des jeunes insensés qui l'environnoient, pendant qufil écartoit avec mépris tous les sages vieillards qui avoíent eu la confiance de son pere. C'étoit un monstre , & non pas un Roi ; toute PEgypte gémistoit ; & quoique le nom de Sésostris , fi cher aux Egyptiens , leur fit supporter la conduite lâche & cruelle de son fils , le fils couroit à fa perte , & un Prince si indigne du trône ne pouvoit longtemps régner. Il ne me fut plus permis d’efpérér mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour fur le bord de la mer , auprès de Peluse, (f) où notre embarquement dévoie se faire , fi Sésostris ne fût pas mort. Métophis avoit eu Padresse de sortir de prison, & de se rétablir auprès du nouveau Roi : il nvavoit fait renfermer dans cette tour pour se venger de la disgrâce que je lui avois causée. Je paflois les jours & les nuits dans une profonde tristesse. Tout ce (/) Peluf;. Ville tPEgypte | taie du Nil : on la nomma lur 1 embouchure la plus orien- I présentement Belbait, Cij 5r Les Aventures que Terni o íì ri s nTavoit prédit, & tcut ce que j"avois entendu dans la caverne , ne me paroiíloit plus qu" u n songe. Tétois abymé dans la plus amere douleur : je voyois les vagues qui v en oie n t battre le pied de la tour où j"étois prisonnier. Souvent je nToccupois à considérer des vaifleaux agités par la tempête, qui étoient en danger d’être brisés contre les rochers fur lesquels la tour étoit bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, j'enviois leur fort. Bientôt , disois - je à moi-même , ils finiront les malheurs de leur vie , ou ils arriveront en leur pays. Hélas ! je ne puis espérer ni Tun ni Ta titre. Pendant que je me consumois ainsi en regrets inutiles , j'apperçus comme une forêt de mâts de vaifleaux. La mer étoit couverte de voiles que les vents enfichent: Tonde étoit écumante fous les rames innombrables. Tentendois de toutes parts des cris confus : j’appercevois fur le rivage une partie des Egyptiens effrayés qui couroient aux armes , & d'autres qui sembloient aller au devant de cette flotte qu"on voyoit arriver. Bientôt je reconnus que ces vaisseaux étrangers étoient les uns de Phénicie , & les autres de fífle de Cypre ; car mes malheurs commençoient A me rendre expérimenté iur ce qur de Tì’u'maq.ue, Liv. II. 53 regarde la navigation. Les Egyptiens me parurent divisés entf’eux. Je n’eus aucune peine à croire que Einfenfé Bocchoris avoir par ses violences causé une révolte de ses sujets , & allumé la guerre civile. ( 1 6 ) Je fus, du haut de cette tour, spectateur d’un sanglant combat. Les Egyptiens qui avoient appelle à leur secours les étrangers , après avoir favorisé leur descente , attaquèrent les autres Egyptiens , qui avoient le Roi à leur tête. Je voyois ce Roi qui animoit les siens par son exemple , il paroisioit comme le Dieu Mars ; des ruifíeajíx de sang couloient autour de lui ; les roues de son char étaient teintes d'un sang no.'.r , épais , & écumant , à peine pouvotcnt- elles palier fur des tas de corps morts écrasés. Ce jeune Roi bien fait , vigoureux , cEune mine haute & fiere, avoir dans ses yeux la fureur & le désespoir.’ Il étoit comme un beau cheval qui n’a point de bouche; son courage le poufíoit au hazard, & la sagesse ne modérait point sa valeur. U ne savoir ni réparer ses fautes , ni donner des ordres précis , ni prévoir les maux qui le menaçoient, ni ménager les ( ) La guerre civile. I sont jamais de longue durée . Un commandement injuste , I Tac, & une obéissance forcée , ne » C iij J4 Les Aventures gens dont il avoit le plus grand besoin. Ce n J étoit pas qusil manquâc de génie , ses lumières égaloient son courage ; mais il ìflavoit jamais été instruit par la mauvaise fortune. Se s Maîtres avoient empoisonné , par la flatterie , son beau naturel. Il étoit enivré de sa puiííànce & de son bonheur ; il croyoit que tout devoit céder à ses deíirs fougueux ; la moindre résistance enflammoit fa colere. Alors il ne raifonnoit plus ; il étoit comme hors de lui-même ; son orgueil furieux en faisoit une bête farouche : sa bonté naturelle , & sa droite raison Pabandonnoient en un instant ; ses plus fideles serviteurs étoient réduits à s’en- fuir : il iPaimoit plus que ceux qui flattoient ses pallions. Ainsi il prenoit toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, & il íorçoit tous les gens de bien à détester fa folle conduite. Long-temps fa valeur le soutint contre la multitude de ses ennemis; «nais enfin il fut accablé. Je le vis périr ; le dard d’un Phénicien perça fa poitrine ; les rênes lui échappèrent des mains ; il tomba de son char sous les pieds des chevaux. Un soldat de Piste de Cypre lui coupa la tête ; & la prenant par les cheveux , il la montra comme en triomphe à toute Parmée victorieuse. Je me souviendrai toute ma vie d’avoir yu cette tête qui nageoit dans le sang, de Te’le’maque. Liv. II. 55 les yeux fermés & éteints, ce visage pâle ôc défiguré, cette bouche entrouverte, qui sembloit vouloir encore achever des paroles commencées, cet air superbe & menaçant, que la mort même n’avoit pu effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux ; & si jamais les Dieux me faisoient régner , je n'oublierois point, après un si funeste exemple , quTm Roi n’est digne de commander, & n’est heureux dans fa puissance, qssautant qusil la soumet à la raison ( 17 ) Eh ! quel malheur pour un homme destiné à faire le bonheur public, de n'être le maître de tant d’hommes que pour les rendre malheureux. ( 17) A la raison. La raison [ la fin des choses } & gouvernf connoît U [commencement & I l’Univers. Fin du second Livre . 5 6 Beeaœ s^&tm»áw± ‘ &< ê*i A*Mmium\i2ZM ' £i'm ' vs t címii& w. Wf^wvg 'T i SOMMAIRE D U LIVRE TROISIEME. TE’L e’m A QU e raconte que le Successeur de Bocchoris , rendant tous les prisonniers Tyriens , lui-même Télémaque fut emmené avec eux à Tyr , fur le vaisseau de Narbal , qui commandoit la flotte Tyrienne : que Narbal lui dépeignit Pygmalion leur Roi , dont il falloìt craindre la cruelle avarice : qu ensuite il avoit été instruit par Narbal sur les réglés du Commerce de Tyr , & qu il alloìt s'embarquer fur un vaisseau Cyprien , pour aller par l’Ifle de Cypre en Ithaque , quand Pygmalion découvrit qu il étoit étranger , & voulut le faire prendre : qu alors il étoitfur le point de périr ; mais quAflarbé , maîtresse du Tyran , Vavoit sauvé , pour faire mourir en sa place un jeune homme , dont le mépris T avoit irritée. LIVRE TROISIEME. M oi/n ef- A L Y P S O écoutoit avec étonnement des paroles iï sages. Ce qui la charmoit le plus, étoit de voir que Télé- maque racontoit ingénuement les fautes qu'il avoir faites par précipitation , & en manquant de docilité pour le sage Mentor. Elle trouvoit une noblefle & une grandeur étonnante dans ce jeune homme , qui s'accusoit lui-même, & qui paroiísoit avoir íì bien profité de ses imprudences pour se rendre sage, prévoyant, & modéré. Continuez, dit-elle , mon cher Télémaque , C v MMM Les Aventures 51 me tarde de savoir comment vous sortîtes de PEgypte , & où vous avez retrouvé le sage Mentor, dont vous avez senti la perte avec tant de raison. Télémaque reprit ainsi son discours : les Egyptiens les plus vertueux & les plus sideles au Roi, étant les plus foibles , & voyant le Roi mort, furent contraints de céder aux autres : on établit un autre Roi nommé Termutis. Les Phéniciens avec les troupes de Piste de Cypre se retjrerent après avoir fait alliance avec le nouveau Roi. Celui-ci rendit tous les prisonniers Phéniciens ; je fus compté comme étant de ce nombre. On me fit sortir de la tour , je ixfembarquai avec les autres, & Pespérance commença à reluire au fond de mon cœur. Un vent favorable rempliísoit déjà nos voiles ; les rameurs fendoient les ondes écumantes ; la vaste mer étoit couverte de navires ; les mariniers poustoient des cris de joie ; les rivages d’Egypte s'enfuyoient loin de nous ; les collines & les montagnes s’appIaniíToient peu à peu. Nous commencions à ne voir plus que le Ciel & Peau , pendant que le Soleil qui se levoit sembloit faire sortir de la mer ses feux étincellantsj ses rayons doroient le sommet des montagnes que nous découvrions encore un peu fur Phorizon ; ôc tour le Ciel peine de Te’le’maq.ue. Liv. III. 59 d’un sombre azur nous promertoit une heureuse navigation. Quoiqu’on m’eût renvoyé comme étant Phénicien, aucun des Phéniciens avec qui j’étois , ne me connoiíToir. Narbal , qui commandoit dans le vaisseau où l’on me mit, me demanda mon nom & ma patrie. De quelle ville de Phénicie êtes-vous, me dit-ilï Je ne fuis point de Phénicie, lui dis- je; mais les Egyptiens m’avoient pris fur la mer dans un vaiíleau de Phénicie. J’aî demeuré captif en Egypte comme un Phénicien : c’est fous ce nom que j’ai longtemps souffert ; c’est fous ce nom que l’on m’a délivré. De quel pays êtes-vous donc , reprit alors Narbal ? Je lui parlai ainsi : je fuis Télémaque, fils d’Ulysse, Roi d’Itha- que en Grece ; mon Pere s’est rendu fameux entre tous les Rois qui ont assiégé la ville de Troye : mais les Dieux ne lui ont pas accordé de revoir fa patrie. Je l’ai cherché en plusieurs pays ; la fortune me persécute comme lui : vous voyez un malheureux qui ne soupire qu’après le bonheur de retourner parmi les siens, &c de retrouver son Pere. Narbal me regardoit avec étonnement , & il crut appercevoir en moi je ne fais quoi d’heureux qui vient des dons du Ciel, & qui n’est point dans le commun des hommes. Il étoit naturellement íincere & C vj 6 o Les Aventttres généreux ; il fut touché de mon malheur, & me parla avec une confiance que les Dieux lui inspirèrent, pour me sauver d/uti grand péril. Télémaque, je ne doute point, me dit- ìl, de ce que vous me dites, & je ne sau- rois en douter. La douceur & la vertu peintes fur votre visage, ne me permettent pas de me défier de vous : je sens même que les Dieux que j’ai toujours servis, vous aiment, & quhls veulent que je vous aime auíîx, comme si vous étiez mon fils : je vous donnerai un conseil salutaire, & pour récompense, je ne vous demande que le secret. Ne craignez point, lui dis-je, que saie aucune peine à me taire fur les choses que vous voudrez me confier. Quoique je fois si jeune, j’ai déjà vieilli dans l’habi- tude de ne dire jamais mon secret, & encore plus de ne trahir jamais fous aucun prétexte le secret d’autrui. Comment avez-vous pu, me dit-il, vous accoutumer au secret dans une si grande jeunesse ? je ferai ravi d’ap- prendre par quel moyen vous avez acquis cette qualité, qui est le fondement de la plus sage conduite , & sans laquelle tous ïcs talents font inutiles. Quand Ulysiè , lui dis-je, partit pour aller au siégé de Troye, il me prit fur ses genoux , & entre ses bras : ( c'est ainsi qsson me l'a raconté.) Après m'avoir baisé de Te'le’maque. Liv. III. 6 r tendrement, il me dit ces paroles , quoique je ne puflè les entendre : O mon fils ! que les Dieux me préservent de te revoir jamais ; que plutôt le ciseau de la Parque tranche le fil .de tes jours , lorsqu’il est à peine formé, de même que le moissonneur tranche de sa faux une tendre fleur qui commence à éclorre ; que mes ennemis te puisient écraser aux yeux de ta mere & aux miens , si tu dois un jour te corrompre & abandonner la vertu. O mes amis ! continua-t-il, je vous laisse ce fils , qui m’est si cher, ayez foin de son enfance. Si vous m’amaez, éloignez de lui la pernicieuse flatterie, enseignez-lui à se vaincre; qusil soit comme un jeune arbrisseau encore tendre , qison plie pour le redreflèr. Sur-tout idoubliez rien pour le rendre juste , bienfaisant, sincere, & fidele à garder le secret. Quiconque est capable de mentir, (i) est_indigne d'être compté au nombre des hommes ; & quiconque ne fait pas se taire , est indigne de gouverner. ( i ) Je vous rapporte ces paroles, parce qiPon a eu foin de me les répéter souvent, & qu'elles ont pénétré jusqu'au fond de mort cœur : je me les redis souvent à moi-même. Les amis de mon pere eurent foin de m'exercer de bonne heure au secret. Pétois si ) Mentir. Nulíum tnen- I (a) Gouverner. Le silence daeio pretium, Tac. 1 esi l’ame de toutes les affaires. 6r. Les Aventures encore dans la plus tendre enfance, & ils me confioient déjà toutes les peines qusils reiíèntoient, voyant ma mere exposée à un grand nombre de téméraires qui vouloient l'épouíèr. Ainsi on me traitoit dès - lors comme un homme raisonnable & sûr. On m'entretenoit souvent des plus grandes affaires ; on msinstruisoit de ce qu’on avoir résolu pour écarter les prétendants. Pétois ravi qtdon eût en moi cette confiance. Parla , je me croyois déjà un homme fait. Jamais je n'en ai abusé; jamais il ne m'est échappé une feule parole qui pût découvrir le moindre secret. Souvent les prétendants tâchoient de me faire parler, espérant qu'un enfant qui auroit vu ou entendu quelque chose dsimportant, ne sauroit pas se retenir : mais je savois bien leur répondre fans mentir , & fans leur apprendre ce que je ne devois point dire. Alors , Narbal me dit : Vous voyez , Télémaque , la .puiílance des Phéniciens. Ils font redoutables à toutes les Nations voisines par leurs innombrables vaiíïeaux. Le commerce qu'ils font jusqu’aux colonnes d'Hercule , (a) leur donne des richesiès qui surpassent celles des peuples les plus (a) Les colonnes d’Hercule font les montagnes de Calpé & d’Abila au Détroit de Gibraltar, où l’Océan entre dans U mer Méditerranée > & où Hercule borna ses voyages.' Et elles sont ainsi nommées, parce qu’ellej paraissent de loin , comme deux colonnes h aux yeux des voyageurs» de Te’le’maq.ue. Liv. III. 6; floriíïants. Le grand Roi Séfostris , qui n'auroit jamais pu les vaincre par mer, eut bien de la peine à les vaincre par terre, avec ses armées qui avoient conquis tout POrient ; il nous imposa un tribut que nous n’avons pas long-temps payé. Les Phéniciens se trouvoient trop riches & trop puissants pour porter patiemment le joug de la servitude : nous reprîmes notre liberté. La mort ne laiíîà pas à Séfostris le temps de finir la guerre contre nous. Il est vrai que nous avions tout à craindre de fa sageste, encore plus que de fa puissance : mais fa puilíance pasiant entre les mains de son fils, dépourvu de toute sageíle , nous conclûmes que nous n'avions plus rien à craindre. En effet, les Egyptiens , bien-loin de rentrer les armes à la main dans notre pays, pour nous subjuguer encore une fois , ont été contraints de nous appeller à leur secours pour les délivrer de ce Roi impie & furieux. Nous avons été leurs libérateurs. Quelle gloire ajoutée à la liberté & à Populence des Phéniciens ! Mais , pendant que nous délivrons les autres , nous sommes esclaves nous-mêmes. O Télémaque ! craignez de tomber dans les mains de Pigmalion notre Roi. ( b') f b) Pigmalion, Roi de Tyr, fils de Mnrgenus, ou Mefhiés, auquel il succéda, étant averti des trésors incroyables de 5i- chée, son oncle, le fit mourir» & d’abord après, Didon sortit du Royaume. Ce fut Pan 907» avant i’Ere chrétienne* 64 Les Aventures II lésa trempées (3) ces mains cruelles dans le sang de Sichée, mari de Didon , (c) fa sœur. Didon pleine de désirs de la vengeance, s'est sauvée de Tyr avec plusieurs vaisseaux. La plupart de ceux qui aiment la vertu ôi la liberté , font suivie : elle a fondé sur la côte d'Afrique une superbe Ville, qu"on nomme Carthage, (d) Pigmalion tourmenté par une soif insatiable des richefles , se rend de plus en plus misérable &c odieux à ses Sujets. (4) C’est un crime à Tyr, que d'avoir de grands biens. L/avarice le rend défiant, soupçonneux , cruel ; il persécute les riches, & il craint les pauvres. C’est un crime encore plus grand à Tyr d'avoir de la vertu : car Pigmalion suppose (3) îl Jes a trempées. Un i savant Professeur de VU ni- I versttè de Leiyfick , M. Christ , J a traduit la fameuse Epigramme d’Ausonc en deux vers François, le plus heureusement Au monde , voici le Latin 3 & la traduction : Infelix Dido nulli bene nupta marito, Hoc pereunte fugis - hoc fugiente péris. Didon f que tes maris te eau - sent de douleurs ! L 9 un meurt , tu prends la fuite , & Vautre Juit, tu meurs. ( c ) Didon étoit fille de Bélus , Roi de Tyr , & de Sidon. Pigmalion fit mourir son mari Sichée pour avoir ses richesses. [d ) Cette Ville ? bâtie fur la côte d’Afrique, vis-à-vis de Rome, dont elle étoit la rivale, fut ruinée par Scipion l’Afri- quain. (4) Pigmalion est dépeint comme un mauvais Politique, Un Prince chancelant fur son Tronc y ne peut avoir déplus ferme appui que ceux qui fe font enrichis par des voies légitimes. On fait la ruse de ce Foi d’Angleterre ? Ji vantée par Comïnes. Ce Prince craignant que le Parlement ne fe déclarât pour son Compétiteur y emprunta secrètement des sommes conjïdérablss des principaux membres de cette Assemblée. 11 $ ne per.Jerent plus <2 changer de maître quand. • Is virent qu*ils ne pouvoient perdre leur Roi fans perdre une partie de leur fortune » DE Te’lî’maq.ue. LIV. III. 65 que les bous 11e peuvent souffrir ses injustices & ses infamies. La vertu le condamne , il s’aigrit & ssirrite contr’elle. Tout 1 J agite, Pinquiéte , le ronge ; il a peur de son ombre ; il ne dort ni nuit ni jour : les Dieux, pour le confondre , Paccablent de trésors dont il rhose jouir. Ce qustl cherche pour être heureux , est précisément ce qui Pempêche de hêtre ; il regrette tout ce qusti donne, & craint toujours de perdre. Il se tourmente pour gagner. On ne le volt presque jamais ; il est seul , triste, abattu au fond de son Palais : ses amis mêmes n’osent saborder , de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues & des piques levées autour de. fa maison. Trente chambres qui se communiquent les unes aux autres , & dont chacune a une porte de fer, avec six gros verrouils, font le lieu ou il se renferme, On ne sait jamais dans laquelle de ces chambres il couche, (/) & on assure qu'il ne couche jamais deux nuits de fuite dans (5) On ne fait îamais dans laquelle de ces chambres il couche. Ceci c(ì un trait de la vie d'Olivier Cromwel , déclaré Protecteur d’Ar.gle- terre , âpres la mort de Char - les I. Ce Tyran , qui couvroìt d'un beau nom toutes ses violences , étoit comme Pigma- lion , inquiet , cruel , défiant. Craint de tout le monde , il çraignoit aujji tout U monde à son tour . 11 avoit dans fort Palais de JF'hitehal plusieurs chambres , dans tèfquslies il couchait alternativement. Ce - pendant il mourut de fa mon naturclleau mois de Septembre t6jS } après avoir long-temps gouverné l : Angleterre fous U titre de Protecteur, avcc plus d i autorité que fous celui dç Roi% 66 Les Aventures la même, de peur d'y être égorgé. Il ne connoît ni les doux plaisirs, m l'amitié encore plus douce. Si on lui parle de chercher la joie , il sent qu'elle fuit loin de lui, & qu'elle refuse d'entrer dans son cœur. Ses yeux creux font pleins d'un feu âpre & farouche, ils font fans cesse errants de tous côtés. (6) Il prête f oreille au moindre bruit, & fe sent tout ému ; il est pâle , défait, & les noirs soucis font peints fur son visage toujours ridé. U fe taît , il soupire, il tire de son cœur de profonds gémisièments, il ne peut cacher les remords qui déchirent fes entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent : fes enfants loin d'être son espérance , font le sujet de fa terreur ; il en a fait fes plus dangereux ennemis : il n’a eu toute fa vie aucun moment d'aífuré : il ne fe conserve qu'à force de répandre le sang de tous ceux qusil craint. Insensé , qui ne voit pas que la cruauté, à laquelle il fe confie, le fera périr ! Quelqu'un de fes domestiques aussi défiant que lui , fa hâtera de délivrer le monde de ce monstre. Pour moi , je crains les Dieux ; quoi qu'il m'en coûte, je ferai sidele au Roi (6) Cette description n’efl point outrée, eue paroít copiée d’apres ce que VHìftoire Grecque rapporte de Denis de Syracuse . Les terreurs accompagnent le crime , la sécurité suit la vertu . On n*a jamais vu de Tyran tranquille fur lc Trône . DE T t'LE* M A QU E. LlV. III. 67 qu’ils nPont donné. J’aimerois mieux quhl me fît mourir, que de lui ôter la vie, & même que de manquer à le défendre. Pour vous, ó Télémaque ! gardez-vous bien de lui dire que vous êtes le fils d J Ulyfíè : il efpéreroit qu'Ulysse retournant à Ithaque, lui paieroit quelque grande somme pour vous racheter, & il vous tiendroit en prison. Quand nous arrivâmes à Tyr , je suivis le conseil de Narbal, & je reconnus la vérité de tout ce qu'il m'avoit raconté. Je ne pouvois comprendre qu'un homme se pût rendre auíïì misérable que Pigmalion me le paroifsoit. Surpris d J un spectacle si affreux , & si nouveau pour moi, je disois en moi-même : voilà un homme qui n’a cherché qu'à se rendre heureux, il a cru y parvenir par les richesses & par une autorité absolue ; il poísede tout ce qufil peut desirer, & cependant il est misérable par ses richefles & par son autorité même. S'il étoit Berger , comme je Pétois naguère, (*) il seroit auíïì heureux qúe je Pai été ; il jouiroit des plaisirs innocents de la campagne, & en jouiroit fans remords. Il ne craindroit nî le fer ni le poison. Il aimerait les hommes, C) Comme jeTétoisnagnere. Cette, façon de parler efl du temps de M. Vaugelas. Voye ^ les Observations de VAcadémie Françoise sur ses Remarques , Liv. XI, pag. 07. mais elle a vieilli depuis j de forte qu*a la moderne , il faut dire : Comme je Tétois i! ivy a pas long-temps. Voye\ m. de la Touche , dans VArt de bica parler , Liv, II, pag. z 54. 68 Les Aventures il en feroit aimé. Il n’auroit point Ces grandes richesies, qui lui font aussi inutiles que du fable , puiiqusil n'ofe y toucher ; mais il jouiroit librement des fruits de la terre , & ne fouffriroit aucun véritable besoin. Cet homme paroît faire tout ce qu’il veut ; mais il s'en faut bien qu J il le faflíe. Il fait tout ce que veulent fes pallions féroces ; il est; toujours entraîné par son avarice, par fa crainte , & par fes soupçons. Il'paroît être maître de tous les autres hommes ; mais il iriest pas maître de lui-même: car il a autant de maîtres & de bourreaux, qu J il a de deíîrs violents. Je raifonnois ainsi de Pigmalion fans le voir ; car on ne le voyoit point , & on regardoit feulement avec crainte ces hautes tours qui étoient nuit & jour entourées de Gardes, où il s'étoit mis lui-même comme en prison, íe renfermant avec fes trésors. Je comparois ce Roi invisible avec Séfostris si doux, si accessible , si affable, si curieux de voir les étrangers, si attentif à écouter tout le monde , & à tirer du cœur des hommes ía vérité qssion cacheauxRois. Séfostris, difois-je , ne craignoit rien, & n J avoit rien à craindre ; il íe montroit à tous fes Sujets, comme à fes propres enfants. Celui - ci craint tout , & a tout à craindre. Ce méchant Roi est toujours exposé à une mort funeste, même dans son Palais inaccessible, DE Te’le’maque. LlV. III. 65 au milieu de ses Gardes : au contraire, le bon Roi Sésostris étoit en sûreté au milieu de la foule des peuples , comme un bon pere dans fa maison environné de fa famille. Pigmalion donna ordre de renvoyer les troupes de solfie de Cypre , qui étoient venues secourir les siennes , à cause de Palliance qui étoit entre les deux peuples. Narbal prit cette occasion de me mettre en liberté : il me fit palier en revue parmi les soldats Cypriens ; car le Roi étoit ombrageux jusques dans les moindres choses. (7) Le défaut des Princes trop faciles & inappliqués, est de fe livrer, avec une aveu- .gle confiance , à des favoris artificieux &c corrompus. (8) Le défaut de celui-ci étoit au contraire de fe défier des plus honnêtes gens. Il ne savoir point discerner les hommes droits & simples , qui agissent fans déguisement : aussi idavoit-il jamais vu de gens de biens , car de telles gens ne vont ( 7 ) Le défaut des Princes trop faciles &. inappliqués, est de se livrer , avec une aveugle confiance , à des favoris artificieux &. corrompus. On ne peut mieux peindre ce que fit Louis XIV > qui voulant avoir la gloire de tout faire par lui- meme > fe livra, néanmoins *;■cuplémcnt à ses Ministres qui faifoient tout fous [on autorité. II fe contenta de certains dehors dont il ne sortit presque jamais. II fe fit bien servir parfis Mini sires ; mais ils 1 e rendirent infidèle dans ses Traités , & lui inspirèrent que tout le bien de fes Sujets lui appartenoh ; il crut en user encore avec beaucoup de modération , que de n y en prendre que ce qu’il en prenait. (8) Corrompus. Pour faire plaisir anx Favoris corrompus , 1! les flatteurs appliquent les plus j ordinaires moyens de la fiat- j tcrìe , & dc la calomnie y pour ! perdre les autres. Tac. 70 Les Aventures point chercher un Roi si corrompu. D’ail- leurs, il avoir vu depuis qufil étoit fur le trône , dans les hommes dont d s'étoit servi , tant de dissimulation , de perfidie, & de vices affreux déguisés fous les apparences de la vertu , qufil regardoit tous les hommes , fans exception , comme s'ils euíïènt été masqués. Il fuppofoit qufil n'y avoir aucune vertu sincere fur la terre : ainsi il regardoit tous les hommes comme étant à peu près égaux. (9) Quand il trou- voit un homme faux & corrompu, il ne fe donnoir pas la peine d J en chercher un autre, comptant qffun autre ne feroit pas meilleur. Les bons lui paroissoient pires que les méchants les plus déclarés, parce qufil les croyoit aussi méchants, & plus trompeurs. Pour revenir à moi , je fus confondu avec les Cypriens, & j’échappai à la défiance pénétrante du Roi. Narbal trembioít de crainte que je ne fuífe découvert, il lui en eût coûté la vie & à moi aussi. Son impatience de nous voir partir étoit incroyable ; mais les vents contraires nous retinrent assez long-remps à Tyr. Je profitai de ce séjour pour connoître les mœurs des Phéniciens , si célébrés chez ( 9 ) Un mauvais Prince ne fauroit trouver que des Ministres encore pires. Un homme de probité ne fauroit fe prêter au crime , & la. plus coupable de toutes les injustices , c'est de fe rendre le Mìp nistre des injustices à'autruu de Te'le'maq^je. LIV. III. 71 toutes les Nations connues. Ladmirois Pheureuse situation de cette grande Ville , qui est au milieu de la mer dans une Iste. La côte voisine est délicieuse par fa fertilité, par les fruits exquis quelle porte , par le nombre des villes & des villages qui fe touchent presque ; ensin, par la douceur de son climat : car les montagnes mettent cette côte à Pabri des vents brûlants du Midi ; elle est rafraîchie par le vent du Nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban , dont le sommet fend les nues & va toucher les astres ; une glace éternelle couvre son front ; des fleuves pleins de neiges tombent comme des torrents des pointes des rochers qui environnent fa tête. Au deílous on voit une vaste forêt de cedres antiques , qui parodient auíli vieux que la terre où ils font plantés, & qui portent leurs branches épaisses jusques vers les nues : cette forêt a fous ses pieds de gras pâturages dans ,1a pente de la montagne. C'est-là qu'on voit errer les taureaux qui mugissent ; les brebis qui bêlent avec leurs tendres agneaux , bondissent fur Pherbe. Là coulent mille ruisseaux (Lune eau claire. Ensin , on voit au dessous de ces pâturages le pied de la* montagne qui est comme un jardin : le Printemps & P Automne y règnent ensemble pour y joindre les fleurs & les fruits. 7i Les Aventures Jamais ni le souffle empesté du Midi qui seche & qui brûle tour, ni le rigoureux Aquilon rsont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin. C’cíh auprès de cette belle côte que s’éleve dans la mer i’Iíle où est bâtie la ville de Tyr. Cette grande Ville semble nager au destus des eaux, & être la Reine de toute la mer. Les Marchands y abordent de toutes les parties du monde , & ses habitants font eux-mêmes les plus fameux Marchands qufil y ait dansLUnivers. Quand on entre dans certe Ville, on croit d J abord, que ce n J est point une Ville qui appartienne à un peuple particulier ; mais qu'elle est la Ville commune de tous les peuples, Le le centre de leur commerce. Eile a aeux grands môles, semblables à deux bras qui s'avan- cent dans la mer , A qui embralìent un vaste port, où les vents ne peuvent entrer. Dans ce port on volt comme une foret de mâts de navires ; A: ces navires j ont fi nombreux , qu a peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les Citoyens s appliquent au commerce, A Cuis grandes richellès ne les dégoûtent jamais du travail néceilàtre pour les augmenter. On y volt de tous cotes le fin lin d'Egvpte, A la pourpre J vtienne deux fois teinte , d un éclat merveilleux : cette double teinture est ii vive , que le temps ne peur 1 effacer : ou DE T £ J L e’M A QJU E. LIV. III. 7$ on s'en sert pour des laines fines qu’on rehauife d'u ne broderie d’or & d'argent. Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples jusqu’au détroit de Gades ; ( e ) & ils ont même pénétré dans le vaste Océan , qui environne toute la terre. Ils ont fait auffi de longues navigations fur la mer rouge, & cteft par ce chemin qusils vont chercher dans des Istes inconnues de Por , des parfums, & divers animaux qu'on ne voir point ailleurs. Je ne pouvois rassasier mes yeux da spectacle magnifique de cette grande Ville, où tout étoit en mouvement, je isty voyois point, comme dans les villes de la Grece, des hommes oisifs & curieux , qui vont chercher des nouvelles dans la place publique , ou regarder les étrangers qui arrivent fur le port. Les hommes font occupés à décharger leurs vaifleaux, à transporter leurs marchandises ou à les vendre , à ranger leurs magasins 3 & à tenir un compte exact de ce qui leur est du par les Négociants étrangers. ( 1 o) Les femmes ne ceflent jamais ou de (s) Gades ou Gadire , au- jourd’huí Cadix, eí\ une Isie de VEspagne Bénies le , voisine & ouhlioit le sujet posoit dans toutes ses audiences j de son Ambassade » quelque point de Vantiquité à ] de Te'le’maqtte. LIV. IV. 93 Egypte. CTtoit lai dire asíez , & touc le reste n J a servi qu’à augmenter le poison qui brille déjà son cœur. Plaiíe aux Dieux que le vôtre puiíle s’en préserver ! Mais que ferai-je donc , continua Télé— maque , d J un ton modéré & docile? Il n'est plus temps, repartit Mentor , de lui cacher ce qui reste de vos Aventures ; elle en fait aflez pour ne pouvoir être trompée fur ce qu J elle ne fait pas encore ; votre réserve ne serviroit qtdà Pirriter : achevez donc demain de lui raconter tout ce que les Dieux ont sait en votre faveur, & apprenez une autre fois à parler plus sobrement de tout ce qui peut vous attirer quelque louange; Télémaque reçut avec amitié un si bon conseil, & ils se couchèrent. Auffi-tôt que Phébus eut répandu ses premiers rayons fur la terre, Mentor entendant la voix de la Déefle qui appelloit ses Nymphes dans le bois, éveilla Télémaque, ll est temps, lui dit-iì, de vaincre le sommeil: allons, retournez à Calypso , mais défiez-vous de ses douces paroles : ne lui ouvrez jamais votre cœur; craignez le poison flatteur de ses louanges. Hier elle vous élevoit au destus de votre sage pere , de Pinvincible Achille, du fameux Thésée > d'Hercule devenu immortel. ( 3 ) Sentîtes- ( 3 ) Par-là Von apprenoìt I la fausse gloire à laquelle son Duc dc Bourgogne à éviter j aieul ssétoit trop abandonné «. 94 Les Aventures vous combieîi cette louange est excessive ? Crûtes-vous ce qu’elle disoit? Sachez qu’elie ne le croît pas elle-même. Elle ne vous loue qu’à cause qu’elle vous croît foible , (4) & allez vain pour vous laiíler tromper par des louanges difproportionnées à vos actions. Après ces paroles, ils alierent au lieu où la Déesie les attendoit. Elle sourit en les voyant , & cacha sous une apparence de joie la crainte ôc l’inquiétucìe qui troubloient son cœur ; car elle prévoyoit, que Télé- maque conduit par Mentor lui échapperoit de même qu’Ulyíìè. Hâtez-vous , dit-elle , mon cher Télémaque, de satisfaire nia curiosité ; j’ai cru pendant toute la nuit vous voir partir de Phénicie & chercher une nouvelle destinée dans l’Iíle de Cypre : dite-nous donc quel fut ce voyage, & ne perdons pas un moment. Alors on s’aísit fur l’herbe semée de violettes, à l’ombre d’un bocage épais. Calypso ne pouvoit s’empêcher de jeter fans ceífe des regards tendres & passionnés Ses flatteurs lui ayant persuadé qu’il étoit plus fjirun homme, il ne crut pas que personne pût jamais lui être comparé : c’efl pourquoi il souffrit qu’on lui donna U Soleil pour emblème de ja puijjance , & qu’on lui attribuât Vimmortalité comme cn a fait dans Pinfcriptìon de la Place des Victoires à Paris. Cette Place étoit Bâtie, lorsque cet ouvrage fui composé , &• c’ejî a quoi Von a fait ici allusion . (4) Voilà un trait des plus forts contre le Roi, dont chacun connoiffoit la foiblejse fur le chapitre de la louange. On a beau dire qu’il n’cn vouloit que âc fines; celle d u viro im- mortali étoit trop grossiers pour tomber dans P esprit í’unP rince qui _ auroit été tant soit peu délicat ♦ BE Te* LE’M A OVE. Liv. IV. 9s fur Télémaque, &de voir avec indignation que Mentor observoit jusqtPau moindre mouvement de ses-yeux. Cependant toutes les Nymphes en silence fe penchoient pour prêter P oreille , & faisoient une espece de demi-cercle pour mieux écouter & pour mieux voir. Les yeux de PAflemblée étoienc immobiles & attachés fur le jeune homme. Télémaque baisant les yeux, & rougissant avec beaucoup de grâce , reprit ainsi la suite de son Histoire. A peine le doux souffle d’un vent favorable avoir rempli nos voiles , que la terre de Phénicie disparut à nos yeux. Comme j’étois avec les Cypriens , dont j'ignorois les mœurs, je me résolus de me taire , de remarquer tout, &c d'observer toutes les réglés de la discrétion pour gagner leur estime. Mais pendant mon silence un sommeil doux & puissant vint me saisir : mes sens étoient liés & suspendus ; je goûtois une paix & une joie profonde qui enivroit mon cœur. Tout - à - coup je crus voir Vénus (d) qui fendoit les nues dans son char volant conduit par deux Colombes. Elle avoir cette éclatante beauté, cette vive jeuneíîe , ces grâces tendres, qui parurent en elle quand, elle sortit de Pécume de ( d 1 Vénus, que les anciens [ Diane : á’autres ont dit qu’elíe ont fait Déesse de l’Amour, I naquit de ì’écume'de la mer. etoit fille de Jupiter 5c de j Les Aventures rOcéan , & qu'elle éblouit les yeux de Jupiter même. Elle deícendit tout-à-coup d'un vol rapide jusqu’auprès de -moi , me mit en souriant la main lur Pépaule, & me nommant par mon nom , prononça ces paroles : Jeune Grec , tu vas entrer dans mon Empire, tu arriveras bientôt dans cette Isle fortunée où les plaisirs , les ris, & les jeux folâtres naissent fous mes pas. Là tu brûleras des parfums fur mes Autels ; là je te plongerai dans un fleuve de délices. Ouvre ton cœur aux plus douces espérances , & garde-toi bien de résister à la plus puisiante de toutes les Déesses qui veut te rendre heureux. En même temps j’apperçus Pensant Cu- pidon, (e) dont les petites ailes s’agitanr, Je faisaient voler autour de sa mere. Quoi- qu’il eût sur son visage la tendreíle, les grâces , & Penjouement de Pensante, il avoir je ne fais quoi dans ses yeux perçants qui me faisoit peur. Il rioit en me regardant : son ris étoit malin , moqueur, & cruel. Il tira de son carquois d’or la plus aiguë de ses fléchés, il banda son arc, & alloitme percer, quand Minerve se montra soudainement pour me couvrir de son f c ) Cupidon : on le représente ordinairement sous la figure d\tn bel enfant ailé & tout nu j dont îa chair est de couleur de roses , avec les yeux voiles , tenant. un arc bandé d’une main, un flambeau allumé de l’autre , & portant une trousse pleine de fléchés à fes côtés, Egide. de Te’ee’maqjue. Lit. IV. 97 Egide. Le visage de cette Déeíle n’avoit point cette beauté molle, & cette langueur paílìonnée que j'avois remarquée dans le visage & dans la posture de Vénus. Csétoit au contraire une beauté simple, négligée, modeste ; tout étoit grave , vigoureux , noble , plein de force & de majesté. La fléché de Cupidon ne pouvant percer l’Egide, tomba par terre. Cupidon indigné en soupira amèrement : il eut honte de se voir vaincu. Loin d'ici , s’écria Minerve., loin d’ici, téméraire Enfant; tu ne vaincras jamais que des âmes lâches , qui aiment mieux tes honteux plaisirs, que la sagesse, la vertu , & la gloire. A ces mots LAmour irrité s'envola, & Vénus remontant vers b'Olympe, je vis long-temps son char avec ses deux colombes dans une nuée d J or & d'azur; puis elle disparut. En baillant mes yeux vers la terre, je ne retrouvai plus Minerve. íl me sembla que j’étois transporté dans un jardin délicieux tel qu’on dépeint les Champs Elysées. En ce lieu je reconnus Mentor qui rne dit: Fuyez cette cruel'e terre, cette líleempestée, où son ne respire que la volupté. La vertu la plus courageuse y doit trembler, & 11e se peut sauver qu’en fuyant. Dès que je le vis , je me voulois jeter à son cou pour hembrasièr : mais je íentois que mes pieds ne pouvoient se Tome /. ' E §8 Les Aventures mouvoir 3 que mes genoux se déuoboient fous moi, & que mes mains s'efforçant de saisir Mentor, cherclioient une ombre vaine, qui rsséchappoit toujours. Dans cet effort je rné veillai, & je sentis que ce songe mystérieux étoit un avertissement divin, (y) Je me sentis plein de courage contre les plaisirs, Sc de défiance contre moi-même, pour détester la vie molle des Cypriens. Mais ce qui me perça le cœur, fut que je crus, que Mentor avoit perdu la vie, & qu'ayant passé les ondes du Styx (f) il habitoit l’heureux séjour des âmes justes. Cette pensée me fit répandre un torrent de larmes. On me demanda pourquoi je pleurois. Les larmes, répondis-je, ne conviennent que trop à un malheureux étranger qui erre fans espérance de revoir sa patrie. Cependant tous les Cypriens qui étoient dans le vaifléau , s’abandonnoient à une folle joie. Les rameurs ennemis du travail s’endormoient fur leurs rames ; le Pilote couronné de fleurs laiíîoic le gouvernail, ( ç ) Les âmes enivrées de Vamour de la gloire font supérieures aux charmes de la volupté..On fait avec quelle noble indifférence le Héros de la Grece regarda la femme & les files de Darius ; Scipion V Afriquain chaste jusques dans ses regards , ne voulut point voir la plus belle personne de la Cour du Roi Indibiii-s ,• mais après lui avoir donné fa rançon pour dot , il la renvoya à celui à qui elle étoit fiancée. if ) Le Styx est une fontaine au pied de la montagne Nona- cris en Arcadie, dont les eaux font venimeuses, Sc fì froides, qu’elles font mourir auiîì-tôt qu’on les a bues. Les Poëtes feignent que c'est un fleuve ou marais d’Enfer , par lequel les Dieux du Ciel jurent avec tant d s respect, qu’ils n’oferoient violer leur serment. DE Ti’le‘maq.tje. LIV. IV. 99 & tenoit en sa main une grande cruche de vin qu'il avoir presque vuidée; lui & tous les autres troublés par la fureur de Bacchus chantoient à l'honneur de Vénus & de Cupidon des vers qui dévoient faire horreur à tous ceux qui aiment la vertu. Pendant qusils oublioient ainsi les dangers de la mer, une soudaine tempête troubla le ciel & la mer. Les vents déchaînés mu- gilíoient avec fureur dans les voiles, les ondes noires battoient les flancs du navire qui gémiflbit fous leurs coups. Tantôt nous montions fur le dos des vagues enflées, tantôt la mer sembloit se dérober sous le navire , & nous précipiter dans l'abyme. Nous appercevions auprès de nous des rochers, contre lesquels les flots irrités se brisoient aye c un bruit horrible. Alors je compris par expérience ce que j'avois souvent oui dire à Mentor, que les hommes mous & abandonnés aux plaisirs, manquent de courage dans les dangers. (6) Tous nos Cypriens abattus pleuroient comme des femmes ; je n’entendois que des cris pitoyables, que des regrets fur les délices de la vie , que de vaines promeflès aux (6) LesCypriens étoient les plus efféminés de tous les Grecs , & tandis que les autres peuples défendoient généreusement leur liberté contre VEmpereur des Ferses , ils pay oient à ce F rince un lâche tribut . Tous les politiques de VAntiquité ont re%. gardé comme voisin de fa chute un Etat ou Von aime les plaisirs plus que la gloire. II n*y a peut-être point de maximes plus autorisées dans VHistoire• Eij ioo Les Aventures Dieux, pouir leur faire des sacrifices, si on pouvoit arriver au porr. Personne ne eon- servoit astèz de présence d'esprit, ni pour ordonner les manœuvres , ni pour les faire. II me parut que je devois en sauvant ma vie, sauver celle des autres. Je pris le gouvernail en main, parce que le Pilote troublé par le vin , comme une Bacchante , (g) était hors d'état de connaître le danger du vaisseau : ^encourageai les matelots effrayés; je leur fis abaiíïèr les voiles : ils ramerent vigoureusement : nous passâmes au travers des écueils, & nous vîmes de près toutes les horreurs de la mort. Cette aventure parut comme un songe à tous ceux qui me dévoient la conservation de leurs vies ; ils me regardaient avec étonnement. Nous arrivâmes en l’Isie de Cypre (k) au mois du Printemps qui est consacré à Vénus. Cette saison, disoient les Cypriens, convient à cette Déefle ; car elle íemble animer toute la nature, Sc faire naître les plaisirs comme les fleurs. En arrivant dans Piste, je sentis un air doux qui rendoit les corps lâches & paresseux , mais qui infpiroit une humeur enjouée [g) Les Bacchantes étoient des femmes qui sacrifioient à Bacchus de trois en trois ans, de nuit, furie Mont Cytheron » proche de Thébes, & fur d’au- fres montagnes de Thrace, îàiles tenoient des bâtons cou* verts de lierre appelés Thèses , & fembloient possédées d’une fureur divine. (k) Cypre est une Isle de li mer Méditerranée» très-feitile & très-‘.délicieuse, consacrée à Vénus.- dé ÎVle 3 m a qu e. Liv. IV. TOI & folâtre. Je remarquai que la campagne naturellement fertile & agréable étoit presque inculte, tant les habitants étoient ennemis du travail. Je vis de tous côtés des femmes & de jeunes filles vainement parées, qui alloient en chantant les louanges de Vénus, se dévouer à son Temple : la beauté, les grâces, la joie , les plaisirs éclatoient également fur leurs visages ; mais les grâces y étoient trop affectées : on n'y voyait point une noble simplicité, & une pudeur aimable, qui fait le plus grand charme de la beauté. L\air de mollesse , fart de composer leurs visages, leur parure vaine, leur démarche languissante, leurs regards qui semblaient ' chercher ceux des hommes, leurs jalousies entfellespour allumer de grandes passions; en un mot tout ce que je voyois dans ces femmes , me fembloit vil & méprisable : à force de me vouloir plaire , elles me dágoíìtoient. ( 7 ) On me conduisit au Temple de la Déelíè : elle en a plusieurs dans cette Iíle ; car elle est particulièrement adorée à Cythere , à Idalie , & à Paphos : c’est à Cythere ( i ) que je fus conduit. Le Temple est touc de marbre ; c'est un parfait Péristile : les ( 7 ) Cette peinture ces femmes de Cy t re cfl Is portrait au naturel des Dames ce la Cour d: France y pendant L: jeunesse du Roi & jusqu’a u temps de sîaJitme âc-Mainundn, qui su prendre à toute la Cour le masque de la dévotion, (ij Cythere est: proche de Candie : Venus y aborda dans uns conque ou coquille de nier* E iij joi Les Aventures colonnes font d 5 une grosseur & d’une hauteur qui rendent cet édifice très-majestueux: au de fi u« de f architrave & de la frise, sont à chaque face de grands frontons, où son voit en bas - relief toutes les plus agréables aventures de la Dédie. A la porte du Temple est fans celle une foule de peuples qui viennent faire leurs offrandes. On iPégorge jamais dans fenceinte du lieu sacré aucune victime : on n J y brûle point comme ailleurs la graille des genifles & des taureaux ; on n J y répand jamais leur sang : on présente seulement devant ? Autel les bêtes qu'on offre, & on n J en peut offrir aucune qui ne soit jeune, blanche, sans défaut, & fans tache; on les couvre de bandelettes de pourpre bro r dées d'or ; leurs cornes font dorées & ornées de bouquets de fleurs odoriférantes. Après qrsell.es ont été présentées devant f Autel, on les renvoie dans un lieu écarté, où elles font égorgées pour les festins des Prêtres de la Déesse. On offre aussi toutes fortes de liqueurs parfumées , & du vin plus doux que le nectar. Les Prêtres font revêtus de longues robes blanches avec des ceintures d J or, & des franges de même au bas de leurs robes. On brûle nuit & jour fur les Autels les parfums les plus exquis de l’Orienr, & ils forment une efpece de nuage qui monte de Te’le'maqtte. LlV. IV. 10$ vers le Ciel. Toutes les colonnes du Temple font ornées de festons pendants : tous les vases qui fervent au sacrifice sont d J or ; un bois sacré de myrtes environne le bâtiment. Il n’y a que de jeunes garçons & de jeunes filles d’une rare beauté, qui puisiènt présenter les victimes aux Prêtres, & qui osent allumer le feu des Autels : ( 8 ) mais Pimpudence & la dissolution déshonorent un Temple fi magnifique. D’abord feus horreur de ce que je voyois: mais insensiblement je commençois à m’y accoutumer. Le vice ne nTeffrayoit plus ; routes les compagnies mfinspiroient je ne sais quelle inclination pour le désordre : on se moquoit de mon innocence : (9) ma retenue & ma pudeur servoient de jouet à ces peuples effrontés. On n’oublioit rien pour exciter toutes mes passions, pour me rendre des piégés, & pour réveiller en moi le goût des plaisirs. Je me sentois affoiblir tous les jours ; la bonne éducation que j'avois reçue ne me foutenoit presque plus; routes mes bonnes résolutions s'évanouis- ( 8 ) Toutes ces descriptions font copiées à*âpres îes anciens Hijioruns. II y avoit, au rapport de Strabon, plus de dour^e cents Courtifannes dans un seul Temple de Vénus. ( 9 ) Le Roi même dans fa jeunesse , étoit fort sérieux & fort retenu ? il ne bougeoit de cke^ les meces du Cardinal Mayarin , & malgré leur fa- miliaritéil lesgcnoit dans leurs divertissements ; mais on ne fut pas long-temps fans tendre des piégés à son innocence , & la mauvaise éducation qu’il avoit reçue , contribua encore à Vy fairetomberplutôt. C > e(ìcontrc un pareil danger que VAuteur munit ici son èleve , en lui faisant sentir les périls aux• quels la jeunesse ejì exposée% E iv io4 Les Aventures soient : je ne me sentoisplus la force de résister au mal qui me preíToit de tous côtés; j'avois même une mauvaise bonté de la vertu : ( i'o) j'étoìs comme] un homme qui nage dans une riviere profonde & rapide; d’abord il fend les eaux & remonte contre le torrent : mais fi les bords font escarpés, & ssil ne peut se reposer sur le rivage, il se lafle enfin peu à peu , & sa force sabandonne, ses membres épuisés s'engoiïrdisient, & le cours du fleuve ^entraîne ; ainsi mes yeux commeneoient à s’obfcurcir , mon cœur tomboit en défaillance, je ne pouvois plus rappelles, ni ma raison , ni le souvenir des vertus de mon pere. Le songe où je croyois avoir vu le sage Mentor descendu aux Champs Elysées, achevoit de me décourager : une secrette & douce langueur s'emparoit de moi. Paimois déjà ie poison flatteur qui se gliísoit de veine en veine, &c qui pénétrait jufqu’à la moelle de mes os. Je pousíois néanmoins encore de profonds soupirs ; je verso!s des larmes ameres: ■je rugiflois comme un lion dans ma fureur. O] malheureuse jeunefle, diiois-je : O Dieux! qui vous jouez cruellement des hommes, pourquoi les faites-vous palier par cet âge, (io) Imagé sensible d’une ame vertueuse qui lutte contre la volupté. De zcus les travaux sV Hercule c’e/l celui que Van - tï^uiti a le plus relevé i elle vouloit nous apprendre que la plus glorieuse victoire d’un Héros f es celle qu’il remporte sur lusmème, BE TE’LE’MAQtTE, LlV. IV. 10J qui est un temps de folie ou de fièvre 'ardente? Ó! que ne fuis-je couvert de cheveux blancs, courbé & proche du tombeau , comme Laërte mon aïeul ! La mort me feroit plus douce, que la foiblefle honteuse où je me vois. A peine avois-je ainíi parlé , que ma douleur s 3 adouciíiojt, & que mon cœur enivré d’une folle paffion fecouoit presque toute pudeur , puis je me voyois plongé dans un abyme de remords. Pendant ce trouble je couroís errant çà & là dans le sacré bocage, semblable à une biche que le chasseur a blessée : elle court au travers des vastes forêts pour soulager sa douleur ; mais la fléché qui P a percée dans le flanc la fuit par-tout: elle porte par-tout avec elle le trait meurtrier. Ainsi je courois en vain pour m’oubiier moi-même , & rien nhidoucisioit la plaie de mon cœur. En ce moment j’apperçus assez loin de moi dans sombre épaifle de ce bois la figure du sage Mentor : mais son visage me parut si pâle , si triste & austere, que je n’en pus refleurir aucune joie. Est-ce donc vous, ô mon cher ami ! mon unique espérance ? Est-ce vous? Quoi donc ! est-ce vous-même? Une image trompeuse ne vient-elle pas abuser mes yeux ? Est-ce vous , Mentor ? ìssest-ce point votre ombre encore sensible à mes maux ? N'êtes - vous point au rang E v ïo6 Les Aventures des âmes heureuses qui jouiílènt de îeur vertu , & à qui les Dieux donnent des plaisirs purs dans une éternelle paix aux Champs Elysées ; (k) Parlez, Mentor, vivez- vous encore ; Suis-je allez heureux pour vous polïéder , ou bien n’est-ce qusirne ombre de mon ami; En disant ces paroles, je courois vers lui tout transporté jusqtdà perdre la respiration : il ndattendoit tranquillement íans faire un pas vers moi. O Dieux ! vous le savez , quelle sut ma joie , quand je sentis que mes mains le touchoient. Non, ce n J est pas une vaine ombre ; je le tiens, je l’embraílè, mon cher Mentor 1 c’est ainsi que je nhécriai; j'arrosai son visage cPun torrent de larmes ; je de- meurois attaché à son cou sans pouvoir parler. Il me regardoit tristement avec des yeux pleins d'une tendre compassion. Enfin , je lui dis : Elélas ! chou venez- vous ; En quels dangers ne nstavez-vous point 1 aille pendant votre absence ; & que ferois-je maintenant fans vous ; Mais fans répondre à mes questions : Fuyez, me dit-il, d J un ton terrible, fuyez, hâtez-vous de fuir. Ici la terre ne porte pour fruit que du poison; Pair q thon respire est empesté; les hommes contagieux ne fe parlent que (£) Les Champs Eîysées • peut voir îa Description ao étoient, selon les Poëces, ìe i sixième Livre de l’Enéide* séjour de$ bienheureux. On en t DE T k’le’maqjt t. Liv. IV. 107 pour se communiquer un venin mortel. La volupté lâche 8 c infâme , qui est le plus horrible des maux sortis de la boîte de Pandore, (/) amollit les cœurs, & ne souffre ici aucune vertu. Fuyez, que tardez- vous ? ne regardez pas même derriere vous en fuyant ; effacez jusqu" a u moindre souvenir de cette Isle exécrable. Il dit, & auffi-tôt je sentis comme un nuage épais qui se diíïìpoit fur mes yeux , & qui me laiífoit voir la pure lumière : une joie douce & pleine dstm ferme courage renailfoit dans mon cœur : cette joie étoit bien différente de cette autre joie molle & folâtre, dont mes sens avoient été empoisonnés : Pune est une joie dsivreíle & de trouble, qui est entrecoupée de passions furieuses, & de cuisants remords; Patitre est une joie de raison , qui a quelque chose de bienheureux & de céleste ; elle est toujours pure & égale; rien 11e peut Pépuiser: plus on s"y plonge , plus elle est douce, elle ravit Pâme fans la troubler. Alors je versai de5 larmes de joie, & je trouvois que rien iPétoit si doux que de pleurer ainsi. O heureux! disois-je, les hommes , à qui la vertu se montre dans toute fa ,s / ) Pandore. Femme admirable : on dit que Jupiter envoya Pandore fur la terre avec une boîte fatale , qu*Epi- methée ouvrit ; er.forte que toutes les maladies - dont elle étoit pleine, se répandirent icî- bas , ne reliant que la feule espérance qui fe trouva au fond. En la personne de Pandore les Païens repréfentoient la JSa* turc. E v] ioS Les Aventttr.es beauté! Peut-on la voir sans Palmer; Peut- 011 l’aimer fans être heureux 5 Mentor me dit : Il faut que je vous quitte: je pars dans ce moment : il ne m'est pas permis de m'arrêter. Où allez-vous donc, lui répondis-je ? En quelle terre inhabitable 11e vous suivrai-je point? Ne croyez pas pouvoir m'échapper ; je mourrai plutôt íur vos pas. En disant ces paroles, je le tenois ferré de toute ma force. C'est en vain , me dit-il, que vous espérez de me retenir. Le cruel Métophis me vendit à des Ethiopiens ou Arabes. Ceux - ci étant allés à Damas en Syrie, po.ur leur commerce, voulurent fe défaire de moi, croyant en tirer une grande somme d’un nommé Hazaël , qui cherchent un esclave Grec, pour connoître les mœurs de la Grece , & pour s'instruire de nos sciences. En effet, Hazaël m’acheta chèrement. Ce que je lui ai appris de nos mœurs, lui a donné la curiosité de passer dans Piste de Crète pour étudier les sages loix de Minos. Pendant notre navigation les vents nous ont contraints de relâcher dans Liste de Cypre ; en attendant un vent favorable, il est venu faire ses offrandes au Temple : le voilà qui en fort; les vents nous appellent: déjà nos voiles s'enflent. Adieu, mon cher Télémaque; un esclave qui craint les Dieux, doit suivre fidèlement son maître. Les Dieux ne me permettent plus d’êtie à de Te'le’maqjte. Liv. IV. 109 môi ; si j’étois à moi, ils le savent, je ne servis qu J à vous seul. Adieu, soitvenez- vous des travaux d'Ulyste , & des larmes de Pénélope, souvenez-vous des justes Dieux. O Dieux protecteurs de l’innocence , en quelle terre fuis-je contraint de laiíler Télémaquêl Non, non, lui dis-je, mon cher Mentor, il ne dépendra pas de vous de me laitier ici, plutôt mourir, que de vous voir partir fans moi. Ce Maître Syrien est-il impitoyable ? Est-ce une tigrelle dont il a sucé les mamelles dans ion enfance l Voudra-c-il vous arracher d’entre mes bras ? ìl faut qusil me donne la mort, ou qusil foudre que je vous suive : vous nstexhortez vous-même à fuir , & vous ne voulez pas que je fuie en suivant vos pas. Je vais. parler à Hazaël, il aura peut-être pitié de ma jeunette & de mes larmes : (n) puisqusii aime la sageíîe & qusil va ti loin la chercher , il ne peut point avoir un cœur féroce & insensible. Je me jetterai à. ses pieds, j'embrasterai ses genoux , je ne le laisierai point aller , qusil ne m'ait accordé de vous suivre. Mon cher Mentor, je me ferai esclave avec vous ; je lui offrirai de me donner à lui : s J il me refuse, ctetì fait de moi, je me délivrerai de la vie. Dans ce moment Hazaël appella Mentor ; je me prosternai devant lui : il fut ( 11 ) Le premier fruit de la Sagejse c’est Vhumanitê . VHomvve est ce qu’il y a de plus précieux dans Punìvers’* & c’est dans ce point de vue que le Sage le confiderc • i io Les Aventures surpris de voir un inconnu en cette posture. Que voulez-vous, me dit-il La vie , répondisse ; car je ne puis vivre st vous ne souffrez que je suive Mentor qui est à vous. Je fuis le fils du grand Ulysie le plus sage des Rois de la Crece, qui ont renversé la superbe ville deTroye, fameuíe dans toute l’Asie. Je ne vous dis pas ma naistance pour me vanter, mais seulement pour vous inspirer quelque pitié de mes malheurs. Lai cherché mon pere dans toutes les mers, ayant avec moi cet homme qui étoit pour moi un autre pere : la fortune pour comble de maux me fa enlevé, elle i J a fait votre esclave; souffrez que je le sois auílì. Shl est vrai que vous aimez la justice, & que vous alliez en Crète pour apprendre les Loix du bon Roi Minos , rf endurcissez point votre cœur contre mes soupirs & contre mes larmes. Vous voyez le fils dstui Roi qui est réduit à demander la servitude comme sou unique reílòurce. Autrefois j J ai voulu mourir en Sicile pour éviter f esclavage : mais mes premiers malheurs n’étoient que de foibles estais des outrages de la fortune ; maintenant je crains de ne pouvoir être reçu parmi les esclaves. O Dieux ! voyez mes maux ; ô Hazaël, souvenez-vous de Minos dont vous admirez la sagesse, & qui nous jugera tous deux dans le royaume de Pluton ( m ). (m) Minos étoit fils de Jupiter & d’Europe, fille d’Age- DE Te’EE'MACIUE. LlV. IV. IIÏ Hazaël me regardant avec un visage doux êc humain, me tendit la main & me releva. Je n'ignore pas, me dit-il, la sagesse & la vertu d'Ulyíîe : Mentor nda raconté souvent, quelle gloire il a acquise parmi les Grecs ; & d’ailleurs la prompte renommée a fait entendre son nom à tous les peuples d’Orient. Suivez-moi, fils d’Ulysse, je ferai votre pere , jusqu'à ce que vous ayiez retrouvé celui qui vous a donné la vie. Quand même je ne serois pas touché de la gloire de votre pere, de ses malheurs & des vôtres , samitié que j J ai pour Mentor, nhen- gageroit à prendre foin de vous. Il est vrai, que je hai acheté comme esclave : mais je le garde comme un ami sidele ; ( i z) sar- gent qu'il m J a coûté, m J a acquis le plus cher & le plus précieux ami que j J aie fur la terre. J J ai trouvé en lui la sagesse ; je lui dois tout ce que j J ai d/amour pour la vertu. Dès ce moment il est libre, vous le ferez aussi; je ne vous demande à hun & à Tautre que votre cœur. En un instant je passai de la plus amers douleur à la plus vive joie que les mortels puiíîent sentir. Je me voyois sauvé d’un horrible danger ; je m'approchois de mon pays : je trouvois un secours pour y retour- nor, Roi de Phénicie. 11 étoit Roi de Candie , & parce qu’il ctoit fort piste, on a feint &de Louis le Grand. iiì Les Aventures ner ; je goûtois la consolation d/être aupráí d’un homme qui m’aimoit déjà , par le put amour de la vertu. Enfin,je trouvois tout en retrouvant Mentor pour ne le plus quitter. Hazaël s'avance fur le bord du rivage ; nous le suivons; on entre dans le vaiíïeau ; les rameurs fendent les ondes paisibles. Un zéphyr léger se joue dans nos voiles ; il anime tout le vaistèau & lui donne un doux mouvement. Liste de Cypre disparoîtbientôt. Hazaël qui avoir impatience de con- noître mes sentiments, me demanda ce que , je pensois des mœurs de cette ìste. Je lui j dis ingénument, en quels dangers ma jeu- j ' neíïe avoir été exposée , & le combat que j pavois souffert au dedans de moi. Il fut , touché de mon horreur pour le vice, & dit f ces paroles: O Vénus ! je reconnois votre ' puissance & celle de votre fils ; sai brûlé t ke Te’le’maq_uE. LIV. IV. II} né : il passe sa vie dans une profonde nuit , comme les peuples que le Soleil n'éclaire point pendant plusieurs mois de hannée. Il croit être sage, & il est insensé: il croit tout voir, & il ne voit rien : il meurt ssayánt jamais rien vu : touc au plus il apperçoit de sombres & faufles lueurs , de vaines ombres, des fantômes qui n'ont rien de réel. Áinsi font tous les hommes entraînés par le plaisir des sens & par le charme de ^imagination. Il n’y a point fur la terre de véritables hommes, excepté ceux qui consultent, qui aiment, qui suivent cette raison éternelle. C’est elle qui nous inspire quand nous pensons bien : c J est elle qui nous reprend quand nous pensons mal. Nous ne tenons pas moins d'elle la raison que la vie ; elle est comme un grand océan de lumière : nos esprits font comme de petits ruisièaux qui sortent, & qui y retournent pour s'y perdre. (15) Quoique je ne comprisse pas encore parfaitement la sagestè de ce discours, je ne laissois pas d J y goûter je ne sai quoi de pur & de sublime : mon cœur en étoir échauffé , & la vérité me sembloit reluire dans toutes ces paroles. Ils continuèrent à parler de sorigine des Dieux , des Héros, ( 13 ) II ntfaui point craìn - dre d’élever les enfants à des sentiments & à des con- noilUincu supérieures à leurs d^es. L c premier jeu délier' cuit dans son berceau , fit t d'étoujscr des serpents ; les enfants des Héros font hommes' [u/.înf k temps» ï 14 Les Aventures des Poëtes , de P Age d’or , du Déluge , des premieres Histoires du genre humain , du Fleuve d’oubli (n) où se plongent les âmes des morts ; des peines éternelles préparées aux impies dans le gouffre noir du Ta'rtare (0), & de cette heureuse paix dont jouilìent les justes dans les champs Elysées , fans crainte de la pouvoir perdre. Pendant qu’Hazaël & Mentor parîoient, nous apperçùmes des Dauphins couverts d’une écaille qui paroissoit d’or & d/azur. En fe jouant ils soulevoient les flots avec beaucoup d’écume. Après eux venoient des Tritons qui sonnoient de la trompette avec leurs conques recourbées. Ils environnoient le char d’Amphitrite (p) traîné par des chevaux marins plus blancs que la neige, & qui fendant Ponde salée laifloient loin derriere eux un vaste sillon dans la mer. Leurs yeux étoient enflammés, & leurs bouches étoient fumantes. Le char de la Déeíïe étoit une conque d’une merveilleuse figure ; elle étoit d’une blancheur plus éclatante que l’ivoire, & les roues étoient d’or. Ge char sembloit voler sur la face des eaux paisibles. Une troupe de Nymphes couronnées de fleurs nageoient en foule der- f n) Ce fleuve est nommé Léché , par les Poëtes, d’un mot Grec, qui signifie oubli, parce qu’ils feignent que ses eaux ôtent la mémoire du passé. < (o) Le Tartare est un lieu dans les Enfers où les méchants font tourmentes. 11 est amsi nommé d’un mot Grec » qui signifie troubler , ou d’un autre qui signifie trembler de froid • (p) Amphitríte , fille de l’Océan Sc ds Doris* femme de Neptune, est la Déesse ds la mer* de Te’le’maqjcje. Liv. IV. ny riere le char ; leurs beaux cheveux pen- doient fur leurs épaules, & flottoient au gré du vent. La Déefle tenoit d J une main un sceptre d'or pour commander aux vagues , de Pautre elle portoit fur ses genoux le petit Dieu Palémon son fils pendant à fa mamelle. Elle avoit un visage serein & une douce majesté qui saisoit fuir les vents séditieux & toutes les noires tempêtes. Les Tritons ( q) conduisoient les chevaux &C tenoienr les rênes dorées. Une grande voile de pourpre flottoit dans Pair au destus du charjelle étoit à demi enflée par le souffle d'une multitude de petits zéphyrs qui s’efForçoient de la pousser par leurs haleines. On voyoit au milieu des airs Eole (r) empressé, inquiet , & ardent. Son visage ridé & chagrin , sa voix menaçante , ses sourcils épais & pendants ; ses yeux pleins d 3 un feu sombre & austere tenoient en silence les fiers Aquilons, & repoufloient tous les nuages. Les immenses baleines & tous les monstres marins faisant avec leurs narines un flux & reflux de Ponde amere , sortoient à la hâte de leurs grottes profondes pour voir la Déefle. (g) Triton : Dieu marin : fils de Neptune & d’Amphi- trite. Les Poètes disent, qu’il est le Trompette de Neptune, & le représentent en homme jusqu’au nombril j dont le bas clu corps finit en poisson, avec une queue de dauphin, & qui a les deux pieds semblables à «eux d’un cheval - portant toujours en main une conque creuse , qui lui sert de trompette. V' Plin. liv. 9. ck. h. (r) Eole étoit fils de Jupiter & d’Aceste, fille d’Hippo- tas Troyen. Les Poètes Font fait Dieu des vents , parco qu’il savoir prédire le S VSMS selon le§ saisons. Fin du quatrième Livre. SOMMAIRE D U LIVRE CINQUIEME J ÉlÈMAQUE raconte qu en arrivant en Crête , il apprit qu Idomtnèt Roi de cette IJle avoit sacrifié son fils unique pour ac * co-mplir un vœu indiscret : que les Cretois voulant venger le sang du fils , avoient réduit le pere à quitter leur pays ; qu âpres de longues incertitudes , ils êtoient actuellement assemblés pour élire un autre Roi, Télémaque ajoute qu il fut admis dans cette assemblée ; qu il y rtmporta les prix pour divers Jeux , & qu il expliqua les queflions laissées par Minos dans le livre de ses Loix ; que les Vieillards Juges de l’Ifie , & tous les Peuples voulurent le faire Roi voyant s« sagesse. LIVRE CINQUIEME . EMoìxntt ln. dsi. i?$, r t. Fe^/Íífí! l'cnfp, -sas? PRÈS que nous eûmes admiré ce spectacle, nous commençâmes à découvrir les montagnes de Crète (a j, que nous avions encore astèz de peine à distinguer des nuées du ciel & des flots de la mer. Bientôt nous vîmes le sommet du Mont Ida au destus des autres montagnes de l’Iste , comme un vieux cerf dans une forêt porte son bois rameux au dessus la) Crête , aujourd’hui Can- vins , & où il y avait autrefois «ie. Isle de la mer Mêditerra- cent villes, née , célébré pour ses bons LtV:**®» tïB Les Aventures des cêces des jeunes faons, dont il est suivi, (ij Peu à peu nous vîmes plus distinctement les côtes de cette Iste, qui se présen- toient à nos yeux comme un amphithéâtre. Autant que la terre de Cypre nous avoit paru négligée & inculte, autant celle de Crète se montroit fertile & ornée de tous les fruits par le travail de ses habitants. De tous côtés nous remarquions des Villages bien bâtis , des Bourgs qui ega- loient des Villes, & des Villes superbes. Nous ne trouvions aucun champ où la main du Laboureur diligent ne fùt imprimée ; par-tout la charrue avoit laiste de creux sillons : les ronces , les épines, Sc toutes les plantes qui occupent inutilement la terre, font inconnues en ce pays. Nous considérions avec plaisir les creux vallons où les troupeaux de bœufs mugisiènt dans les gras herbages le long des ruisseaux; les moutons paissants fur le penchant d J une colline ; les vastes campagnes couvertes de jaunes épis, riches dons de la féconde Cérès; (£) enfin, les montagnes ornées de pampres Sc de grappes d’un raisin déjà coloré, qui promettoit aux Vendangeurs ( i ) C'eft des Cretois que la Grece a pris les deux sciences fondamentales d’un Etat, celle des Loix , 6- celle des Armes ; l’antiquité parole autoriser tout oe que VAuteur dit de merveilleux de cette J/le. (b) Cérès, Déesse des grains 8c des fruits , 8c celle qui avoit appris aux hommes l’art de cultiver la terre, ayant pour ce dessein voyagé long-temps avec Bacchus. Uesiod, DE Te’lE j MAQJ7E. LIV. V. 119 les doux présents de Bacchus (c) pour charmer les soucis des hommes. Mentor nous dit qu’ri avoir été autrefois en Crète, & il nous expliqua ce qu'il en connoifloit. Cette Isle, disoit-il , admirée de tous les étrangers , & fameuse par ses cent Villes , nourrit fans peine tous ses habitants, quoiqu’ils soient innombrables; c'est que la terre ne se lasse jamais de répandre ses biens fur ceux qui la cultivent. Son sein fécond ne peut s'épuiser ; plus il y a d'hommes dans un pays , pourvu qu'ils soient laborieux, plus ils jouissent de sabon- dance : ils n’ont jamais besoin d'être jaloux les uns des autres. La terre, cette bonne mere, multiplie ses dons selon le nombre de ses enfants qui méritent ses fruits par leur travail. L'ambition & Lavarice des hommes font les seules sources de leur malheur. Les hommes veulent tout avoir, & ils se rendent malheureux par le désir du superflu: (z) s'ils vouloient vivre simplement & se contenter de satisfaire aux vrais besoins , on verroit par-tout l'abon- dance, la joie, surdon, & la paix. (s) Bacchus. Diodore & Nonnus décrivent Ces exploits & Ces principales actions » comme Ces voyages dans les pays les plus éloignés > &c. l’art de planter la vigne , de moissonner , &. de négocier » qu’il enseigna aux hommes. (2} C* est la principale leçon qu’ont donné les anciens Poètes, & Von f eut dire que c* est à cet article que se réduit toute la morale d J Homère ; aussi Ho - race qui Vavoit bien approfondie , ne craint point de Vêlever a u dejsus de celle de Crystppe , de Crantor , que ceux qui y étoient entrés n’en pou- voient sortir. 11 y fut lui-même retenu prisonnier avec son fils Fij x 14 Les Aventures imitation du grand Labyrinthe que nous avions vu en Egypte. Pendant que nous considérions ce cutieux édifice, nous vîmes le peuple qui couvroit le rivage & qui accouroit en foule dans un lieu assez voisin du bord de la mer : nous demandâmes ia cause de leur empresièment, & voici ce qusiin Crétois, nommé Nausicrate nous raconta. Idomenée fils de Deucalion , & petit-fils de Minos, d;t-il , étoit allé comme les autres Rois de la Grece au siégé de Troye. Après la ruine de cette Ville, il fit voile -pour revenir en Crète ; mais la tempête fut si violente , que le Pilote de son vaisteau & tous les autres , qui étoient expérimentés dans la navigation , crurent que leur naufrage étoit inévitable. Chacun avoit la mort devant les yeux ; chacun voyoit les abymes ouverts pour Pengloutír : chacun dépioroir í'on malheur, rdespérant pas même le rnste repos des ombres qui traveríent le Styx après avoir reçu la sépulture. Idomenée levant les yeux & les mains vers le Ciel invoquok Neptune : ô puissant Dieu , s'écrioit-il, toi qui tiens Pempite des ondes, daigne écouter un malheureux ; si tu me Icare , pour avoir offensé le Roi ; mais i! trouva moyen de se faire des ailes, pour s’cn voler delà par le milieu de. airs, ou plutôt, c’est ainsi que les Poètes ent nommé les voiles d\m vaisseau, dont il inventa '.'usage , lorsuu’il voulut se retirer de Crète. DE TVl£ 3 MAQUE. LIV. V. IXJ fais revoir i'isle de Crète 5 maigre la fureur des vents, je t’immolerai la premiere tête qui se présentera à mes yeux. Cependant son fils impatient de revoir son pere, se hitoit d’aller au devant de lui pour Fembraíser ; malheureux qui ne savoir pas que c’étoit courir à ia perte. Le Pere échappé à la tempête arrivoiu dans le port désiré; il remerciait Neptune (Lavoir écouté ses vœux ; mais bientôt il sentit combien ses vœux lui étoìcnt funestes. Un preíìentiment de íbn malheur lui donnoit un cuisant repentir de son vœu indiscret ; il craignoit d’arriver parmi les siens, 8c il appréhendoit de revoir ce qusil avoit de plus cher au monde. Mais la cruelle Némésis (e) Dédie impitoyable , qui veille pour punir les hommes, & sur-tout les Rois orgueilleux , poussoir dsiine main fatale & invisible Ido- menée. Il arrive: à peine oíe-t-il lever les yeux : il voit son fils : il recule saisi d'hor- reur ; ses yeux cherchent , mais en vain, quelqu’autre rêre moins chere qui puiííe lui servir de victime. Cependant le fils se jette à son cou, & est tout étonné que son pere réponde si mal à sa tendreste ; il le voit fondant en larmes. O mon pere , dit - il, d’où vient cette EUe avoit un Temple fameux à Rhamnus ville d’Athique. F iij (e) Némésis, fille fie Jupiter & de la.Néceflité, pré- sidoit à la punition dos crimes. 12.6 Les Aventures tristesie ? Après une fi longue absence , éres-vous taché de vous revoir dans votre Rovatime , íc de faire la joie de votre fils? Qii'ai-je fait? Vous détournez vos yeux de peur de me voir. Le Pere accablé de douleur ne répondit rien. Enfin , après de profonds soupirs, il dit: (8) Ali! Neptune, que T ai - je promis? A quel prix m'as-tu garanti du naufrage? Rends-moi aux vagues N aux rochers, qui dévoient en me brisant finir ma triste vie ; laìsie vivre mon fils. O Dieu cruel ! tiens , voilà mon sang , épargné le tien. En parlant ain fi, il tira son épée pour íe percer : mais tous ceux qui étoient auprès de lui arrèterent ta main. Le vieillard Sophronvme , interprète des Dieux, lui afiura qufil pourroit contenter Neptune fans donner la mort à Ion fils. Votre promesse, diioit-il, a été imprudente: les Dieux ne veulent point être honorés par la cruauté ; gardez-vous bien (Rajouter à la fuite-de votre promeíle celle de Raccompkr contre les loix de la Nature ? ostrez cent taureaux plus blancs que la neige à Neptune; faites couler leur sang autour de ion Autel couronné de sieurs: frites fumer un doux encens en l'hor.neur de ce Dieu. Idomenée écoutoit ce discours la tète des Zrczds jbzs } pr:x Us çrices 7-'v-r de- rztjs: litre d; h r:-de : cVr.fcir* de U R:^ c'eà de pcRiUr ' f.-r hrdtce corzmeree , de JKtítrs il izdìgne :rjjìï - de Th’ie 1 m aq_tt e. Liv. V. 117 baissée & sans répondre ; la fureur étoit allumée dans les yeux ; son viíage pale & détìguré changeoit à tout moment de couleur ; on vovoìt ses membres tremblants. Cependant son fils lui diíoit : Me voici mon pere ; votre fils est prêt à mourir pour appailer le Dieu de la mer : n'attirez pas fur vous fa colere : je meurs contents puisque ma mort vous aura garanti de la votre. Frappez, mon pere , ne craignez point de trouver en moi un his indigne de vous , qui craigne de mourir. En ce moment Idomenée tour hors de lui, & comme déchiré par les furies infernales , surprend tous ceux qui i'observoient de près ; il enfonce son épee dans le cœur de cet enfant , il la retire toute fumante 6c toute pleine de lang pour la plonger dans les propres entrailles : ii est encore une sois retenu par ceux qui ^environnent. Deniant tombe dans son lang ; ses yeux se couvrent des ombres de la mort ; il les entr'ouvre à la lumière ; mais à peine l’a-t-il trouvée , qu'il ne peut plus la supporter. Tel qu'u n beau lis au milieu des champs, coupé dans la racine par le tranchant de la charrue, languit & ne le loutient plus, il n'a point encore perdu cette vive blancheur 6c cet éclat qui charme les veux ; mais la terre ne le nourrir plus , 6c la vie est éteinte. Ainfi le fils d’ídomenée , comme ïiS Les Aventures une jeune & tendre fleur, est cruellement mossionné dès son premier âge. Le Pere dans Pexcès de fa douleur devient insensible; il ne sait où il est, ni ce qiflii sait , ni ce qusil doit faire; il marche chancelant vers la Ville j & demande (on fils. Cependant le peuple touché ie compassion pour Pensant, & dssiorreur pour faction barbare du pere, féerie que les Dieux justes Pont livré aux furies. La fureur leur fournit des armes ; ils prennent des bâtons & des pierres; la discorde souffle dans tous les cœurs un venin mortel. Les Cretois, les sages Cretois oublient la sageíle qusils ont tant aimée ; ils ne reconnoisient plus le petit-fils du sage Minos. Les amis dldo- menée ne trouvent plus de salut pour lui, qu'en le ramenant vers íes v ai fléaux : ils f embarquent avec lui ; ils fuient à la merci des ondes. Idomenée revenant à loi, les remercie de Pavoir arraché d'une terre qu’ií a arrosée du sang de son fils, & qusil ne sauroit plus habiter. Les vents le conduisent vers PHespérie , & ils vont fonder un nouveau Royaume dans le pays des Salen- tins. (f) Cependant les Cretois ìPayant plus de Roi pour les gouverner, ont réíolu cPen choisir ■ (s) Le pays des Saíentins fur la mer Ionienne, dars íe eíl ^rourd’huì la partie mevi- Royaume ce Naples* dionale de la terre d'Otrante » * DE T t’iE’M AQ.U E. Liv. V. 12.9 un qui conserve dans leur pureté les loix étabhes. Voici les mesures quhis ont prises pour faire ce choix. Tous les principaux Citoyens des cent Villes íont asteníbiés ici, O11 a déjà commencé par des sacrifices ; on a aflèmblé tous les sages les plus fameux des pays voisins, pour examiner la iàgesiè de ceux qui paroîtront dignes de commander : on a préparé des Jeux publics , où tous les prétendants combattent ; car on veut donner pour prix la Royauté à celui qu'on jugera vainqueur de tous les autres, & pour sesprit & pour le corps. On veut un Roi dont le corps soit fort & adroit , & dont famé soit ornée de la sagefle & de la vertu. On appelle ici tous les étrangers. Après nous avoir raconté toute cette histoire étonnante , Naulicrate nous dit : Hâtez-vous donc , ó Etrangers ! de venir dans notre alìem'olée : vous combattrez avec les autres ; &c íi les Dieux destinent la victoire à l’un de vous, il régnera en ce pays. Nous le suivîmes fans aucun désir de vaincre, mais par la feule curiosité devoir une choie si extraordinaire. ( 9 ) Nous arrivâmes à une efpece de Cirque très-vaste, environné Tune épaiflè (9) Les grands événements àu Poème épi.jue occupent !: LcCieur ; Homère o- Virgile ont eu Part de le dehjser pci tes Aejcnpetons aesjeuxi aans j ■ : a circonstance où VAuteur les place , il les releve^ & les rend dignes de la. majesté de PEpopée, F v 130 Les Aventures forêt ; le milieu du Cirque étoit une arene préparée pour les combattants ; elle étoit bordée par un grand amphithéâtre d J un gazon frais, fur lequel étoit aílis & rangé un peuple innombrable. Quand nous arrivâmes , on nous reçut avec honneur ; car les Crétois font les peuples du monde qui exercent le plus noblement & avec le plus de religion Lhospitalité. On nous fit asseoir, ík on nous invita à combattre. Mentor s’en excusa fur son âge, & Hazaël sur sa foible santé. Ma jeunesse & ma vigueur m’ótoient toute excuse : je jetai néanmoins un coup isœil fur Mentor pour découvrir fa pensée, & j’apperçus qu J il fouhaitoir que je combattisse. Jricceptai donc l J ofïre q thon me fa i soi t : je me dépouillai de mes habits ; on fit couler des flots dliuiie douce & luisante sur tous les membres de mon corps, & je me mêlai parmi les combattants. On dit de tous côtés que riétoit le fils d'Ulyfle, qui étoit venu pour tâcher de remporter le prix ; & plusieurs Crétois qui avoient été à Ithaque pendant mon enfance, me reconnurent. Le premier combat fut celui de la lutte. Un Rhodien d'environ trente-cinq ans surmonta tous les autres qui osèrent se présenter à lui : il étoit encore dans toute la vigueur de la jeunesse ; ses bras étoient nerveux ; & bien nourris : au moindre DE Te’ie’ma Q_tT E. L I V. V. I z r mouvement qu’il faisoit, on voyoit tous ies muscles; il étoit également souple & fort. Je ne lui parus pas digne d’être vaincu , & regardant avec pitié ma tendre jeunesse, il voulut se retirer ; mais je me présentai à lui. Alors nous nous saisîmes l’un l'autre; nous nous ferrâmes à perdre la respiration. Nous étions épaule contre épaule , pied contre pied , tous les nerfs tendus, & les bras entrelaflés comme des serpents ; chacun s’efforçant d'enlever de terre son ennemi. Tantôt il eísayoit de me surprendre en me pouílant du coté droit, tantôt il s J efsorçoit de me pencher du côté gauche. Pendant qu'il me tâtoit ainíì , je le pouííai avec tant de violence, que ses reins plièrent : il tomba fur l’arene, 8c m’entraîna fur lui. En vain il tâcha de me mettre deílous ; je le tins immobile fous moi. Tout le peuple cria : Victoire au fils d’UiyíTe ; & j’aidai au Rhodien confus à se relever. Le combat du Celte (io) fut plus difficile. Le fils d J un riche Citoyen de Samos avoit acquis une haute réputation dans ce genre de combat. Tous les autres lui cédèrent ; il n'y eut que moi qui espérai la victoire. D'abord il me donna dans la tête, & puis dans Pestomac, des coups qui me firent vomir le sang, (io) C’etoit proprement Vescrime, qui sefaifoit à coups de poing : les AtHetes s’armaient les mains de grosses courroies de cuir de boeuf, <§° c’cji ce qu’on nommoitlcCcfie * F vj •i 3 2 Les Aventures. & qui répandirent sur mes yeux un épais nuage. Je chancelai ; il me preíloir, & je ne pouvois plus respirer ; mais je fus ranimé par la voix de Mentor , qui me cnoit : O fils d’Ulistè , seriez-vous vaincu ì La colere me donna de nouvelles forces ; j'évitai plusieurs coups dont j'aurois été accablé. Auífi-tót que le Samien m’avoit porté un faux coup , &í que son bras s'alongeoit en vain , je le surprenois dans cette posture penchée : déjà il reçu loir, quand je hauflai mon ceste pour tomber fur lui avec plus de force : il voulut esquiver ; & perdant ^équilibre , il me donna le moyen de le renverser. A peine fut-il étendu par terre , que je Iuí tendis la main pour le relever : il se redrefla lui-même couvert de pouífiere & de sang; sa honte fut extrême, mais il n'osa renouvelles le combat. Aussi-tôt on commença les courses des charriots ■ que son distribua au sort. Le mien se trouva le moindre pour la légèreté des roues , & pour la vigueur des chevaux. Nous partons ; un nuage de pouífiere vole Lc couvre le Ciel. Au commencement je laissai les autres pasièr devant moi. Un jeune Lacédémonien , nommé Cranter , laiíloic d’abord tous les autres derriere lui. Un Crétoi's nommé Policlete, le suivoit de près. Hippomaque parent dddomenée qui aspiroit de Te’lf/m a que. Liv. V. iz; à lui succéder , lâchant les rênes à feS chevaux fumants de sueur , étoit tout penché fur leurs crins flottants ; & le mouvement des roues de son charriot étoit ll rapide , qu'elles paroiíloienr immobiles comme les ailes dhin aigle qui fend les airs. Mes chevaux s'animerent & fe mirent peu à peu en haleine; je laiíìai loin derriere moi presque tous ceux qui croient partis avec tant cfardeur. Hippomaque , parent d’Idomenée pressant trop ses chevaux , le plus vigoureux s’abattit , & ôta par fa chute à son maître f espérance de régner. Policlete fe penchant trop fur ses chevaux, ne put fe tenir ferme dans une lecouile ; il tomba , les rênes lui échappèrent, & il fut trop heureux de pouvoir éviter la mort. Crantor, voyant avec des yeux pleins d J in- dignation que j'étois tout auprès de lui, redoubla son ardeur : tantôt il invoquoit les Dieux , & leur promettoit de riches offrandes ; tantôt il parloit à fes chevaux pour les animer ; il craignoit que je ne paflaílè entre la borne & lui ; car mes chevaux mieux ménagés que les siens , étoient en état de le devancer ; il ne lui reíloit plus d/autre ressource, que celle de me fermer le passage. Pour y réussir, il hazarda de fe briser contre la borne ; il y brisa effectivement fa roue. Je ne songeai qu’à faire promptement le tour pour ìr’être r 54 Les Aventures pas engagé dans son désordre ; & il me vie un moment après au bout de la carrière. Le peuple s’écria encore une fois : Victoire au fils d'Ulyiîe ; c J est lui que les Dieux destinent à régner fur nous. Cependant les plus illustres & les plus sages d'entre les Cretois, nous conduisirent dans un bois antique & sacré reculé de la vue des hommes profanes, où les Vieillards que Minos avoir établis juges du peuple , Sc gardes des loix , nous assemblèrent. Nous étions les mêmes qui avions combattu dans les Jeux; nul autre ìLy fut admis. Les Sages ouvrirent les Livres où toutes les loix de Minos font recueillies. Je me sentis saisi de respect & de honte, quand ^approchai de ces Vieillards, que sage rendoit vénérables , fans leur ôter la vigueur de Lefprit; ils étoient assis avec ordre , & immobiles dans leurs places : leurs cheveux étoient blancs ; plusieurs n’en avoient presque plus. On voyoit reluire sur leurs visages graves une sagesse douce & tranquille : ils ne se preííoient point de parler ; ils ne difoient que ce qusils avoient résolu de dire. Quand ils étoient «Lavis différents , ils étoient si modérés à soutenir ce qusils pensoient de part & ffautre, qu'on auroit cru qudls étoient. tous (Lune même opinion. La longue expérience des choses passées , & l’ha- bitude du travail, leur donnoit de grandes DE Te'le'MACLUE. L IV. V. T 3 J vues fur toutes choses : mais ce qui per- fectionnoit le plus leur raison , étoit le calme de leurs esprits délivrés des folles pallions & des caprices de la jeunefle ; la fagestè toute feule agiiloit en eux , & le fruit de leur longue vertu étoit d'avoir íì bien dompté leurs humeurs , qusils goûtoient fans peine le doux & noble plaisir d'écouter ìa raison. En les admirant, je souhaitai que ma vie pût Raccourcir pour arriver tout-à-coup à une si estimable víeìlleíîe. Je trouvois la jeunefle malheureuse d’être si impétueuse & si éloignée de cette vertu si éclairée & si tranquille. Le premier d'entre ces Vieillards ouvrit le Livre des loix de Minos. C'étoit un grand Livre qufon tenoit d'ordinaire renfermé dans une cassette d J or avec des parfums. Tous ces Vieillards le baiserent avec respect; car ils disent qu J après les Dieux de qui les bonnes loix viennent , rien ne doit être si sacré aux hommes que les loix destinées à les rendre bons, sages, & heureux. Ceux qui ont dans leurs mains les loix pour gouverner les peuples, doivent toujours se laisser gouverner eux-mêmes par les loix. C'est la loi, & non pas liromme qui doit régner. Tel étoit le discours de ces Sages. Ensuite celui qui président, proposa trois questions, qui dévoient être décidées par les maximes de Minos. r §6 Les Aventures La premiere question étoit de savoir quel «st le plus libre de tous les hommes. Les uns répondirent que c’étoit un Roi qui avoit fur son peuple un empire absolu, & qui •étoit victorieux de toits ses ennemis. D’autres soutinrent que c’étoit un homme si riche, qu’il pouvoit contenter tous ses désirs. D’autres dirent que c’étoit un homme qui ne se marioit point, òc qui voyageoit pendant toute ía vie en divers pays fans être jamais astiijetti aux loix d’aucune nation. I)"autres s’imaginerent que c’étoit un Barbare , qui vivant de fa chaise au milieu des bois , étoit indépendant de toute police ik de tout besoin. D’autres crurent que c’étoit un homme nouvellement affranchi, parce qu’en sortant des rigueurs de la jlervitude, il jouifloit plus qu’aucun autre des douceurs de la liberté. D’autres entìn s’aviserent de dire que c’étoit un homme mourant, parce que ía mort le délivroit de tout, & que tous les hommes ensemble n’avoient plus aucun pouvoir fur lui. Quand mon rang fut venu, je n’eus pas de peine à répondre, parce que je n’avois pas oublié ce que Mentor m’avoit dit souvent. Le plus libre de tous les hommes, répondis-je , (11) est celui qui peut être (xi) Uhomme U plus libre i c'efì £ bandeau 3 ou une efpece de j & que les Rois portoíent pour $etit bonnet 9 qui se lioit sur 1 marque de leur dignité. de T í ’ l e*maQ_ trB. Liv. VI. ry•!. ,> ~-h. ~~'r. scûìp. / • Q LIVRE SEPTIEME. U AN D Télémaque eut achevé ce discours, toutes les Nymphes qui avoient été immobiles, les yeux attachés fur lui, le regardoient les unes les autres : elles se disoient avec étonnement : Quels font donc ces hommes íî chéris des Dieux; A- 1 -on jamais oui parler d'aventures 11 merveilleuses ; Le fils d’Ulyíïè le surpaílè déjà en éloquence, en sagesie, & en valeur. Quelle mine! quelle beauté! quelle douceur! quelle modestie ! mais quelle noblesse & quelle grandeur ! Si nous ne savions quil est se 168 Les Aventures fils d’un mortel, on le prendroit aisément pour Bacchus, (a) pour Mercure, (b) ou même pour le grand Apollon, (c) Mais quel est ce Mentor qui paroît un homme simple , obscur , 6c d’une médiocre condition > Quand on le regarde de près, on trouve en lui je ne fais quoi au dessus de l'homme. Calypso écoutoit ce discours avec un trouble qu’elle ne pouvoir cacher. ( i ) Ses, yeux errants allaient fans cesse de Mentor à Télémaque, & de Télémaque à Mentor. Quelquefois elle vouloir que Télémaque recommençât cette longue histoire de ses aventures ; puis tout-à-coup elle s’inter- rompoít elle-même. Enfin, se levant bruss quement, elle mena Télémaque seul dans un bois de myrte, où elle n’oublia rien pour savoir de lui, si Mentor n%oit point une f-r) Bacchus , fils de Jupiter Sc de Sémelé , fille de Cadtmis RoideThébes, inventa rasage ski vin , dont les Poètes Pont fait la Divinité. On lui immo- loit des ânes ou des boucs, pour faire entendre que ceux qui font trop adonnés au vin en deviennent stupides & lascifs. (b) Mercure, fils de Jupiter & de Ma/a, fille d’Atlas» étoit l’interprete & le messager des Dieux : il étoit le Dieu de TEloquence , du Commerce, fie des Larrons. (c) Apollon, fils de Jupiter & de Latone , est appelle l’in- venteur de la Médecine, du l*uth» de la Poésie, dcde l’art de deviner j il est auffi Prince des Muses. fi) Liplupart de nos Po'etes ont dépeint t Amour avec des couleurs capables de Vinspirer plutôt que ie le rendre odieux ; & pour parler leur langage , ils ont forgé Les traits de ci Dieu . La Tragédie , qui selon tes sages réglés qu!en a donné Arífiote , doit être la réformatrice des mœurs , & f école des vertus , ejî devenue par P abus qiíih en ont fait } Va- morce de la plus dangereuse pajjíon. L Auteur représenta PAmouravecsescharmes, mais avec ses périls , & P une sert de préservatif a Vautre. , Divinité de Te 3 le j maq_tte. Lrv. VII. 169 Divinité cachée sous la forme dstrn homme. Télémaque ne pouvoit le lui dire ; car Minerve , en Raccompagnant fous la figure de Mentor , ne s'étoit point découverte à lui à cause de sa grande jeunesse. Elle ne se fioit pas encore aílez à son secret pour lui confier ses defleins. D’ailleurs elle vouloir Réprouver par les plus grands dangers; & s*il eut su , que Minerve étoit avec lui, Un tel secours Reùt trop soutenu : il n’au- roit eu aucune peine à mépriser les accidents les plus affreux. Il prenoit donc Minerve pour Mentor, & tous les artifices de Calypso furent inutiles pour découvrir ce qu'elíe deíìroit savoir. Cependant toutes les Nymphes assemblées autour de Mentor , prcnoient plaisir à le questionner. L'une lui demandoit les circonstances de son voyage dsslthiopie ; Rautre vouloir savoir ce quhl avoir vu à Damas; une autre lui demandoit s J il avoir connu autrefois-Ulysse avant le siégé de Troye. Il répondit à toutes avec douceur.; & ses paroles, quoique simples, croient pleines de grâces. Calypso ne les laissa .pas longtemps dans cette conversation ; elle revint, & pendant que les Nymphes se mirent à cueillir des fleurs en chantant pour amuser Tëlémaque , elle prit à Récart Mentor poulie faire parler. La douce vapeur du sommeil ne coule pas plus doucement dans les Tome /. H 170 Les Aventures yeux appesantis j & dans tous les membres, fatigués d’un homme abattu, que ies paroles flatteuses de la Déelle s’inímuoient pour enchanter le cœur de Mentor. Mais elle fentoit toujours je ne fais quoi, qui repoussoir tous ses efforts, Sc qui se jouoit de ses charmes. Semblable à un rocher escarpé qui cache son front dans les nues, Sc qui se joue de la rage des vents, Mentor immobile dans ses sages desseins, se laiíïoit preflèr par Calypso. Quelquefois même il lui laistoit espérer qu’elle l’embarrasíeroit par ses questions, Sc qu’elle tireroit la vérité du fond de son coeur. Mais au moment où elle croyoit satisfaire fa curiosité , ses espérances s’évanouissoient. Tout ce qu’elle s’imaginoit tenir, lui échappoit tout- à-coup : Sc une réponse courte de Mentor la replongeoit dans ses incertitudes. Elle paff'oit ainsi les journées , tantôt Nattant Télémaque > tantôt cherchant les moyens de le détacher de Mentor , qu’elle n’espéroit plus de faire parler. Elle em- ployoit ses plus. belles Nymphes à faire naître les feux de l’amour dans. le cœur du jeune Télémaque ; & une Divinité plus. puissante qu’elle, vint à son secours pour y réussir. Vénus toujours pleine de ressentiment du mépris que.Mentor & Télémaque avoient témoigué pour le culte qu’on lui rendort de Te’le'ma^ue. Liv. VII. Ï-/1 dans llíle de Cypre : ne pouvoit se consoler de voir ■que ces deux téméraires mortels euííènt échappé aux vents & à la mer dans la tempête excitée par Neptune. Elle en fit des plaintes ameres à Jupiter ; mais le pere des Dieux souriant, sans vouloir lui découvrir que Minerve fous la figure de Mentor avoit sauvé le fils á’UlyíIe , permit à Vénus de chercher les moyens de íe venger de ces .deux hommes. Elle quitte l’Olympe ; elle oublie les doux parfums qu’on brûle fur •ses Autels à Paphos, à Cythere, & à Idalie; .elle vole dans son char attelé de colombes : elle appelle son fils, & la douleur se répandant sur son visage orné de nouvelles grâces» elle lui parla ainsi : Vois-tu, mon Fils, ces deux hommes qui méprisent ta puissance & la mienne ? Qui voudra déformais nous adorer ! Va : perce de tes fléchés ces deux cœurs insensibles : descends avec moi dans cette Iíle ; je parlerai à Calypso. Elle dit, & fendant les airs dans un nuage tout doré, elle se présenta à Calypso, qui dans ce moment étoit feule au bord d'une fontaine assez loin de fa grotte. Malheureuse Déeííè, lui dit-elle, l'ingrat Ulyííè vous a méprisée. Son fils , encore plus dur que lui , vous prépare un semblable mépris : mais l’Amour vient luì- même pour vous venger : je vous le laiííe: Hij 17 í Les Aventures il demeurera parmi vos Nymphes, comme autrefois reniant Bacchus qui fut nourri, par les Nymphes de Piste de Na:xos. {d). Télémaque íe verra comme un enfant ordinaire , il ne pourra s'en défier , tk il sentira bientôt son pouvoir. Eile dit, & remontant dans le nuage doré , d'ou elle étoit sortie, elle laiíla après elle une odeur d'ambroifie dont tous les bois de Calypso, furent parfumés. L'Amour demeura entre les bras de Calypso. ( í ) Quoique Déestè, elle sentit la flamme qui couloir déjà dans son sein. Pour se soulager elle le donna auísi-tôt à la Nymphe, qui étoit auprès (Pelle , nommée Eucharis. Mais hélas ! dans la fuite combien de fois se repentit-elle de savoir fait! D'abord rien ne paroiísoir plus innocent, plus doux, plus aimable, plus ingénu, & plus graçieux que cet. enfant. A le voir enjoué, flatteur, toujours riant, on auroit cru qu'il ne pouvoit donner que du plaisir. Mais à peine s'étoit-on fié à ses careííès , qu’on. y sentoit je ne sais quoi d’empoisomré. L'enfant malin & trompeur (d) Cqs Nymphes de Vlíle de Naxos cens îa mer Egée, une des Ciclades, en récompense du soin qu’eîíes avoient pris d’éìevev Bacchus» surent transportées au Ciel, & chan-.. qées en étoiles, qu’on appelle les lliades. (z) L'éUvatiotint met point ícouvertdes traits de t Amour* Homere fait Vénumération de plusieurs DéeJJes qui repentirent quelque jbible pour de simples mortels ; mais il a joute aumcmeendroit 1 que les Dieux désapprouvent ces amours maU. aÚortis: il craint qi?on ri abuse dc fa fiction , ÔE TV L E 5 M A Q_tr E. LlV. VII. 173 ne careíïòit que pour trahir, & il ne rioit jamais que des maux cruels qu’il avoir faits, ou qusil vouloir faire. Il ìflofoit approcher de Mentor, dont la sévérité Pépouvantoit ; & il fentoit que cet inconnu étoit invulnérable , enferre qisaucune de ses fléchés 11'avoit pu le percer. Pour les Nymphes , elles sentirent bientôt les feux que cet enfant trompeur allume ; mais elles cachoient avec foin la plaie profonde qui s'envenimoit dans leurs cœurs. Cependant Télémaque voyant cet enfant qui fe jouoit avec les Nymphes, fut surpris de fa douceur & de fa beauté. Il Pembrafle, il le prend tantôt fur ses genoux , tantôt entre fes bras. Il sent en lui - même une inquiétude dont il ne peut trouver la cause. Plus il cherche à fe jouer innocemment , plus il fe trouble & s’amollit. Voyez» vous ces Nymphes, difoit-il a Mentor? Combien font-elles différentes de ces femmes de Plíle de Cypre, dont la beauté étoit choquante à cause de leur immodestie ? Ces beautés immortelles montrent une innocence, une modestie, une simplicité qui charme. ( 3 ) Parlant ainsi , il rougifloit fans savoir pourquoi. Il ne pouvoit s J em- pêcher de parler : mais à peine avoit-il ( 1 ) C'est ainsi à peu prés | de la Valliere : il fut charmé que le Roi par hit pour justifier 1 de [a modestie beaucoup olus son amour pour Mademoiselle > que de sa beauté. H iij r 74 Les ávintúres commencé , qusil ne pouvoit continuer* Ses paroles étoient entrecoupées, obscures, & quelquefois elles iFavoient aucun sens. Mentor lui dit: OTélémaque! les dangers de Piste dé Cypre n’étoient rien, si on les compare à ceux donc vous ne vous défiez pas maintenant. Le vice grossier fait horreur ; Pimpudence brutale donne de Pindi- gnation : mais la beauté modeste est bien plus dangereuse. En P aimant on croie n’aimer que la vertu, & insensiblement on se laiste aller aux appas trompeurs d'une passion qtPon n’apperçoit que quand il n'est presque plus temps de Pétemdre. (4) Fuyez, ô mon cher Télémaque ! fuyez ces Nymphes qui ne sont si discrettes, que pour vous mieux tromper. Fuyez les dangers de votre jeunesse; mais su r-tout fuyez cet enfant que vous ne connoissez pas. C'est PAmour que Vénus fa mere est venue apporter dans cette Iste pour se venger du mépris que vous avez témoigné pour le culte qufon lui rend à Cythere. Il a blessé le cœur de la Déesse Calypso ; elle est passionnée pour vous ; il a brûlé toutes les Nymphes qui l’environnent : vous { 4 ) C’estaujfi à peu prés de cette maniéré que la Reine Mere p 'ria à Louis XJV*potir le guérir de fa paffionelle alla jusqu*à faire griller , par le conseil de Madame de Na- vailles , les avenues des chambres de ses filles â 9 honneur & de celles de Madame , pour empêcher de Roi de les aller voir : mais , comme dit Aío- litre : Les verroux & ìes grilles Sont de foibìes garants de !» vertu des filles* DE T e’lï’ma q_u e . Liv.V'lï. 175 brûlez vous -même, ô malheureux jeune homme ! presque fans lé savoir. ( j ) Télémaquè interrompoit souvent Mentor, lui disant : Pourquoi ne demeurons - nous pas dans cette líle 5 Ulyfle ne vit plus : il doit être depuis long - temps enseveli dans les ondés. Pénélope ne voyant revenir ni lui j ni moi, rdaura pu résider à tant de prétendants. 5on pere ícare P aura contrainte d'accepter un nouvel époux. Retournerai-je à Ithaque pour la voir engagée dans de nouveaux liens & manquant à la foi qssellé avoir donnée à mon pere ? Les Ithaciens ont oublié Ulyíse : nous ne pouvons y retourner que pour chercher une mort assurée, puisque les Amants de Pénélope ont occupé toutes les avenues du port pour mieux assurer notre perte à notre retour. Mentor répondoit : Voilà l’effet d’une aveugle passion. On cherche avec subtilité "toutes ïes raisons qui la favorisent, & on se détourne de peur de voir toutes celles qui la condamnent. On ssest plus ingénieux que pour fe tromper & pour étouffer ses remords. Avez-vous oublié tout ce que les Dieux ont fait pour vous ramener dans Cí) Un Prince^ préoccupé de cette passion , n'ècoute qu* elle. On a dit que François F, ne s'étoit mis à la. têtç de son armée dans fa seconde 'entreprise fur le Milanoìs , que pour y aller voir une de fes Maîtresses. Le Roi Jean eut » dit-on > le mime motif dans- le voyage qiJií f.t en Angleterre après fa prison * H i-v 176 Les Aventures votre patrie? Comment étés-vous sorti de la Sicile ? Les malheurs que vous avez éprouvés en Egypte ne se sont-ils pas tournés tout-à-coup en prospérités ? Quelle main inconnue vous a enlevé à tous les dangers qui menaçaient votre tête dans la ville de Tyr? Après tant de merveilles, ignorez-vous encore ce que les destinées vous ont préparé ? Mais que dis-]e? vous en êtes indigne. Pour moi, je pars , & je saurai bien sortir de cette Iste. Lâche fils d'un pere si sage & si généreux, menez ici une vie molle Sc sans honneur au milieu des femmes : faites malgré les Dieux ce que votre pere crut indigne de lui. Ces paroles de mépris percerent Télé- maque jusqu'au fond du cœur. 11 se sentoit attendri aux discours de Mentor : fa douleur étoit mêlée de honte ; il craignoit l'in- dignation St le départ de cet homme si sage à qui il devoit tant. Mais une passion naissante, & qu'il ne connoistoit pas lui- même, faisoit qu'il n'étoit plus le même homme. Quoi donc, disoit-ilà Mentor, les larmes aux yeux , vous ne contez pour rien ^immortalité qui m’est offerte par la Déeííe? Je compte pour rien , répondit Mentor, tout ce qui est contre la vertu , Sc contre les ordres des Dieux. La vertu vous rappelle dans votre patrie pour revoir Uiystè St Pénélope. La vertu vous défend de vous be TeTe’maque. Liv. VII. 177 abandonner à une folie paillon. Les Dieux, qui vous ont délivré de tant de périls pour vous préparer une gloire égale à celle de votre pere, vous ordonnent de quitter cette Iíle. L'Amour seul, ce honteux tyran, peur vous y retenir. Hé ! que ferìez-vous d'une vie immortelle fans liberté, fans vertu , fans gloire? Cette vie feroit encore plus malheureule en ce qu'elle ne pourroit hnir. Télémaque ne répondent à ce diícours que par des soupirs. Quelquefois il auroit souhaité que Mentor l'eùt arraché malgré lui de cette iíle. Quelquefois il lui tardoit que Mentor fut parti pour n'avoir plus devant ses yeux cet ami iévere qui lui reprochoit fa foibleíïè. Toutes ces pensées contraires agitoient tour-à-tour son cœur , & aucune n a y étoit constante. Son cœur étoit comme 4a mer qui est le jouet de tous les vents contraires. Il demeuroit souvent étendu &C immobile sur le rivage de la mer. Souvent dans le fond de queique bois sombre , versant des larmes arriérés, Lt poussant des cris semblables aux ru gisements d'un lion. îl étoit devenu maigre ; les yeux creux étoient pleins dstin feu dévorant. A le voir paie, abattu, & défiguré, on auroit cru que ce n"é toit point Télémaque. Sa beauté, son enjouement , fa noble fierté s'enfuyoient loin de lui. Il pérdlòit. Tel qu'une fleur, qui étant épanouie le matin, répand ses doux parfums H v 178 . Les Aventures dans la campagne , & se flétrit peu à pea vers le soir, ses vives couleurs s'effacent, elle! languit, elle se desseche, & sa belle tête se penche, ne pouvant plus se soutenir : (6) Ainsi le fils cÊUlyíse étoit aux portes de la mort. Mentor voyant que Télémaque ne pou- voit résister à la violence de fa passion , conçut un dessein plein d"adresse pour le délivrer d'un si grand danger. Il avoir remarqué que Calypso aimoit éperdument Télémaque, & que Télémaque n’aimoit pas moins la jeune Nymphe Eucharis ; car le cruel Amour, pour tourmenter les mortels, fait qu’on n’aime guere la personne dont on est aimé. Mentor résolut d'exciter ia jalousie de Calypso, Eucharis devoit emmener Télémaque dans une chasse. Mentor dit à Calypso: j J ai remarqué dans Tétéma- que une passion pour la chaste, que je isavois jamais vue en lui. Ce plaisir commence à le dégoûter de tout autre : il idaime plus que les forêts & les montagnes les plus sauvages. Est-ce vous , ô Déeste ! qui lui inspirez cette grande ardeur ? Calypso sentit un dépit cruel en écoutant ces paroles, & elle ne put se retenir. Ce (6) Antiochus I. fut réduit à | aux approches de Stratcniu f extrémité par une rareille j fa belle - mere* Sa fievre fut maladie > & Rafifîratson Me- j guérie par ce qui Vavoìt eau * decin la découvrit à la vive | fée. Nicanor , son pere , lai imotion iu pouls de cc Prince * céda la Reine Stratonice » de Te’e e 1 m a dtr e. Liv.VIÏ» r7P Télémaque, répondit-elle , qui a méprisé tous les plaisirs de l J Iste de Cypre, ne peut résister à la médiocre beauté d’une de mes Nymphes. (7) Comment ose-t-il se vanter d’avoir fait tant d’actions merveilleuses , lui dont le cœur s’amollit lâchement par la volupté, & qui ne semble né que pour paster une vie obscure au milieu des femmes; Mentor remarquant avec plaisir combien la jalousie troubloit le cœur de Ca-* lypso , iVen dit pas davantage , de peur de la mettre en défiance de lui. Il luî montroit seulement un visage triste ôc abattu. La Déestè lui découvroit ses peines íur toutes les choses qidelle voyoit, (8) & elle faifbit fans ceste des plaintes nouvelles. Cette chaste, dont Mentor savoir avertie, acheva de la mettre en fureur, (p) Elle fut que Télémaque isavoit cherché qisà se dérober aux autres Nymphes pour parler à Eucharis. On propofoit même déjà une seconde chaste, où elle prévoyois qusil ( 7 ) Ainsi parloit Madame , j ( Henriette d’Angleterre , ! épouse de Gaston de France , ì)uc dsOrléans , frere unique Au Roi , ) qui aimoit le Roi , lorsqu'dU ylt qu’il s’attachait à Mademoiselle de la Vallìere , une de sis filles st’honneur , dont la Diauté étoìt médiocre. Elle s’en siaignit , à peu prés dans les menes termes qui font rapportés ic\ . au Comte de Guiche & à MUe. deMontalet, lui etoient sesronfidcnts , (8) La Déesse lui découvroit ses peines fur toutes les choses qu’elle voyoit. C’est au Comte de Guiche , fils aîné du Maréchal de Grammont , que Ma - dame découvroit Us siennes,, (c)) Un présent que le Roi fit a sa Maitrefic à’un collier de perles & d'une paire de. boucles de diamants d’un grand prix , acheva de mettre mada* me en fureur . H vj iSo Les Aventures feroit comme dans la premiere. Pour rompre les mesures de Télémaque, elle déclara qu’elle en vouloir être. Puis tout-à-coup ne pouvant plus modérer son ressentiment, elle lui parla ainsi : Est-ce donc ainsi, ô jeune téméraire l que tu es venu dans mon Isie, pour échapper au juste naufrage que Neptune te préparoit, & à la vengeance des Dieux ? N'es-tu entré dans cette Iste , qui n'est ouverte à aucun mortel, que pour mépriser ma putsiance & l’amour que je t’ai témoigné; O Divinités de POlympe & du Styx, écoutez une malheureuse Déeste. Hâtez-vous de confondre ce perfide , cet ingrat, cet impie. Puisque tu es encore plus dur & plus injuste que ton pere , puisses-tu souffrir des maux encore plus longs & plus cruels que les siens. Non , non , que jamais tu ne revoies .ta patrie, cette pauvre & misérable Ithaque, que tu n'as point eu de honte de préfixer à Pimmortalité ; ou plutôt que tu périsses, en la voyant de loin au milieu de la mer, & que ton corps devenu le jouet des flots soit rejette fans espérance de sépulture sur le sable de ce rivage. Que mes yeux le voient mangé par les vautours. Celie que tu aimes le verra aussi : elle le verra, elle en aura le cœur déchiré, & son désespoir fera mon bonheur. En parlant ainsi, Calypso avoì les yeux DE Te’le’maqjue. Liv. VII. I S I rouges 8c enflammés. Ses regards ne s’arrê- toient en aucun endroit ; ils avoient je ne fais quoi de sombre & de farouche. Ses joues tremblantes étoient couvertes de taches noires & livides. Elle changeoit à chaque moment de couleur. Souvent une pâleur mortelle fe répandoit fur tout son visage. Ses larmes ne couloient plus comme autrefois avec abondance. La rage 8c le désespoir fembloient en avoir tari la source ; 5c à peine en couloit-il quelques-unes fur fes joues. Sa voix étoit rauque , tremblante, & entrecoupée. Mentor obfervoit tous fes mouvements , 5c ne parloit plus à Té- lémaque. Il le traitoit comme un malade désespéré q thon abandonne. Il jetoit souvent sur lui des regards de compassion. Télémaque fentoit combien il étoit coupable & indigne de famitié de Mentor, ll n J ofoit lever les yeux, de peur de rencontrer ceux de son ami, dont le silence même le condamnoit. Quelquefois il avoir envie d'aller fe jeter à son cou , & de lui témoigner combien il étoit touché de fa faute. Mais il étoit retenu tantôt par une mauvaise honte, 5c tantôt par la crainte d J aller plus loin qu'il ne vouloir pour fe retirer du péril ; car le péril lui fembloit doux , & il ne pouvoir encore fe résoudre à vaincre sa folle paísion. iSi Les Aventures ( i q) Les Dieux & les Déefles de fOlympe aíïembiés dans un profond silence avoient les yeux attachés fur flsie de Calypso pour voir qui feroit victorieux , ou de Minerve, ou de f Amour. L J Amour en fe jouant avec les Nymphes , avoir mis tout en feu dans fille, (u) Minerve, fous la figure de Mentor, fe fervoit de la jalousie inséparable de f Amour contre f Amour même. Jupiter avoir résolu d’être le spectateur de ce combat, & de demeurer neutre. Cependant Eucharis, qui craignoit que Télémaque ne lui échappât, ufoit de mille artifices pour le retenir dans fes liens. Déjà elle alicit partir avec lui pour la seconde chaíïè, & elie étoit vêtue comme Diane, (it) Vénus & Cupidon avoient répandu fur elle de nouveaux charmes, enforte que ce jour là fa beauté effaçoit celle de la Déeíïè Calypso même. Calypso la regardant de loin, fe regarda en même temps dans la plus claire de fes fontaines , & elle eut honte de fe voir. Alors elle fe cacha au fond de fa grotte, & parla ainsi toute feule. (10) Un jeune Prince que la volupté veut séduire t eft en spectacle à toute la terre : il ne peut commencer le grand ouvrai', e de sa réputation par une victoire plus glorieife » (11) La- Cour de Franc t étoit alors toute en feu : les plus sages du Conseil du _ Roi ■ étoient attentifspour voir qu-, feroit victorieux , ou de la \ pajjîon de ce Monarque , ou des sages conseils de la Reine fa merej mais Us gardojenf. tous le silence , car il n y êtoit déjà plus permis de parler « s 12.) Le Roi aimoit extrêmement la chajje, il y menoit les Dames j &U prenoit plaisir à Us voir têtues en Amazones» Mademoiselle de la Vallicre brilloït beaucoup en cet habit • / de Te’le’maqtte. Liv. VII. 18 ; ll ne me sert: donc de rien d'avoir voulu troubler ces deux Amants , en déclarant que je veux être de cette chaise ? En serai-je ì Irai-je la faire triompher, & faire servir ma beauté k relever la sienne? (i j) Faudra-t-il que Télémaque, en me voyant, soit encore plus passionné pour son Eucharis ? O malheureuse ! qtdai-je fait ? Non, je n J y irai pas» ils ìPy iront pas eux-mêmes; je saurai bien les empêcher. Je vais trouver Mentor, je le prierai d’enlever Télémaque : il le remmènera en Ithaque. Mais que dis-je ? & que deviendrai-je, quand Télémaque sera partiî Où fuis-je ? Que reste-t-il à faire ? O cruelle Vénus! Vénus, vousm' , avez trompée! O perfide présent que vous nTavez fait ! Pernicieux enfant ! Amour empesté ! je ne Pavois ouvert mon cœur, que dans Pefpérance de vivre heureuse avec Télémaque, & tu rfas porté dans ce cœur que trouble & que désespoir. Mes Nymphes se font révoltées contre moi. Ma Divinité ne me sert plus qu J à rendre mon malheur éternel, O ! si j’étois libre de me donner la mort pour finir mes douleurs ! Télémaque, il faut que tu meures , puisque je ne puis mourir. Je me vengerai de tes ingratitudes ; ta Nymphe le verra, & je te percerai à ses yeux. . f 13 ) C 9 est à peu près ce que dìfoit , Madame » lorfqiHelU s’apperçut que les visites que le Roi lui rendoit , rfétoïtnt qu*un prétexte pour voir la Valliere . i§4 Les Aventures Mais je m'égare. O malheureuse Calypso ! Que veux-tu ? Faire périr un innocent que tu as jeté toi même dans cet abyme ds malheurs ? C J est moi qui ai nus le flambeau dans le sein du chafte Télémaque. Quelle innocence ! quelle vertu | quelle horreur du vice ! quel courage contre ies honteux plaisirs ! Falíoit-il empoisonner son cœur! il m'eut quittée. Hé bien ! ne faudra-t-il pas qudl me quitte, ou que je le voie plein de mépris pour moi, ne vivant pius que pour ma rivale ? Non , non , je ne souflrc que ce que j'ai bien mérité. Pars, Télémaque; va-r-en au-delà des mers ; laifle Calypso sans consolation, ne pouvant supporter la vie, ni trouver la mort. Laiflè-la inconsolable , couverte de honte, désespérée avec ton orgueilleuse Eucharis. Elle parloir ainsi feule dans fa grotte. Mais tout-à-coup elle fort impétueuíernent. Où êtes-vous, ó Mentor! dit-ehe; Est-ce ainsi que vous soutenez Télémaque contre le vice, auquel il succombe ? .Vous dormez, tandis que PAmour veille contre vous. Je ne puis íbufFnr plus long-temps cette lâche indifférence que vous témoignez. Verrez- vous tranquillement le fils d'Uiyíse déshonorer son pere , Lc négliger sa haute destinée ? Est-ce à vous, ou à moi , que ses parents ont confié fa conduite; Cest moi qui cherche les moyens de guérir son cœur; de T e’iï’maqXt e. L iv. VII. i8j & vous , ne ferez-vous rien ? U y a dans le lieu le plus reculé de cette forêt de grands peupliers propres à construire un vaisseau : c’est-là qu’Ulyste fit celui dans lequel il sortit de cette Isle. Vous trouverez dans le même endroit une profonde caverne où font tous les instruments nécessaires, pour tailler & pour joindre toutes les piecesd'un vaistèau. A peine eut-elle dit ces paroles, qu’elle s'en repentit. Mentor ne perdit pas un moment. Il alla dans cette caverne; trouva les instruments, abattit les peupliers, Sc mit en un seul jour un vaisseau en état de voguer. C'est que la puiflance Sc l’in- dustrie de Minerve n’ont pas besoin csun grand temps pour achever les plus grands ouvrages. Calypso se trouva dans une horrible peine d’esprit. D’un côté elle vouloir voir lî le travail de Mentor s’avançoit ; de l’autre elle ne pouvoit se résoudre à quitter la chasse , où Eucharis auroit été en pleine liberté avec Télémaque. La jalousie ne lui permit jamais de perdre de vue les deux Amants. Mais elle tâchoit de détourner la chaste du côté où elle savoir que Mentor fai- soit le vaistèau. Elle entendoit les coups de hache & de marteau. Elle prêtoit l’oreille; chaqu e coup la faisoi t frémir. Mais dans le moment même elle craignoit que cette rêverie ne i §6 Lès Aventurés lui eût dérobé quelque signe , ou quelque coup d'œil de Télémaque à la jeune Nymphe. Cependant Eucharis difoit à Télémaque d’un ton moqueur: (14) Ne cra’gnez-vous point que Mentor ne vous blâme d J être venu à la chahs fans lui ; O que vous êtes à plaindre de vivre fous un si rude maître ! Rien ne peut adoucir son austérité : il affecte d'être ennemi de tous les plaisirs y il ne peut souffrir que vous en goûtiez aucun : il vous fait un crime des choses les plus innocentes. Voiís pouviez dépendre de lui pendant que vous étiez hors d'état de vous conduire vous-même : mais après avoir montré tant de sagesse, vous ne devez plus vous laisser traiter en enfant. Ces paroles artificieusesperçoient le cœur de Télémaque, & le remplissoient de dépit contre Mentor, dont il vouloir secouer le joug. (ij) Il craignoit de le revoir , & ne répondoit rien à Eucharis , tant il étoit troublé. Enfin, vers le soir, la chasse fêtant f 14) Ne craïgnez'vous point, jScc. C’efl ainfi que Mademoiselle Mancini reprochoit au Rot la contrainte dans laquelle la Reine 6* le Cardinal le tenaient . N'êtes - vous pas le Maître, Sire » lui dit-tlle y pourquoi n’usez-vous pas de votre autorité ? Elle ne de- mandoit qu y à s'affranchir de la tutelle de son Oncle , & elle auroìt bien souhaité que le Roi en eût sait autant . Les Princes les plus aveugles font cenx qui sacrifient leurl plus fideles serviteurs aux ca - ■prices de leursMekresses . Plu* sieurs grands Hommes ont été rendus inutiles par les artifices de la Comtesse d y Estampes > & de la Duchesse de Valentinois • ' (i f) Peinture naturelle des dispofitiohs du Roi envers le Cardinal , pendantqu 9 il aimoit fa Niecc;on lefaijoit observer par-tout jusques dans les divertissements les plus innocents. « * » de TeUe’macltte. Liv. VIL 187 passée de parc & d'aurre dans une contrainte perpétuelle , on revint par un coin de la forêt allez voisin du lieu où Mentor avoit travaillé tout le jour. Calypso apperçut de loin le vaiíïeau achevé ; ses yeux se couvrirent à sinstant d J un épais nuage semblable à celui de la mort. Ses genoux tremblants se déroboient sous elle : une froide sueur courut par tous les membres de son corps : elle fut contrainte de s J ap- puyer fur les Nymphes qui l'environnoienr, & Eucharis lui tendant la main pour la soutenir, elle la repoussa, (16) en jettant sur elle un regard terrible. Télémaque qui vit ce vaisseau, mais qui ne vit point Mentor, parcequsil s'étoit déjà retiré ayant fini son travail, demanda à ia Déeííè à qui étoit ce vaisseau , & à quoi on le destinoit. D’abord elle ne put répondre ; mais enfin elle dit : C'est pour renvoyer Mentor que je l J ai fait faire. Vous ne ferez plus embarrassé par cet ami levers qui s'oppose à votre bonheur , & qui seroit jaloux, si vous deveniez immortel. Mentor m'a-bandonne, c'eít fait de moi , s'écria Télémaque. O Eucharis ! si Mentor me quitte, je n’ai plus que vous. (17) CçS (16) Elle h repoussa. Madame en usa de mime envers la Valliere , à qui elle donna tant de dégoûts, que cette file fut obligée de ft retirer au couvent de Chaillot . Mais U Roi Vy alla chercher , & lui fit peu âpres fa maison\ (17) Çhiand le Roi se vit prêt à perdre la Valliere ■, lors i S 8 Les Aventures paroles lui échappèrent dans le transport de sa passion. Il vit le tort qu’il avoit eu en les disant. Mais il n’avoit pas été libre de penser au sens de ces paroles. Toute la troupe étonnée demeura dans le silence» Eucharis rougissant, & baissant les yeux , f demeuroit derriere toute interdite , fans oser se montrer. Mais pendant que la honte étoit fur son visage , la joie étoit au fond ' de ion cœur. Télémaque ne se comprenois plus lui-même , & ne pouvoit croire qusil eût parlé si indiscrettement. Ce qu’il avoit fait lui paroissoit comme un songe, mais un songe dont il paroiíîoit confus & troublé, ^ Calypso plus furieuse qssune lionne, à qui on a enlevé ses petits, couroit au tra- * vers de la forêt fans suivre aucun chemin , & ne sachant où elle alloit. Enfin, elle se trouva à feutrée de sa grotte , où Mentor l’attendoit. Sortez de mon Isle, dit - elle , ô étrangers qui êtes venus troubler mon repos. Loin de moi ce jeune insensé ; & vous imprudent vieillard , vous sentirez ce que peut le courroux d*une Déesïe, si vous ne l’arrachez d’ici tout à fheure. Je ne veux plus le voir ; je ne veux plus soussrir qu’aucune de mes Nymphes lui parle, ni le * regarde. Te n jure par les ondes du Styx, serment qui fait trembler les Dieux mêmes. ^ de ses premier e$ couches, il í ctóient présentes : Rtndet-la Récria aérant les Dames qui | moi , & prene\ tout ce queyai• DE Te’Le’M A Q_trE. LlV. VII. 1S9 Mais apprends, Télémaque, que tes maux ne font pas finis. Ingrat, tu ne sortiras de mon Isle, que pour être en proie à dc nouveaux malheurs. Je ferai vengée ; tu regretteras Calyplo, mais en vain. Neptune encore irrité contre ton pere qui l’a offensé en Sicile , & sollicité par Vénus que tu az méprisée dans Piste de Cypre , te prépare d/autres tempêtes. Tu verras ton pere qui y'est pas mort ; mais tu le verras fans le connoure. Tu ne te réuniras avec lui en Ifhaque, qu'après avoir été le jouet de la plus cruelle fortune. Va ; je conjure les puissances célestes de me venger. Puistès-tu au milieu des mers , suspendu aux pointe? d’un rocher, & frappé de la foudre , invoquer en vain Calypso que ton supplice comblera de joie. Ayant dit ces paroles, son esprit agité étoit déjà prêt à prendre des résolutions contraires. L/Amour rappella dans son cœur le désir de retenir Télémaque. Qusil vive , disoit-elle en elle-même, qu’il demeure ici, peut-être qustl sentira enfin tout ce que j J aí fait pour lui. Eucharis ne sauroit comme moi lui donner Pimmortalité. O trop aveugle Calypso! tu t'es trahie toi-même par ton serment : te voilà engagée; & les ondes du Styx , par lesquelles tu as juré, ne te permettent plus aucune espérance. Personne n entendoit ces paroles: mais on voyoit fur 190 Les Aventures son visage les furies peintes : & tout le venin empesté du noie Cocyte (e) sembloic s'exhaler de son cœur. Télémaque en fut saisi d’horreur. Elle le comprit ; ( car qu'est - ce que samour jaloux ne devine pas ? ) & shorreur de Télémaque redoubla les transports de la Déesiè. Semblable à une Bacchante qui remplit l J air de ses hurlements , & qui en fait retentir les hautes montagnes de Thrace, elle court au travers des bois avec un dard en main, appellant toutes ses Nymphes t & menaçant de percer toutes celles qui ne la suivront pas. Elles coururent en foule effrayées de cette menace, Eucharis même s'avance les larmes aux yeux, & regardant de loin Télémaque à qui elle trio se plus parier. La Déesse frémit en la voyant auprès d'elle ; (18) & loin de s'appaiser par la soumission de cette Nymphe, elle restent une nouvelle fureur, voyant que l'affliékion augmente la beauté d'Eucharis. (19) se) Du noir Cocyte. Certain fleuve de TEpire , un des quatre que îes Po.ëtes ont feint qu'on voyois en Enfer, C’est parce que son nom, qui signifie plainte, ( , lugere est ^ marque les cris de ceux qui font dans les Enfers. Virg* 6 . &nùâ y v , ìj r. Çocytujqnefinu ïabens circum- jfìuit atro. Et loin de s*appaiser. parla soumission de cette Nymphe , &c. Plus la Valllere té moignon de foumistìon à Madame , plus cette Princesse avoit pour elle d’indignation & de mépris. II fallut que le Roi usât de son autorité pour la jaire rester auprès à 1 elle > ,jusqu* ci ce qu 9 il lui donnât une | maison & un équipage. | f 19) La Valliere avoit na- | turcllemcnt un. certain air de ! langueur , que Vaffîichion ren~ [ doit encore plus touchant. Sans de Te’iï’maq_tje. Liv. VII. IAI Cependant Télémaque étoit demeuré seul avec Mentor. Il embraíle ses genoux, car il n’osoit l'embraííèr autrement, ni le regarder. 11 verse un torrent'de larmes. Il veut parler; la voix lui manque. Les paroles lui manquent encore davantage. Il ne fait ni ce qu'il doit faire, ni ce qu'il fait, ni ce qu'il yeut. Enfin , il s'écrie : O mon vrai pere ! p Mentor ! délivrez-moi de tant de maux. Je ne puis ni vous abandonner, ni vous suivre. Délivrez-moi de tant de maux : : déiivrez-moi de moi-même, donnez - moi la mort. Mentor Fembraffe, le console, l'encourage , lui apprend à se supporter lui-même sans flatter fa paillon , & lui dit : Fils du sage Ulysse , que les Dieux ont tant aimé, & qu'ils aiment encore ; c'est par un effet de leur amour que vous souffrez des maux si horribles. Celui qui n’a point senti sa foiblefle & la violence de ses passions, n'est point encore sage ; car il ne se connoît point encore, & ne sait point se défier de soi. Les Dieux vous ont conduit comme par la main jusqu'au bord de l’abyme pour vous en montrer toute la profondeur sans vous y laiflèr tomber. Comprenez maintenant ce que vous n'auriez jamais compris, être belle , elle avoit les maniérés toutes charmantes , & rien ne fit plus d’imprcjjîon fur le cœur du Roi, qui étoit fort tendre 9 que de la voir un jour toute en pleurs fe plaindre à lui de la dureté avec laquelle Madame la traitoiu içji Les Aventures fi vous ne baviez éprouvé. On vous auroit parlé en vain des trahisons de l’Amour qui flatte pour perdre, & qui fous une apparence de douceur cache les plus affreuses amertumes, (xo) Il est venu cet enfant plein de charmes parmi les ris, les jeux , & les grâces. Vous l’avez vu : il a enlevé votre cœur , & vous avez pris plaisir à le lui laisser enlever. Vous cherchiez des prétextes, pour ignorer la plaie de votre cœur. Vous cherchiez à me tromper, & à vous flatter vous-même; vous ne craigniez rien. Voyez le fruit de votre témérité. Vous demandez maintenant la mort, & Cest Eunique espérance qui vous reste. La Décile troublée ressemble à une furie infernale. Eucharis brûle d J un feu plus cruel que toutes les douleurs de la mort. Toutes ses Nymphes jalouses font prêtes à s'entre - déchirer : & voilà ce que fait le traître Amour qui paroît fi doux. Rappeliez tout votre courage. A quel point les Dieux vous aiment-ils, puiíqu’ils vous ouvrent un si beau chemin pour fuir EAmour & pour revoir votre chere patrie? Calypso elle-même est contrainte de vous chasser ; le vaisseau est tout prêt. Que tardons-nous à quitter cette Ifle, où la vertu ne peut habiter 2 ( 20 ) II ne faut qu’une cap~ì C’eft ains qu’Homere nous ap; tive pour mettre la mésntel - ligence entre Agamemnon & Achille 9 & pour faire échouer CQutcs les forces de la Grece, prend que les plus- grands évènements font aufssouvent des jeux de Vamour , que des jeux de la fortune* Eij de Te'le’maque. Lív. VII. 19; E11 disant ces paroles, Mentor le prit par la main & l’entraînoit vers le rivage. Télé- maque suivoit à peine, regardant toujours derriere lui. Il considèrent Eucharis qui s’éloignoit de lui. (zi) Ne pouvant voir son visage, il regardoit ses beaux cheveux noués , ses habits flottants , & fa noble démarche. Il auroit voulu baiser les traces de ses pas. Lors même qusil la perdit de vue, il prêtoit encore s oreille, s’imaginant entendre fa voix. Quoiqidabsente, il la voyoit. Elle étoit peinte & comme vivante devant ses yeux ; il croyoit même parler à elle, ne sachant plus où il étoit, & ne pouvant écouter Mentor. Enfin, revenant à lui comme d’un profond sommeil, il dit à Mentor: Je suis résolu de vous suivre; mais je n’ai pas encore dit adieu à Eucharis. J'aimerois mieux mourir que de fabandonner ainsi avec ingratitude. Attendez que je la revoie encore une derniere sois pour lui faire un éternel adieu. Au moins souffrez que je lui dise: O Nvm- phe ! les Dieux cruels, les Dieux jaloux de mon bonheur me contraignent de parti; - . 'Mais ils m’empêcheront plutôt de vivre que de me souvenir à jamais de vous. O mon (21) I! considtroit Eucharis qui s’cioîgnoit de lui , &c. Larsruth Mancini, mariée au Connétable Colonne t s’ éloigna. Tome /. de la Cour , on ne la vit partir qu’à regret. Cette description estime peinture naturelle de ce qui arriva en cette occasion. I 194 Les Aventures pere, ou laiílez-moi cette derniere consolation qui est si juste, ou arrachez-moi la vie dans ce moment. Non , je ne- veux ni demeurer dans cette Isie, ni m J abandonner à PAmour. I/Amour n’est point dans mon cœur, je ne sens que de Pamitié & de ia reconnoissance pour Eucharis. IL me suftìc de lui dire encore une fois adieu; & je pars avec vous fans retardement. Que j’ai pitié de vous [ répondit Mentor.. Votre paision est si furieuse, que vous ne la sentez pas. (u) Vous croyez être tranquille, & vous demandez la mort. Vous osez dire que vous ivetes point vaincu par s Amour , & vous ne pouvez vous arracher à la Nymphe que vous aimez. Vous ne voyez , vous n "en tendez qu’elle. Vous êtes aveugle & sourd à tout le reste. Un homme que la fievre rend frénétique , dit : Je ne luis point malade. O aveugle Téìémaque! vous étiez prêt à renoncer à Pénélope qui vous attend , à Ulysse que vous verrez, à Ithaque où vous devez régner, à la gloire & à la haute destinée que les Dieux vous ont promise par tant de merveilles qssils f 2.2. ) Votre passion est fì furieuse que vous ne la sentez pas , ôcc. Les Lettres du Cardinal Ma'^artn au Roi 9 font pleines de semblables reproches. Le Roi ne fentoit point son état: U se âégulsoit à lui-mtme fa pajjion sous les couleurs de Vamitié la plus pure , & il n'en sentit toute la force que quand il fallut je séparer de cdl& gui en ètoit Vobjet , de Te'le’maq_u E. LïV. VIL 195 ont faites en votre faveur. Vous renonciez à tous ces biens pour vivre déshonoré auprès d'Eucharis. (13) Direz-vous encore que P Amour ne vous attache point à elle ? Qu’est-ce donc qui vous trouble ; Pourquoi voulez-vous mourir ? Pourquoi avez-vous parlé devant la Déesse avec tant de transports ? Je ne vous accuse point de mauvaise foi: (14) mais je déplore votre aveuglement. Fuyez >Télémaque,fuyez. On nepeut vaincre Pamour qu’en fuyant. Centre un tçl ennemi, le vrai courage consiste à craindre & à fuir; mais à fuir fans délibérer, & fans fe donner à foi-même le temps de regarder jamais' derriere foi. (ay) Vous n'avez pas oublié les foins que vous m’avez coûtés depuis votre enfance, & les périls dont vous êtes sorti par mes conseils. Ou croyez-moi , ou souffrez que je vous abandonne. Si vous saviez combien il m’est douloureux de vous voir courir à votre perte ; si vous saviez tout ce que j'ai souffert pendant que je ìdai ( 23) Vous renonciez à tous ces biens pour vivre déshonoré auprès d’Eucharis. Le Cardinal parloìt aìnfiau Roi , le voyant prêt à renoncer à tous Us avantages de son mariage avec VInfante, & de sacrifier sa gloire 6 * sa Couronne à la Mancini. (24) Je ne vous accuse point de mauvaise foi. C’est ce que Le Cardinal écrivit un jour au Roi, qui ètoit extrêmement fiqui d'une de ses lettres » où il jemoioit l acculer de '.mauvaise Joi, (25) Vous n’avez■ pas oublié » &c. II semble en lisant cela , & tout le reste de cette page , qu'on lise les Lettres du Cardinal Ma^arin a:: Roi fur fa pastîon pour fa nie ce , surtout celle, ou il le menace de Vabandonner , & de se retirer en Italie, s'il ne romptcecon> mercc qui le deshonoroit , 15>ó Les Aventures osé vous parler; la mere qui vous mir au monde fo ullrit moins dáns les douleurs de l'enfanrement. Je me íuis ru, j’ai dévoré ma peine. Lai étouffé mes soupirs pour voir si vous reviendriez à moi. O mon fils ! mon cher fils ! soulagez mon cœur ; rendez-moi ce qui m’ést plus cher que mes entrailles, (z 6j Rçndez - moi Télémaque que j’ai perdu. Rendez-vous à vous-même. Si la sage lie en vous surmonte l’Amour, je vis, & je vis heureux. Mais si l’Amour vous entraîne malgré la sagesse, Mentor ne peut plus vivre. Pendant que Mentor parloir ainsi , il continuoit son chemin vers la mer; &Télé- rnaque qui n’étoit pas encore allez fort pour le suivre de lui-même , l’étoit déjà allez pour se laiflèr mener sans résistance. Minerve toujours cachée fous la figure de Mentor, couvrant invisiblement Télémaque de son Egide, (/) & répandant auteur de lui un rayon divin , lui fit sentir un courage qu’il n’avoit point encore éprouvé depuis qu’il étoit dans cette Hie. Enfin, ils arri- fi6) Les Grands n 9 ont pour Amis que ceux qui ^affligent dc leurs fautes » & qui çon- devinent leurs passions. O n peut voir cette maxime bien ctablic dans Vexcellent Traité dc Flu- tqrque , fur Fart de distinguer rm flatteur f avec un Ami. (f) Egide . C’est le bouclier dc la Dctíse Minerve ; Cn dit que cette Egide avoit des hou- pes de frange au bas : que la terreur dtoit tout autour avcc la contention, &. !e bruit confus do Combattants, &, que la tèçe de la Gorgone teiribie etoitau milieu ; cílecouvroit ìa poitrine. Onl’appelle Cuirasse, en parlant ces hommes , & Egiao , en parlant des Dieux» De Te’ìì’ma qv e. Liv. Vil. 197 verent dans un endroit de l’Ifle où le rivage de la mer étoit escarpé. Cétoit un rocher toujours battu par l’onde écumante. Ils regardèrent de cette hauteur si le vaisteati que Mentor avoit préparé , étoit encore dans la même place : mais ils apperçurent un triste spectacle. L'Amour étoit vivement piqué de voir que ce Vieillard inconnu , non seulement étoit insensible à ses traits, mais encore qusií lui enlevoit Télémaque. Il pleuroit de dépit, & alla trouver Calypso errante dans les sombres forêts. Elle ne put le voir fans gémir , & elle sentit qu'd rouvroit toutes les plaies de son cœur. L’Amour lui dit: Vous êtes Déesse, & vous vouslaillèz vaincre par un foible mortel, qui est captif dans votre Iíle. Pourquoi le laillez-vous sortir? O malheureux Amour, répondit-elle, je ne veux plus écouter tes pernicieux conseils. C'est toi qui m'as tirée d’une douce & profonde paix pour me précipiter dtns un abyme de malheurs. C'en est fait, j’ai juré par les ondes du Styx, que je laisierois partir Télémaque. Jupiter même , le pere des Dieux avec toute fa puistance n'oseroit contrevenir à ce redoutable serment. Télémaque sors de mon Isle : fors aussi pernicieux Enfant , tu nVas fait plus de mal que lui. Iiij i^S Les Aventures L’Arnour essuyant ses larmes, fit un souris, moqueur & malin. En vérité , dit-il, voilà ;un grand embarras. Laissez-moi faire; suivez votre serment, ne vous opposez point au départ de Télémaque. Ni vos Nymphes ni moi n'avons juré par les ondes du Styx de le laiíïer partir. Je leur inspirerai le dessin de brûler ce vaisseau que Mentor a fait avec tant de, précipitation. Sa diligence , qui vous a surprise , sera inutile. Il sera surpris lui-même à son tour, & il ne lui restera plus aucun moyen de vous arracher Télémaque. Ces paroles flatteuses firent glissr l'es- pérance & la joie jusqu’au fond des entrailles de Calypso. Ce qissun zéphyr fait par sa fraîcheur sur le bord d’un ruilleau pour délasser les troupeaux languissants , que Eardeur de l’Eté consume , ce discours le lit pour appasser le désespoir de la Déess. Son visage devint serein , ses yeux Radoucirent , les noirs soucis qui rougeoient son cœur, s'enfuirent pour un moment loin d/elle. Elle s'arrêta, elle sourit , elle flatta le folâtre Amour , & en le flattant elle se prépara de nouvelles douleurs. ss Amour content de savoir persuadée alla pour persuader auíïì les Nymphes qui étcient errantes & dispersées fur toutes les montagnes, comme un troupeau de mou- de Te’ii’ma qjj e. Liv. VIL 199 tons que la rage des loups affamés a mis en fuite loin du Berger. L/Amour les rassemble, & leur dit : Télémaque est encore en vos mains ; hâtez-vous de brûler ce vaisseau que le téméraire Mentor a fait pour s’enfuir. Aussi-tôt elles allument des flambeaux ; elles accourent fur le rivage ; elles frémissent, elles pouílent des hurlements ; eiìes secouent leurs cheveux épars comme des Bacchantes. Déjà la flamme vole ; elle dévore le vaisteau qui est d/un bois sec & enduit de résine ; des tourbillons de fumée & de flamme s’élevent dans les nues. Télémaque & Mentor apperçoivent ce feu de deflus le rocher , & entendent les cris des Nymphes. Télémaque fut tenté de s’en réjouir : car son cœur istétoit pas encore guéri, & Mentor remarquent que fa passion étoit comme un feu mal éteint, qui fort de temps en temps de dessous la cendre, & qui repousse de vives étincelles. Me voilà donc , dit Télémaque , rengagé dans mes liens. Il ne nous reste plus aucune espérance de quitter cette Iste. Mentor vit- bien que Télémaque alloit retomber dans toutes ses foiblefles, & qusil n’y avoit pas un seul moment à perdre. Il uppercut de loin au milieu des flots un vaisieau arrêté, qui ffosoit approcher de I iv 200 Les Aventures liste , parce que tous les Pilotes connoií- soient que liste de Calypso étui t inaccessible à tous les mortels. AuíTÌ-tôt le sage Mentor poustant Télémaque qui étoit astis sur le bord d J un rocher, le précipite dans la mer , Sc s’y jette avec lui. Télémaque surpris de cette violente chute , but Ponde amere 3 & devint le jouet des flots. Mais revenant à lui, & voyant Mentor qui lui tendoit la main pour lui aider à nager, il ne songea plus qu'à s'éloigner de Piste fatale. Les Nymphes qui avoient cru les tenir captifs, pondèrent des cris pleins de fureur, ne pouvant plus empêcher leur fuite. Calypso inconsolable rentra dans fa grotte qtPells remplit de ses hurlements. L'Amour qui vir changer son triomphe en une honteuse défaite , s’éleva au milieu de Pair en secouant ses ailes, Sc s'enyola dans le bocage dldalie , où fa cruelle mere Pat- tendoit. L'Enfant encore plus cruel ne se consola qu’en riant avec elle de tous les maux qtPil avoit faits. (27) A mesure que Télémaque s J éloi- gnoit de Piste , il sentoit avec plaisir renaître son courage & son amour pour la (27) II y a. des climats con-} Lycomede , & charmes _ de tagìeux à la vertu. Achille ne ] laPrincejJeDéidcimieVavoient devint Héros que quand ìl j ut • amolli. La plupart de nos Crot- forti de Vljle de Scyros, où \ lis^ devenoient voluptueux en Us délices de la Cour du Roi j A/ìe» > de Te’le’ma^ue. LlV. VIÍ. ÏOI vertu, .réprouve, s'écrioit-il, parlant à Mentor, ce que vous me disiez, & que je ne pouvois croire faute d'expérience. Ou ne surmonte le vice qu'en le fuyant. O mon pere ! que les Dieux m’ont aimé en me donnant votre secours ! Je méritois d J en être privé , & d'être abandonné à moi- même. Je ne crains plus ni mer, ni vents, ni tempête ; je ne crains plus que mes passions. L'Amour est lui seul plus à craindre que tous les naufrages. Fin du septieme Livre, 2 02 SOMMAIRE D U LIVRE HUITIEME. D 0 A M frère de Narbal commande le vaisseau Tyrien , o à Télémaque & Mentor sont reçus favorablement. Ce Capitaine reconnaissant Télémaque lui raconte la mort tragique de Pigmalion & d’Asarbé , puis V élévation de Balea^ar , que le Tyran son pere avoit disgracié à la persuasion de cette femme. Pendant un repas qu il donne à Télémaque & à Mentor , Achitoas par la douceur de son chant assemble autour du vaisseau, les Tritons, les Néréides, & les autres Divinités de la mer. Mentor prenant une lyre } en joue beaucoup mieux qu A- chitoas. Asoam raconte ensuite les merveilles de la Bétique : il décrit la douce température de Vair' & les autres beautés de ce pays , dont les peuples menent une vie tranquille dans une grande frmplicité de mœurs, às '■Mvn'ïet T n.d ■ ! ■ *5Í'. LIVRE HUITIEME . iag« 2jëjy Cgj | B vaiíîeau qui étoit arrêté & vers lequel ils s J avançoient, à-Màil étoit un vaisseau Phénicien qui alloit dans PEpire. (i) Ces Phéniciens a voient vuTéléma- que au voyage d'Egypte ; mais ils n’avoient garde de le reconnoître au milieu des flots. (i) Le grand art deVEpo * pic , c’eft d’en lier si étroite* ment Les différentes parties , qtPelles ne fassent qiùun seul corps, L y Auteur ne perd jamais de vue cette grande réglé : on nc voit dans son Poème nul épisode étranger ì: nul événement qui n y ait un rapport essentiel à P action principale . Le troificme Uvre prépare à celui-ci , sans rien duninuer du plaisir de la surprise « Ivj TnV 204 . Les Aventures Quand Mentor fut allez près du vailïèaa pour faire entendre fa voix , il s’écria cPune voix forte en élevant fa tête au dessus de seau : Phéniciens íì fecourables à toutes les nations, ne refusez pas la vie à deux hommes qui Pattendent de votre humanité. Si le respect des Dieux vous touche, recevez- nons dans votre vaiíïèau : nous irons partout où vous irez. Celui qui commando!t, répondit : Nous vous recevrons avec joie. Nous ìPignorons pas ce qtfon doit faire pour des inconnus qui parodient íì malheureux. Auíïì - tôt on les reçoit dans le vaiíleau. A peine y furent-ils entrés, que ne pouvant plus respirer ils demeurèrent immobiles : car ils avoient nagé íong-temps -& avec effort pour résister aux vagues. Peu à peu ils reprirent leurs forces. On leur donna êsautres habits, parce que les leurs étoient appesantis par Peau qui les avoir pénétrés, & qui couloir de toutes parts. Lorsqu'ils furent en état de parler , tous ces phéniciens empreflés autour d’eux , vouloient savoir leurs aventures. Celui qui commandent leur dit : Comment avez-vous pu entrer dans cette Isle , cPoù vous sortez ; Elle est , dit-on , possédée par une Déesse cruelle qu.i ne' souffre jamais qtPon y aborde. Elle est même bordée de rochers affreux, courre lesquels la mer va follement combattre, de Te’le’maque. LIV. VIII. 205 & on 11e pourroit en approcher sans faire naufrage. Mencor répondit : Auílì est: - ce par un naufrage que nous y avons été jetés : nous sommes Grecs ; notre patrie est liste dltha- que voisiné de sEpire ou vous aìlez. Quand même vous ne voudriez pas relâcher en Ithaque , qui est íur votre route, il nous suffiroit que vous nous menaílìez dans l'Epíre ; nous y trouverons des amis qui auront foin de nous faire faire le court trajet qui nous restera , & nous vous devrons à jamais la joie de revoir ce que nous avons de plus cher au monde. Ainst c’étoit Mentor qui portoit la parole r & Télémaque gardant le silence, le laííloit parler ; car les fautes qull a vol t faites dans liste de Calypso j augmentèrent beaucoup fa sagesse. íl fe défioit de lui - même ; il í'entoit le besoin de suivre toujours les sages- conseils de Mentor : & quand il ne pou- voit lui parler pour lui demander ses avis, du moins il confultoit ses yeux , & tâchoit de deviner toutes fes pensées. Le Commandant Phénicien arrêtant les- yeux fur Télémaque, croyoit fe souvenir de savoir vu ; mais c’étoit un souvenir confus qull ne pouvoit démêler. Souffrez , lui dit— i! , que je vous demande ; st vous vous souvenez de nTavoir vu autrefois, comme il me semble que je me souviens de vous 2.0V Les Aventures avoir vu. Votre visage ne nEest point inconnu , ii m'a d’abofd frappé ; mais je ne fais où je vous ai vu. Votre mémoire aidera peut-être la mienne. Télémaque lui répondit avec un étonnement mêlé de joie : Je fuis en vous voyant, comme vous êtes à mon égard. Je vous ai vu , je vous reconnois : mais je ne puis me rappelles si c’est en Egypte ou à Tyr. Alors ce Phénicien , tel qu’un homme qui s’éveille le matin, & qui rappelle peu à peu de loin le songe fugitif qui a disparu à son réveil , s'écfia tout-à-coup : Vous êtes Télémaque , que Narbal prit en amitié lorsque nous revînmes d'Egypte. Je fuis son frere, dont il vous aura sans doute parlé souvent. Je vous laissai entre ses mains après Pexpédition d'Egypte. Il me salut aller ( 2 ) au-delà de toutes les mers dans la fameuse Bétique auprès des colonnes d'Hercule. Ainsi je ne fis que vous voir , & il ne faut pas s'étonner si j'ai eu tant de peine à vous reconnoître déabord. Je vois bien , répondit Télémaque , que vous êtes Adoam. Je ne fis presque alors que vous entrevoir ; mais je vous ai connu par les entretiens de Narbal. O quelle joie ( 2 ) Au-delà de toutes les mers dans la fameuse Bétique. La Bétique ètoit une partie de VJEfpagne qui comprenait les Provinces nommées ' au- jourd’hui P Andalousie & la Grenade ; elle ètoit au-delà de toutes les mers pour les Anciens, qui n'en connoijsoicnt: point d'autres que la Méditerranée 9 6* les parties de L'Océan qui baignent PEurope» de Th’ie’maq_u e. Liv. vin. 207 de pouvoir apprendre par vous des nouvelles d J un homme 'qui me fera toujours si cher ! Est-íl toujours à Tyr ? Ne souftre- t-il point quelque cruel traitement du soupçonneux & barbare Pigmalion ; Adoam répondit en Pinterrompanr : Sachez, Télé- maque , que la fortune vous confie à un homme qui prendra toutes fortes de soins de vous. Je vous ramènerai dans Piste, dstthaque avant que d'ailer en spire; & le frere de Narbal n'aura pas moins d'amitié pour vous que Narbal même. Ayant parlé ainíi, il remarqua que le vent qufil atten- doit commençoit à souder. Il fit lever les ancres, mettre les voiles, 8c fendre la mer à force de rames. Auíïì-tôt il prit à part Télémaque & Mentor pour les entretenir. Je vais , dit-il, regardant Télémaque , satisfaire votre curiosité. ( 3 ) Pigmalion foest plus ; les justes Dieux en ont délivré la terre. Comme il ne se Boit à personne, personne ne pouvoit se fier à lui. Les bons íe contentoient de gémir 8c de fuir ses cruautés, fans pouvoir se résoudre. à lui faire aucun mal. Les méchants ne croyoient pouvoir assurer leurs vies qtsen finiflant ia sienne. Il ìdy avoit point de Tyrien qui ne fut chaque jour en danger d J être Pobjtt (3) Pigmalion réunit dans son caraclere les trois vices qui rendent les Princes odieux 3 la cruauté , Vavarice , la volupté. II êtoit nécejsaire dé montrer dans quels abymes précipitent de. telles pajjîons. ìoS Les Aventures de ses défiances. Ses gardes mêmes étoient plus exposés que les autres. Comme fa vie étoit entre leurs mains, il les craignoit plus que tout le reste des hommes , & fur le moindre soupçon il les sacnfioit à sa sûreté. Ainsi à force de chercher fa sûreté il ne pouvoit plus la trouver. Ceux qui étoient les dépositaires de fa vie étoient dans un péril continuel par fa défiance, & ils ne pouvoient fe tirer d"un état si horrible qu'en prévenant par la mort du Tyran ses cruels soupçons. Lsimpie Astarbé , dont vous avez oui parler si souvent, fut la premiere à résoudre la perte du Roi. Elle aima passionnément un jeune Tyrien soir r riche nommé Joazar. Elle espéra de le mettre fur le trône. Pour réussir dans ce dessein , elle persuada au Roi que famé de les deux fils, nommé Phadaël, impatient de succéder à son pere, avoit conspiré contre lui. Elle trouva des faux témoins pour prouver la conspiration. Le malheureux Roi fit mourir fou fils innocent. Le second nommé Baleazar fut envoyé à Sarnos, fous prétexte d apprendre les mœurs & les sciences de la Grece ; mais en effet parce qu"Astarbé fit entendre au Roi qusil faloit f éloigner , de peur qusil ne prît des liaisons avec les mécontents. A peine fut-il parti, que ceux qui conduifoient le vaiífeau , ayant été de Tiïb’maq.ue, Liv. VIII. 205) corrompus par cette femme cruelle, prirent leurs mesures pour faire naufrage pendant la nuit. Ils fe sauvèrent en nageant jus- cjues à des barques étrangères qui les attend oient , & ils jettérent le jeune Prince au fond de la mer. Cependant les amours d'Astarbé n'étoient ignorés que de Pygmalion , & il sfimagi- noit qu Vile ìPaimeroit jamais que lui seul. Ce Prince si défiant étoit ainsi plein d'une aveugle confiance pour cette méchante femme ; c'étoit Pamour qui Paveugloit jusques à cet excès. En même temps P avarice lui fit chercher des prétextes pour faire mourir Joazar, dont Astarbé étoit si passionnée; il ne songeoit qu'à ravir les richesses de ce jeune homme. Mais pendant que Pygmalion étoit esl proie à la défiance, à Pamour, & à Pava- rice (4) Astarbé fe hâta de lui ôter la vie. Elle crut qusil avoit peut-être découvert quelque chose de ses infâmes amours avec ce jeune homme. D’ailleurs elle savoir que Pavarice seule suffiroit pour porter le Roi à une action cruelle contre Joazar. Elle conclut qu'il n’y avoit pas un moment à perdre pour le prévenir. Elle voyoit les ( 4 ) Les Princes ont tout à craindre de- celles qui déshonorent leurs lits; ils ne fau- roient avoir de plus dangereux ennemis qu'unc maure£e qui les trahit. II n’y a guerc de conspiration dans laquelle n’ait trempé quelque jemme d'intrigue t 2 io Les Aventures, principaux Officiers d u Palais prêts à tremper leurs mains dans le sang du Roi. Elle entendait parler tous les jours de quelque nouvelle conjuration : mais elle craignoic de se confier à quelqu'un, par qui elle seroit trahie. Enfin , il lui parut plus allure d'empoiíonner Pygmalion. U mangeoit le plus souvent tout seul avec elle, & apprêtait lui-même tout ce qu'il devoir manger , ne pouvant se fier qu'à ses propres mains.’ (5) Il se renfermait dans le lieu le plus reculé dé son Palais, pour mieux cacher fa défiance, & pour n'êrre jamais obiervé , quand il préparait ses repas. (6) ll n'oíoit plus chercher aucun des plaifirs de la table. Il ne pouvait se résoudre à manger d'aucune des choses qu'il ne savoir pas apprêter lui-même. Ainsi non seulement toutes les viandes cuites avec des ragoûts par des cuisiniers ; mais encore le vin, le pain, le sel, Phuile , lé lait & tous les autres aliments ordinaires ne pouvaient être de son usage. Il ne mangeait que des fruits qu'il avait cueillis lui- ( 5) Un Prince qui témoigne tant de défiance , déclare qu’il n’aime point son peuple , & qu’il n’en ,e(l point aimé. César répondit à ceux qui lu: confeilloicnt de prendre des Gardes, qu’il ne vouloit point de défenseurs contre le Peuple Romain. On fait que nos Rois les ont retenus plutôt pour Véclat que pour la- sûreté du Tronc. ( 6 ) II n’oíoit plus chercher aucun des plaisirs de la table. Le défiant Cromsvel prenoit toutes les précautions possibles pour éviter le poison qu'il crau gnoit , & telle fut son adresse à cacher cette défiance 9 qs'.* la fit passer pour frugalité. DE T e’l E*M A QU £. LlV. VIII. 211 même dans son jardin , ou des légumes qu'il avoir semées & qu'il faisoic cuire. Au reste , il ne buvoit jamais d'autre eau que de celle qu'il puisoit lui-même dans une fontaine , qui étoit renfermée dans un endroit de son Palais , dont il gardoit toujours la clef. Quoiqu’il parût fi rempli de confiance pour Astarbé, il ne laisioit pas de ie précautionner contre elle. Il la faisoit toujours manger & boire avant lui de tout ce qui devoir servir à son repas, afin qu'il ne pût point être empoisonné sans elle , & qu’elle n’eût aucune espérance de vivre plus longtemps que lui. Mais elle prit du contrepoison qu'une vieille femme encore plus méchante qu'elle, & qui étoit la confidente de ses amours , lui avoir fourni ; après quoi elle ne craignit plus d’empoisonner le Roi. Voici comment elle y parvint. Dans le moment où ils alloient commencer leur repas, cette vieille dont j’ai parlé, fit tout d'un coup du bruit à une porte. Le Roi qui croyoit toujours qu'on alloit le tuer, se trouble , & court à cette porte pour voir íì elle étoit allez bien fermée. La vieille se retire. Le Roi demeure interdit, ne sachant ce qu'il doit croire de ce qu'il a entendu. Il n’ose pourtant ouvrir la porte pour s'éclaircir. Astarbé le rassure, le flatte & le preste de manger. Elle avoir déjà jeté du poison dans la coupe d'or pendant qu'il 212 Les Aventures éroit alié à la porte. Pygmalion, selon fà coutume, la fit boire la premiere, elle but fans crainte , se fiant au contrepoison. Pygmalion but auíïì, & peu de temps après il tomba dans une défaillance. Astarbé qui le connoiíïoit capable dê la tuer fur le moindre soupçon , commença à déchirer ses habits, à arracher ses cheveux, & à poulies des cris lamentables. Elle embras- soit le Roi mourant, elle le tenoit serré entre ses bras ; elle Parrosoit d J un torrent de larmes : car les larmes ne coûtoient rien à cette femme artificieuse. (7) Enfin, quand elle vit que les forces du Roi étoient épuisées , & qudl étoit comme agonisant, dans la crainte qu'il ne revînt, & qufil ne voulût la faire mourir avec lui, elle paííà des ca- relîes & des plus tendres marques d'amitié à la plus horrible fureur ; elle se jetta sur lui, & Pétouffa. Ensuite elle arracha de son doigt l’Anneau royal, lui ôta le Dia-" dême, & fit entrer Joazar à qui elle donna Pu n & Pautre. Elle crut que tous ceux qui avoient été attachés à elle, ne manquc- roient pas de suivre sa passion , & que son amant seroit proclamé Roi. Mais ceux qui (7) Femme artificieuse. Le Sénat de Rome prodiguant les honneurs envers les femmes Romaines , Tibère dit , qu'il ne le faloit pas faire , sachant exaclement , combien il c(l dangereux de les enorgueillir ; la vanité , le luxe j Vambition , Vavarice , Vinsolence , La dissimulation » les artifices & la cruauté , étant cn ce temps-là , les postions ordinaires des Dames Romaines . Tac. de Te’le’maqtje. Liv. VIII. rI ; avoient été les plus emprellës à lui plaire , étoient des esprits bas & mercenaires qui étoient incapables d'une ftncere affection. D’ailleurs ils manquoient de courage , & craignoienr les ennemis qu'Astarbé s'étoit attirés. Enfin , ils craignoienr encore plus la hauteur, la diíïìmulation & la cruauté de cette femme impie. Chacun pour fa propre sûreté desiroit qu’elle pérît. Cependant tout le palais est plein d'un tumulte affreux ; on entend par-tout les cris de ceux qui disent : le Roi est mort. Les uns font effrayés , les autres courent atjx armes. Tous parodient en peine des fuites; (8) mais ravis de cette nouvelle. La renommée la fait voler de bouche en bouche dans toute la grande ville de Tyr, & il ne fe trouve pas un seul homme qui regrette le Roi. Sa mort est la délivrance & la consolation de tout le peuple. Narbal frappé d\m coup íi terrible , déplora en homme de bien le malheur de Pygmalion qui s'étoit trahi lui - même en íi livrant à f impie Astarbé, & qui avoir mieux aimé être un tyran monstrueux que d'être, selon le devoir d'un Roi, le pere de son peuple. Il songea au bien de fEtat, (S) Elles font toujours funestes pour ceux qui ont conspiré contre un bon Prince. Le premier mouvement du peuple ne lasse rien à la sévérité des fuses, Ce ne fut point Laurent de Médiçis qui se vengea de ceux qui avoient attenté à sa personne ; le peuple de Florence les poursuivit sans aucun égard au% dignités les plus sacrées» rrq Les Aventures & se hâta de rallier tous les gens de bien pour s'opposer à Astarbé , fous laquelle ou auroit vu un régné encore plus dur, que celui qu’on voyoir finir. Narbal savoir que Baleazar ne fut point noyé quand on le jetta dans la mer. Ceux qui allurerent Altarbé qu'il éroic more, parièrent ainsi, croyant qu'il i'étoit; mais à la faveur de la nuit il s'étoit sauvé en nageant, & des Marchands de Crète touchés de compassion l'avoient reçu dans leur barque. Il n'avoit pas oíë retourner dans le Royaume de son pere, soupçonnant qu'on avoir voulu le faire périr , & craignant autant la cruelle jalouse de Pyginalion , que les artifices d’Astarbé. ( 9 ) ^ demeura long-temps errant & travesti fur les bords de la mer en Syrie , où les Marchands Cretois l'avoient lailîé. II fut même obligé de garder un troupeau pour gagner fa vie, Enfin , il trouva moyen de faire savoir à Narbal l'état où il étoit. Il crut pouvoir confier son secret & sa vie à un homme d’une vertu íì éprouvée. Narbal maltraité par le pere ne laiíla pas d'aimer le fils, & de veiller pour ses intérêts. Mais il n'en prit foin que pour l’empêcher de manquer (9) BaUa\ar efl ici ìa figure de Charles II, roi d*Angleterre, qui âpres la monde son pere , & après avoir perdu contre Cromwel U bataille de Wolchefìer , sc réfugia en France , non sans avoir ete long-temps errant fur les bords de la mer , où il n y évita d'ctrç reconnu ’ haut, d’où il retombe fans cesse. (e) iithie, fils de Jupiter & d’Elata , ayant voulu forcer -atone , fut tué par Apollon à coups de fléchés, & précipité dans les Enfers, où un Vautour lui ronge le cœur qui renaît fans cesse. (14) II a commencé son régné > Sic. Tout ce qui suit convient ajse ç au Roi Charles Il, qui iniiruit par ses propres malheurs & par ceux de son pere , avoit appris à uses t de modération • DE TE’iE 5 MAÍ}trE. LlV. VIII. LLk Veut tout voir par lui ■ même. Il écoute tous les différents avis qu'on veut lui donner , & décide ensuite fur ce qui lui paroît le meilleur. Il est aimé des peuples. En possédant les cœurs, il poffede plus de trésors que son pere n’en avoir amassé pdr son avarice cruelle ; car il isty a aucune famille qui ne lui donnât tout ce qffelle a de bien , ssil le trouvoit dans une pressante nécessité. Ainsi ce qu'il leur laisse est plus à lui, que s J il le leur ôtoit. Il n’a pas besoin de se précautionner pour la sûreté de sa vie ; car il a toujours autour de lui la plus sûre garde , qui est l’amour des peuples. U n J y a aucun de ses sujets qui ne craigne de le perdre, & qui ne hazardât fa propre vie pour conserver celle d'un si bon Roi. Il vit heureux, & tour son peuple est heureux avec lui. Il craint de charger trop ses peuples ; ses peuples craignent de ne lui offrir pas une assez grande partie de leurs biens. Il les laisse dans l’abou- dance, &c cette abondance ne les rend ni indociles , ni insolents ; car ils font laborieux , adonnés au commerce , fermes à conserver la pureté des anciennes loix. La Phénicie est remontée au plus haut point de fa grandeur & de fa gloire. C’est à son jeune Roi, qu’elle doit tant de prospérités. Narbal gouverne fous lui. O Téléma- que ! ssil vous voyoit maintenant , avec K iij xix Les Aventures quelle joie vous combleroit-il de présents } Quel plaisir feroir-ce pour lui de vous renvoyer magnifiquement dans votre patrie? Ne fuis-je pas heureux de faire ce qusil voudroit poux o r faire ìui-même, & d'aller dans P.íle ddthaque mettre fur ìe trône le fils d'Ulyfie , afin qusil y régné auíïì sagement que Baleazar régné à Tyr. Après qu J Adoam eut ainsi parlé, Télé- maque charmé de Phistoire que ce Phénicien venoit de raconter, &c plus encore des marques d J amitié qusil en recevoit dans son malheur, Pembraíla tendrement. Ensuite Adoam lui demanda par quelle aventure il étoit entré dans Pille de Calypso. Télémaque lui fit à son tour Phistoire de son départ de Tyr ; de son paílage dans Pille de Cypre ; de la maniéré dont il avoit retrouvé Mentor; de leur voyage en Crète ; des jeux publics pour Pélecition d J un Roi après la fuite d'Idomenée; de la colere de Vénus ; de leur naufrage ; du plaisir avec lequel Calypso les avoit reçus ; de la jalousie de cette Déefie contre une de fe§ Nymphes, & de Paction de Mentor qui avoit jeté son ami dans la mer dès qusil vit le vaiílèau Phénicien. Après ces entretiens , Adoam fit servir un magnifique repas ; & pour témoigner une plus grande joie, il raííèmbla tous les plaisirs dont on pouvoit jouir. Pendant le DE TE’tt’MA^UE, LIV. VIII. 11J repas , qui fut servi par de jeunes Phéniciens vêtus de blanc & couronnés de fleurs, on brûla les plus exquis parfums de PO- rient. Tous les bancs des rameurs étoient pleins de joueurs de flûtes. Achitoas les interrompo.'t de temps en temps par les doux accords de fa voix & de fa lyre , dignes d'être entendues à la table des Dieux, & de ravir les oreilles d*Apollon même. Les Tritons , les Néréides , toutes les Divinités qui obéissent à Neptune, les monstres marins mêmes sortoient de leurs grottes humides & profondes pour venir en foule autour du vaisièau, charmés par cette mélodie. Une troupe de jeunes Phéniciens cPune rare beauté, & vêtus de fin. lin plus blanc que la neige, dansèrent long-temps les danses de leur pays , puis celles d J Egypte, & enfin celles de la Grece. De temps en temps des trompettes faisoient retentir Ponde jusqu’aux rivages éloignés. Le silence de la nuit, le calme de la mer, la lumière tremblante de la Lune répandue fur la face des ondes, le sombre azur du Ciel semé de brillantes étoiles, servoient à rendre ce spectacle encore plus beau. Télémaque d’un naturel vif & sensible goûtoit tous ces plaisirs ; ( iy ) mais il rPosoit y livrer son cœur. Depuis qusil (i La plus sage craintec'cfl j n* est rien de st difficile que da celle des plaisirs ; parce produisoit toute forte de biens. Astrée, c’est-à-dire» la Justice régnoit ici-bas, & tous les hommes vivoient en commun dans une parfaite amitié. Ce temps ne convient qu’à celui que nos premiers Parents palferent dans le Paradis terrestre. R E T e'l E J M A Q_TJ E. LlV. VIII. IZJ» tagnes font couvertes de troupeaux qui fournissent des laines fiues recherchées de toutes les-nations connues. Il y a plusieurs mines d’or & d’argent dans ce beau pays. Mais les habitants simples & heureux dans leur simplicité, ne daignent pas ieulement compter Por & Purgent parmi leurs richesses. Ils n’estiment que ce qui sert véritablement aux besoins de Phomme. Quand nous avons commencé à faire notre commerce chez ces peuples, nous avons trouvé Por & Purgent parmi eux employés aux mêmes usages que le fer, par exemple , pour des focs de charrue. Comme ils ne faiioient aucun commerce au dehors , ils iPavoient besoin cPaucune monnoie. Ils sont presque tous bergers ou laboureurs. On voit en ce pays peu d'arti- sans ; car ils ne veulent souffrir que les arts qui servent aux véritables nécessités des hommes ; encore même la plupart des hommes en ce pays étant adonnés à Pagricul- ture , ou à conduire des troupeaux , ne laiflent pas d'exercer les arts nécessaires à leur vie simple &c frugale. Les femmes filent cette belle laine - & en font des étoffes fines, & d'une merveilleuse blancheur ; elles font le pain , apprêtent à manger , & ce travail leur est facile; car on ne vit en ce pays que de fruits ou de lait, & rarement de viande. Elles rzo Les Aventures emploient le cuir de leurs moutons à faird une légere chauííure pour elles , pour leurs maris, & pour leurs enfants. Elles font des tentes, dont les unes font de peaux cirées, & les autres d’écarces d'arbres. Elles font Sc lavent tous les habits de la famille, tiennent les maisons dans un ordre & dans une propreté admirable. Leurs habits font aisés à faire ; car en ce doux climat on ne porte qu'une piece d'étoste tine & légere , qui n'est point taillée, & que chacun met à longs plis autour de son corps pour la modestie, lui donnant la forme qu'il veut. (iáj Les hommes n’ont d/autres arts à exercer , outre la culture des terres , & la conduite des troupeaux , que fart de mettre le bois 8c le fer en œuvre ; encore même ne fe fervent-ils guere du fer, excepté pour les instruments nécestaires au labourage. Tous les arts qui regardent Parchi- tecture leur font inutiles, car ils ne bâ- tistènt jamais de maison. C'est , dilent-ils» Rattacher trop à la terre, que de s’y faire une demeure qui dure beaucoup plus que nous ; il suffit de fe défendre des injures de Lait. Pour tous les autres arts estimés fi$) II ne faut point regarder ces idées comme plus spécieuses que solides ; de grands Législateurs ont fait voir qi?elles étoient praticables. Licurgue fut bannir de fa République non seulement For & Vargent , maïs tous les vices qifils en - traînent . II réduis t tous les exercices des Lacéicmoniens à Vagriculture & a Fart militaire ; aujfi Sparte n’avoit- elle d’autre rempart que les corps de ses Citoyens . de Tf’le'm a qjj e. Liv. VIII. r; I chez les Grecs, chez les Egyptiens, Sc chez tous les autres peuples bien policés, ils les détestent comme des inventions de la vanité & de la moleste. Quand on leur parle des peuples , qui ont l'art de faire des bâtiments superbes, des meubles d’or & chargent, des étoffes ornées de broderies & de pierres précieuses , des parfums exquis , des mets délicieux , des instruments dont hharmonie charme ; ils répondent en ces termes : ces peuples font bien malheureux chavoir employé tant de travail &í dsind.ustrie à se corrompre eux-mêmes. Ce superflu amollit, enyvre , tourmente ceux qui le postédent ; il tente ceux qui en sont privés, de vouloir hacquérir par hinjustice Sc par la violence. Peut-on nommer bien, un superflu qui ne sert qu'à rendre les hommes mauvais; Les hommes de ces pays sont-ils plus sains Sc plus robustes que nous; Vivent-ils plus long-temps ? Sont-ils plus unis entheux ? Menent-ils une vie plus libre , plus tranquille, plus gaie ; Au contraire ils doivent être jaloux les uns des autres, rongés par une lâche & noire envie, toujours agités par hambition , par la crainte , par hava- rice ; incapables de plaisirs purs & simples , puisqusils font esclaves de tant de faustès nécessités, dont ils font dépendre tout leur bonheur. z$z Les Aventures C’est, ainsi continuoit Adoam , que parlent ces hommes sages qui n’ont appris la fageste qu’en étudiant la simple nature. Ils ont horreur de notre politelfe , & il faut avouer que la leur est grande dans leur aimable simplicité. Ils vivent tous ensemble sans partager les terres ; chaque famille est: gouvernée par son chef, qui en est le véritable Roi. Le pere de famille est en droit de punir chacun de ses enfants, ou petits enfants, qui fait une mauvaise action ; mais avant que de le punir , il prend f avis du reste de la famille. Ces punitions n’arrivent presque jamais ; car ^innocence des mœurs , la bonne foi, l’obéistànce , & í’hotreur du vice habitent dans cette heureuse terre. Il semble qu’Astrée , (/) qu’on dit qui est retirée dans le Ciel , est encore ici - bas cachée parmi ces hommes. Il ne faut point de Juges parmi eux ; car leur propre conscience les juge. Tous les biens font communs , les fruits des arbres, les légumes de la terre, le lait des troupeaux, font des richesies si abondantes, que des peuples si sobres & si modérés n’ont pas besoin de les partager. Chaque famille errante dans ce beau pays transporte ses tentes d’un lieu à l’autre , quand elle a consumé les fruits, (í) Astrée étoit fille de Jupiter &. de Thémis. Après.avoir nabité fur la terré durant tout Page d’or, elle s’en retourna au Ciel dès Ique les hommes commencerent à se corrompre* de Te’le’maq.tte. Liv. VIII. r.;; & épuisé les pâcurages de Lendroit où elle s’étoit mise. Ainsi ils n’ont point dstntérêts à soutenir les uns contre les autres, ôc ils s’aiment tous d’un amour fraternel que rien ne trouble. C'est le retranchement des vaines richeíTes & des plaisirs trompeurs, qui leur conserve cette paix, cette union, & cette liberté. Ils sont tous libres , tous égaux. On ne volt parmi eux aucune distinction , que celle qui vient de stexpé- rience des sages vieillards, ou de la sageíîè extraordinaire de quelques jeunes hommes, qui égalent les vieillards consommés en vertu. La fraude, la violence , le parjure, les procès , les guerres ne font jamais entendre leur voix cruelle & empestée dans ce pays chéri des Dieux. Jamais le sang humain n'a rougi cette terre ; à peine y voit-on couler celui des agneaux. Quand on parle à ces peuples des batailles sanglantes , des rapides conquêtes, des renversements d'Etats qu’on volt dans les autres nations, ils ne peuvent aster s’étonner. Quoi, diíent-ils , les hommes ne font-ils pas aster mortels, fans se donner encore les uns aux autres une mort précipitée î La vie est si courte , & il semble qtdelle leur paroistè trop longue. Sont-ils fur la terre pour se déchirer les uns les autres, & pour se rendre mutuellement malheureux? 234 Les Aventures Au reste, ces peuples de la Bétique ne peuvent comprendre qu’on admire tant les Conquérants, qui subjuguent les grands Empires. Quelle folie, difent-ils, de mettre son bonheur à gouverner les autres hommes , dont le gouvernement donne tant de peine, si on veut les gouverner avec raison & suivant la justice i Mais (19) pourquoi prendre plaisir à les gouverner malgré eux ) C J est tout ce qustui homme sage peut faire, que de s'astujettir à gouverner un peuple docile, dont les Dieux font chargé , ou un peuple qui le prie d'être comme son pere & son pasteur. Mais gouverner les peuples contre leur volonté, c’est se rendre très-misérable , pour avoir le faux honneur de les tenir dans f esclavage. Un Conquérant est un homme que les Dieux irrités contre le genre humain , ont donné à la terre dans leur colere pour ravager les Royaumes, pour répandre par-tout beffroi, la misere, le désespoir, & pour faire autant d’esclaves quhl y a d J hommes libres. Un homme, qui cherche la gloire, ne la trouve- t'il pas assez, en conduisant avec sageíïè ce que les Dieux ont mis dans ses mains ? Croit-il ne pouvoir mériter des louanges (19) Pourquoi prendre plaisir à gouverner les peuples maigre eux ? &ç. Ces paroles & tout ce qui fuit, conviennent encore très-bien à Vusurpation de Cromwel, qui, sons le titre de Protecteur , tint fi longtemps Us Anglois dans Vesclavage» de Th’ie’maquh. Li y. VIII. r.r5 qu'en devenant violent, injuste, hautain, usurpateur , &i tyrannique sur tous ses voisins? Il ne faut jamais songer à la guerre que pour défendre sa liberté. Heureux celui, qui n'étant point esclave d'autrui, n'a point la folle ambition de faire d'autrui son esclave ! Ces grands Conquérants qu'on nous dépeint avec tant de gloire , reflèm- blent à ces fleuves débordés, qui paroiflent majestueux , mais qui ravagent toutes les fertiles campagnes, qu'ils devroient feulement arroser. Après qu'Adoam eut fait cette peinture de la Bétique , Télémaque charmé lui fît diverses questions curieuses. Cespeuples,lui dit-il, boivent-ils du vin ? < z o) Ils n'ont garde d'en boire, reprit Adoam , car ils n'on c jamais voulu en faire. Ce n'est pas qu'ils manquent de raisins : aucune terre n'ent porte de plus délicieux : mais ils se contentent de manger le raisin comme les autres fruits , & ils craignent le vin comme le corrupteur des hommes. C'est une espece de poison » dísent-ils, qui met en fureur. Il ne fait pas mourir l'homme , mais il le rend bête. Les hommes peuvent conserver leur santé & leurs forces fans vin. Avec le vin, ils courent risque de ruiner sio) Ceci & tout ce qui , doit s’entendre des An- glois par contrevérité, II e(i vrai qu’ils mangent le raisin comme les autres fruits ; mais Us font bien éloignés de craindre le vin comme U corrupteur des hommes . rz 6 Les Aventxjres leur santé & de perdre les bonnes mœurs. Télémaque disoit ensuite: Je voudrois bien savoir quelles Ioix règlent les mariages dans cette nation. Chaque homme, répondit Adoam, ne peut avoir qu'une femme ; il faut qu'il la garde tant qu'elle vit. L’hon- neur des hommes en ce pays dépend autant de leur fidélité à Légard de leurs femmes, que Lhonneur des femmes dépend chez les autres peuples de leur fidélité pour leurs maris, (i i) Jamais peuple ne fut fi honnête, ni si jaloux de la pureté. Les femmes y font belles & agréables; mais simples, modestes, & laborieuses. Les mariages y font paisibles , féconds, 8c fans taches. Le mari 8c la femme semblent n’être plus qu’une feule personne en deux corps différents. Le mari & la femme partagent ensemble tous les soins domestiques. Le mari réglé toutes les affaires du dehors ; la femme se renferme dans son ménage. Elle soulage son mari ; elle paroît istêtre faite que pour lui plaire. Elle gagne sa confiance, & le charme moins par fa beauté que par fa vertu. Le vrai charme de leur société dure autant que leur vie. La sobriété , la modération , 8c les mœurs pures de ce peuple lui donnent une (21) Jamais peuple ne fut si honnête ni si jaloux de la pureté* Les Anglais font fi peu jaloux , qiî’il n*y a peut - être pas des peuples parmi lesquels hs femmes soient plus libres » Les Angloijes font belles & agréables ; mais elles savent parfaitement Vart de sure valoir leur beauté • de Te’le'maqjue. LIV. VIII. 237 vie longue & exempte de maladie. On y voir des vieillards de cent & de íìx vingts ans qui ont encore de la gaieté, & de la vigueur. Il me reste , ajoutoit Télémaque, à savoir (22) comment ils font pour éviter la guerre avec les autres peuples voisins. (23) La nature, dit Adoam, les a séparés des autres peuples, d J un côté par la mer, & de Pautre par de hautes montagnes vers le Nord. D’ailleurs les peuples voisins les respectent à cause de leur vertu. Souvent les autres nations ne pouvant s'accorder ensemble, les ont pris pour juges de leurs différents ; &c leur ont confié les terres & les villes qusils difputoient entr J eux. (24) Comme cette sage Nation n J a jamais fait aucune violence, personne ne se défie d'elle. Ils rient, quand on leur parle des Rois qui ne peuvent régíer entr'eux les frontières de leurs Etats. Peut-on craindre , disent-ils , que la terre manque aux hommes ? Il y en aura toujours plus qusils n J en pourront cultiver. Tandis qusil restera des terres libres (2.2.) Les Conquérants ne fort guere tentés de faire V essai de leurs forces fur une nation pauvre,mais belliqueuse:ce font ces deux barrières qui défendent les Cantons SuiJJ'es encore plus que leurs montagnes. ( 2.3 ) La nature les a séparés, oie. Ç’ejì-là précisément la Situation de L’Angleterre 3 dont les Rois ont été souvent les Arbitres des autres Princes de VEurope , comme ilparoît par V Histoire . (24) Voici une contrevenu des 'plus fortes contre la violence qui porta les Anglois à faire mourir un de leurs Rois , & contre leur naturel plein de, hauteur '<$• de fierté • zjS Les Aventures & incultes j nous ne voudrions pas même défendre les nôtres contre des voisins qui viendro.ent s J en saisir. On ne trouve dans tous les habitants de la Bétique, ni orgueil, ni hauteur , ni mauvaise foi , ni envie détendre leur domination. Ainsi leurs voisins n J ont jamais rien à craindre ddin tel peuple, & ils ne peuvent espérer de s*en faire 'craindre ; Cest pourquoi ils les laiíïent en repos, (zy) Ce peuple abandonneroit son pays , ou se livreroit à la mort, plutôt que d'accepter la servitude. Ainsi il est autant difficile à subjuguer , qufil est incapable de vouloir subjuguer les autres. C J est ce qui fait une paix profonde entreux & leurs voisins. Adoam finit ce discours , en racontant de quelle maniéré les Phéniciens faiíoient leur commerce dans la Bétique. Ces peuples , disoit-il, furent étonnés , quand ils virent venir au travers des ondes de la mer des hommes étrangers qui venoient de si loin. Il nous laistérent fonder une Ville dans Piste de Gades, (z6) Ils nous reçurent même chez eux avec bonté , & nous firent part de tout ce qu’ils avoient, fans vouloir de nous aucun paiement, (z7) De plus ils s2s ) Ce peuple îfeîdon- neroit, &c. plutôt quû d’ac- cepter la servitude. Les Anglais sacrifient tout à Vamour rfc la liberté: il n’y a qu’une st juste cause qui puisse excuser certaines violences, ( 16) C est Cadix, comme on Va déjà remarqué. ( 27 ) Aucun paiement. Les DE Ti’le’maq.uï. LIV. VIII. 235) nous offrirent de nous donner libéralement tout ce qui leur resteroit de leurs laines , après qfrils en auroient fait leur provision pour leur usage. En effet, ils nous en en- voyerent un nche présent. C'est un plaisir pour eux que de donner aux étrangers leur superflu. Pour leurs mines , ils meurent aucune peine à nous les abandonner ; elles leur croient inutiles. Il leur paroisioit que les hommes frétoient guere sages fr aller chercher par tant de travaux dans les entrailles de la terre ce qui ne peut les rendre heureux , ni satisfaire à aucun vrai besoin. Ne creusez point, nous disoient-ils , si avant dans la terre ; contentez-vous de la labourer, elle vous donnera de véritables biens, qui vous nourriront; vous en tirerez des fruits qui valent mieux que l’or & l’argent, puisque les hommes ne veulent de for & de Purgent, que pour en acheter les aliments qui soutiennent la vie. Nous avons souvent voulu leur apprendre la navigation, & mener les jeunes Seigneurs & la véritable Nc+ b leste en Angleterre , font honnêtes , généreux , obligeants , libéraux , civils envers les étrangers,& jaloux de l.-tglúre de leur patrie. Leur bon naturel, & léìtr bonne éducaFcn fe per - Jich mnent par les voyages , 6* par la conversation de étrangers. Mais au contraire , " peuple est ennemi des étrangers . Ils mangent beaucoup de chair , & fur-tout de chair de bœuf ; ils prennent anjjì beaucoup de tabac -, & les gens de Lettres mêmes y composent souvent, leurs ouvrages la pipe à la main. Pour leurs habits t ils vont , à peu prés , vêtus comme les François. Les femmes y vont fans façon au cabaret. r 40 Les Aventures hommes de leur pays dans la Phénicie. Mais ils n’ont jamais voulu que leurs enfants appriííènt à vivre comme nous. Ils apprendroient, nous disoient-ils , à avoir besoin de routes les choses qui vous font devenues néceílaires. Ils voudroient les avoir; ils abandonneroient la vertu pour les obtenir par de mauvaises industries. Ils deviendroient comme un homme qui a de bonnes jambes, & qui perdant Phabitude de marcher, ^accoutume enfin au besoin d'être toujours porté comme un malade. Pour la navigation , ils Padmirent à cause de Pindustrie de cet art; mais ils croient que c'est un art pernicieux. Si ces gens-ià, disent-ils, ont suffisamment en leur pays ce qui est nécestaire à la vie, que vont-ils chercher dans un autre ì Ce qui suffit au besoin de la nature, ne leur suffit-il pas ? Ils mérite- roient de faire naufrage , puifqu’ils cherchent la mort au milieu des tempêtes, pour astouvir Pavarice des Marchands, & pour flatter les pallions des autres hommes. Télémaque étoit ravi d'entendre ce discours d'Adoam, & fe réjouistoit qu'il y eût encore au monde un peuple, qui suivant la droite nature, fût fi sage & si heureux tout ensemble. O ! combien ces moeurs, disoit-il, font-elles éloignées des mœurs vaines & ambitieuses des peuples qu'on croit les plus sages! Nous sommes tellement gâtés, DE T e s L E’ M A QU E. Liv.VIÏÏ. í 4 ir gâtés , qu’à peine pouvons - nous croire que cettè simplicité si naturelle puiíïè être véritable. Nous regardons les mœurs de ce peuple comme unç belle fable, & il doit regarder les nôtres comme un songe mon» íhrueux. Fin du huitutiii Livres SOMMAIRE D U LIVRE NEUVIEME. NUS toujours irritée contre Télima- que en demande la perte à. Jupiter : mais les Dejlinées ne permettent pas qu'ilpérisse ; la Déesse va concerter avic Neptune Us moyens de Véloigner d'Ithaque , où Adoam le conduifoit : ils emploient une Divinité trompeuse poursurprendre le Pilote Athamas, qui croyant arriver en Ithaque, entre à pleines voiles dans le port des Salentins. Leur Roi Idomenèe reçoit Télémaque dans fa nouvelle Ville , où il préparoit actuellement un sacrifice à Jupiter pour le succès d'une guerre contre les Manduriens. Le-Sacrificateur consultant les entrailles des victimes fait tout espérer à Idomenèe , & lui sait entendre qu U devra son bonheur à ses deux nouveaux hôtes , LIVRE NEUVIEME. ENDANT que Télémaque 8c Adoam s’encretenoient de la forte, oubliant le sommeil, & n'appercevant pas que la nuit écoit déjà au milieu de fa course , une Divinité ennemie & trompeuse leséloi- gnoit dlthaque , que leur Pilote Athamas cherchoit en vain. Neptune, quoique savo-^ râble aux Phéniciens, nepouvoit íupporter plus long-temps que Télémaque eût échappé à la tempête qui Pavoit jeté contre les rochers de llíle de Calypso. Vénusétoit encore plus irritée de voir ce jeune homme qui Lij 244 Les Aventures triomphoit, ayant vaincu l’Amour & tous ses charmes. Dans les transports de fa dou-, leur elle quitta Cythere , Paphos, Idalie , & tous les honneurs qu'on lui rend dans. Pille de Cypre. Elle ne pouvoit plus demeurer dans ces lieux, où Télémaque avoit méprisé son empire. Elle monte vers l'éclatant Olympe, où les Dieux étoient aíl'emblés auprès du trône de Jupiter. De ce lieu ils apperçoivent les astres qui roulent fous leurs pieds. Ils voient le globe de la terre comme un petit amas de boue. Les mers immenses ne leur parodient que comme des gouttes d'eau dont ce monceau de boue est un peu détrempé. Les plus grands Royaumes ne font à leurs yeux qu'u n peu de labié qui couvre la surface de cette boue. Les peuples innombrables & les plus puisantes armées ne font que comme des fourmis qui se disputent les unes aux autres un brin d'herbe fur ce monceau de boue. Les immortels rient des affaires les plus sérieuses qui agitent les foibles humains, & elles leur parodient des jeux d'enfants. Ce que les hommes appellent gloire , grandeur, puissance , profonde politique, ne paroît à ces suprêmes Divinités que rmsere & foibleíîe. ( i ) Ce st dans cette demeure íî élevée ^i) On areprochê à Iíomere d'avoir fait des Dieux de ses Héros , & des hommes de ses Dieux, L'Auteur ria saisi di la Fable que ce qui assortit Vidée de la Divinité , il ne ÌA représente quVenvironnée de (a gloire « r DE Te'LË'MÁQUÈ. LlV. IX. Í4s au dessus de la terre , que Jupiter a pois son trône immobile. Ses yeux percent juff ques dans l’abyme> & éclairent jusque dans les derniers replis des cœurs. Ses regards doux & sereins répandent le calme & la joie dans tout l’Umvers. Au contraire , quand il secoue sa chevelure , il ébranle le ciel 8c la terre. Les D.eux mêmes éblouis des rayons de gloire qui ^environnent, ne s en approchent qu’avec tremblement. Toutes les Divinités célestes étoient dans ce moment auprès de lui. Vénus se présenta avec tous les charmes qui naiílent dans son sein. Sa robe flottante avoit plus d’éclat que toutes les couleurs dont Iris (a) se pare au. milieu des sombres nuages , quand elle vient promettre aux mortels effrayés la fin des tempêtes, &í leur annoncer le retour du beau temps. Sa robe étoit nouée par cette fameuse ceinture sur laquelle paroiflent les Grâces, (b) Les cheveux de la Déesti croient attachés par derrière négligemment avec une tresse d'or. Tous les Dieux furent surpris de fa beauté , comme shls ne feu fisc n t jamais vue , & leurs yeux en furent éblouis, comme ceux des mortels le font, quand Phébus après une longue nuit vient {a) Tris , fille de Thaumas & d’Eíectre, &. soeur des Harpies» Les Anciens la crovoienr messagère de Junon , c’cst-u- cîire , do l’uir. (b) Vénus engendra les trois Charités ou les Grâces , qui lui tenoient ordinairement com* >agnie : ce oui a fourni aux Poètes Ticlce oe cette cehvure wstérieuíe dont il est parlé ici, L iij *46 Les Aventures ìes éclairer par ses rayons. Ils se regardoienï les uns les autres avec étonnement, & leurs yeux revenoient toujours fur Vénus. Mais ils apperçurent que les yeux de cette Déesse étoient baignés de larmes, & qu’une douleur amere étoit peinte fur son visage. Cependant elle s'avançoit vers le trône de Jupiter cfiune démarche douce & légere, comme le vol rapide d/un oiseau qui fend Pespace immense des airs. Il la regarda avec complaisance ; il lui fit un doux souris , ôc se levant il fiembrassa. Ma chere fille, lui dit-il, quelle est votre peine ? Je ne puis voir vos larmes fans en être touché : ne craignez point de m/ouvrir votre cœur , vous eonnoisiez ma tendresse & ma complaisance. Vénus lui répondit d’une voix douce , mais entrecoupée de profonds soupirs : O Pere des Dieux & des hommes ! Vous qui voyez tout, pouvez-vous ignorer ce qui fait ma peine ì (c) Minerve ne sVst pas contentée d'avoir renversé jusqssaux fondements la superbe ville de Troye que je défendons, & de s J être vengée de Paris {d) ( c) Vénus dans l’IIiade est \ oppoíee aux Rois de la Grece <}ui ont Minerve pour protectrice ; l’Auteur a suivi la même fiction, mais dans Tun ôc dans ì’autre Poème la sagesse triomphe de la volupté. C d ) Discorde ayant jeté tì&e pomme d’or au milieu ds îa compagnie assemblée ^aux noces de Pelée ôc de Thétis, ôc cette pomme , selon Fin* scription qu’elle portoit,devant être adjugée à la plus belle * Junon, Pallas, &. Vénus se la disputèrent, ôc privent Paris pour juge de leur différent* ; celui-ci, séduit par les attraits E/E Tl'lï’m A.QJC7 E. LIV. IX. qui avoir préféré ma beauté à la sienne ; elle conduit par toutes les terres & par toutes les mers le fils d’Ulyste , ce cruel destruóteur de Troye. Télémaque est accompagné par Minerve ; c’est ce qui empêche quille ne parodie ici en son rang avec les autres Divinités. Elle a conduit ce jeune téméraire dans liste de Cyprc pour m J ou- trager. Il a méprisé ma puissance ; il n’a pas daigné seulement brûler de hen cens fur mes autels; il a témoigné avoir horreur des Fêtes que hon célébré en mon honneur ; il a fermé son cœur à tous mes plaisirs. Eu vain Neptune pour le punir à ma priere a irrité les vents & les flots contre lui. Télémaque jeté par un naufrage horrible dans liste de Calypso , a triomphé de FAmour même que j'avois envoyé dans cette Iste pour attendrir le cœur de ce jeune Grec. Ni la jeuneste, ni les charmes de Calypso & de ses Nymphes, ni les traits enflammés de h Amour n'ont pu surmonter les artifices de Minerve. Elle ha arraché de cette Iste. Me voilà confondue. Un enfant triomphe de moi. Jupiter, pour consoler Vénus, lui dit: Il est vrai, ma fille , que Minerve défend le cœur de ce jeune GreC contre toutes les fléchés de votre fils, & qsselle lui prépare de Vénus décida en fa faveur, I deux autres Déesses, ce qui lui attira la haine des I L iv '*.48 Les Aventurés une gloire que jamais jeune homme n'a méritée. Je fuis fâché qusil ait méprisé vos autels ; mais je ne puis le soumettre à votre pu fiance. Je consens pour humour de vous, qu'il soit encore errant par mer & par terre, quhl vive loin de sa patrie, exposé à toutes fortes de maux & de dangers : mais les destins ne permettent ni qusil périsse , ni que fa vertu succombe dans les plaisirs dont vous flattez les hommes. Consolez- vous donc , ma fille , soyez contente de tenir dans votre empire tant d'aucres Héros, & tant dstmmortels. En disant ces paroles, il fit à-Vénus un souris plein de grâce & de majesté. Un éclat de lumière semblable aux plus perçants éclairs sortit de ses yeux. En baisant Vénus avec tendreste, il répandit une odeur ssam- hroisie dont l'Olympe fut parfumé. La .Décile ne put sVmpêcher d'être sensible à cette carefle du plus grand des Dieux. Mal* gré ses larmes & fa douleur , on vit la joie se répandre sur son visage. Elle baissa son voile pour cacher la rougeur de ses joues, & E embarras où elle se trouvoit. Toute rassemblée des Dieux applaudit aux paroles de Jupiter, & Vénus fans perdre un moment alla trouver Neptune pour concerter avec lui les moyens de se venger de Téléma- que. Elle raconta à Neptune ce que Jupiter qe Te’ib’maojct e . L iv . IX. 149 lui avoit dit. Je savois déjà, répondit Neptune , l'ordre immuable des destins. Mais íî nous ne pouvons abymer Télémaque dans les flots de la mer , du moins n'oublions rien pour le rendre malheureux, & pour retarder son retour à Ithaque. Je ne puis consentir à faire périr le vadleau Phénicien dans lequel il est embarqué. J'aime les Phéniciens, c'est mon peuple ; nulle autre nation ne cultive comme eux mon empire. C'est par eux que la mer est devenue le lien de la société de tous les peuples de la terre. lis m'honorent par de continuels sacrifices fur mes Autels ; ils font justes , sages 3 &i laborieux dans le commerce ; ils répandent par-tout la commodité & ^abondance. Non, Déesse, je ne puis souffrir qu'un de leurs vaisseaux faste naufrage. Mais je ferai que le Pilote perdra fa route, & qu'd s'éloignera d'Ithaque où il veut aller. Vénus contente de cette promesse rit avec malignité, &í retourna dans son char volant fur les prés fleuris d'Idafie, où les grâces, les jeux, & les ris témoignèrent leur joie de la revoir, dansants autour d’elle fur les fleurs qui parfument ce charmant séjour. ! z ) Neptune envoya auffi-tôt une Divinité trompeuse, semblable aux songes , ( 2 .) UlyfseeJJsuieâansVQdyf- \ sublime:, fans laisserau Lecteur fée toutes l:s fureurs de I^èp- ] la peine de la chercher a tra - ici les mêmes sciions 1 vers le voile des allégories* ornent une morale encore plus. j L v ijo Les Aventures excepté qae les songes ne trompent que pendant le sommeil ; au lieu que cette Divinité enchante les sens de ceux quí veillent. Ce Eseu malfaisant environné d'une foule innombrable de mensonges ailés , qui voltigent autour de lui , vint répandre une liqueur subtile & enchantée sur les yeux du Pilote Athamas, qui coníì- déroit attentivement la clarté de la.Lune, le cours des étoiles, & le rivage d'Ithaque, dont il découvroit déjà assez près de lui les rochers escarpés. Dans ce même moment les yeux du Pilote ne lui montrèrent plus rien de véritable. Un faux ciel & une terre feinte se présentèrent à lui. Les étoiles parurent comme íì elles avoient changé leurs cours & qu'elles fulTènt revenues fur leurs pas. Tout l'Oiympe sembloit se mouvoir par des loix nouvelles, la terre même étoit changée. Une fauste Ithaque se présentoir toujours au Pilote pour l'amufer, tandis qu'il s'éloignoit de la véritable. Plus il s'avançoit vers cette image trompeuse du rivage de i’Isle, plus cette image reculoit. Elle fuyoit toujours devant lui , & il ne savoir que croire de cette fuite. Quelquefois il s'imaginoit entendre déjà le bruit qu'on fait dans un port. Déjà il se préparoit selon l’ordre qu'il en avoir reçu , à aller aborder secrètement dans une petite Iíle qui est auprès de la grande pour dérober DE Te'le’mAQ_UE. LIV. IX, 2.JÏ aux amants de Pénélope, conjurés contre Tclémaque, le retour de celui-ci. Quelquefois il craignoit les écueils, dont cette côte de la mer est bordée , & il lui sembloit entendre Phorrible mugiflement des vagues qui vont fe briser contre les écueils. Puis tout-à- coup il remarquoit, que la terre paroistòit encore éloignée. Les- montagnes iPétoient à ses yeux dans cet éloignement que comme de petits nuages qui obscur- Cistent quelquefois Phorizon pendant que le soleil se couche. Ainsi Athamas étoit étonné, & Pimpreísion de la Divinité trompeuse , qui charmoit ses yeux, lui fa i foi r éprouver un certain saisiílement qui lui avoir été jusqu’alors inconnu. 11 étoit même tenté de croire qustl ne veilloit pas, &qu'ii étoit dans Pillusion d J un songe. Cependant Neptune commanda au vent d J Orient de souffler, pour jeter le navire sur les côtes de PHespérie. ( 3 ) Le vent obéit avec tant de violence , que le navire arriva bientôt sur le rivage que Neptune avoit marqué. Déjà Paurore annonçoit le jour. Déjà les étoiles qui craignent les rayons du soleil , & qui en sont jalouses , alloient cacher dans POcéan leurs sombres feux , quand le Pilote s'écria : Enfin je n'en puis plus douter, nous touchons presque à Piste (3) L y Hefpérie ejîici VItalie , í parce qu 9 elle étoit au couchant aiT\si. appelUe par les Grecs, j par -rapport à eux. L vj zyz Les Aventures dlthaque : Télémaque, réjouissez - vous , dans une heuve vous pourrez revoir Pénélope , & peut-être trouver Uiyíle remonté fur son trône. A ce cn , Télémaque qui étoit immobile dans les bras du sommeil, s'éveille, se leve, monte au gouvernail, embraíle le Pilote, & de ses yeux à peine encore ouverts , regarde fixement la côte voisine. Il gémit, ne reconnoiísant pas les rivages de fa patrie. Hélas ! où sommes-nous, dit-il ? Ce riest point là ma chere Ithaque. Vous vous êtes trompé, Acharnas ; vous connoif- fez mal cette côte si éloignée de notre pays. Non , non, répondit Acharnas , je ne puis me tromper en considérant les bords de cette Isle. Combien de fois fuis-je entré dans votre port ? Ten connois juíqu'aux moindres rochers; le rivage de Tyr n’est guere mieux dans ma mémoire. Recon- noiílez cette montagne qui avance ; voyez ce rocher qui s 3 éleve comme une tour; iPentendez-vous pas la vague qui se rompt contre ces autres rochers, lorsqudls semblent menacer la, mer par kur chute ? Mais ne remarquez-vous pas ce temple de Minerve qui fend la nue? Voilà la fortereílë & la maison d’Ulyflè votre pere. Vous vous trompez, ô Acharnas, répondit Télémaque ; je vois au contraire une côte alïèz relevée , mais unie ; j'apperçois DE TE î Í.E”lfAQtrE» LlV. IX. 2 j-J tine Ville qui n'est point Ithaque. O Dieux ì Est-ce ainsi que vous vous jouez des hommes ? Pendant qu'il difoit ces paroles, tout- à-coup les yeux d'Acharnas furent changés. Le charme fe rompit : il vit le rivage tel qu'il étoit véritablement, & reconnut son erreur. Je l'avoue, ô Téiémaque ! s'écria- t-il : quelque Divinité ennemie avoir enchanté mes yeux. Je croyois voir Ithaque, &c son image toute entiere se préíentoit à moi ; mais dans ce moment elle disparaît comme un songe. Je vois une autre Ville, c'est fans doute Salente (4) qu'Idomenée fugitif de Crète vient de fonder dans l'Hes- péne. J’apperçois des murs qui s'élevent, & qui ne font pas encore achevés : je vois un port qui n'est pas entièrement fortifié. Pendant qu'Athamas remarquoit les divers ouvrages nouvellement faits dans cette Ville naistante, & que Téiémaque déplorait son malheur , le vent que Neptune faisoit souffler, les fit entrer à pleines voiles dans une rade où ils se trouvèrent à l'abri, & tout auprès du port. Mentor qui n'ignoroit ni la vengeance de Neptune, ni le cruel artifice de Vénus, u'avoit fait que sourire de l'erreur d'Atha- (4) Salente , Capitale du la P ouille , au Royaume ât pays des Solentins -, aujour- Naples , . d y huila Terre d’Otrante, - z j" 4 Les Aventures mas. Quand, ils furent dans cette rade, Mentor dit à Télémaque : Jupiter vous éprouve ; mais il ne veut pas votre perte, Au contraire, il ne vous éprouve que pour vous ouvrir le chemin de la gloire, (j) Souvenez-vous des travaux d'Hercule , ayez toujours devant vos yeux ceux de votre pere. Quiconque ne fait pas souffrir, n'a point un grand cœur. Il faut par votre patience & votre courage, lasser la cruelle fortune qui se plaît à vous persécuter. Je •crains moins pour vous les plus affreuses disgrâces de Neptune, que je ne craignois les caresses flatteuses de la Déesse qui vous retenoit dans son Isle. Que tardons-nous î Entrons dans ce port; voici un peuple ami; àfl chez les Grecs que nous arrivons. Idomenée maltraité par la fortune aura pitié des malheureux. Auiîì-tôt ils entrèrent dans le port de Salente ; où le vaisseau Phénicien fut reçu sans peine, parce que les Phéniciens font en paix & en commerce avec tous les peuples de f Univers. Télémaque regardent avec admiration cette ville naissante. Semblable à une jeune plante, qui ayant été nourrie par la douce rosée de la nuit , sent dès le marin les rayons du soleil qui viennent Pembellir; ( Ç ) Les Héros fabuleux f ynt relevés par le lustre de Ladversité bien soutenue. C 9 est Vétat le plus avantageux à la gloire d'un grand Homme ; on ne voit point briller en lui Uéclat de la "fortune, mais fa feule vertu • CE Te’le’m AQ_tT E. Liv. IX. ry/ elle croît ; elle ouvre ses tendres boutons ; elle étend ses feuilles vertes ; elle épanouit ses fleurs odoriférantes avec mille couleurs nouvelles : à chaque moment qu'on la volt, on y trouve un nouvel éclat. Ainsi florisi- soit la nouvelle ville d'Idomenée sur le rivage de la mer. Chaque jour , chaque heure, elle croiísoit avec magnificence, & elle montroit de loin aux étrangers quï étoient fur la mer , de nouveaux ornements d J Architecture qui s’élevoient jusqidau Ciel. Toute la côte retentiísoit des cris des ouvriers, & des coups de marteaux. Les pierres étoient suspendues en Pair par des grues avec des cordes. Tous les chefs animoient le peuple au travail dès que Paurore parois- soit; & le Roi Idoinenée donnant par-tout ses ordres lui-même , faisoit avancer les ouvrages avec une incroyable diligence. A peine le vaisseau Phénicien fut arrivé au port, que les Cretois donnèrent à Télé- maque & à Mentor toutes les marques dine amitié sincere. ( 6 ) On se hâta divertir Idomenée de Parrivée du fils d J Ulyflè, Le fils cPsllyflè, s^écria-t-il ; dTJlyfíè ce cher ami , ce sage Héros par qui nous avons enfin renversé la ville de Troye ì Qtson ( 6 ) II en efi de VEpopée comme delaTragèdie , Vaction tn est plus simple & plus vive un. Roit nomméGoe^ae, qui mourut âgé de cent quinte ans % 6 - qui n'ejl connu dnns P Histoire que par le nombre de fcs années , i 6 o Les Aventures jeunesse, qui sans ces précautions est toujours prête à s'envoler fur les ailes du temps. Idomenée charmé du discours de Mentor, l'eût écouté long-temps, si l'on ne fùt venu l'avertir pour un sacrifice qu'il devoir faire à Jupiter. Télémaque & Mentor le suivirent environnés d’une grande foule de peuple j qui considérois avec empressement & curiosité ces deux étrangers. Les Salentins se disoient les uns aux autres : ces deux hommes font bien différents. Le jeune a je ne fais quoi de vif & d'aimable ; toutes les grâces de la beauté & de la jeunesse font répandues fur son visage & sur son corps. Mais cette beauté n’a rien de mou ni d’effé- miné. Avec cette fleur si tendre de la jeunesse, ilparoît vigoureux, robuste, endurci au travail. Cet autre , quoique bien plus âgé, n'a encore rien perdu de fa force. Sa mine paroît d'abord moins haute , & son visage moins gracieux ; mais quand on le regarde de près , on trouve dans fa simplicité des marques de sagesse & de vertu avec une noblesse qui étonne. Quand leS Dieux font descendus fur la terre pour se communiquer aux mortels, fans doute qu’ils ont pris de telles figures d'étrangers & de voyageurs. Cependant on arrive dans le Temple de Jupiter qu'Idomenée, issu du sang de ce Dieu, avoir orné avec beaucoup de magni- de Te’ee’maqjcje. Liy. IX. r,6i ficence, II étoit environné d’un double rang de colonnes de marbre jaspé. Les chapitaux étoient d 5 argent. Le Temple étoit tout incrusté de marbre avec des bas-reliefs qui représentoient Jupiter changé en Taureau; le raviflement d’Europe, (e) &c son passage en Crète au travers des flots. Ils fembloient respectes Jupiter, quoiqu’il fùt sous une forme étrangère. On voyoit ensuite la naissance & la jeunesse de Minos ; enfin ce sage Roi donnant dans un âge plus avancé des loix à toute son Ifle, pour la rendre à jamais florissante. Télémaque y remarqua auíïì les principales aventures du íiege de Troye, où Idomenée avoir acquis la gloire d’un grand Capitaine. Parmi ces représentations de combats, il chercha son pere. (io) Il le reconnut prenant les chevaux de Rhésus , que Diomede (_/") vehoit de tuer ; ensuite disputant avec Ajax les armes d"Achille devant tous les Chefs de Parmée Grecque assemblés ; enfin sortant du cheval fatal pour verser le sang de tant de Troyens. Télémaque le reconnut d’abord A ces {c) Europe étoit fille d’Age- çor R.oi des Phéniciens, & saur ce Cadmus. Elle fut enlevée nar Jupiter fous la forme d’un Tauieau. C’est elle qui a donné son nom à la première des quatre parties cl u monde. , ( 10 ) G } efi ain fi que dans l Odyssée ÛlyJJe trouve les Phéacicns occupés de fa gloire. &née yoit à la Cour tfc Didoq les représentations de la guerre de Troye . Notre Auteur est enrichi des dépouilles de la Grece 6* de Rome. ( f) Diomede , Roi de Thrace , nourrissoit feç chevaux de la chair des étrangers qui vencient dans ses Etats; Hercule Payant vaincu, Pex- pofa à ces mêmes chevaux qui ie déyçréreHt, x 6 i Les Aventures fameuses actions, dont il avoit souvent Oui parler , & que Mentor même lui avoit racontées. Les larmes coulèrent de ses yeux : il changea de couleur : son visage parut troublé. Idomenée happeront , quoique Télémaque se détournât pour cacher son trouble. N'ayez point de honte , lui dit Idomenée , de nous laisser voir combien vous êtes touché de la gloire & des malheurs de votre pere. Cependant le peuple s’astembloit en foule fous ces vastes portiques formés par le double rang de colonnes qui environnoient le Temple. Il y avoit deux troupes de jeunes garçons & de jeunes filles, qui chantoient des vers à la louange du Dieu qui tient dans ses mains la foudre. Ces enfants choisis de la figure la plus agréable, avoient de longs cheveux flottants fur leurs épaules. Leurs têtes étoient couronnées de roses ôc parfumées. 11s étoient tous vêtus de blanc. Idomenée saison à Jupiter un sacrifice de cent taureaux pour se le rendre favorable dans une guerre qusil avoit entreprise contre ses voisins. Le sang des victimes fumoit de tous côtés ; on le voyoit ruiflèler dans les profondes coupes d/or & d'argent. Le vieillard Théopbane, ami des Dieux, & Prêtre du Temple , ténoit pendant le sacrifice sa tête couverte d 5 un bout de sa robe de pourpre. Ensuite il consulta les de Te’ie’maq.ue, L IV. IX.. 263 entrailles des victimes, qui palpitoient encore. Puis s’étant mis fur le trépied sacré-, O Dieux ! s'écria-t-il, quels font donc ces deux étrangers que le Ciel envoie en ces lieux ? Sans eux la guerre entreprise nous seroit funeste, & Salente tomberoit en ruine avant que d’achever d’être élevée fur fes fondements. Je vois un jeune Héros que la Sageíìe mene par la main. Il Hest pas permis à une bouche mortelle d/en dire davantage. En disant ces paroles, son regard étoit farouche, & fes yeux étincelants; il semblait voir d'autres objets que ceux qui pa- roiíloient devant lui : son vil âge étoit enflammé : il étoit troublé & hors de lui- même : fes cheveux étoient héristes, fa bouche écumante, fes bras levés & immobiles. Sa voix émue étoit plus forte qu'au- cune voix humaine. Il étoit hors d/haleine 5 & ne pouvoir tenir renfermé au dedans de lui l’efprit divin qui Pagitoit. O heureux Idomenée ! s’écria-t-il encore! quevois-je! Quels malheurs évités! Qiielle douce paix au dedans ! mais au dehors quels combats ! Quelles victoires ! O Télémaque ! tes travaux surpassent ceux de ton pere. Le fier ennemi gémit dans la poussière fous ton glaive: les portes d/airain, les inaccessibles remparts tombent à tes pieds. O grande 2.64 Les Aventures Déeílè ! que son pcre.... (n) O jeune homme ! ru .reverras enfin.... A ces mors la parole meurt dans fa bouche , & il demeure comme malgré lui dans un silence plein d'étonnement. Tout le peuple est glacé de crainte. Ido- menée tremblant n'ose lui demander qu’ií acheve. Télémaque même surpris comprend à peine ce qufil vient d^entendre ; à peine peut-il croire qu'il ait entendu ces hautes prédictions. Mentor est le seul que l'esprit divin n'a point étonné. Vous entendez, dit- îl à Idomenée , le deflein des Dieux. Contre quelque Nation que vous ayiez à combattre, la victoire fera dans vos mains , & vous devrez au jeune fils de votre ami le bonheur de vos armes. N'en soyez point jaloux , profitez seulement de ce que les Dieux vous donnent-par lui. Idomenée n'étant pas encore revenu de íbn étonnement , cherchoit en vain des paroles ; fa langue demeuroit immobile. Télémaque plus prompt dit à Mentor : Tant de gloire. promise ne me touche point ; mais que peuvent donc signifier ces dernieres paroles : Tu reverras ?... Est-ce mon ( 11 ) Uìmpatience du Lecteur auro'it trop à souffrir , s'il n’apprenoit le dénouement de Vacììon q u’à la fin du Poème. AuJ]ì Jupiter annoncc-t-il à la £ïn du djxienie Livre de fIliade . quelle fera la fin de la guerre i mais afin que la surprise sept toujours soutenue , il ne découvre point par quel ressort elle sera terminée . 11 en est de mçmç dant ce Poème . be Te’le’maqtte. Liv. IX. l6f pere, ou seulement Ithaque ? Héias ! que n’a-t-il achevé ì il m’a lai ilé plus en doute que je Aérois. O Ulysse ! ô mon pere ! seroit- ce vous-même que je dois revoir ? Seroit-il vrai ? Mais je me flatte ; cruel Oracle , tu prends plaisir à te jouer d’un malheureux ; encore une parole , & j’étois au comble du bonheur, Mentor lui dit : Respectez ce que les Dieux découvrent, & n’entreprenez pas de découvrir ce qu’ils veulent cacher. Une curiosité téméraire mérite d’être confondue. C’est par une sagesse pleine de bonté que les Dieux cachent aux foibles hommes leurs destinées dans une nuit impénétrable. Il est .utile de prévoir ce qui dépend de nous pour le bien faire ; mais il n’est pas moins utile d’ignorer ce qui ne dépend pas de nos foins , & ce que les Dieux veulent faire de nous. Télémaque touché de ces paroles se retint avec beaucoup de peine. Idomenée qui étoir revenu de son étonnement, commença de son côté à louer le grand Jupiter, qui lui avoir envoyé le jeune Télémaque & le sage Mentor pour le rendre victorieux de ses ennemis. Après qu’on eut fait un magnifique repas qui suivit le sacrifice, d parla ainsi aux deux étrangers : J’avoue que je ne connoiíî'ois point en- Torrn /, M 2.66 Les Aventures core assez l'art de régner, quand je revins en Crète après le íìege de Troye. Vous. savez , chers amis, (12) les malheurs qui m J ont privé de régner dans cette grande Isle ; puisque vous m’aflurez que vous y avez été depuis que j’en fuis parti. Encore trop heureux sl les coups les plus cruels de la fortune ont servi à m’instruire & à ms. rendre plus modéré. Je traversai les mers » comme un fugitif, que la vengeance des Dieux & des hommes poursuit. Toute ma grandeur paslee ne fer voir qVà me rendre ma chute plus honteuse Sc plus iit-. supportable. Je vins réfugier mes Dieux Pénates (/) fur cette côte déserte où je ne trouvai que des terres incultes couvertes de r®nces & d'épines, des forêts auílì anciennes que la terre, des rochers presque inaccessibles où se retiroient les bêtes farouches. Je fus réduit à me réjouir de pofléder avec un petit nombre de soldats & de compagnons , qui avoient bien voulu me suivre dans mes malheurs, cette terre sauvage » ( i ì) Les malheurs gui ont privé Jacques IL du Trône ^Angleterre í ont encore trop récents & trop connus pour avoir besoin d''être détaillés. Si jamais Roi fut un exemple terrible pour les autres Rois, c*est [ans doute celui-ci » qui , par t 9 abus qu 9 il fit de son autorité, mérita d’cn être dépouillé pour aller chercher un asyle dans des terres ètran« gérés ; (f) Les Dieux Pénates» aussi nommés Dieux Lares & Domestiques, ríétoient que de petits marmousets attachés ea rìivers lieux de la maison : les Païens les honoroient comme leurs protecteurs , & leur offroieut du vin Ôí de Pencens. en sucuíïce* de Te'lb’maq.ue. L IV. IX. l 6 j & d/en faire ma patrie, ne pouvant plus espérer de revoir jamais cette lile fortunée» ou les Dieux m’avoient fait naître pour y régner. Hélas ! disois-je en moi-même, quel changement! (i z) Quel exemple terrible ne fuis-je point pour les Rois! Il faudroit me montrer à tous ceux qui règnent dans le monde, pour les instruire par mon exemple. Ils ssimaginent n'avoir rien à craindre à cause de leur élévation au dessus du reste des hommes. Hé , c*est leur élévation même qui fait qusils ont tout à craindre. Pétois craint de mes ennemis , & aimé de mes sujets. Je commandois à une nation puissante & belliqueuse. La renommée avoir porté mon nom dans les pays les plus éloignés. Je régnois dans une Me fertile & délicieuse." Cent Villes me donnoient chaque année. un tribut de leurs richesses. Ces peuples me reconnoissoient pour être du sang de Jupiter né dans leur pays. Ils m'aimraient comme le petit-fils du sage Minos, dont les loix les rendent si puissants & si heureux. Que manquoit-il à mon bonheur, sinon d'en savoir jouir avec modération ì Mais (14) (13) II t?est pas nécessaire de recourir au temps fabuleux , pour trouver des exemples aussi frappants. Deux fois le trône de Denis le jeune fit renversé , & la Grece entiere vit ce Tyran vieillir à Corinthe dans ces voluptés infâmes qui avoient'ètê la causé de sa chute. (14) L’orgueil& lafiatteriû engagèrent Jacques IL à rtrr* verser les loix d’Angleterre* pour y établir le pouvoir arbitraire que Louis XIV . excr* M ij 2.68 Les Aventures mon orgueil, & la flatterie que j J ai écoutée, ont renversé mon Trône. Ai n fl tomberont tous les Rois qui se livreront à leurs désirs, &i aux conseils des esprits flatteurs. Pendant le jour je tâchois de montrer un visage gai, & plein d'espérance pour soutenir le courage de ceux qui m’avoient suivi. Faisons, leur disois-je, une nouvelle Ville, qui nous console de tout ce que nous avons perdu. Nous sommes environnés de peuples qui nous ont donné un bel exemple pour cette entreprise. Nous voyons Tarente qui s'éleve aflez près de nous. C'est Phalante ( t y) avec ses Lacédémoniens , qui a fondé ce nouveau Royaume. Philoctete (i 6) donne le nom de Pétille à une grande Ville qufll bâtit fur la même côte. Métaponte est encore une semblable Colonie» Ferons-nous moins que tous ces étrangers errants comme nous ì La fortune ne nous est pas plus rigoureuse. Pendant que je tâchois d’adoucìr par ce-s paroles les peints de mes compagnons, je ço'it en France impunément. II trouva des oppositions à ce des- 'sein , & les esi'orts qu’il fit pour les détruire , le renversèrent lui-mème du Trône qu'il iaisia vuidc par fa fuite, ( i 5 ) Phalante ; depuis la dix-neuviemc Olympiade , il mena LesPanhéniens de Sparte en Italie , & ils s'y rendirent maîtres de Tarente. (16) Fhiloclete , fils de Pctan , le fidele compagnon d'Hercule : qui , en mourant » Voblipea de lui promettre par. ferment de ne découvrir jamais à personne le lieu de fa sépulture , 6' lui fit présent des armes teintes dusang de {'hydre* de TVle’maqjte. LIV. IX. 269 eachois au fond de mon cœur une douleur mortelle. C’étoit une coniolation pour moi que la lumière du jour me quittât, & que la nuit vînt mfenvelopper de ses ombres pour déplorer en liberté ma misérable destinée. Deux torrents de larmes ameres cou- loient de mes yeux, & le doux sommeil m’étoit inconnu. Le lendemain je recom- mencois mes travaux avec une nouvelle ardeur. Voilà, Mentor, ce qui fait que vous m’avez trouvé íï vieilli. Après quldomenée eut achevé de raconter ses peines, il demanda à Télémaque & à Mentor leurs secours dans la guerre où il se trouvoit engagé. Je vous renverrai, leur disoit-il, à Ithaque dès que la guerre sera finie. Cependant je ferai partir des vaisseaux vers toutes les côtes les plus éloignées pour apprendre des nouvelles d’Ulysse. En quelque endroit des terres connues que la tempête ou la colere de quelque Divinité fait jeté , je saurai bien sen retirer. Plaise aux Dieux qufil soit encore vivant ! Pour vous, je vous renverrai avec les meilleurs vaisseaux qui ont jamais été construits dans Piste de Crète, ils font faits du bois coupé fur le véritable Mont Ida, (g) où Jupiter naquit. Ce bois C g) Ida. Montagne de 1 Mont îfurent brûlées par le t-andie : les forêts de ce [ feu du Ciel, soixante 8í treize AI iij ■?. 7° Les Aventures sacré ne sauroit périr dans les flots : îes vents & les rochers le craignent & le respectent. Neptune même dans son plus grand courroux n'oseroit soulever les vagues con-tre lui. Aílurez-vous donc que vous retournerez heureusement à Ithaque sans peine, & qtdaucune Divinité ennemie ne pourra plus vous faire errer fur tant de mers. Le trajet est court & facile. Renvoyez le vaifleau Phénicien qui vous a portés jufquflci, & ne songez qu J à acquérir la gloire «Rétablir le nouveau Royaume dldomenée pour réparer tous ses malheurs. C'est à ce prix, ô fils d’Ulyfle, que vous ferez jugé digne de votre pere. Quand même les destinées rigoureuses Pauroient déjà fait descendre dans le sombre Royaume de Pluton , toute la Grece charmée croira le revoir en vous. A ces mots , Télémaque interrompit Idomenée: Renvoyons, dit-il ,- le vaifleau Phénicien. Que,tardons-nous à prendre les armes pour attaquer vos ennemis ? 11s font devenus les nôtres. Si nous avons été victorieux en combattant dans la Sicile pour Aceste (h) Troyen & ennemi de la .ans après le déluge de Deu- calion , & l’uíage de fondre ■le fer premièrement découvert en cette occasion par .les Dactyles , habitants de •fcette montagne. [h) Aceste, Roi de Sicile: c’est le même qui reçut Enee & Anchise dans ses terres, après rembraseroent de Troye. DE T ï’lì’MA Q_tT E • LlV. IX. I7 I Grece , ne serons-nous pas encore plus -ardents &.plus favorisés des Dieux, quand nous combattrons pour un des Héros Grecs, qui ont renversé ldnjuste ville de Priam? L'Oracle que nous venons d'en- ïendre ne nous permet pas d 5 en douter. Fin du Neuvième livre . SOMMAIRE D U UVRE DIXIEME Jldomene'e informe Mentor du sujet de la guerre contre les Manduriens. 11 lui raconte que ces peuples lui avoient cède d’abord la cote de P Hefpérie où il a fondé fa Ville ; qiiils s’étoient retirés fur les montagnes vois nés , où quelques-uns des leurs ayant été maltraités par une troupe de Jes gens, cette nation lui avoit député deux Vieillards, avec lesquels il avoit réglé des .Articles de paix ; qu après une infraction de ce Traité, faite par ceux des sens qui L'ignoroìent, ces peuples fe prèparoient a lui faire la guerre. Pendant ce récit dTdomenèe , les Manduriens qui s’ètoient hâtés de prendre les armes , fe présentent aux portes de Salente. Nestor , Philoclete , <$* Phalante , quldomenèe croyoit neutres , font contre lui dans dArmée des Manduriens. Mentor fort de Salente, & va seul proposer aux ennemis des conditions de paix. j ^> 1 . S f. K;jv' établir pour principe qu’ìl est permis de prendre Us armes pour mesurer fes forces contre un ennemi puissant , & pour voir à qui demeurera Uhonneus de la victoire. (3) De ces trois circonstances la premiere fut toujours négligée de Louis XlVy q ut se mit moins en peine de U justice dans Us guerres qu d entreprit que du defir de satisfaire son ambition & d’éUvtt sa gloire* de Te'ie’maqjíe. Ltv. X. ljf Idomenée lui répondit : Quand nous arrivâmes fur cette cote, nous y trouvâmes «n peuple sauvage , qui étroit dans les forêts, vivant de fa citasse & des fruits que les arbres portent d J eux-mêmes. Ces peuples qu'on nomme les Manduriens (4) furent épouvantés , voyant nos vaisseaux & nos armes. Ils se retirèrent dans les montagnes: ■mais comme nos soldats furent curieux de voir le pays, & voulurent poursuivre des cerfs, ils rencontrèrent ces sauvages fugitifs. -Alors les Chefs de ces Sauvages leur dirent: Nous avons abandonné les doux rivages de la mer pour vous les céder : il ne nous reste que des montagnes presque inaccessibles ; du moins est-ií juste que vous nous ;y laissiez en paix & en liberté. Nous vous trouvons errants, dispersés, & plus foibles que nous ; il ne tiendroit qtfà nous de vous égorger, & (forer même à vos compagnons la connoiflànce de votre malheur. Mais nous ne voulons point tremper nos mains dans le sang de ceux qui font hommes aussi bien que nous. Allez, fouvenez-vous que vous devez la vie à nos sentiments d’humanité, N’oubliez jamais que c’est d’un peuple que vous nommez grossier & sauvage , que vous recevez cette leçon de modération & de générosité, (y ) (4) Les Manduriens ètoient des peuples de la P ouille au Royaume de Naples , ainfi ■nommés du lac Andoçio ^ dont parle Pline , & dont les eaux salées ne diminuent & n'augmentent jamais. ( 5 J ÇUJl afjé\ Vordinairê M vj zy6 Les Aventures Ceux d'entre les nôtres qui surent ainsi renvoyés par ces barbares , revinrent dans le camp, & racontèrent ce qui leur étoit arrivé. Nos soldats en furent émus , ils eurent honte de voir que des Cretois duflent la vie à cette troupe d'hommes fugitifs, qui leur paroifloient resiembler plutôt à des ours qu'à des hommes. Ils s’en allèrent à la chaíìe en plus grand nombre que les premiers , & avec toutes fortes d'armes. Bientôt ils rencontrèrent les Sauvages, & les attaquèrent. Le combat fut cruel. Les traits voioient de part & d'autre comme la grêle tombe dans une campagne pendant un orage. Les Sauvages furent contraints de se retirer dans leurs montagnes escarpées, où les nôtres n'osérent s’engager. Peu de temps après ces peuples envoye- rent vers moi deux de leurs plus sages vieillards, qui venoient me demander la paix. ils mdapportèrent des présents; Cétoit des peaux de bêtes farouches qusils avoient tuées, & des fruits du pays. Après m'avoir donné leurs présents , ils parlèrent ainsi : (6) O Roi , nous tenons , comme tu des François d'appeller grossiers & sauvages tous ceux qui ne font pas de leur nation ; cependant ils ont souvent reçu de leurs voisins de jemblables leçons de modération & de générosité » & ils n y ont pas laljj'é de leur faire la guerre par le seul désir de subjuguer \ des peuples qui ne leur avoient jamais jait de mal. (6) Cette harangue contient une vive peinture de V ambition de Louis XIV , qui. paf 1 le motif d* une fàujje gloire , n a que trop souvent entrepris des guerres injustes qui lui ont attiré les plus fâcheux revers,. DE T e'l e’m a qjj e. Liv. X. 277 vois, dans une main Pépée, 8c dans Pautre une branche d'olivier. ( En ester, ils tenoient Pun & Pautre dans leurs mains. ) Voilà la paix j ou la guerre ; choisis. Nous aimerions mieux la paix. CPest pour Pamour d'elle que nous ìfavons point eu de honte de te céder le doux rivage de la mer, où le soleil rend la terre fertile , & produit tant de fruits délicieux. La paix est plus douce que tous ces fruits : Lest pour elle que nous nous sommes retirés dans ces hautes montagnes toujours couvertes de glace & de neige, où l'on ne volt jamais, ni les fleurs du Printemps , ni les riches fruits de P Automne. Nous avons horreur de cette brutalité, qui fous de beaux noms d'ambition & de gloire va follement ravager les Provinces, & répand le sang des hommes qui font tous frétés. Si cette fausse gloire te touche , nous tPavons garde de te Penvier ; nous te plaignons , & nous prions les Dieux de nous préserver cPune fureur semblable. Si les sciences que les Grecs apprennent avec tant de foin, & si la politesse dont ils fe piquent ne leur inspire que cette détestable injustice, nous nous croyons trop heureux de iPavoir point ces avantages. Nous ferons gloire d J être de cette fureur qui le portoit à ravager Us terres de ses voisins , ivi les sciences dont d je difoit le protecteur , ni la politesse dont on se piquoit sous son Régné . n'ant vu le vréserver 2.78 Les/ Aventures. toujours ignorants & barbares,, mais justes, humains, fìdeles, désintéressés, accoutumés à nous contenter de peu, & à mépriser là vaine délicatefle , qui fait qiflon a besoin d’avoir beaucoup. Ce que nous estimons, c'est la santé , la frugalité, la liberté, la vigueur du corps & de Resprit. C J est Ramour de la vertu , la crainte des Dieux, le bon naturel pour nos proches, Rattachement à nos amis, la fidélité pour tout le monde, la modération dans la prospérité , la fermeté dans les malheurs , le courage pour dire toujours hardiment la vérité , Rhorreur de la flatterie. Voilà quels font les peuples que nous Coffrons pour voisins & pour alliés. Si les Dieux irrités Raveuglent jusi qu’à te faire refuser la paix, tu apprendras, mais trop tard que les gens qui aiment par modération la paix, font les plus redoutables dans la guerre. Pendant que ces vieillards me pari oient ainsi, je ne pouvois me lasser de les regarder. Us avoient la barbe longue & négligée, les cheveux plus courts, mais blancs ; les sourcils épais, les yeux vifs, un regard & une contenance ferme , une parole grave &: pleine d'autorité, des maniérés simples &C ingénues. Les fourrures qui leur servoient d'habits, étoient nouées fur Répaule , &: laiflòient voir des bras plus nerveux, & des muscles mieux nourris que ceux de nos de T e'l e’m a qu h. Liy. X. L79 Àthletes. Je répondis à ces deux Envoyés, que je defirois la paix. Nous réglâmes ensemble de bonne foi plusieurs conditions ; nous en prîmes tous les Dieux à témoins, Sc je renvoyai ces hommes chez eux avec des présents. Mais les Dieux qui m’avoient chaise du Royaume de mes Ancêtres » n'étoient pas encore laísés de me persécuter. Nos challeurs qui ne pouvoient pas être sitôt avertis de la paix que nous venions de faire , rencontrèrent le même jour une grande troupe de ces barbares qui accom- pagnoient leurs Envoyés, lorsqu’ils revendent de notre camp ; ils les attaquèrent Avec fureur, en tuèrent une partie, & poursuivirent le reste dans le bois. Voilà la guerre rallumée. Ces barbares croient qufils ne peuvent plus se fier ni à nos promesíès , ni à nos serments. (7) Pour être plus puissants contre nous, ils appellent à leur secours les Locriens , les Apuliens, les Lucaniens, lesBrutiens, les peuples de Crotone , de Nérite , & de Brindes. Les Lucaniens viennent avec des charriots armés de faux tranchantes. Parmi les Apuliens, chacun est couvert de quelque peau de bête farouche quhl a tuée ; iîs portent des maíïues pleines de gros nœuds, (7) Combien de fois les 1 ses ferments > t souvent elle a ■Alliés de la. France rfont-ils \ violé les Traités les plus folem- ■pas éprouvé qu’on ne pouvait [ nels prefqii aujjî-tôt qu'ils vise fier ni à je$ promesses nià \ noient d'ètre conclus * x8o Les Aventures & garnies de pointes de fer. Ils font presque de la taille des Géants, & leurs corps fe rendent íì robustes par les exercices pénibles aufquels ils s'adonnent , que leur feule vue épouvante. Les Locriens (a) venus de la Grece sentent encore leur origine , & font plus humains que les autres ; mais ils ont joint à fexacte discipline des troupes Grecques , la vigueur des barbares, & f habitude de mener une vie dure, ce qui les rend invincibles. Ils portent des boucliers légers (8) qui font faits d\m tiífu cfosier, & couverts de peaux ; leurs épées font longues. Les Brutiens ( b ) font légers à la course comme les cerfs, & comme les daims. On croiroit que f herbe même la plus tendre n J est point foulée fous leurs pieds. A peine laiífent-ils dans le fable quelques traces de leurs pas. On les volt tout-à-coup fondre fur leurs ennemis, & puis disparaître avec une égale rapidité. Les peuples de Crotone, (c) font adroits à tirer des fléchés. Un homme ordinaire parmi les Grecs ne pourroit ( a ) Les Locriens étoient des peuples de la Phocide^ qui habitoient des deux côtes du Mont Parnasse. (8) La plupart des peuples de VAntiquité avoicnt des armes différentes » comme on peut le voir dans les Antiquités du Vert Montfaucon , 6* il n'y avoit pas méme d y uniformité parmi les Grecs , d*où venoìt la difficulté de les assujettir À la même discipline . ( b ) Les Brutiens étoient des peuples d’ítalie habitant une prefqu’ííle de la Calabrô ultérieure , qui forme le Golfe -appelle aujourd’hui de Gioia » à 1’embouchure du fleuve Mei- to ou Métauro. (c) Crotone ou Cortone» est une ville de Toscane située dans le Florentin » entre le lac dePémgio &la ville d’Arezzo- 'de Te’le’MAQ.TT E. LIV. X, 2 .§I bander un arc tel qu'on en voit communément chez les Crotoniates ; & si jamais ils s J appliquent à nos jeux, ils y remporteront les prix. Leurs fléchés font trempées dans le fuc .de certaines herbes venimeuses, qui viennent, dit-on, des bords de l’Averne, & dont le poison est mortel. Pour ceux de Nérite, (^) de Brindes, (e) & de Mefla- pie, (/*) ils n'ont en partage que la force du corps, & une valeur fans art. Les cris quhls poussent jufqu'au Ciel à la vue de leurs ennemis font affreux. Ils fe servent aflèz bien de la fronde, & ils obscurcissent l’air par une grêle de pierres lancées, mais ils combattent fans ordre. Voilà, Mentor, ce que vous desirez de savoir. Vous con- noiflez maintenant l’origine de cette guerre, & quels font nos ennemis. Après cet éclaircissement, Télémaque impatient de combattre , croyoit n’avoir plus qu’à prendre les armes. Mentor le retint encore , & parla ainsi à Idomenée : (p) D’où vient donc que les Locriens me- v ( à ) Nérîte > aujourd’hui Nardo , est une petite ville du Royaume de Naples dans la terre d’Otrante , vers le Courant à une lieue du Golfe de Tarente. (e) Brindes est aussi dans la terre d’Otrante , & a le meilleur port de toute ì’ítalie. (f) Messapie est une partie de la Rouille, à laquelle répond aujourd’hui la terre d’Otrante, (9) Pour prévenir la guerre entre des Républiques voisines , jalouses , & belliqueuses , les Grecs avoient établi le Tribunal suprême des Amphyclions , qui connoijsoient de tous les différents qui s’élevoient de nation à nation ou de ville à ville , mais la Grece vit souvent avec douleur que la force des loix étoit contrainte dc céder à celle des armes » i 8 i Les Aventures mes , peuples sortis de la Grece , sdniffent aux barbares contre les Grecs ? D'ott vient que tant de Colonies fleuriíïent fur cette côte de la mer , fans avoir les mêmes guerres que vous à soutenir ; O Idomenée, vous dites que les Dieux ne font pas encore las de vous persécuter. Et moi je dis qufils rGont pas encore achevé de vous instruire. Tant de malheurs que vous avez foufferts ne vous ont pas encore appris ce qufil faut faire pour prévenir la guerre. Ce que vous racontez vous-même ( io) de la bonne foi de ces barbares , suffit pour montrer que vous auriez pu vivre en paix avec eux : mais la hauteur &c la fierté attirent les guerres les plus dangereuses. ( 11) Vous auriez pu leur donner des orages & en prendre d J eux. Il eût été facile d’envoyer avec leurs Ambaíladeurs quelques-uns de vos Chefs pour les reconduire avec fureté. Depuis cette guerre renouvellée , vous auriez dû encore les appaifer, en leur représentant qu”on les avoir attaqués, faute de savoir salliance qui venoit d/être jurée. Il falloir leur offrir toutes les sûretés qufils auroient demandées , & établir de rigou- fi o) Ce fi de ce nom odieux que toutes les nations policées appellent celles qui ne con- noijfent point les Arts : rien de fi commun que de les mépriser jusqu*à les attaquer injustement & à tomber par-là dans le défaut qiHonleur rf proche. , (11) La hauteur & la perte de Louis XIV , est ce qui lut a attiré de dangereuses guerres• II a voulu dominer fur tous, & tous se font ligués contre lui* de Te’le'maqjte. Liv. X. 2.8; reuses peines contre ceux de vos Sujets qui auroient manqué à ['alliance. Mais qu'est-il ■arrivé depuis ce commencement de guerre? Je crus , répondit Idomenée , que nous n’aurions pu fans basteste rechercher ces barbares qui astemblérent à la hâte tous leurs hommes en âge de combattre , & qui implorèrent le secours de tous les peuples voisins , aufquels ils nous rendirent suspects & odieux. Il me parut que le parti le plus aííuré étoit de s'emparer. promptement de certains passages dans les montagnes , qui étoient mal gardés. Nous les prîmes fans peine, & par-là nous nous sommes mis en •état de désoler ces barbares. (12) J'y ai fait élever des tours (13) d'où nos troupes peuvent accabler de traits tous les ennemis qui viendroient des montagnes dans notre pays. Nous pouvons entrer dans le leur , & ravager , quand il nous plaira, leurs principales habitations. Par ce moyen nous sommes en état de résister avec des forces inégales à cette multitude innombrable d'en- nemis qui nous environnent. Au reste la (12) Les Romains avoient \ Vautres forteresses qui défen- doient bien. mieux VEmpire , 6 qui arritoient plus sûrement les incursions de leurs voisins , estaient leurs nombreuses Lésions répandues fur toutes les frontières. (13) Les forteresses que Louis XIV a élevées fur les frontières de ses voifins » font précisément ce qui a excité leur jalousie . II a voulu les brider & se meure en état d’entrer dans leur pays pour les opprimer ; & il le& a excités par-là à faire souvent de fâcheuses irruptions dans ses propres terres , 184 Les Aventures paix entéeux & nous est devenue très-» difficile. Nous ne saurions leur abandonner ces tours , fans nous exposer à leurs incursions , Sc ils les regardent comme des citadelles, dont nous voulons nous servir pour les réduire en servitude. Mentor répondit ainsi à Idomeíiée : ( 14J Vous êtes un sage Roi, & vous voulez qsson vous découvre îa vérité fans aucun adoucissement. Vous ìéêtes ; point comme ces hommes foibles qui craignent de la voir , & qui manquant de courage pour fe corriger, réemploient leur autorité qu'à soutenir les fautes qu’ils ont faites. Sachez donc que ce peuple barbare vous a donné une meilleure leçon , quand il est venu vous demander la paix. Etoit-ce par foi- bleste qu J il la demandoit ; manquoit-il de courage , ou de ressources contre vous ? Vous voyez que non , puisqustl est si aguerri Sc soutenu par tant de voisins redoutables. Que n’imitiez-vous fa modération ? Mais unê mauvaise honte & une fausse gloire vous ont jeté dans ce malheur. Vous avez craint de rendre Eennemi trop fier, & vous n'avezpas craint de le rendre trop puissant, en réunifiant tant de peuples contre vous par une conduite hautaine Sc injuste. A quoi (14) Voici une contrevéritê tres forte , dont. il ejì aisé de faire Vapplication d Louis XIV\ 11 ne faut que lire l& plupart de ses déclarations de guerre pour y voir tous les motifs que Mentor reproche ici à IdomenéCt DE Th’lí’ma qju e. Liv. X. 285 servent ces tours que vous vantez tant , sinon à mettre tous vos voisins dans la nécessité de périr, ou de vous faire périr vous-même pour se préserver d'une servitude prochaine ? Vous n'avez élevé ces tours que pour votre sûreté, & c'est par ces tours que vous êtes dans un si grand péril. Le rempart le plus sûr d J un Etat est la justice, la modération , la bonne foi, & saísurance où sont vos voisins que vous êtes incapable d’uíurper leurs terres, Les plus fortes murailles peuvent tomber par divers accidents imprévus. La fortune est capricieuse & inconstante dans la guerre; mais l'amour & la confiance de vos voisins, quand ils ont senti votre modération, font que votre Etat ne peut être vaincu, & istest presque jamais attaqué. Quand même un voisin injuste l'attaqueroit, tous les autres intéressés à ía conservation prennent auísi-tôt les armes pour le défendre. Cet appui de tant de peuples qui trouvent leurs véritables intérêts à soutenir les vôtres , vous auroit rendu bien plus puiflantque ces tours qui rendent vos maux irrémédiables. Si vous aviez songé d’abord à éviter la jalousie de tous vos voisins, votre Ville naiílante fleunroit dans une heureuse paix, & vous feriez Earbitre de toutes les Nations de EHeípérie. Retran- çhons-nous maintenant à examiner com- 2,86 Les Aventures ment on peut réparer le pasie par Pavenir. Vous avez commencé à me dire qufil y a sur cette côte diverses Colonies Grecques, (iy) Ces peuples doivent être disposés à vous secourir. Ils n'ont oublié, ni le grand nom de Minos fils de Jupiter, ni vos travaux au siégé de Troye, où vous vous êtes signalé tant de fois entre les Princes Grecs, pour la querelle commune de toute la Grece. Pourquoi ne songez - vous pas â mettre ces Colonies dans votre parti ? Elles font toutes, répondit Idomenée » résolues à demeurer neutres. Ce iPest: pas qu'elles n’eussent quelque inclination à me secourir ; mais le trop grand éclat que cette Ville a eu dès fa n ai fiance, les a épouvantées. Ces Grecs, aufiî-bien que les autres peuples , ont craint que nous sseuffions des defièins fur leur liberté. Ils ont pensé qu'après avoir subjugué les barbares des montagnes , nous pousserions plus loin notre ambition. En un mot, (16) toutess (15) II y en avoìt une Ji grande quantité fur la cote occidentale d. 9 Italie , qu 9 on Vappelloit la grande Grece . Les Colonies ètoient toujours dans une cfpcce de dépendance de leur Métropole ; c 9 est-à- dire , de la ville qui les avoit fondées . C'êtoit un Métropolitain qui préfidoit aux Assemblées , qui ojfroit les sacrifices Us^lussokmnels»L 3 objet principal des loix de la Grece} c'étoit d 9 entretenir une étroite lia ison entre les différents peuples qui Vhabitoient. (16) Voilà P état 'oùs’ejl trouvé plusieurs fois Louis XIV par la défiance où il a ]etc tous fies voisins. Ceux mêmes qui ne lui ont pas sait une guerre ou-, verte , ont defiré son apaise-, ment , parce que sa puiffanc^. leur étoit devenue formidable de Te’le'maq^ue. Liv. X. 287 contre nous. Ceux mêmes qui ne nous font pas une guerre ouverte , désirent notre abaissement, & la jalousie ne nous laiííe aucun allié. Etrange extrémité ! reprit Mentor. Pour vouloir paroître trop puissant, vous ruinez Votre puisiance ; & pendant que vous êtes au dehors bobjet de la crainte & de la haine de vos voisins, vous vous épuisez au dedans par les efforts néceíïàires pour soutenir une telle guerre. O malheureux , & doublement malheureux Idomenée, que ce malheur même n'a pu instruire qu'à demi ! Aurez-vous encore besoin d J une seconde chute pour apprendre à prévoir les maux qui menacent les plus grands Rois î Laiíïez-moi faire , & racontez-moi seulement en détail, quelles font donc ces villes Grecques. La principale, lui répondit Idomenée, est la ville de latente, (g) Phalante l J a fondée depuis trois ans. Il ramasia en La- conie (h) un grand nombre de jeunes hommes nés des femmes qui avoient oublié leurs maris absents pendant la guerre de Troye. Quand les maris revinrent, cesfem- (§) Tavente, ville des Sa- j dans le toyaume de Naples, lentins dans la province Mes- j (h) La Laeonie etoit une sap:e , aujourd’hui ville Ar- : province du Péloponèse : c’est chiepiscopaîe de la terre d’O- ! aujourd’hui Traconia dans la tante fur la côte méridionale j Morée, L§Z Les Aventures mes ne songèrent qip à les appaiser, & qu’à désavouer leurs fautes. Cette nombreuse jeunefíè qui étoit née hors du mariage, ne connoistant plus ni pere ni mere, vécue avec une licence fans bornes. La sévérité des íoix réprima leurs désordres. Ils se réunirent sous Phaíante chef hardi , intrépide, ambitieux , & qui fut gagner les cœurs par ses artifices. Il est venu fur ce rivage avec ces jeunes Laconíens. Ils ont fait de Tarente une seconde Lacédémone. D’un autre côté, Philoófcete (i) qui a eu une si grande gloire au siégé de Troye, en y portant les fléchés d'Hercule, a élevé dans ce voisinage les murs de Petilie (&), moins puissante à la vérité, mais plus sagement gouvernée que Tarente. Enfin, nous avons ici près la ville de Metaponte (l) , que le sage Nestor a fondée avec ses Pyliens. Quoi, reprit Mentor , vous avez Nestor ( m ) dans PHespérie , & vous néavez pas sa Pengager dans vos intérêts ? Nestor qui (z')Philoctete, ami Sc compagnon d’Hercule » à qui il fit jurer de ne découvrir à pertònne le lieu de fa sépulture , Sc à qui il fit présent de ses fléchés teintes dans le sang de Thydre. (k) Petilie » aujourd’hui Peti- gìiano dúns U Toscane. (l) Metaponte dans le golfe de Tarente. 1 \ (m) Nestor, fils de Néleus» 1 Roi de Pyle dans la Morée, fort célébré pour fa prudence, son éloquence, Sc fa,longue vie, que l’on dit avoir duré trois cents ansJ! II efi représenté dans Vìlìade comme U plus sage des Rois , parce quìl es le puis pacifique , Celui qui aime la guerre est , avare » sanguinaire, trompeur.» VOUS DE Te’lh'maq.us. LIV. X. 1S9 vous a vu tant de fois combattre contre les Troyens , & dont vous aviez l’amitié? Je ?ai perdue , répliqua Idomenée , par l’artihce de ces peuples qui ìbont rien cie barbare que le nom. Ils ont eu fadreíTè de lui períuader que je voulois me rendre le Tyran de fHespérie. Nous le détromperons , dit Mentor : Télémaque le vit à Pvlos avant qu’il fùt venu fonder fa Colonie , & avant que trous euíïìons entrepris nos grands voyages pour chercher Ulylìe. Il tbaura pas encore oublié ce Héros , ni les marques de tendre de qu fil donna à son fils Télémaque : mais le principal est: de guérir fa défiance. (17) C J est par les ombrages donnés à tous vos voisins > que cette guerre s J est allumée , & c'est en dissipant ces vains ombrages que cette guerre peut s’éteindre. Encore un coup , laistèz-moi faire. A ces mots Idomenée embrassant Mentor , s'attendrissoit, & ne pouvoit parler. Enfin , il prononça à peine ces paroles : O sage Vieillard envoyé par les Dieux pont réparer toutes mes fautes ! j'avoue que (17) C’est par les ombrages donnés à tous vos voisins, que cette guerre s’ell allume , $cc. Ceci & tout ce. qui prcccde , doit s 9 entendre de * a guerre des Puys - bas en *667, 6* de celle de Hollande Tome I. en 1672. Les Flamands & les Hollandais font ces Peuples- que les François appellent grossiers & sauvages ; mais qui n’ont rien de barbare que. nom , H *í>o Les Aventures je me serois irrité contre tout autre qui m'auroit parlé aussi librement que vous. J'avoue qu'il n'y a que vous seul qui puissiez m'obliger à rechercher la paix. J'avois résolu de périr , ou de vaincre tous mes ennemis : mais il est juste de croire vos sages conseils plutôt que ma passion. O heureux Télémaque 1 vous ne pourrez jamais vous égarer comme moi , puisque vous avez un tel guide. Mentor vous êtes le maître; toute la sageíle des Dieux est en vous. Minerve même ne pourroit donner de plus salutaires conseils. Allez, promettez, concluez, donnez tout ce qui est à moi, Idomenée approuvera tout ce que vous jugerez à propos de faire; Pendant qu'iis raisonnoient aussi , on entendit tout à coup un bruit confus de charriots , de chevaux hennissants, d'hommes qui poustbient des hurlements épouvantables , & de trompettes qui remplis- soient Pair d’un son belliqueux. On s'écrie : Voilà les ennemis qui ont fait un grand détour pour éviter les passages gardés. Les voilà qui viennent assiéger Salenre. Les Vieillards & les femmes parodient consternés. Hélas, disoient-ils, falloit-il quitter notre chere patrie, la sextile Crète, & suivre un Roi malheureux au travers de tank mers 3 pour fonder une Ville qui féru de Te’le'maque. Liv. X. 2^1 mise en cendres comme Troye î O11 voyoit de dessus les murailles nouvellement bâties*, dans la vaste campagne briller au Soleil les casques, les cuirailes , & les boucliers des ennemis; les yeux en étoient éblouis. On voyoit ausfi les piques hériíïees qui couvroient la terre comme elle est couverte par une abondante móiílon, que Gérés prépare dans les campagnes d’Enna en Sicile pendant les chaleurs de l’été, pour récompeníer le Laboureur de toutes ses peines. Déjà on remarquoit les charrions armés de faux tranchantes, on distinguoic facilement chaque peuple venu à cette guerre. Mentor monta fur une haute tour pour les mieux découvrir. Idomenée & Télé- maque le suivirent de près. A peine y fusil arrivé qusii apperçut d'un coté Philò- ctete, & de l’autre Nestor avec Pisistrate son fils. Nestor étoit facile à reconnoître à fa vieilleííè vénérable. Quoi donc ! s’éçria Mentor, vous avez cru, 0 Idomenée, que Phiioctete & Nestor se contentoient de ne vaus point secourir ! Les voilà qui ont pris les armes contre vous, & si je ne me trompe, ces autres croupes qui marchent: en si bon ordre avec tant de lenteur, font des troupes Lacédémoniennes commandées par Phalante. Tout est contre vous. Il a'y 2 . & va se mettre en la puissance du Roi Ferdinand* Cette confiance ébranla le ■ Prince . ‘ Laurent acheva dc U ' _désarmer par son éloquence} ìl lui st sentir tju’il n’ctoit j pas de son intérêt d*accroîtra ! la Puissance de s Eglise des débris d’une République -dont il n’avoit rien à craindre* - 5 ÌE T F.’ I- T.’ M A QV! È. L I V. X. I93 ïci que pour lsntérêt commun de la liberté. Je loue votre zele ; mais souffrez que je vous représente un moyen facile de conserver ia liberté la gloire de tous vos peuples , fans répandre le íang humain. • O Nestor, sage Nestor, que j’apperçois dans cette assemblée , vous n’ignorez pas combien la guerre est funeste à ceux mêmes qui ^entreprennent avec justice , fous la protection des Dieux. La guerre est le plus grand- des maux dont les Dieux affligent les hommes, Vous n'oublierez jamais ce que les Grecs ont souffert pendant dix ans devant la malheureuse Troye. Quelles divisons entre les Chefs ! Quels caprices de la fortune [ Quels carnages des Grecs par la main d'Heétor 1 Quels malheurs dans toutes les Villes les plus puisantes, causés par la guerre , pendant la longue abíence de leurs Rois ! Au retour les uns ont fait naufrage au promontoire de Capharée (n ), les autres ont trouvé une mort funeste dans le sein même de leurs épouses. O Dieux ! C'est donc dans votre colere que vous armâtes.les Grecs pour cette éclatante expédition 1 O peuples Hespériens ! je prie les Dieux de ne vous donner jamais une victoire f funeste. Troye est eu cen.- (n) Capharee est îe can le plus occidental c’e rifle de Ne- Srepont » nuiourcVî figera ou del Orot N llj ui CapQ - ij>4 Les Aventures tires, il est vrai : mais il vaudroit mieux pour les Grecs qu’elle suc encore dans toute fa gloire , & que le lâche Pâtis jouît de ses infâmes amours avec Hélène, Phîloctete si long-temps malheureux , & abandonné dans Piste de Lemnos (o) ne craignez-vous point de retrouver de semblables malheurs dans une semblable guerre ? Je sais que les peuples de la La- conie ont senti aussi les troubles causés par la longue absence des Princes , des Capitaines , Sc des Soldats qui allèrent contre les Troyens. O Grecs, qui avez passé dans PHespérie , vous iPy avez tous passé que par une fuite des malheurs qui ont été les suites de la guerre de Troye. Après avoir ainsi parlé, Mentor s'avança vers les Pyliens 5 & Nestor qui Pavoit reconnu , s J avança aussi pour le saluer. O Mentor, lui dit-il, c’est avec plaisir que je vous revois. Il y a bien des années que je vous vis pour la premiere fois dans la Phocide (p) ; vous n’aviez que quinze ans, Sc je prévis dès-lors que vous seriez aussi sage que vous Pavez été dans la fuite. Mais par quelle aventure avez - vous été Ko) Lemnos, iste de la mer Egée , aujourd’hui Stalimene. Cp) La Phocide étoit un pays à l’Achaïc en Grece ; c’est au’ìourd’buì une partie de la Livadie & Stramulìpa » ou de l’Achaïe moderne dépendante de ia Turquie en Europe. DE Te’LF.’M AQJ7Í. LIV. 2 p J conduit dans ces lieux ? Quels font donc les moyens que vous avez pour-finir cette guerre ? ídomenée nous a contraint de f attaquer. Nous ne demandons que la páixj chacun de nous avoit un intérêt prefiant - de la desirer, mais nous ne pouvions plus trouver de sûreté avec lui. Il a violé (19) toutes ses promeíles à Pégard de ses plus proches voisins. La paix avec lui ne feroit pas une paix , elle lui serviroit seulement à dissiper notre ligue , qui est notre unique ressource. Il a montré à tous les autres peuples son dessein ambitieux de les mettre dans ^esclavage , & il ne nous a laisie aucun moyen de défendre notre liberté, qu'en tâchant de renverser son nouveau Royaume. Par sa mauvaise foi nous sommes réduits à le faire périr, ou à recevoir de lui le joug de la servitude. (zo)'Si vous trouvez quelque expédient pour faire en forte qu'on puiste se confier en lui , 8 c /assurer d’une bonne paix, tous les peuples ■ < 19 ) C*est le reproche que les voisins de la France ont to i - jours fait au Roi : il n’a souvent conclu la paix que pour se mettre en état de mieux recommencer la guerre . (ìc) Ssd est une récompense, proportionnée à la plus haute ; vertu , c’est fans doute la con-- fiznçe des Rois, Un Ministre ■ que des Puissances jalouses regardent avec les mêmes sentiments & qidellcs choisissent dc concert pour Carbitre de leurs intérêts, jouit pendant fa vie de ce tribut d’admira- tion que des vertus moins éclatantes ri!obtiennent que de la postérité • Niv 2-6 Les Aventures que vous voyez ici, quitteront volontiers les armes* & nous avouerons avec joie que vous, nous Íurpaíléz en sagesse. Mentor lui répondit : Sage Nestor, vous savez qu'Ulyfle m'avoit conné son fils Té- lémaque. Ce jeune homme impatient de découvrir la destinée de son pere, pailâ chez vous à stylos , & vous le reçûtes avec tous les foins qistil pouvoit attendre d'un ftdele ami de son pere. Vous lui donnâtes même votre fils pour le conduire : il entreprit ensuite de longs voyages fur la mer. 11 a vu la Sicile, l'Egypte , ldíle de Cypre, celle de Crète. Les vents, ou plutôt les Dieux, Pont jeté fur cette côte comme il vouloir retourner à Ithaque. Nous sommes arrivés ici tout à propos pour vous épargner sthorreur dôme cruelle guerre. Ce. istest plus Idomenée ; cstst le fils du sage Ulysse, àst moi qui vous réponds de toutes leS choses qui seront promises. Pendant que Mentor parloir ainsi avec Nestor au milieu des Troupes confédérées , Idomenée & Téi-émaque avec tous les Cretois armés , le regardoient du haut des murs de Salente, Ils étoient attentifs pour remarquer comment les discours de Mentor leroient reçus, & ils attroient voulu pouvoir entendre les sages entretiens de DE T t’LE'M AQ.tr Û L IV. X. ÌÇ)f ces deux Vieillards.. Nestor avoir toujours paflé pour le plus expérimenté Sc le plus éloquent de tous les Rois de la Grece. C’etoit lui qui modéroit pendant le siégé de Troye le bouillant courroux d J Achille , Lorgueil d J Agamemnon (7) , la fierté d’Ajax (r) , Sc le courage impétueux de Dio- mede. La douce persuasion couloir de ses levres comme un ruiííèau de miel. Sa vois feule íe fiai soit entendre à tous ces Héros» Tous fe taiíoient dès qusil ouvroit la bouche ; Sc il n'y avoir que lui qui pouvoir ap- paifer dans le camp la farouche discorde. Ii commençoit à sentir les injures de la froide vieillesse : mais ses paroles étoient encore pleines de force & de douceur. Il ra con toi t les choses pallees pour instruire la jeunesse par ses expériences , mais il les racontoit avec grâce, quoiqu'avec un peu de lenteur. Ce vieillard admiré de toute la' Grece sembla avoir perdu toute son éloquence-& toute sa majesté dès que Mentor parut avec lui. Sa vieillesse paroissoit flétrie Sc (q) Agamemnon , Roi de Mienne » fut élu Général de PArmée des Grecs au siégé de Troye. (r) Ajax , fils d’Oiîée, Roi des Locriens , viola Cafiandre dans le Temple de Pallas après Ja prise de Troye , mais il en fut puni par un coup de foudre. N v Les Aventures abattue auprès de celle de Mentor, en qui les ans fembloient avoir respecté la force & la vigueur du tempérament. Les paroles de Mentor, quoique graves & simples , avoient une vivacité & une autorité qui commençoient à manquer à Pautre. Tout ce qu’il difoit étoit court, précis, nerveux. Jamais il ne fa doit aucune redite ; jamais il ne racontent que le fait né- eeílaire pour l’assaire qusil falloit décider. Ssil étoit obligé de parles plusieurs fois «Lune même chose pour Pinculquer, ou pour parvenir à la persuasion , c'étoit toujours par des tours nouveaux & des comparaisons sensibles. (2 1) Il avoir même je ne fais quoi de complaisant & d'enjoué, quand il vouloir se proportionner aux besoins des autres, & leur insinuer quelque vérité. Ces deux hommes si vénérables furent un spectacle touchant à tant de peuples assemblés. Pendant que tous les Alliés ennemis de Salente se jettoienr les uns sur les autres pour les voir de plus près , & fai) Ce qui rehve les Poèmes d Homere , c* est qu’il a fis Us parer de ce que chaque science a de plus brillant. Philippe de Macedoine qui ìjfoit rïliade avec des yeux éclairés , y puisa J’idée de cette invincible phalange qui subjugua VAJie sous Alexandre son fils. Notre Auteur étale les mêmes richesses : Ce qu’il dit de /’éloquence en renferme tout à la fois i fi* les réglés fi* le modelé , de T e’le’maq^ue. Liv. X. iC )9 pour tâcher d’entendre Leurs sages discours, Idomenée & tous les siens s’essorçoient de découvrir par leurs regards avides & empressés ce'que signifioient leurs gestes, Le î'air de leur visage. Fin du dixieme Livre , 3*5 ©" SOMMAIRE D U LIVRE ONZIEME, ÉlemAQUE voyant Mentor au milieu des Alliés, veut savoir ce qui se pasj'c entre 4 ux. Ilse fait ouvrir le s portes de Salente 3 va joindre Mentor, & fa présence comri- bue auprès des Alliés à leur faire accepter les conditions de paix que celui-ci leur proposait de la part d'Idomenée. Les Rois entrent comme amis dans Salente. Idomenée accepte tout ce qui a été arrêté. On sc donne réciproquement des otages , & on fait un sacrifice commun entre la ville & le camp pour la confirmation de cette alliance, LIVRE ONZIEME. dlij C- Aí o/me* EPENDANT Télémaque impatient se dérobe à la multitude qui Penvitonne, il court à ia porte par où Mentor étoit sorti ; il íe la fait ouvrir avec autorité. Bientôt Idomenée qui le croit à ses côtés s'étonne de le voir qui court au milieu de la campagne, & qui est déjà auprès de Nestor. Nestor le reconnoît, 6c se hâte j mais d'un pas pesant & tardif, de huiler recevoir. Télémaque saute à son cou & le tient serré entre ses bras fans zor. Les Aventures parler. Enfin, il s'écrie : ( i ) O mon pere, ( je ne crains pas de vous nommer ainsi,) le malheur de ne retrouver point mon véritable pere , & les bontés que vous m’avez fait sentir, me donnent droit de me servir d J un nom si tendre. Mon pere , mon cher pere, je vous revois ! ainsi puilíai- je revoir Ulysie. Si quelque chose pouvoit me consoler d J en être privé , ce seroit de trouver en vous un autre lui-même. Nestor ne put à ses paroles retenir ses larmes, ( r. ) & il fut touché d'une sécrété joie , voyant celles qui couloient avec une merveilleuse grâce sur les joues de Télé- maque. La beauté, la douceur & la noble assurance de ce jeune inconnu, qui traversin t sans précaution tant de troupes ennemies , étonna tous les Alliés. Lfiest-ce pas, disoient-ils, le fils de ce Vieillard qui est venu parler à Nestor ? Sans doute, c’est la même sagesiè dans les deux âges les plus opposés de la vie. Dans l’un elle ne fait encore que fleurir; dans sautre elle ( l ) Un jeune Prince qui goûte les grands Hommes, en a d y avance les. sentiments , & doit un jour leur reflembler. Alcibiade des son enfance ne se plaisait qu y aupres de Pé- j ricles ou de Socrate ; c y efi i qu y il étoìt nè pour les Armes ! 6* pour les Muses. < 2 .) Ses Larmes;.// n y y avoit pas de gens , qui pleuraient fi facilement que les héros d*Homère ; & c J efi ct qui a donné lieu au proverbe : L «f- ccç< í f'á m *h non pas pour voijins. L’ambition inquiété de Louis XIVleur a fuit redouter son vo{lìrhigc , & ils n’ont trouvé leur sûreté sur ses épaulés. Kij z 16 Lxs Avr>r^t7itxs feront à l'avenir chez toutes les Nations de la terre , & que tous les peuples qui voudront se rendre heureux en se réunissant , songent à imiter les peuples de LHespérie. A ces paroles Idomenée & les autres Rois jurèrent la paix aux conditions marquées. On donna de part & d^autre douze otages. Télémaque veut être du nombre des otages donnés par Idomenée ; mais on ne peut consentir que Mentor en soir, parce que les Alliés veulent qustl demeure auprès d/Idomenée pour répondre de fa conduite & de celle de ses Conseillers jusqu J à l'en- tiere exécution des choses promises. (13) On immola entre la Ville & l’armée cent genisies blanches comme la neige, & autant de taureaux de même couleur , dont les cornes ctoient dorées & ornées de testons. On entendoit retentir jusques dans les montagnes voisines les mugissements affreux des victimes qui tomboient fous le couteau sacré. Le sang fumant ruiíseloit de toutes parts. On faií'oic couler avec abondance un fi 3) La Religion des Anciens appuyoit leur politique, lis fatfoient intervenir L honneur des Dieux à tout ce qui inté- rejjoit le repos du peuple..Les Jraués d'alliance étoient jurés fur les Autels , & scelles du sang des victimes^ ; & tel qui n’auroìt pas craint de P% er pour infidèle enversfes AUies t appréhendait de pajser pour sacrilège envers les View* DE Te’ee’m AQTTE. LlV. XI. 3 17 vin exquis pour les Libations. \b) Les Haruspices (c) consultoìent les entrailles qui pal’pitoient encore. Les Sacrificateurs bru.— loient fur P Autel un encens qui formoit un épais nuage , & dont la bonne odeur parfumoit toute la campagne. Cependant les soldats des deux partis cessant de se regarder d J un œil ennemi , commençoient à s’entretenir fur leurs aventures. Ils se délaíîoient déjà dé leurs travaux, & goûtoient par avance les douceurs de la paix. Plusieurs de ceux qux avoient-suivi Idomenée au siégé de Troye, reconnurent ceux de Nestor qui avoient combattu dans la même guerre. Ils s‘em- brasioient avec tendreíîe, & se racontoient mutuellement tout ce qui leur étoit arrivé , depuis qusils avoient ruiné la superbe Ville, qui étoit Pornement de toute P Asie. Déjà ils se couchoient sur Pherbe, se couron- noient de fleurs, & buvoient ensemble le vin qu'on apportoit de la Ville dans de grands vases, pour célébrer une si heureuse journée. Tout-à-coup Mentor dit ; O Rois! O (b) Les Libations étoient des effusions de vin ou de quelque autre liqueur faites en l’hon- neur des fausses Divinités. (c) Les Haruspices étoient des Devins qui interprétoîent les prodiges, & qui prédiíoient l’avenir en considérant les entrailles des victimes égorgées. O iij z i8 Les Aventures Capitaines aííemblés! désormais fous divers noms & divers Chefs , vous ne ferez plus qu'un seul peuple. C’est ainsi que les justes Dieux amateurs des hommes qusils ont ■formés , veulent être le lien éternel de leur parfaite concorde. Tout le genre humain istest qustme famille dispersée fur la face de toute la terre. Tous les peuples font frétés, & doivent s’aimer comme tels. Malheur à ces impies qui cherchent une gloire cruelle dans le sang de leurs frétés, qui est leur propre sang. La guerre est quelquefois nécessaire , (14) il est vrai: mais crest la honte du genre humain qu'elle soit inévitable t^i certaines occasions. O Rois ! ne dites point q thon doit la desirer pour acquérir de la gloire. La vraie gloire ne fe trouve point hors de Lhumanité. ( ij ) Quiconque préféré fa propre gloire aux sentiments de Lhumanité , est un monstre d’orgueil, & non pas un homme. Il ne parviendra même qu'à une fausie gloire ; car la vraie gloire ne fe trouve que dans la modération & dans la bonté. On pourra (14) Nécessaire. C 9 efl une vertu à un Prince de faire la guerre , quand la nécessité le veut , mais c'e(l un grand vice , &e n’aìmer & de ne respirer que la guerre. (if J Quelle insìruBion pour le pctit-fils d* un Roi , que son orgueil avoit rendu Vaversion de tous ses voisins ! On ne pouvoit trop le fortifier contre /’illusion de la fausse gloire t puifqidelle ctoit dès - lors ft préjudiciable à son Aieul . be Te’le’maq.ete. LIV. XI. 319 Je 'flatter pour contenter sa vanité folle. Mais on dira toujours de lui en secret » quand on voudra parler sincèrement ; il a d’autant moins mérité la gloire, qu’il fa désirée avec une passion injuste. Les hommes ne doivent point festimer, puisq'ufil a si peu çstimé les hommes, & qusil a prodigué leur sang par une brutale vanité. Heureux le Roi qui aime son peuple, qui en est aimé ■> qui se confie en ses voisins, & qui a leur confiance] qui loin de leur faire la guerre, les empêche de savoir entr’eux, & qui fait envier à toutes les Nations étrangères le bonheur qu’ont ses Sujets de savoir pour Roi. ( 1 6 ) Songez donc à vous rassembler de temps en temps, ô vous ! qui gouvernez les plus puissantes villes de f Hespérie. Faites de trois a as en trois ans. une assemblée générale, où tous les Rois qui font ici présents se trouvent pour renouvelles f alliance par un nouveau serment, pour raffermir f amitié promise, & pour délibérer sur tous les intérêts communs. Tandis que vous ferez unis, vous aurez au dedans de ce beau pays la paix , la gloire , & f abondance. f 16) Les jeux Olympiques ■Que Us Grecs cílíbroïetit tous (juíîtr^ans, nettoient point ut. vain JpeciacLe pour amuser ■des peuples cijijs ; la Grecs ttunii dans ces célèbres Affern* blées ; connoijsoit ses forces é démêloit ses vér itables intérêts t & paroit tous les coups que les Puijjances ennemies pouvoient porter à fa liberté . O iv jxo Les Aventures Au dehors vous ferez toujours invincibles. Iì n'y a que la discorde, sortie de Penser, pour tourmenter les hommes, qui puisse troubler la félicité que les Dieux vous préparent, Nestor lui répondit : vous voyez par la facilité avec laquelle nous saisons la paix, combien nous sommes éloignés de vouloir faire la guerre par une vaine gloire, ou par Pinjuste avidité de nous agrandir au préjudice de nos voisins. Mais que peut- on faire quand on fe trouve auprès d J un Prince violent, qui ne connoît point d^autre loi que son intérêt, & qui ne perd aucune occasion d'envahir les terres des autres Etats? (17) Ne croyez pas que je parle dstdomenée. (18) Non, je n’ai plus de ^17) C 9 est ainfi que la foi même des Traités ne rajsuroit point les Princes voisins de Louis XIV contre ses violences & son ambition. L 9 avidité qu*il avoit de s 9 agrandir , leur faìsoit craindre pendant la paix les projets qu*il formoit pour renouveller la guerre . (18) Plusieurs des choses gui ont été dites à'ïàomcnée , conviennent parfaitement à Louis XIV ; mais il n 9 est pourtant pas la figure de ce dernier Roi des François. Ido- 7 penéesoujfroït qu*on lui repre- jentât' se s sautes , parce qu* il fouhaitoit de les réparer : maïs Louis XIV ne pouvoitsouffrir de remontranees , bien loin d 9 itre disposé à en profiter: C*est Adraste qui est Vemblème véritable de ce Monarque , par la conformité de leurs inclinations. Comme lui , Louis XIV ne crut les autres hommes nés que pour servir à sa gloire par leur servitude ; 'comme lui , il ne voulut que des Esclaves & des Adorateurs ; comme lui , il se fit rendre les honneurs divins , en soufrant > les inscriptions orgueilleuses qui lui attribuoient la Divinité ^ comme lui enfin , il auroit été un Roi accompli- , fi la justice ■ & la bonne foi eussent réglé sa conduite. 1.1 est aisé d’ap- plìquer le rejle au parallèle: Louis XIVfut heureux jusqu'à de T e’l e 5 m a qu e. L iv. XI. z r I lui cette pensée; c’est Adraste (19) Roi des Dauniens de qui nous avons tout à craindre. Il méprise les Dieux , & croît que tous les hommes qui font nés fur la terre , ne font nés que pour servir à sa gloire parleur servitude. Il ne veut point de Sujets dont il soit le Roi & ie Pere. Il veut des esclaves & des adorateurs. Il se fait rendre les honneurs divins. Jusqusici Paveugle fortune a favorisé ses plus injustes entreprises. Nous nous étions hâtés de venir attaquer Salente pour nous défaire du plus foible de nos ennemis, qui ne commençoit qu'à s’établir dans cette côte, afin de tourner ensuite nos armes contre cet autre ennemi plus puissant. Il a déjà pris plusieurs Villes de nos Alliés. Ceux de Crotone ont perdu contre lui deux batailles. Il se sert de toutes sortes de moyens pour contenter son ambition. La force & i’artifice , tout lui est égal , pourvu qusil accable ses ennemis. Il a amasse de grands trésors : ses troupes font disciplinées & aguerries. la paix de Nimegue . La force & Vartifice , tout lui ctoit égal , p>ourvu au’il accablât ses ennemis. 11 étoit bien servi ; fa présence foutenoit la valeur de ses troupes : il ne comptoit pour un bien solide & réel > que V avantage de fouler aux pieds h genre humain , ( 19 ) Adrafìe étoit Roi â'Argos 6 * des Dauniens , peuple de la P ouille ; il fit la guerre aux Thébains en faveur de fort gendre Polinice ; comme Louis XIV la fit aux Flamands fur le prétexte des droits de la. Reine son épouse » jiz Les Aventures Ses Capitaines font expérimentés, il est bien servi. Il veille lui-même fans cesiè fur tous ceux qui agisiènt par fes ordres. Il punit sévèrement les moindres fautes, & récompense avec libéralité les services qu'on lui rend. Sa valeur soutient & anime celle de toutes fes troupes. Ce seroit un Roi accompli , si la justice & la bonne foi régloient fa conduite. Mais il ne craint ni les Dieux, ni les reproches de fa conscience. {x o ) Il compte même pour rien la réputation ; il la regarde comme un vain fantôme, qui ne doit arrêter que les esprits foibles. Il ne compte pour un bien solide & réel , que Pavantage de posièder de grandes richesses , d'être craint , & de fouler à fes pieds tout le genre humain. Bientôt son armée paroitra fur nos terres, & si surdon de tant dé peuples ne nous met en état de lui résister, îoute espérance de liberté nous fera ôtée. C J est Pintérêt dssdomenée aussi-bien que le nôtre, de s'oppofer à ce voisin qui ne peut souffrir rien de libre dans son voisinage. Si nous étions vaincus, Salente seroit menacée du même malheur. Hâtons - nous donc tous [ 10 ) 11 ri*y a plus de ressource dans un Prince qui a ferdujufyu'ausoM de sa gloire. C’est mépriser la vertu, dit Tacite , que de mépriser i» réputation* DE T E J E E*M A Q_U E. LlV. XI. j'l$ éníemble de le prévenir. Pendant que Nestor parloir ainíi, on s'avançoit vers la Ville ; car Idomenée avoir prié tpus les Rois & les principaux Chefs d’y entrer pour y palier la nuit. Fin du onzième Livre, O vj ì z 4 |;j!l SOMMAIRE D U LIVRE DOUZIEME, j DsE S T 0 R au nom des Alliés demande du secours à Idomenée contre les Dauniens leurs ennemis . Mentor qui veut policer la ville de Salente , & exercer le peuple à Vagriculture , fait ensorte quils je contentent d’avoir Télêmaque à la tête de cent nobles Cretois. Après le départ de celui-ci , Mentor fait une revue exacte dans la Ville & dans le Port , s informe de tout , fait faire à Idomenée de nouveaux Règlements pour le commerce & pour lá police , lui fait partager en sept classes le peuple, dont il difiingue les rangs^ & la nuisance par la divers té des habits ; lui fait retrancher le luxe & les arts inutiles pour appliquer les artisans au labourage } yu’il met en honneur» ■1’.® LIVRE DOUZIEME, M«àW W» DUKE » O U T E farinée des Alliés dressoir déjà ses tentes 3 & la campagne étoit couverte de riches pavillons de toutes sortes de couleurs 3 où les Hespériens fatigués attendoient le sommeil. Quand les Rois avec leur fuite furent entrés dans la V ille 3 ( i) ils parurent étonnés qu’en íï peu de temps on eût pu faire tant de bâtiments magni- RH& ( i ) Apres que Xerxes eut 1 truìre ; & Von vit les plus TÌVfirtP lst »,ì1la A* d+Uo-noc CIv^nAac Pin (flirt a a c A o 7 /» r 3 r P inversé la ville d’Athenes , Thémijìocle en releva les murs en moins de temps que n'en woìt mis cs Prince à les dé- grandes Puissances de la Grece. jalouses d’une Ville qui com « tnençoit à renaître de ses f eth dresi }i6 Les Aventures fiques , que ( i ) l’embarras d’une si grande guerre, n J eût point empêché cette Ville naiíìante de croître , & de s'embellir tout-à-coup. On admira la sagestè & la vigilance d'Idomenée qui avoit fondé un íî beau Royaume; & chacun conclut que la paix étant faite avec lui, les Alliés fcroient bien puistànts s*il entroit dans leur ligue contre les Dauniens. On proposa à Idomenée d J y entrer, il ne put rejetter une íî juste proposition , & il promit des troupes. Mais comme Mentor nsignoroit rien de tout ce qui est nécessaire pour rendre un Etat florissant, il comprit que les forces dddomenée ne pourroient pas être aulsi grandes qu’elles le paroisioient. Il le prit en particulier, & lui parla ainsi : Vous voyez que nos foins ne vous ont pas été inutiles. Salente est garantie des malheurs qui la menaçoient. Il ne tient plus qssà vous d'en élever jusqtfau Ciel la gloire, & d J éga!er la sagestè de Minus votre aïeul dans le gouvernement de vos peuples. Je continue à vous parler librement, su) Quoique < Idomenée ne soit pas l’emblême de Louis XIV à tous égards , ce qui ef dit ici ne laisse pas de regarder le Monarque François. Uembarras de la guerre ne Vempêcha jamais de satisfaire fa passion pour les bâtiments | & pour les jardins , & ces dépenses énormes y jointes àcetles qiiil lui fallu faire pour soutenir la pierre , épuisèrent le Royaume , & le réduis - rem au pitoyable état ou on Va vu « de Te'ie’maque, Li v. XII. r xy supposant que vous le voulez, & que vous détestez toute flatterie. Pendant que ces Rois ont loué votre magnificence, je pensois en moi-même à la témérité de votre conduite. A ce mot de témérité Idomenée changea dévisagé, ses yeux se troublèrent, il rougit, & peu s’en fallut qufil nstnterrompit Mentor pour lui témoigner son ressentiment. Mentor lui dit d’un ton modeste & respectueux, mais libre & hardi ; Ce mot de témérité vous choque, je le vois bien. Tout autre que moi auroit eu tort de s'en servir ; car (z) il saut respecter les Rois, & ménager leur délicatesse, même en les reprenant. La vérité par elle-même les blefle aflezsans y ajouter des termes forts. Mais j’ai cru que vous pouviez souffrir que je vous pariasse fans adoucissement pour vous découvrir votre faute. Mon deflein a été de vous accoutumer à entendre nommer les choses par leur nom, & â comprendre que quand les autres vous donneront des conseils fur votre conduite , ils n J oseront jamais vous dire tout ce qustls penseront, il faudra, íî . vous voulez n'y être pas trompé, que vous compreniez toujours plus qu'ils ne vous (z) Les grands hommes fa- con server à la vérité toute Ja force , fans lui rien faire à A grâce . C’eft mal ydépeindre que de ne la repré- ienter qidavec des couleurs lieuses. Un Censeur rigide aigrit & révolte , un ami fin* cere touche & persuade, Solon étoit le seul Athénien qui parlât librement à Pifjìrate , & nul Athénien n’en était fi bien regu que Solon* '§ r.8 Les Aventures diront sur les choses, qui vous seront désavantageuses. Pour moi je veux bien adoucir mes paroles selon votre besoin ; mais il vous est utile qo’un homme fans intérêt & fans conséquence vous parle en secret un langage dur. Nul autre n'osera jamais vous le parler : vous ne verrez la vérité qu’à demi, & fous de belles enveloppes. A ces mots Idomenée déjà revenu de fa premiere promptitude , parut honteux de fa délicateíïè. Vous voyez, dit-il à Mentor, ce que fait Phabitude d J être flatté. Je vous dois le salut de mon nouveau Royaume. Il isy a aucune vérité que je ne me croie heureux d'entendre de votre bouche. Mais ayez pitié d'un Roi que la flatterie avoit empoisonné, (4) & qui n’a pu même dans ses malheurs trouver des hommes allez généreux pour lui dire la vérité. Non, je n J ai jamais trouvé personne qui ndait allez aimé pour vouloir me déplaire, en me disant la vérité toute entiere. En disant ces paroles, les larmes lui vinrent aux yeux, & il embraíïa tendrement Mentor. Alors ce sage Vieillard lui dit: avoit seulement l'appartnet de réprimandé : on ctoitfim de lui déplaire , en lui disant les chojes comme elles étoienti que Madame de Maintenon eut toujours grand foin 4 g w lui cacher. ( 4 ; Louis XIV avoit cela de commun avec Idomenée : empoisonné des Venfance par la flatterie , il n’a pu mime dans ses malheurs trouver des hommes ajse^gênéreux pour lui dire la vérité . II êtoit extrêmement délirât fur tout ce aui DE T e’l e 3 m a qju e. Liv. XII. 329 C’est avec douleur que je me vois contraint de vous dire des choses dures ; mais puis-je vous trahir en vous cachant la vérité J Mettez-vous en ma place ; fi vous avez été trompé jufqudci, ssest que vous avez bien voulu hêtre. C’est que vous avez craint des Conseillers ( y ) trop íînceres. Avez - vous cherché les gens les plus désintéressés & les plus propres à vous contredire; Avez-vous pris foin de choisir les hommes les moins empresiés à vous plaire, les plus désintérefles dans leur conduite, & les plus capables de condamner vos passions & vos sentiments injustes; Quand vous avez trouvé des flatteurs, les avez-vous écartés; Vous en êtes- vous défié ; Non, non , vous ìhavez point fait ce que font ceux qui aiment la vérité , & qui méritent de la connoître. Voyons si vous aurez maintenant le courage de vous laisser humilier par la vérité qui vous condamne. Je vous disois donc , que ce qui vous attire tant de louanges, ne mérite que d/être blâmé. Pendant que vous aviez au dehors tant chenu émis qui menaçoient votre Royaume encore mal établi, vous 11e songiez au dedans de votre nouvelle Ville qu'à y faire des ouvrages magnifiques. C'est ce qui vous (s) Conseillers. UnPrince ne peut pas tout savoir , & fur conséquent il a besoin d’étrc instruit & asttsté p f r it bons Ministres, Ta«, 33° Les Aventures a coûté tant de mauvaises nuits, comme vous me Ravez avoué vous-même. Vous avez épuisé vos richesses. Vous ir’avez songé ni à augmenter votre peuple, ni à cultiver les terres fertiles de cette côte. Ne falioit-il pas regarder ces deux choses comme les deux fondements essentiels de votre puissance ? (6) Avoir beaucoup de bons hommes , & des terres bien cultivées pour les nourrir ? Il falloir une longue paix dans ces commencements pour favoriser la multiplication de votre peuple. Vous ne deviez songer cpsà ^agriculture & à Rétablissement des plus sages loix. Une vaine ambition vous a pouffé jusqu'au bord du précipice, A force de vouloir paroître grand , vous avez pensé ruiner votre véritable grandeur. Hâtez-vous de réparer ces fautes; suspendez tous vos grands ouvrages ; renoncez à ce faste qui ruineroit votre nouvelle Ville ; laistez en paix respirer vos peuples; appli- quez-vous à les mettre dans Rabondance pour faciliter les mariages. Sachez que vous n'êtes Roi qu’autant que vous avez des peuples à gouverner ; & que votre puissance doit se mesurer, non par Retendue des terres que vous occuperez , mais par le (6) Tels furent les premiers principes de la politique Romaine dès la fondation de Rome. Cette Ville qui n'étoit dans son origine qu’une ajsem- blée de quelques Pdtres f ren- fermoit un peuple (i nombreux , lorsque Tullus Hostilius en fit le dénombrement , qu’on a peine à ajouter foi à ce qu’en disent Us Historiens, be Te’le'maqtje. LIV. XII. 331 nombre des hommes qui habiteront ces terres, & qui seront attachés à vous obéir. Possédez une bonne terre , quoique médiocre en étendue. Couvrez-la de peuples innombrables, laborieux , & disciplinés. Faites que ces peuples vous aiment. Vous Ôtes plus puissant, plus heureux , & plus rempli de gloire que tous les Conquérants qui ravagent tant de Royaumes. Que ferai-je donc à l’égard de ces Rois, répondit Idomenée ; Leur avouerai - je ma •foiblesse :■ Il est vrai que j'ai négligé l'agriculture , & même le commerce qui m'est si facile fur cette côte. Je n’ai songé qu'à faire une Ville magnifique. Faudra-t-il donc, mon cher Mentor , me déshonorer dans Passemblée de tant de Rois, & découvrir mon imprudence ? S'il le faut , je le veux ; je le ferai fans hésiter, quoiqu'il m’en coûte ; car vous m’avez appris qu J un vrai Roi qui est fait pour ses peuples , & qui se doit tout entier à eux , doit préférer le salut de son Royaume à sa propre réputation. Ce sentiment est digne du pere des peuples , reprit Mentor ; c'est à cette bonté , & non à la vaine magnificence de votre Ville, que je reconnois en vous le cœur d’un vrai Roi. Mais il faut ménager votre honneur pour l’intérêt même de votre Royaume. Laissez-moi faire , je vais faire entendre à ces Rois que vous êtes engagé '3 3 2- Les Aventures à rétablir Ulyfle (7) ssil est encore vivant, ou du moins son fils dans la puiíïànce Royale à Ithaque , & que vous voulez en chafler par force tous les Amants ( 8 ) de Pénélope. Ils n’auront pas de peine à comprendre que cette guerre demande des troupes nombreuses ; ainíî ils consentiront que vous ne leur donniez d'abord qu’un foible secours contre les Dauniens. A ces mots Idomenée parut comme un homme qu'on foulage d J un fardeau accablant. Vous sauvez , cher ami, dit-il à Mentor , mon honneur & la réputation de cette Ville naiíïante dont vous cacherez Pépuifement à tous mes voisins. Mais quelle apparence de dire que je veux envoyer des troupes à Ithaque pour y rétablir Ulysse, ou du moins Télémaque son fils, pendant que Télémaque lui-même est engagé d’aller à la guerre contre les Dauniens ? Ne soyez point en peine , répliqua Mentor ; je ne ( 7 C 9 efl encore ici une con- trevérité qui a un grand fondement dans la conduite de Louis XIV. 11 étoit engagé à rétablir le Roi Jacques : cependant il fit une diverfion en Allemagne lors de la prise de P hilisbourg qui Vempêcha de secourir ce Roi fugitif auffi efficacement q Vil auroit dû. Ilcomptoitque Us feules forces de VAngleterre ne fuffiroient pas à y établir le Prince d’Orange , <5- qVen occupant ailleurs les Hollandais , il ferolt échouer ce dessein ; mais il fut trompé dans fes vues , comme il a paru par Vévènement* (B) Les plus dangereux ennemis d’Ulysse & de Télémaque étoient les Amants de cette Reine ; mais elle avoit Fart de les amuser sans fie rendre à leurs poursuites insensées• Elle favoit profiler^ de leur foible pour P intérêt de son fils , & sauver P Etat & fa gloire. Telle sut la conduite de la Reine Blanche à Végard du Comte de Champagne * DE Te’IE’MA QJ7 E. LlV. XII. J ì, £ dirai rien que de vrai. Les vaiíìeaux que vous enverrez pour Pétabhílement de votre commerce , iront fur la côte de l'Epire. Ils seront deux choses à la fois ; Lune, de rappelles fur votre côte les Marchands étrangers, que les trop grands impôts éloignent de Salente ; l’autre , de chercher des nouvelles d’Ulyífe. Sfil est encore vivant, ìl faut qufil ne soit pas loin de ces mers qui divisent la Greçe d J avec Pltalie, & on allure qu’on fa vu chez les Phéaciens. Quand même il n’y auroit plus aucune espérance de le revoir , vos vaiíìeaux rendront un signalé service à son fils. Ils répandront dans Ithaque & dans tous les pays voisins la terreur du nom du jeune Téléroaque , qu'on croyoit mort comme son pere. Les Amants de Pénélope feront étonnés Rapprendre qu fil est prêt à revenir avec le secours d/un puiíî'ant Allié. Les Ithaciens if oseront secouer le joug. Pénélope fera consolée, & refusera toujours de choisir un nouvel époux. Ainsi vous servirez Télémaque pendant qu fil sera en votre place avec les Alliés de cette cote dltalie contre les Dauniens. A ces mots Idomenée f écria : Heureux le Roi qui est soutenu par de sages conseils ! Un ami sage ôc fidele vaut mieux à un Roi que des armées victorieuses. Mais doublement heureux le Roi qui sent sou 554 Les Aventures bonheur, & qui sait en profiter par le bon usage des sages conseils ! Car souvent il arrive qu’on éloigne de sa confiance les hommes sages & vertueux, dont on craint la vertu, pour prêter Roreille à des flatteurs dont on ne craint point la trahison. Je suis moi - même tombé dans cette faute , & je vous raconterai tous les malheurs qui me font venus par un faux ami qui flattoit mes passions, dans l’efpérance que je flatterois à mon tour les siennes. Mentor fit aisément entendre aux Rois alliés quldomenée devoir se charger des affaires de Télémaque, pendant que celui- ci iroit avec eux. Ils se contentèrent d'avoir dans leur armée le jeune fils d’Ulyííè avec cent jeunes Cretois qu’Ido- menée lui donna pour Raccompagner. Oétoit la fleur de la jeune nobieííè que le Roi avoit emmenée de Crète. Mentor lui avoir conseillé de les envoyer dans cette guerre. Il faut , disoit - il , avoir soin pendant la paix de multiplier le peuple. Mais de peur que toute la Nation ne Ramollisse & ne tombe dans ^ignorance de la guerre , il faut envoyer dans les guerres étrangères la jeune nobieííè. Ceux-là suffisent pour entretenir toute la Nation dans une émulation de gloire, dans í'amour des armes, dans le mépris des fatigues & de de T í’i b’m a qu e. L iv. XII. 3 3 j la mort même , enfin, dans Inexpérience de fart militaire. Les Rois alliés partirent de Salente contents dddomenée, & charmés de la sageííè de Mentor. Ils étoient pleins de joie de ce qusils emmenoient avec eux Télémaque. Celui-ci ne put modérer fa douleur quand il fallut fe séparer de son ami. Pendant que les Rois alliés faisoient leurs adieux, & juraient à Idomenée qusils garderoient avec lui une éternelle alliance , Mentor tenoit Télémaque ferré entre ses bras, & il se sentoit arrosé de ses larmes. Je fuis insensible , disoit Télémaque , à la joie d/aller acquérir de la gloire ; je ne suis touché que de la douleur de notre séparation. Il me semble que je vois encore ce temps infortuné , où les Egyptiens m'arra- chérent d'entre vos bras & nTéloignérent de vous, fans me laitier aucune espérance de vous revoir. Mentor répondit à ces paroles avec douceur pour le consoler : Voici, lui disoit-il, une séparation bien différente. Elle est volontaire , elle sera courte ; vous allez chercher la victoire. Il faut , mon fils , que vous nstaimiez d'un amour moins tendre & plus courageux. Accoutumez-vous à mon absence. Vous ne nTaurez pas toujours. Il faut que ce soit la sageíîe & la vertu plutôt que la présence de Mentor '3 3 6 Les Aventures qui vous inspirent ce que vous devez faire. En disant ces mots , la Dédie cachée fous la figure de Mentor , couvrit Télé* maque de son Egide ; elle répandit au dedans de lui Pesprit de Íageíîè & de prévoyance , la valeur intrépide , (p) & la douce modération qui se trouvent si rarement ensemble. Allez, disoit Mentor, au milieu des plus grands périls , toutes les fois qusil fera utile que vous y alliez, (io) Un Prince se déshonore encore plus en évitant les dangers dans les combats , qssen n J allant jamais à la guerre. ( 11 ) II ne faut point que le courage de celui qui commande aux autres, puisse être douteux. Ssil est nécessaire à un peuple de ( 9 ) C’étoìt à Vassemblage dc ces vertus que les Thébains avoìene élevé un Temple fous le nom de la D cesse Harmonie, qu’ils difoient fille de Mars & de Vénus. II Faut, dit Plu- ■ tarrjue , que ces deux Divinités se corrigent réciproquement ; que les Grâces adoucissent ce que la valeur a de féroce, &. que U valeur anime ce que les Gmcesont disséminé. Cefi là fiinstrucl.on cachée fous la fable des atnou r s de Mars & de Vénus ; O ces allégories ne paroijjcnt point forcées à ceux qui font initiés dans la Mythologie (io 1 Louis Ji.IV alla plu- fieurs fois à la guerre ; mais il évita toujours soigneusement les dangers dans les combats. Rien ne fut plus douteux que {on courage , comme il parut _ fur-tout en \CjC aufiege de Bouchain où la bataille étant inévitable avec le Prince d’O- range , le Maréchal de Schom- berg , qui vit pâlir le Roi dans le Conseil de guerre , détourna adroitement Les avis qui allaient tous à donner combat• ( li) H efl difficile qu'un Prince ait des qualités ajj'e[ brillantes pour racheter le, défaut de courage: P Antiquité n 7 en fournit guere d 7 autre exemple que ceìui d’AugujU , & ce fera toujours une efpece de paradoxe en fait àéhïfioire'y qu'un Prince qui nc peut. soutenir la vue d 7 une armée » 6* qui fait .cependant assujettir la nation ìa plus belliqueuse & ì.i plus jalouse de fa liberte « On s’éga / 6 dans fies recherches , quand on veut découvrir la cause d’un pareil évènement • conserver DE Te’le'MAQUE. LlV. XII. JÍ7 conserver son Chef ou son Roi, il lui est encore plus nécessaire de ne le point voir dans une réputation douteuse sur la valeur. Souvenez-vous que celui qui commande > doit être le modele de tous les autres. Son exemple doit animer toute l'armée. Ne craignez donc aucun danger, ô Télémaque ! & périííèz dans les combats plutôt que de faire douter de votre courage. Les flatteurs qui auront le plus d'empresièment pour vous empêcher de vous exposer au péril dans les occasions nécessaires, (iz) seront les premiers à dire en secret que vous manquez de cœur, s’ils vous trouvent facile à arrêter dans ces occasions. Mais auííì n'allez pas chercher les périls fans utilité. La valeur ne peut être une vertu qu'autant qu’elle est réglée par la prudence. Autrement c'est un mépris insensé de la vie , 8C une ardeur brutale. La valeur emportée n'a rien de fur. Celui qui ne se postède point dans les dangers, est plutôt fougueux que brave. Il a besoin d’être hors de lut pour se mettre au dessus de la crainte í parce qu'il ne peut la surmonter par la situation naturelle de son cœur. En céc état, s*il ne fuit point , du moins il se ( 12) C 9 est ce qui fut dit | qu’ils appelloicnt fa vieille % plusieurs foi?'à la Cour , où pendant que fcs Généraux ex- les Princes mêmesfaifoient des * pofoicnt leur vie fur tesfron- railleries à Roi qui demeu- > tieres ouvertes de tous cotés roit tranquillement enfermé j aux irruptions des ennemis . Madame de Maintenon, ( Tome I. P zz 8 Les Aventures. trouble j il perd la liberté de son esprit, qui lui seroit néceíîàire pour donner de bons ordres , pour profiter des occasions, pour renverser les ennemis, & pour servir sa Patrie. S'il a toute Pardeur d’un soldat, il n J a point le discernement d'un Capitaine. Encore même n’a-t-il pas le vrai courage d J un simple soldat ; car le soldat doit conserver dans le combat la présence d'esprit & la modération nécessaire pour obéir. (13) Celui qui s’expose témérairement, trouble Pordre de la discipline des troupes, donne un exemple de témérité, & expose souvent Parmée entiere à de grands malheurs. Ceux qui préfèrent leur vaine ambition à la sûreté de la cause commune, méritent des châtiments , & non des récompenses. Gardez-vous donc bien, mon cher fils, de chercher la gloire avec impatience. Le vrai moyen de la trouver est d'attendrê tranquillement Poccasion favorable. 'Là vertu se fait doutant plus révérer qu'dle se montre plus simple, plus modeste , plus ennemie de tout faste. C J est à mesure que la nécessité de s’exposer au péril augmente, qu'il faut aussi de nouvelles ressources de prévoyance & de courage qui aillent tou- {13 ) 11 en est de la valeur À peu près comme des armes , leur succès.dépend de la main gui Us porte. Les plus grands Capitaines des Romains re- gardaient les actions les plus éclatantes coftime les plus dan « gereujes j lorsqu*elles contrevenaient à U exactitude de la discipline ; le succès qui au* tarife tout au jugement du vulgaire ne les éblouijsoit pas* de Te'le'maque. Liv. XII. 339 jours en croissant. Au reste souvenez-vous qu'il ne faut s’attirer l’envie de personne. De votre côté (14) ne soyez point jaloux du succès des autres. Louez-les pour tout ce qui mérite quelque louange: mais louer avec discernement, disant le bien avec plaisir ; cachez le mal, & n’y pensez qu’avec douleur. Ne décidez point devant ces anciens Capitaines, qui ont toute Inexpérience que vous ne pouvez avoir ; écoutez - les avec déférence : consultez - les, priez les plus habiles de vous instruire, & n J ayez point de honte distribuer à leurs instructions tout ce que vous ferez de meilleur. Enfin, n’écoutez jamais les discours pat lesquels on voudra exciter votre défiance ou votre jalousie contre les autres Chefs. Parlez-leur avec confiance & ingénuité. Si vous croyez qu’ils aient manqué à votre égard, ouvrez-leur votre cœur, expliquez- leur toutes vos raisons. S J ils font capables de sentir la noblesse de cette conduite , vous les charmerez, & vous tirerez cheux tout ce que vous aurez sujet d’en attendre. Si au contraire ils ne font pas assez raisonnables pour entrer dans vos sentiments , Vous ferez instruit par vous-même de ce ( 14 ) 11 n 1 est rien de fi noble dans les histoires écrites par les Héros de VAntiquité , que la sincérité avec laquelle ils parlent non seulement de leurs ennemis , mais de ceux qui partageoient avec eux te commandement des Armées. Ce n 1 est jamais fur les débris de la réputation d'autrui q u* un grand homme éleve la fienne « Pij 340 Les Aventures qu’il y aura en eux dsinjuste à souffrir ; vous prendrez vos mesures pour ne vous plus commettre, jusqssà ce que la guerre finiffè, & vous n’aurez rien à vous reprocher. Mais sur-tout, ne dites jamais à certains flatteurs qui sement la division, les sujets de peines que vous croirez avoir contre les Chefs de l’Armée où vous ferez. 3e demeurerai ici, continua Mentor, pour secourir Idomenée dans le besoin où il est de travailler pour le bonheur de ses peuples , & pour achever de lui faire réparer les fautes, que les mauvais conseils , & les flatteurs lui ont fait commettre dans Rétablissement de son nouveau Royaume. Alors Télémaque ne put s'empêcher de témoigner à Mentor quelque surprise , ÔC même. quelque mépris pour la conduite d’Idomenée. Mais Mentor l’en reprit d'un ton sévere. Etes-vous étonné , lui dit-il, de ce que les hommes les plus estimables font encore hommes, & montrent encore quelques restes des foiblesses de l'humanité parmi les piégés innombrables, & les embarras inséparables de la Royauté ; ( i y ) Idomenée , il est vrai , a été nourri dans des idées de faste & de hauteur. Mais quel Philosophe pourroit se défendre de la flat- (is) On ne peut mieux dépeindre Véducation de Louis XIV qui s’est trop laissé prévenir par ses Ministres, 6- qut ne pouvois guere se défendre de leurs piégés , ayant été mis fi jeune entre leurs mains . / de Te’ee'maque. Liv. XII. 34* terie, s’il avoir été en fa place ? Il est vrai qu’il s’est laíste trop prévenir par ceux qui ont eu fa confiance : mais les plus sages Rois font souvent trompés , quelques précautions qu'ils prennent pour ne Rêtre pas. Un Roi ne peut fe paster de Ministres qui le soulagent, & en qui il fe confie, puis. qu'il ne peut tout faire. bailleurs un Roi connoît beaucoup moins que les particuliers les hommes qui Renvironnent. On est toujours masqué auprès de lui. On épuise toutes fortes d'artifices pour le tromper. Hélas ! cher Télémaque, vous ne Réprouverez que trop ! On ne trouve point dans les hommes ni les vertus, ni les talents qu*on y cherche. On a beau les étudier & les approfondir, on s'y mécompte tous les jours. On ne vient même jamais à bout de faire des meilleurs hommes , ce qtfon auroit besoin d’en faire pour le public. Us ont leurs entêtements , leurs incompatibilités , ( 1 6 ) leurs jalousies. On ne les persuade ni on ne les corrige guere. Plus on a de peuples à gouverner, plus il faut de Ministres pour faire par eux ce qu'on ne peut faire foi - même ; & plus on a besoin d'hommes, à qui on confie Rauto- ( 16 ) Ceci regarde M,, de Lùuvoìs & M. Colbert qui ne s’accordoíent jamais Ensemble , & dont l*incompatibilité a causé de grands préjudices au Roi & à C Etat * En effet un Etat eji dans un grand périls lorsque deux grands hommes qui pensent différemment y partagent Vautorités Les divi - fions de Nicias & d'Alcibiadc coûtèrent cher aux Athéniens •' P iij '3,4 i Les Avektub.es rite, plus on est exposé à se tromper dans de tels choix. Tel critique aujourd'hui impitoyablement les Rois , qui gouverneroit demain moins b.en qu'eux, & qui feroit les mêmes fautes avec d'autres infiniment plus grandes , si on lui confioit la même puiííance. La condition privée , quand on y joint un peu d'esprit pour bien parler , couvre tous les défauts naturels, releve des talents éblouissants , & fait paroître un homme digne de toutes les places dont il est éloigné. Mais c'est ^autorité qui met tous les talents à une rude épreuve , & qui découvre de grands défauts. La grandeur est comme certains verres qui grossissent tous les objets. Tous les défauts parodient croître dans ces hautes places, où les moindres choses ont de grandes conséquences, & où les plus légeres fautes ont de violents contre-coups. Le monde entier est occupé à observer > un seul homme à toute heure , & à le juger en toute rigueur. Ceux qui le jugent n'ont aucune expérience de l'état où il est. Ils n’en sentent point les difficultés, & ils ne veulent plus qu'il soit homme, tant ils exigent de perfection de lui. Un Roi, quelque bon & sage qu'il soit, est encore homme ; son esprit a des bornes , & fa ; vertu en a aussi. Il a de l'humeur , des habitudes , dont il n'est pas tout-à-fait le 1 de Te’ie'maqve. Liv*. XII. 34 } maître. Il est obsédé par des gens intéressés & artificieux. Il ne trouve point les secours qu J il cherche. Il tombe chaque jour dans quelque mécompte, tantôt par ses paillons , & tantôt par celles de ses Ministres. A peine a-t-il réparé une faute , qudl retombe dans une autre. Telle est la condition des Rois les plus éclairés & les plus vertueux. Les plus longs & les meilleurs regnes font trop courts & trop imparfaits , pour réparer à la fin ce qu J on a gâté, fans le vouloir dans les commencements. La Royauté porte avec elle toutes ces miseres. L/impuiífance humaine succombe sous un fardeau fi accablant. Il faut plaindre les Rois & les excuser. Ne font-ils pas à plaindre d'avoir à gouverner tant d’hommes, dont les besoins font infinis , & qui donnent tant de peines à ceux qui veulent les bien gouverner ? Pour parler franchement, les hommes font fort à plaindre d'avoir à être gouvernés par un Roi qui n J est qu^homme'semblable à eux ; car il faudroit des Dieux (17) pour 'redresser les hommes. Mais les Rois ne font pas moins à plaindre frétant qtfhommes, c'est- à-dire, foibles & imparfaits , d’avoir à { 17 ) Ce rìitoìt point par une servile adulation que les anciens Poètes faisaient def- eendrt de Jupiter la plupart des Rois , Jls voulaient leur apprendre à quí ils devaient ressembler. P iy I 344 Les Aventures gouverner cette multitude innombrable dstiommes corrompus & trompeurs. Télémaque répondit avec vivacité: Ido- menée a perdu par fa faute le Royaume de ses ancêtres en Crète; (18) & fans vos conseils, il en auroit perdu un second à Salente. J'avoue, reprit Mentor, qu'il a fait de grandes fautes ; mais cherchez dans las'Grece , & dans les autres pays les mieux policés , un Roi qui n’en ait point fait ^inexcusables. Les plus grands hommes ont dans leur tempérament , & dans le caractère de leur esprit des défauts qui les entraînent; & les plus louables font ceux qui ont le courage de connoître & de réparer leurs égarements. Penfez-vous qu'Ulyífe, le grand Ulysse votre pere, qui est le modele des Rois de la Grece, n"ait pas austì ses foiblesses & ses défauts? Si Minerve ne Peut conduit pas à pas, combien de fois auroit-il succombé dans les périls & dans les embarras, où la fortune s 3 est jouée de lui ? Combien de fois Minerve Pa-t-elle retenu ou redressé pour le conduire toujours à la gloire par le chemin de la vertu ? N 3 attendez pas même, quand vous le verrez régner avec tant de gloire à Ithaque, de le trouver fans imper- fi 8) C’est ainfi que le Roi I voulu changer la eon(iitution. Jacques 11 a perdu jon Royau- j de r Etat y dont il devoitpro ? me par fa santé > & pour avoir I tégev £ observer tes faix* de Te’ih’maq^tte. Liv. XII. 34£ fèction. Vous lui en verrez fans doute. La Grece, fAíie, & toutes les Iíles des mers font admiré malgré ces défauts. Mille, qualités merveilleuses les font oublier. Vous ferez trop heureux de pouvoir fadmirer aussi, & de fétudier fans ceíse comme un modelé. Accoutumez - vous , ô Télémaque , à n'attendre des plus grands hommes que ce que Inhumanité est capable de faire. La jeunesse fans expérience fe livre à une critique présomptueuse , qui la dégoûte de tous les modelés qu J ellea besoin de suivre, & qui la jette dans une indocilité incurable. Non feulement vous devez aimer , respecter, imiter votre pere, quoiqustl ne íoit point parfait ; mais encore vous devez avoir une haute estime pour Idomenée, malgré tout ce que j’ai repris en lui. (19) Il est naturellement fincere , droit, équitable , libéral, bienfaisant ; fa valeur est parfaite ; il déteste la fraude quand il la connoît, & qustl fuit librement la véritable pente de son cœur. Tous fes talents extérieurs font grands & proportionnés à fa (19) On fait des sautes avec ces qualités* mais on les répare . Les premìeres années de François I » quiayoit les vertus qiùon donne ici à Idomenée , ne rejfcmblèrent pas qu commencement deson régné, ll paroît par ce caractère suc « personne d'Idomenée * n’eft pas Vemblème de Louis XIV 3 quoiqiéil ait fait plu - jìeurs choses qidon a eu en vue d ì appliquer au dernier. Mais comme on C a déjà dit , il étoit à propos de mêler ains les caractères pour les déguiser un peu plus auxyeux de la Cour « P V Z46 Les Aventures place. Sa simplicité à avouer son tort, sa' douceur , sa patience pour se laisser dire par moi les choses les plus dures , son courage contre lui - même pour réparer publiquement ses fautes, & pour se mettre par-là au dessus de toute la critique des hommes, montrent une ame véritablement grande. Le bonheur, ou le conseil d’autrui peuvent préserver de certaines fautes un nomme très-médiocre ; mais il n J y a qu’une vertu extraordinaire qui puifle engager un Roi si long-temps séduit par la flatterie, à réparer son tort. Il est bien plus glorieux de se relever ainsi que de n J être jamais tombé. Idomenée a fait les fautes que presque tous les Rois font : mais aucun Roi ne fait pour se corriger ce qustl vient de faire. Pour moi, je ne pouvois me lasièr de Padmirer dans les moments mêmes où 51 me permettoit de le contredire. Admirez- le auffi, mon cher Telémaque. C'est moins pour fa réputation que pour votre utilité que je vous donne ce conseil. Mentor fit sentir à Télémaque par ce discours, combien il est dangereux d'être injuste (:o) en se laissant aller à une cri- (20) La critique , fur-tout lorsqu'elle est outrée , suppose plus d’orgueil & de présomption que de véritable lumière. Rien ne donne plus d 7 idée de Véquité des Romains , que la facilité des rivaux même de Pompée à lui déférer le nom de Grand . II faut être généreux pour reconnoître dans hs autres des qualités qu’on n’a pas ; mais il suffit à'être mollît pour les critiquer 3 de Te , ie 1 maq_tt:e. Liv. XII. 347 tique rigoureuse contre íes autres hommes, & íur-tout contre ceux qui font chargés des embarras & des difficultés du gouvernement. Ensuite il lui dit : II est temps que vous partiez ; adieu. Je vous attendrai , ô mon cher Télémaque! Souvenez-vous que ceux qui craignent les Dieux , n'ont rien à craindre des hommes. Vous vous trouverez dans les plus extrêmes périls : mais sachez que Minerve ne vous abandonnera point. A ces mots , Télémaque crut sentir la présence de la Déesse , & il eût même reconnu que csetoit elle qui parloir pour le remplir de confiance, fi la Déesse n'eûc rappellé l'idée de Mentor, en lui disant : N'oubliez pas, mon fils, tous les foins que j'ai pris pendant votre enfance pour vous rendre sage & courageux comme votre pere. Ne faites rien qui ne soit digne de ses grands exemples , & des maximes de -vertu que j J ai tâché de vous inspirer. Le Soleil se levoit déjà , & doroit le sommet des montagnes , quand les Rois sortirent de Salente pour rejoindre leurs troupes. Ces troupes campées autour de la Ville se mirent en marche sons leurs Commandants. On voyoit de tous côtés se fer des piques hérîísees ; fiéclat dés boucliers éblouissoit les yeux. Un nuage de poussière s'élevoit jusqssaux nues. ldomenée avec P vj 24 $ Les Aventures Mentor conduisoit dans la campagne les Rois alliés qui s'éloignoient des murs de la Ville. Enfin, ils se séparèrent , après s'être donné de part & d’autre les marques d'une vraie amitié z & les Alliés ne doutèrent plus que la paix-ne-fht durable, lors- qu’ils connurent la bonté du cœur dstdo- menée, qu'on leur avoir représenté bien différent de ce qu'il étoit. C J est qu'on ju- geoit de lui, non par ses sentiments naturels , mais par les conseils flatteurs & injustes auíquels il s'étoit livré. Après que EArmée fut partie, Idomenée ' ^"^mena Mentor dans tous les quartiers de la ì’S Ville. Voyons, disoit Mentor, combien j ' r .,- / , t vous avez d J hommes , & dans la Ville, & dans la Campagne ; faisons-en le dénombrement. Examinons auíïì combien vous ; avez de laboureurs parmi ces hommes. ; Voyons combien vos terres portent dans ■! les années médiocres de bled, de vin , ddluile, & des autres choses utiles. Nous ! saurons par cette voie, si la terre fournit í 4 e quoi nourrir tous ses habitants, & si j elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers. Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux & de matelots. C 3 est j f>ar-là qssil faut juger de votre puissance. Il alla visiter le port, & entra dans chaque ,vaisseau. Il ssinforma du pays où chaque i s DE T e’i e’m a qu h. Liv. XII. z 49 Vaifleau alloit faire le commerce ; quelles marchandises il portoit, celles qustl prenoic au retour, quelle étoit la dépense du vais- ; seau pendant la navigation ; les prêts que i les Marchands se faisoient les uns aux autres , les sociétés qustls faisoient entseux, pour savoir si elles étoient équitables & fidèlement observées ; enfin les hazards du naufrage , & les autres malheurs du commerce pour prévenir la ruine des Marchands, qui par l’avidité du gain entreprennent souvent des choses qui font au-delà de leurs forces. Il voulut qtdon punît, sévèrement toutes les banqueroutes, parce que celles qui font exemptes de mauvaise foi, ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il fit des réglés pour faire ensorte qu’il fut aisé de ne jamais faire banqueroute : il 1 établit des Magistrats , à qui les Marchands rendoient compte de leurs esters , de leurs '! profits, de leurs dépenses, & de leurs en- i; treprises. Il ne leur étoit jamais permis de ! risquer le bien d'autrui, & ils ne pouvoient | même risquer que la moitié du leur. De í- plus ils faisoient en société les entreprises qustls ne pouvoient faire seuls; & la police de ces sociétés étoit inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les sui- vroient pas. D’ailleurs la liberté du commerce étoit entiere. Bien loin de le gêner z/o Les Aventures par des impôts, on promettoit une récom« pense à tous les Marchands qui pourroient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle Nation. Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts, (z i) Le commerce de cette Ville étoit semblable au flux & au reflux de la mer. Les trésors y entroient comme les flots viennent l'un fur l'autre. Tout y étoit apporté, & en sortoit librement. Tout ce qui y entroit, étoit utile; tout ce qui en sortoit, laiísoit en sortant d’autres richesies en fa place. La justice sévere présidoit dans le port au milieu de tant de Nations. La franchise, la bonne foi 3 la candeur sembloient du haut de ces superbes tours appeller les Marchands des terres les plus éloignées. Chacun de ces Marchands, soit qusil vînt des rives orientales , où le soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qusil fût parti de cette grande mer, où le soleil laffé de son cours va éteindre ses feux , vivoit paisiblement & en sûreté dans Salente comme dans fa patrie. {z z) Pour le dedans de la Ville, Mentor (aï) Le commerce de cette Ville, &c. Tout ceci s'entend de la ville d'Amsterdam , digne de servir de modele à toutes les autres pour la. liberté du Commerce. (,aa) Tout ce qui fuit est une leçon admirable, qui sert en même temps_ de critique au luxe que Louis XLlf introduisît à Paris & à là Cour- Ce Prince a toujours aime U faste , & a porté la magnificence .plus .loin qu’aucun di ses prédécesseurs. I de Te^màqve. Liv. XII. ; Jr visita tous les magasins , toutes les boutiques d/artifans Lc toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises des pays étrangers qui pouvoient introduire le luxe & la mollestè. (a;) Il régla les habits, la nourriture , les meubles , la grandeur, & fomentent des maisons pour toutes les conditions différentes. II bannit tous les ornements d'or & d'argent; & il dit à Idomenée : Je ne reconnois qustm seul moyen pour rendre votre peuple modeste dans fa dépense. Cfest que vous lut en donniez vous-même f exemple. Il est nécessaire que vous ayiez une certaine majesté dans votre extérieur ; mais votre autorité fera assez marquée par vos Gardes , & par les principaux Officiers qui vous environnent. Contentez-vous d J un habit de laine très-fine teinte en pourpre. Que les principaux de l'Etat après vous soient vêtus de la même laine ; & que toute la différence ne consiste que dans la couleur, & dans une légere broderie d'or que vous aurez íur le bord de votre habit. Les différentes couleurs serviront à distinguer les différentes conditions, fans avoir besoin ni d'or , ni d'argent, ni de pierreries. Réglez les con-. (2 j) II ne saut pas regarder' te détail comme indigne de la Majesté des loix. % Celles de Li~ turgue prescrivaient jusqu* aux nets dont se deyoient nourrir tts Lacédémoniens j elles ri * gloient la. quantité des plats • Ce ne fera jamais par des Règlements généraux qu 7 on bannira d'un Etat U luxi 6* la mollejse% 3/2- Les Aventures dicions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne & plus éclatante. Ceux qui auront le mérite & Pautorité des emplois, seront allez contents de venir après ces anciennes & illustres familles, qui font dans une si longue possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la même noblesse leur céderont fans peine , pourvu que vous ne les accoutumiez pas à ne se point méconnoître dans une trop haute & trop prompte fortune, & que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospérité. La distinction la moins exposée à Penvie, est celle qui vient d'une longue suite d’ancêtres. Pour la vertu elle fera asiez excitée, & l J on aura assez ^empressement à servir PEtat, pourvu que vous donniez des couronnes (24) 8 c des statues aux belles actions, &c que ce soit un commencement de no- bleíïe pour les enfants de ceux qui les auront faites. Les personnes du premier rang , âpres vous , seront vêtues de blanc avec une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau d'or , & au cou ( 2 , 4 } Telle étoit la. politique des Grecs & des Romains , ils n y épuisoient point les Fi~ nances pour récompenser une bonne action , ils javoient la payer par la gloire de Vavoir faite . Rien de moins onéreux au Public qu y une Couronne de laurier , de myrte t , ou de chêne : mais quel éclat pour un particulier que cette efpece de triomphe de réputation • de Tì'ie’maq.ue. Liy. XII. 353 une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second rang seront vêtus de ;bleu , ils porteront une' frange d'argent avec Panneau , & point de médaille. Les troisièmes de verd & fans anneau, fans frange , mais avec la médaille. Les quatrièmes d’un jaune d'aurore. Les cinquièmes d J un rouge pâle ou de roses. Les sixièmes de gris de lin. Les septièmes qui seront les derniers du peuple, d'une couleur mêlée de jaune & de blanc. Voilà les habits de sept conditions différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront habillés de gris brun. Ainsi fans aucune dépense , chacun sera distingué suivant sa condition, & on bannira de Salente tous les arts qui ne servent qu’à entretenir le faste. Tous les artisans qui seront employés à ces arts pernicieux , serviront ou aux arts nécessaires qui font en petit nombre , ou au commerce , ou à ^agriculture. (15) On ne souffrira jamais aucun changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits. Car il est indigne que des hommes destinés- à une vie sérieuse & noble , s’amusent à inventer des parures affectées, ni qu’ils (2.5) On ne souffriraiamais aucun changement, &c. Ceci est une Critique des Modes , qui se sont súr-tout introduites en France fous le régné de Louis •XIVi on'ne trouve point dans tout le reste de VHistoire de France tant de changements à cet égard , qu'il en est arrivé feulement pendant la jeunesse du Roi* 3J4 Les Aventures permettent que leups femmes , à qui ces amusements seroient moins honteux, tombent jamais dans cet excès. Mentor semblable à un habile Jardinier, qui retranche dans les arbres fruitiers le bois inutile , tâchoit ainsi de retrancher le faste qui corrompoit les moeurs. Il rame- noit toute chose à une noble & frugale simplicité. II régla de même la nourriture des citoyens & des esclaves, (r 6) Quelle honte, difoit-il , que les hommes les plus élevés falïènt consister leur grandeur dans les ragoûts, par lesquels ils amollistènt leur ame, & ruinent insensiblement la santé de leurs corps? Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération & dans leur autorité pour faire du bien aux autres hommes, & dans la réputation que les bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété rend la nourriture la plus simple très-agréable. C'est-elle qui donne avec la santé la plus vigoureuse , les plaisirs les plus purs & les plus constants. Il faut donc borner vos repas aux viandes les meilleures, mais apprêtées fans aucun ragoût. C'est un art pour empoisonner les hommes que celui ( 2.6 ) Pausanias âpres la I la seconde rPavoit pour tout bataille de Platée , fit servir mets que le brouet de Lacé - deux tables avec un appareil ! démone. C’est la différence ds bien différent dans la tente j ces deux tables, dit-ilau Ca- du Général des Perses. L’on \ pitaine^ Grec , quia décidé de étala dans la premicre toute i la bataille* la profusion du luxe asiatique j l de Te’le’m a que. L iv. XII. 3 j j d’irriter leur appétit au-delà des vrais besoins. Idomenée comprit bien, qu’il avoit eu tort de laisser les habitants de fa nouvelle Ville amollir & corrompre leurs mœurs , en violant toutes les loix de Minos fur la sobriété. Mais le sage Mentor lui fit remarquer que les loix mêmes, quoique renou- vellées, feroient inutiles, si l’exemple du Roi ne leur donnoit une autorité qui ne pouvoir venir bailleurs. Auíïì-tôt Idomenée régla fa table, où il n'admit que du pain excellent , du vin du pays qui est fort & agréable , mais en fort petite quantité, avec des viandes simples , telles qu’il en mangeoit avec les autres Grecs au siégé de Troye. Personne n'osa se plaindre d’une réglé que le Roi s’imposoit lui-même ; & chacun se corrigea ainsi de la profusion & de la délicateflè où l’on commençoit à fe plonger pour les repas. Mentor retrancha ensuite (ry) la musique molle & efféminée qui corrompoit toute la jeunesse. (28) Il ne condamna (27) La musique molle & efféminée, &c. Jamais Prince n 9 eut une mufique plus excellante que Louis XIV, On fait que ce Prince ne s 9 endormoit jamais qu 9 au son d 9 une douce symphonie qui étoit dans son anti-chambre. , ( 28 ) Corrompoit toute la jeunesse j auçontrairÇi Emoliit mores nec sinit esse feros. Les Poètes disent , que la musique efi un présent des Dieux favorables , qui ont accordé aux hommes ce moyen innocent d 9 écarter , & d’affaiblir le trisie souvenir de leurs maux . On prétend que ce font les oiseaux 3 qui ont appris à Vhomme à chanter* Z/6 Les Aventures pas avec une moindre sévérité la musique Bacchique, qui n’enivre guere moins que îe vin, & qui produit des mœurs pleines ^emportement & dsimpudence. Il borna toute la musique (2.9) aux fêtes dans les Temples pour y chanter les louanges 'des Dieux, & des Héros qui ont donné l’exemple des plus rares vertus. (30) Il ne permit auíïï que pour les Temples les grands ornements d^architecture, tels que les colonnes , les frontons , les portiques ; il donna des modelés d"une architecture simple & gracieuse pour faire dans un médiocre espace une maison gaie & commode pour une famille nombreuse ; enforte qu'elle fût tournée à un aspect sain, que les logements en fuífent dégagés les uns des autres, que f ordre & la propreté s J y conservaient facilement, & que ^entretien fût de peu de dépense. Il voulut que chaque maison un peu considérable eût un fallon & un petit pé- ristile, (31) avec de petites chambres pour toutes les personnes libres. Mais il , (29) C’eft dans ces étroites limites que Platon vouloit la contenir dans fa République. Quoiqu* en disent les ennemis de P Antiquité , il ejì certain que cet art a beaucoup perdu de fa force , & q u* il ne lui refie presque plus que ce qu'il y a de dangereux dans fa douceur* (30) Ceci e(l une entiqut de La fomptuojíté du château d.e Versailles , où le Roi Louis XIV a prodigué des sommes immenses en vains ornements• (31) Le périftile eji un bâtiment environné de colonnes en dedans comme les cloîtres* de Te’í e’maque. Liv. XII. 357 défendit très-sévérement la multitude superflue , & la magnificence des logements. Ces divers modelés des maisons suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à peu de frais une partie de la Ville, & à la rendre régulière ; au lieu que l’autre partie déjà achevée suivant le caprice & le faste des particuliers, avoit malgré fa magnificence (3 z) une disposition moins agréable & moins commode. Cette nouvelle Ville fut bâtie en très-peu dtz temps, parce que la côte voisine de la Grece fournit de bons Architectes, & qu’on fit venir un très- grand nombre de maçons de l’Epire, 8 c de plusieurs autres pays, à condition qu’a- près avoir achevé leurs travaux, ils s’éta- bliroient autour de Salente, y prendroient des terres à défricher , & serviraient à peupler la campagne. La Peinture & la Sculpture parurent à Mentor des arts qu’il n’est pas permis d’aban- donner. Mais il voulut qu’on souffrît dans Salente peu d’hommes attachés à ces arts. Il établit une Ecole où présidoient des maîtres d’un goût exquis, qui examinoient les jeunes éleves. (33) Il ne faut, disoit-il, rien de (ji) Une disposition moins agteable &c moins commode. Telle efì celle des anciens quartiers de Parts, que Von travaille à réparer tous les jours „ en rendant la face des maisons uniforme* ( 33 ) Voici un parallèle glorieux à Louis XÏV. 11 a établi comme Idomenéc des Académies de Peinture & de Sculpture , d 1 oh il rìejì rien sorti que d’achevé . ;y8 Les Aventures bas & de foible dans les arts qui ne font pas absolument nécestàires. Par conséquent on ne doit y admettre que de jeunes gens d’un génie qui promette beaucoup, & qui tendent à la perfection. Les autres font nés pour les arts moins nobles , & ils seront employés fort utilement aux besoins ordinaires de la République. Il ne faut employer les Sculpteurs ;68 Les Aventures Létendue de terre , que chaque famille pourra posséder. Vous savez que nous avons divisé tour votre peuple en sept claíles suivant leurs différentes conditions. Il ne faut permettre à chaque famille dans chaque claíïe, de pouvoir posséder que détendue de terre absolument néceílaire pour nourrir le nombre de personnes dont elle fera composée. Cette réglé étant inviolable , les nobles ne pourront faire des acquisitions fur les pauvres : tous auront des terres ; mais chacun en aura fort peu , & fera excité par-là à la bien cultiver. Si dans une longue fuite de temps les terres manquoient ici, on feroit des Colonies qui augmenteroíent cet Etar. Je crois même que vous devez prendre garde à ne laisier jamais le vin devenir trop commun dans votre Royaume.- Si son a planté trop de vignes, il faut qu’on les arrache. Le vin est la source des plus grands maux parmi les peuples : il cause les maladies , les querelles, les séditions , foisi- veté , le dégoût du travail, le désordre des familles. Que le vin soit donc conservé comme une espece de remede, ou comme une liqueur très-rare, qui n J est employée que pour les sacrifices ou pour les Fêtes extraordinaires. Mais if espérez point de diti des particuliers ; mais les j âe cette loi , en usurpant nux riches savent éluder la- force | pauvres jusqu'à leur nom, De TCle’maq_tje. Liv. XII. 369 faire observer une réglé fl importante , íì vous 11'en donnez vous-même Pexcmple. D’ailleurs il faut faire garder inviolablement les loix de Minos pour Péducation des enfants. Il faut établir des écoles publiques , où son enseigne la crainte des Dieux , Pamour de la patrie , le respect; des loix , la préférence de Phonneur aux plaints Sc à la vie même. Il faut avoir des Magistrats, qui veillent fur les familles (47) Sc fur les mœurs des particuliers. Veillez vous-même, vous qui n’êtes Roi, c'est-à-dire , Pasteur du peuple, que pour veiller nuit & jour fur votre troupeau. Par-là vous préviendrez un nombre infini de désordres ëc de crimes. Ceux que vous ne pourrez prévenir, punistez-les d'abord sévèrement. Cest une clémence que de faire d'abord des exemples qui arrêtent le cours de Piniquité. Par un peu de sang répandu à propos, on en épargne beaucoup, Sc on fe met en état d'être craint fans user souvent de "rigueur. Mais (48) quelle détestable maxime de ne croire trouver fa sûreté que clans Poppreíïïon des ( 47 ) Tels ètoient à Lacédémone Us Gèronces , à Athènes Us Aréopagites, les C en - furs à Home. Le Ministère < public étoit encore plus occupé à prévenir U crime qu’à U venger, (48) Ce qui fuit jusqu*à Ul fin d’u Livre , est un recueil des maximes que Louis XIV a prises pour re*le$de son gou~ vernement. On en laiste fiiirû Vapplication au LeSleur , qui. y trouvera une parfaite conformité avec Tétat où fe trouve' , encore aujourd’hui la franco av z 70 Les Aventures peuples I Ne les point faire instruire , ne les point conduire à la vertu , ne s'en faire jamais aimer , les pouster par la terreur jufqu’au désespoir , les mettre dans l'af- jfreufe nécessité, ou de ne pouvoir jamais respirer librement, ou de secouer le joug j de votre tyrannique domination ; est-ce j là le moyen de régner sans trouble ? Est-ce là le chemin qui mene à la gloire ì Souvenez-vous que les pays, où la domination du Souverain est plus absolue, I sont ceux où les Souverains font moins . puissants. Ils prennent, ils ruinent touc, ils possèdent seuls tout l'Etat ; mais aulïì j tout l'Etat languit, les campagnes font en > friche & presque désertes. Les Villes dimi- ^ nuent chaque jour, le commerce tarit. Le Roi qui ne peut être Roi tout feu!, & qui n'est grand que par ses peuples, s'anéantit { lui-même peu à peu par l'anéantiflèment 1 insensible des peuples dont il tire ses ( richesses & fa puissance. Son Etat s'épuise d'argent & d'hommes. Cette derniere perte : est la plus grande & la plus irréparable ; j son pouvoir absolu fait autant d'esclaves I qu'il a de Sujets. On le flatte , on fait • semblant de l'adorer ; on tremble au moin- ! drede ses regards; mais attendez la moindre révolution. Cette Puissance monstrueuse poussée jusqu'à un excès trop violent, ne ' íauroit durer. Elle n'a aucune ressource DE Tt'iE'MACLtJE. LlV. Xlï. 37I dans les cœurs des peuples ; e Ile a laste & irrité tous les corps de s£ta t ; elle contraint tous les membres de ce corps de soupirer après un changement. Au premier coup qu'on lui porte , lldole se renverse, se brise, & est foulée aux pieds. Le mépris, la haine , la crainte , le ressentiment, la défiance, en un mot toutes les pallions se réunissent contre une autorité íì odieuse. Le Ròi , qui dans fa vaine prospérité ne trouvoit pas un seul homme asiez hardi pour lui dire la vérité , ne trouvera dans son malheur aucun homme qui daigne ni Lexcuser, ni le défendre contre ses ennemis. Après ce discours, Idomenée persuadé par Mentor, se hâta de distribuer les terres vacantes, de les remplir de tous les artisans inutiles , & d’exécuter tout ce qui avoir été résolu. Il réserva seulement pour les maçons les terres qu’il leur avoir destinées, & qufils ne pouvoient cultiver qu'après la fin de leurs travaux dans la Ville. j Vin du Douzième Livre. Q;vj 37i f p T T ini , * 9 ™ TABLE DES ATIERES Contenues dans ce premier Volume. A. AcESTEj. Roi de Sicile , page 19-170 - II étoit fils de Crinise, 19 - ■ II est attaqué par des Barbares, 23-14 -- II a fur eux toutes fortes d’avantages par le secours de Télémaque Sc de Mentor , 24- 25 ■ - Sa reconnoissance envers ceux-ci, 25 Achille, fils de Pelée, Roi de Thessalie, 90 - - Fameux au siégé de Troye , 90 - - Ses armes, 261 --- Son courroux , 297 Achitoas, fameux joueur de lyre, 223 •- Sa jalousie contre Mentor qui en jouoit mieux que lui, 225 Admete, Roi de Thessalie, 44 Adoam . stere de Narbal, 206 - - - Çq nmandant d’un navire Phénicien, ibid. —— Son amitié pour Télémaque , 222-223 Adonis, fils de Cinira, RoideCypre, 226 - Déchiré par un sanglier, ibid. -- Changé par Vénus en anémone rouge, ibid. Adraste, Roi d’Argos & desDauniens, 321 - $ es moeurs corrompues , ibid. Agamemnon, l’on orgueil , 297 Aga d’or, 128 Agric ulture, moyens d’y engager les Peuples, 361 Ajax , les armes d'Achille lui íònt disputées , 261 -- Sa fierté , 297 Alcid e étqit Hçrcule , 9 ° T A B ■Alliés contre Idomenée, Font la paix , L E. 373 279-Z92 3*3 81 Amathonte ou Ámathuse , Isle , Ambition, source du malheur des hommes, moyens d y remédier , 120-121 Ami, caractère d’un véritable ami, 81-83 *—— Quel cas on en doit faire , r 1 r Amour, on s’y plaît, 17J — . - Description d’une personne que l’Amour transporte de jalousie , 180- 181 -Un Amoureux ne croît pas hêtre , 194 -Comme on peut vaincre l’Amour, 293 --En quoi consiste le vrai courage contre l’Amour , 193 Amphitrithe, ddcription de cette Déesse, 114 Amsterdam , asluiion à cette Ville , 73-3SO Anchise , son tombeau étoit en Sicile , 20 Anémone , voye{ Adonis. Angleterre , fa situation , Anglois, ils ne sont pas jaloux, —- .— Leurs moeurs , 236 ■ --- Ils sacrifient tout à leur liberté, Furent médiateurs de la paix , 237 236 i 37 238 3°9 2 Anticlée, mere dUIysse TEœa , Isle de Circé , 13 Apollon, qui il étoit, 168 ■-Pourquoi chassé du Ciel. Son occupation fur la terre, 44 *- Pourquoi il est rappellé dans le Ciel, 43- 46 Apuliens, peuples dont la feule vue épouvante , 280 Architecture , on devroit la régler dans un Etat, 336 Argonautes , 74 Arislodéme, son caractère, 13 ; - 137 -—=— Exemple du Duc de Navailles > 133 -à—— II n'accepte la Royauté de Crète , que fous trois conditions remarquables, 137 -Simplicité des présentsqu’il faìtàHazaël, 138 '— ■ ■ Sa reconnoiffance envers Mentor & Télé— maq-ue , 139 374 TABLE. Arts, négligés en France du temps de la guerre, 142, Astarbé, femme du Roi Pygmalion : son artifice pour cacher la haine qu’elle a pour Pygmalion qui l’aime , 83 .1 Elle aime Malachon , mais inutilement. Vengeance qu’elle en tire , 83 --Sa passion pou. Joazar, 208 --Elle empoisonne Pygmalion , 211 -112 --— Comment elle échappe à la fureur de la populace , Elle s’empoisonne elle-même 217 2î8 2)2 3*5 2 cet Ou- 4 - 3 * Astrée , fille de Jupiter & de Thémis, Athamas enchanté par Neptune , Atlas, Roi de Mauritanie, -Pers de Calypso , Aventures de Télémaque , dessein de vrage, ---. Ce qu’on y doit admirer, 37 Avarice , ses fâcheux effets , 64 » — - Les Crétois la punissent, no B. Bacchantes, Prêtresses de Bacchus, 100 Bacchus, fils de Jupiter & de Sémelé, 168 ---— Ses exploits & principales actions, 119 ■ . . . II fut nourrri par les Nymphes de rifle de Naxos, 17 * Baleazar, fils d’Idomenée : il fut envoyé à Samos, où l’on le jette dans la mer , 208 - - ■ - II fe fauve du naufrage , 2I 4 ■ —m Il retourne à Tyr , après la mort de Ion Pere > II est proclamé Roi, Sa belle conduite , 220 Banqueroutes, moyens de les prévenir, Bâtiments superbes rejettés, --Leur diversité , --- > On les doit régler dans un Etat, "1 2IV - L2-l 349 2Z1 357 iW* 4 TABLE. Z75 Beauté : une beauté modeste est plus à cra.nJre qu’une beauté moins retenue, 174 Belus, Roi de Tyr , 64 Bétique , étoit une partie de TEspagne, 206 — - Ce pays a pris son nom du fleuve Bâtis, 228 — Description de ce beau pays , & des mœurs admirables de ses habitants, 228 - 229. -»— >> - On y exerce l’Agriculture, 230 Bocchoris succédé à Sélostris son Pere ; se n caractère, 30- 31 — - Ses violences causent une révolte, 53 -- Dans laquelle il périt, 34 Bonnes Loix doivent être en estime , 137 Bourgogne ( le Duc de ) son caractère dans fa jeunesse, 5-9 — . . — Quand il naquit & quand il mourut, y — .—— Où commence l’inctruction qui lui est donnée, 29 & suiv. Brindes, peuples , 179 Brutiens, peuples, leur légéreté à la course, 280 C. Cadix, voye{ Gades. Calypso , Déesse , fille d’Atlas & de Thétis , I ■- Elle est inconsolable du départ d’Ulyffe, ibid. — - L’arrivée de Télémaque dans son Isle l’en console, 4 — . Description de cette Déesse & de fa grotte , 6-7-8 — . . . Repas qu’elle -donne à Télémaque dont elle devient amoureuse , 10- ji --Ses soins pour lui, 89 — - Elle ne peut souffrir Mentor, 93 -_ Ses empressements pour rendre Télémaque amoureux, 170 « - - . - Sa jalousie, parce qu’il aime Eucharis, 178 --Son ardeur à faire sortir Mentor & Télémaque de son Isle. >88 ——— Sa fureur contr’eux. 189, &c. \ 5 ? 6 TABLE. Calypso, ses Nymphes mettent le feu à leur vaif- íéau, .199 -- Son lile ctoit inaccessible, 200 Candie, Isle, voye^ , Crète. Capharée, 193 Carthage, ville d’Afrique, fondée par Didon, 64 Cande , Gaude, Isle dans la Méditerranée , 3 Caverne du Cyclope Polypheme , 13 Cerbere , chien à Ventrée des Enfers , 226 Cérès, Déesse des grains & des fruits , 118 Cesse, forte de combat rude & violent, dans lequel on se servoit d’un gantelet de cuir garni de plomb , 358 » - . . ■ ■ Celui qui vouloir être Roi de Crète devoir surpasser en ce genre de combat ses rivaux, 131-132 Champs Elysées, 106 Changements des modes introduit en France dans la jeunesse de Louis XIV , 353 Charités, filles de Vénus, 24Î Charles II, Roi d’Angleterre , 214 -213 - 216-220 Charybde, rocher entre Naples &. Sicile , 13 Circé , fille du Soleil, 13 --Son Isle s’appelle JEœa , mais c’est une montagne voisine de Formies, ibìd. Citheron , mont proche de Thébes , 100 Cocyte , fleuve de l’Epire , lyo Colonnes d'Hercule , montagnes au détroit de Gibraltar , 62 Commandement injuste n’est pas de longue durée, n Commerce , son éloge : moyen de rétablir, 74 & íliiv. --Pourquoi il tombe si un Roi s’en mêle, 76 - 77 --Son établissement à Tyr, 220 Conditions, nécessité de les régler dans un Etat, 3 31 —— " Avantages des conditions privées fur les plus élevées, 34 2 T A B L E. 377 Conquérants, leur véritable portrait, 233 Conseillers des Princes. Caractère des bons & des mauvais, - Ils font nécessaires , 37 329, &c. 1; Corcyre, ou Corfou , Iíle, Courage, il est préjudiciable fans la sagesse & la prudence, 54-273 . . En quoi il consiste , 161 St suiv. ■ -En quoi il se montre contre l’Amour , 196 Course de chamots. En laquelle pour régner fur les Crétois , on devoir l’emporter fur tous ceux avec qui l'on couroit, 132 Crainte , n’est pas un lien pour retenir les sujets dans leur devoir, 32 Crétois, ses empressements & ses ruses pour surpasser Télémaque en la course des charriots, 133 Crète , aujourd’hui Candie , Iíle de la mer Méditerranée , 117 ■ " Elle est fertile, 118 - . Le faste & la mollesse y font inconnus, 120 --Labyrinthe, fameux ouvrage de Dédale ,123 Crétois, leur félicité , 119 •- Ils ont les loix de Minos, 12a —- . Leurs mœurs , ibld. ■ Leur maniéré de fe choisir un Roi, 129 Critique, envers qui elle doit être sobre , 342 ■ - La jeunesse'sans expérience s’y livre, 347 >— ■ ■ — II est dangereux de critiquer les autres hommes , à , 346-347 — 11 ne faut pas critiquer les Rois, 342 Cromwel ( Olivier ) fa vie , 65 — . . Son caractère, 210-234 Crotone, ville de Toscane , 180 Crotonlates , leur adresse à tirer des fléchés, ibid. Cupidon , Dieu de l’Amour , 96 -- Ne caresse que pour trahir, 173 Curiosité, à quel égard on la doit borner principalement, 26; 378 TABLE. Cyclope Polypheme ; sa caverne , 13 Cypre , líle de la mer Méditerranée : fa description, 100 Cypriens, leurs mœurs voluptueuses, iot Cythere, Isle proche de Candie , ìbid. --On y adore Vénus, ibid. D. Danaïdes, cinquante filles de Danaus, qui tuerent leurs maris dans une nuit, 119 Danaus , Roi d’Argos, ibid. Dédale, fameux par son Labyrinthe en Crète, 123 Défiance, portrait de cette passion , 65 ,66 Diadème, étoit une marque de la dignité des Rois, i;8 Didon, femme de Sichée , 64 ■ — ■ 1 elle se íáuve de Tyr, parce qu’Idomenée a tué son mari, ibid. — 1 ■■■ — Elle a fondé Carthage , ibid. Dieux Pénates , ìéá Diomede : son courage impétueux , 497 Diomede : il prit les chevaux de Rhésus , 161 • — — II étoit Roi de Thrace, ibid. Dilcorde , fa pomme d'or , 246 - Elle est la source de tous les malheurs, 304 Dissimulation, les Crétois la punissent, 12O Diflinction, la feule qu’on devroit reconnoître, 23 ; Diversité des habits selon la condition des hommes, 35 * -Des maisons , 357 E. Ecoles publiques : elles font nécessaires dans un Etat , 369 Education des Enfants, il en faut avoir foin, ibid. -Ses beaux fruits , 120 Efféminé , caractère d’un tel homme, 84 TABLE. 379 Egyde : description de ce bouclier de Minerve, 196 - - - Minerve le donna à Télémaque dans les plus grands dangers, 336 ■» Cupidon ne pou voit pas percerl’Egyde, 97 —— ■ ■ Auparavant c’étoit le bouclier de Jupiter, 24 Egypte, Royaume : son abondance , 29 --Sa bonne Police , 3 1 Elévation des Princes , elle fait qu’ils ont tout à craindre, 267 Enchantement d’Athamas, 250 Eole , fils de Jupiter & d’Acesie : les Poètes Pont fait Dieu des vents , 115 Erix de Sicile : célébré combattant du Ceste , 338 Estime : les bonnes Loix doivent être en estime, 155 Estime des vieillards en Crète, 134-13f Etat y moyens de le faire fleurir, 348-349 Etna , mont qui vomit du feu, 43 Eucharis , Nymphe de Calypso , 178 —— - Ses foins pour retenir Télémaque dans ses liens, 182 — Elle fait tout ce qu’elle peut pour le dégoûter de Mentor, 186 Europe, fille d’Agenor, Roi de Phénicie, no, 261 F. Faste, ce vice est inconnu en Crète, 120 Favoris corrompus, leur plaisir, 69 Femmes, il faut être en garde contre leurs charmes, 10 --Leur art à tirer le secret des hommes fans révéler le leur, 92 — Leur empressement pour plaire en cause le dégoût, ìor •-Les vices des femmes Romaines, 212 Flatterie : elle est funeste , 268 Flatteurs : leur caractère, 92 —— ils louent les vices, 152 z8o TABLE. Foibleffe de l’humanité se trouve aussi chez les hommes les plus estimables, 340 France, ruinée par le luxe, 7 J G. G Ab e ou Gadire , aujourd’hui Cadix, est une Isle de l’Espagne bétique , 73 11 s’efl glissé une faute dans la Remarque , car Cadix riest pas à 19 lieues de Tyr , mais plutôt à 570 lieues d'Allemagne. — Les Phéniciens y sondèrent une Ville, 238 Gaulus, Isle , autrefois Ogigie , 2 Gozo , Isle, voyei Ogigie , 2 Grâces, voye^ Charités , 245 Guerres ; ses fâcheuses suites même de la plus heureuse, 141 ■——— Moyens d-’ëviter la guerre , 237-238 '—■— On ne doit pas la deíirer pour acquérir de la gloire, 318 *-Elle est quelquefois néceílaire , ibid. Guiche (le Comte de) 179 H. Haruspices, étoient les Devins qui inter- prétoient les prodiges, 317 Kazaël, son ardeur pour la science des Grecs & pour leurs mœurs , 108 -- II voulait étudier les sages loix de Minas, ibid. -Aristodéme les lui donna , 158 —-— 11 a pitié de Télémaque , 112 -- II refuse d'être Roi des Cretois , 154 Hector , il fut vaincu par Achille, 90 Hercule, fils de Jupiter & d’Alçmene , ibid. .Héros , les héros d’Homere pleuraient souvent & facilement, .302 Hespérie, est prise dans cet ouvrage pour l’Italie, 2JI T A B L E. z8i Himere, Ville en Sicile , 23 Hollandois, leur portrait naturel, 73 —— Us veulent avoir les François pour amis, mais non pas pour voisins , 303 >—.—> Ils furent médiateurs de la Paix d’Aix-la- Chapelle, 309 Hospitalité, les Crétois l’exercent le mieux , 133 Hyppomaque, son désir de Temporter sur Téîéma- que en la course des charriots, 132,- 133 I. Jacques II, Roi d’Angleterre, exemple terrible pour tous les Rois, 166 Jalousie , caractère de celle que cause Pamour, 1 Si Ida, montagne d’une grande hauteur, en Candie, 269 Idalie , montagne dans l’ííle de Cypre , 101 Idomenée, Roi de Crète, fait un vœu fort téméraire , 124-123 -Suites fâcheuses de son vœu , ibid. -II fonde un nouveau Royaume, 1 28 —'—- Que! accueil il fait à Téiémaque & à Mentor qui y arrivent, 253. -——- Engagé dans une guerre , il implore leur secours, 269 —-Engagé dans une autre guerre , Mentor l’en dégage en partie, z -Téiémaque y allant, Mentor lui donne d’excellents avis, ^33, Lcfuiv. —— Et justifie noblement Idomenée contre Té~ lémaque , qui trouvoit à redire qu’il n y allât point , 340 & suiy. —— L’armée partie, Idomenée & Mentor travaillent à réformer la ville de Salente, 348 & suív. Jeunesse; ses défauts, 10-130 Isle de Calypso ; pourquoi inaccessible , 204 Impôts, ils furent grands en France, 363 3 8 z TABLE . Ingratitude, les Cretois la punissent, 12.0 Iníolence, d’où elle vient, 367 íoaz.ar , Tyrien fort riche , 209 Joie, celle qui vient de la vertu, différé bien de celle qui vient du vice, >07 —— Caractère de Tune & de 1 autre, ìbid. Iris, fille de Thaumas &. d’Electre, Messagere de Junon, 245 Ixion , fils de Phlegias, Roi de Thessalie : il tourne une roue dans les Enfers, 220 L. Labyrinthe de Crète, -- d’Egypte , Laconie, province du Péloponèse, Laërte, pere d Ulysse, Lares, Dieux domestiques,. Larmes, les Héros en répandoient aussi, Lecture, son éloge, Lemnos, Isle de la mer Egée , Lerme, (le Duc de) figuré par Métophis » Lestrigons, habitants de la Ville de Lamus, — — - Leur Roi étoit Antiphates , Lethé , fleuve d’oubli, Liban, Montagne , ses forêts des vaisseaux, Libations, ce que c’étoîent, m 124 287 2 66 302 41 294 36 . J 3 ibii, 114 fournissent les bois 78 317 Libre, Différents sentiments fur celui de] tous les hommes qui est le plus libre, 136 Liberté : les Anglois lui sacrifient tout, 238 Linus , fils d’Apollon & de Terpsichore, 41 — — II inventa les vers lyriques , ìbid. -II jouoit bien de la lyre, 227 Liriope , mere de Narcisse, 226 Locriens, peuples invincibles de la Phocide, 280 Loix de Mines, voyeç Mines, —— les bonnes Loix, doivent être en vénération, * 3 î T A B'L E. j8j Louis XIV, ne lifoit point, 41 »- II fe livra à ses Ministres, 6 ) • -- 11 écoutoit trop les flatteurs, 94 ————— Ses foiblelTes fur le chapitre de la louange, ibid. »-- II étoit fort sérieux dans fa jeunesse, 103 - - Son autorité absolue , 122 - ■ 1 1 - Rapportoit tout à lui même , 123 — - .. . Aimoit plus fa famille que son peuple, ibid. -- Peinture de son régné, 138 — - Malheureux dans fa plus grande prospérité , & pourquoi, ibid. - Autre portrait de ce Prince , 140 -- Autre , 14a --— Arts négligés fous son régné , ibid. -- Ebloui, par ses victoires , 144 --- Fait plusieurs fautes par surprise , 15a -- Justifie son amour pour la Valliere , 173-179 - Ce que fit la Reine Mere pour l’en détourner , 174 Présent qu’il fait à fa Maîtresse, 179 La Cour de France étoit alors toute en feu , 18a Le Roi aimoit fort la chasse , ibid. Reproches que fit la Mancini au Roi, 186 Ses dispositions envers le Cardinal Ma- zarin , ibid. Ce qu’il dit aux couches de la Valliere , 188 Ce qu’il fit au départ de la Mancini, 193 II fe déguifoit fa passion, qui étoit très- forte , 1 94 Comme il pensa rompre pour elle son mariage avec FInfante d’Esp agne ,193 II est piqué des lettres du Cardit £ 1 , ibid. Quels motifs il avoir dans ses guerres, 474-284 ;84 TABLE. Louis XIV, son ambition & fa fausse gloire , 276 — - Infidélité de ses promesses & de ses serments , 279 —-■■■■■ Sa hauteur & fa fierté , 281 - - - - Ses forteresses : cause de la jalousie des voisins, 285 ► .—. S’est attiré toute l’Europe à dos , r86 — -- - Ne faifoit la paix, que pour recommencer îa guerre, 29s — — - -- A pu être désiré pour ami, mais non pour voisin > 5*05 - -— - A imposé avec hauteur des conditions de paix, 307 -- Fait la paix par nécessité , 309 -- . Colore cette nécessité du prétexte de fa modération, 310 - Ne pouvoit être vu des étrangers fans exciter leur indignation , 3 14 - Ce qu’avoit fait en lui l’illusion de la fausse gloire , 318 - Les Traités faits avec lui, ne rassuraient point ses voisins, 720 - Comparé à Adraste, & en quoi, Md. — . Sa passion pour les bâtiments & les fontaines, 326 - - - Sa délicatesse , qui ne pouvoit souffrir la vérité, 328 - - Foiblesse des secours qu’il donna au Koi Jacques, 3 3 1 — ■■■■■ . - Son courage fort douteux, 33 ^ - Son éloignement des périls de la guerre, 337 - Mauvais effets de son éducation , 3 4 ° >— - - > Critique de son luxe, 35 ° — - w ■ Critique des modes des François fous son régné, 353 .. Mollesse de fa Musique, 3 55 , .- Somptuosité de V erfailles, 3 5 ° Louis TABLE. 384 Louis XIV- Etablissement des Académies de Peinture, ^ 357 > — — ■ ■ Enrôlements forcés, 360 - Dureté des impôts, 3 64 - - - Tristes fruits de ses conquêtes, 366 ». - Ses maximes de Gouvernement ,369 Louvois ( le Marquis de ) son caractère, 48 & fuiv. - - Nepouvoits’accorder avec Colbert, 341 Lucaniens, peuples belliqueux de í’Hespérie , 279 Lutte : genre de combat, étoit en usage en Crète, 13a Télémaque fut vainqueur dans ce combat, 13a Luxe : réflexions propres à en détourner, 231-2.31. m....... Moyens de le prévenir, 3 49"3 i' 0_ 3 5 1 - - II est la ruine des Royaumes, 7Ç Lyre, ancien instrument de Musique , 84 - — - Celle d’Orphée, placée dans le Ciel, 42 -- Architoas & Mentor en jouoient comme Orphée, 226 & fuiv. M. IVTAlachON, voyei Astarbé. Malheureux, différents sentiments fur celui de tous les hommes qui est le plus malheureux , 137 Mancini (la) reproches qu’elle fait au Roi , 186 - Elle s’éloigne de la Cour , 193 Manduriens , peuples de la fouille au Royaume de Naples, 275 » . Ils abandonnèrent le rivage à Idomenée, ìbid. - -■ Traité qu’ils firent avec lui, ìbid. »-- Ils lui faifoient la guerre , 279 --;-- Eux & les Alliés conclurent la paix avec lui par rentremife de Mentor, 291 Mariage : pour y vivre heureux, il faut imiter les Bétiques, 238 Mazarin, ks lettres qu’ il écrivit au Roi, 19; Topie L R z->- 6t 3 S 6 TABLE. Médiateurs de la paix d’Aix la Chapelle i Ménélas ; qui il étoit, Mensonge , laideur de ce vice , —-- Jusqu’à quel point il faut le haïr, 84-83 - Télémaque ne vouloit pas s’enservir, 8r Mentor ; qui il étoit, 4 -Instruit Hazaël dont il est esclave, 1 03 ____ Les instructions qu'il donne à Idocnenée, 326 Mercure ; qui il étoit, , 168 Meffapie , Province dans la terre d’Otrante, 281 Métaponte, Ville dans le Golfe de latente, 288 Métophis , son caractère , 36 -- Sa disgrâce, 48 -- II rentre en faveur , 51 Mine. S’il faut juger par elle du mérite des gens, 151 Minerve. Description de cette Déesse , 97 -- Elle conduit & instruit Télémaque fous la figure de Mentor, 3 -- Pourquoi elle apparoir toujours à Télémaque fous cette figure , 169 Minos ; qui il étoit, no --Ses belles Loix , 120 —— Ses maximes pour bien gouverner, iri fuiv. --Respect qu’on a pour son livre de Loix, 134 _—. II est juge aux Enfers, rro Modération , moyen d’y retenir un peuple, 367-368 Modes ; changeoient souvent en France , 3/3 Mœurs des particuliers; il faut y veiller, 369 Mollesse, est la ruine des Royaumes, 73 . »—■Elle étoit inconnue en Crète, 120 -Elle régnoit parmi les Cypriens, 98 Moncke, Général Anglois, 21J Monde, combien il paroît petit aux Dieux , 244 Montespan ( la Marquise de ) son portrait , , 83 Morale opposée à celle des Jésuites, 82 Mon, comment on doit fe comporter quand on est xn danger de mort, 16% TABLE; 387 Mou, caractère d’un tei homme, 99 Multiplication des peuples, moyen de la faciliter , z6r Musique, ses effets, 223 —- Quelle est celle qu'on doit bannir d’un Etat, & celle qu’on y doit conserver , 355 - 3 î<> N, Na R b a l , Commandant d’un vaisseau Phénicien , 59 ———> Sa ruse pour empêcher Pygmalìon de re- connoître Téìémaque , 69 *■■■ ■ Ruse qui pensa être découverte, 80 *-- Comment il se sauve de ce maqvais pas, 82 &ÍUÍV. —— — II est fidele à son Roi, 66 —- II rappelle Baleazar après la mort dé Pyg- malion , 21 í — II le met fur le Trône, 216 --— Son élévation fous ce Prince , 221 Narcisse ; en quoi il fut métamorphosé , 226 Navailles, ( le Duc de ) comparé à Aristodéme , Navigation. Moyens de la porter à fa perfection, 78 Naxos, Iste dans la mer Egée, 172 Neleus , Roi de Pylos , 288 Némésis, office de cette Déesse , 12s Neptune, comment il venge Vénus contre Télé- maque, 161-162-249 Néréides, Déesses de la Mer, 223 Nérite , aujourd’hui Nardo , 28 r Nestor ; qui il étoit, 15-288 Nonacris, Montagne en Arcadie i 98 O. , désert en Egypte, T 7 Etoit la demeure de Nestorius exilé, ibicl. Ri» 3 S S T A B L E; Obéissance, quand elle est forcée, elle n’est pas de longue durée, 33 Ogygîe. Quelle Islec’étoit, & comment appellée, r Oisiveté v _rend les peuples insolents & rebelles, 367 Olivier, son rameau est un signe de la paix, 291 Origine des Dieux , des Héros , 113 Orléans, (Duchesse d’) jalouse de la Valliere, 179 >. A qui elle découvroit ses peines, ìbid. --- Ses plaintes là-dessus, 183 Orphée ; qui il étoit, 41 Oubli, fleuve d’oubli, 114 P. JP A1X, d’Aix-la-Chapelle z 09 Pandore , femme admirable ; fa boîte fatale, 107 Paphos , Ville en Cypre , roi 'Paris, qui il étoit, 246 Paris , Ville , ses anciens quartiers avoient une disposition moins agréable & moins commode , 357 Particuliers; il faut veiller fur leurs moeurs, 369 Passions ; elles deviennent calmes quand la sagesse & la vertu parlent, 31) ■■ ■ - - - On est ingénieux à trouver les raisons qui les favorisent, & à éloigner celles qui les condamnent, - 175 Peintres, jusqu’à quel point on doit les chérir dans un Etat , 358 Pelée, la Discorde avoit jeté une pomme d’or aux noces de Pelée &c de Thétís. 246 Péloponèse , ce que c’est , 160 Peluse, Ville d'Egypte, 5 r Pénates, Dieux domestiques, 206 Pénélope, femme d’Ulysse, r2 —-- Effet de fa beauté , 1 4 Périls, comment il faut se comporter avant que des’y exposer, & comment il faut se conduire guand une sois on y est engagé, 17 T A B L £. 585, Péristile , cequec’est, 3 56 Pétilie, par qui elle fut fondée, 268 Peuples, moyens de faciliter leur multiplication, 362 *-— Maximes générales des Peuples d’un sage Roi, 31 Phadaël, voye{ Pygmalion. Phalante, chef des Lacédémoniens, 268 ■ . . — Son caractère, & quelle Ville il a fondé, 287-288 Phéaciens, où est leur Iste, Ulysse y arrive, 13 Phéniciens; leur puistance, 6a — - - D’où vient qu’ils sont maîtres du Commerce , 74 » ■ » - ■ - Et si forts fur la mer, 7 3 Philippe IV, Roi d’Efpagne, son caractère , 3 3 Phiioctete ; il a élevé les murs de Pétilie dans i’Hefpérie, II étoit fils de Ptean, Phocide , pays de l’Achaïe , Pisistrate ; qui il est ; de quelle mort il meurt, Plaisir ; le véritable consiste dans la sagesse , A quels plaisirs on doit être sensible, 288 268 2 94 291 225 224 Police , Peuples qui, par la bonté de leurs mœurs , n ont que faire de Police , 232 Pomme d’or de la discorde, 2*46 Princes, les défauts des Princes trop faciles Sc inap- pliqués, 69. . . - Leur élévation fait qu’ils ont tout à craindre, 267 Pygmalion. Sa cruauté envers Sichée ; son avarice , 63 Scfuiv. — -- Sa défiance, 65 — . II abandonne Topha fa femme , pour- Astarbé dont il est le jouet, 84 »- . Pourquoi il fait mourir Phadaël, son fils aîné, & envoie Baleazar son cadet à Samos, 108 - - 11 meurt empoisonné par Astarbé, 211 Pytiens, peuple de Nestor, 28Z Rii} 5 ?® TABLE ; R. R.Agouts; l’art d’en faire, est le véritable art d’empoisonner les hommes , 334-3 55 Raison éternelle ; état déplorable d’un homme qui ne la connoît pas. Bonheur de celui qui la consulte, St qui la fuit, 112-113 -- L’excellence de la raison, ; s Rébellion. Sa source , 367 Réformés. Leur proscription causa une grande perte à la France , 75 Rhésus, tué par Diomede, Roi de Thrace , 261 Richessesssont une source d’inquiétudes Sc de maux,' 6/ Rois, différence de ceux qui se sont aimer , à ceux qui se font craindre, 32-33 -- Maximes qu’ils doivent suivre, 34 —— Les Rois font des fautes inexcusables, 344 »- Les plus sages font trompés, 36-341 ■- Comment ils éviteront de 1 etre, 328 —— Leur malheur de ne pouvoir pas tout voir par eux-mêmes , 48 —— Les bons font regrettés après leur mort, 30 — On est ravi de celle des méchants > 215 -- Caractère des mauvais Rois , 5 a ——— Caractère de ceux dont la sagesse ne modéré pas la valeur , 33 - - Caractère des Rois avares , 5 5 —— En quoi f autorité des Rois doit consister 122-123 -- Ceux qui croient être heureux en rendant leurs sujets misérables , font les plus malheureux de tous les hommes, 137-138 — Les Rois qui ne savent pas gouverner dans- la guerre 8t dans la paix, ne font Rois q.u’à demi, *3° . . Si le conquérant ou le pacifique est préférable, 139 St fuir. TABLE. 39Ï Rois : les Rois ne font que des Esclaves déguisés, 15 * t— ■ Leur'conduite assez ordinaire envers ceux qui ont du mérite, & qui leur ont rendit des services , 15 î 1 —"— En quoi ils doivent surpasser leurs sujets, *59 *-En quoi consistent leurs véritables richesses , 22t —>— Pourquoi les Rois s’usent plus que les autres, 258-259 *—— Ils croient à tort que leur élévation les met au dessus de toute crainte , 266 —-—> Par où leur puissance do t se mesurer , 33a —-— Quel doit être leur courage dans la guerre 336 --- De quelle maniéré ils doivent rechercher la gloire, , Z38 »—— Leur devoir envers les chefs de l’armée qu! ont manqué , 339 --Leurs fautes font plus excusables que celles des particuliers , 341 Royauté. Réflexions propres à en dégoûter, 114-335 >- - . - Trois qui refusent généreusement celle de Crète , 15 o & suiv. Aristodéme ne l’accepte que sous trois conditions remarquables , r 5A S. Sagesse. Caractère de 1 a vraie sagesse , 224 -- Elle calme les passions, 315 Salente , Capitale du pays des Salentins, aujourd'hui la terre d’Otrante , 25), —-- Elle est fondée par Idomenée , ìbìd. Salentins, leur pays dans le Royaume de Naples ì 12$S Saturne, son régné est appellé sage d’or, ,22F sculpteurs, voy'i Peintres, z§r T A B L Scylle & Charybde ; ce que e’étoit » ï'J Secret; son éloge, 61 -- Moyens d acquérir ce talent , 6: -■ - ■ Ce qui le fait perdre, 92 Ce qu’il faut faire quand on en a trop dit, 91-9 í Sésostris; son éloge, 33*34 - .- ■ > On ne lui reproche que deux choses en toute fa vie, 34 --L’Egypte est inconsolable à fa mort, 50 Sichée, voye^ Pygmalion. Silence est l’ame de toutes les affaires, 61 Sirenes ; leur portrait, 84 Sisyphe; qui il étoit220 Sobriété; nécessité de l’obferver , }(4 Sophronime, qui il est , quel moyen il propose à Idomenée d’accomplir son vœu fans sacrifier son fils, 1 í 6 Souverains; ceux qui sont les plus absolus sont les moins puissants , 3 7o Styx, quelle fontaine ou riviere , 98 Sujets; lien qui peut seul les retenir dans leur devoir, 3 a T. T Ailles ; elles rendent les peuples misérables, 364 - Personnelles & arbitraires, leur effet, 7? Tantale; qui il étoit, Tarente, Ville des Salentins, sondée par Phalante, 2.68 Tartare; cè que c’étoit, »4 Télémaque, bis d’Ulysse & de Pénélope, 1 Pourquoi il part pour la Sicile avec Mentor qui le fuit par-tout , 13-16 . Ilsrisqucnta être pris par des Troyens, 18 ——-- Ils le sont par d’autres Troyens, 19 Une prédiéìion de Mentor les ayant fait relâcher, ils font pris par des Egyptiens» k TABLE. z 9 z" Télémaque : il est envoyé dans un désert l 38 » II en est rappellé, 49 - - - II est renfermé dans une tour, j r - .— D’où étant relâché il est conduit en Phénicie , 5 S - . . - » > L’artifice de Narbal l’empêche d’être reconnu de Pygmalion, 8 r — . Télémaque part pour l’Iste de Cypre, 9 f ■r- - - Etant fur le point de se laisser corrompre Mentor lui apparoir, & lui apprend le sujet qui l’y fait trouver si à propos, 10; &c. — - Télémaque en part pour aller avec lui en Crète, 11 a — . - II est admis aux combats , par lesquels dévoient passer tous ceux qui préten- doient à la royauté de cette Isle, 13a mm 1 L’ayant emporté fur ses rivaux, les Cré-, rois veulent l’avoir pour Roi, 149 *--- 11 refuse cet honneur, 150 — -— Mentor en fait de même, 151 » ..— > De Crète ils partent pour Ithaque. Une tempête s’éleve si grande, qu’il n’y a qu’eux deux qui íe sauvent du naufrage qui les porte devant l’Iste de Calypso. V. Calypso , 162-163 &c« a-— . . Le feu mis à leur vaisseau est un obstacle à leur départ de cette Isle, 199 - — Un vaisseau Phénicien , qui alîoit en Epire , voisine d’Ithaque, les reçoit le plus obligeamment du monde, 204 -- Adoam, qui en est le Commandant , leur fait l’histoire de Tyr, 207 — - — Et celle de la Bétique , 2.2.8 --- — Neptune les éloigne d’Ithaque , 250 --Et les fait arriver devant la Ville de Salente, voye^ Idomenée , 134 .Termosiris. Caractère de ce vieillard qui apparoir à Télémaque, 45 '594 TABLE. Termutis; qui il est , Terreur, n’est pas un lien pour retenir dans leur devoir, iThébes ; magnificence de cette Ville, Théophane , vieillard , ami des Dieux, tThésée ; 11 descendit aux Enfers , Thétis , mere de Calypso , Tithie ; qui il étoit , Topha, épouse de Pygmalion , Travail; il est la source de l’abondance J Triton , Dieu marin , Tyr, Ville, sa description, -— Sa gloire est bien obscurcie, >— Le Commerce y est rétabli , Tyriens, voye^ Phéniciens. ,;8 les sujets Zr. n 2.61 90 2 220 84 119 114 &c. 71-72 77 22s V. VA L L1E R E , (la) son portrait, 90 - 91 » . - Dégoûts que la Duchesse d’Orléans lui causa, 187-190 Valeur. La valeur emportée n'a rien de sûr , 337 Vénus. Son portrait, 96-24 5 '—— » Description de son temple de Cythere , 8í du culte qu’on lui rend-là , 101-102 -- Vengeances qu’elle tire du mépris que Té- lémaque avoit saitd’elle, 160-162-171» 199-246-247, &c. Vertu. Piégés que lui tendent les méchants, 103 . .— » Deux vertus font nécessaires aux Rois, 32 ' Vice. Sentiment où l'on est d’abord à son égard, mais qui change bien dans la fuite , 103 - La punition des vices , 164-165-166-167 Victoires. II ne faut pas s’en glorifier, 273 Vie champêtre: ses charmes, 45-46 ^Vieillards. Ils font en estime en Crète. Belles qualités de ceux que Minos avoit établis Juges du peuple & gardes des Loix, 134 T A B L £ì $9f' Vin: ses mauvais effets, 235-368 Ulysse ; qui il étoit, 2 -- Son caractère , 35-36 -- L’impatience de son amour pour Pénélope fa femme , 1 x - II est le modele des Rois de la Grece » 1 Vseu. Téméraire yceu d’Idomenée, 344 irK FIN, .-v-.'kq M m 1 t >#t-if K ^■J3ïï LES AVENTURES TÉLÉMAQUE, FILS D’ULYSSE. WWW M® mm LES AVENTURES v E FILS D’ULYSSE, TELEMAQUE Par feu messire i FRANÇOIS DE SALIGNAC DE LA MOTTE FÉNELON, Précepteur de mejscìgncurs les enfam deFrance, & depuis archevêque duc de Cambrai , prince du Saint Empire , £s?c.. Auxquelles on a joint des remarques nécessaires pour l’intelligence de ce poème allégorique. nouvelle Edition, corrigée plus exactement que toutes les précédentes, & enrichie de figures en taille-douce. TOME SECOND. Ú- ê d 'A LAUSANNE , Chez FRANÇOIS GR A SS E T & Comp. M. D C C. L X X X V 11 L ^ -, ■ r "* ; “~ - .-j- as-.-?»» -'• — '- -!"M^GMèM-Kâ.. -v--3»Í4S' «LMLMWSA! . Philocle-u* dépanné rtùf aoiraMÍns, ct âX^àX-F ^ -o<^ aííVÍ^'tì XraooA'*' ^Lj&frr LI FR E T R E1ZIEM L iLJ' é j A la réputation du gouvernement doux & modéré dldomenée actíre en foule de tous côtés des peuples qui viennent s’incorporer au sien, & chercher leur bonheur fous une íî aimable domination. Déja ces campagnes, qui avoient été si long-temps couvertes de ronces & d’épiues , promettent de riches moiilòns, & des fruits'jufqu’alors inconnus. La terre ouvre son sein au tranchant de la charrue , & prépare ses richelfes pour récom- Tmue IL A 2 Les Aventures penser le laboureur : l’eípérance reluit de tous côtés. On voit dans les vallons & fur les collines les troupeaux de moutons qui bondissent fur l’herbe , & les grands troupeaux de bœufs & de genisses , qui font retentir les hautes montagnes de leurs mugissements : ces troupeaux fervent à engraisser les campagnes. C’eít Mentor qui a trouvé le moyen d’avoir çes troupeaux. Mentor conseille à Idomenée de faire avec les Peucetes (i) , peuples voisins, un échange de toutes les choses superflues , qu’on ne vouloit plus lbussrir dansSalente, avec ces troupeaux qui manquoient aux Salentins. En mème temps la ville & les villages d’alentour étoient pleins d bine belle jeunesse qui avoit langui long-temps dans la anifere, & qui n'avoit osé fe marier de peur d’augmenter leurs maux. Quand ils virent qu’Idoinenée prenoit des sentiments d’humanité, & qu’il vouloit être leur pere, ils ne craignirent plus la faim & les autres fléaux par lesquels le Giel afflige la terre. On n’entendit plus que des cris de joie , que les chansons des bergers & des Laboureurs qui célébroient (l) I.e: Peucetes étoient des peuples vot/ìns des Daimicus, tjui habitaient cette partie de V Italie appel - léc aujourd'hui la terre de Pari , dans le Royaume de flapies. DE TÉLÉ MA Q.I7E. Ljv. XTÏI. z leurs hymenées. On aurost cru voir le Dieu Pau (ss) avec une foule de Satyres & de Faunes mêlés parmi les Nymphes , & dansant au son de la flûte à sombre des bois. Tout étoit tranquille & riant 5 mais la joie étoit modérée, & ces plaisirs ne servoient qu’à délasser des longs travaux: ils en étoient plus vifs à plus purs. Les Vieillards (2), étonnés de voir ce qu’ils n’auroient osé espérer dans la fuite d’un si long âge, pleuroientpar un excès de joie mêlée de tendresse : ils levoient leurs mains tremblantes vers lc Ciel. Bénissez, difoient-ils , ô grand Jupiter, le Roi qui vous ressemble , & qui eít Je plus grand don que vous nous ayez fait. II est né pour le bien des hommes, rendez- lui tout le bien que nous recevons de lui. Nos arriere-neveux, venus de ces mariages qu’il favorise, lui devront tout jus- qu’à leur naissance , & il sera véritable- (ûr) Pnn étoit le Dieu de la Nature adoré particulièrement par les Bergers & les Batteurs, II devint amoureux de la Nymphe Syrinx, & Tayaut changée en Roseau, il en (it sa flûte. (2) Un Prince peut bien rendre ses Peuples heureux ; mais souvent ses Sujets ne sentent pus les soins qu'il se donne pour leur procurer cette félicités li iùii- pereur Antonia , uprès avoir établi lu sûreté es /’ abondance dans toutes les Provinces , gémissait d'cutendre encore cette plainte Jì ancienne, mais Ji injurieuse à un bon Prince ,• les temps ion t mauvais. A 2 4 Les Aventures ment le pere de tous ses sujets. Les jeunes hommes & les jeunes filles qui s’épou- foient, ne faisoient éclater leur joie qu’en chantant les louanges de celui de qui cette joie si douce leur étoit venue. Les bouches, & encore plus les cœurs, étoient fans cesse remplis de son nom. On se croyoit heureux de le voir. On craignoit de le perdre : sa perte eût été la désolation de chaque famille. Alors Idomenée avoua à Mentor qu’il n’avoit jamais senti de plaisir aussi touchant que celui d’ètre aimé , & de rendre tant de gens heureux. Je ne l’aurois jamais cru , disoit-il ; il me sembloit que toute la grandeur des Princes ne consistoit qu’à se faire craindre ; que le reste des hommes étoit fait pour eux (j) ; & tout ce que j’avois oui dire des Rois , qui avoient été í’amour & les délices de leurs peuples, me paroissoít une pure fable , j’en reconnois .maintenant la vérité. Mais il faut que- je vous raconte, comment on avoit empoisonné mon cœur dès ma plus tendre enfance fur l’autorité des Rois. O’est ce qui a causé tous les malheurs de ma vie. ( 3 ) Il saut des sentiments four goûter le plaisir délicat Ae faire d.u bien aux autres: il faut de l'esprit pour trouver dans les lettres un agréable délassement. f,°s hommes •vulgaires font exclus de ces plaisirs qu'ils ne peuvent regarder que comme de belles chimères. DE T É L é M A QlU E. LïV. XIII. 5 Alors Idomenée commença cette narration. (4) Protesilas, qui est un peu plus âgé que moi, fut celui de tous les jeunes gens que j’aimois le plus. Son naturel vif Sc hardi étoit selon mon goût : il entra dans mes plaisirs ; il flatta mes passions ; il me rendit suspect un autre jeune homme que j’aimois aussi, & qui se nommoit Phi- locles. (s) Celui-ci avoit la crainte des Dieux & famé grande, mais modérée ; il mettoit la grandeur, non à s’éle ver, mais à se vaincre & à ne rien faire de bas. II me parloit librement fur mes défauts ; & lors même qu’il n’osoit me parler, son silence & la tristesse de son visage me fuioient aísez entendre ce qu’il vouloir me reprocher. Dans les commencements,cette sincérité me plaiíòit, & je lui protestois souvent que je l’écouterois avec confiance toute ma vie pour me préserver des flatteurs. II (4) Protesilas cft le Martini s de Louvois que le Soi admit dans fa familiarité , qui entra dans ses plaisirs ef qui flatta tontes J’cs fusions : mais il lui rendit bientôt ftifpeil le l'icomte de Turcune , dêjigné ci- aprh par Pbihcks. (5) Toute la vie de Mr. de Tvrcmcfnt >tt:efuite d'actions grandes , nobles ef généreuses. Le Roi pre- noit un singulier pluijìr dans fa conversation , il l’é- coutoit avec confiance , U recevait de lui P excellentes leçons fur la. guerre. Ce fut cette confiance qui excita la jalousie d; Louvois. A z 6 Les Aventures Hie diíoít tout ce que je devois faire pour marcher fur les traces de Minos , & pour rendre mon Royaume heureux. Iln’avoit pas une auffi profonde sagesse que vous , ô Mentor ; mais ses maximes étoient bonnes. Je le reconnois maintenant. Peu à peu les artifices (6) de Protesilas , qui étoit jaloux & plein d’ambition , me dégoûtèrent de Philocles. Celui-ci étoit fans empressement, & laissoitl’autre prévaloir. II fe contenta de me dire toujours la vérité, lorsque je voulois l’entfcndre. C’étoifc mon bien, & non fa fortune qu’ilcher- choit. Protesilas me persuada insensiblement que c’étoit un esprit chagrin & superbe, qui critiquoit toutes mes actions, qui ne me demandoit rien, parce qu’ilavoitla fierté de ne vouloir rien tenir de moi, & d’aípirer à la réputation d’un homme qui eít (7) au-dessus de tous les honneurs. II ajouta : que ce jeune homme ($)> qui (6j A Fusage qu'un courtisan sait de sa faveur , il est aisé de connoitre s’il la doit à son mérite on « fer intrigues. Agrippa ne déscrvoit personne. Séjan n'étoit occupé qu'à nourrir les soupçons que l'esprit inquiet de Tibère sormoit à tous les instants. ( 7 ) Au-dessus de tous les honneurs. Mr. de Tu- rcnne préféra toujours son titre de Vicomte à celui de Maréchal de France , est crut ne pouvoir porter le dernier Jans s'abaisser. ( 8 ) Appelles fut accusé, par un Peintre jaloux de st gloire, i'avoir trempé dans mie conspiration contre ,v de Télé ma que. Liv. XIII. 7 t me parloit si librement sur mes défauts, en parloit aux autres avec la même liberté ; qu’il faisoit assez entendre qu’il ne m’estimoit guere ; & qu’en rabaissant ainsi ma réputation , il vouloit, par l’éclat d’une vertu austere , s’ouvrir le chemin à la royauté. D’abord je ne pus croire que Philocles voulût me détrôner. II y a dans la véritable vertu une candeur & une ingénuité que rien ne peut contrefaire, & à laquelle on ne le méprend point, pourvu qu’on y soit attentif. Mais la fermeté de Philo- cles contre mes faiblesses commençoit à me lasser. Les complaisances de Protesilas & son indusine inépuisable, pour ni’in- venter de nouveaux plaisirs , me faisoient sentir encore plus impatiemment l’austé- rité de l’autre. Cependant Protesilas ne pouvant souffrir que je ne crusse pas tout ce qu’il me disoit contre son ennemi, prit le parti de ne rn’en plus parler, & de me persuader le Roi Ptolowée : aprìs qu'ou eût reconnu son innocence , Appelles ne se Jervit que dc son pinceau pour sc venger de la calomnie j il la représenta sous lu figure dén ie femme précédée par é ignorance çfi par les soupçons, appuyée fur lenvie : elle adrejse la parole à nu bouline dont les oreilles vont de pair avec celles de Midas. On peut voir dans Lucien tous les traits emblématiques de ce tableau, qui dame beaucoup d'idée de Vinvention du Peintre, A 4 . 5 Les Aventures par quelque chose de p]us fort que toutes ses paroles. Voici comment tl acheva de me tromper: il me conseilla d’envoyer Philocles commander les vaisseaux qui dévoient attaquer ceux de Carpathie (9) ; 6 pour m’y déterminer, il me dit: vous savez que je ne suis pas suspect dans les louanges que je lui donne. J’avoue qu’il a du courage (10) & d u génie pour la guerre. II vous servira mieux qu'un autre , & je préféré l’intérèt de votre service à tous mes ressentiments contre lui. Je fus ravi de trouver cette droiture & cette équité dans le cœur de Proteíilas, à qui j’avois confié l’adminiítration de mes plus grandes affaires. Je l’embrassai dans un transport de joie , & je me crus trop heureux d’avoir donné toute ma confiance à un homme qui me paroissoit ainlì au-dessus de toute paillon & de tout intérêt. Mais, hélas ! que les Princes font dignes de compassion ! Cet homme me connoissoit mieux que je ne me connoissois moi-mème : il savoit que les Rois font d’ordinaire défiants & inappliqués ; dé- (9) Carpathie , aujourd'hui Scarpcmto , c fl une Isle de la mer Méditerranée , à íentrée ,!c V Archipel, entre Candie & Rhodes. (toi Le Marquis de Louvoie ne pouvoit refuser cette justice an mérite du Vicomte de Turenne ; mais il se servit tic ce prétexte pour éloigner d'auprìs du Roi ce concurrent qu'il n'y voyait qu'avec envie. DE T É L É r.í AQ_U E. LlV. XTII. y fiants , par Fexpérience continuelle qu’us ont de l’artiíîce des hommes corrompus dont ils íont environnés j inappliqués, parcs que les plaisirs les entraînent, & qu’ils font accoutumés à avoir des gens chargés de penser pour eux, fans qu’ils en prennent eux-mèmes la peine. II comprit donc qu’il ne lui íeroit pas difficile de me mettre en défiance & en jalousie contre un homme qui ne manqueroit pas de faire de grandes actions, & fiur-tout l’absence lui donnant une entiers facilité de lui tendre des piégés. Philocles en partant prévit ce qui lui pouvoit arriver. Souvenez-votis, me dit- il, que je ne pourrai plus me défendre; que vous n’écouterez que mon ennemi ; & qu’en vous servant au péril de ma vie , je courrai risque de n’avoir d’autre récompense que votre indignation. Vous vous trompez, lui dis-je; Protesilas ne parle point de vous comme vous parlez de lui ; il vous loue, il vous estime, il vous croît digne des plus importants emplois. S’il commençoit à me parler contre vous, il perdroit ma confiance. Ne craignez rien, allez , & ne songez qu’à me bien servir. II partit, & me laiílh dans une étrange situation. II faut vous l’avouer, Mentor, je voyois clairement combien il m’étoit néceiìàire A f 15 Les Aventures d’avoir plusieurs hommes que je consultasse , & que rien n’étoit plus mauvais , ni pour ma réputation, m pour le succès des affaires, que de me livrer iq un seul. J’avois éprouvé que les figes conseils de Philocìes m’avoient garanti de plusieurs fautes dangereuses, où la hauteur de Pro- tesilas m’auroit fait tomber. Je sentois bien qu’il y avoít dans Philocìes un fond de probité & de maximes équitables, qui ne se faisoit point sentir de même dans Pro- tesilas : mais j’avois laissé prendre à Pro- tesilas un ton décisif, auqueljene pouvois presque plus résister. J’étois fatigué de me trouver toujours entre deux hommes que je ne pouvois accorder ; & dans cette lassitude,j’aimois mieux,par foi- bielle, hasarder quelque chose aux dépens des affaires, & respirer en liberté. Je Xi’eusse osé me dire à moi-mème une si honteuse raison du parti que je venois de prendre : mais cette honteuse raison, que je n’osois développer, ne laissoit pas d’agir secrètement au fond de mon cœur, & d’être le vrai motif de tout ce que je fajsois. ( x i ) Philocìes surprit les ennemis, (ll) Ceci regarde la camfagne de 167; en Aile- íMgne , oìi le Vicomte de Turenne battit lllontecucum £.ftse bâtoit de revenir , farce qu'ii commençoít à man- gucr de vivres j mais Lsm%’oisy ft Marcher le Mar.í - de Télémaq_ue.Liv.XIII. II remporta une pleine victoire, & se hâta de revenir pour prévenir les mauvais offices qu’il avoit à craindre : mais Professas , qui n'avoit pas encore eu le temps de me tromper, lui écrivit, que je dési- rois qu’il fìt une descente dans l’ísle de Carpathie, pour profiter de la victoire. Eu effet, il m’avoit persuadé que je pourrois facilement faire la conquête de cette Isle : mais il fit (12) ensorfce que plusieurs choses nécedaires manquèrent à Philocles dans cette entreprise, & il l’assujettit(i^) à certains ordres qui causerent divers con- tre-temps dans Pexécution. Cependant il se servit d’un domestique très-corrompu, que j’avois auprès de moi, & qui obser- voit jusques aux moindres choses pour lui cbal de Créquî avec un détachement des troupes de Flandres pour l'y retenir. Le Vicomte ayant reçu ce renfort se disposait à donner combat aux Impériaux , lorsqu'il f ut tué d'un coup de canon à la journée a'Al- tenheim. ( 1 î) C'est ainjì que Louvois en usa envers les Généraux qui lui portaient ombrage : il les laijfa manquer de tout Èf les rendit responsables des mauvais succès dont il étoit lui-même la cause. C 1 3 ) Assujettir un Général à des ordres qui limitent son autorité, c'ejl sempêcher de mettre à profit les fautes de son ennemi , de saisir les moments favorables, mais imprévus que la fortune lui présente : c'ejl l'exposer à perdre la confiance de ses soldats qui attribuent à lâcheté ce qui n'est qu'obéijsance. Les Romains étoìent persuadés qu'il en est de Vautorité d’un Général comme de son génie , que ni l'im ni Vautre ne doit avoir des bernes. 12 Les Aventures en rendre compte ; qnoiqu’ils parussent ne se voú'guere, & 11’ètre jamais d’accord en rien. Ce domestique, nommé Timocrate, me vint dire un jour en grand secret, qu’ii avoit découvert une affaire très-dangereuse. Philocles, me dit-il, veut se servir de votre armée navale pour se faire Roi de l’Isle de Carpathie. Les chefs des troupes font attachés à lui ; tous les soldats sont gagnés par ses largesses, & plus encore par la licence pernicieuse où il les laisse vivre. II est enflé de fa victoire. Voilà une lettre qu’il a écrite à un de ses amis fur son projet de se faire Roi : on n’en peut plus douter après une preuve si évidente. (14) Je lus cette lettre, & elle me parut de la main de Philocles. On avoit parfaitement imité son écriture, & c’étoit Proteiìlas qui savoir faite avec Timocrate. Cette lettre me jeta dans une étrange surprise. Je la reliíòissans cesse, & nepou- (14) Ceci regarde la disgrâce dti Due de Nftvail- ies dont on a déja tarie. On lui attribua ta lettre que le Jtarquis dc Fardes U le Comte de _ Guìcbe firent tomber entre les mains de lt Reine, ù qui ih découvrirent rintriguc ife Roi avec la Vuliere. Qu a. défi averti qne Mr. de Cambrai mile souvent se s ca- raéiercs four donner k change aitx.yeux de la Cour. C' cil par cette raison qn'il ne faut pas prétmire y ireu ver beaucoup dr fuite . DE T É L É M A QJJ E. LlV.XIÏÏ. IJ vois me persuader qu’elle fut de Philocles, repassant dans mon esprittroublétoutes les marques touchantes qu’il m’avoitdonnées de son désintéressement & de fa bonne foi. Cependant que pouvois-je faire Quel moyen de rélìster à une lettre , où je croyois être sûr de reconnoître récriture de Philocles ? QuandTimocrate vit que je ne pouvois plus résister à son artifice , il le poussa plus loin. Oserai-je , me dit-il en hésitant, vous faire remarquer un mot qui est dans cette lettre ? Philocles dit à son ami, qu’il peut parler en confiance à Pro- telìlassur une chose qu’il ne désigne que par un chiffre (15). Assurément Prcte- silas est entré dans le dessein de Philocles, & ils fe font raccommodés à vos dépens. Vous savez que c’est Protesilas qui vous a pressé d’envoyer Philocles contre les Carpathiens. Depuis un certain temps il a cessé de vous parler contre lui, comme il le íaifoit souvent autrefois. Au con- (iç) On peut encore entendre par cette lettre U projet trouvé dans les papiers de Air. Fouquet , dr fortifier Belle-lsle çf de s'y cantonner en cas d'opprrjjìon. Àlors Timocrate fera VAbbé Fouquet qui trahit, son frere en Le découvrant au Cardinal Mazarìn. Ait quel de ces deux exemples qiCon applique cet endroit, U suffit pour faire voir jufqtCoìt alla lu crédulité dit L \<>:, qui condamna légèrement C“S deux hommes , dont l'iw TÌ'étoit point coupable , N l'auin'C l'étoit beaucoup moins $u'ou ne fe l'ìmaginoit . t 14 Les Aventures traire , il le loue , il l’excuse en toute occasion: ils se voient depuis que'que temps avec assez d’honnêteté. Sans doute Prote- íìlas a pris avec Philocles des mesures pour partager avec lui la conquête de Carpa- thie. Vous voyez même qu'il a voulu qu’on fit cette entreprise contre toutes les réglés, & q u'il s’expose à faire périr votre armée navale pour contenter son ambition. Croyez-vous qu’il voulût ainsi servir à celle de Philocles, s’ils étoient encore mal ensemble? Non , non , on ne peut plus douter que cesdeuxhommesnesoient réunis pour s’élever ensemble à une grande autorité , & peut-être pour renverser le trône où vous régnez. En vous parlant ainsi , je fais que je m’expose à leur ressentiment, si malgré mes avis sincères vous leur laiílèz encore votre autorité dans les mains. Mais qu’importe, pourvu que je vous dise la vérité. Ces dernieres paroles de Tímocrate firent une grande impression fur moi. Je ne doutai plus de la trahison de Philocles , & je me défiai de Protesilas, comme de son ami. Cependant Timocrate me disoit sans cesse : si vous attendez que Philocles ait conquis l’Isle de Carpathie , il ne fera plus temps d’arrëter ses desseins; hâtez-vous de vous en assurer pendant que vous le pouvez. J’avois horreur de la pro- DE Télímaque. LlV. XIII. Is fonde dissimulation des hommes. Je ne savois plus à qui me fier. Après avoir découvert la trahison de Philocles , je ne voyois plus d’homme fur la terre dont la vertu pût me rassurer. J’étois résolu de faire périr au plutôt ce perfide ; niais je craignois Proteíìlas, & je ne savois comment faire à son égard. Je craignois de le trouver coupable , & je craignois aussi de me fier à lui. Enfin, dans mon trouble, je ne pus m’empêcher de lui dire que Philocles m’étoit devenu suspect. II en parut surpris ; il me représenta st conduite droite & modérée ; il m’exagèra ses services ; en un mot, il fit tout ce qu’il falloit pour me persuader qu’il étoit trop bien avec lui. D’un autre côté, Timocrate ne perdit pas un moment pour me faire remarquer cette intelligence , & pour m’obliger à perdre Philocles, pendant que je pouvois encore m’assurer de lui. Voyez, mon cher Mentor , combien les Rois font malheureux , & exposés à être le jouet des autres hommes, lors même que les autres hommes paraissent tremblants à leurs pieds. Je crus faire un coup d’une profonde politique , & déconcerter Prote filas, en envoyant secrètement à l’armée navale Timocrate, pour faire mourir Philocles. 1 6 Les Aventures Protesilas poussa jusqu’au bout sa dissimulation, & me trompa d’autant mieux, qu’il parut plus naturellement comme un homme qui se Jaissoit tromper. Timo- crate partit donc , & trouva Philocles assez embarrassé dans fa descente. Il man- quoit de tout, car Protesilas, ne sachant si la lettre supposée pourroit faire périr son ennemi , vouloit avoir en mème temps une autre ressource prête , par le mauvais succès d’une entreprise, dont fl m’avoit sait tant espérer, & qui ne manqueroit pas de m’irriter contre Phi- loeles.(i6) Celui-ci soutenoit cette guerre si difficile , par son courage , par son génie, & par l’amour que les troupes avoient pour lui. Quoique tout le monde reconnût dans l’armée que cette descente,étoit téméraire & funeste pour les Crétois, chacun travailloit à la faire réussir , comme s’il eût eu fà vie & son bonheur atta- (16) Celui-ci soutenoit, &c. Mr. de Turenne soutint ainsi plusieurs fois la guerre en Allemagne , oh il manquait souvent de tout , plutôt pur son courage , par son génie , N par iamour que les troupes avoient pour lui , que par aucun autre secours. C'ejl ahifi que le grand Capitaine Gonsalve de Cor- doue , assiégé dans Bar lette par l'armée Françoise , mais prejsé plus vivement encore par la peftc If far la famine , trouvait dans lui-même des ressources supérieures à ces fléaux , f faîsoit entrer dans le cœur de ses soldats ces grands sentiments qu'on croyait ne devoir être que dms k sien. DE T É L á M A Q_U E. Ll V. XIII. 17 chés au succès. Chacun étoit content de hasarder fa vie à toute heure fous un chef' si sage & si appliqué à se faire aimer. Timocrate avoit tout à craindre, en voulant faire périr ce chef au milieu d'une armée qui l’aimoit avec tant de passion 5 mais rambition furieuse eít aveugle. Ti- mocrate ne trouvoit rien de difficile pour contenter Protesilas , avec lequel ils’ima- ginoit gouverner absolument après la mort de Philocles. Protesilas ne pouvoit souffrir un homme de bien , dont la seule vue étoit un reproche secret de ses crimes, & qui pouvoit, en m’ouvrant les yeux, renverser ses projets. Timocrate s’assura de deux Capitaines qui étoient furs .cesse auprès de Philocles; il leur promit de ma part de grandes récompenses , & ensuite il dit à Philocles qu’il étoit venu pour lui dire, par mon ordre , des choses secrettes, qu’il ne devoir lui confier qu’en présence de ces deux Capitaines. Philocles se renferma avec eux & avec Timocrate. Alors Timocrate donna un coup de poignard à Philocles. Le coup glissa, & n’enfonça guere avant. Philocles fans s’ctonner, lui arracha le poignard , & s’en servit contre lui & contre les deux autres. En même temps il cria, on accourut, on enfonça la porte, 011 dégagea Philocles 18 Les Aventures des mains de ces trois hommes qui, étanfe troublés, Pavoient attaqué foiblement. Ils furent pris, & on les auroit d’abord déchirés , tant Pindignation de Parmée étoit grande, si Philocles n’eût arrêté la multitude. Ensuite il prit Timocrate en particulier , & lui demanda avec douceur ce qui l’avoit obligé à commettre une action si noire. Timocrate , qui craignoit qu’on ne le fit mourir, se hâta de montrer l’ordre que je lui avois donné par écrit de tuer Philocles ; & comme les traîtres font toujours lâches, il ne songea qu’à sauver la vie , en découvrant à Philocles toute la trahTon de Protesilas. Philocles, effrayé de voir tant de malice dans les hommes , prit un parti plein de modération. II déclara à toute Parmée, que Timocrate étoit innocent, il le mit eu sûreté, & le renvoya en Crete ; il céda le commandement de Parmée à Polimene, que j’avois nommé dans mon ordre écrit de ma main pour commander , quand on auroit tué Philocles. Enfin , il exhorte les troupes à la fidélité qu’elles me dévoient, & paíía pendant la nuit dans une légere barque, qui le conduisit dans ITsle de Samos, où il vit tranquillement dans la pauvreté & dans la solitude , travaillant à faire des statues pour gagner fa vie, ne voulant plus entendre parler des hommes DE TÉLÉMA dUE.LlV.XIII. 19 trompeurs & injustes, mais íur-tout des Rois , qu’il croît les plus malheureux & les plus aveugles de tous les hommes. En cet endroitMentor arrêtaldomenée: hé bien , dit-il, futes-vous long-temps à découvrir la vérité ? Non, répondit Ido- menée ; je compris peu à peu les artifices de Protesilas & de Timocrate. Ils se brouillèrent même ; car les méchants ont bien de la peine à demeurer unis. Leur division acheva de me montrer le fond de ì’abìme où ils m’avoient jeté. Hé bien , reprit Mentor, ne prîtes-vous point le parti de vous défaire de l’on & de l’autre ? Hélas! répondit Idomenée, est-ce que vous ignorez la foiblesse& l’embarras des Princes? Quand ils sontune fois livrés à des hommes qui ont Part de se rendre nécessaires, ils ne peuvent p’us espérer aucune liberté.Ceux qu’ils méprisent le plus font ceux qu’ils traitent le mieux , & qu’ils comblent de bienfaits (17). J’avois horreur de Protesilas, & je lui laìíîbis toute l’autorité. Etrange illusion ! Je me favois bon gré de le con- noître, & je n’avoís pas la force de reprendre Pautorité que je lui avois abandonnée. D’ailleurs je le trou vois com- (17) Le Roi était sur la fin fort dégoûté de Mr. de Lou-vois , U cependant il n'avoit pas la force de s'en défaire, par ce qiéil s'étoit Uvre st lui & qu'ilen étoit gouverné. ?,o Les Aventures mode, complaisant, industrieux pour flatter mes pallions, ardent pour mes intérêts. Enfin, j’avois une raison pour m’excufer en moi-même de ma foiblesse. C’est que je ne connoifl’ois pas de véritable vertu, faute d’avoir su choisir des gens de bien qui conduisissent mes affaires. Je croyois qu’il n’y en avoit point fur la terre, & que la probité étoitun beau fantôme. Qu’impor- te , dísois-je , de faire un grand éclat pour sortir des mains d’un homme corrompu, & pour tomber dans celles de quelqu’au- tre, qui ne fera ni plus désintéressé, ni plus sincere que lui. CependantParmée navale commandée par Polimene revint. Je ne songeai plus à la conquête de l’îsle de Car- pathie , & Protesilas ne put dissimuler si profondément, que je ne découvrisse combien il étoit affligé de savoir que Philocles étoit en sûreté dans Sam os. Mentor interrompit encore Idomenée pour lui demander , s’il avoit continué , après une si noire trahison, à confier toutes ses affaires à Protesilas (rg). J’étois , lui répondit Idomenée, trop ennemi des «flaires & trop inappliqué pour pouvoir me (l8) Voilà précisément la raison pour laquelle le Roi ne put se résoudre à éloigner un Ministre qui lui étoit devenu nécej'aire. 11 trouvoìt de h commodité à employer un homme qui le servait bien, qtioiqu'il lui vendit souvp:t bien eber set services. DE Tíléma q_u e. Liv.XIU. 2l tirer de ses mains. IIauroitfallu renverser l’ordre que j’avo : s établi pour ma commodité , & instruire un nouvel homme : c’est ce que je n’eus jamais la force d’entrepren- dre. J’aimai mieux fermer les yeux pour ne pas voir les artifices de Protesilas. Je meconíb ois seulement, en faisant entendre à certaines personnes de confiance, que je n’ignorois pas fa mauvaise soi. Ainsi je m’imaginois n’etre trompé qu’à demi, puisque je savois que j’étois trompé. Je saisois raerae sentir de temps en temps à Protesilas que je supportoisson joug avec impatience (t 9). Je prenois souvent plaisir ( 20 ) à le contredire, à blâmer publiquement quelque choie qu’il avoir fait, & à décider contre son sentiment. Mais commeilconnoissoitma lenteur & mapa- rede, il ne s’embarralíòit point de tous mes chagrins. Ilrevenoit opiniâtrément à la charge. II u fort tantôt de maniérés pressantes , tantôt de souplelse & d’insinua- tion : sur-tout quand il s’appercevoit que j’étois piqué contre lui, il redoubloitses foins pour me fournir de nouveaux amu- (iy) Lu Potenza e iroppo gclosa. pcr soffrir com* pCtgKÍ. (20) Ce fut précisément la conduite que tint le Roi d'Espagne Philippe IV avec le Comte Duc d’ 0 - livarii , après lu perte du Royaume de Portugal. Ce Prince ne savait ni souffrir ce Miuijlre , ni 5'en dé- 22 Les Aventures sements propres à m’amollir, ou pour m’embarquer en quelque assure où il eût occasion de se rendre nécessaire & de faire valoir son zèle pour ma réputation. Quoique je fusse en garde contre lui, cette maniéré de flatter mes passions m’en- trainoittoujours; il savoir mes secrets; il me soulageoit dans mes embarras (21) ; il faisoit trembler tout le monde par mon autorité. Enfin, je ne pus me résoudre à le perdre : mais en le maintenant dans ía place , je mis tous les gens de bien hors d’état de me représenter nies véritables intérêts. Depuis ce moment on n’enten- dit plus dans mes conseils aucune parole libre. La vérité s’éloignade moi. L’erreur qui prépare la chiite des Rois me punit d’avoir sacrifié Phiiocles à la cruelle ambition. deProteíilas.Ceux mêmes qui avoient le plus de zele pour l’Etat & pour ma personne , se crurent dispensés de me détromper. Après un si terrible exemple, moi- mèrne , mon cher Mentor , je craignois que la vérité ne perçât le nuage, & qu’elle ne parvint jusqu’à moi malgré les flatteurs; car n’ayant plus la force de la suivre , sa (21) Tout ce qui précedc & tout ce qui suit con* tìe.'it le portrait au naturel de Mr. de Louvois. II s'étui t rendu Jì nécessaire nu 'Roi , cs fi redoutable à tout le Royaume , que le Monarque ne voyait que par ses yeux, & que personne n osait saborder. •de Télé m a. que. Liv.XIII. 23 lumière m’étoit importune. Je sentois en moi-mème qu’elie m’eût cauië de crue’s remords, fans pouvoir me tirer d’un íì funeste engagement. Mamolleífe, 6c ? ascendant que Protesilas avoit pris insensiblement fur moi, me jettoient dans une efpece de désespoir de rentrer jamais en liberté. Je ne voulois ni voir un si honteux état, ni le laitier voir aux autres. Vous savez, cher Mentor, la vaine hauteur & la lande gloire dans laquelle on élevé les Rois. Ils ne veulent jamais avoir tort. Pour couvrir une faute ; il en faut faire cent. Plutôt que d’avouer qu’on s'est trompé , & que de fe donner la peine de revenir de l'on erreur, il faut se laitier tromper toute sa vie (22). Voilà l’état des Princes foibles & ínappliqués ; c’étoit précisément le mien, lorfqu’il fallut que je partíife pour le siégé de Troye. En partant, je buttai Protesilas maître des affaires. II les conduifoit en mon absence avec hauteur & inhumanité. Tout le Royaume de Crete gémilìòit sous fa tyrannie : mais personne n’ofoit me mander Poppreffion des peuples.On savoir que ( 21 ) Tel fat précisément T état de Louis XI J 7 peu* dmt tout son régné : il sut trompé toute sa vie, parce que lit faujj'e gloire , d'un côté , Hempêcha toujours de're- co.vnn'tre ses erreurs , cf que de Vautre , personne tt'osct entreprendre de lui découvrir la vérité. 24 Les Aventures je craignois de voir la vérité, & que j’a- bandonnois à la cruauté (23) deProtesilas tous ceux qui entreprenoient de parler contre lui : mais moins on oioit éclater, plus le mal étoit violent. Dans la fuite il me contraignit de chasser le vaillant Mé- rion, qui m’avoit suivi avec tant de gloire au siégé de.Troye. 11 en étoit devenu jaloux, comme de. tous ceux que j’aimois, & qui montroient quelque vertu. II faut que vous sachiez, mon cher Mentor, que tous mes malheurs font venus delà. Cen’estpastant la mort de mon fils qui causa la révolte des (frétois , que la vengeance des Dieux irrités contre mes faiblesses, & la haine des peuples que protesilas m’avoit attirée. Quand je répandis le sang de mon fils , les Cretois lassés d un gouvernement rigoureux, avoient épuisé toute leur patience, & l’horreur de cette derniere action ne fit que montrer au dehors (2 3) Tous les flatteurs ont Venue cruelle ; la bouche est clémente, & le cœur cjl cruel- Vitellii/s . selon Tacite , eu eft un bel exemple. Alejfatine, femme i le VEn:, ferenr Claudius, fit accuser ÁJiaticus de plusieurs crimes d'Etat , pour avoir fa vie & ses jardins. Claudius consulta Vitellius, le confident de Mejfaline , £3" peut-être aujfi d'u u de ses adultères. Vitellius , pour se maintenir en saveur auprès d’elle , opina à la mort de son ancien ami. Voilà , comment on aime à la Cour ! DE TÉLÉMAQ.UE. LlV. XIII. 2 f hors ce qui étoit depuis long-temps dans le fond des cœurs. Timocrate me suivit au siégé de Troye, & rendoit compte secrètement, par ses lettres, àProtesilas de tout ce qu’jl pouvoit découvrir. Je sentois bien que j’étois en captivité ; mais je táchois de n’y pas penser, désespérant d’y remédier. Quand les Cretois, à mon arrivée , se révoltèrent, Pro- tesilas & Timocrate furent les premiers à s’enfuir. Ils m’auroient fans doute abandonné , si je n’eusse été contraint de m’enfuir presque auísi-tôt qu’eux. Comptez, mon cher Mentor, que les hommes insolents pendant la prospérité sont toujours foibles & tremblants dans la disgrâce. La tète leur tourne auísi-tôt que Pautorité absolue leur échappe (24;. O11 les voifc auísi rampants (2 f ) qu’ils ont été hautains , & c’est en un moment qu’ils passent d’une extrémité à l’autre (26). (24) 11 n'y a que les grands hommes qui sachent soutenir une disgrâce , & relever leur gloire par lad- verjìté bien soutenue. Cicéron étoit faible dans j'en exil . Scipion , dans fa solitude , faisoit voir que sa félicité ne dépenioit point des caprices dtt peuple. (25) Tel étoit encore le marquis de louvois. Dès que le Roi lui témoignoit quelque froideur , il étoit au désespoir , il faisoit mille basse [se s , Qf il eut besoin , plus d'unc fòis , du crédit de Madame ds Maìntenon pour se rétablir. (26) Tacite i-lit, qtie Mutien étoit mêlé de douceur & tVarrogance , çf que ! Orateur Rajjïenus disoit dí Tome IL B 25 Les Aventures Mentor dit à Idomenée : mais d’où vient que connoissant à fond ces deux médians hommes, vous les gardez encore auprès de vous, comme je levois? Je ne fuis pas surpris qu’ils vous aient suivi, n’ayantrien de meilleur à faire pour leurs intérêts. Je comprends même que vous aviez fait une action généreuse de leur donner un aíyle dans votre nouvel établissement. Mais pourquoi vous livrer encore à eux après tant de cruelles expériences ? Vous ne savez pas, répondit Idomenée, combien toutes les expériences font inutiles aux Princes amollis & inappliqués,qui vivent fans réflexion. Ils font mécontents de tout, & ils n’ont pas le courage de rien redresser. Tant d’années d’habitudes étoient des chaînes de fer qui me lioient à ces deux hommes, & ils m’obíédoíent à toute heure. Depuis que je fuis ici (27) , Caligula , qui avoit été le f lus lâche flatteur de Tibère, qu'il ne s'étoit jamais vu ni de meilleur esclave , ni de sire martre. Neque meliorem unqnam servum, neque deteriorem dominum fuisse. Plutarque ditpa- reiHement, que Sylla s'buniilioit envers ceux dont il avoit à faire , U fc faisait adorer par ceux qui avoient à faire de lui , de sorte que l’on ne pou-voìt dire , lequel des deux il étoit davantage, orgueilleux, ou flatteur. < 17 ) Les Ministres intéressés inspirent-h leur Prince la prodigalité. Ceux qui sont au-dcjsus de Vìntérèt le parient à ménager la substance du peuple. C'efl peut- être pour cette raison que Louis XIIf ut plus économe que François I. DE T L MA QUE. LlV. XIII. 27 ils m’ont jeté dans toutes les dépenses excessives que vous avez vues. Ils ont épuisé cet Etat naissant. Us m’ont attiré cette guerre qui m’alloit accabler fans vous. J’aurois bientôt éprouvé à Salente les mêmes malheurs que j’ai sentis en Crete j mais vous m’avez enfin ouvert les yeux, & vous m’avez inspiré le courage qui me manquoit pour m,e mettre hors de servitude. Je ne lais ce que vous avez fait en moi; mais depuis que vous êtes ici, je me sens un autre homme. Mentor demanda ensuite à Idomenée,' quelle étoitla conduire de Protesilas dans ce changement des assures (28). Rien n’estplus artificieux, répondit Idomenée, que ce qu’il a fait depuis votre arrivée. D’abord, il n’oublia rien pour jeter indirectement quelque défiance dans mon eiprit. II ne diso’it rien contre vous : mais je voyois diverses gens qui venoient m’a- vertir que ces deux étrangers étoient fort à craindre. L’un , disoient-ils, est le fils du trompeur Ulysse ; l’autre est un homme caché & d’un esprit profond. Ils sont accoutumés à errer de Royaume en ( 2 S) lowvoìs étoit trìs-artìficieux & très-adroit àt jeter iles soupçons dans l'esprit du Roi contre tontes les personnes qui l'approchoicnt. 11 -parvint enfin à en écarter tout le inonde, & l'on r.e powoit aborder du troue que pur son moyen, B 2 28 . Les Aventures Royaume. Qui sait s’ils n’ont point formé quelque dessein fur celui-ci? Ces aventuriers racontent eux-mêmes qu’ils ont causé de grands troubles dans tous les paysjoù ils ont passé.Voici un Etat naissant & mal affermi : les moindres mouvemens pourroient le renverser. Protesilas ne disoit rien: maísiltâchoít de me faire entrevoir le danger & l’excès de toutes ces reformes que vous me faisiez entreprendre. II me prenoitpar mon propre intérêt. Si vous mettez, difoit-il, les peuples dans l’abondance, ils ne travailleront plus, ils deviendront fiers , indociles, & seront toujours prêts à se révolter (29). II n’y a que la foiblesse & la misere qui les rendent souples & qui les empêchent de résister à l’autorité. Souvent II tâchoit de reprendre son ancienne autorité pour m’entrainer,& il la couvroit d’un prétexte de zele pour mon service. En voulant soulager les peuples, me difoit-il, vous rabaissez la puissance royale : & paria vous faites au peuple même un tort irréparable , car il a besoin qu’onle tienne bas pour son propre repos. ( 29 ) C'a toujours été ia maxime des Ministres de France depuis Richelieu , de charger le peuple François pour l'empêcher de sc révolter. Louis XIF s'ejt cru d'autant plus puisant que ses sujets étaient plus faibles est plus misérables. DE T É L î M A Q_U E. LlV. XIII. 2- A tout cela, je répondois que je saurois bien tenir les peuples dans leur devoir, en me faisant aimer d’eux, en ne relâchant rien de mon autorité , quoique je les soulageasse ; en punissant avec fermeté tous les coupables, enfin, en donnant aux enfants une bonne éducation , & à tout le peuple une exacte discipline pour le tenir dans une vie simple , sobre & laborieuse. Hé, quoi! disois-je, ne peut-on pas soumettre un peuple sans le faire mourir de faim ? Quelle inhumanité ! Quelle politique brutale ! Combien voyons-nous de peuples traités doucement, & très- fideles à leurs Princes! Ce qui cause les révoltes , c’est l’ambition & i’inquiétude des Grands d’unEtat, quand on leur a donné trop de licence, & qu’on a laissé leurs pallions s’étendre fans bornes ; c’eífc la multitude des grands & des petits qui vivent dans la mollesse, dans le luxe & dans l’oisiveté ; c’est la trop grande abondance d’hommes adonnés à la guerre, qui ont négligé toutes les occupations utiles dans le temps de la paix. Enfin , c’est le désespoir des peuples maltraités , c’est la dureté , la hauteur des Rois , & leur mollesse qui les rend incapables de veiller fur tous les membres de l’Etat, pour prévenir B 3 50 Les Aventures les troubles (50). Voilà ce qui cause les révoltes (51), & non pas le pain qu’on I aille manger en paix au laboureur, après qu’il l’a gagné à la sueur de son visage. Quand Protefilas a vu que j’étois inébranlable dans ces maximes , il a pris un parti tout opposé à sa conduite passée : il a commencé à suivre les maximes qu’il n’avoit pu détruire ; il a fait semblant de les goûter, d’en être convaincu , de m’a- voir obligation de savoir éclairé là-dessus. II va au devant de tout ce que je pour- rois souhaiter pour soulager les pauvres, il est le premier à me représenter leurs besoins, & à crier contre les dépenses excessives. Vous lavez même qu’il vous loue, qu’il vous témoigne de la confiance, (30) II rìy a jamais eu en effet que le désespoir des peuples maltraités par la dureté des Minìjlres , qui ait porté les François à secouer le joug devenu trop pesant. Tant qu'il est supportable, ils le souffrent par Taffeclion naturelle qu'ils ont pour leurs Princes , qui . les ont de bonne heure accoutumés à un joug modéré. (31) La flatterie empoisonne le cœur céf corrompt les mœurs. Adulatio, blanditiœ, peflìnuim veri af- fectíis venenum. Tac. Galba avoit bien raison de dire, que la flatterie est fans amour, & qu’il n’y a point de plus dangereux poison que le sien. C'efl à ces causes que dévoient remonter ceux qui ont écrit la décadence des Etats. Un grand Empire ne tombe jamais que pur lui-mhue , les armes étrangères ne iassujettissent que quand il a été asservi par l'oisiveté & pur la mollejse , ou déchiré par les divisions. DE Télé maq.de. Liv. Xin. ZI & qu’il n’oublie rien pour vous plaire. Pour Timocrate, il commence à n’ètre plus fi bien avec Protesilas ; il a songé à se rendre indépendant. Protesilas en eífc jaloux , & c’eít en partie parleurs diftérends que j’ai découvert leur perfidie. Mentor souriant répondit ainsi à Ido- menée. Quoi donc ! vous avez été soible jusqu’à vous 1 ailler tyranniser pendant tantd’années par deux traîtres, dont vous connoisiìez la trahison! Ah! vous ne lavez pas, répondit Idomenée, ce que peuvent les hommes artificieux fur un Roi soible & inappliqué , qui s’est livré à eux pour toutes lés affaires. D’ailleurs je vous ai déja dit que Protesilas entre maintenant dans toutes vos vues pour le bien public. Mentor reprit ainsi le discours d’un air grave : je ne vois que trop combien les méchants prévalent fur les bons auprès des Rois. Vous en ètes un terrible exemple. Mais vous dites que je vous ai o.uvert les yeux fur Protesilas, & ils font encore fermés pour laisser le gouvernement de vos affaires à cet homme indigne de vivre. Sachez que les méchants ne font point des hommes incapables de faire le bien : ils le font indifféremment de même qne le mal, quand il peut servir à leur ambition. Le mal ne leur coûte rien à B 4 Les Aventures faire, parcs qu’aucun sentiment de bonté, ni aucun principe de vertu ne les retient; mais auffi ils font le bien fans peine, parce que leur corruption les porte à le faire, pour paroítre bons & pour tromper le refte des hommes. A proprement parler, ils ne font pas capables de la vertu , quoi- qu’ils parodient la pratiquer ; mais ils font capables d’ajouter à tous les autres vices le plus horrible des vices, qui est Phypo- crisie. Tant que vous voudrez absolument faire le bien, Protesilas fera prêt à le faste avec vous pour conserver l’autorité. Mais íì peu qu’il fente en vous de facilité à vous relâcher, il n’oubliera rien pour vous faire retomber dans l’égarement, &pour reprendre en liberté son naturel trompeur & féroce. Pouvez-vous vivre avec honneur & en repos, pendant qu’un tel homme vous obsédé à toute heure, & que vous savez le sage & le fidele Philocles pauvre & déshonoré dans P Isle de Samos ? Vousrecoimoissez bien, ô Idomenée , que les hommes trompeurs & hardis, qui font présents, entraînent les Princes faibles. Mais vous deviez ajouter que les Princes ont encore un autre malheur, qui n’est pas moindre ; c’est celui d’oubiier facilement la vertu & les services d’un homme éloigné.La multitude des hommes qui environnent les Princes, est cause DE T í L í M A Q.U E. LlV.XIII. Z Z qu’il n’y en a aucun qui fasse une impression profonde sur eux. Ils ne font frappés que de ce qui est présent, & qui les flatte ; tout le reste s’efface bientôt. Sur-tout la vertu les touche peu,.parte que la vertu , loin de les flatter , les contredit & les condamne dans leurs fuiblet ses. Faut-il s’étonner s’ils ne sont point aimés (z r), puisqu’sts n’aiment rien que leur grandeur & leurs plaisirs ? (zr) Louis XIV 110 fui point aimé, parce qu’il rapporta tout à lui-même , U qu’il crut que tous les autres hommes n'étaient nés que four contribuer d fa grandeur & à ses plaisirs . Fin du treizième livre» >4 Les Aventures LIVRE QUATORZIEME. SOMMAIRE. Mentor oblige Ido menée h faire conduire Frotefilas & Timocrate en P Isle de Sa- tnos, U à rappeller Philocles pour le remettre en honneur auprès de lui. He- gefippe, qui ejl chargé de cet ordre , P exécute avec joie. Il arrive avec ces deux hommes à Samos, ou il revoit son ami Fhilocles content d'y mener une vie pauvre U solitaire. Celui - ci m consent qu'avec beaucoup de peine à retourner parmi les sens : mais après avoir reconnu que les Dieux le veulent , il s 1 embarque avec Hegejlppe, Çy arrivç à Salente, où Idomenée , qui rìejl plus le même homme » le reçoit avec amitié. jÂpres avoir cîit ces paroles, Mentor persuada à Idomenée qu’il falloit au plutôt chaíser Protesiìas & Timocrate , pour rappeller Philocles. L’unique difficulté qui arrètoit le Roi , c’eít qu’il craj- sLlc cìr Idoliu’íiûffirit aj'/l'trr Pmtc’rrilacjTl' Irxilc liants é‘a.m ft/. C 0 K#ÌÇ- *liîÌ LLSSU-/-l MW ^,00^!: Má WWW Sfegsg-s DE TÉ L £ M A QUE. TlV. XIV. Z s gnoit la sévérité de Philocles. J’avoue , disoit-il, que je ne puis m’empêcher de craindre un peu son retour , quoique je l’aime & que je l’estime. Je suis depuis ma tendre jeun esse accoutumé à des louanges , à des empressements , à des complaisances,que je ne saurois espérer de trouver dans cet homme. Dès que je faisois quelque chose qu’il n’approuvoit pas , son air triste me marquoit assez qu’il me condam- noit. Quand il étoit en particulier avec moi, ses maniérés étoient respectueuses & modérées, maisseches. Ne voyez-vous pas, lui répondit Mentor , que les Princes, gâtés par la flatterie, trouvent sec & austere tout ce qui est libre & ingénu? Ils vont même jusqu’à s’imagi- 11er qu’on n’estpas zélé pour leur service, & qu’on n’aime pasleur autorité,dès qu’on n’a point l’ame servile, & qu’on n’est pas prêt à les flatter dans l’usage le plus injuste de leur puissance. Toute parole libre & généreuse leur paroít hautaine , critique, & séditieuse. Ils deviennent si délicats,que tout ce qui n’est point flatterie les blesse & les irrite. Mais allons plus loin. Je suppose quePhilocles est effectivement sec & austere ; son austérité ne vaut-elle pas mieux que la flatterie pernicieuse de vos Conseillers? Oùtrouyerez-vous unhom- B 6 ?6 Les Aventures me sans défauts (i)? Et le défaut de vous dire trop hardiment la vérité , n’est-il pas celui que vous devez le moins craindre? Que dis-je ? N’est-ce pas un défaut nécef- faire pour corriger les vôtres,& pour vaincre le dégoût de la vérité , où la flatterie vous a frit tomber ? II vous faut un homme quin’aime que la vérité , & qui vous aime mieux que vous ne savez vous aimer vous- mème, qui vous dise la vérité malgré vous; qui force tous vos retranchements ; & cet homme néceifaire, c’estPhilocles. Souve- nez-vousqu’un Prince est trop heureux, quand il naît un seul homme fous son régné avec cette générosité , qui est le plus précieux trésor de l’Etnt ; & que la plus grande punition qu’il doit craindre des Dieux est de perdre un tel homme , s’il s'en rend indigne faute de lavoir s’en. servir. Pour les défauts des gens de bien , il faut les savoir connoítre , & ne laisser pas de fe servir d’eux. Redreifez-les ; ne vous livrez jamais aveuglément à leur zele indiscret: mais écoutez-les favorablement, honorez leur vertu,montrezau public que fl) vérité est presque toujours altérée , ajffoi- hlie , déguisée par les ménagements, les craintes, les réserves avec lesquelles on l'expofe. Elle ne sort avec toute sa force que d'une bouche ennemie. AuJJt Flu- tarque a-t-ìl prouvé, que les ennemis, à qui fuit e» poster, font aussi utiles que les mis . de Télémaque. Liv. XIV. 37 vous savez la distinguer , & sur-tout gar- dez-vousbien d’être pluslong-temps comme vous avez été julqu’ici. Les Princes, gâtés comme vous l’étiez, se contentant de mépriser'les hommes corrompus, ne 1 aillent pas de les employer avec confiance , & de les combler de bienfaits. D’un autre côté , ils le piquent de connoitre aussi les hommes vertueux , mais ils ne leur donnent qué de vains éloges, n’oíant ni leur confier les emplois , ni les admettre dans leur commerce familier, ni répandre des bienfaits fur eux. Alors Idomenée dit, qu’il étoit honteux d’avoir tant tardé à délivrer l’innocence opprimée , & à punir ceux qui l’avoient trompé.Mentor n’eut même aucune peine à déterminer le Roi à perdre son favori, car auífi-tôt qu’on est parvenu à rendre les favoris suspects & importuns à leurs maîtres , les Princes lassés & embarrassés ne cherchent plus qu’à s’en défaire; leur amitié s’évanouit, les services font oubliés, la chiite des favoris ne leur coûte-rien, pourvu qu’ils (2) np les voient pluss Auííl-tôt le Roi ordonna en secret à Hegesippe, qui étoit un des principaux officiers de fa maison, de prendre Pro- ( 2 ) Tel est le caraâlere d’un Prince faible : ceux qui savent $'emparer des avenues Au trône , font les véritables maîtres de fa personne; c'ejl être perdu dans s esprit à'un tel Prince que d'être absent. 38 Les Aventures tesilas & Timocrate, & de les conduire en sûreté dans l’isss de Saraos (a), de les y laisser , & de ramener Philocles de ce lieu d'exil. Hegesippe, surpris de cet ordre, 11e put s’empècherde pleurer de joie. C’est maintenant, dit-il au Roi, que vous allez charmer vos sujets. Ces deux hommes ont causé tous vos malheurs , & tous ceux de vos peuples. II y a vingt ans qu’iis font gcmir tous les gens de bien , & qu’à peine ose-t-on mëme gémir , tant leur tyrannie est cruelle. Ils accablent tous ceux qui entreprennent d’aller à vous par un autre canal que le leur. Ensuite Hegesippe découvrit au Roi un grand nombre de perfidies & d’inhumunités commises par ces deux hommes , dont le Roi n’avoit jamais entendu parler, par- ce que personne r.’osoities accuser. IIlui raconta même ce qu’il avoit découvert d’une conjuratioh secrette pour faire périr Mentor. Le Roi eut horreur de tout ce qu’il entendoit. Hegesippe se hâta d’aller prendre Pro- tesilas dans fa masson. Elle émit moins grande, mais plus commode & piusrianfé que celle d'u Roi. L’architecture étoit de meilleur goût.Protesiiasl’avoit ornée avec (rt) Samos est imc Isle del’Archipel, près de la côte de la Natolie, environ,à deux lieues d’Ephcse j l’inventionde la poterie de terre est due à cette Isle. DE T É L É M A Q_U E. LlV. XIV. Z9 une dépense tirée d u sang des misérables. II étoit alors dans un lallon de marbre auprès de ses bains, couché négligemment fur un lit de pourpre avec une broderie d’or. II paroilîòit las & épuisé de ses travaux. Ses yeux & ses sourcils montroient je ne fais quoi d’agité , de sombre & de farouche. Les plus grands de frétât étole n t autour de lui rangés fur des tapis, composant leur visage sur celui de Protefilas, dont ils observoient jusqu’au moindre clin d’œil. A peine ouvroit-il la bouche , que tout le monde se recrioit pour admirer ce qu’il alloit dire. Un des principaux de la troupe lui racontait avec des exagérations ridicules ce que Protefilas lui-même avoit fait pour le Roi. Un autre lui aíl’uroit que Jupiter, ayant trompé fa mere, lui avoit donné la vie , & qu’il ctoit fils du perc des Dieux. Un Poète venoit lui chanter des vers, où il disoit que Protefilas, instruit parles Muses , avoit égalé Apollon pour tous les ouvrages d’esprit. Un autre Poète, eucore plus lâche & plus impudent, l’appelloit dans ses vers, Pin vente ur des beaux arts, & le pere des peuples qu’il rendoit heureux. II le dépeignoit tenant en main la corne d’abondance (j) (3) Semper mugjtte fortunœ cornet aiejl aiuhtìo. Patere. 40 Les Aventures (4) Protesilas écoutoit toutes ces louanges d’un air sec , distrait & dédaigneux, connue un homme qui sait bien qu’il en mérite encore de plus grandes , & qui fait trop de grâces de se laitier louer. II y avoit un flatteur qui prit la liberté de lui parler à l’oreille,pour lui dire quelque choie de plaisant contre la police que Mentor tâ- choit d’établir. Protesilas sourit : toute Tas. semblée se mit à rire, quoique la plupart ne puisent point encore lavoir ce qu’oa avoit dit. Ma.is Protesilas reprenant bientôt son air sévere & hautain, chacun rentra dans la crainte & dans le silence. Plusieurs nobles cherchoient le moment où Protesilas pourroit se retourner vers eux & les écouter. Ils paroissoient émus & embarrassés. C’est qu’ils avoient à lui demander des graces(s). Leur posture suppliante parloit pour eux ; ils paroissoient aussi soumis qu’une mere aux pieds des autels, lorsqu’elle demande auxDieuxla guérison de son fils unique. Tous paroissoient contents , attendris, pleins d’admiration pour ( 4 ) Tout ce qui suit est une peinture naturelle du JUarquis de Louvois, de fa conduite envers les grands , çf de la souplesse des courtisans qu'ìlfaisoit trembler par ses maniérés hautaines & bisarres. 11 eft difficile de demander fans bajfejfe. Les Déesses des prières font boiteuses , dit Homère , qui avoit fans doute éprouvé qu'on ejl contraint de fa* f/ilir dtmf la mauvaise fortune. D E TÉ LÉ M A Q_U E. LlV. XIV. 41 Protesilas , quoique tous eussent contre lui dans le cœur une rage implacable. Dans ce moment Plegesippe entre,saisit P épée de Protesilas , & lui déclaré de la part du Roi qu’il va remmener dans Plsle de Samos. A ces paroles, toute l’arrogance de ce favori tomba comme un rocher qui se détache du sommet d'une montagne escarpée. Le voilà qu’il se jette tremblant aux pieds d’Hegesippe. II pleure, il hésite , il bégaie , il tremble, il embrasse les genoux de cet homme qu’il ne daignoit pas, une heure auparavant, honorer d’un de ses regards. Tous ceux qui l’encen- soient, le voyant perdu lans ressource, changèrent leurs flatteries en des iníultes fans pitié. Hegesippe ne voulut lui laisser le temps (6 ) ni de faire ses derniers adieux à la famille , ni de prendre certains écrits secrets. (6) Après avoir peint dans tout ce qui préccde le véritable cnraâtere du Marquis dc Lonvois , on applique ceci à la détention de M. Fouquct , arrêté en 166 1 , pour s'Ure rendu suspect dans Vadministration des Finances. Sa magnificence & son luxe en furent la cause 9 la description qui est ci-devant pag. 58 » de la maison de Protesilas , convient parfaitement à celle dc V'niX'le- Vicomte , ou M. Fouquet fut arrêté. II y avoit fait des dépenses immenses , qui achevercnt de confirmer le Roi dans fies soupçons. Ou se saisit de lui dans le temps qu'il y pensait le moins , çjf il ne put emporter ses papiers , dans lesquels on trouva un projet , qui fut une des principales causes de fa perte. 42 Les Aventures Tout fut saisi & porté au Roi. Tirao- crate fut arrêté dans le même temps , & fa surprise fut extrême ; car il croyoit qu’étant brouillé avec Protesilas , il ne pouvoit être enveloppé dans fa ruine. Ils partent dans un vaisseau qu’on avoit préparé ; on arrive à Samos. Hegesippe y laisse ces deux malheureux , & pour mettre le comble à leur malheur, il les laisse ensemble. Là ils se reprochent avec fureur Pun à l’autre les crimes qu’ils ont faits , & qui font cause de leur chiite. Ils fe trouvent fans espérance de revoir Salente, condamnés à vivre loin de leurs femmes & de leurs enfants. Je ne dis pas (7 ) loin de leurs amis , car ils n'en avoient point. On les nienoit dans une terre inconnue, où ils ne dévoient plus avoir d’autre ressource pour vivre que leur travail ; eux qui avoient passé tant d’années dans les délices & dans le faste. Semblables à deux bêtes farouches , ils étoient toujours prêts à fe déchirer l’un l’autre. CependantHegesippe demanda en quel lieu de l’Isle demeuroitPhilocles. On lui ditqu’il demeuroit assez loin de la ville fur une montagne , où une grotte lui fer- ( 7 ) L'amìtîè Ut plus âéjintérejsée n'est qíì'un commerce de sentiments. Dire que les grands ne peuvent avoir C est les aççusr de n' aimer personne. DE TÉLÉMAQUE. Liv. XIV. 4; voit de maison. Tout le monde lui parla avec admiration de cet étranger. Depuis qu’il est dans cette Isle, lui disoit-on , st n’a offensé personne. Chacun est touché de sa patience, de son travail & de sa tranquillité. N’ayant rien , il paroit toujours content. Quoiqu’il soit ici loin des affaires, fans bien & fans autorité , il ne laisse pas d’obliger ceux qui le méritent, & il a mille industries pour faire plaisir à tous ses voisins. Hegesippe s’avance vers cette grotte. II la trouva vuide & ouverte; car la pauvreté & la simplicité des mœurs de Philocles saìsoit qu’il n’avoit en sortant aucun besoin de fermer sa porte. Une natte de jonc grossière lui servoit de lit. Rarement il allumoitdu feu , parce qu’il ne mangeoit rien de cuit. II se nourrissoit pendant l’été de fruits nouvellement cueillis, & en hiver de dattes & de figues seches.Une claire fontaine , qui fuioit une nappe d’eau en tombant d’un rocher , le désaltérois. II n’avoit dans fa grotte que les instrumens nécessaires à la sculptures quelques livres qu’il lisoit à certaines heures, non pour orner son esprit, ni pour contenter sa curiosité, mais pour s’instruire en se délassant de ses travaux , & pour apprendre à être bon. Pour la sculpture, il ne s’y appliquoit que pour exercer son corps, fuir P oisiveté, 44 Les Aventures & gagner sa vie , suis avoir besoin deper- íonne. Hegesippe , en entrant dans ia grotte, admira les ouvrages qui étoient commencés. II remarqua un Jupiter (§) dont le visage serein étoit si plein de majesté,qu’on le reconnoissoit aisément pour le pere des Dieux & des hommes. D’un autre côté paroilsoit Mars avec une fierté rude & menaçante. Mais ce qui étoit de plus touchant étoit une Minerve qui animoit les Arts. Son visage étoit noble & doux , sa taille grande & libre. Elle étoit dans une action si vive , qu'on auroit pu croire qu’elle alloit marcher. Hegesippe , ayant pris plaisir à voir les statues, sortit de la grotte , & vit de loin , sous un grand arbre , Philocles qui lisoit sur le gazon. II va vers lui, & Philocles qui l’apperçoit, ne fait que croire. N’est-ce point là , dit-il en lui-mème , Hegesippe avec qui j’ai long-temps vécu en Crcte '( Mais quelle apparence qu’il vienne dans une Isle si éloignée '< Ne seroit-ce point son ombre qui viendroit après fa mort des rives du Styx ? (8) Ze s mêmes objets reviennent souvent élans le Poème , mais toujours avec des couleurs différentes. Cette fécondité d'idées est l'ame de la poésie ; elle tient le lecteur dans l'enchantement , en lui présentant à tous les infants des trésors qui ne se ressemblent point. DE TÉLÉM AQ.UE. Liv.XIV. 45 Pendant qu’il étoit dans ce doute , He- gefippe arriva si proche de lui -, qu’il ne put s’empêcher de le reconnoître & de l’embraífer. Ett-ce donc vous, dit-il, mon cher & ancien ami ? Quel hasard , quelle tempête vous a jeté fur ce rivage ? Pourquoi avez-vous abandonné l’Isle deCrete? Est-ce une disgrâce semblable à la mienne, qui vous arrache à notre patrie ? Hegesippe lui répondit : ce i?est point une disgrâce ; au contraire , c’eítla faveur des Dieux qui m’amene ici. Auísi-tôt il lui raconta (-s) la longue tyrannie de Protesilas , ses intrigues avec Timocrate ; les malheurs où sis avoient précipité Ido- menée, la chiite de ce Prince , fa fuite fur les côtes de l’Hespérie, la fondation de Salente, l’arrivée de Mentor & de Télcmaque, les sages maximes dont Mentor avoit rempli P esprit du Roi, & la disgrâce des deux traîtres. II ajouta qu’il les avoit menés à Sarnos pour y fous. frir l’exil qu’ils avoient fait souffrir à Phi- locìes , & il finit en lui disant qu’il avoit ordre de le conduire à Salente, où le Roi, qui connoissoit son innocence, vou- ( 9 ) C'eft aìnfì que sauteur évite ces répétitions Ji condamnées Amis f Iliade. Tout ce qu'on peut dire pour leur justification , c'efi qu' elles rendent faction plus dr a - mutique. Virgile, qui a Ji bien saisi toutes les beautés de son modelé , usait voir ce qu'il pensvit de ces répétitions ett ks évitant dans f Enéide, 46 Les Aventures loit lui confier ses affaires & le combler de biens. Voyez-vous , lui répondit Philocles, cette grotte, plus propre à cacher des bêtes sauvages qu’à être habitée par des hommes? J’y ai goûté depuis tant d’années plus de douceur & de repos que dans les palais dorés de l’Isle de Crete.Les hommes ne me trompent plus, car je ne vois plus les hommes , & je n’entends plus leurs discours flatteurs & empoisonnés. Je n’ai plus besoin d’eux. Mes mains endurcies au travail me donnent facilement la nourriture simple qui m’est nécessaire. II ne me faut, comme vous voyez, qu'une lé- gere écosse pour me couvrir; n’ayant plus de besoin , jouissant d’u n calme profond & d'une douce liberté , dont la sagesse de mes livres m’apprend à faire un bon usage. Qu’irois-je encore chercher parmi les hommes jaloux, trompeurs & inconstants? Non, non, mon cher Hegesippe, ne m’enviez point mon bonheur. Prote- silas s’est trahi lui-mème, voulant trahir le Roi, & me perdre ; mais il ne m’a fait aucun mal, au contraire, il m’a fait le plus grand des biens. II m’a délivré d u tumulte & de la servitude des assaires. Je lui dois ma chere solitude, & tous les plaisirs innocents que j’y goûte. Retournez , ô Hegesippe, retournez vers le Roi, DE TÉ LÉ M A QUE. LlV.XtV. 47 aidez-lui à supporter les míferes de si grandeur, & faites auprès de lui ce que vous voudriez que je sise. Puisque ses yeux, si long-temps fermés à la vérité , ont été enfin ouverts par cet homme lage que vous nommez Mentor, qu’il le retienne auprès de lui. Pour moi, après mon naufrage , il ne me convient pas de quitter le port, où la tempête m’a heureusement jeté , pour me remettre à la merci des vents. O que les Rois font à plaindre î O que ceux qui les fervent, font dignes de compassion ! S’ìls font méchants , combien font-ils souffrir les hommes, & quels tourments leur font préparés dans le noir Tartare! S’ils font bons , quelles difficultés n’ont-ils pas à vaincre ! Quels piégés à éviter ! Que de maux à souffrir ! Encore une fois, Hegesippe, laissez-moi dans mon heureuse pauvreté. Pendant que Philocles parloit ainsi avec beaucoup de véhémence, Hegesippe le regardoit avec étonnement. 11 í’avoit vu autrefois en Crete, pendant qu’il gouver- noit les plus, grandes affaires, maigre, languissant, épuisé. C’eít que son naturel ardent & austere le conlumoit dans le travail. II ne ponvoit voir fans indignation le vice impuni. II vouloit dans les affaires une certaine exactitude qu’on n’y trouve 48 Les Aventures jamais. Ainíì ses emplois détruisoient sa santé délicate. Mais à Samos, Hegesippe le voyoit gras & vigoureux. Malgré les ans , la jeunesse fleurie s’étoitrenouvellée fur son visage. Une vie sobre, tranquille & laborieuse, lui avoir fait comme un nouveau tempérament. Vous êtes surpris de me voir si changé, dit alors Philocles en souriant. C’est ma solitude qui m’a donné cette fraîcheur & cette santé parfaite. Ales ennemis m’ont donné ce que je n’aurois jamais pu trouver dans la plus grande fortune. Voulez-vous que je quitte les vrais biens pour courir après les faux, & pour me replonger dans mes anciennes miferes? Ne soyez pas plus cruel que Protesilas ; du moins ne m’en- viez pas le bonheur que je tiens de lui. Alors Hegesippe lui représenta, mais inutilement, tout ce qu’il crut propre à le toucher. Etes-vous donc, lui disoit-il, insensible au plaisir de revoir vos proches & vos amis, qui soupirent après votre retour , & que la feule espérance de vous embrasser comble de joie ? Mais vous qui craignez les Dieux, & qui aimez votre devoir, comptez-vous pour rien de servir votre Roi, de suider dans tous les biens qu’iì veut faire , & de rendre tant de peuples heureux? Eíl-ilpermis de s’abandon- ner DE T É L É M A QU E. LlV.XIV. 49 lier aune philosophie(io) sauvage , de se préférer à tout le reste du genre humain, & d’aimer mieux son repos que le bonheur de ses concitoyens ? Au reste , on croira que c’est par reíîéntiment que vous ne voulez plus voir le Roi; s’il vous a voulu faire du mal, c’est qu’il ne vous a point connu. Ce n’est pas le véritable, le bon, le juste Philocles qu’il a voulu faire périr; c’étoit un homme bien différent qu’il vou- loit punir. Mais maintenant qu’il vous connoît, & qu’il ne vous prend plus pour un autre, il sent toute son ancienne amitié revivre dans son cœur. 11 vous attend. Déja il vous tend les bras pour vous embrasser. Dans son impatience, il compte les jours & les he ures. Aurez-vous le cœur allé z dur pour être inexorable à votre Roi, & à tous vos plus tendres amis ? Philocles, qui avoit d’abord été attendri enreconnoissant Hegeíìppe , reprit son air austere en écoutant ce diícours.Semblable à un rocher contre lequel les vents combattent en vain , & où toutes les vagues vont se briser en gémissant, ildemeuroit (10) La philosophie up tend point ìt nous exclure de la société. Le vrai sage est celui qui sait faire goûter Lx sages c. TtU furent les premiers philosophes , leur vie dounoit encore plus f idée dc leur science que leurs leçons . Les sophistes ks imitaient u demi $ Us assoient en hommes çjf parlaient cn philosophes» Tonte IL C Les Aventures immobile , & les prières ni les raisons ne trouvoient aucune ouverture pour entrer dans son cœur. Mais au moment où He- gesippe commençoit à désespérer de le vaincre,Philocles ayant consulté lesDieux, il découvrit par le vol des oiseaux (i i) , par les entrailles des victimes, & par divers autres présages, qu’il devoit suivre Hege- íìppe. Alors il ne résista plus. II se prépara à partir ; mais ce ne fut pas fans regretter le désert où il avoit passé tant d’années. Hélas ! disoit-il, faut-il que je vous quitte, ô aimable grotte , où le sommeil paisible venoit toutes les nuits me délasser des travaux du jour. Ici les Parques (£■) me íìloient au milieu de ma pauvreté des jours d’or & de foie. II se prosterna en pleurant pour adorer la Naïade (c) qui l’avoit si (il) Les graves augures ne pouvaient s'empêcher ie i-irc , quand ils étoìent ajfemlúés, Ait Cicéron: mais lu politique Javoit faire usage de ces bìfurres cérémonies. Les Prêtres étoient ordinairement vendus attx Généraux qui avoient , quand ils le vouloicnt , les victimes propices , N qui relevaient le courage des soldats par ces aju- raisces de la protection des Dieux. (d) Les Poètes feignent qu’il y s trois Parques, Clotlio , Lachcsis & Atropos, filles d’Erebus & ;) Tout ce qui suit est «« détail des maux que les guerres presque continuelles du régné de Louis XIV ont causés à la France qui étoit déja réduite à l'état qu'on dé~ crit ici , lorsque cet ouvrage fut mis entre les mains du Ditç de Bourgogne . c 5 s8 Les Aventures toire comme enchaînée, on se détrut- roit soi-mème en détruisant ses ennemis. On dépeuple son pays ; on laisse les terres presque incultes; on trouble le commerce, niais ce qui eít bien pis, on affoiblit les meilleures loix, & on laiise corrompre les mœurs. La jeunesse ne s’adonneplus aux lettres. Le preifant besoin sait qu’on souffre une licence pernicieuse dans les troupes. La juílice, la police, tout souffre de ce désordre. Un Roi qui verse le sang de tant d’homrnes, & qui cause tant de malheurs pour acquérir un peu de gloire ou pour étendre les bornes de son royaume, est indigne de la gloire qu’il cherche , & mérite de perdre ce qu’il possede pour avoir voulu usurper ce qui ne lui appartenoit pas. Mais voici le moyen d’exercer le courage d’une nation en temps de paix. Vous avez déja vu les exercices du corps que nous établissons; les prix qui excitent l’é- mulation; les maximes de gloire & de vertu (16) dont on remplira les âmes des enfants presque dans le berceau par le chant des grandes actions des Héros.Ajoutez à ces secours celui d’une vie sobre & laborieuse. Mais ce n’est pas tout; auíff- (16) Telles étalent les poésies d’Homere , elles ont semé tous les Héros rie. h Gteçe, dit Il'ociate. de Télé m aq_u e.'Liv.XTV. ->9 tôt qu’un peuple allié de votre nation aura une guerre, il faut y envoyer la fleur de votre jeunelie, sur-tout ceux en qui on remarquera le génie de la guerre, & qui serontles plus propres à profiter de l’expérience. Par-lá vous conserverez une haute réputation chez vos alliés. Votre alliance léra recherchée : on craindra de la perdre. Sans avoir la guerre chez vous & à vos dépens , vous aurez tou jours une jeunelie aguerrie & intrépide. Quoique vous ayez la paix chez vous , vous 11e laisserez pas de traiter avec de grands honneurs ceux qui auront le talent de la guerre. Car le vrai moyen d’éloigner la guerre & de conserver une longue paix, à st de cultiver les armes, c’eít d’honorer les hommes excellents dans cette profession , c’est d’en avoir toujours qui s’y soient exercés dans les pays étrangers, qni connoissent les forces , la discipline & les maniérés de faire la guerre des peuples voisins; c’est d’ètre également incapable & de faire la guerre par ambition , & de la craindre par mollesse. Alors étant toujours prêt à la faire pour la nécessité , on parvient à ne savoir presque jamais. Pour les alliés , quand ils font prêts à fe faire la guerre les uns aux autres, c’est à vous à vous rendre médiateur. Par-Ià vous acquérez une gloire plus solide & plus C 6 6 o Les Aventures sûre que celle des conquérants. Vous gagnez l’amour &Pestime des étrangers : ils ont tous besoin de vous ; vous régnez fur eux par la confiance, comme vous régnez fur vos sujets par l’autorité. Vous demeurez le dépositaire des secrets, l’arbitre des traités , le maître des cœurs. Votre réputation vole dans tous les pays les plus éloignés. Votre nom est comme un parfum délicieux qui s’exhale de pays en pays cirez les peuples les plus reculés. En cet état, qu’un peuple voisin vous attaque contre les réglés de la justice, il vous trouve aguerri, préparé ; mais ce qui est bien plus fort, st vous trouve aimé & secouru. Tous vos voisins s’alarnrent pour vous, L sont persuadés que votre conservation fait la sûreté publique. Voilà un rempart bien plus assuré que toutes les murailles des villes & que toutes les places les mieux fortifiées. Voilà la véritable gloire. Mais qu’il y a peu de Rois qui sachent la chercher & qui ne s’en éloignent point ! Ils courent après une ombre trompeuse , & laissent derriere eux le vrai honneur faute de le connoitre. Après que Mentor eût parlé ainsi , Philo,clés étonné le regardoit ; puis il jettoit 1K yeux fur le Roi, & étoitcharmé de voir avec quelle avidité Idomenée recueil- loitau fond de son cœur toutes les paroles de Tèlémaqjue.Liv.XIV. 6l qui sortoient comrae un fleuve de sagesse de la bouchç de cet étranger. Minerve, sous la figure de Mentor, éta- bliflbit ainsi dans Salente toutes les meilleures loix & les plus utiles maximes du gouvernement, moins pour faire fleurir le royaume d’Idomenée , que pour montrer à Télémaque , quand il rev-endroit, un exemple sensible de ce qu’un sage gouvernement peut faire pour rendre les peuples heureux, A pour donner à un bon Roi une gloire durable. ■ Fin du quatorzième Livre. 62 Les Aventures LIVRE QUINZIEME. S O M M A I R E. Têlêmaque, an camp des Alliésgagne l'inclination de Philo&ete , d’abord indisposé contre lui , à cause d'Ulysse fonpere. Fhilaclete Lui raconte ses aventures , oh il fait entrer les particularités de la mort d ì Hercule i causée par la tunique empoisonnée , que le Centaure Nejstts avoit donnée à Déjanire. U lui explique comment il obtint de ce Héros ses fléchés fatales , faus lesquelles la ville de Troyene pouvoit être prise j comment il sut puni d'avoir trahi son secret , par tous les maux qu il souffrit dans /’Isle de Lemnos & comment Ulysse se servit de Neopto- leme pour s engager à aller au fiege de Troye , oh il fut guéri de sa blessure par le fils d'Esculape. E pendant Télémaque montroit son courage dans les périls de la guerre. En partant de Salente, il s’appliqua à gagner l’affection des vieux capitaines, dont Teleinajue. tnimlìâ dc líríloctch íjuì lui raconte tsM avantun’-r- ,r- Pi ’J0<Á xm '&ìgi mSt£ DE T É L É M A Q.U E. LlV. XV. 6z la réputation & l’expérience étoient au comble. Nestor, qui. l’avoit déjavuàPy- los & qui avoit toujours aimé Ulysse , le traitoit comme íi c'eût été son propre fils. II lui donnoit des instrudions qu’il appuvoit de divers exemples. 11 lui racon- toit toutes les aventures de fa jeuneíTe, & tout ce qu’il avoit vu faire de plus remarquable aux héros de l’âge passé. La mémoire de ce sage vieillard, qui avoit vécu trois âges d’homme, étoit comme une histoire des anciens temps gravée fur le marbre & fur Pair ai n. Philodete n’eut pas d’abord la même inclination pour Télémaque que Nestor. La haine qu’il avoit nourrie si long-temps dans son cœur contre Ulysse, l’éloignoit de son fils, & il ne pou volt voir qu’avec peine tout ce qu’il fembloit queles Dieux préparoient en faveur de ce jeune homme pour le rendre égal aux héros qui avoient renversé la ville de Troye. Mais enfin la modération de Télémaque vainquit tous les ressentiments de Philodete j il ne put fe défendre d’aimer cette vertu douce & modeste. II prenoit souvent Télémaque & lui difoit: mon fils, ( car je ne crains plus de vous nommer ainsi) votre pere & moi, je Pavoue, nous avons été longtemps ennemis l’un de P autre, j’avoue même qu’après que nous eûmes fait tom- 64 Les Aventures ber la superbe ville de Troye , mon cœur n’étoit point encore appaiíë: & quand je vous ai vu , j’ai senti de la peine à aimer la vertu dans Je fils d’Uiysse. Je me le fuis souvent reproché. Mais enfin la vertu, quand elle est douce, simple , ingénue & modeste, surmonte tout. Ensuite Philoc- tete s’éngagea insensiblement à lui raconter ce qui avoit allumé dans son cœur tant de haine contre Ulysse. II faut, dit-il, reprendre mon histoire de plus haut. Je suivois par-tout ( i) le grand Hercule qui a délivré la terre de tant de monstres, & devant qui les autres héros n’étoient que comme font les foi- bles roseaux auprès d’un grand chêne, ou comme les moindres oiseaux en présence de l’aigle. Ses malheurs & les miens vin- (l) Cette narration des aventures de Phìlociete efl presque traduite de la tragédie de Sophocles qui porte le nom de ce héros. Elle n'a rien perdu entre les mains de Vauteur , qui a su faire d'un des plus beaux reflet de l'antlquité un des plus beaux ornements de ct poème. Ce sujet, tout grand qu'il est , n'a jamais osé se produire sur notre scene , & il fuv.t avouer qu'il seroit difficile d r l'accommoder au goût de notre station, éPhilochte parait toujours avec son affreuse maladie , il tombe en faiblesse, & fait craindre pour sa vie à tous les instants , Çst on volt affez que k goût français ne s'accommoderait ni de la vue d'un malade ni de ses pâmoisons. Eh ! comment amener à un pareil sujet une intrigue d'amour , sans laquelle Vautour , esclave du parterre & asservi au goût régnant de la galanterie , ne croît pas qu 1 on puisse faire mie tragédie ? DE Télémaque. Liv. XV. 6s rent d’une paillon qui cause tous les désastres les plus affreux ; c’est l’amour. Hercule , qui avoir vaincu tant de monstres, ne pouvoir vaincre cette passion honteuse, & le cruel enfant Cupidon se jouoit de lui. II ne pouvoir se ressouvenir sans rougir de honte , qu’il avoir autrefois oublié fa gloire jusqu’à filer (a) auprès d’Ompha- le, Reine de Lydie , comme le plus lâche & le plus efféminé de tous les hommes ; tant il avoir été entraîné par un amour aveugle. Cent fois il m’a avoué que cet endroit de fa vie avoir terni fa vertu , & presque effacé la gloire de tous ses travaux. Cependant, ô Dieux ! telle est la faiblesse &l’inconstance des hommesssis se promettent tout d’eux-mêmes & ne résistent à rien. Hélas ! le grand Hercule (b) retomba dans les piégés de Pamour qu’il avoir fi souvent détestés. II aima Déjanire (c). (a) Hercule, après tant ct’exploits glorieux , Fut si possède des charmes d’Ompliale, qu’il changea pour elle fa massue en une quenouille, prit l’habit de fille, & mena la vie des filles-de-chambre de cette Princesse. 00 . Hercule, célébré par tant de liants Faits, s’avife à la fin de filer comme une femme , & devient ainsi lui-même la parque de son immortalité. Ce ne Font plus des colonnes auísi durables que l’airain , c’eít un frêle fuseau qu’il veut laisser aux siécles avenir pour monument de son héroïsme. (c) Déjanire , fille de Oenée, Roi d’Etolie , pour laquelle Hercule tua le Centaure Nessus d’un coup 66 Les Aventures Trop heureux s’il eût été constant dans cette passion pour une femme qui fut son épouse. Mais bientôt la jeunesse d’Iole , fur le visage de laquelle les grâces étoient peintes, ravit son cœur. Déjanire brûla de jalousie. Elle fe ressouvint de cette fatale tunique que le Centaure Nessus lui avoit laissée en mourant,comme unmoyen assuré de réveiller l’arnour d’Hercule,toutes les fois qu’il paroitroitla négliger pour en aimer quelqu’autre. Cette tunique , pleine du sang venimeux du Centaure, renfermoit le poison des fléchés dont ce monstre avoit été percé. Vous savez que les fléchés d’Hercule, qui tua ce perfide Centaure , avoient été trempées dans le sang de l’Hydre de Lerne (d ), & que ce sang empoisonnoit ces fléchés,ensorte que toutes les blessures qu’elles faiíòient, étoient incurables. Hercule, s’étant revêtu de cette tunique , sentit bientôt le feu dévorant qui se gliísoit jusques dans la moelle de ses os : il de fléché trempée dans le sang dc l'Hydre. Nessus, fe voyant près de mourir, donna fa rohc ensanglantée à Déjanire , & cette femme l’cnvoya à Hercule, qni , l’ayant mise, devint furieux, & fe brûla lui- méme, Déjanire se tua eniuite d’un coup dc la maflue d’Hcrculc l’on mari. (d) terne étoit un marais dans le territoire d'Argos, célébré par cette hydre ou serpent à cent têtes qu’Hercule y délit. DE TelÉMAQUE. Liv. XV. 67 poussoit des cris horribles, dont le mont Oeta résonnoit,& faisoit retentir toutes les profondes vallées ; îa mer même en pa- roissoit émue : les taureaux les plus furieux, qui auroient mugi dans leurs combats, n’auroient pas fait un bruit auíïï affreux. Le malheureux Lychas , qui lui avoit apporté de la part de Déjanire cette tunique, ayant osé Rapprocher de lui, Hercule , dans le transport de fa douleur, le prit, le fit pirouetter, comme un frondeur fait avec sa fronde tourner la pierre qu’il veut jetter loin de lui. Ainsi Lychas, lancé du haut de la montagne par la puis. santé main d’Hercule, tomba dans les flots de la mer, où il fut changé tout-à-coup en un rocher qui garde encore la figure humaine , & qui étant ton jours battu par les vagues irritées, épouvante de loin les sages pilotes. Après ce malheur de Lychas, je crus que je ne pouvois plus me fier à Hercule. Je songeois à me cacher dans les cavernes les plus profondes. Je le voyois déraciner f ms peine d’une main les hauts lapins & les vieux chênes, qui depuis plusieurs siécles avoient méprisé les vents & les tempêtes. De l’autre main , il táchoit en vain d’arra- cher de dessus son dos la fatale tunique ; elle s’étoit collée fur fa peau , & comme incorporée à ses membres. A mesure qu’il 68 Les Aventures la déchiroit, il déchiroit auíH sa peau & sa chair. Son sang ruisseloit & trempoit la terre. Enfin sa vertu surmontant sa douleur , il s’écria : tu vois. ô mon cher Philoctete , les maux que les Dieux me font souffrir ; ils font justes ; c’est moi qui les ai offensés ; j’ai violé f amour conj u gai. Après avoir vaincu tant d’ennemis, je me fuis lâchement laissé vaincre par Tamour d’une beauté étrangère. Je péris, &je fuis content de périr pour appaiser les Dieux. Mais , hélas ! cher ami, où est-ce que tu fuis ? L’excès de la douleur m’a fait commettre , il est vrai, contre ce misérable Lâchas une cruauté que je me reproche ; il n’a pas su quel poison il me p r esc n toi t; il n’a point mérité ce que je lui ai fait souffrir : mais crois-tu que je puisse oublier l’amitié que je te dois & que je veuille t’arracher la vie ?Non, non, je ne cesserai point d’aimer Philoctete. Philoctete recevra dans son sein mon ame prête à s’envo- ler. C’est lui qui recueillera mes cendres. Où es-tu donc, ô mon cher Philoctete, Philoctete la feule espérance qui me reste ici-bas ? A ces mots , je me hâte de courir vers lui, il me tend les bras, & veut m’embraf. fer; mais il se retient dans la crainte d’al- lumer dans mon sein le feu cruel dont il est lui-mêma brûlé. Hélas ! dit-il, cette DE TÉLÉMAQUE. Liv.XV. 69 consolation même ne m’est plus permise. En parlant ainsi, il assemble tous ces arbres qu’il vient d’abattre; il en fait un bûcher furie sommet de la montagne; il monte tranquillement sur le bûcher ; il étend la peau du lion deNémée(V), qui avoit íî long-temps couvert ses épaules, lorsqu’il alloit d’un bout de la terre à l’atitre abattre les monstres & délivrer les malheureux. II s’appuie fur fa massue , & il m’ordonne d’allumer le feu du bûcher. Mes mains tremblantes & saisies d’hor- reur ne purent lui refuser ce cruel office ; car la vie n’étoit plus pour lui un présent des Dieux, tant elle lui étoit funeste. Je craignis même que l’excès de ses douleurs ne le transportât jusqu’à foire quelque chose d’indigne de cette vertu qui avoit étonné P univers. Comme il vit que la flamme coramen- çoit à prendre au bûcher ; c’est maintenant s’écria-t-il, mon cher Philoctete , que j’éprouve ta véritable amitié ; car tu aimes mon honneur plus que ma vie : que les Dieux te le rendent! Je te laisse ce que j’ai de plus précieux fur la terre,ces fléchés trempées dans le sang de Phydre de Cerne. (e ) Niímee , forêt dans l’Achaïe, oiì Hercule tua lin lion prodigieux, de la peau daquel il se couvrit ensuite. On institua à Argos les jeux Néméens pour éterniser la mémoire de cette illustre action. 70 Les Aventures Tu sais que les blessures qu’elles font font incurables ; par elles tu feras invincible comme je T ai été , & aucun mortel isolera combattre contre toi. Souviens-toi que je meurs fîdele à notre amitié , & n’oublie jamais combien tu m’as été cher. Mais s’il est vrai que tu fois touché de mes maux, tu peux me donner une derniere consolation. Promets-moi de ne découvrir jamais à aucun mortel ni ma mort, ni le lieu où tu auras caché mes cendres. Je le lui promis , hélas ! je le jurai même en arrosant son bûcher de mes larmes : un rayon de joie parut dans ses yeux. Mais tout-à-coup un tourbillon de flamme qui l’enveloppa , étouffa (a voix, & le déroba presque à ma vue. Je le voyois encore néanmoins au travers des flammes , avec un viíage auííì serein que s’il eût été couronné de fleurs & couvert de parfums dans la joie d’un festin délicieux au milieu de tous les amis. Le feu consuma bientôt tout ce qu’il y avoit de terrestre & de mortel en lui. bientôt il ne lui resta rien de tout ce qu’il avoit reçu dans fa naissance de samere Alcmene: mais il conserva par l’ordre de Jupiter cette nature subtile & immortelle , cette flamme céleste qui est le vrai principe de vie, & qu’il avoit reçu du pere des Dieux. Aiust il alla avec e ux íò us les vo utes dorées de Télé m a que. Liv. XV. 71 r!u brillant Olympe boire le nectar, où les Dieux lui donnerent pour épouse l’aimable Hébé (/) , qui est la Déelse de la jeunesse, & qui versoit le nectar dans la coupe d u grand Jupiter, avant que Gani- mede eût reçu cet honneur. Pour moi, je trouvai une source inépuisable de douleurs dans ces fléchés qu’il m’avoit données pour m'élever au-deílus des héros. Bientôt les Rois ligués , entreprirent de venger Ménélas de l’infàme Paris qui avoit enlevé Helene (2) , & de renverser l’empire de Priam. L’oracle d’Apollon leur fit entendre , qu’ils ne dévoient point espérer de finir heureusement cette guerre, à moins qu’ils n 1 eussent les fléchés d’Hercule. Ulysse votre pere , qui étoit toujours le plus éclairé & le plus industrieux dans tous les conseils , se chargea de me persuader d’aller avec eux au íìege de Troye, & d’y apporter les fléchés qu’il croyait que j’a- (/) Hébé étoit fille de Junon sans pcre, elle se lai 11 a tomber en versant à boire à Jupiter, qui se fit dans la fuite servir par Ganimede. (:) Entre diverses fieccs de Air. Jean-François Corrndiu AeW Êglio , qui rendent témoignage dc ses beaux talents , on f eut mettre l’Ëlena ra pi ta di Co- lutho, Poeta Tebano , tradotta novellamentc dal Greco, in versi Italiani ; à Venise 1741, petit in-4*. Cette traiuélìon cft terminée far un chapitre i'éloges da cocuage , f mr la consolation de Alénélas , mari de cette FrincejJc. 7L Les Aventures vois. II y avoit déja long-temps qu’Her- cule ne paroiffoit plus fur la terre. On n’entendoit plus parler d’aucun nouvel exploit de ce héros : les monstres & les scélérats reeommençoient à paroítre impunément ; les Grecs ne favoient que croire de lui. Les uns difoient q u'il étoit mort ; d’autres foutenoient qu’il étoit allé jusques fous l’Ourle (g) glacée dompter les Scythes : mais Ulysse soutint qu’il étoit mort, & entreprit de me le faire avouer. 11 me vint trouver dans un temps où je ne pouvois encore me consoler d’avoir perdu le grand Alcide. II eut une peine extrême à m’aborder ; car je ne pouvois plus voir les hommes; je ne pouvois souffrir qu’on m’arrachât de ces déserts d u mont Oeta sb) où j'avois vu périr mon ami. Je ne son- geois qu’à me repeindre l’image de ce héros , & qu’à pleurer à la vue de ces tristes lieux: (g) L’OinTe est une constellation proche iln Pôle Arctique ou Septentrional : elle est appellée Glacée à cause île Péloignement où elle est du soleil. (b) Le mont Oeta est ilans la Thessalie, entre le Parnasse & le Pin te, célébré par le tombeau il’Hcr- cule. Comme le mont Oeta s’étenil jusqu’à la mer Egée, aujourd'hui Archipel, où est l’extrêmité île l’Ëurope vers l'Orient, les poètes ont feint, que le soleil & les étoiles se levoient à côté île cette montagne, & que ile-là venoit le jour & la nuit. Virgile in Calice. Et figer auretfo prccciit Fesser ab Oeta. de Télí maq_ue.Liv.XV. 73 lieux : mais la douce & puissante persuasion étoit sur les levres de votre pere. II parut presqu’nussi affligé que moi : il versa des larmes , il sut gagner insensiblement mon cœur & attirer ma confiance, il m’at- tendrit pour les rois Grecs qui aboient combattre pour une juste cause, & qui ne pouvoient réussir sans moi ; il ne put jamais néanmoins m'arracher le secret de la mort d’Hercule, que j’avois juré de ne dire jamais; mais il ne doutoitplus qu’il ne fût mort, & il me pressoit de lui découvrir le lieu où j’avois caché ses cendres. Hélas ! i’eus horreur de faire un parjure, en lui disant un secret que j’avois promis aux Dieux de ne dire jamais. J’eus la foi- blesse d’éluder mon serment, u’osant le violer. Les Dieux m'en ont puni. Je frappai da pied la terre à l’endroit où j’avois mis les cendres d’Hercuîe. Ensuite j’allaì joindre les rois ligués , qui me reçurent avec la même joie qu’ils auroient reçu Hercule même. Comme je passois dans l’isle de Lemnos, je voulus montrer à tous les Grecs ce que mes fléchés pouvoient faire, me préparant à percer un daim qui s’élançoit dans un bois ; je laissai par mégarde tomber la fléché de l’arc fur mon pied , & elle me fit une bleflure que je ressens encore. Aussi tôt j’éprouvai les memes douleurs qu’Hercuieavoit souíFer- loìtie U, D 74 Les Aventures tes. Je remplissois nuit & jour l’isîedemes cris. Un sang noir & corrompu coulant de ma plaie infectait l’air, & répandoit dans le camp des Grecs une puanteur capable de suffoquer les hommes les plus vigoureux. Toute l’armée eut horreur de me voir dans cette extrémité. Chacun conclut que c’é- toit un supplice qui m’étoit envoyé par les justes Dieux. Ulysse, qui m’avoit engagé dans cette guerre, fut le premier à tn’abandonner. J’ai reconnu depuis qu’il ì’avoit fait, parce qu’il préféroit l’intérêt commun de laGre- ce & la victoire à toutes les raisons d’a- mitié ou de bienséance particulière. On ne pouvoit plus sacrifier dans le camp , tant l’horreur de ma plaie, son infection, ot ]a violence de mes cris troubloient toute l’armée. Mais au moment que je me vis abandonné de tous les Grecs par les conseils d’Ulysse , cette politique me parut pleine dela plus horrible inhumanité & de la plus noire trahison. Hélas ! j’étois aveugle , & je ne voyois pas qu’il étoit juste que les plus sages hommes fussent contre moi, de même que les Dieux que j’avois irrités. je demeurai presque pendant tout le siégé de T r ove , seul, sans secours, fans espérance, sans soulagement,livré à d’hor- ribles douleurs dans cette isle déserte & DE Tìlémaq,ue. Liv.XV. 7s sauvage, où je n’entendois que le bruit des vagues de la mer qui se brifoient contre les rochers. Je trouvai au milieu de cette solitude une caverne vuide dans un rocher qui élevoit vers le Ciel deux pointes semblables à deux têtes. De ce rocher fortuit une fontaine claire. Cette caverne étoit la retraite des bêtes farouches, à la fureur defquellesj’ctois ex posé nuit & jour. J’amaífai quelques feuilles pour me coucher. 11 ne me restoit pour tout bien qu’un pot de bois grossièrement travaillé ; & quelques habits déchirés, dont j’cnvelop- pois ma plaie pour arrêter le sang, & dont je me fervois aussi pour la nettoyer. Là , abandonné des hommes, & livré à la colère des Dieux , je paífois mon'temps à percer de mes fléchés les colombes & les autres oiseaux qui voioient autour de ce rocher. Quand j’avois tué quelques oiseaux pour ma nourriture, il falíoit que je me traînasse contre terre avec douleur pour aller ramasser ma proie. Ainsi mes mains me préparoient de quoi me nourrir. I! est vrai que les Grecs en partant me laissèrent quelques provisions ; mais elles durerent peu. J’allumois du feu avec des cailloux. Cette vie, toute affreuse qu’eìle est, m’eùt part! douce, loin des hommes ingrats & trompeurs, íì la douleur ne m’eùt accablé, & fi je n’eusse fans cesse Les Aventures repassé dans mon esprit ma triste aventure. Quoi! disois-je, tirer un homme de fa patrie, comme le seul homme qui puisse venger la Grece,& puis l’abandon ner dans cette isle déserte pendant son sommeil ! Car ce fut pendant mon sommeil que les Grecs partirent. Jugez quelle fut ma surprise, & combien je versai de larmes à mon réveil, quand je vis les vaisseaux fendre les ondes. Hélas ! cherchant de tous côtés dans cette isle sauvage & horrible , je n’y trouvai que la douleur. Dans cette isle, en estet, il n’y a ni port, ni commerce, ni hospitalité, ni hommes qui y abordent volontairement. On n’y voir que les malheureux que les tempêtes y ont jetés, & on n’y peut espérer de société que par des naufrages. Encore même ceux qui venoicnt en ce lieu n’osoient me prendre pour me ramener : ils crai- gnoient la colere des Dieux & celle des Grecs. Depuis dix ans je soulíroisla douleur, la faim ; je nourrissois une plaie qui me dévoroitj l’espérancc même étoit éteinte dans mon cœur. Tout-à-coup revenant de chercher des plantes médicinales pour ma plaie , j’ap- perçus dans mon antre un jeune homme beau & gracieux , mais fier & d’une taille de héros. 11 me sembla que je voyois Achille, tant il en avoit les traits, les DE T É L É M A QJU E. Ll V.XV. 77 regards & la démarche : son âge seul me fit comprendre que ce ne pouvoit être lui. Je remarquai sur son visage tout ensemble la compaifion & sembarras; il fut touché de voir avec quelle peine & quelle lenteur je me traínois. Les cris perçants & douloureux dont je faifois retentir les échos de tout le rivage attendrirent son cœur. O étranger! lui disois-je d’aísez loin, quel malheur t’a conduit dans cette isle inhabitée? Je reconnois l’habit grec , cet habit qui m’est encore si cher. O ! qu’il me tarde d’entendre ta voix, & de trouver fur tes levres cette langue que j’ai apprise dès l’enfance S & que je ne puis plus parler à personne depuis si long-temps dans cette solitude. Ne sois point effrayé de voir un homme íi malheureux, tu dois en avoir pitié. A peine Neoptoleme m’eût dit, je fuis Grec, que je m’écriai: ô douce parole, après tarit d’années de silence & de douleur fans consolation! ô mon fils ! quel malheur, quelle tempête, ou plutôt quel vent favorable t’a conduit ici pour finir mes maux ? II me répondit : je fuis de l’ísle de Scyros(;); j’y retourne; on dit que je fuis fils d’Achille ; tu fais tout. CO Sevros, aujourd’hui Siro, est une des isles de í’Archipel, à l’entree du golfe de Zeitoji, à treize lieues dc Négrepont vers le Nord. D 3 78 Les Aventures Des paroles si courtes ne contentoient pas ma curiosité. Je lui dis, ô fils d’un pere que j’ai tant aimé ! cher nourrisson de Lycomede (H), comment viens-tu donc ici ? d’où viens-tu ? II me répondit qu’il venoit d u siégé de Troye. Tu n’étoispas, lui dis-je, de la première expédition. Et toi, me dit-il, enétois-tu? Alors je lui répondis : tu ne connois, je le vois bien, ni le nom de Philoctete, ni ses malheurs. Hclas ! infortuné que je fuis, mes persécuteurs m’insultent dans ma misere ! la Grece ignore que je souffre ; ma douleur augmente; les Atrides (/) m’ont mis en cet état ; que les Dieux le leur rendent. Ensuite je lui racontai de quelle maniéré les Grecs m’avoicnt abandonné. Auffi-tôt qu’il eut écoutâmes plaintes, il fit les siennes.Aprèsla mort d’Achille,mc dit-il.. D’abord je l’interrompis, eu lui disant: quoi! Achille est mort: pardonne-moi, mon fils, si je trouble ton récit par les larmes que je dois à ton pere. Neoptoleme me répondit; vous me consolez en rn’in- terrompant. Qu’il m’estdoux de voir Philoctete pleurer mon pere ! (/t) La mere d’Achille, pour l’empêcher (Palier an iìege de Troye , le mit déguisé en tille à la Cour du Roi Lycomede, où il devint amoureux deDéi- damíe, de laquelle il eut Pyrrhus ou Neoptoleme. (0 Les Atrides font les fils d’Atrée, savoir Aga- memuon & Ménélas. DE TÉ L É M A Q_U E.LlV.XV. 7Z Neoptolcme, reprenant son discours, me dit ; après la mort d’Achille, Uiyíiè & Phénix me vinrent chercher , assurant qu’on nepouvoit fans moi renverser la ville de Troye, Ils n’eurent aucune peine à m’eni- mener ; caria douleur de la mort d’Achille , & le désir d’hériter de fa gloire dans cette célébré guerre, m’engageoient assez à les suivre. J’arrive àSigée (m). L’armée s’assemble autour de moi. Chacun jure qu’il revoit Achille. Mais, hélas ! il n’étoit plus. Jeune & fans expérience, je croyois pouvoir tout espérer de ceux qui me don- noient tant de louanges. D’abord je demande aux A trides les armes de mon pere. Ils me répondent cruellement : tu auras le relie de ce qui lui appartenoit, mais pour ses armes, elles font destinées à Ulysse. Aussùtôt je me trouble , je pleure , je m’emporte. Mais Ulysse, fans s’émouvoir, me difoit : jeune homme , tu n’étois pas avec nous dans les périls de ce long siégé ; tu n’as pas mérité de telles armes, & tu parles déja trop fièrement ; jamais tu ne les auras. Dépouillé injustement par Uiyllè,je m’en retourne dans Pisle de Scyros,moins (tri) Sigée, aujourd’hui Cap des Janissaires, est dans la Natolie à l’entrce d u golfe de Gallipoli, vis- à-vis de la pointe de la Romanie. On y voit le villagâ deTrojaki, qui veut dire, petite Troye. D 4 8o Les Aventures indigné contre Ulysse que contre les A trides. Que quiconque est leur ennemi puisse être l’amides Dieux ! O Philoctete, j’ai tout dit. Alors je demandai à Neoptoleme comment Aiax Telamonien n’avoit pas empêché cette injustice. II est mort, me répon- dit-il. 11 est mort, m’écriai-jc ! & Ulysse ne meurt pas ? Au contraire, il fleurit dans l’armée. Ensuite je lui demandai des nouvelles d’Antiloque fils du sage Nestor , & de Patrocle si chéri par Achille. Ils sont morts auísi, me dit-il. Auísi-tôt je m’é- criai encore : quoi morts ! hélas ! que me dis-tu ? Ainsi la cruelle guerre moissonne les bons & épargne les méchants. Ulysse est donc en vie; Tersite (n) l’est auísi, fans doute. Voilà ce que font les Dieux ; & nous les louerions encore ! Pendant que j’étois dans cette fureur contre votre pere, Neoptoleme continuoit à me tromper. II ajouta ces tristes paroles: loin de l’armée grecque, où le mal prévaut fur le bien, je vais vivre content dans la sauvageisle deScyros. Adieu, je pars , que les Dieux vous guérissent. Auísi-tót je lui dis : ô mon fils, je te (Q Tersite étoit un des plus mal-faits & des plus lâches dc l’armée des Grecs, & si porté à contredire les plus sages & les plus habiles, qu’Achille indigné île ses maniérés le tua d’im coup de poing. de TélíîmaqlUE. Liv.XV 8r conjure par les mânes de ton pere, par ta merc, par tout ce que tu as de plus cher fur la terre, de ne me pas laisser seul dans les maux que tu vois. Je n’ignore pas combien je te ferai à charge ; mais il y auroit de la honte à m’abandonner ; jette-moi à la proue , à la poupe, dans la senti ne même, par-tout où je t’incom* modérai le moins. II n’y a que les grands cœurs qui sachent combien il y a de gloire à être bon. Ne me laisse point en un désert où il n’y a aucun vestige d’homme ; mene-moi dans ta patrie ou dans PEu- bée ( o ), qui n’est pas loin du mont Oeta, de Trachine(^), & des bords agréables du fleuve Sperchius •• (q) rends- moi à mon pere. Hélas ! que je crains qu’il ne soit more ! je lui avois mandé de m’en- voyer un vaisseau. Ou il est mort, ou bien ceux qui m’avoient promis de lui dire ma mitere ne Pont pas fait. J’ai recours à toi. O mon fils! Souviens-toi de la fragilité des choses humaines. Celui qui est dans la prospérité doit craindre d’en abuser & secourir les malheureux. CO Eubee, isle de la mer Egée, aujourd’hui Négrepont. (/>) Traehine. Trackìna , chutas TbejsuV.tr s qtue & Hcrticka ab Hercule diâía fuit - Thucydid. L. 2. ! ( de Télé maq.ue.Liv.XV. 93 Ses yeux étoient attachés fur ce grand homme qui parloir. Toutes les paillons différentes qui avoient agité Hercule, Philoctete, Ulysse, Neoptoleme, parois, soient tour-à-tour sur le visage naïf de Télémaque , à mesure qu’elles étoient représentées dans la fuite de cette narration. Quelquefois il s’écrioit & interrompoit Philoctete fans y penser ; quelquefois il paroissoit rêveur, comme un homme qui pense profondément à la fuite des affaires.QuandPhiloctete dépeignoit l’em- barras de Neoptoleme, qui 11e fa volt point dissimuler , Télémaque paroissoit dans le même embarras, & dans ce moment on Pauroit pris pour Neoptoleme. L’armée des alliés marchoit en bon ordre contre Adraste,Roi des Dauniens, qui méprifoit les Dieux & qui ne cherchoit qu’à tromper les hommes. Télémaque trouva de grandes difficultés pour fe ménager parmi tant de rois C i) jaloux les lins des autres. I! falloir ne fe rendre suspect à aucun , & fe faite aimer de tous (2). (1) ll pouvoit acquérir l'estime, mais non pasl'a- mitìé de tous. stji’.aml on a le malheur dc vivre avec des personnes de ce curaéíere, c'est ajsez d'Sire ami de l'un pour devenir suspect à l'autre, (s) Tout ceci est un tableau achevé du naturel du Roi Louis XIV dans fa jeunesse. II n'y a pas un trait qui ne lui convienne parfaitement. Les troubles mêmes de fa minorité ne purent rien rabattre de fa fierté U desu hauteur. 94 Les Aventures Son naturel étoit bon & sincere, maíspeu caressant. II ne s’aviíoit guere de ce qui pouvoir faire plaisir aux autres. II n’étoit point attaché aux richesses, mais il ne savoir point donner. Ainsi avec un coeur noble & porté au bien, il ne paroissoit ni obligeant, ni sensible à l’amitié, ni libéral, ni reconnoissant des foins qu’on prenoit pour lui, ni attentif à distinguer le mérite. II fuivoit son goût fans réflexion. Sa merePénélope savoir nourri,malgré Mentor, dans une hauteur & dans une fierté qui terniífoient tout ce qu’il y avoir de plus aimable en lui. II se regardoit comme étant d’une autre nature que le reste des hommes. Les autres ne lui í'embloient mis fur la terre par les Dieux quepour lui plaire, pour le servir, pour prévenir tous fis désirs, & pour rapporter tout à lui comme à une divinité. Le bonheur de le servir étoit selon lui une assez haute récompense pour ceux qui le servoient. 11 ne falloit jamais rien trouver d’impoílìble, quand il s’agiûoic de le contenter 5 & les moindres retardements irritoient son naturel ardent. Ceux qui l’auroient vu ainsi dans son naturel (3), auroient jugé qu’il étoit m- (3) 11 tic faut souvent qu'un seul ■vice pour obscurcir toutes les mvtv.s. On aime à rubcijser infesté êf à ne voir ilans les personnes hautaines que cette oàieis; qualité . DE T É L É M A QU E.LlV.XVI. Zs capable d’aimer aucune autre chose que lui-même, qu’il n’étoir sensible qu’à sa gloire & à son plaisir. Mais cette indifférence pour les autres, & cette attention continuelle fur lui-mème,ne venoient que du transport commue! où il étoit jeté par la violence de ses paisions. II avoit été flatté par fa mere dès le berceau , & il étoit un grand exemple du malheur de ceux qui naiílënt dans l’élávation. Les rigueurs de la fortune qu’il sentit dès sa premiere jeimeise n’avoient pu modérer cette impétuosité & cette hauteur. Dépourvu de tout, abandonné, exposé à tant de maux, il n’avoit rien perdu de sa fierté. Elle se relevait toujours comme la palme souple se releve sans cesse d’elle-même, quelque effort qu’on fasse pour rabaisser. Pendant quc-Télémaque étoit avec Mentor, ces défauts ne paroiífoient point, & ils diminuoient tous les jours. Semblable à un coursier fougueux qui bondit dans les Vallès prairies , que ni les rochers escarpés, ni les précipices, ni les torrents n’arrètent ; qui ne connoìt que la voix & la main d’un seul homme capable dc le dompter ; Télémaque plein d’une noble ardeur ne pouvoit être retenu que par le seul Mentor. Mais aussi un de ses regards l’arrètoit tout-à-coup dans fa plus grande impétuosité. II entendoic d’abord ce que 96 Les Aventures signifioit ce regard. II rappellent auílì-tôt dans son cœur tous les sentimens de vertu. Sa sagesse rendoit en un moment son visage doux & serein. Neptune , quand il éleve son trident & qu’il menace les flots soulevés, n’appaise point plus soudainement les noires tempêtes. Quand Télémaque se trouva seul, toutes ses paissons,suspendues comme un torrent arrêté par une forte digue, reprirent leur cours. II ne put souffrir l’arrogance desLacédémoniens& de Phalantequiétoit à leur tête. Cette colonie, qui étoit venue fonder Tarente, étoit composée de jeunes hommes nés pendant le siégé dcTroye, qui n’avoient eu aucune éducation. Leur naissance illégitime , le dérèglement de leurs meres, la licence dans laquelle ils avoieut été élevés , leur donnoient je ne fais quoi de farouche & de barbare. Ils reff sembioient plutôt à une troupe de brigands qu’à une colonie grecque. Phalante en toute occasion cherchoit à contredire Télémaque. Souvent il l’inter- rompoit dans les assemblées, méprisant ses conseils comme ceux d’un jeune homme fans expérience. II en faifoit des railleries, le traitant de subie & d’efféminé. II fuioit remarquer aux chefs de farinée ses moindres fautes. Ii táchoit de íemer par-tout la DE TÉ LÉ MA QTJE. LlV .XVT. 7> îa jalousie, & de rendre la fierté de Télémaque odieuse à tous les alliés. Un jour Télémaque ayant sait dur les Dauniens quelques prisonniers, Phalante prétendit que ces captifs devoientlui appartenir , parce que c’étoit lui, disoit-il, qui, à la tète de ses Lacédémoniens, avoit défait cette troupe d’ennemis,& queTélémaque, trouvant les Dauniens déja vaincus & mis en fuite, n’avoit eu d’autre peine que celle de leur donner la vie & de les mener dans le camp. Télémaque soutenoit, au contraire , que c’étoit lui qui avoit empêché Phalante d’être vaincu , & qui avoit remporté la victoire sur les Dauniens. Ils allerent tous deux défendre leur cause dans l’assemblée des Rois alliés.Télémaque s’y emporta juíqu’à menacer Phalante. Ils se fussent battus sur-le-champ (4),si on 11e les eût arrêtés. Phalante avoit un frere nommé Hippias, célebrp-'dans toute l’armée par fa valeur , C 4 ) ses Grecs étoient trop sages pour exposer Jt facilement leur vie ; ils aimoient mieux être vengés par les loix que de sc venger par la violence ; & je ne cannois dans l’antiquité nulle nation policée qui ait eu nos précautions & nos fuses délicate jes fur le point à'hommir. C'cfl un malheureux reste de /’ ancienne férocité de notre nation & dtt mauvais gouvernement de nos peres qui autorijcient la guerre de particulier à particulier. A T esoyez point surpris que l'usage soit plus puisant que la raison & les Loix. Tome II. E 98 Les Aventures par sa force & par son adresse. Pollnx (-r), disoient les Tarentins, ne combattait pas mieux du cesse. Castor n’eût pu le surpasser pour conduire un cheval. II avoit presque la force & la taille d’Hercule. Toute l’armée le craignoit;. car il était encore plus querelleux & plus brutal qu’il îi’étoit fort & vaillant. Hippias , ayant vu avec quelle hauteur Télémaque avoit menacé son frété, va à la hâte prendre les prisonniers pour les emmener à Tarente fans attendre le jugement de l’assemblée. Télémaque, à qui on vint le dire en secret, sortit en frémissant de rage. Tel qu’un sanglier écumant qui cherche le chasseur par lequel il a été blessé , on le voyoit errer dans le camp cherchant des yeux son ennemi, & branlant le dard dont il le vouloir percer. Enfin il le rencontre , & en le voyant, la fureur fe redouble. Ce n’ctoitplus ce sage Télémaque instruit par Minerve sous la figure de Mentor; c’étoit un frénétique, ou un lion furieux. Aussi-tût il crie à Hippias : arrête , ô le plus lâche de tous les hommes ! Arrête,nous allons voir si tu pourras m’en- (a) Poilux , fils <îe Jupiter & de Léda , femme de Tymlarc, partagea l’immortalité avcc Castor /étant alternativement une année dans le Ciel, & une année dans les champs Eliiìcns. DE T É L í M A QV E. LlV.XVL *99 lever les dépouilles de ceux que j’ai vaincus. Tu ne j es conduiras point à Ttir ente. Va, descends tout-à-l’heure dans les rives, sombres du Styx. II dit, & il lança son dard: mais il le lança avec tant de fureur qu’il ne put mesurer son coup. Le dard ne toucha point Hippias. AuíTì-tôt Télémaque prend íòn épée , dont la garde étoit d’or, & que Laërte (b) lui avoit donnée, quand il partit d’íthaque, comme un gage de fa tendresse. Laërte s’en étoit servi avec beaucoup de gloire pendant qu’il étoit jeune , & elle avoit été teinte du sang de plusieurs fameux capitaines des Epirotes, dans une guerre où Laërte fut victorieux. A peine Télémaque eût tiré cette épée, qu’Hippias, qui vouìoit profiter de i’avan- tage de fa force , se jetta pour l’arracher des mains du jeune fils d’CJIyíTe. L’épée íe rompt dans leurs mains. Ils se saisirent & se serrèrent P un l’autre. Les voilà comme deux bêtes cruelles qui cherchent à se déchirer. Le feu brille dans leurs yeux.Ils se racourcissent,ils s’alongent, ils íe baissent, il s se relèvent, ils s’éìancent, ils font altérés de Sang. Les voilà aux prises, pied contre pied, main contre main. Ces 00 Laèrtc. Le pore il’Ulyfie, le gramì-pere tic Télémaque ; Arcefius étoit í'on bisaïeul. E 2 ioo Les Aventures deux corps entrelacés paroissent n’en f tire qu’un. Mais Hippias, d’un âge plus avancé, fembloit devoir accabler Télémaque, dont la tendre jeunesseétoitmoins nerveuse. DéjaTélémaque, hors d’haleine, fen- toit ses genoux chanceler. Hippias le voyant ébranlé, redouble ses efforts. C’é- toit fait dufils d’Ulysse; il alloit porter la peine de fa témérité & de son emportement , si Minerve , qui veilloit de loin fur lui, & qui ne le laiífoit dans cette extrémité de péril que pour l’instruire, n’eût déterminé la victoire en fa faveur (s). Elle ne quitta point le palais de Salente. Mais elle envoya Iris (c) la prompte nies fagere des Dieux. Celle-ci volant d’une aile légere , fendoit les espaces immenses des airs, laissant après eîle une longue trace de lumière quipeignoit un nuage de mille diverses couleurs. Elle ne fe reposa que fur les rivages de la mer où étoit campée f armée innombrable des alliés. Elle voit de loin la querelle, l’ardeur & les efforts des deux combattants. Elle frémit à la vue du danger où étoit le jeune Télé- r (;) Za protection des Dieux ne pouvoit être mieux ménagée. II ne fallait point que Télémaque dût à sa seule ■valeur le succès d'uu combat oh fa fuit témérité l'avoit exposé. (c) Iris étoit filie de Thanmas & d’EIectra, & mcllagere de Junon qui étoit Déesse de la pluie. de Télémaqtje.Liv.XVI. ioi maque. Elle s’approche enveloppée d’un nuage clair qu'elle avoir formé de vapeurs subtiles. Dans le moment où Hippias, sentant toute sa force , se crut victorieux, elle couvrit le jeune nourrisson deMinerve de l’égide , que la sage déesse lui avoir confiée. Auffi-tôt Télémaque, dont les forces étoient épuisées , commence à se ranimer. A mesure qu’il se ranime , Hippias se trouble. II sent je ne sais quoi de divin qui l'étonne & qui l’accable. Télc- maquele presse & l’attaque, tantôt dans une situation , tantôt dans une autre ; il l’ébranle; il ne lui laisse aucun moment pour se raílùrer ; enfin il le jette par terre & tombe sur lui. Un grand chêne du mont Ida, que la hache a coupé par mille coups, dont toute la forêt a retenti, ne fait pas un plus horrible bruit en tombant. La terre en gémit; tout ce qui l'environne, ' en est ébranlé. Cependant,la sagesse étoit revenue avec la force au-dedans de Télémaque. A peine Hippias fut-il tombé íous lui, que le fils d’Ulyiîe comprit la faute qu’il avoit faite d’attaquer ainsi le írere d'un des Rois alliés qu’il étoit venu secourir. II rappeila en lui-mëme avec confusion les sages conseils de Mentor. 11 eut honte de la victoire , & vit bien qu’il avoit mérité d’ètre vaincu. Cependant P haï ante , transporté \ox Les Aventures de fureur, accouroit au secours de fart frere. II eût percé Télémaque d’un dard qu’il portoit, s’il n’eût craint de percer -auíïì Hippias que Télémaque tenait fous dur dans la pouíïïere. Le fils d’Ulyífe eût pu fans peine ôter la vie à son ennemi} mais fa colere était appaifée , & il ne fon- geoit plus qu’à réparer fa faute, en montrant de la modération. II fe leve , en disant: ô Hippias! il me suffit de vous avoir appris à ne mépriser jamais ma jeunesse. Vivez, j’admire votre force & votre courage. Les Dieux m’ont protégé ; cédez à leur puissance : ne songeons plus qu’à combattre ensemble contre les Dau- niens. Fendant que Télémaque parloit ainsi, Hippias fe relevait couvert dépoussiéré & de sang, plein de honte & de rage. Pha- lante n’oíòit ôter la vie à celui qui venoit de la donner si généreusement à son frere. II étoit en suspens & hors de lui-même. Tous les Rois alliés accoururent. Us me- nerent d’un côté Télémaque, L de l’autre Phalante & Hippias qui, ayant perdu fa fierté, n’osoit lever lesyeux.Toutel’armée ne pouvoit assez s’étonner que Télémaque dans un âge si tendre, où les hommes n’ont point encore toute leur force, eût pu renverser Hippas, semblable én force & en grandeur à ces géants enfants de la DE TÉLÉMAQUE. Liv.XVI. 103 terre, qui.tentèrent autrefois de chasser de l'Qlympe les immortels. Mais le fils d’Ulysse étoit bien éloigné de jouir du plaisir de cette victoire. Pendant qu'on ne pouvoit se lasser de Padmi- rer, il se retira dans latente , honteux de fa faute , & ne pouvant plus se supporter lui-mème, il gémissoit de sa promptitude. II reconnoissoit combien! il étoit injuste & déraisonnable dans ses emportements. II trouvoit je ne fais quoi de vain, de foible , & de bas dans cette hauteur démesurée. II reconnoissoit que la véritable grandeur n'est que dans la modération, la justice, la modestie & l’humanité. II le voyoit; mais il n’osoit espérer de se corriger après tant de rechutes. 11 étoit aux prises avec lui-mème, & onl’entendoitrugir comme un lion furieux. II demeura deux jours enfermé seul dans fa tente,ne pouvant f e résoudre à se rendre dans aucune société, & se punissant lui- mème. Hélas! disoit-il, oserai-je revoir Mentor ? Suis-je le fhs d’Ulysse , le plus sage & le plus patient des hommes? $u:s- je venu porter la division & le désordre dans l’armée des alliés ? Est-ce leur sang ou celui des Dauniens leurs ennemis q>ue je dois répandre? J’ai été téméraire. Je n’ai pas même su lancer mon dard. Je me suis exposé dans un combat avec fiippias k>4 Les Aventures à forces inégales. Je n’en devois attendre que la mort avec la honte d’être vaincu. Mais qu’importe? Je ne ferois plus; non, je ne ferois plus ce téméraire Télémaque, ce jeune insensé , qui ne profite d’aucun conseil. Ma honte finiroit avec ma vie. Hélas ! fi je pouvois au moins espérer de ne plus faire ce que je fuis désolé d’avoir fait ! Trop heureux ! Trop heureux ! Mais peut-être qu’avant la fin du jour, je ferai & voudrai faire encore les mêmes fautes dont j’ai maintenant fcftitde honte & d’horreur. O funeste victoire ! O louanges que je ne puis souffrir, & qui font de cruels reproches de ma folie ! Pendant qu’ilétoit seul & inconsolable, Neitor & Philoctete le vinrent trouver. Nestor ( 6 ) voulut lui remontrer le tort qu’il avoit. Mais ce sage vieillard , recon- noiifant bientôt la désolation du jeune homme, changea fes graves remontrances en des paroles de tendresse, pour adoucir son désespoir. Les Princes alliés étoient arrêtés par cette querelle, & ils ne pouvoient marcher vers les ennemis qu’après avoir réconcilié Télémaque avec Phalante & Hippias. On craignoit à toute heure que les troupes (6) Les grands hommes qui font des fautes , ?;e fau~ rotent entendre des reproches plus amers & plus cuisants que seux que leur fait leur vertu. DE TÉlÉMAQ_UE.Li\'.XVI. I 2s des Tarentins n’attaquassent les cent jeunes Cretois qui avoient suivi Téléma- que dans cette guerre. Tout étoit dans le trouble par la faute du seul Télémaque; & Télémaque qui voyoit tant de maux présents & de périls pourl’avenir , dont il étoit fauteur, s’abandonnoit à une douleur amere. Tous les Princes étoient dans un extrême embarras. Ils n’ofoient faire marcher P armée , de peur que dans la marche, les Cretois de Télémaque & les Tarentins de Phalante ne combattissent les uns contre les autres. On avoit bien de la peine à les retenir au-dedans du camp où ils étoient gardés de près. Nestor & Philoctete alloient & revenoient fans cesse de latente de Télémaque à celle de l’implaca-ble Phalante, qui ne respiroit que la vengeance.La douce éloquence de Nef. tor , & l’autorité du grand Philoctete , ne pouvoient modérer ce cœur farouche, qui étoit encore lans cesse irrité par les discours pleins de rage de son f’rere Hippias. Télémaque étoit bien plus doux; mais il étoit abattu par une douleur que rien ne pouvoit consoler. Pendant que les Princes étoient dans cette agitation, toutes les troupes étoient consternées;tout le camp paroissoit comme une maison désolée qui vient de perdre un.' pere de famille, Pappui de tons ses p r o- iqS Les Aventures ches , & la douce espérance de ses petits enfants. Dans ce désordre & cette consternation de l’armée, on entend tout - à - coup un bruit effroyable de chariots , d’armes , de hennissements de chevaux, de cris d’hom- mes, les uns vainqueurs & animés au carnage, les autres, ou fuyants, ou mourants, ou blessés. Un tourbillon de poussière forme un épais nuage qui couvre le Ciel , & qui enveloppe tout le camp. Bientôt à la poussière se joignit une fumée ç.uûsse qui troubloit l’air, & qui ôtoitla respiration. Qn entendait un bruit sourd, semblable à celui des tourbillons de flammes que le mont Etna vomit d u fond de ses entrailles embrasées, lorsque Vulcain, avec ses Cyclopes , y forge des foudres pour le pere des Dieux. L’épouvante saisit les cœurs. Ádraíte , vigilant & infatigable , avoit surpris les. alliés. II leur avoit caché fa marche, & il étoit instruit de la leur.II avoit fait une incroyable diligence pour faire le tour d’une montagne presque iuac- A cessible, dont les alliés avoient saisi presque tous les passages ; tenant ces défilés , ils fe croyoient en pleine, sûreté , & pré- tendoient mëme pouvoir, par ces passages qu’ils occupoient, tomber fur f ennemi, derrière la montagne, quand quelques D t TÉ LÉ M A QUE. LlV.XVL 107 troupes qu’ils attemîoient, leur seroient venues. Adraste, qui répandoitl’argent à pleines mains pour savoir le secret de ses ennemis, avoit appris leur résolution ; car Neltor & Philoctete , ces deux capitaines Tailleurs si sages & si expérimentés, 11’étoient pas assez secrets dans leurs entreprises.Nestor, dans ce déclin de l’âge , le plaisoit trop » raconter ce quipouvoit lui attirer quelque louange. Philoctete naturellement parloit moins, mais il étoit prompt, & si peu qu’on excitât fa vivacité, on luifaisoit dire ce qu’il avoit résolu de taire. Les gens artificieux avoient trouvé la clef de ion cœur,pour en tirer les plus importants secrets. On n’avoit qu’à l’irriter : alors fougueux & hors de lui-méme, il éclatoit par des menaces ; il se vantoit d’avoir des moyens sûrs de parvenir à ce qu’il vouloir. Si peu qu’on parût douter de ses moyens, il se hàtoit de les expliquer inconsidérément, & le secret le plus intime échappoit du fond de son cœur. Semblable à un vase précieux, mais fêlé, d’où s’écoulent toutes les liqueurs les plus délicieuses , le cœur de ce grand capitaine ne pouvoit rien garder. Les traîtres corrompus par l’argent d’A- draste , ne manquoient pas de se jouer de la foibìesse de ces deux Rois. Ils tìattoient E 6 i©8 Les Aventures sans cesse Nestor par de vaines louanges. Ils lui rappelloient ses victoires passées , admiraient fa prévoyance , ne se laísoient jamais de l’applaudir. D’un autre côté s iis tendoient des piegescontinuels àl’humeur impatiente de Philoctete. Ils ne lui par- loient que de difficultés, de contre-temps, de dangers, d’inconvénients, de fautes irrémédiables. Aussi-tôt que ce naturel prompt étoit enflammé , fa sagesse l’aban- donnoit , & il n’étoit plus le même homme. Télémaque (7), malgré les défauts que nous avons vus, étoit bien plus prudent pour garder un secret. II y étoit accoutumé par ses malheurs, & par la nécessité où il avoit été dès son enfance de se cacher aux amants de Pénélope. II íavoit taire un secret lans dire aucun mensonge. II n’avoit point mime certain air réservé & mysté- rieuxqssontordinairementlesgenssecrets. II ne paroissoit point chargé du secret qu’il devoir garder. On le trou volt toujours libre, naturel, ouvert, comme un homme qui a son cœur sur ses levres. Mais en disant tout ce qu’on pouvoit dire fans conséquence , il savoit s’arrèter précisément (7) Laisser échapper son secret, c'efi souvent lai fer échapper la vìSíoire ,* une -parole avancée indiscrètement a coûté la vie st plusieurs milliers d'honvnes & à de grands capitaines la perte de leur réputation , DE Télémaque.Liv.XVI. 109 & sans affectation aux choses qui pou- voient donner quelque soupçon & entamer son secret. Par-là son crur étoit impénétrable & inaccessible.Ses meilleurs amis mêmes ne savoíent que ce qu’il croyoit utile de leur découvrir, pour en tirer de sages conseils, & il n’y avoit que le seul Mentor pour lequel il n’avoit aucune réserve. II se confioit à d’autres amis , mais à divers degrés, & à proportion de ce quhl avoit éprouvé leur amitié & leur sagesse. Télémaque avoit souventremarqué que les résolutions du conseil se répandoient un peu trop dans le camp. II en avoit averti Nestor &Philoctete ; mais ces deux hommes íì expérimentés ne firent pas assez d’attention à un avis si salutaire. La vieillesse 11’a plus rien de souple, la longue habitude la tient comme enchaînée. Elle n’a plus de ressource contre ses défauts. Semblable aux arbres, dont le tronc rude & noueuxs’est endurci parle nombre des années & ne peut plus se redresser, les hommes à un certain âge ne peuvent presque plus se plier eux-mèmes contre certaines habitudes qui ont vieilli avec eux, & qui font entrées jusques dans la moelle de leurs os. Souvent ils les connoissent, mais trop tard. Us gémissent en vain, & la tendre jeunesse est le seul âge où l’hom- ÏIO Les Aventures me peut encore tout sur lui-même pour se cotnger. II y avoit dans Tannée un Dolope (V/) , nommé Euritnaque. flatteur insinuant (8). sachant s’accommoder à tous les goûts & à toutes les inclinations dos Princes , inventif & industrieux pour trouver de nouveaux moyens de leur plaire. A T entendre , rien n’étoit jamais difficile. Lui demandoit-on son avis ? il devinoit celui qui seroit 3e plus agréable. 11 étoit plaisant, railleur contre lesfoibles, complaisant pour ceux qu’il craignoit, habile pour assaisonner une louange délicate qui fût bien reçue des hommes les plus modestes. II étoit grave avec les graves , enjoué avec ceux qui étaient d’une humeur enjouée. 11 ne lui coûtoit rien de prendre toutes sortes de formes. Les hommes sincères & vertueux qui font toujours les mêmes, & qui s’assujettissent aux réglés de la vertu, ne sauroient jamais être auísi agréables aux Princes que ceux qui (d) I es Dolopes étoient des peuples de Thessalie, que Pelée leur Roi envoya au siégé de Troye, sous la conduite de Phénix. (8) Que de courtisans peuvent se reconnaître « cc caractère , £5* qu'il Jeroit important qu'on les y reconnût ì Heureux le prince qui a ajfez de pénétration pour les çonnoìtre N osez de courage pour les mépriser l DE TÉLÉxìIA q_ue.Liv.XVT. III flattent leurs passions dominantes. E.iri- maque savoit la guerre: il étoit cap.mie d’aíiaires. C’étoit un aventurier qui s’é. toit donné à Nestor & qui avoir gagné fa confiance. II tiroir du fond de son cœur un peu vain & sensible au:< louanges tout ce qu’il en vouloir savoir. Quoique Philoctote ne íe conflit point à lui, la colere & Pimpatience fuioient en lui ce que la confiance fuioit dans Nestor. Euritnaque n’avoit qu’à le contredire , en Pirritant, il découvroit tout ( 9 ). Cet homme avoit reçu de grandes sommes d’Adraste pour lui mander tous les deíì’eins des alliés. Ce Roi des Dauniens avoit dans Tannée un certain nombre de transi- fuges qui dévoient P un après l’autre réchapper du camp des alliés , & retourner au sien. A mesure qu’il y avoit quelque afikire importante à faire savoir à Adraste, Eurimaque saisoit partir un de ces transfuges. La tromperie ne pouvoit pas être facilement découverte, parce que ces transfuges 11e poitoient point de lettres. Si 011 les íurptenoit, on ne trouvait rien qui pût rendre Eurimaque sus- pect. ( 9 ) Louis XIV saisoit it même beaucottp de dépenses en espions, dont il était tris-bienfend. 11 en avoit dans toutes les coûts if dans toutes les armées , if f’tvoit par ce moyen tous les destins alliés. H2 Les Aventures Cependant Adraste prévenoit toutes les entreprises desalh.'s. A peine une résolution ctoit-elle prise dans le conseil, que les Dainiens f isolent précisément ce qui étoit nécessaire pour en empêcher le succès. Télémaque ne se Jaisoit point d’en chercher la c use & d’exciter la défiance de Nestor & de Philoctete ; mais son soin. étoit inutile. Ils étoient aveuglés. On avoit résolu dans le conseil d’at- tendrc les troupes nombreuses qui dévoient arriver, & on avoit fait avancer secrètement pendant la nuit cent vaisseaux , pour conduire plus promptement ces troupes depuis une côte de la mertrès- rude où elles dévoient arriver jusqu'au lieu où J’armée campoit. Cependant, on se croycit cn sûreté, parce qu'on tenoit avec des troupes les détroits de la montagne voisine qui est une côte presque inacceísibìe de l’Apennin (e). L’armée étoit campée furies bords du fleuve Ga- lese (/), niiez près de la mer. Cette campagne délicieuse est abondante en pátu- (?) Apennin , montagne d’Italie : elle commence près de Savonne, fur les côtes de Gênes, où elle se joint ans Alpes maritimes , ensuite elle traverse tout* l’Italic presque par le milieu. (/', Galese f 11 une riviere du Royaume de Naples qui a fa source près d’Oria , t n la terre d'Orrante , & qui, après avoir coule vers le couchant, entre dans le golfe de Tarente. B E T É L É M A QU E. LlV.XVI. II? îrages & en tous les fruits qui peuvent nourrir une année. Adraste étoit derriere la montagne, & on comptoit qu’il ne pouvoit passer. Mais comme il fut que les alliés étoient encore foibîes, qu’il leur venoitun grand secours, que les vaisseaux attendoient des troupes qui dévoient arriver,& que l’armée étoit divisée par la querelle de Télémaque avec Phalante , il se hâta de faire un grand tour. II vint en diligence jour & nuit sur le bord de la mer , & passa par des chemins qu’on avoit toujours cru absolument impraticables. Ainsi la hardiesse & le travail surmontent' les plus grands obstacles. Ainsi il n’y a presque rièn d’impoffible à ceux qui savent oser & souffrir. Ainsi ceux qui Rendorment , comptant que les choses difficiles font impossibles, méritent d’ètre surpris & accablés. Adraste surprit au point du jour les cent vaisseaux qui appartenoient aux alliés. Comme ces vaisseaux étoient mal gardés , & qu’on ne se définit de rien , il s’en saisit sans résistance , & s’en servit pour transporter ses troupes avec une incroyable diligence à l’embouchure du Galefe. Puis il remonta très-promptement les bords du fleuve. Ceux qui étoient dans les postes avancés autour du camp vers la riviere, crurent que ces vaisseaux leur amenoient H4 Les Aventures les troupes qu’on attendoit. On poussa d’abord de grands cris de joie. Adraste & ses soldats descendirent avant qu’on pût les reconnoítre. Ils tombent sur les alliés qui ne se défient de rien. lis les trouvent dans un camp tout ouvert, lans ordre , fans chef, lans armes. Le côté du camp qu’il attaqua d’abord fut celui des Tarentins, où commandoit Phalante. Les Dauniens y entrerent avec tant de vigueur que cette jeunesse Lacé- démonienne étant surprise,ne put résister. Pendant qu’sts cherchent leurs armes, & qu’ils s’embarrassentles uns les autresdans cette confusion, Adraste fait mettre le feu au camp. Auffî-tôt la flamme s’éleve des pavillons & monte jusqu’aux nues. Le bruit du feu est semblable à celui d’un torrent qui inonde toute une campagne, & qui entraîne par sa rapidité les grands chênes avec leurs profondes racines , les moissons , les granges , les étables & les troupeaux.Leventpousseimpétueusement la flamme de pavillon en pavillon, & bientôt tout le camp est comme une vieille forêt qu’une étincelle de feu a embrasée. Phalante , qui volt le péril de plus près qu’un autre , ne peut y remédier. II comprend que toutes ses troupes vont périr dans cet incendie, si on ne se hâte d’aban- don.net le camp. Mais il comprend aussi de Télémaque.Liv.XVI. Ils combien ]e désordre de cette retraite est à craindre devant nn ennemi victorieux. II commence à faire sortir sa jeunesse Lace- démonienne encore à demi désarmée.Mais Adraste ne les Laisse point refpirer.D’uncô- té une troupe d’archers adroits perce de fléchés innombrables les soldats de Phalante. De l’autre, des frondeurs jettent une grêle de grosses pierres.Adraste lui-même, Fé- pée à la main,marchant à la tète d’une troupe choisie des plus intrépides Dauniens, poursuit à la lueur d u feu les troupes qui s’enfuient.Il moissonne parle fer tranchant tout ce qui a échappé au feu. II nage dans le sang ; st ne peut s’assouvir de carnage. Les lions & les tigres n’egalent point fà furie , quand ils égorgent les bergers avec leurs troupeaux. Les troupes de Phalante succombent, &le courage les abandonne. La pâle mort, conduite par une furie infernale dont la tête est hérissée de serpents , glace le sang de leurs veines, leurs membres engourdis se‘ roidilsent, & leurs genoux chancelants leur ôtent même l’eL pérance de la fuite. Phalante , à qui la honte & le désespoir donne encore un reste de force & de vigueur , éleve les mains & les yeux vers le Ciel. II volt tomber à ses pieds son frere Hippias fous les coups de la main foudroyante d’Adraste. Hippias étendu par ìi6 Les Aventures terre se roule dans la poussière. Un sang noir & bouillonnant sort comme un ruisseau de la profonde blessure qui lui traverse le côté. Ses yeux se ferment à la lumière : son ame furieuse s’enfuit avec tout son sang. Phalante lui - mème , tout couvert du sang de son frere , & ne pouvant le secourir, se voit enveloppé par une foule d’ennemis qui s’efforcent de le renverser. Son bouclier est percé de mille traits. II est blessé en pluíìeurs endroits de son corps ; il ne peut plus rallier ses troupes fugitives. Les Dieux le voient, & ils ïi’en ont aucune pitié. Fin dustizime Livre , J.RT A? M Ttlmacjue apporte à Thaï ante bleue l&r cendienb-nm L srcre Hippìxia tue' daiui b Combat. ?5SIP àE' de Télémaque.Liv.XVII. 117 LIVRE DIX-SE P TIEME. S O M MAIRE. Télémaque, s'étant revêtu de ses armes divines, court au secours de Phalante, renverse d'abord Iphìcles, fils d 1 Adrafle , N remporterait fur lui une vi&oire complet- te,fi une tempête survenant ne faifoit finir le combat. Ensuite Télémaque sait emporter les blessés , prend foin d'eux , U principalement de Phalante. Il fait l'hon- neur des obsèques de son srere Hippias , dont il lui va présenter ses cendres qu'il a recueillies dans une urne d'or. ^Jupiter (1) au milieu de toutes les divinités célestes regardoit du haut de l’Olympe ce carnage des alliés. En mème temps il coníultoit les immuables destinées , & voyoit tous les chefs dont la trame devoir ce jour-là être tranchée par le C 1 ) T.’affewblée des Dieux suroît perdre, dans Homère, beaucoup de majesté U devenir le théâtre de ta discorde, parles intérêts différents que chaque Divinité y apporte. Dans ce poème,les Dieux n’y font imitais que pour la vertu. x r § Les Aventures ciseau de la parque. Chacun des Dieux étoit attentif pour découvrir fur le visage de Jupiter quelle seroit sa volonté. Mais le pere des Dieux & des hommes leur dit d’une voix douce & majeitueuse : vous voyez en quelle extrémité font réduits les alliés: vous voyez Adraste qui renverse tous ses ennemis.AIais ce spectacle eít bien trompeur, la gloire & la prospérité des méchants est courte. Adraste impie & odieux par fi mauvaise foi ne remportera point une entiere victoire. Ce malheur n’arrive aux alliés que pour leur apprendre à fe corriger & à mieux garder le secret de leurs entreprises. Ici la sage Minerve prépare une nouvelle gloire à son jeune Té- lémaque dont elle fait ses délices. Alors Jupiter celfa de parler. Tous les Dieux en silence continuoient à regarderle combat. Cependant Nestor N Philoctete furent avertis q u'une partie du camp étoit déja bridée,- que la flamme poussée parles vents s’avançoit toujours; que leurs troupes étoient en désordre , & que P halante ne pou volt plus lòutenir les efforts des ennemis. A peine ces funestes paroles frappent leurs oreilles qu’ils courent aux armes, assemblent les capitaines, & ordonnent qu’on íé hâte de sortir d u camp pour éviter cet incendie. Télémaque , qui étoit abattu & incon- deTélémaque.Liv.XVII. itgi solable, oublie sa douleur. II prend ses armes , don précieux de la íage Minerve, qui, paroiiiant fous la figure de Mentor , fit semblant de les avoir reçues d’un excellent ouvrier de Salente, mais qui les avoít fait faire à Vulcain dans les cavernes fumantes du mont Etna. Ces armes étaient polies (2)comme une glace , & brillantes comme les rayons du soleil. On y voyoit Neptune & Pallas qui disputaient entr’eux à qui aurait la gloire de donner son nom à une ville maillante. Neptune de son trident frappoit la terre , & on en voyoit sortir un cheval fougueux. Le feu sortait de ses yeux & l’écume de fa bouche j ses crins flottoient nu gré du ( 2 ) I.a description du bouclier à'Achille & celle du bouclier d’Euéc , sont un des principaux ornements de l'Iliade & de C Enéide j çf c'est contre ces deux grands originaux que lutta 31. de Cambrai. Virgile a J u je fer - vir habilement de h connoifance que les Dieux ont de l'a- venir pour mettre fur le bouclier d'Enée les ornements qui doivent faire la gloire défi postérité. Sa description devient intérefunte pour les Romains, eu ne leur offrant que ce qu'il y a dc plus relevé dans leur histoire, N ce font là de ces traits de maître que l'on peut non plus lui ravir qu'it Hercule jd massue. 31. dc Cambrai a été contraint de se renfermer dans l histoire fabuleuse pour ne point franchir les bornes de f m de(Jein. 11 commence par t histoire d'Ociipr , çf il emprunte les plus beaux traits de la tragédie de Siphocles , dont le pinceau n'ctoit pas moins vif que la gravure attribuée à Vulcain. Les descriptions riantes des délices de la campagne ctf des plaisirs de l'àgc d'or , retirent agréablement le lecteur de ces tragiques objets. tzo Les Aventures vent ; ses jambes souples & nerveuses íe replioient avec vigueur & légèreté. II ne marchoit point; il fau toit à force de reins, niais avec tant de vitesse qu’il ne laissoit aucune trace de ses pas. On croyoit l’en- tendre hennir. D 1 un autre côté , Minerve donnoit aux habitants de fa nouvelle ville solive, fruit de P arbre qu’elle avoit planté. Le rameau auquel pendoit son fruit, représentoit la douce paix avec Pabondance , préférable aux troubles de la guerre dont ce cheval étoitl’image. La Déesse demeuroit victorieuse par se s dons simples & utiles, & la superbe Athènes portoitson nom. On voyoit auísi Minerve assemblant autour d’elletous les beaux arts, quiétoient des enfants tendres & ailés. Ils se réfu- gioient autour d’elle, étant épouvantés des fureurs brutales de Alars qui ravage tout; comme les agneaux bêlants seréfugientau- tour de leur rnere à la vue d’un loup affamé qui, d’une gueule béante & enflammée , s'élance pour les dévorer. Minerve, d’unvisage dédaigneux & irrité,confondoit par Pexcellence de ses ouvrages la folle témérité d’Arachné (a) , qui avoit osé disputer (a) Arachné, fille d’Idomon tlu psys de Lyilie, fut changée en araignée par Minerve , parce qii’clle croyoit mieux travailler en tapisseries que cette Déesse , à qui on en attribue l’invuition. de Télìmaque.Liv.XVÏÏ. rat disputer avec elle pour la perfection des tapisseries. On voyoit cette malheureuse dont tous les membres exténués se défigu- roient & se changeoient en araignée. Auprès de cet endroit, paroifloit encore Minerve qui, dans la guerre des géants,, servoit de conseil à Jupiter même & sou- tenoittous les autres Dieux étonnés. Elle étoit auffi représentée avec sa lance ct son égide fur les bords du Xanthe (&) & du Simoïs (c), menant Ulysse par la main , ranimant les troupes fugitives des Grecs, soutenant les efforts des plus vaillants capitaines Troyens & nu redoutable Hector même ; enfin , introduisant Ulysse dans cette fatale machine qui devoit en une seule nuit renverser l’empire de Priam. D’un autre côté , ce bouclier représen- toitCérès dans les fertiles campagnes d’En- na (d ), qui font au milieu de la Sicile. On voyoit la Déesse qui rassembloit les peuples épars çà & là , cherchant leur (6) Le Xanthe ou Scamandre est une riviere de 1 ancien royaume de Troye qui tombe dans la mer Egée. (c) Le Simoïs est une riviere du même pays , qui se mêle avee le Scamandre, & qui tombe avec lui dans la mer Egée. (‘0 Enna, ancienne ville de Sicile au milieu de l’fsle ; elle étoit fort célébré à cause d’un temple dédie a Cérès. C’est où l’on tient que Proserpine fut enlevée par Pluton. Tome II. F 52? Les Aventures nourriture par la chasse , ou cueillant leS fruits sauvages qui tomboient cîes arbres. Elle montroit à ces hommes greffiers l’art d’adoucir la terre & de tirer de son sein fécond leur nourriture. Elle leur présentoir une charrue & y faisoit atteler des bœufs. On voyoit la terre s’ouvrir en sillons par le tranchant de la charrue. Puis on appercevoit les moissons dorées qui cou- vroient ces fertiles campagnes. Le moissonneur avec fa faulx coupoit les doux fruits de la terre & fé payoit de toutes fes peines. Le fer, destiné ailleurs à tout détruire , ne paroissoit employé en ce lieu qu’à préparer l’abondance & à faire naître tous les plaisirs. Les nymphes couronnées de fleurs danfoient ensemble dans une prairie fur le bord d’une riviere auprès d’un bocage. Pan jouoit de la flûte. Les faunes & les satyres folâtres fiutoient dans un coin. Bacchus y paroissoit auffi couronné de lierre, appuyé d’une main fur son thyrfe, & tenant de l’autre une vigne ornée de pampres & de plusieurs grappes de raisins. C’étoit une beauté molle avec je ne fais quoi de noble, de paf. lionné & de languissant. II étoit tel qu’il parut à la malheureuse Ariadne (e) lors CO Ariadne, fille de Minos & de Pasiphaë, donna à The'sée un fil pour se conduire dans le labyrinthe fans s’égarer, & le suivit jusques dans l’isle de Naxos, DE Tél£maqueXiv.XVII. I2Z qn’il la trouva íeule, abandonuee, & abymée dans la douleur fur un rivage inconnu. Enfin, on voyoit de toutes parts un peuple nombreux, des vieillards qui alloient porter dans les temples les prémices de leurs fruits 5 de jeunes hommes qui reve- noient vers leurs épouses, 1 aisés du travail de la journée -, les femmes alloient au devant d'eux, menant par la main leurs petits enFans qu’elles careíîoient. On voyoit auffi des bergers qui paroiífoient chanter, & quelques-uns dan soient au son du chalumeau. Tcut repréfentoit la paix, ì’abondance & les délices. Tout parois- soit riant & heureux. On voyoit même dans les pâturages les loups fe jouer au milieu des moutons. Le lion & le tygre ayant quitté leur férocité, paiífoient avec les tendres agneaux. Un petit berger les menoit ensemble fous fa houlette , & cette aimable peinture rappelloit tous les charmes de l’àge d’or. Télémaque s'étant revêtu de ces armes divines, au lieu de prendre son bouclier ordinaire, prit la terrible égide que Minerve lui avoit envoyée (z), en la con- oji cet ingrat l’abnndonna à la merci des têtes. Ce fi.t là où Bacchns la vit, & en Fut charmé. Í3) C'étoìt la fiece la plus rcdouti ble défait arwurei F 2 r24 Les Aventures fiant à Iris prompte messagere des Dieux.’ Iris lui avoit enlevé son bouclier lans qu’il s’en apperçút, & lui avoit donné en la place cette égide redoutable aux Dieux mêmes. En cet état, il court hors du camp pour en éviter les flammes. 11 appelle à lui d'u ne voix forte tous les chefs de Parmée ; & cette voix ranime déja tous les alliés éperdus. Un feu divin étincelle dans les yeux du jeune guerrier. II paroît toujours doux, toujours libre & tranquille, toujours appliqué à donner des ordres, comme pourroit faire un sage vieillard attentif à régler fa famille & à instruire ses enfans : mais il est prompt & rapide dans l’exécution.Sem- blable à un fleuve impétueux, qui non seulement roule avec précipitation ses flots écumeux, mais qui entraîne encore dans fa course les plus pesants vaisseaux dont il est chargé. Philoctete, Nestor, & les chefs des Manduriens & des autres nations , sentent dans le fils d’Ulylfe je ne fais quelle autorité à laquelle il faut que tout cede. L'expérience des vieillards leur manque : le conseil & la fageífe font ôtés à tous les commandants ; la jalousie mèrne si naturelle la valeur k Mars est aveugle , téméraire , insensée ; celle de Minerve est sage , éclairée , U toujours égale. DE Téléma qju e.Liv.XVII. aux hommes s’éteint dans tons les cœurs* Tous se taisent, tous admirent Téléma- que , tous se rangent pour lui obéir, sans y faire de réflexions, & comme s’ilsy eussent été accoutumés. II s’avance & monte fur une colline, d’où il observe la disposition des ennemis. Puis tout-à-coup il juge qu’ilfautse hâter de les surprendre dans le désordre où ils se sont mis en brûlant le camp des alliés. II fait le tour en diligence , & tous les capitaines les plus expérimentés le suivent. II attaque les Daunienspar derriere , dans un temps où ils croyoient l’armée des alliés enveloppée dans les flammes de Pembrasement. Cette surprise les trouble. Ils tombent sous la main de Télémaque , comme les feuilles dans les derniers jours de l’autom- ne tombent des forêts, quand un fier aquilon, ramenant Phiver, fait gémir les troncs des vieux'arbres & en ag : te toutes les branches. La terre est couverte des hommes que Télémaque renverse.D.e for nard il perce le cœur d’Iphicles, le ..ms jeune des enfuis d’Adraste. Celui-m oià lé présenter contre lui au combat pour sauver la vie de son pere qui pensa être surpris par Télémaque. Le fils d’Ulysse & Iphicles étoient tous deux beaux, vigoureux, pleins d’adrefle & de courage , de la même taille , de la F ì 126 Les Aventures même douceur , du même âge, tous deux clíéris de leurs parents. Mais Iphicles étoit comme une fleur qui s’épanouit dans un champ & qui doit être coupée par le tranchant de la faulx du moissonneur. Ensuite Télémaque renverse Euphorion, le plus célébré de tous les Lydiens venus eu Etrurie. Enfin son glaive perce Cléomenes nouveau marié, qui avoit promis à sou épouse dq lui porter les riches dépouilles des ennemis , mais qui ne devoit jamais la revoir. Adraste frémit de rage voyant la mort de son fils, celle de plusieurs capitaines , & la victoire qui échappe de ses mains. Eludante , presque abattu à ses pieds, eíì comme une victime à demi égorgée qui se dérobe au couteau sacré & qui s’enfuit loin de sautes II ne falloit plus à Adraste qu’un moment pour achever la perte du Lacédémonien. Eludante, noyé dans son íang & dans celui des soldats qui combattent avec lui, entend les cris de Télémaque qui s’avance pour le secourir. En ce moment la vie lui est rendue , un nuage qui couvroit déja íèsyeux, se dissipe. Les Dauniens, sentant cette attaque imprévue, abandonnèrent Eludante pour aller repousser un plus dangereux ennemi. Adraste est tel qu’un tigre, à qui des bergers assemblés arrachent la de Télé m jí qu e.Liv.XVII. 127 proie qu’il étoit prêt à dévorer. Téîémaque le cherche dans la mêlée , & veut finir tout-à-coup la guerre en délivrant les alliés de leur implacable ennemi. Mais Jupiter ne vouloir pas donner au fils d’Ulysse une victoire fi prompte & si facile. Minerve même vouloir qu’il eût à souftrir des maux plus longs pour mieux apprendre à gouverner les hommes. L’impie Adraste fut donc conservé par le pere des Dieux, afin que Téîémaque eût le temps d’acquérir plus de gloire & plus de vertu. Un nuage épais que Jupiter assembla dans les airs sauva les Dauniens. Un tonnerre effroyable déclara la volonté des Dieux. On miroir cru que les voûtes éternelles du haut Olympe alloient s’é- crouler fur les têtes des foibles mortelsss.es éclairs fendoient la nue de l’un à ì’antre pôle ; & dans le moment où ils éblouit soient les yeux par leurs feux perçants, c n retomboit dans les affreuses ténèbre; de la nuit. Une pluie abondante qui tomba dans l’instant, servit encore à séparer les deux armées. Adraste profita du secours des Dieux:,' fans être touché de leur pouvoir, & mérita, par cette ingratitude , d’ètre réservé à une plus cruelle vengeance. II se hâta de faire passer ses troupes entre le camp à demi bridé & un marais qui s’étendoit jusqu’à F 4 ii8 Les Aventures la riviere. II le fit avec tant d’industrie & de promptitude, que cette retraite montra combien il avoit de ressource & de présence d’eíprit. Les alliés, animés par Télé— maque, vouloient le poursuivre , mais à la faveur de cet orage , il leur échappa , comme un oiseau d’une aile légere échappe aux filets des chasseurs. Les alliés ne songèrent plus qu’à rentrer dans leur camp , pour réparer leurs pertes. En y rentrant, ils virent ce que la guerre a de plus lamentable. Les malades & les blessés , manquant de forces pour se traîner hors des tentes, n’avoient pu se garantir du feu. Ils paroissoient à demi brûlés, poussant vers le Ciel, d’une voix plaintive & mourante, des cris douloureux. Le cœur de Télémaque en fut percé, il ne put retenir ses larmes. II détourna plusieurs fois les yeux, étant saisi d’hor- reur & de compassion. II ne pouvoit voir sans frémir ces corps encore vivants & dévoués à une longue & cruelle mort: ils paroissoient semblables à la chair des victimes qu’on a brûlées fur les autels & dont l’odeur se répand de tous côtés. Hélas ! s’écrioit Télémaque, voilà donc les maux que la guerre entraîne après elle! Quelle fureur aveugle pousse les malheureux mortels? Ils ont si peu de jours à vivre sur à terre j ces jours íònt fi misérables! DE Télémaque.Liv.XVII. I2 I Pourquoi précipiter une mort déja si prochaine ? Pourquoi ajouter tant de désolations affreuses à l’amertume dont lesDieux ont rempli cette vie si courte ? Les hommes font tous frétés, & ils s’entre-déchi- rent : les bêtes farouches font moins cruelles qu’eux. Les lions ne font point la guerre aux lions, ni les tigres aux tigres; ils n’attaquent que les animaux d’efpece différente. L’homme seul, malgré fa raison, fait ce que les animaux lans raison nefirent jamais. Mais encore, pourquoi ces guerres ? N’y a-t-il pas aífez de terre dans l’u- nivers pour en donner à tous les hommes plus qu’ils n’en peuvent cultiver ? Combien y a-t-il de terres désertes ? Le genre humain ne fauroit les remplir. Quoi donc (4) ! une fausse gloire , un vain titre de conquérant qu’un prince veut acquérir , allume la guerre dans des pays immenses! Ainsi un seul homme , donné au monde par la colere des Dieux, en sacrifie brutalement tant d’autresà fa vanité. II faut que tout périsse, que tout nage dans le sang, que tout soit dévore parles (" 4 ) Ce paragraphe renferme une Irise peinture des maux dont Louis XIV a été la cauje par les guerres cruelles que son ambition a allumées dans toute l’Europe. L'auteur répete souvent le mot de gloire, parce qu'en effet ce Monarque n'a presque jamais allégué A' autres motifs dans les guerres qu'il a déclarées a ses voisins . IZO Les Aventures flammes, que tout ce quijéchappe au fer & au feu ne puisse échapper à la faim encore plus cruelle, asm qu’unseul homme, qui se joue de la nature humaine entiere,trouve dans cette destruction générale son plaisir &sa gloire. Quelle gloire monstrueuse î Peut-on trop abhorrer & trop mépriser des hommes ( 5 ) qui ont tellement oublié l’huinanité ? Non , non, bien loin d’ètre des demi- Dieux, ce ne font pas même des hommes; ils doivent être en exécration dans tons les siécles mêmes dont ils ont cru être admirés. Oh ! que les rois doivent prendre garde aux guerres qu’ils entreprennent ! Elles doivent être justes ; ce n’est pas assez, il Faut qu’elles soient nécessaires pour le bien public. Le sang du peuple ne doit être versé que pour sauver ce même peuple dans. les besoins extrêmes. Alais les conseils flatteurs , les Fuisses idées de gloire , les vaines jalousies, l’injuste avidité , qui se couvre de beaux prétextes, enfin les engagements insensibles entraînent presque toujours les rois dans des guerres qui les rendent malheureux, où ils hasardent tout sans nécessité, & où ils font autant de mal ($) Inhumanité est uni 'vertu trop tranquille pour frapper l’imaginution, fis les hommes qui ne conncijfent rien de grand que ce cpii la remue, nly trouveront jmmii j/eaucoup de gloire. . " DE T É L í M A QU E. L IV. XV H. i/l à leurs sujets qu’à leurs ennemis. Ainsi raisonnoit Télémaque. Mais il ne le contentoit pas de déplorer les maux de la guerre ; il tàclioit de les adoucir. On le voyoit aller dans les tentes secourir lui-mème les malades & les mourants ; il leur donnoit de l’argent & des remedes ; il les consoloit & les encoura- geoit par des discours pleins d’amitié , & envoyoit visiter ceux qu’il ne pouvoit visiter lui-mème. Parmi les Cretois qui étoient avec lui, il y avoit deux vieillards, dont Pun se nommoit Traumaphile, & l’autre Noso- phuge. Traumaphile avoit été au siégé de Troye avec Idomenée, & avoit appris des enfants d’Esculape sart divin de guérir les plaies. II répandoit dans les blessures les plus profondes & les plus envenimées une liqueur odoriférante qui consumoit les chairs mortes & corrompues, fans avoir besoin de faire aucune incision, & qui for moi t promptement de nouvelles chairs plus saines & plus belles que les premieres. Pour Nosophuge, il n’avoit jamais vu les enfants d’Esculape ; mais il avoit eu , par le moyen de Mérione (f) un livre sacré C/) Mt'rione étoit le conducteur du char d’Ido- menée , & le chef de l’armée navale qn’il mena au liege de Troye. C’étoit un capitaine très-brave & très.expérimenté. F 6 iz2 Les Aventures & mystérieux qu’Esculape avoit donné à fes enfants.D’ailleurs Nosophuge étoit ami .des Dieux. II avoit composé des hymnes en l’honneur des enfants de Latone (§) ; il oífroit tous les jours le sacrifice d’une brebis blanche & fans tache à Apollon , par lequel il étoit souvent inspiré.- A peine avoit - il vu un malade ( 6 ), qu’il connoissoit à ses yeux, à la couleur de son teint, à la conformation de son corps & à fa respiration, la cause de sa maladie. Tantôt il donnoit des remedes qui laisoient suer, & il montroit par le succès des sueurs combien la transpiration, facilitée ou diminuée, déconcerte ou rétablit toute la machine du corps. Tantôt il donnoit, pour les maux de langueur, certains breuvages, quifortifioientpeu à peu les parties nobles & quirajeunissoientles hommes en adoucissant leur sang ; mais il assuroit que c’étoit faute de vertu & de courage , que les hommes avoient st souvent besoin de la médecine. (g) Latone étoit fille de Cœns; elle eut de Jupiter, ApoJilon S Diane, dana l’Iâle d’Aítérie. (6) L'on remarque dans {‘histoire, que la médecins doit beaucoup ait dérèglement iles meurs ; elle est ignorée chez les peuples qui ne connaissent point le luxe ; Sff st l'on ftvoìi se réduire à la frugalité , l’on se passerait facilement de médecins , les médecins feraient obligés de se pujser de miilqdes ; ce %ui Jerait un peu plus difficile pour eux. DE T É L É M A (TU E. LlV.XVII. I Z Z C’est une honte, disoit-iJ, pour les hommes, qu’ils aient tant de maladies ; car les bonnes mœurs produisent la santé. Leur intempérance, diíòit-il encore, change en poisons mortels les aliments destinés à conserver la vie. Les plaisirs pris fuis modération, abrègent plus les jours des hommes, que les remedes ne peuvent les prolonger.Les pauvres font moins souvent malades faute de nourriture , que les riches ne le deviennent pour en prendre trop. Les aliments qui flattent trop le goût, & qui font manger au-delà du besoin, empoisonnent au lieu de nourrir. Les remedes font eux-mêmes de véritables maux qui ruinent la nature, & dont il ne faut se servir que dans les pressants besoins. Le grand remede, qui est toujours innocent, & toujours d’uu usage utile , c’est la sobriété , c’est la tempérance dans tous les plaisirs, c’est la tranquillité de l’esprit, c’est l’exercice du corps. Par-là on fait un sang doux & tempéré, & on dissipe toutes les humeurs superflues. Ainsi le sage Noso- phuge étoit moins admirable paries remedes,que par le régime qu’il coníeilloit pour prévenir les maux & pour rendre les remedes inutiles. Ces deux hommes furent envoyés par Télémaque pour visiter tous les malades de farinée. Ils en guérirent beaucoup par xj4 Les Aventures leurs remedes; mais ils en guérirent bien davantage parle foin qu’ils prirent pour les faire servir à propos ; car ils s’appli- quoient à les tenir proprement, à empêcher le mauvais air par cette propreté , à leur faire garder un régime de sobriété exacte .dans leur convalescence. Tous les soldats, touchés de ces secours, rendoient grâce aux Dieux d’avoir envoyé Télémaque dans farinée des alliés. Ce n’est pas un homme, disoient-ilî, c’estíans doute quelque Divinité bienfaisante sous une figure humaine. Du moins, si c’estun homme, il reííemble moins au relie des hommes qu’aux Dieux; il n’est fur la terre que pour faire du bien : il est encore plus aimable par fa douceur & par fa bonté que par fa valeur. O si nous pouvions savoir pour Roi ! Mais les Dieux le réservent pour quelque peuple plus heureux qu’ils chérissent, & chez lequel ils veulent renouvelles sage d’or. Télémaque , pendant qu’il (7) alloitla ( 7 ) Je Duc île Sa voie a sait la mime chose plus cl’une fois , il alloìt o.ujji incognito Anus les cafés & antres lieux publics de Turin , four entendre ce que Von y Aisoit de lui , avec cette différence qn'il y entendais souvent autre chose que des louanges. Mais on ne dit pas qn’il ait jamais fait punir personne pour cela. Plusieurs grands Princes , comme ïEmpereur Chnrlc r -Qiiìnt & le 11 oi François premier , plusieurs fameux capitaines, se font fuit un plaisir délicat d'iilPr ainsi recueillir en secret le fruit de leurs victoires & de leurs DE T ré L ré M A Q_U E. Ll V.XVIT. IJ s nuit visiter les quartiers du çamp par précaution contre les ruses d’Admise, enterr- doit ces louanges qui n’étoient peint suspectes de flatterie, comme celles que les flatteurs donnent souvent en face des princes , supposant qu’ils n’ont ni modestie , ni délicatesse , & q u'il n’y a qu’à les louer fuis mesure pour s’emparer de leur faveur. Le fils d’Ulysse ne pouvoit goûter que ce qui étoit vrai. II ne pouvoit souffrir d’autres louanges que celles qu’on lui donnoit en secret loin de lui, & qu’il avoit véritablement méritées. Son cœur n’étoit pas insensible à celles-là. II seutoit ce plaisir si doux & si pur, que les Dieux ont attaché à la feule vertu , & que les méchants , faute de savoir éprouvé , ne peuvent ni concevoir, ni croire : mais il ne s’aban- donnoit point à ce plaisir : aufíì-tôt reve- noient en foule dans son esprit toutes les fautes qu’il avoit faites. II n’oub'lioit point fi hauteur naturelle & son indifférence pour les hommes ; il avoit une honte sécrété d’ètre né si dur & de paroitre si vertus. Ze grand Gcrmanìcus , au rapport de Tacite , cilloit écouter pendant la nuit ce que les soldats disaient de lui dans leurs tentes : ces louanges font h:en plus glorieuses que celles que la flatterie grave fur l'airain jou fur le marbre. Le grand Anticchus, aufortir d'une petite cabane , où il avoit raisonné quelque temps avec des pauvres gens qui ne le connoìjJbieKtpas , a dit, qu' il n’avoìtja?mis ouï la vérité que ce jour-là. tz6 Les Aventures inhumain. II renvoyoit à ]a sage Minerve toute la gloire q u’on lui donnoit & qu’il 11e croyoit pas mériter. C’est vous , disoit-il, ô grande Déesse î qui m’avez donné Mentor pour m’instrui- re & pour corriger mon mauvais naturel. C’est vous qui me donnez la sagesse de profiter de mes sautes pour me défier de moi-mème. C’est vous qui retenez mes pallions impétueuses. C’est vous qui me faites sentir le plaisir de soulager les malheureux. Sans vous, je serois haï, & digne de l’ètre. Sans vous, je serois des fautes irréparables. Je serois comme un enfant qui, ne sentant pas fa faiblesse , quitte ia mere & tombe dès le premier pas. Nestor & Philoctete étoient étonnés de voir Télémaque devenu il doux, lî attentif à obliger les hommes , si officieux, si íe- courable, si ingénieux pour prévenir tous les besoins. Us ne savoient que croire. Ils 11e reconnoissoient plus en lui le même homme. Cc qui les surprit davantage, fut le foin qu’il prit des funérailles d’Hippias. (g) II alla 1 u t-rn viiie retirer son corps sanglant & défiguré de Pcndroit où il étoit (s) Tons les peuples ont eu de P'mmortalìtê deVame une preuve de J\ n iment ; les honneurs de la sépulture ne font qu'mie fuite de cette persuasion. deTélémaclue.Liv.XVII. x?7 caché sous un monceau de corps morts} il versa sur lui des larmes pieuses. II dit : ô grande ombre! Tu le fus maintenant, combien j’ai estimé ta valeur. II est vrai que ta fierté m’avoit irrité ; mais tes défauts venoient d’une jeunesse ardente. Je fais combien cet âge a besoin qu’on lui pardonne. Nous enfilons dans la fuite été sincèrement unis. J’avois tort de mon côté. O Dieux ! pourquoi me le ravir avant que j’aie pu le forcer de m'aimer? Ensuite Télemaque fit laver le corps dans des liqueurs odoriférantes. Puis on prépara par son ordre un bûcher. Les grands pins gémiilant fous les coups des haches, tombent en roulant du haut des montagnes. Les chênes, ces vieux enfants de la terre , qui semhloient menacer le ciel, les hauts peupliers, les ormeaux, dont les tètes font si vertes Sc si ornées d’un épais feuillage , les hêtres qui font Phonneur des forêts, viennent tomber fur le bord du fleuve Galese. Là s’éleve avec ordre un bûéher qui ressemble à un bâtiment régulier, la flamme commence à paroître , un tourbillon de fumée monte jusqu’au ciel. Les Lacédémoniens s’avancent d’un pas lent & lugubre, tenant leurs piques renversées & leurs yeux baissés : la douleur amere est peinte fur ces visages farouches,. i;8 Les Aventures & les larmes coulent abondamment. Puis on voyoit venir Phérécide, vieillard moins abattu par le nombre des années que par la douleur de survivre à Plippias qu'il avoit élevé depuis son enfance. II levoít vers le Ciel ses mains & ses yeux noyés de larmes. Depuis la mort d’Hippias il se refusoit toute nourriture ; le doux sommeil n’avoit pu appesantir ses paupières, ni suspendre un moment sa cuisante peine: il marchoit d’un pas tremblant, suivant la foule & ne sachant où il alloit. Nulle parole ne fortuit de sa bouche, car son cœur étoit trop serré ; c’étoit un silence de désespoir & d’abattement. Mais quand il vit le bûcher allumé (9), il parut tout- à-coup furieux, & il s’écria : O Ifippias, Hippias ! Je ne te verrai plus ; Hippias n’est plus, & je vis encore ! O mon cher Plippias ! C’est moi cruel, moi impitoyable, qui t’ai appris à mépriser la mort. Je croyois que tes mains ferme- roient mes yeux, & que tu recueillirois mon dernier soupir. O Dieux cruels, •vous prolongez nia vie pour me faire voir (y) L 1 usage de brûler les corps morts remonte jusqu'à Vantiquité la plus reculée j mais il n'a commencé à Rome que i lu temps de Sylla. Hérodien , qui a conservé dans le bas empire le goût dr Vancienne Grcce, nous a laissé une description fort détaillée de la maniéré dont on brûtoita Rome h corps des Empereurs. DE T É L É M A Q_tT E. LîV. XVII. IZ9 la fin de celle d’Hippias : ô mon cher enfant que j’ai nourri & qui nl’as coûté tant de foins ! Je ne te verrai plus ; mais je verrai ta mere qui mourra de tristesse en me reprochant ta mort. Je verrai ta jeune épouse frappant fa poitrine , arrachant ses cheveux, & f en ferai cause. O chere ombre, appelle-moi fur les rives du Styx. La lumière m’est odieuse ; c’est toi seul, mon cher Hippias , que je veux revoir. Hippias! Hippias! O mon cher Hippias ! Je ne vis encore que pour rendre à tes cendres le dernier devoir. Cependant, on voyoit le corps du jeune Hippias étendu, qu’on portoit dans un cercueil orné de pourpre, d’or & d’argent. La mort qui avoit éteint fes yeux, n’avoit pu effacer toute fa beauté , & les grâces étoient encore à demi peintes fur son visage pâle. On voyoit flotter autour de son cou plus blanc que la neige , mais penché fur f épaule , fes longs cheveux noirs plus beaux que ceux d’Atis (h) ou de Ganimede , qui alloient être réduits en cendre. On remarquoit dans le côté la (//) Atis étoit nn jeune homme tîe Phry^îe, fort aimé tic Cybelle , & qui préfnloit aux sacrifices de cette Déesse , à condition de garder fa chasteté. Mats ayant violé son vœu, il s’emporta de fureur contre lui-même & fe fit eunuque. Cybelle le changea ensuite en pin. 140 Les Aventures blessure profonde par où tout son sang s’étoit écoulé, & qui l’avoitfait descendre dans le royaume sombre de Pluton. Télémaque triste & abattu , suivoit de près le corps & lui jettolt des fleurs. Quand on fut arrivé au bûcher , le fils d’Ulyíîe ne put voir la flamme pénétrer les étoffes qui enveloppoient le corps, fans répandre de nouvelles larmes. Adieu, dit-il, ô magnanime Hippias ! Car je n’ose te nommer mon ami. Appajse-toi, ô ombre , qui as mérité tant de gloire. Si je ne t’aimois, j’envierois ton bonheur. Tu es délivré des misères où nous sommes encore, & tu en'es sorti par le chemin le plus glorieux. Hélas ! que je serois heureux de finir de même ! Que le StyX n’arrête point ton ombre ; que les Champs Elysées lui soient ouverts; que la renommée conserve ton nom dans tous les siécles, & que tes cendres reposent en paix ! A peine eût-ildit ces paroles entremêlées de soupirs,que toute l’armée poussa un cri. On s’altendrissoit fur Hippias, dont on racontoit les grandes actions ; & la douleur de ía mort rappellant toutes ses bonnes qualités, faisoit oublier les défauts qu’une jeunesse impétueuse & une mauvaise éducation lui avoient donnés : mais ou étoit encore plus touché des sentiments l DE T É L É M A QJJE.LlV.XVII. Ichl tendres de Télémaque. Est-ce donc là, disoit-on, ce jeune Grec si fier, si hautain, si dédaigneux , si intraitable ? Le voilà devenu doux, humain , tendre. Sans doute, Minerve qui a tant aimé son pere l’aime auísi. Sans doute, elle lui a fait les plus précieux dons que les Dieux pussent furs aux hommes, en lui donnant, avec la sagesse , un cœur sensible à l’amitié. Le corps étoit déja consumé par les flammes : Télémaque lui-mëme arrosa de liqueurs parfumées ces cendres encore fumantes ; puis il les mit dans une urne d'or, qu’il couronna de fleurs, & il porta cette urne à Phalante. Celui-ci étoit étendu, percé de diverses blessures , & dans son extrême faiblesse , il entrevoioit près de lui les portes sombres des enfers. Déja Traumaphile &Nosophuge, envoyés par le fils d’Ulysse, lui avoient donné tous les secours de leur art. Ils rap- pelloient peu-à-peu son ame prête à s’envoler : de nouveaux esprits le ranimoient insensiblement ; une force douce & pénétrante, un baume de vie s’insinuoit de Veine en veine jnsqu’au fond de son cœur; une chaleuragréable le déroboitaux mains glacées de la mort. En ce moment, la défaillance cessant, la douleur succéda. II commença à sentir la perte de son frere, f 4-2 Les Aventures qu’il n’avoit point été jusqu’alors en état de sentir. Hélas ! dífoit-il, pourquoi prend- on de si grands foins de me faire vivre? Ne me vaudroit-il pas mieux mourir & suivre mon cher Hippias ? Je l’ai vu périr tout auprès de moi. O Hippias, la douceur de ma vie, mon frere , mon cher frere, tu n’es plus! Je us pourrai donc plus ni te voir , ni t’entendre , ni t’em- braífer, ni te dire mes peines, ni te consoler dans les tiennes ! O Dieux, ennemis des hommes ! II n’y a plus d’Hippias pour moi! Eít-il possible? Mais n’est-ce point un songe ? Non : il n’est que trop vrai. O Hippias ! je t’ai perdu (io), je t’ai vu mourir, & il faut que je vive encore autant qu’il fera nécessaire pour te venger ; je veux immoler à tes mânes le cruel Adraste teint de ton sang. Pendant que Phalante parloit ainsi, les deux hommes divins tâchoient d’appaifer Ci douleur, de peur qu’elle n’augmentát ses maux & n’empèchát l’effet des rerne- des. Tout-à-coup il apperçoit Télémaque qui fe présente à lui. D’abord son cœur ( 10 ) C'est par des regrets Jlnceres que les ancien} donnaient un libre cours à leur douleur , non par des louanges étudiées. Le deuil i dessein de i 1 aller chercher dans les enfers : il se dérobé du camp , étant suivi de deux Crétois jusqu'a un ■ temple près de lafamcu;e caverne d' .4- cherontia : il s'y enfonce au travers des ténèbres, arrive aux bords du Styx , & Caron le reçoit dans fa barque: il se va présenter devant Platon , qu'il trouve préparé à lui permettre de cher- cher sou sure : il traverse le T art are {*'), OH il voit les tourments que souffrent les ingrats, les parjures, les hypocrites , jff fur-tout les mauvais rois. D R A s T E, dont les troupes avoient été conlìdér.iblement aft'oiblies dans le combat, s’étoit retiré demere ia monta- (*) Il traverse le Tarrare. Lisez Struchtmeyera , " J. Christ. Theclogia:>i myjlicnm , Jîve tie origine Tur- t»ri & EiyJìi. libn F. 8. Lciilx 1746. 2. /ilfu. yj. p/. Q 2 *4$ Les Aventures gne d’Aulon (a) pour attendre divers secours , & pour tâcher de surprendre encore n ne fois ses ennemis. Semblable à un lion affamé qui, ayant été repoussé d'u ne bergerie, s’en retourne dans les sombres forêts , & rentre dans sa caverne , où il aiguise se s dents & ses griffes, attendant le moment favorable pour égorger tous les troupeaux. Télémaque , ayant pris foin de mettre une exacte discipline dans tout le camp , ne songea plus qu’à exécuter un dessein qu’il a volt conçu & qu’il cacha à tous les chefs de l’armée.Il y avoit déja long-temps qu’il étoft agité pendant toutes les nuits par des songes qui lui représentoient son pere Ulysse. Cette chere image revenoit toujours fur la fin de la nuit, avant que l’aurore vint chasser du Ciel, par ses feux n aidants, les inconstantes étoiles, Sc de dessus la terre le doux sommeil, suivi des songes voltigeants. Tantôt il croyoit voir Ulysse nu dans une isle fortunée fur la rive d’un fleuve , dans une prairie ornée de fleurs , & environné de nymphes qui lui jetoient des habits pour se couvrir. Tantôt il croyoit ì’en tendre parler dans un (a) Aulon, aujourd'hui Caulo, est une montagne de la Calabre ultérieure, vers le cap de Stilo, fur laquelle est une ville de même uom , autrefois épiscopale & suffragante de Reggio. deTélèmaqué.Liv.XVIIL 14' palais tout éclatant d’or & d’ivoire , où des hommes, couronnés de fleurs, l’écou- toient avec plaisir & admiration. Souvent Ulysse lui apparoissoit tout-à-coup dans des feítins où la joie cclatoit parmi les délices , & où l’on en te n doit les tendres accords d’une voix avec une lyre plus douce que la lyre d’Apollon & que les voix de toutes les muses. Télémaque, en s’éveillant, s’attristoit de ces songes si agréables. O mon pere ! ô mon cher pere Ulysse ! s’écrioit-il ; les songes les plus affreux me seroientplus doux. Ces images de félicité me font comprendre que vous ètes déja descendu dans le séjour des âmes bienheureuses,quelesDieux récompensent de leurs vertus par une éternelle tranquillité. Je crois voir les champs Elisées. O qu’ileír cruel de n’esncrer plus; quoi donc, ô mon cher pereje ne vous verrai jamais ? Jamais je n’embraslerai celui qui m’aimoit tant & que je cherche avec tant de peine ? Jamais je n’entendrai parler cette bouche d’où fortuit la figes, se? Jamais je ne baiserai ces mains, ces cheres mains, ces mains victorieuses qui ont abattu tant d’ennemis! Elles ne puniront point les insensés amants de Pénélope , & Ithaque ne le relèvera jamais de la ruine. O Dieux ennemis de mon pore ' vous G Z i T o Les Aventures m’envoyez ces songes funestes pour arracher toute espérance de mon cœur ; c’eít m’arracher la vie. Non, je ne puis plus vivre dans cette incertitude. Que dís-je ï Lélasî je ne fuis que trop certain que mon pere n’est plus. Je vais chercher Ion ombre jusques dans les enfers (i). Thésée (b) j est bien descendu ; Thésée, cet impie , qui vouloir outrager les Divinités infernales : & moi j’y vais conduit par la piété. Hercule y descendit. Je ne suis pas Hercule , mais il est beau d’oser l’imi- ter. Orphée (c) a bien touché par le récit de ses malheurs le cœur de ce Dieu qu’on dépeint comme inexorable. II obtint de lui qu’Euridice retourneroit parmi les vivants. Je fuis plus digne de compaffioïi qu’Orphée ; car ma perte est plus grande. Qui pourra comparer une jeune fille, semblable à tant d’autres, avec le sage CO & livre est une imitation iîa II de VOâijfìe T Sis du 6 de VEnéide. La même fable y paroìt avec des agréments nouveaux. 31.. de Cambrai , riche de son propre fonds , n'est jamais plagiaire ni servile imitateur . Jl rcleve la fable des traits de morale qui manquent aux deux modelés de Vantiquité. (ì) Thésée, fils d’Egée, roi d’Athenes , descendit atix enfers avec Pirithoûs pour enlever Profer- pine. II y Fut enchaîné par Tordre de Plnton , jus- qu’à ce qu’Hercule le vint délivrer. (O Orphée descendit aux enfers pour enlever fa femme Euridicc. II Peu suroît retirée, s’il nel’eût regardée trop tót contre le commandement de Pro- serpine. DE Télémaque.Liv.XVIÏÏ. I sl Ulysse admiré de toute la Grece ? Allons, mourons, s’il le faut. Pourquoi craindre la mort, quand on souffre tant dans la vie ? O Pluton ! ô Proserpine ! Réprouverai bientôt si vous êtes auffi impitoyables qu’on le dit. O mon pere ! après avoir parcouru en vain les terres & les mers pour vous trouver, je vais enfin voir, si vous n’ëtes point dans les sombres demeures des morts. Si les Dieux me reiu- sent de volis posséder fur la terre & de jouir de la lumière du soleil, peut-être ne me refuseront-ils pas de voir au moins votre ombre dans le royaume de la nuit. En disant ces paroles, Télémaque arrosoir son lit de íès larmes. Auíïi-tôt il se levoit, & cherchoit par la lumière à soulager la douleur cuisante que ces songes lui avoient causée. Mais c’étoit une fléché qui avoir percé son cœur & qu’il por- toit par-tout avec lui. Dans cette peine, il entreprit de descendre aux enfers par un lieu célébré qui n’étoitpas éloigné du camp. On Pappelloit Acherontia (d) , à cause qu’il y avoir en ce lieu une cavernp (rí) Acherontia étoit une ville de la PouiIle , située sur une montagne à l’extrcmité de l’Italic. Au pie de cette montagne est une caverne où le fleuve Achéron se précipite avec tant d’impétuosité que les poètes ont appelle ce lieu une entrée dc renier. C’est par-lâ qu’Hercule y descendit & qu’il en tira le Cerbere. G 4 isL Les Aventures affreuse de laquelle ou descendoit sur les rives de l’Achéron, par lequel les Dieux mêmes craignent de jurer. La ville était fur un rocher , posée comme un nid sur 1 le haut d’un arbre. Au pied de ce rocher ' on trouvoit la caverne , de laquelle les timides mortels n’osoient approcher. Les i bergers avoient foin d’en détourner leurs trou veaux. La vapeur soufrée du marais ' Stygien qui s’exhâloit fans ceífe par cette- I ouverture , empestoit l’air. Tout autour j il ne croiifoit ni herbes ni fleurs ; on n’y sentait jamais les doux zéphyrs, ni les grâces naissantes du printemps, ni les riches dons de fautomne. La terre aride y languissoit: on y voyoit seulement quelques arbustes dépouillés & quelques cy- j près Funestes. Au loin , ms me tout à j senteur, Cérès refusoit aux laboureurs ; ses moissons dorées. Bacchus sembloit en vain y promettre ses doux fruits : les grap- : pes de raisin se desséchoient au lieu de ! meurir. Les naïades tristes ne faifoient point couler une onde pure ; leurs flots étoient toujours amers & troubles. Les oiseaux ne chantaient jamais dans cette terre hérissée de ronces & d’épines, & n’y trouvoient aucun bocage pour se retirer. Ils alloient chanter leurs amours fous un ciel plus doux. Là on n’entendoit que le croassement des corbeaux & la voix lu- ' DE T É L É M A '\’U F Ll Y .XVIII. IsZ gubre des hiboux. L’herbe mème y étoit amere, & les troupeaux qui la paiilbient, ne semoient point la douce joie qui les la't bondir. Le taureau suyoit la genisse, & je berger tout abattu oublioit sa musette & sa flûte. De cette caverne fortuit de temps en temps une fumée noire & épaisse, qui faisoit une espece de nuit au milieu du jour. Les peuples voisins redoubloient alors leurs sacrifices pour appaiser les divinités infernales : mais souvent les hommes , à la fleur de leur âge , & dès leur plus tendre jeunesse , étoient les seules victimes que ces divinités cruelles pre- noient plaisir à immoler par une funeste contagion. 'C’estlà que Télémaque résolut de chercher le chemin de la sombre demeure de Plu ton. Minerve qni veilloit lans cesse fur lui, & qui le couvroit de son égide, lui avoit rendu Pluton favorable. Jupiter mème , à la priere de Minerve, avoit ordonné à Mercure,qui descend chaque jour aux enfers pour livrer à Caron un certain nombre de morts, de dire au roi des ombres, qu’il laissât entrer le fils d'Ulysse dans son empire. Télémaque se dérobe du camp pendant la nuit; il marche à ìa clarté de la lune, & il invoque cette puissante divinité , qui G 5 is4 Les Aven tures étant dans le Ciel Paître brillant de la nuit, & far la terre la chaste Diane (e) , est aux enfers la redoutable Hécate. Cette divinité écouta favorablement ses vœux, parce que son cœur étoit pur , & qu’il étoit ' conduit par P amour pieux qu’un fils doit à son pere. A peine fut-il auprès de Pentrée de la caverne qu’il entendit l’empire souterrain mugir. La terre trembloit fous fes pas ; le Ciel s’arma d’éclairs & de feux qui fembîoient tomber fur la terre. Le jeune fils d’Ulysse sentit son cœur ému , & tout son corps étoit couvert d’une sueur glacée: mais son courage le soutint, il : leva les yeux &!es mains au Ciel. Grands j Dieux ! s’écria-t-il, j’accepte ces présages que je crois heureux; achevez votre ouvrage. II dit, & redoublant fes pas, il fe présenta hardiment. Auíiì-tót la fumée épaisse qui rendoit Pentrée de la caverne funeste à tous les animaux, dès qu’ils en approchoient, fe dissipe ; l’odeur empoisonnée cessa pour un peu de temps. Télémaque entra seul J car quel autre mortel eût osé le suivre? (e) Diutte-, Déesse île la chasse, étoit tille île Jupiter & ileLntone, & sœur d’Apollon qui l’aíma j fort. Elle a ordinairement trois noms & s’appelle ■ en enfer Hécate: Diane fur terre: & ail Ciel 1* Lune ou Phebé. dê T í l í r.i a q_u e.Li v.XVIÏÏ. 15 5 Deux Cretois qui l’avoient accompagné jusqu’à une certaine distance de la caverne, & auxquels il avoit confié son delTein, demeurèrent tremblants & à demi morts assez loin de là , dans un temple , faisant des vœux & n’eípérant plus de revoir Télémaque. Cependant le fils d’Ulysse , l’épée à la main, s’enfonce dans ces ténèbres horribles. Bientôt il apperqoit une foible & sombre lueur, telle qu’on la voit pendant la nuit sur la terre : il remarque les ombres légeres qui voltigent autour de lui ; il les écarte avec son épée ; ensuite il voit les tristes bords du fleuve marécageux , dont les eaux bourbeuses & dormantes ne font que tournoyer ; il découvre fur ce rivage une foule innombrable de morts privés de la sépulture qui se présentent en vain à Pimpitoyable Caron. Ce Dieu, dont la vieilleflè éternelle est toujours triste & chagrine , mais pleine de vigueur, les menace , les repousse , & admet d’a- bord dans fa barque le jeune Grec. En entrant, Télémaque entend les gémissements d’une ombre qui ne p ou voit se consoler. Quel est donc , lui dit-il, votre malheur í 1 Qui étiez-vous sur la terre (2)? ( 2 ) C'est ici que Vauteur réunit ce qu'il y a de plus instructif dans les dialogues de Lucien. Ce/atyri- G 6 is6 Les Aventures J’étois, lui répondit cette ombre, Nabo- pharzan ( z ), roi de la superbe Babylone : tous les peuples de l’orient trem- bîoient au seul bruit de mon nom ; je me faisois adorer par les Babyloniens dans un temple de marbre, où j’étois représenté par une statue d’or, devant laquelle on brûloit nuit & jour les plus précieux parfums de l’Ethiopie. Jamais personne n’olà nie contredire sans être auffi-tòt puni : on inventoit chaque jour de nouveaux plaisirs pour me rendre la vie plus délicieuse ; j’étois encore jeune & robuste. Hélas! que de prospérités ne me restoit - il pas encore à goûter fur le trône ! mais une femme que j’aimois , & qui ne m’aimoit pas, m’a bien fait sentir que je n’étois pas Dieu ; elle m’a empoisonné : je ne suis plus rien» on mit hier avec pompe mes. cendres dans une urne d’or : on pleura, que s'est contenté cFexposer le ridicule des passions. M. de Cambrai fait les rendre odieuses, U Ha an-deffus de Lucien le grand avantage de parler an cseur. (z) Nabuchodonosor II, dit- le grand, fils dus u* mûr. II fit la guerre contre les Assyriens les Egyptiens , U étant . mal satisfait de Joachim roi des Juifs, il l'attaqua dans ses états, prit Jérusalem , emporta f es richesses , £íf fit ce roi prisonnier. Ce prince , ayant subjugué presque toute V Asie, voulut être adoré comme Dieu „ II fît faire une statue d’or, & par un édit public il commandait tousses sujets de l'adorer ; & comme les compagnons de Daniel refusèrent de l’adorer, ce roi irrité Je s fit jeter dans une fournaise ardente. ; deTélémaque.Liv.XVIIT. * f 7 on s’arracha les cheveux ; on fit somVant de vouloir se jeter dans les flammes de mon bâcher pour mourir avec moi. On va encore gémir au pied du itnerbe tombeau où l'on a mis mes cendres ; mais personne ne me regrette , ma mémoire est en horreur, même dans ma famille ; & ici-bas je souffre dé j a d’horribles traitements. Télémaque, touché de ce spectacle, lui dit: étiez-vous véritablement heureux pendant votre régné ? Sentiez-vous cette douce paix, fans laquelle le cœur demeure toujours ferré & flétri au milieu des délices ï Non, répondit le Babylonien, je ne fais mème ce que vous voulez dire. Les sages vantent cette paix comme Punique bien; pour moi je ne l’ai jamais sentie; mon cœur étoit lans cesse agité de désirs nouveaux, de crainte &d’espérance. Je tâchois de m’étourdir moi-même par l’é- branlement de mes paillons ; j’avois foin d’entretenix cette ivresse pour la rendre continuelle : le moindre intervalle de raison tranquille m’eût été trop amer. Voilà la paix dont j’ai joui; toute autre me paroít une fable & un songe. Voilà les biens que je regrette. En parlant ainsi , le Babylonien pleuroit comme un homme lâche qui a été amolli par les prospérités & qtu n’est point ac- is8 Les Aventures coutumé à supporter constamment un Railleur. 11 ;.vu;t auprès de lui quelques et claves qifon avoit fait mourir pour honorer íës funérailles. Mercure les avoit livrés à Caron avec leur roi, & leur avoit donné une puifiatice absolue fur ce roi qu’íls avoieut servi sur la terre. Ces ombres d’efclaves ne craignoient plus sombre de Nabopharzan , elles la tenoient enchaînée & lui faisoient les plus cruelles indignités. L’un lui difoit : n’étions-nous pas hommes auffi-bien que toi ? Comment étois-tu aflez insensé pour te croire un Dieu ? Et ne fa.lloit-il pas te souvenir que tu étois de la race des autres hommes? Un autre, pour lui insulter, difoit: tu avoi-s raison de ne vouloir pas qu’on te prît pour un homme , car tu étois un monstre fans humanité. Un autre lui difoit : hé bien! où font maintenant tes flatteurs? Tu n’as plus rien à donner , malheureux ! tu ne peux plus faire aucun mal; te voilà devenu esclave de tes esclaves mêmes. Les Dieux font lents à faire justice, mais enfin ils la font. A ces dures paroles , Nabopharzan fe jettoit le visage contre terre, arrachant ses cheveux dans un excès de rage & de désespoir. Mais Caron difoit aux esclaves : tirez-le par fa chaîne ; relevez-le malgré lui, st n’aura pas même la consolation de DE T F; L É M A Q_U e.Civ. X^ITI. I r 9 cacher sa honte : il iàvt que toutes les ombres du Styx en soient témoins , pour justifier les Dieux qui ont souffert si longtemps que cet impie régnât fur la terre. Ce n’estencore là , ô Babylonien, que le commencement de tes douleurs; prépa- re-toi à être jugé par l’inflexible Minos , juge des enfers. Pendant ce discours du terrible Caron , la barque touchoit déja le rivage de Pem- pire de Pluton; toutes les ombres accou- roient pour considérer cet homme vivant, qui paroiífoit au milieu de ces morts dans la barque : mais dans le moment où Télé- maque mit pied à terre, elles s’enfuirent, semblables aux ombres de la nuit que la moindre clarté du jour dissipe. Caron, montrant au jeune Grec un front moins ridé & des yeux moins farouches qu’à P ordinaire, lui dit: mortel chéri des Dieux, puisqu’il t’est donné d’entrerdans le royaume de la nuit, inaccessible aux autres vivants, háte-toi d’aller ou les des. tins Rappellent; va par ce chemin sombre au palais de Pluton que tu trouveras fur son trône ; il te permettra d’entrer dans les lieux dont il m’est défendu de te découvrir le secret. Auffì-tôt Télémaque s’avance a grands pas ; il voit de tous côtés voltiger des ombres plus nombreuses que les grains de i6o Les Aventures sable qui couvrent les rivages de la mer ; & dans l’agitation de cette multitude infinie, il est saisi d’une horreur divine , observant le profond silence de ces vastes lieux. Ses cheveux se dressent sur sa tète, quand il aborde le noir séjour de l’impi- toyable Plu ton ; il sent ses genoux chancelants , la voix lui manque ; & c’est avec peine qu’il peut prononcer au Dieu ces paroles : vous voyez, ô terrible Divinité, le fils du malheureux Ulysse ; je viens vous demander si mon pere est descendu dans votre empire, ou s’il est encore errant fur la terre. Pluton étoit fur un. trône d’ébene, son visage étoit pâle & sévere, ses yeux creux & étincelants, son iront ridé & menaçant. La vue d’un homme vivantlui étoit odieuse, comme la lumière offense les yeux des animaux qui ont accoutumé de ne sortir de leurs retraites que pendant la nuit. A son côté paroissoit Proserpine qui attiroit sertie ses regards & qui sembloit un peu adoucir son cœur. Elle jouissent d’une beauté toujours nouvelle, mais elle paroissoit avoir joint à ses grâces divin es, je ne fais quoi de dur & de cruel de son époux. Aux pieds du trône étoitlamort pâle & dévorante avec íu faulx tranchante qu’el- le aíguisoit sans cesse. Autour d’elle voioient les noirs soucis, les cruelles défiait- deTélímaq.ue.Liv.XVIII. t5T ces, les vengeances tontes dégoûtantes de íang & couvertes de plaies ; les haines injustes, l’avarice qui se.ronge elle-même, le désespoir qui se déchire de ses propres mains , l’ambition forcenée qui renverse tout, la trahison qui veut se repaître de sang, & qui ne peut jouir des maux qu’elle a faits ; P envie qui verse son venin mortel autour d’elle & qui se tourne en rage dansPimpuiííance où elle estde nuire; l’impiété qui se creuse elle-mème un aby- me sans foiid où elle se précipite sans espérance; les spectres hideux, les fantômes qui représentent les morts pourépouvan- ter les vivants ; les songes affreux ; les insomnies aufficruelles que les tristes songes. Toutes ces images funestes environnoient le fier Plu ton & remplissoient le palais où il habite. II répondit à Telémaque d’u- ne voix basse qui fit mugir le fond de l’E- rebe (/) : jeune mortel, le destin t’a fait violer cet asyle sacré des ombres , fuis ta haute destinée ; je ne te dirai point où est ton pere; il suffit que tu sois libre de le chercher : puisqu’il a été roi sur la terre - tu n’as qu’à parcourir d’un côté l’endroit du noir tartare où les mauvais rois ffint C/) Erebe, Dieu des enfers , pere de la nuit, engendré du cahos & de l'obfcurité, est souvent pris pour l’enfer même par les poètes : c’est dans ce dernier sens çju’ii saut Eentendre ici. Les Aventures puni?, & del’autre, les champs Elysées, où les bons rois font récompensés. Mais tu ne peux aller d’ici dans les champs Elysées qu’après avoir passé par le Tartare. Hâte-toi d’y aller Sc de sortir de mon empire. A l’instant Télémaque semble voler dans ces espaces vuides & immenses, tant il lui tarde de savoir s’il verra son pere, & de s’éloigner de la présence horrible du- tyran, qui tient en crainte les vivants & les morts : il apperqoit bientôt assez près de lui le noir Tartare (g)> il en fortuit une fumée noire & épaisse , dont l’odeur empestée donneroit la mort, si elle se ré- pandoitdansla demeure des vivants: cette fumée couvroit un fleuve de feu & des tourbillons de flamme, dont le bruit semblable à celui des torrents les plus impétueux , quand ils s’élancent des plus hauts rochers dans le fond des abymes, faisoit qu’on ne pouvoit rien entendre distinctement dans ces tristes lieux. Télémaque, secrètement animé par Minerve , entre íans crainte dans ce gouffre. D’abord il appcrcjut un grand nombre d’homnies qui avoient vécu dans les plus baises conditions, & qui étoient punis pour avoir cherché les richesses par des (g) Le Tartare est le lieu où les méchants font tourmentés dans les enfers. DETáL^MACLUE.LlV.XVIII. l6Z Fraudes, des trahisons & des cruautés : iî remarqua beaucoup d’impies hypocrites ( 4 ) , qui faisant semblant d’aimer la religion , s’en étoient servis comme d’un beau prétexte pour contenter leur ambition & pour se jouer des hommes crédules. Ces hommes, qui avoient abusé de la vertu même, quoiqu’elle soit le plus grand don des Dieux, étoient punis comme les plus scélérats de tous les hommes. Les enfants qui avoient égorgé leurs peres & leurs meres, les épouses qui avoient trempé leurs mains dans le smg de leurs époux, les traîtres qui avoient livré leur patrie après avoir violé tous les ferments, souf- froient des peines moins cruelles que ces hypocrites. Les trois juges des enfers l’a- voient ainsi voulu , & voici leur raison. C’est que les hypocrites ne se contentent pas d’être méchants comme le reste des impies, ils veulent encore passer pour bons , & font par leur fausse vertu que les hommes n’osent plusse fier à la véritable. Les Dieux dont ils se sont joués, & qu’ils Ç 4 ) 71 y m avoit grand nombre , parce qu'il rìy a pas de défaut plus ordinaire que celui qui fe couvre du voile de la t eligion , rien qui joue plus communément les hommes que la fausse vertu. Ze plus vertueux de tous les hommes , dit Platon , c 1 est ce lu t qui fe contente d'être hon fans chercher à le pnroitrej le plus cou - p ah le , celui qui cherche fa félicité dans k crime , &fu gloire dans de faux dehors de vertu. 164 Les Aventures ont rendus méprisables aux hommes,prennent plaisir à employer toute leur puissance pour se venger de leurs insultes. Auprès de ceux-ci paroissoient d’autres hommes que le vulgaire ne croit guere coupables, & que la vengeance divine poursuit impitoyablement : ce sont les ingrats , les menteurs, les flatteurs qui ont loué le vice ; les critiques malins qui ont tâché de flétrir la plus pure vertu 5 enfin, ceux qui ont jugé témérairement des choses fans les connoître à fond , & qui par-là ont nui à la réputation des innocents. Mais parmi toutes les ingratitudes, celle qui étoit punie comme la plus noire , c’est celle qui íe commet envers les Dieux. Quoi donc-, disoitMinos , 011 passe pour un monstre, quand on manque de reconnaissance pour son pere ou pour son ami, de qui on a reçu quelques secours ; & on fait gloire d’ètre ingrat envers les Dieux, de qui on tient la vie & tous les biens qu’elle renferme ! Ne leur doit-on pas ía naissance plus qu’au pere & à la niere de qui on est né? Plus tous ces crimes font impunis & excusés fur la terre , plus ils font dans les enfersl’objetd’une vengeance implacable à qui rien n’échappe. Téiémaque, voyant les trois juges qui étoient astis , qui condamnaient un homme , osa leur demander quels étoient ses DE T è L É M A Q_U E.LlV.XVïïI. crimes. Auííì-tôt le condamné prenant la parole, s’écria: je n’ai jamais fait aucun mal. J’ai mis tout mon plaisir à faire du bien; j’ai été magnifique, libéral, juste, compatissant ; que peut-on donc me reprocher? Alors Minos lui dit: on ne te reproche rien à l’égard des hommes : mais lie devois-tu pas moins aux hommes qu’aux Dieux? Quelle est donc cette justice dont tu te vantes? Tu n’as manqué à aucun devoir envers les hommes, qui ne fout rien. Tu as été vertueux (s) ; mais tu as rapporté toute ta vertu à toi-mème , & non aux Dieux qui te l’avoieut donnée; car tu voulois jouir du fruit de ta propre vertu & te renfermer en toi-mème. Tu as été ta divinité : mais les Dieux qui ont tout fait, & qui n’ont rien fait que pour eux-mè- mes, ne peuvent renoncer à leurs droits; tu les as oubliés; ils t’oublieront: ils te livreront à toi-mème, puisque tu as voulu être à toi & non pas à eux. Cherche donc maintenant, si tu le peux, ta consolation dans ton propre cœur. Te voilà à jamais séparé des hommes auxquels tu as voulu plaire. Te voilà seul avec toi-mème qui ( ^ ) Tout ce qui est donné à la philosophie, c'est de guérir un vice par un autre. les plus grandes délions , quand elles ne font pus animées par la religion, n'ont d'autre principe que V orgueil, elles font par conséquent insec - têespar U racine qui les produit. i6G Les Aventures étois ton idole. Apprends qu’il n’y a point de véritable vertu lans le respect & l’a- mour des Dieux à qui tout est dû. Ta fausse vertu,qui along-temps ébloui les liorames faciles à tromper, va être confondue : les hommes,ne jugeant des vices & des vertus que par ce qui les choque ou les accommode, font aveugles & fur le bien & fur le mal. Ici une lumière divine renverse tous leurs jugements superficiels; elle condamne souvent ce qu’ils aiment, & justifie ce qu’ils condamnent. A ces mots, ce philosophe , comme frappé d’un coup de foudre, nepouvoitse supporter soi-même. La complaisance (6) qu’il avoit eue autrefois à contempler fa modération, son courage & ses inclinations généreuses , se change en désespoir. La vue de son propre cœur ennemi des Dieux devient son supplice. II se voit & ne peut ceilèr de se voir. II voit la vanité des jugements des hommesauxquelsila voulu plaire dans toutes ses actions. II se fait une révolution universelle de tout ce qui est au dedans de lui, comme íi on bou- ( 6 ) On sait à quel excès étoit monté l'orgueil monstrueux des phìloh fhes ; on peut demander aux Dieux les biens extérieurs, disoient-ils , comme la santé , les richesses; mais four le plus précieux de tous les biens , c'est-ú-dire lu vertu , il faut la chercher dans notre propre fonds. S'ils avaient su lire dans leur canr, ils auroìent mieux raisonné fur la faiblesse de l'homme. de Télìmaq_tj e.Tiv.XVIIT. 167 leversoit toutes ses entrailles. II ne se trouve plus Je ms me ; tout appui lui manque dans son cœur. Sa conscience, dont le témoignage lui avoit été si doux, s’é- leve contre lui & lui reproche amèrement l’égarement & l’illusion de toutes ses vertus , qui n’ont point eu le culte de la Divinité pour principe & pour fin. II est troublé, consterné , plein de honte , de remords & de désespoir. Les furies ne le tourmentent point, parce qu’il leur suffit de savoir livré à lui-mème , & que son propre cœur venge assez les Dieux méprisés. II cherche les lieux les plus sombres pour se cacher aux autres morts , ne pouvant se cacher à lui-mème. II cherche les ténèbres & ne peut les trouver ; une lumière importune le fuit par-tout. Partout les rayons perçants de la vérité vont venger la vérité qu’il a négligé de suivre. Tout ce qu’il a aimé lui devient odieux, comme étant la source de ses maux qui ne peuvent jamais finir. II dit en lui- niéme : ô insensé ! je n’ai donc connu ni les Dieux, ni les hommes, ni moi-mëme. Non , je n’ai rien connu, puisque je 11’ai jamais aimé Punique & véritable bien. Tous mes pas ont été des égarements : ma sagesse n’étoit que folie; ma vertu n’étoit qu’un orgueil impie & aveugle -, j’éiois moi-mème mon idole. TvF Les Aventures Enfin, Télémaque apperçut les rois qui étoient condamnés pour avoir abusé de leur puissance. D’un côté, une furie vengeresse leur présentoit un miroir qui leur montroit toute la difformité de leurs vices. Là ils regardoient & ne pouvoient s'empêcher de voir leur vanité grossière & avide des plus ridicules louanges ; leur dureté pour les hommes dont ils auroient dû faire la félicité ; leur insensibilité pour la vertu; leur crainte d’entendre la vérité; leur inclination pour les hommes lâches & flatteurs; leur inapplication, leur mollesse, leur indolence,leur défiance déplacée,leur salle & leur excessive magnificence fondée fur la ruine des peuples; leur ambition pour acheter un peu de vaine gloire par le lang de leurs citoyens; enfin, leur cruauté qui cherche chaque jour de nouvelles délices parmi les larmes & le désespoir de tant de malheureux. Ils le voyoient fans cesse dans ce miroir : ils íe trouvoient plus horribles & plusmonllrueux que n’eilia Chimère (h) vaincue parBellérophon (?'); ni (7> ) La Chimere est une montagne de Lieie dont lc sommet jette des flammes, & est habitée par des lions, an milieu les clievres y paissent, & an bas on y voit des l'erpens. D’où est venue la fable, que c’est un monstre qui a la tête d’un lion , le corps de clievre & la queue de dragon, ou qui a trois têtes semblables à celles de ces animaux. (r) Bellérophon, fils deGiaucus, roi de Corin- DE T é L É M A Q.U E.LlT.XVÏÏI. 169 niPhydre de Lerne abattue par Hercule, ni Cerbere même, quoiqu’il vomisse de ses trois gueules béantes un sang noir & venimeux,qui est capable d’empester toute îa race des mortels vivants fur la terre. En même temps , d’un autre côté , une autre furie leur répétoit avec insulte toutes les louanges que leurs flatteurs leur avoient données pendant leur vie, & leur présentoir un autre miroir, où ils se voyoient tels que la flatterie les avoit dépeints ; Popposition de ces deux peintures si contraires étoit le supplice de leur vanité. On remarquoit que les plus méchants d’entre ces rois étoient ceux à qui 011 avoit donné les plus magnifiques louanges pendant leur vie, parce que les méchants font plus craints que les bons, & qu’ds exigent fans pudeur les lâches flatteries des poëtes (7) & des orateurs de leur temps. the, fut accusé paf Stenobée (savoir voulu la Forcer , quoique ce fut elle qu; l’eût sollicité à commettre un adultéré. Prœtus, roi d’Argos, mari d c cette femme, ajoutant foi trop légèrement à son accusation, envoya Bellérophon à Jobate, roi de Lieie, pour í’exposer à la mort; celui-ci le fit combattre contre la Chimere, qu’il vainquit étant monté sur le cheval Pégaze. ( 7 ) Les poètes ont beau vanter 1e prix de leur encens U se donner pour les distributeurs de la véritable gloire. Et comment la poésie , fille de terreur est Alt mensonge, poumit-elle établir une solide rípu- Tome II. H i7o Les Aventures Ouïes entend gémir dans ces profondes ténèbres , où ils ne peuvent voir que les insultes & les dérisions qu’ils ont à souffrir : ils n’ont rien autour d’eux qui ne les repousse, qui ne les contredise , qui ne les confonde. Au lieu que sur la terre, ils se jo u oient de la vie des hommes, & prétendoient que tout étoit fait pour les servir: dans le Tartare, ils font livrés à tous les caprices de certains esclaves , qui leur font sentir à leur tour une cruelle servitude. Us fervent avec douleur, & il ne leur reste aucune espérance de pouvoir jamais adoucir leur captivité. Us font fous les coups de ces esclaves, devenus leurs tyrans impitoyables, comme une enclume est fous les coups des marteaux des Cyclopes , quand Vulcain les presse de travailler dans les fournaises ardentes du mont Etna. Là Télémaque apperçut des visages íatiois ? Ac soyons donc point surpris Jt tes grands fi font lassés d'acbeter f encens fier poètes. L'éloquence & la flatterie ont grande sympathie , ìi est très - difficile tVêtre habile flatteur , fans tire éloquent", & d'ètre éloquent , fias devenir flatteur. Et c'est peut- être ce que le jeune Pline veut dire . quand il dit , que P éloquence ne se saurait bien apprendre sans les bonnes inaurs , pour donner d entendre , que l'éloquence, ejl «w talent dans ceux qui n'ont pas la prohîi* qu'il faut avoir pour en faire un bon usage. .Mures primùm, hyax eloqueiuiam iiisc.it , qu* malè lui® moribus ijicitur. L. 3. Ep. ^ DE T É L £ M A QU e.Liv.XVTŒ. 17 1 pâles, hideux & contristés. C’est une tristesse noire qui ronge ces criminels. Ils ont horreur d’eux-mêmes , & ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur que de leur propre nature. Ils n’ont point besoin d’autres châtiments de leurs fautes que leurs foutes mêmes. Ils les voient fans cesse dans toute leur énormité Elles se présentent à eux comme des spectres horribles ; elles les poursuivent. Pour e’en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle quiles a séparés de leurs corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment & toute recon- noiísance en eux : ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité quiles persécute: mais ils font réservés à la vengeance qui distille fur eux goutte-à-goutte, & quine tarira jamais. La vérité qu’ils ont craint de voir, fait leur supplice. Ils la voient, & n’ont des yeux que pour la voir s’éle ver contr’eux. Sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes. Elle est comme la foudre : lans rien détruire au dehors , elle pénétré jusqu’au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, l’ame est comme fondue par ce feu vengeur : il ne laisse aucune consistance, & il ne consume H * i?2 Les Aventures rien: il dissout jufqu’aux premiers principes de la vie, & on ne peut mourir. On est arraché à foi - même : on n’y peut plus trouver ni appui, ni repos pour un seul instant. On ne vit plus que par la rage qu’on a contre foi-mème, & par une perte de toute espérance qui rend forcené. Parmi ces objets, qui faifoient dresser les cheveux de Télémaque fur fa tète , il vit plusieurs des anciens rois de Lydie, qui étoient punis pour avoir préféré les délices d’une vie molle a u travail, pour le soulagement des peuples , qui doit être inséparable de la royauté. Ces rois fe reprochoient les uns aux autres leur aveuglement. L’un difoit à l’autre, qui avoit été son fils: ne vous avois-je pas recommandé souvent dans ma vieillesse & avant ma mort de réparer les maux que j’avois faits par ma négligence? Ah ! malheureux pere , difoit le fils, c’est votre exemple qui m’a inspiré le iaste , l’orgueil, la volupté & la dureté pour les hommes. En vous voyant régner avec tant de mollesse , & avec tant de lâches flatteurs autour de vous, je me fuis accoutumé à aimer la flatterie & les plaisirs. J’ai cru que Je reste des hommes étoit à f égard des rois, ce que les chevaux & deTélémaq_ue. Liv.XVIIL 175 les autres bêtes de charge (8) font à Pe- gard des hommes ; c’ett-à-dire, des animaux, dont 011 ne fait cas qu’autant qu’ils rendent de service, & qu’ils donnent de commodités. Je l’ai cru, e’est vous qui me Pavez fait croire ; & maintenant je souffre tant de maux pour vous avoir imité. A ces reproches, ils ajoutoient les plus affreuses malédictions, & paroissoient animés de rage pour s’entredéchirer. Autour de ces rois voltigeoient encore, comme des hiboux dans la nuit, les cruels soupçons, les vaines allarmes, les défiances, qui vengent les peuples de la dureté de leurs rois, la faim insatiable des richesses , la fausse gloire toujours tyrannique , &la mollesse lâche qui redouble tous les maux qu’onsouffre, sans pouvoir jamais donner de solides plaisirs. On voyoit- plusieurs de ces rois sévèrement punis, non pour les maux qu’ils a voie n t faits, mais pour le bien qu’ils au- roient dû faire. Tous les crimes des peuples qui viennent de la négligence avec laquelle on fait observer les loix, étoient imputés aux rois, qui ne dévoient régner qu’afin que les loix rognent par leur (S) C'cfl précisément tic cette expression que se fer- voit le cardinal Ulaz.rrh :, pour inspirer un roi de n* point ménager les François. H les cou: paroi t à des mulets epui plus iis fout chargés , mieux ils marchent* H 3 174 Les Aventures ministre. On leur imputoìt aussi tous les désordres qui viennent du faste, du luxe, & de tous les autres excès qui jettent les hommes dans un état violent, & dans la tentation de violer les loix pour acquérir du bien. Sur-tout on traitoit rigoureusement les rois, qui, au lieu d’ètre bons & vigilants pasteurs des peuples, n’avoient songé qu’à ravager le troupeau comme des loups dévorants. Mais ce qui consterna davantage Têlé- maque, ce lut de voir dans cet abîme de ténèbres & de maux, un grand nombre de rois qui, ayant passé fur la terre pour des rois assez bons, avoient été condamnés aux peines du Tartare, pour s’ètre laides gouverner par des hommes méchants & artificieux. Ils étoient punis pour les maux qu’ils avoient laissé faste par leur autorité. La plupart de ces rois n’avoient été ni bons ni méchants, tant leur faiblesse avoir été grande ; ils n’avoient jamais craint de ne pas connoitre la vérité : ils n’avoient point eu le goût de la vertu ,& n’avoient point mis leur plaisir à faire du bien. Fin du dix-huitieme Livre. Tflemcujuc odre dmwl&t Chamj>rElicsáir,aúìleft/ramnu par -écri-sc ovn Grand -Fo r. S wm iMM;. Kâ! MW Esiss M-è§Z !f * MW WW lgí§&ië® deTélémaq_ue.Liv.XIX. 17Ç LIVRE DIX-NEUV1EME. SOMMAIRE. Têlémaque entre dans les champs Elysées , oh il ejl reconnu par Arcéstusson bisaïeul, qui l’assure qiï Ulysse ejî vivant, qu'il le reverra à Ithaque, U qii'il y régnera après lui. Arcéfius lui dépeint la félicité dont jouissent les hommes justes , surtout les bons rois , qui pendant leur vie ont servi les dieux, U fait le bonheur des peuples qu'ils ont gouvernés ; il lui fait remarquer que les héros , qui ont seulement excellé dans l'art de faire la guerre , font beaucoup moins heureux dans un lieu séparé. U donne des inflruAions à Té- lémaque-, puis celui-ci s 1 en va pour rejoindre en diligence le camp des alliés. Lorsque Télémaque sortit de ces lieux, il se fentitsoulagé , comme si l’on avoir ôté une montagne de dessus fa poitrine. II comprit par ce soulagement les malheurs de ceux qui y étoient renfermes, fans espérance d’en sortir jamais. II étoit effrayé de H 4 176 Les Aventures , voir combien les rois étoient plus rigoureusement tourmentés que les autres coupables. Quoi ! disoit-il, tant de devoirs , tant de périls , tant de piégés , tant de difficultés de connoître la vérité pour se défendre contre les autres & contre soi-më- me ! Enfin, tant de tourments horribles dans les enfers, après avoir été si envié, si agité, si traversé dans une vie si courte! O insensé celui qui cherche à régner ! Heureux celui qui se borne à une condition privée Sc paisible , où la vertu lui est moins difficile ! En faisant ces réflexions, il se troubloit au dedans de lui-même. II frémit & tomba dans une consternation qui lui fit sentir quelque chose d u désespoir de ces malheureux qu’il venoit de considérer : mais à mesure qu’il s’éloignoit de ce triste séjour des ténèbres, de shorreur, & du désespoir, son courage commença peu-à-peu à renaître ; il reípiroit & entrevoyoìt déja de loin la douce & pure lumière du séjour des héros. ' ^ C’est dans ce lieu qu’habitoienttous les bons rois qui avoient julqu’alors gouverné les hommes : ils étoient séparés du reste des justes. Comme les méchants princes souífroient dans le Tartare des supplices infiniment plus rigoureux que les autres coupables d’une condition privée, auffi les DE T É L £ itf A Q_U e.Liv.XIX. 177 bons rois jouissaient dans les champs Elysées, d’unbonheur infiniment plus grand' que celui du reste des hommes qui avoient aimé la vertu fur la terre. Télémaque s’avanca vers ces rois, qui étoient dans des bocages odorilérants , fur des gazons toujours renaissants & fleuris ; mille petits ruisseaux d’une onde pure -ar- rosoient ces beaux lieux, & y fàisoient sentir une délicieuse fraicheur : un nombre infini d’oiseauxfaísoient résonner ces bocages de leur doux chant. On voyoit tout ensemble les fleurs du printemps, qui nais. soient sous les pas, avec les plus riches fruits de sautomne, qui pendoient des arbres.Là jamais on ne ressentit les ardeurs de la furieuse canicule (n): là jamais les noirs aquilons n’ oíerent souffler, ni faire sentir les rigueurs de l’hiver. Ni la guerre altérée de sang, ni la cruelle envie qui mord d’une dent venimeuse , & qui porte des viperes entortillées dans son sein & autour de ses bras, ni les jalousies, ni les défiances , ni la crainte, ni les vains désirs n’approchoient jamais de cet heureux séjour de la paix. Le jour n’y finit point, & la nuit avec ses íòmbres voiles y est inconnue. Une lumière pure & douce se ré- («) La canicule est un signe céleste qui se levé le sixième jour de juillet, & q ni fait un tour áe su semaines , qu’on appelle jours cuniculuïrcs. II s 178 Les Aventures panel autour des corps de ces hommes justes, &les environne de ses rayons comme d’un vêtement. Cette lumière n’est point semblable à la lumière sombre qui éclaire les yeux des misérables mortels , & qui n’est que ténèbres. C’est plutôt une gloire céleste qu’une lumière : elle pénétré plus subtilement les corps les plus épais, que les rayons du soleil ne pénètrent le plus pur crystal; elle n’éblouit jamais : au contraire, elle fortifie les yeux & porte dans îe fond de Pâme jê ne lais quelle sérénité. C’est d’elle feule(i)que les hommes bienheureux íbnt nourris ; elle fort d’eux, & elle y entre ; elle les pénétré, & s’incorpo- re à eux comme les aliments s’incorporent à nous. Ils la voient, iis la sentent, ils la respirent. Elle fait naître en eux une source intarissable de paix & de joie. Ils sont plongés dans cet abîme de délices, comme les poissons dans la mer. Us ne veulent plus rien : ils ont tout fans rien avoir ; car le goût de lumière pure appaise la faim de Çl) C'est dans les Uvres saints que 31. de Cam- brai a puisé ces nobles idées "qui expriment Jì bien le bonheur des justes. II ne faut pas être surpris Jì fa description [emporte sur celles des poètes grecs £f iatins. L'Ecriture offre , à qui ['entend, les modelés les plus achevés de poésie U d’éloquence. Les Grecs ne font point inventeurs de ces arts. Ils n'ont fait que donner des réglés qui ne formeront jamais ni poètes «*’ orateurs , DE TÉ L É M A QU E.LlV.XIX, 179 leur cœur. Tous leurs désirs font rassasiés, & leur plénitude les éleve au dessus de tout ce que les hommes vuides & affamés cherchent fur la terre ; toutes les délices qui les environnent ne leur font rien, parce que le comble de leur félicité, qui vient du dedans, ne leur laisse aucun sentiment pour tout ce qu’iïs voient de délicieux au dehors. Ils font tels que les dieux, qui rassasiés de nectar & d’ambroisie, ne daigne- roient pas fe nourrir de viandes grossières qu’on leur préfenteroit à la table la plus exquise des hommes mortels. Tous les maux s’enfuient loin de ces lieux tranquilles ; la mort, la maladie , la pauvreté , la douleur, les regrets, les remords, les craintes,les espérances mêmes, qui coûtent souvent autant de peines que les craintes, les divisions, les dégoûts, les dépits , n’y peuvent avoir aucune entrée. Les hautes montagnes de Thrace qui, de leurs fronts couverts de neige & de glace depuis f origine du monde, fendent les nues, feroient renversées de leurs fondements posés au centre de la terre, que les cœurs de ces hommes justes ne pour- roient pas même être émus; seulement ils ont pitié des miseres qui accablent leshom- mes vivants dans le monde ; mais c’est une pitié douce & paisible qui n’altere en rien leur immuable félicité. Une jeunesse é t cris 6 igo Les Aventures n elle, une félicité sans fin, une gloire toute divine est peinte fur leurs viiages ; mais leur joie n’a rien de folâtre ni d’indécent. C’estune joie douce, noble , pleine de majesté ; c’est un goût sublime de la vérité & de la vertu qui les transporte. Us sont sans interruption à chaque moment dans le même íaisissement de cœur, où est une mere qui revoit son cher fils qu'elle avoit cru mort; & cette joie, qui échappe bientôt à la mere, ne s’enfuit jamais du cœur de ces hommes. Jamais elle ne languit un instant. Elle est toujours nouvelle pour eux; ils ont le traniport de l’ivresse fans en avoir le trouble & l’aveuglement. Us s’entretiennent ensemble de ce qu’ils voient & de ce qu’ils goûtent. Ils foulent à leurs pieds les molles délices, & les vaines grandeurs de leur ancienne condition, qu’ils déplorent ; ils repassent avec plaiíìr ces tristes, mais courtes années, où ils ont eu besoin de combattre contr’eux-mëmes, & contre le torrent des hommes corrompus pour devenir bons ; ils admirent le secours des dieux qui les ont conduits, comme par la main , à la vertu, au milieu de tant de périls. Je ne lins quoi de divin coule fans cesse au travers de leurs cœurs, comme un torrent de la divinité même q ui s’unit à eux : ils voient, ils goûtent qu’ils font heureux j & sentent qu’ils le feront DE T É L É M A Q.U E.LlV.XTX. iFl toujours. Us chantent los louantes des dieux, & ils ne font tous eníêmble qu’une feule voix, une feule peniée, un seul cœur. Une mème félicite fait comme un flux & reflux dans ces âmes unies. Dans ce ravissement divin, les siécles coulent plus rapidement que les heures parmi les mortels ; & cependant nulle & raille siécles écoulés n’ôtentrien à leur félicité toujours nouvelle & toujours entic- re. Ils regnenttous ensemble, non sur des trônes que la main des hommes peut renverser, mais en eux-mêmes, avec une puissance immuable ; car ils n’oní plus besoin d’ètre redoutables par une puissance empruntée d’un peuple vil & misérable; ils ne portent plus ces vains diadèmes, dont l’éclat cache tant de craintes & de noirs soucis. Les dieux mêmes les ont couronnés de leurs propres mains avec des couronnes que rien ne peut flétrir. Télémaque qui cherchoitson pere, & qui avoir espéré de le trouver dans ces beaux lieux , Fut si saisi de ce goût de paix & de félicité , qu’il eût voulu y trouver Ulysse , & qu’il s’asilìgeoitd’être contraint lui-mème de retourner ensuite dans la société des mortels. C’est ici, disoit-il, que la véritable vie se trouve, & la nôtre n’eft qu’une mort. Mais ce qui ì’étonnoit, c’étoit d’avoir vu tant de rois punis dans 182 Les Aventures le Tartare, & d’en voir íi peu dans les champs Elysées. II comprit qu’i! y a peu de rois assez fermes & assez courageux pour résister à leur propre puissance, & pour rejetter la flatterie de tant de gens qui excitent toutes leurs passions. Ainsi les bons rois font crès-rares h & la plupart font si méchants, que les dieux ne seroient pas justes, si après avoir souffert qu’ils aient abusé de leur puissance pendant la vie, ils ne les punissoient après leur mort. Télémaque, ne voyant point son pers Ulysse parmi tous ces rois, chercha du moins des yeux le divin Laerte son grand pere. Pendant qu’il le cherchoit inutilement, un vieillard vénérable & plein de majesté s’avança vers lui. Sa vieillesse ne ressembloit point à celle des hommes, que le poids des années accable fur la terre.On voyoit feule ment qu’il avoit été vieux av§mt fa mort. C’étoit un mélange de tout ce' que la vieillesse a de grave, avec toutes les grâces de la jeunesse ; car les grâces renaissent même dans les vieillards les plus caduques , au moment où ils font introduits dans les champs Elysées. Cet homme s’avançoit avec empressement & regardes Télémaque avec complaisance , comme une personne qui lui étoit fort chere.' Télémaque, qui ne le recomioissoit point, étoit en pente & en suspens. DE TÉLÉM A Q.U E.LlV.XIX. Igj Je te pardonne , ô mon cher fils, lui dit ce vieillard, de ne me point reconnoî- tre. Je fuis Arcésius (b) pere de Laërte (2). J’avois fini mes jours un peu avant qu’Ulysse mon petit-fils partît pour aller au siégé de Troye. Alors tu étois encore mn petit enfant entre les bras de ta nourrice. Dès-lors j’avois conçu de toi de grandes espérances : elles n’ont point été trompeuses, puisque je te vois descendu dans le royaume de Pluton pour chercher ton pere, & que les dieux te soutiennent dans cette entreprise. O heureux enfant ! les dieux t’aiment & te préparent une gloire égale à celle de ton pere. O heureux moins éme de te revoir ! Ceíse de chercher Ulysse en ces lieux; il vit encore ; & il est réservé pour relever notre maison dans l’isle d’Ithaque. Laërte même, quoique le poids des années l’ait abattu , jouit encore de la lumière, & attend que son fils revienne lui fermer les yeux. Ainsi les hommes passent com me les fleurs qui s’épanouissent le matin, & qui le soir sont flétries & foulées aux pieds. Les générations des hommes s’écoulent comme les ondes d’un (/>) Arcésius étoit fils de Jupiter, c’est pourquoi l’on appelle son fils, le divin Laërte. (2) í'auteur 11e lirijse rien échapper dans les a,u cìcns ; il profite de tout■ On voìt qu'il avoit ici en •vue la rencontre d'Enée avec Anchise dans les champs Elysées, au Jlxieme livre de /’ Enéide. 184 Les Aventures fleuve rapide. Rien ne peut arrêter le temps qui entraîne après lui tout ce qui parole le plus immobile. Toi-mème, ô mon fils , mon cher fils, toi-mème qui jouis maintenant d’une jeunesse íì vive & 11 féconde en plaisirs, iouviens-toi que ce bel âge n’est qu’ une fleur qui fera presque aussi-tôt fléchée qu’cclofle. Tu te verras changer insensiblement; les grâces riantes, les doux plaisirs qui Raccompagnent, la force, la santé , la joie , s’évanouiront comme un beau songe ; il ne t’en restera qu’un triste souvenir. La vieillesse languissante & ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, affoiblir tes membres, faire tarir dans ton cœur la source de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l’avenir , te rendre insensible à tout, excepté à la douleur. Ce temps te paroìt éloigné. Hélas í tu te trompes, mon fils, il fle hâte ; le voilà qu’il arrive. Ce qui vient avec tant de rapidité n’est pas loin de toi, & le présent qui s’eniujt' est déja bien loin , puiflqu’il s’anéantit dans le moment que nous parlons, & ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, fur le présent ; mais soutiens-toi dans le sentier rude & âpre de la vertu par la vue de l’avenir.Prépare-toi,par des mœurs pures & par l’amour de la justice, une place dans cet heureux séjour de la paix. DE TÉlÉMA q.u e.Liv.XIX. I8f Tu'reverras enfin bientôt ton pere repren- dreTautorité dans Ithaque. Tu es né pour régner après lui : mais , hélas ! ó mon fils, que la royauté est trompeuse ! Quand on la regarde de loin , on ne volt que grandeur , éclat & délices ; mais de près tout est épineux. Un particulier peut lans déshonneur mener une vie douce & obscure. Un roi ne peut, sans se déshonorer , préférer une vie douce & oisive aux fonctions pénibles du gouvernement ; il se doit à tous les hommes qu’il gouverne , & il ne lui est jamais permis d’être à lui-même. Ses moindres fautes (3) font d’une conséquence infinie, parce qu’elles causent le malheur des peuples, & quelquefois pendant plusieurs siécles. II doit réprimer l’audace des méchants, soutenir l’innocence , dissiper la calomnie. Ce n’eíl pas assez pour lui de ne faire aucun mal, il faut qu’il fasse tous les biens possibles dont l’état a besoin. Ce n’est pas assez de foire le bien pour soi-mème , il faut encore empêcher tous les maux que les autres feroient, s’ils n’étoient retenus. Crains donc, mon fils, crains donc une condition si périlleuse , arme - toi de courage contre toi- (z) H ne faut point être surpris de voir revenir lee mêmes traits de morale. Tout est consacré à l'ins- trv.Bion du prince , §> c'est dans ce point de vue qu'il faut envisager ce poème. 186 Les Aventures même, contre les passions & contre les flatteurs. En disant ces paroles, Arcéíìus parois- soit animé d’un feu divin , & montroit à Télémaque un visage plein de compassion pour les maux qui accompagnent la royauté. Quand elle est prise, disoit-il, pour se contenter soi-mème, c’est une monstrueuse tyrannie.Qu and elle est prise poOr remplir ses devoirs & pour conduire un. peuple innombrable , comme un pere conduit ses enfants, c’est une servitude accablante, qui demande un courage & une patience héroïque. Auffi est-il certain que ceux qui ont régné avec une sincere vertu, possèdent ici tout ce que la puis. sauce des dieux peut donner pour rendrè une félicité complette. Pendant qu’Arcésius parloit de la forte, ses paroles entroient jusqu’au fond du cœur de Télémaque. Elles s’y gravoient, comme un habile ouvrier avec son burin grave sur l’airain les figures qu’il veut montrer aux yeux de la plus reculée posté- ' rite. Ces íages paroles étoient comme une > flamme subtile qui pénétrois dans les entrailles du jeune Télémaque. II fe sentoit ému & embrasé. Je ne sais quoi de divin sembloit fondre l’on cœur au-dedans de lui. Ce qu’il portoit dans la partie la plus intime de lui-mème le conlumoit secret- DE T É L É M A QJU E. LlV.XIX. l8? teraent. II ne pouvoit ni le contenir, ni le supporter , ni résister à une si violente impression. C’étoit un sentiment vif & délicieux, qui étoit mêlé d’un tourment capable d’arracher la vie. Ensuite Télémaque commença à respirer plus librement: il reconnut dans le visage d’Arcésius une grande restemblance avec Laërte. 11 croyoit même se ressouvenir confusément d’avoir vu en Ulysse son pere des traits de cette mème ressemblance , lorsqu'Ulysse partit pour le siégé de Troye. Ce ressouvenir attendrit son cœur. Des larmes douces & mêlées de joie coulèrent de ses yeux. II voulut embrasser une personne si chere. Plusieurs fois il ì’essaya inutilement. Cette ombre vaine échappa à ses embrassements, comme un songe trompeur se dérobe à l’homme qui croit en jouir: tantôt la bouche altérée de cet homme dormant poursuit une eau fugitivejj. tantôt ses levres s’agitent pour former des paroles que fa langue engourdie ne peut proférer ; ses mains s’étendent avec essort & ne prennent rien. Ainsi Télémaque ne peut contenter fa tendresse. II voit Arcé- sius, il l’entend, il lui parle, il ne peut le toucher. Enfin il lui demande, qui font ces hommes qu’il voit autour de lui. Tu vois, mon fils, lui répondit le sage 188 Les Aventures vieillard , ces hommes qui ont été l’onie- ment de leurs siécles, la gloire & le bonheur du genre humain. Tu vois le petit nombre des rois qui ont été dignes de ì’ètre , & qui ont fait avec fidélité la fonction des dieux fur la terre. Ces autres que tu vois assez près d’eux, mais séparés par ce petit nuage, ont une gloire beaucoup moindre. Ce íònt des héros, à la vérité ; mais la récompense de leur valeur & de leurs expéditions militaires ne peut être comparée avec celles des rois sages, justes & bienfaisants. Parmi ces héros, tu vois Thésée qui a le visage un peu triste. 11 a ressenti le malheur (4) d’ètre trop crédule pour une femme artificieuse, & il est encore affligé d'avoir si injustement demandé à Neptune la mort cruelle de son fils Hyppolite (c). Heureux s’il 11’eût point été si prompt & si ( 4 ) Rien dc Ji commun dans í'hijloire que des princes gouvernés far leurs maitrejfcs , il eft plus difficile é’cn trouver qui aient eu autant de faible four leurs femmes. (C Hyppolite, fils de Thésée & d’Hyppolite, fut accule par fit belle-mere Phèdre , d’avoir voulu attenter à son honneur. Thésée la crut trop légèrement, & non content de bannir Hyppolite , il pria encore Neptune de venger ce prétendu crime ; de sorte que ce jeune prince , étant sur son chariot pour fuir l’inJígnation de son pore, trouva an bord de la mer un monstre marin qui effraya tellement les chevaux, qu’ils le renversèrent par terre & le tuèrent à force tic le traîner parmi ies rochers. D E TÉ LÉMA q_ue.Liv.XIX. lg Us rois conquérants se ressemblent trop pat pour í’tre confondus datts les champs Elysées. L auteur a grand foin de les séparer , c ‘f s'il n'eut craint de démentir la fable , il auroit laissé danS le Tartan bien des demi-Dieux. (8) Dans le onzième livre de f Odyssée, Ulysse descendu aux enfers , hdrejse ces paroles à Vombre d'Achille : tìls de Pelée, les Grecs , pendant que vous étiez fur la terre, vous refpectoient comme un Dieu , vous retenez fans doute le même avantage parmi les morts, & vous 11e sauriez regretter la vie. J'aimcrois mieux vivre esclave d’un pauvre laboureur, répond Achille , que de commander à tous les morts. DE T É L í M A QtJ E. Lit. XIX. IZZ vérité & de la vertu qu’ils puisent dans la source. Ils n'ont plus rien à souffrir ni d’autrui, nid’eux-mêmes; plus de désirs , plus de besoins, plus de crainte ; tout est fini pour eux, excepté leur joie qui ne peut finir. Considéré, mon fils , cet ancien roi Inachus (h) qui fonda le royaume d’Ar- gos; tu le vois avec cette vieillesse si douce & si majestueuse ; les fleurs naissent sous ses pas. Sa démarche légere ressemble au vol d’un oiseau ; il tient dans sa main une lyre d’ivoire, & dans un transport éternel il chante les merveilles des Dieux. II fort de son cœur & de fa bouche un parfum exquis. L’harmonie de fa lyre & de íà voix raviroit les hommes & les Dieux. II est ainsi récompensé pour avoir aimé le peuple qu’il assembla dans l’en- ceinte de,ses nouveaux murs & auquel il donna des loix. De l’autre côté, tu peux voir, entre ces myrthes , Cécrops Egyptien ( i ), qui le (b ) Inachus: dans lePéloponnese, l’andu monde 2197- Joseph, Tatien, Appien, Alexandrin , & divers autres anciens chronologistes , avoient cru que ce prince étoit contemporain de Moise. CO Cécrops Egyptien : il bâtit, ou, selon les autres, il embellit la ville d’Athenes qui fut nommée Cêcropìe de son nom. 11 a établi le premier l’union de Thomme avec la femme, suivant les loix du-mariage légitime, ayant aboli pour cela la coin- Tome II. I Ï94 Les ávent.u-res premier régna dans Athènes , ville consacrée à la sage Déesse dont elle porte le nom, Cécrops apportant des loix utiles de l’Egypte, qui a été pour la Grece la source des lettres & des bonnes mœurs, adoucit les naturels farouches des bourgs de l’Attique & les unit par les liens de la société. II fut juste, humain, compatissant : il laissa les peuples dans l’abondance & fa famille dans la médiocrité, ne voulant point que ses enfants eussent l’autorité après lui, parce qu’il jugeoit que d’autres en étoient plus dignes. II faut que je te montre auffi dans cette petite vallée Encthon (k) qui inventa V u- sage del’argent (9) pour la monnoie : il le fit en vue de faciliter le commerce entre les isles de la Grece ; mais il prévit ^inconvénient attaché à cette invention. Appliquez-vous , difoit-il à tous lès peuples , à multiplier chez vous les richesses munauté des femmes qui étoit auparavant’tolérs parmi les Grecs. C’eft à cette occasion que toU‘ e l’anfiqnité a cru que cc roi avoit eu deux visages. (k') Encthon , quatrième roi d’Athenes , né de < a terre & de la semence de Vulcain, inventa anflì sillage des chariots. (9) L'or est /’ argent ne satisfont par eux- wèwes aucun de nos vrais besoins , est c'est pour cela qu'ils pv/vent être mis au rang dss vraies richesses : c'-st par ces richesses d'imagination qu'on acquiert ‘ e! véritables. Et voilà ce qui donne à ces métaux tant d* crédit fur îesprit £st sur le ctetir des hommes. DE TÉLÉMAQlUE. LlV.XIX. Ï9f naturelles qui font les véritables : cultivez la terre pour avoir une grande abondance de bled, de vin, d’huile & de fruits. Ayez des troupeaux innombrables qui vous nourrilfent de leur lait & qui vous couvrent de leur laine: par-là vous vous mettrez en état de ne craindre jamais la pauvreté. Plus vous aurez d’enfants, plus vous ferez riches, pourvu que vous les rendiez laborieux ; car la terre est inépuisable , & elle augmente sa fécondité à proportion du nombre de ses habitants qui ont foin de la cultiver ; elle les paie tous libéralement de leurs peines, au lieu qu’elle fe rend avare & ingrate pour ceux qui la cultivent négligemment. Attachez- vous donc principalement aux véritables richesses qui satisfont aux vrais besoins des hommes. Pour Purgent mon noyé , il ne faut en foire aucun cas qu’autant qu’il est nácessidre, ou pour les guerres inévitables qu’on a à soutenir au dehors, ou pour le commerce des marchandises nécessaires qui manquent dans votre pays. Encore feroit-il à souhaiter qu’on laissât tomber le commerce à P égard de toutes les choses qui ne fervent qu’à entretenir le luxe , la vanité & la mollesse. Le sage Ericthon difoit souvent : je crains bien, mes enfants , de vous avoir fait un présent funeste, en vous donnant I 2 ïjG Les Aventures l’invention de la monnoie. Je prévois qu’elle excitera l’avarice, l’ambition , le faste j qu’elle entretiendra une infinité d’arts pernicieux qui ne vont qu’à amollir & qu’à corrompre les mœurs; qu’elle vous dégoûtera de l’heureuse simplicité qui fait tout le repos & toute la sûreté de la vie; qu’enfinelle vous fera mépriser l’a- griculture, qui est le fondement de la vie humaine & la source de tous les vrais hiens : mais les Dieux me font témoins que j’ai eu le cœur pur, en vous donnant cette invention utile en elle-même. Enfin , quand Ericthon apperçut que Tangent corrompoit les peuples , comme il l’avoit prévu, il se retira de douleur sur une montagne sauvage, où il vécut pauvre & éloigné des hommes jufqu’à une extrême vieilleífe, fans vouloir se mêler du gouvernement des villes. Peu de temps après lui, on vit paroître dans la Grece le fameux Triptoleme (/)> (!) Triptoleme étoit fils de Celée (d’antres disent d’Eleusiiis, roi d’Eleiiiis). Son pere ayant reçu honorablement Cérès, qui cherchoit fa fille Proscrpi- ne, ravie par Pluton, cette Déesse , en reconnaissance enseigna à Triptoleme l’art de cultiver ies bleds. C’eft lui qui enseigna Pagriculture aux Athéniens, & c’est d’Athenes qne cet art se répandit dans toute la Grece. Cette tradition étoit si confiante parmi les Grecs, que toutes les villes se fail’oient nn devoir de religion d’envoyer à Athènes les prémices de leurs fruits. DE T É L É M AQ_U E. LlV. XIX. 197 à qui Cérès avoit enseigné sart de cultiver les terres & de les couvrir tous les ans d’u ne moisson dorée. Cen’estpas que les hommes ne connussent déja le bled & la maniéré de le multiplier en le semant: mais ils iguoroient la perfection du labourage ; & Triptoleme, envoyé par Cérès vint, la charrue en main, offrir les dons de la déesse à tous les peuples qui auroient assez de courage,pour vaincre leur paresse naturelle & pour s’adonner à un travail assidu. Bientôt Triptoleme apprit aux Grecs à fendre la terre & à la fertiliser, en déchirant son sein. Bientôt les moissonneurs ardents & infatigables firent tomber fous leurs faucilles tranchantes tous les jaunes épis qui couvroient les campagnes. Les peuples mêmes sauvages & farouches qui couraient épars qà & là dans les forêts d Epire & d’Etolie, pour se nourrir de glands, adoucirent leurs mœurs & fe fournirent à des loix, quand ils eurent appris à faire croître des moissons & à se nourrir du pain. Triptoleme fit sentir aux Grecs le plaisir qu’il y a de ne devoir ses richesses qu’a son travail, & à trouver dans son champ tout ce qu’il faut pour rendre la vie commode & heureuse. Cette abondance si simple & fi innocente, qui est attachée à l’agriculture , les fit souvenir des sages conseils d’Ericthon ; ils méprisc- I 3 198 Les Aventures rent l’argent & toutes les richesses artificielles qui ne font richesses que dans l’ima- gination, qui tentent les hommes de chercher des plaisirs dangereux & qui les détournent du travail où ils trouveroient tous les biens réels avec des mœurs pures, dans une pleine liberté. On comprit donc qu’un champ fertile & bien cultivé est le vrai trésor d’une famille assez sage pour vouloir vivre frugalement comme ses pe- res ont vécu. Heureux les Grecs s’ils étoient demeurésíermes dans ces maximes íl propres à les rendre puissants, libres, heureux & dignes de l’être par une solide vertu ! Mais hélas ! ils commencent à admirer les fuisses richesses , ils négligent peu-à-peu les vraies, & ils dégénèrent de cette merveilleuse simplicité. O mon fils î tu régneras un jour. Alors souviens-toi de ramener les hommes à l’agriculture, d’honorer cet art, de soulager ceux qui s’y appliquent & de ne souffrir point que les hommes vivent ni oisifs, ni occupés à des arts qui entretiennent le luxe & la mollesse. Ces deux hommes qui ont été Cl sages fur la terre, font ici chéris des Dieux. Remarquez, mon fils, que leur gloire surpasse autant celle d’Achille & des autres héros qui n’ont excellé que dans les combats, qu’un doux printemps est au-deíìus de l’hiver glacé & que la lu- DE Té Lé M A QUE. Liv. XIX. 199 miere du soleil est plus éclatante que celle de la lune. Pendant qu’Arcésiusparloitde la forte , ilapperçut que Télémaque avoit toujours les yeux arrêtés du côté d'un petit bois de lauriers & d’un ruisseau bordé de violettes, de roses, de lis, & de plusieurs autres fleurs odoriférantes,dont les vives couleurs ressembloient à celle d’Iris,quand elle descend du ciel sur la terre pour annoncer à quelque mortel les ordres des Dieux. C’étoit le grand roi Sésostris que Télémaque reconnut dans ce beau lieu. Il étoit mille fois plus majestueux qu’il ne l’avoit jamais été fur son trône d’Egypte. Des rayons d’une lumière douce sortoient de ses yeux, & ceux de Tclcmaque en étoient éblouis. A le voir on eût cru qu’il étoit enivré de nectar, tant l’eiprit divin l’avoit mis dans un transport au-dessus de la raison humaine pour récompenser ses vertus. Télémaque dit à Arcésius : je reconnois, ò mon pere ! Sésostris , ce fige roi d’Egypte que j’y ai vû il n’y a pas longtemps. Le voilà, répondit Arcésius, & tu vois par son exemple combien les Dieux font magnifiques à récompenser les bons rois : mais il faut que tu saches que toute cette félicité n’est rien en comparaison de celle qui lui étoit destinée, si une trop grande prospérité ne lui eût fait oublier les I 4 200 Les Aventures réglés de la modération & de la justice. La paillon de rabaisser l’orgueil & l’insolence des Tyriens Pengagea à prendre leur ville. Cette conqaètelui donna le désir d’en faire d’autres. II se laissa séduire par la vaine gloire des conquérant: il subjugua, ou pour mieux dire, il ravagea toute P Asie. A son retour en Egypte, il trouva que son fre- re s’étoit emparé de la royauté, & avoit altéré, par un gouvernement injuste, les meilleures loix du pays. Ainsi ses grandes con quêtes ne servirent qu’à troubler son, royaume. Mais ce qui le rendit plus inexcusable , c’estqu’il fut enivré de sa propre gloire (io). II fit atteler à un char les plus superbes d’entre les rois qu’il avoit vaincus. Dans la fuite , il reconnut fa faute, & eut honte d’avoir été si inhumain. Tel fut le fruit de ses victoires. Voilà ce que les conquérants font contre leurs Etats & , contre eux-mêmes, en voulant usurper ceux de leurs voisins. Voilà ce qui fit dé- cheoir un roi, d’ailleurs si juste & si bien- ’ j saiíant, & c'est ce qui diminue la gloire que ; les Dieux lui avoient préparée. * Ne vois-tu pas cet autre , ô mon fils, ' (10) L'on reprend ici la va--.it é ridicule de Louis XIV , qui souffrit qu'on enchaînât aux pieds de fa statue, dans la place des Victoires de Paris , quatre des principales nations de l’Europe. Ce monument fut érigé m 1686, DE T É L É M A Q_U E. Ll V. XIX. 201 dont la blessure paroît si éclatante ? C’est un roi de Carie, nommé Dioclides-, qui se dévoua pour son peuple dans une bataille; parce que l’oracle avoit dit, que dans la guerre des Carions & des Lyciens, la nation dont le roi périroitsseroit victorieuse. Considéré cet autre, c’est un {âge législateur, qui ayant donné à sa nation des loix propres à les rendre bons & heureux, leur fit jurer qu’ils ne violeroient jamais aucune de ses loix pendant son absence: après quoi il partit, s’exil a lui-mème de ft patrie (i i) , & mourut pauvre dans une terre étrangère , pour obliger son peuple par ce serment, à garder à jamais des loix si utiles. Cet autre que tu vois est Eunesime,' roi des Pyliens, & un des ancêtres du sage Nestor. Dans une peste qui ravageoit la terre & quicouvroit de nouvelles ombres les bords de l’Achéron, il demanda auX Dieux d’appaiser leur colere,en payant par sa mort pour tant de milliers d’hommes innocents. Les Dieux l’exaucerent & lui firent trouver ici la vraie royauté , dont Çll) Ze prince régnoit dans son exil bien mieux encore que s'il eût été fur le trône. 11 n’avoìt point abandonné son peuple , il le conduisoit par ses loix qus son absence forçoit d’observer. C'eft de Zycurgue qu'on rapporte une aÚion jì généreuse, I f. 202 Les Aventures toutes celles de la terre ne font que de vaines ombres. Ce vieillard que tu vois couronné de fleurs, est le fameux Bélus. II régna en Egypte, & il épousa Anchinoé fille du Dieu Nilus, qui cache la source de ses eaux , ^12) à qui enrichit les terres qu’il arrose par ses inondations. II eut deux fils : Da- naïis, dont tu fais l’histoire ; & Egyptus, qui donna son nom à ce beau royaume. Bélus fe croyoitplus riche par fabondance où il mettoit son peuple, & par f amour de ses sujets pour lui, que par tous les tributs qu’il auroit pu leur imposer. Ces hommes que tu crois morts, vivent, mon fils; &c’estlavie qu’on traîne misérablement fur la terre qui n’eít qu’une mort ; les noms seulement font changés. Plaise aux Dieux de te rendre assez bon pour mériter cette vie heureuse que rien ne peut plus finir ni troubler ! Háte-toi,il est temps d’aller chercher ton pere. Avant que de le trouver, hélas! que tu verras répandre de sang ! mais quelle gloire t’attend dans les campagnes de l’Hefpérie ! Souviens-toi des conseils du lage Mentor : pourvu que tu les suives, ton nom fera grand parmi tous les peuples & dans tous les siécles. (iî) On suit que les anciens ne cmnoijsoient point h 'source iu Nil, & c'est four se conformer à leurs itòs qu'un célébré sculpteur représente ce Dieu la tête couverts i’un voile , deTèl£maque. Liv. XIX. 203 II dit; & auísi-tôt il conduisit Téléma- que vers la porte d’ivoire par où l’on peut sortir du ténébreux empire de Pluton. Télémaque, les larmes aux yeux, le quitta fuis pouvoir l’embraíler; & sortant de ces sombres lieux, il retourna en diligence vers le camp des alliés, après avoir rejoint fur le chemin les deux jeunes Cretois qui l’avoient accompagné jusques auprès de la caverne, & qui n’espéroient plus de le revoir. Fin du dix-nenvieme Livre. 204 î Les Aventures LITRE VINGTIEME. S O M AI A I R E. Dans une assemblée des chefs , Télémaque fait prévaloir son avis pour ne pas surprendre Vémise, laissée par les deux partis en dépôt aux Lucaniens. Il fait voir fa sagesse à f occasion de deux transfuges , dont P un nommé Acante avoit entrepris de Pempoisonner ,■ P antre nommé Dioscore, ojsroit aux alliés la tête d’A- drafle. Dans le combat qui s'engage ensuite , Télémaque porte la mort par - tout ok il va pour trouver Adrajle ; & ce roi qui le cherche aufjì, rencontre U tue Tifijlrate , fils de Nefior. Philo&ete survient i Çj? dans le temps ok il va percer Adrajle, il efl blessé luumème obligé à se retirer âu combat. Télémaque court aux cris de fes alliés, dont Adrajle fait un carnage horrible. Il combat cet ennemi, & lui donne la vie h des conditions qu'il lui impose. Adrajle relevé veutsurp'endre Télémaque: celui-ci le saisit une seconde fois , b lui à Iti vie. HÏevuimtc apnh avoir Jouai la vie ciAdrade.evè otìiyc ae le hier pota’wauver lettueniií 1 :~*t. '?■ ,jr S ,0^*?,<’ ’* ■»*.»'> '^•vSí. MSW DE Télémaque-Liv.XX. 20s E P E N D A N T les chefs de l’armée s’alsemblerent pour délibérer , s’il íalloit s’emparer de Vénase (a). C’étoit une ville forte qu’Adraste avoit autrefois usurpée sur ses voisins les Apuliens Peucetes.Ceux- ci étoient entrés contre lui dans la ligue pour demander justice fur cette invasion, Adraste, pour les appaiíer, avoit mis cette ville en dépôt entre les mains des Eu carde ns ; mais il avoit corrompu par argent & la garnison Lucanienne & celui qui la commandent ; de maniéré que les Luca- niens avoient moins d’autorité effective que lui dans Vénuse; & les Apuliens, qui .avoient consenti que la garnison Lucanienne gardât Vénuse, avoient été trompés dans cette négociation. Un citoyen de Vénuse, nommé Demo- phante, avoit offert secrètement aux alliés de leur livrer la nuit une des portes de la ville. Cet avantage étoit d’autant plus grand, qu’Adraste avoit mis toutes ses provisions de guerre & de bouche dans un château voisin de Vénuse, qui ne pouvoit se défendre si Vénuse étoit prise. Phíloc- tete & Nestor avoient déja opiné qu’il («) Vénuse, aijjotmi’hui Venose, est une petit® ville épiscopale du royaume de Naples, dans la Ba- silicatc , au nord de Cirenza dont elle est suffragant? & éloignée de cinq lieues. io 6 Les Aventures falloit profiter d’une si heureuse occasion. Tous les chefs entraînés parleur autorité, & éblouis par l’utilité d’une si facile entreprise , applaudiisoient à ce sentiment : mais Télémaque, à son retour, fit ses derniers efforts pour les en détourner. Je n’ignore pas, leurdit-il, que si jamais un homme a mérité d’ètre iiirpr s & trompé, c’est Adraste , lui qui a si souvent trompé tout le monde. Je vo's bien qu’en surprenant Vénuse,vous ne ferez que vous mettre en possession d’une ville qui vous appartient, puisqu’elle est aux Apuliens, qui font un des peuples de votre ligue. J’avoue que vous le pourriez faire avec d’autant plus d’apparence de raison, qu’A- draste, qui amis cette ville en dépôt, a corrompu le commandant & la garnison, pour y entrer,quand il le jugera à propos. Enfin, je comprends comme vous, que íì vous preniez Vénuse , vous seriez dès le lendemain maîtres du château où font tous les préparatifs de guerre qu’Adraste y a assemblés; & qu’ainsi vous finiriez en deux jours cette guerre si formidable. Mais ne vaut-il pas mieux périr, que de vaincre par de tels moyens ? Faut-il repousser la fraude par la fraude (i)? Se- (0 Bans une guerre ouverte, les intelligences n' ont ''jamais été regardées comme une contravention ait droit des gens. Mais les alliés ne vouvoient s’en servir en DE T É L é M A Q_U E. LlV. XX. 207 ra-t-il dit que tant de rois ligués , pour punir l’impie Adraste de íes tromperies, feront trompeurs comme lui? S’il nous est permis de faire comme Adraste , il n’eít point coupable, & nous avons tort de le vouloir punir. Quoi ! l’Hespérie en- tiere , soutenue de tant de colonies grecques & des héros revenus du siégé de Troye,n’a-t-elle point d’autres armes contre la perfidie & les parjures d’Adraste,que la perfidie &îe parjure ? Vous avez juré par les choses les plus sacrées que vous laisseriez Vénufe en dépôt dans les mains des Lucaniens. La garnison lucanienne, dites-vous, est corrompue par P argent d’Adraste ; je le crois comme vous : mais cette garnison est toujours à la solde des Lucaniens ; elle n’a point refusé de leur obéir; elle a gardé, au moins en apparence, la neutralité. Adraste, ni les siens, ne font jamais entrés dans Vénufe; le traité subsiste ; votre serment n’est point oublié des Dieux ( 2 ). Ne gardera-t-on les paroles cette occasion , sans contrevenir à la foi des traités , çfi tes raisons de Téíémuque font 'victorieuses. Q11Ì se déclare ennemi de ta foi publique , semble se déclarer ennemi du genre humain , U son ne f eut se fier à lui que quand la force fa mis hors à'état de manquer à fa parole. ( a ) Ceci est un reproche tacite de Vinfidélité de louis XIF , dans k violentent de tant de traités qtt’il q enfreints toutes les fois qu'il l'a pu faire fous queb 2 O 8 Les Aventures données que quand on manquera de prétextes plausibles pour les violer? Ne sera- t-on fidele & religieux pour les ferments, que quand on n’aura rien à gagner en violant la foi ? Si l’aniour de la vertu & la crainte des Dieux ne vous touchent plus, au moins lòyez touchés de votre réputation & de votre intérêt. Si vous montrez aux hommes cet exemple pernicieux de manquer de parole & de violer votre serment pour terminer une guerre, quelles guerres n’exciterez-vous point par cette conduite impie (z) ? Quel voisin ne fera pas contraint de craindre tout de vous & de vous dételter ? Qui pourra déformais, dans les nécessités les plus pressantes,se fier à vous ? Quelle fureté pourrez-vous donner quand vous voudrez être sincères, & qu’il vous importera de persuader à vos voisins votre sincérité ? Sera-ce un traité solemnei? Vous en aurez foulé un aux pieds. Sera-ce un serment (4) ? Eh ! ne qm prétexte plaufhle , qu'il y a. trouvé quelque chose à gagner. (3) Cest pur la même raison que tous les voisins de Louis XI1^furent toujours en défiance , U qti'ils firent contre lui dc puissantes ligues pour sc garantir iesa mail* valse foi. (4) Louis XIV n'étoit pas plus délicat fur la re* Ugion du ferment: il n y en eut jamais de plus soient* nel que celui pur lequel il promit de maintenir l'èàit de Nantes , £3” il n'y en a point qu’il ait violé fi W" vertement . DE TÈLÉMAQ.UE. LlV.XX. 209 saura-t-on pas que vous comptez les Dieux pour rien , quand vous espérez tirer du parjure quelque avantage? La paix n’aura donc pas plus de sûreté que la guerre à votre égard. Tout ce qui viendra de vous fera reçu comme une guerre, ou feinte ou déclarée. Vous ferez les ennemis perpétuels de tous ceux qui auront le malheur d’ètre vos voisins ! Toutes les affaires qui demandent de la réputation , de la probité & de la confiance, vous deviendront impossibles. Vous n’aurez plus de ressource pour faire croire ce que vous promettrez. Voici, ajouta Télémaque , un intérêt encore plus pressant, qui doit vous frap- pqr, s’il vous reste quelque sentiment de probité , & quelque prévoyance sur vos intérêts; c’elt qu’une conduite si trompeuse attaque par le dedans toute votre ligue & va la ruiner ; votre parjure va faire triompher Adraste. A ces paroles, toute l’assemblée émue lui demandoit, comment il oioit dire qu’une action qui donneroit une victoire si certaine à la ligue , pouvoit la ruiner. Comment, leur répondit-il, pourrez-vous vous confier les uns aux autres , si une fois vous rompez Punique lien de la société & de la confiance, qui est la bonne foi (5) ? Après ( 5 ) C’a été la maxime des Jésuites çonfejfeitrs de fiio Les Aventures que vous aurez posé pour maxime, qu’on peut violer les réglés de la probité & de ]a fidélité pour un grand intérêt, qui d’en- tre vous pourra se fier à un autre, quand ■cet autre pourra trouver un grand avantage à lui manquer de parole & à le tromper? Où en.lerez-vous ? Quel est celui d’entre vous qui ne voudra point prévenir les artifices de son voisin par les siens? Que devient une ligue de tant de peuples, lorsqu’ils font convenus entr’eux par une délibération commune, qu’il est permis de surprendre son vosiùi & de violer la foi donnée ? Quelle sera votre défiance mutuelle , votre division, votre ardeur à vous détruire les uns les autres ? Adraste n’aura plus besoin de vous attaquer, vous vous déchirerez assez vous-mêmes, vous justifierez ses perfidies. O rois sages & magnanimes ! ô vous qui commandez avec tant d’expérience fur des peuples innombrables, ne dédaignez pas d’écouter les conseils d’uu jeune homme. Si vous tombiez dans les plus aífreuses extrémités, où la guerre précipite quelquefois les hommes, Louis XIV, & c'efl encore celle Ae la cour de Rome , qu'on f eut violer les réglés de te probité pour un grand intérêt, ou ce qui ejl la même chose , qu on peut manquer de foi nux hérétiques pour l'intérêt de la religion. De quels maux cette ajjreuse maxime ti’a-t-elle fus été la cause ? DE Télémaque.Liv. XX. 211 ìl faudroit vous préserver par votre vigilance & par les efforts de votre vertu ; car le vrai courage ne se laisse jamais abattre. Mais si vous aviez une fois rompu la barrière de l'honneur & de la bonne foi, cette perte est irréparable. Vous ne pourriez plus rétablir ni la confiance nécessaire au succès de toutes les affaires importantes , ni ramener les hommes aux principes de la vertu, après que vous leur auriez appris à les mépriser. Que craignez-vous? N’avez-vous pas assez de courage pour vaincre fans tromper ? Votre vertu jointe aux forces de tant de peuples ne vous íuf- fit-elle pas ? Combattons , mourons , s'il le faut, plutôt que de vaincre si indignement. Adraste, simple Adraste est dans nos mains, pourvu que nous ayons horreur d’imiter fa lâcheté & fa mauvaise foi. Lorsque Télémaque acheva ce dis. cours , il sentit que la douce persuasion avoit coulé de ses levres & avoit passé jus. qu’au fond des cœurs. II remarqua un profond silence dans Passemblée. Chacun pensoit, non à lui, ni aux grâces de ses paroles (6) , mais à la force de la vérité (6) Ceft Vidée qu'avoit M. de Cambrai de Véloquence, 11 la vouloitfisimple, st dénuée d'ornements , qu't Ile fit oublier l'orateur. AuJJì préféroit-ìl Dêntojfhenes à Cicéron , parce que celui-ci fait paroitre fou art & que l'autre k cache. 212 Les Aventures qui se faisoit sentir dans la fuite de son rai- íònnement. L’étonnement étoit peint sur les visages. Enfin , on entendit un murmure sourd qui se répandit peu à peu dans rassemblée. Les uns regardoient les autres & n’osoient parler les premiers. Ou attendoit que les chefs de l’armée le déclarassent , & chacun avoit de la peine à retenir ses sentiments. Enfin, le grave Nestor prononça ces paroles : Digne fils d’Ulysse, les Dieux vous ont fait parler, '& Minerve, qui a tant de fois inspiré votre pere, a mis dans votre cœur le conseil sage & généreux que vous avez donné. Je ne regarde point votre jeunesse; je ne considéré que Minerve dans tout ce que vous venez de dire. Vous avez parlé pour la vertu, fans elle les plus grands avantages font de vraies pertes ; fans elle on s’attire bientôt la vengeance de ses ennemis, la défiance de ses alliés , Phorreur de tous les gens de bien, & la juste colere des Dieux. Laissons donc Vénale entre les mains des Lucaniens, & ne songeons plus qu’à vaincre Adfaste par notre courage. II dit ; & toute raiiemblée applaudit à ses sages paroles. Mais en applaudissant, chacun étonné, tournoit les yeux vers le fils d'Ulysse , & on croyoit voir reluire en lui la sagesse de Minerve qui sinípiroit. II s’éleva bientôt une autre question DE T £ L ê M A QU E. LlV. XX. 2,1 Z dans le conseil desrois, où il n’acquitpas moins de gloire. Adraste, toujours cruel & perfide,envoya dans le camp un transfuge, nommé Acante, qui devoit empoisonner les plus illustres chefs de l'armée: surtout (7) il avoit ordre de ne rien épargner pour faire mourir le jeune Télémaque, qui étoit déja la terreur des Dauniens. Télémaque,qui avoíttrop de courage & de candeur pour être enclin à la défiance, reçut fans peine avec amitié ce malheureux,qui avoit vû Ulysse en Sicile , & qui lui racontent les aventures de ce héros. 11 le nourrissait & tâchoit de le consoler dans son malheur; car Acante se plaighoit d 1 avoir été trompé & traité indignement par Adraste ; mais c'étoit nourrir & réchauffer dans son sein une vipere vénimeuse toute prête à faire une blessure mortelle. On surprit un autre transfuge, nommé Arion, qu’Acante envoyoitvers Adraste pour lui apprendre l’état du camp des alliés , & pour lui assurer qu’il empoísonneroit le lendemain les principaux rois avec Télémaque dans un festin que celui-ci lui devoit donner. Arion pris, avoua fa trahison. ( 7 ) 11 n'y a dans le régné de Louis XIV que trop d'exemples de pareils dejfeins contre la vie du roi Guillaume , qui étoit alors la terreur Acs François. Plujìeurs de ces conspirations ont été découvertes , cy tontes ont échoué à lu honte de ceux qui avoient osé les former. £ï4 Les Aventures On soupçonna qu’il étoit d’intellígence avec Acante, parce qu’ils étoient bons amis: mais Acante,. profondément dissimulé & intrépide, se défendoit avec tant d’art qu’on ne pouvoit le convaincre, ni découvrir le fond de la conjuration. Plusieurs des rois furent d’avis qu’il falloir, dans le doute, sacrifier Acante à la sûreté publique. 11 faut, difoient-ils, le faire mourir; la vie d’unfeul homme n’est rien, quand il s’agit d’assurer celle de tant de rois. Qu’importe qu’un innocent périsse, quand il s’agit de conserver ceux qui représentent les Dieux au milieu des hommes ? Quelle maxime inhumaine! quelle politique barbare, répondit Télémaque. Quoi! vous êtes si prodigues du sang humain! O vous qui êtes établis les pasteurs des hommes, & qui ne commandez fur eux que pour les conserver,comme un pasteur conserve son troupeau : vous êtes donc les loups cruels , & non pas les pasteurs ; du moins vous n’ètes pasteurs que pour tondre & pour égorger le troupeau, au lieu de le conduire dans les pâturages. Selon vous, on est coupable dès que l’on est acculé ; un soupçon mérite la mort ; les innocents lònt à la merci des envieux & des calomniateurs, & à mesure que la défiance tyrannique croîtra dans vos DE Télémaque. Liv.XX. 21 )' cœurs, il faudra aussi égorger plus de victimes. Télémaque disoit ces paroles avec une autorité & une véhémencequientraînoient les cœurs , & qui couvroientde honte les auteurs d’un íì lâche conseil. Ensuite se radoucissant, il leur dit: pour moi je n’aime pas assez la vie pour vivre à ce prix- là , j'aime mieux qu’Acante soit méchant que íì je Tétois; & qu’il m’arrache la vie par une trahison, que si je le faisois moi- niêrne périr injustement dans le doute. Mais écoutez , ô vous ! qui étant établis rois, c’est-à-dire, juges des peuples , devez lavoir juger les hommes avec justice , prudence & modération, laiíîòz-moi interroger Acante en votre présence. Auisi-tôt il interroge cet homme sur son commerce avec Arion ; il le presse sur une infinité de circonstances. II fait semblant plusieurs fois de le renvoyer à Adraste , comme un transfuge digne d’être puni, pour observer s’il avoit peur d’ètre ainsi renvoyé, ou non : mais le v stage & la voix d'Acante demeurèrent tranquilles. Enfin, ne pouvant tirer la vérité du fond de son cœur, il lui dit : donnez-moi votre anneau, je veuxi'envoyer à Adraste. A cette demande de son anneau, Acante pâlit, il fut embarrassé. Télémaque, dont les yeux étoient toujours attachés fur lui, l'apper- 2i6 Les Aventures c/ut, il prit cet anneau. Je m’en vais, lui dit-il, Tcnvoyer à Adraste, par les mains d’un Lucanien , nommé Polytrope, que vous connoissez, & qui paroîtra y aller secrètement de votre part. Si nous pouvons découvrir par cette voye votre intelligence avec Adraste , on vous fera périr impitoyablementpar lestourments les plus cruels. Si au contraire vous avouez dès-à- présent votre faute , on vous la pardonnera, & on fe contentera de vous envoyer dans une isìe de la mer, où vous ne manquerez de rien. Alors Acante avoua tout; & Télémaque obtint des rois qu’on lui donneroit la vie, parce qu’il la lui avoit promise. On l'envoya dans une des isles Echinades (b ), où il vécut en paix. Peu de temps après, un Daunien, d’une naissance obscure, mais d’un esprit violent & hardi, nommé Dioscore, vint la nuit dans le camp des alliés leur offrir d’é- gorger dans fa tente le roi Adraste ( 8 )• II CO ^es isles Echinades, aujourd’hui Consulaires, font situées à l’embouchure du fleuve Acheloiis, vis- à-vis de l’Arcanie dans l’Epire. ( 8 ) Ze médecin de Pyrrhus trama la même trahison contre son maître , U offrit à Fahricius de le délivrer d'un ennemiJì redoutable. Mais le généreux Romain en avertit Pyrrhus par cette lettre. ,, Vous n'êtes pas plus heureux dans le choix de „ vos amis que dans celui de vos ennemis. Nous vous „ renvoyons la lettre qui nous a été écrite par ìtn de d'e T £ l £ m a qu e. Liv. XX. 217 II le pouvoit ; car on est maître de la vie des autres, quand on ne compte plus pour rien la íìenne. Cet "homme ne reípi- roit que la vengeance , (9) P arce qu’A- draste lui avoit enlevé fa femme qu’il ai- moit éperdument, & qui étoit égale en "beauté à Vénus même. ïl avoit des intelligences fecrettes pour entrer la nuit dans la tente du roi, & pour être favorisé dans cette entreprise par plusieurs capitaines Dauniens: mais st croyoit avoir besoin que les rois alliés attaquassent en même temps le camp d’Adraste, asm que dans ce trouble, il put plus facilement se sauver & enlever sa femme. II étoit content de périr, s’il ne pouvoit l’eistever après avoir tué le roi. Auíïì-tôt que Dioscore eût expliqué aux rois son dessein, tout le monde se tourna vers Télémaque , comme pour lui demander une décision. Les dieux, répondit-il, qui nous ont préservés des traîtres, nous défendent de nous en servir. Quand même nous n’aurions pas assez de vertu pour détester la trahison, notre seul intérêt suffi- „ vos domestiques , notre videur mettra st n à une guerre „ que nous ne voulons sas terminer par une perfidie. (y) Voilà Venlevement de ta Marquise de M011- tespan , que Hauteur déguise ici sous des circonstances différentes , pour ne pas trop marquer cet endroit odieux de la vie du roi Louis XIV. Tome IL ài8 Les Aventures roitpour larejetter ; dès que nous l’aurons autorisée par notre exemple , nous mériterons qu’elle se tourne contre nous ; dès ce moment, quid’entre nous fera en sûreté ? Adraste pourra bien éviter le coup qui le menace & le faire retomber fur les rois alliés. La guerre ne fera plus une guerre. La fageífe & la vertu ne seront d’aucun usage. On ne verra plus que perfidie , trahison & assassinats. Nous en ressentirions nous-mèmes les funestes suites, & nous le mériterions , puisque nous aurions autorisé le plus grand des maux. Je conclus donc qu’il faut renvoyer le traître à Adraste. J’avoue que ce roi ne le mérite pas ; mais toute l’Hespérie & toute la Grece , qui ont les yeux fur nous, méritent que nous tenions cette conduite pour en être estimés. Nous nous devons à nous-mêmes; enfin, nous devons aux dieux justes cette horreur de la perfidie. Auffi-tôt on envoya Dioscore à Adraste, qui frémit du péril où il avoit été , & qui ne pouvoit assez s’étonner de la générofite de ses ennemis ; car les méchants ne peuvent comprendre la pure vertu. Adraste admiroît malgré lui ce qu’il venoit de Voir, & n’osoit le louer (io). Cette ac- Pio) Dans toutes les guerres nue Louis XlV a eues contre les alliés, on voit ajfcz d'exemples de gouverneurs de places corrompus , de transfuges envois DE TÉ LÉ M A QUE. LlV. XX. 21- tìon noble des alliés rappelloitim honteux souvenir de toutes ses tromperies & de toutes ses cruautés. II cherchoit à rabaisser la générosité de ses ennemis, & étoit honteux de paroître ingrat, pendantqu’il leur devoit la vie : mais les hommes corrompus (u) s’endurcissent bientôt contre tout ce qui pourroit les toucher. Adraíle , qui vit que la réputation des alliés augmentoit tous les jours, crut qu’il étoit pressé de faire contre eux quelque action éclatante : comme il n’en pouvoit faire aucune de vertu, il voulut du moins tâcher de remporter quelque grand avantage fur eux par les armes, & il se hâta de combattre. Le jour du combat étant venu, à peine l’aurore ouvroit au soleil les portes de l’orient dans un chemin semé de roses, que le jeune Télémaque,prévenant par ses foins la vigilance, des plus vieux capitaines , s’arracha d’entte les bras du doux sommeil (12) , & mit en mouvement tous dittts le camp des ennemis, de projets d'ajfajjìnats & d empoisonnements j 1nuis on ne trousse point que les alliés aient commis de leur part rien de scmblahl . Plus Louis XIV s’est cru tonte voie permise, & plu s les alliés se sont piqués de droiture de générosité. (11) Pyrrhus fut plus généreux qu'Jlirnste, ìl renvoya aux Romains les prisonniers qu'U avoit faits fans demander aucune rançon. (13) II n'appartient qu’aux aines intrépides de se K 2 Ï20 Les Aventures les officiers. Son casque couvert dê crins flottants brilloit déja íur fa tête, & fa cuirasse fur son dos éblouissoit les yeux de toute l’armée.L’ouvrage de Vulcain avoit, outre fa beauté naturelle, l’éclat de f égide qui y êtoit cachée. II tenoit fa lance d'une main, de l’autre, il montroit les divers postes qu’il falloit occuper. Minerve avoit mis dans ses yeux un feu divin, & fur son visage une majesté fiere qui promettoitdéja la victoire. II marchoit, & tous les rois, oubliant leur âge A leur dignité, se fen- toient entraînés par une force supérieure qui leur faifoit suivre fes pas. La foible jalousie ne peut plus entrer dans les cœurs. Tout cede à celui que Minerve conduit invisiblement par la main ; son action n’a- voitplus rien d’impétueurni de précipité: il étoit doux, tranquille, patient, toujours prêt à écouter les autres & à profiter de leurs conseils; mais actif, prévoyant , attentif aux besoins les plus éloignés , arrangeant toutes les choses à propos , ne s’embarrassant de rien, & n’em- barrassant point les autres; excusant les fautes, réparant les mécomptes, prévenant les difficultés, ne demandant jamais rien de trop à personne, inspirant partout livrer au sommeil la vrille f une bataille. On fut obligé â'éveiller Alexandre le jour. de la bataille d 1 Ar h elle qui devoit décider de sa fortune N de sa gloire. DE T É L É M A QU E. LlV.XX. 221 la liberté & la confiance. Donnoit-il un ordre? C’étoit dans les termes les plus simples & les plus clairs ; il le répétoitpour mieux instruire celui qui devoir l'exécuter. II voyoit dans ses yeux, s’il savoir bien compris. II lui fuioit ensuite expliquer familièrement, comment ìl avoit compris ses paroles & le principal but de son entreprise. Quand il avoit ainsi éprouvé le bon sens de celui qu’il envoyoit, & qu’il savoir fait entrer dans ses vues, il ne le faisoit partir qu’après lui avoir donné quelque marque d’estime & de confiance pour sencourager. Auísi tous ceux qu’il envoyoit, ctoient pleins d’ardeur pour lui plaire & pour réussir : mais ils n’étoient point gênés par la crainte qu’il leur imputèrent le mauvais succès (r^); car il excusoit toutes les fautes qui ne venoient point de mauvaise volonté. L’horilòn paroilsoit rouge & enflamme par les premiers, rayons du soleil , & la mer étoit pleine des feux d u jour naiflant. Toute la côte étoit couverte d’hommes , d’armes, de chevaux & de chariots eu mouvement : c’étoit un bruit confus, semblable à celui des flots en courroux, quand 03) -Ç. ,ÍC penser i ie la coutume barbare des Ottomans , qui punissent de mort la levée d'un Jege ou la ■perte d'iwe bataille } Esperent-ìls élever un général à l’intrépidité, en lui inspirant lu terreur U lu crainte é K 3 222 Les Aventures Neptune excite au fond de ses abymesles noires tempêtes. Ainsi Mars commenqoit par le bruit, des armes & par l’appareil frémissant de la guerre à semer la rage dans tous les cœurs. La campagne étoit pleine de piques hérissées , semblables aux épis qui couvrent les sillons fertiles dans le temps des moissons. Déja s’clevoit un nuage de pouísiere, qui déroboit peu à peu aux yeux des hommes la terre & le ciel. La confusion , l’horreur > le carnage , l’impitoyable mort s’avanqoient. A peine les premiers traits étoient jetés, que Télémaque, levant les yeux & les mains vers le ciel, prononça ces paroles: ô Jupiter, pere des dieux & des hom- m es , vous voyez de notre côté la justice & la paix que nous n'avons point eu honte de rechercher. C’est à regret que nous combattons,- nous voudrions épargner le sang des hommes ; nous ne haïssons point cet ennemi même, quoiqu’il soit cruel, perfide & sacrilege. Voyez & décidez entre lui & nous. S’il faut mourir, nos vies font dans vos mains ; s’il faut délivrer l’Hespé- rie & abattre le tyran, ce sera votre puissance & la sagesse de Minerve votre fille qui nous donneront la victoire: la gloire vous en fera due. C’est vous qui la balance en main , réglez le fort des combats, Nous combattons pour vous ; & puis- DE T É L É M A QU E. LlV. XX. 22) que vous êtes juge, Adraste est plus votre ennemi que le nôtre. Si votre cause est victorieuse, avant la fin du jour, le sang d’une hécatombe (c) entiere ruiíselera sur vos autels. II dit, & à l’instant il pousse ses coursiers fougueux & écumants dans les rangs les plus prestes des ennemis. II rencontra d’abord Périandre, Locrien, couvert d’une peau de lion qu’il avoit tué dans la Lili cie , pendant qu’il y avoit voyagé. II étoit armé comme Hercule d’une massue énorme (14) ; fa taille & fa force le rendoient semblable aux géants. Dès qu’il vitTélé- maque , il méprisa sa jeunesse & la beauté de son visage.C’est bien à toi, dit-il, jeune efféminé , à nous disputer 3 a gloire des combats. Va, enfant, va parmi les ombres chercher ton pers. En disant ces paroles , il leva fa massue noueuse, pelante, armée de pointes de fer; elle parent comme un mât de navire; chacun craint le coup de fa chiite; elle menace la tète du fils d’Ulysse ; mais il íe détourne du coup & fe lance fur Périandre avec la rapidité (c) Une hécatombe étoit un sacrifice de cent bœufs. ( 14 ) Ou accuse les combats d'Hotnere d'être lan- guijfants par les généalogies , les descriptions des armes des combattants est tant â'autres circonstances qui les varient. 11 ne ft ut d'autre apologie pour le models , que les grâces de Imitateur. 224 Les Aventures d’un aigle qui fend îes airs. La massue est tombant brise la roue dhm char auprès de celui de Télémaqufe. Cependant le jeune Grecperce d’un traitPériandreàlagorgej le sang qui coule à gros bouillons de là large plaie, étouffe fa. voix: ses chevaux fougueux, ne sentant plus fa main défaillante , & les rênes flottant fur leur cou, l’emportent çà & là ; il tombe de dessus íòn char , les yeux fermés à la lumière, & la pâle mort étant déja peinte fur son visage défiguré. Télémaque eut pitié de lui, & donna auílì-tót son corps à ses domestiques, & garda, comme une marque de fa victoire, la peau du lion avec fa massue. Ensuite il cherche Adraste dans la mêlée j mais,en le cherchant,il précipite dans les enfers une foule de combattaus : Hilée qui avoit attelé à son char deux coursiers semblables à ceux du soleil, & nourris dans les vastes prairies qu’arrofe l’Aufi- de (d) : Démoléon qui, dans la Sicile , avoit autrefois presque égalé Erix dans les combats du ceste: Crantor, qui avoit été (ci) L’Aufide, aujourd'hui Offanto, est tine rivière du royaume de Naples, qui naît aux montagnes de l’Apennin dans la Principauté ultérieure, iéparela Capitanate de laBafilicate, & vase décharger dans le golfe de Venise. Ce Fut près de cette riviere que se donna la fameuse bataille de Cannes. DE Tìlêm a'q,ue. Liv.XX. 227 hôte & ami d’fíercule , lorsque ce fils de Jupiter, paflant par l’Heípérie , y ôta la vie à l’infame Cacus (e) : Ménécrate, qui ressembloit, disoit-on, à Pollux dans la lutte : Hyppocoon, Salapien , qui imitoit l’adresse & la bonne grâce de Castor pour monter un cheval : le fameux chasseur Eu- rimede, toujours teint du sang des ours & des sangliers qu’il tuoit dans les sommets couverts de neiges du froid Apennin, & qui avoit été, disoit-on, si cher à Diane , qu’elle lui avoit appris elle-même à tirer dessèches: Nicrostrate , vainqueur d’uu géant qui vomissoitle feu dans les rochers du mont Gargan (/); Eleante, quidevoit épouser la jeune Pholoé, fille du fleuve Liris (§). Elle avoit été promise par son pere à (e) Caens, fils de Vulcain, étoit un berger Si un -voleur, qui se retiroit près du mont Aventin, & qui vola les bœufs d’Hercule , cn les emmenant à reculons dans fa caverne. Les poètes feignent qu’il avoit trois bouches & qu’il jetoit du feu & des flammes, quand il vouloir. (/) Le mont Gargan, ou le mont Saint-Ange, est une montagne du royaume de Naples. On la prend quelquefois pour celle fur laquelle est bâtie la ville nommée Monte di Santo Angelo, & autrefois pour toute la prefqn’isle de la Capitanate qui est entre le golfe tîe ÌVlanfredonia & celui de Rndi. (g) Le fleuve Liris, aujourd’hui Gariglian , prend fa source dans l’Abruzze ultérieure, an couchant du lac Celano, passe au travers de la terre de Labour , & va se décharger dans le golfe de Gâte. K 5 226 Les A v.en turês celui qui la délivreroit d’un serpent ailé , qui étoit né sur le bord du fleuve , & qui devoir la dévorer dans peu de jours, suivant la prédiction d’un oracle. Ce jeune homme, par un excès d’amour, se dévoua pour tuer le monstre. II réussit : mais il ne put goûter le Fruit de fa victoire ; & pendant que Pholoé se préparant à un doux hyménée, attendoit impatiemment Elean- te , este apprit qu'il avoit suivi Adraste dans les combats , & que la parque avoit tranché cruellement ses jours. Este remplit de ses gémissements les bois & les montagnes qui font auprès du fleuve ; elle' noya ses yeux de larmes, arracha ses beaux cheveux, oublia les guirlandes de fleurs qu’elle avoit accoutumé de cueillir, & accusa le ciel d’injustíce. Comme elle ne cessoit de pleurer nuit & jour (i s), les dieux touchés de ses regrets, & par les prières du fleuve, mirent fin à fa douleur. A Force de verser des larmes, elle íut tout-à-coup changée en Fontaine, qui coulant dans le sein du fleuve, va joindre ses eaux à celles d u Dieu son pere : mais l’eau de cette fontaine est encore amerest’herbe du rivage ne fleurit jamais, & on ne trou- (i$) A Vboneur des combats , Vauteur fuît allier toutes ees agréables peintures que les métamorpbofei fT Ovide lui fourniment. Vimagination du kUtur Ç/t, toujours çaptivh par de nouveaux objets* d e T è l é m a Q_r e. Liy. XX. 22s re d’âutre ombrage que celui des cyprès fur ses tristes bords. Cependant Adraste , qui apprit que Télé m a que répandoit de tous côtés la terreur, leclierchoit avec empressement; ilelpéroit de vaincre facilement le fils d’Ulysse dans un.âge encore fi tendre , & il rnenoit autour de lui trente Dauniens d’une force, d’une adresse , & d’une audace extraordinaires , auxquels il avoit promis de grandes récompenses, s’ils pouvoient dans le combat frire périr Télémaque, de quelque maniéré que ce put être. S’il Peut rencontré dans ce moment d u combat, fans doute ces trente hommes , environnant le char de Télémaque, pendant qu’Adraste l’au- roitattaqué de front, 11’auroienteu aucune peine de le tuer, mais Minerve les fit égarer. Adraste crut voir & entendre Télémaque dans un endroit de la plaine, enfoncé au pied d’une colline, où il y avoit une fouie de combattants ; il court, il vole , il veut fe russifier de sang : mais au Heu de Télémaque, il trouve le vieux Nestor, qui d’une main tremblante (16) jetoit au (16) C'est ce que Virgile appelle, telumqtie im- belle tine istu , en parlant Sun javelot que lance le roi Priam. Vauteur s’est souvent plaint de la pauvreté de noire langue, sans doute qu'il Jcntoit qu'elle n'avoit pas de quoi étaler toutes les richejfes qu'ìl vopoit dans K 6 228 Les Aventures hasard quelques traits inutiles. Adraste dans fa fureur veut le percer ; mais une troupe de Pyliens fe jeta autour de Nestor. Alors une nuée de traits obscurcit Pair & couvrit tous les combattants ; on n’en- tendoit que les cris plaintifs des mourants & le bruit des armes de ceux qui tomboient dans la mêlée : la terre gémissoit fous un monceau de corps morts ; des ruisseaux de sang couîoient de toutes parts. Bellone & Mats avec les furies infernales, vêtues de robes toutes dégoûtantes de sang , repais soient leurs yeux cruels de ce spectacle,& renouvelioíent fans cesse la rage dans les cœurs. Ces divinités , ennemies des hommes, repouífoient loin des deux partis la pitié généreuse, la valeur modérée, la douce humanité. Ce n’étoit plus, dans cet amas confus d’hommes acharnés les uns fur les autres, que massacre, vengeance, désespoir & fureur brutale. La sage & invincible Pallas elle-mème, Payant vu , frémit & recula d’horreur. Cependant Philoctete marchant à pas lents, & tenant dans ses mains les flèches d’Hercule, s’avançoit a u secours de Nestor. Adraste, n’ayant pu atteindre le divin son imagination. Mais quai ni on rapproche ses exprès' fions de celles des anciens, oh passe plus favorablement, fur notre langue. DE T È L £ M A Q. U E. LlV. XX. 22 A vieillard, avoit lancé ses traies fur plusieurs Pyliens, auxquels il avoit lait mordre la poussière. Déja il avoit abattu L u trias si léger à la course qu’à peine il impri- moit la trace de ses pas dans le fable, & qui devanqoit en son pays les plus rapides flots de l’Eurotas ( h ) & de l’Alphée (r). A ses pieds étoient tombés Entiphron plus beau qu’Hylas (k) & aussi ardent chas. seur qu’Hiopolite ; Ptérélas qui avoit suivi Nestor au siégé de Troye, & qu’Achille même avoit aimé à cause de son courage &de la force; Aristogiton qui, s’étant baigné dans les ondes du fleuve Achélotis , (/) avoit reçu secrètement de ce dieu la vertu de prendre toutes sortes de formes. En effet, il étoit si souple & si prompt dans tous ses mouvements , qu’il échappoit aux mains les plus fortes : mais (/.>) L’Eurotas , aujourd'hui Ba'ÍIIipotauros & Iris, est une grande riviere delaMorée, qui se décharge dans le golfe de Colochine. (i) L’Alphée est 1111e grande riviere de la Turquie en Europe , qui traverse la Morée & se décharge dans le golfe de l’Areadie. (k) Hylas , jeune garqon très-bcau , fils de Thyo- damas, aimé d’Hercule & ravi par les nymphes, dit la fable, cn voulant reprendre fa cruche qu’ií avoit laissé tomber à l’eau. Mais la vérité est qu’il s’y laissa tomber lui-même, & que fa mort donna lieuau bruit de son prétendu enlèvement. ( 7 ) Achéloiis, fl' iive Je l’Ararnanie dans l’Epire, qu’il sépare de la Natolie : il prend sa source du mont Pindus. 2 ]Q Les Aventures Adraste d’un coup de lance le rendit immobile , & son ame s’enfuit d’abord avec son sang. Nestor, qui voyoit tomber ses ph?s vaillants capitaines fous la main d u cruel Adraste , comme les épis dorés pendant Ifi moisson tombent fous la faulx tranchants d’un infatigable moissonneur , oubìioìtlé danger où il exposoit inutilement sa vieillesse. Sa sagesse l’avoit quitté, il ne íòn- geoit plus qu’à suivre des yeux Piíìíìrate son fils, qui de son côté soutenoit avec ardeur le combat pour éloigner le péril de son pere : mais le moment fatal étoit venu, où Piíistrate devoìt faire sentir à Nestor , combien on est souvent malheureux d’avoir trop vécu. Piíistrate porta un coup de lance si violent contre Adraste,que le Daunien devoit succomber : mais il l’évita ; & pendant que Piíistrate, ébranlé du faux coup qu’il avoit donné, ramenoit fa lance, Adraste le perça d’un javelot au milieu du ventre. Ses entrailles commencerent à for si r avec un ruisseau de sang; son teint se flétrit comme une fleur que la main d’une nymphe a cueillie dans les prés. Ses yeux étoientdéja preíque éteints, & sa voix défaillante. Alcée, son gouverneur, qui étoit auprès de lui, le soutint comme st alloit tomber, & n’eut le tenis que de le mençr entre les DE T s L É M A Q.U E. LlV. XX. 2ZI bras de son pere. Là il vouloit parler & donner les dernieres marques de ía tendresse; niais en ouvrant la bouche, il expira. Pendant que Philoctete répandoit autour de lui le carnage & l’horreur, pour repousser les efforts d’Adraste , Nestor tenoit ferré entre íès bras le corps de son fils; ilrempîissoit l’air de ses cris , & ne pou- voit souffrir la lumière. Malheureux , di- soit-il, d’avoir été pere & d’avoir vécu íî long-temps! (17) Hélas! cruelles destinées, pourquoi n’avez-vous pas fini. ma vie ou à la chasse du sanglier de Calydon (m) r ou au voyage de Colchos (»), ou au premier siégé de Troye? Je serois mort avec gloire & fans amertume : maintenant je traîne une vieillesse douloureuse, méprisée & impuissante : je ne vis plus que pour les maux: je n'ai plus de sentiment que pour la tristesse. O mon fils! ô mon cher (17) Ce héros, affaibli par la vieillesse, ne pouvoìt faire dans cette aétion nu'un personnage bien froid , Jî l'auteur ne íeût animé far la douleur : les regrets conviennent mieux dans la bouche de Nestor, que les armes dans ses mains. (m) Calydon , ancienne ville d'Etolie, aujourd’hui Alton dans la Livadie, étoit désolée par un sanglier affreux que Meleagre entreprit de dompter, mais dont il ne put venir à bout fans le secours de Thésée. (») Le voyage de Colchos fut entrepris pour aller à la conquête de la toison d’or. 2Z2 Les Aventures fils Pisistrate ! quand je perdis ton frète Antiloque, je t’avo’s pour me consoler i je ne t’ai plus, rien ne me consolera, tout est fini pour moi. L’espérance, seul adoucissement des peines des hommes, n’est plus un bien qui me regarde, Antiloque, Pisistrate, ô chers enfants ! je crois que c’est aujourd’hui qué je vous perds tous deux iJa mort de l’un rouvre la plaie que l’autre avoit faite au fond de mon cœur. Je ne vous verrai plus. Qui fermera mes yeux? Qui recueillera mes cendres? O cher Pisistrate, tu es mort comme ton frere, en homme de courage ; il n’y a que moi qui ne puis mourir! En disant ces paroles, il voulut se percer lui-même d’un dard qu’il teiioit 5 mais on arrêta fa main, & on lui arracha le corps de fou fils. Et comme cet infortuné vieillard tomboit en défaillance, on le porta dans fa tente , où ayant un peu repris ses forces, il voulut retourner au combat: maison le retint malgré lui. Cependant Adraste & Phiìoctete se cher- clroientj leurs yeux étoient étincelants comme ceux d’un lion & d’un léopard,qui cherchent à se déchirer l’un l’autre dans les campagnes qn’arrosele Caystre (o).Les (0) Le Caystre, aujourJ’hui Chiaîs, est une rivière de la Natolie en Asie, qni coule entre le 8 a- rabat & le Madre, fort près de la ville d’Ephese du côté dit nord. DE Télémaque. Liv. XX. 2Z i menaces, la fureur guerriere & la cruelle vengeance éclatent dans leurs yeux farouches. Ils portent une mort certaine partout où ils lancent leurs traits. Tous les combattants les regardent avec effroi. Déjà ils fe voient l’un l’autre, & Philodete tient en main une de ces fléchés terribles, qui n’ont jamais manqué leur coup dans ses mains, & dont les blessures íòntirrémédiables. Mais Mars, qui favorisoit le cruel & intrépide Adraste , ne put souffrir qu’il pérît si-tôt ; il vouloir par lui prolonger les horreurs de la guerre, & multiplier le carnage. Adraste étoit encore dû à la justice des dieux pour punir les hommes & pour verser leur sang. Dans le moment où Philodete veut Pat- taquer, il est blessé lui-mêmepar un coup de lance que lui donne Amphimaque, jeune Lucanien, plus beau que le fameux Nirée (p) , dont la beauté ne cédoit qu’à celle d'Achille parmi tous les Grecs qui combattirent au siégé de Troye. A peine Philodete eût reçu le coup , qu’il tira la fléché contre Amphimaque ; elle lui perça le cœur. Auffi-tôt ses beaux yeux noirs s’éteignirent, & furent couverts des ténèbres de la mort. Sa bouche plus ver- (fO Nirée étoit un roi de Naxos, maintenant Nielle, °pii étoit tort beau , mais extrêmement làebe. 2 Z 4 Les Aventures meille que les roses , dont Paurore naissante se me l’horison, se flétrit : une pâleur affreuse ternit ses joues : ce visage si tendre & si gracieux se défigura tout-à-coup. Philoctete lui-mëme en eut pitié. Tousles combattants gémirent,en voyant ce jeune homme tomber dans son sang, où il se rouloit, & ses cheveux aussi beaux que ceux d’Apollon, traînés dans la poussière, Philoctete, ayant vaincu Amphimaque, fut contraint de se retirer d u combat j il perdoit son sang & ses forces ; son ancienne blessure même, dans l’effort du combat, sembloit prête à se rouvrir & à renou- veller ses douleurs ; car les enfants d’Es- culape, avec leur science divine, n’avoient pu le guérir entièrement. Le voilà prêt à tomber sur un monceau de corps sanglants qui l’environnent. Archidamas , le plus fier & le plus adroit de tous le.s Oeba- liens (4) qu’il avoit menés avec lui pour fonder Pétilie, l’enleve du combat dans le moment où Adraste l’auroit sims peine abattu à ses pieds. Adraste ne trouve plus rien qui ose lui résister (18) , ni retarder (17) Les Oebaliens étoient des peuples d’Italie voisins de Tarente. (18) II éteit nécessaire qu'Adraste se signalât pw de grands exploits , afin que le principal héros devint mie ressource unique nécessaire. Sans Téléinaquh Adraste étoit vainqueur. DE TÉLÉMAtXUE. LlV. XX. 2Zf sa victoire. Tout tombe , tout s’enfuit ; c’est un torrent qui, ayant surmonté ses bords, entraîne par ses vagues i-urieuses les moissons, les troupeaux, les bergers , & les villages. Télémaque entendit de loin les cris des vainqueurs, & il vit le désordre des siens qui fuyaient devant Adraste, comme une troupe de cerfs timides traverse les vastes campagnes (19), les bois, les montagnes, & les fleuves mêmes les plus rapides, quand ils font poursuivis par des chasseurs. Télémaque gémit, l’indignation paraît dans ses yeux , & il quitte les lieux où st avoit combattu long-temps avec tant de danger & de gloire. II court pour soutenir les siens ; il s’avance tout couvert du sang d'une multitude d’ennemis qu’il a étendus fur la pouíEere. De loin st pousse un cri qui se fait entendre aux deux armées. Minerve avoit mis je ne fais quoi de terrible dans fa voix, dont les montagnes voisines retentirent. Jamais Mars dans la Thrace n’a fait entendre plus fortement fa cruelle voix , quand il appelle les furies infernales, la guerre & la mort. Le cri de (19) Ceux qui se fout plaints de la multitude îles comparaisons d’Homère ' ne les trouveront pas ici moins fréquentes. Maïs le sentiment les défend contre les réglés & les principes d&iil onsesert pour les combattre, LZ6 Les Aventures Télémaque porte le courage & l’audace dans le cœur des siens ; il glace d’épouvante les ennemis. Adraste même a honte de se sentir troublé. Je ne sais combien de funestes présages le font frémir, & ce quil’anime est plutôt un désespoir qu’une valeur tranquille. Trois fois ses genoux tremblants commencerent à se dérober sous lui ; trois fois il recula fans songer à ■ce qu’il faisoit : une pâleur de défaillance & une sueur froide se répandoient dans tous ses membres : fa voix enrouée & hésitante ne pouvoit achever aucune parole, Tes yeux pleins d’un feu sombre & étincelant paroissoient sortir de sa tête ; on le voyoit comme Oreste agité par les furies; tous ses mouvements étoient convulsifs. Alors il commence à croire qu’il y a des dieux. II s’imagine les voir irrités & entendre une voix sourde qui sort du fond de Pabime pour l’appeller dans le noirTar- tare. Tout lui fait sentir une main céleste & invisible suspendue sur sa tête , qui al- loit s’appesantir pour le frapper. L’espé- rance étoit éteinte au fond de son cœur; son audace se diísipoit, comme la lumière du jour disparoît,quand le soleil se couche dans le sein des ondes, A que la terre s’enveloppe des ombres de la nuit. L’impie Adraste, trop long-temps souffert fur la terre, si les hommes n’euíîent eu deTélémaque. Liv. XX. 2Z7 besoin d’un tel châtiment, l’impie Adraste touchoit enfin à sa derniere heure. II court forcené au devant de son inévitable destin. L’horreur, les cuisants remords, la cons. ternation, la fureur, la rage , le désespoir marchent avec lui. A peine voit-il Téìémaque , qu’il croit voir l’A verne qui s’ouvre & les tourbillons de flammes qui sortent du noir Phlegéton (r) prêtes à le dévorer. II s’écrie, & fa bouche demeure ouverte,fans qu’il puisse prononcer aucune parole. Tel qu’un homme dormant, qui dans un songe affreux ouvre la bouche & fait des efforts pour parler, mais la parole. lui manque toujours & il la cherche en vain.D’une main tremblante & précipitée, Adraste lance son dard contre Téìémaque. Celui-ci intrépide, comme l’ami des dieux , se couvre de son bouclier : il semble que la victoire le couvrant de ses ailes tient dé j a une couronne suspendue au- dessus de sa tête ; le courage doux & paisible reluit dans ses yeux : on le prendroit pour Minerve même , tant il paroît sage & mesuré au milieu des plus grands périls. Le dard lancé par Adraste est repoussé par le bouclier. Alors Adraste se hâte de tirer son épée pour ôter au fils d’Ulyfle l’avan- (V) Le Phlegéton est un fleuve des enfers qui roule des feux ardents, Sç dont les flots font tout de flamme. Les Aventures tage de lancer son dard à son tour. Télé- maque, voyant Adraste l’épée à la main, se hâte de la mettre auffi , & laide son dard inutile. Quand on les vit ainsi tous deux combattre de près, tous les autres combattants en silence mirent bas les armes pour les regarder attentivement, & on attendit de leur combat la destinée de toute la guerre. Les deux glaives, brillants comme les éclairs d’où partent les foudres, se croisent plusieurs fois, & portent des coups inutiles fur les armes polies, qui en retentissent. Les deux combattants s’allongent, se replient, s’abaissent, se relevent tout- à-coup, & enfin se saisissent. Le lierre en naissant au pied d’un ormeau ne serre pas plus étroitement le tronc dur & noueux par ses rameaux entrelassés, jusqu’aux plus hautes branches de l’arbre, que ces deux combattants se serrent Fun l’autre. Adraste (20) n’avoit encore rien perdu de sa force i Télémaque n’avoit pas encore toute la sienne. Adraste fait plusieurs efforts pour surprendre son ennemi, &pourl’é- (26) Le merveilleux est ici ménagé avec beaucoup de sobriété: il y en a ajjez pour relever Pnéiion , sans rien ravir à íct gloire d u héros. Télémaque a des armes forgées par Vulcain, il est soutenu par Minerve. Mais c y est fa valeur qui met cn œuvre ses grands avantages , & Irs regards du lecteur ne perdent point le héros d? vue pour se fixer sur ks dieux . de-Telémaque. Liv. XX. 21 Zk branler. II tâche de saisir l’épée du jeune Grec, mais en vain. Dans le moment où il la cherche, Télémaque l’enleve de terre & le renverse furie labié. Alors cet impie, qui avoit toujours méprisé les dieux, montra une lâche crainte de la mort ; il a honte de demander la vie , & il ne peuts’empë- cher de témoigner qu’íll’a désiré; il tâche d’émouvoir la compassion de Télémaque. Fils d’UIysse, lui dit-il, enfin c’est maintenant que je connois les justes dieux; ils me punissent comme je l’ai mérité ; il n’y a que îe malheur qui ouvre les yeux des hommes pour voir la vérité. Je la vois, elle me condamne ; mais qu’un roi malheureux vous fasse souvenir de votre pere qui est loin d’Ithaque, & qu’il touche votre cœur. Télémaque , qui le, tenant sous ses genoux , avoit lq glaive dé j a levé pour lui percer la gorge, répondit aulsi-tôt : je n’ai voulu que la victoire & la paix des nations que je fuis venu secourir. Je n’aime point à répandre le sang. Vivez donc, Adraste ; mais vivez pour réparer vos fautes ; rendez tout ce que vous avez usurpé ; rétablissez le calme & la justice fur la côce de la grande Hespérie , que vous avez souillée par tant de massacres & de trahisons ; vivez & devenez un autre homme. Apprenez par votre chute que les dieux font justes ; que les méchants font malheureux; quhls le S4-) Les Aventures trompent en cherchant la félicité dans U violence, dans stinhumanité & dans le mensonge ; qu’enfin, rien n’est si doux ni si heureux que la simple & constante vertu. Donnez-nous pour otage votre filsMe- trodore avec douze des principaux de votre nation. A ces paroles, Télémaque laisse relever Adraste & lui tend la main, fans fe défier de fa mauvaise foi: mais auííi-tôt Adraste lui lança un íècond dard fort court qu’il tenoit caché. Le dard étoit si aigu & lancé avec tant d’adresse qu’il eût percé les armes de Télémaque, siestes n’eulfentété divines. En même temps Adraste fe jette derriere un arbre,pour éviter la poursuite d u jeune Grec. Alors celui-ci s’écrie: Dauniens, vous le voyez ; la victoire esta nous : l’impie ne fe íauve qu p par la trahison: celui qui ne craint point les dieux, craint la mort (21). Au contraire, celui qui les craint, ne craint qu’eux. En disant ces paroles, il s’avance vers les Dauniens, & fait signe aux siens quiétoient de F autre (ri) 11 ne faut que cette maxime four réfuter ceux qui prétendent que les sentiments de religion font incompatibles avec les vertus militaires. Machiavel, dans son premier livre île ihijloire de Florence , attribue à la religion la cause de la chute de s empire romain. Les sages politiques de ! antiquité en vopoient des causes bien différentes. BE T É L É M A Q_U E. LlV. XX. 24X côté de l’arbre, de couper le chemin au perfide Adraste.Adraste,près d’ètre surpris, lait semblant de retourner sur ses pas, & veut renverser lesCrétois qui se présentent à son palsage. Mais tout-à-coup Télé m a- que, prompt comme la foudre que la main du pere des dieux lance du haut Olympe fur les tètes coupables, vient fondre íur son ennemi. II le saisit d’une main victorieuse , il le renverse, comme le cruel aquilon abat les tendres moissons qui dorent les campagnes : si ne l’écoute plus, quoique l’impie ose encore une fois essayer d’abuser de la bonté de son cœur. II lui -enfonce son glaive & le précipite clans les flammes du noir Tartare, digne châtiment de ses crimes. Fin du vingtième Livre, Tome II. L Les Aventures S42 LIVRE VIN GT-UNIEME. S O M M A I R E. Adraste étant mort, les Dauniens tendent les mains aux alliés en figue de paix, & leur demandent un roi de leur nation. Nestor , inconfiolable d'avoir perdu son fils , s'abfiehte de P assemblée des chefs, m plusieurs opinent qu'il faut partager k pays des vaincus & céder à Téléma- que le terroir d'Arpì. Bien loin d'accepter cette offre , Télémaque fait voir que Vintérêt commun des alliés est de choisir Foly damas pour roi des Dauniens, & de leur laisser leurs terres. 11 persuade ensuite à ces peuples de donner la contrée d'Arpi à Diomede survenu fortuitement. Les troubles étant ainsi finis , tout fie séparent pour s'en retourner chacun dans Jbìt pays . Á H PEINE Adraste fut-il mort, que t° l ] s les Dauniens, loin de déplorer leur de- , faite & la perte de leur chef, se réjouirent de leur délivrance. Ils tendirent les X/V-2Ì 4 'Tòliciauicis sft rlìoifl pour Hui deoVamuniï. parldvir átTeltmacjiuì WM 'A gg É9M KMS f %f*> W ^WssM- UMK Ï't'ìííT.*'' «p---, à': .i ? - 3 ‘ EÌ 2 < j^KtnV.tíCî " bre, qui, ayant couvert la terre de sont f ombre & poussé vers le ciel ses rameaux fleuris, a été entamé par le tranchant de la coignée d’un bûcheron. II ne tient plus à fa racine , ni à la terre , mere féconde qui nourrit ses tiges dans son sein : il languit, sa verdure s’estace ; il ne peut plus se soutenir z il tombe ; ses rameaux qui ca- choient le ciel traînent fur la pouífiere , flétris & desséchés ; il n’estplus qu’un tronc abattu & dépouillé de toutes ses grâces. Ainsi Pisirtrate, en proie à la mort,étoit déja emporté par ceux qui dévoient le mettre - fur le bûcher fatal. Déja la flamme meuroit vers le ciel. Une troupe de Pyliens, les yeux baillés & pleins de larmes, leurs armes renversées, le conduiíbíent lentement. Le corps est bientôt brûlé, les cendres font mises dans une urne d’or, &Té- lémaqxie , qui prend soin de tout, confie cette urne, comme un grand trésor, à Cal- Jimaque qui avoit été le gouverneur de ì Piíìstrate. Gardez, lui dit-il, ces cendres , tristes, mais précieux restes de celui que vous avez aimé. Gardez-les pour son pere; mais attendez à les lui donner, quand il aura assez de force pour les demander; ce DE T È L È M A Q_U E.LlV.XXI. 249 qni'irrite la douleur en un temps, ? adoucit en un autre. Ensuite Télémaque entra dans rassemblée des rois ligués, où chacun garda le silence pour l’écouter, dès qu’on l’apper- çut ; il en rougit, & on ne pouvoitle faire parler. Les louanges (j) qu’on lui donna, par des acclamations publiques, fur tout ce qu’il venoit de faire , augmenterent fa honte : il auroit voulu pouvoir fe cacher : ce fut la premiers fois qu’il parut embarrassé & incertain. Enfin, il demanda comme une grâce, qu’on ne lui donnât plus aucune louange. Ce n’est pas, dit-il, que je ne les aime (4) , fur-tout quand elles font données par de si bons juges de la vertu, mais c’est que je crains de les aimer trop ; elles corrompent les hommes; elles les remplissent d’eux-mèmes; elles les rendent vains & présomptueux ; il faut les mériter & les fuir : les meilleures louanges ressemblent aux finisses. Les plus méchants de tous les hommes, qui font les tyrans , font ceux qui fe font le plus louer par des flatteurs. Quel plaisir y a-t-il à être loué ( 3 ) Comme la flatterie a épuisé toutes les louanges il ne reste plus Vautre honneur à rendre aux bons princes que celui du silence , qui est un témoignage au- thcntiquc de leur modestie. (4) 11 suffit d etre homme four aimer Us louanges u faut Ure sage four les craindre. fifo Les Aventures comme eux ? Les bonnes louanges font celles que vous me donnerez en mon absence , fr je fuis allez heureux pour en mériter. Si vous me croyez véritablement bon, vous devez croire aulîl que je veux être modeste & craindre la vanité. Epar- gnez-moi donc, si vous nf estimez, & ne me louez pas comme un homme amoureux de louanges. Après avoir parlé ainsi, Télémnque ne répondit plus rien à ceux qui continuoìent de l’élever jufqifau ciel, & par un air dhndissérence, il arrêta bientôt les éloges qu’on lui donnoit. On commença à craindre de le fâcher eu le louant. Áíais l’ad- miration augmenta, tout le monde sachant la tendreiíe qu’il avoit témoignée a Pisistrate, & les foins qu’il avoitpris de lui rendre les derniers devoirs. Toute Parmes fut plus touchée de ces marques de la bonté de son cœur, que de tous les prodiges de sagesse & de valeur qui veuoientd’éclater en lui. II est sage, il est vaillant, fe di- . soient-ils en secret les uns aux autres: il est l’ami des dieux & le vrai héros de notre áge.Il est au-dessus de Phumanité; niais tout cela n’est que merveilleux, tout ceh ne fait que nous étonner. II est humain,d est bon , il est amifidele & tendre; il eft compatissait, libéral, bienfaisant, & tout entier á ceux qu’ii doit aimer. II est les de- B E T É L É M A CL U E.LiV.XXI. 2sI lices de ceux qui vivent avec lui : il s 1 est défait de fa hauteur, de son indifférence & de sa fierté. Voilà ce qui eítd’usage (s): voilà ce qui touche les coeurs, voilà ce qui nous attendrit pour lui & qui nous rend sensible à toutes les vertus : voilà ce qui fait que nous donnerions tous nos vies pour lui. A peine ces discours furent-ils finis , qu’on se hâta de parler de la nécessité de donner un roi aux Dauniens. La plupart des princes qui étoient dans le conseil, opinoíent qu’il íàlloit partager entr’eux ce pays, comme une terre conquise. On os. frit àTélémaque,nour là part,la fertile contrée d’Arpos (a), qui porte deux fois l’an les riches dons de Cérès , les doux présents de Bacchus, & les fruits toujours verds de l’olivier consacré àMinerve.Cette terre , lui disoit on , doit vous faire oublier la pauvre Ithaque avec ses cabanes, & les rochers affreux de Dulichie (b) , & les bois sauvages de Zacinthe. Ne cher» , O J'admiration qu'on a pour Us ‘vertus des héros n ejt qu nn hommage forcé auquel le cceur n’a nulle part , quand ils ne le gagnent pets par leur bonté, 00 Arpos etoit une région de la Pouille ilaunien- ne , dont la ville capitale se nommoit Argirippa, & Argos Hippimn. On en voít encore les ruines entre Lucera & Mnnfredonia dans la Capitanate. Ot Dulichie, aujourd’hui Tiaki, est une petite jsle de la mer de Grece dans le golfe de Pâtra, su levant de l’isle de Céfalonie. L 6 2s2 Les Aventures chez plus ni votre pere, qui doit être péri dans les flots au promontoire de Capharée; par la vengeance de Nauplius (c) , & par la colere de Neptune ; ni votre mere, que ses amants possèdent depuis votre départ; ni votre patrie, dont la terre n’est point favorisée du ciel, comme celle que nous vous offrons. II écoutoit patiemment ces discours : niais les rochers de Thrace & de Thessalie ne font pas plus sourds ni plus insensibles aux plaintes des amants désespérés, que Télémaquel’étoit à toutes ces offres. Pour moi, répondit-il, je ne fuis touché ni de richesses, ni de délices. Qu’importe de posséder une plus grande étendue de terre & de commander à un plus grand nombre d’hommes? On n’en a que plus d’embarras & moins de liberté. La vie eit assez pleine de malheurs, pour les hommes les plus sages & les plus modéfés, fans y ajouter encore la peine de gouverner les autres hommes indociles (6), inquiets, injustes, (c) Nauplius, roi d’Eubée, irrité lis ce que leí chefs de l’armée des Grecs avoient injustement condamné à mort son fils Palamede , par les artifices d’U- lysse, mît des feux furie mont Capharée C aujourd’hui cap de Figera) fur l’isle d’Eubée, qni regarde l’Hellefpont, pour y attirer la flotte des Grecs & la faire briser contre les rochers : mais il échoua dans son dessein, parce qu’Ulyfife & Diomede prirent une autre route. . . , „ s (6) Vous n’avez point le loisir d’être roi,'* 1 deTéléma que. Liv. XXI. rsz trompeurs & ingrats? Quand on vent être le maître des hommes pour l’amour de í'oi- mème , n’y regardant que fa propre autorité , ses plaisirs & fa gloire, on est impie , on est tyran , on est le fléau du genre humain.Quand,an contraire, on ne veutgou- verner les hommes que selon les vraies réglés pour leur propre bien , on est moins leur maître que leur tuteur ; on n'en a que de la peine, qui est infinie , & on est bien éloigné de vouloir étendre plus loin son autorité. Le berger qui ne mange point le troupeau , qui le défend des loups en exposant sa vie, qui veille nuit & jour pour le conduire dans les bons pâturages, n’a point d'envie d’augmenter le nombre de ses moutons, & d’enleverceuxduvoisin; ce seroit augmenter sa peine. Quoique je n’aie jamais gouverné , ajoutoit Téléma- que , j’ai appris par les loix & par les hommes sages qui les ont faites, combien il est pénible de conduire les villes & les royaumes. Je fuis donc content de ma pauvre Ithaque , quoiqu'elle soit petite & pauvre. J’aurai assez de gloire, pourvu que j’y régné avec justice, piété & courage. Encore même n’y régnerai-je que trop tôt. Plaise aux dieux, que mon pere, échappé à la savons n’avez point le loisir de m’entendre , dit à Fbi- lippe une femme que ce prince y est soit iV écouter. 2s4 Les Aventures reur des vagues, y puisse régner jusqu’à la plus extrême vieillesse , & que je puisse apprendre long-tetnps fous lui, comme il faut vaincre ses paillons pour savoir modérer celles de tout un peuple ! Ensuite Télémaque dit: écoutez, ô princes assemblés ici, ce que je crois vous devoir dire pour votre intérêt ! Si vous donnez aux Dauniens un roi juste, il les conduira avec justice ; il leur apprendra combien il est utile de conserver la bonne foi & de n’usurper jamais le bien de ses voisins. O'est ce qu’ils n'ont jamais pu apprendre fous l’impie Adraste. Tandis qu’ils seront conduits par un roi sage & modéré , vous n’aurez rien à craindre d’eux. Ils vous devront ce bon roi que vous leur aurez donné. Ils vous devront la paix & la prospérité dont ils jouiront. Ces peuples, loin de vous attaquer, vous béniront fans cesse , & le roi &le peuple feront l’ouvra- ge de vos mains. Si, (7) au contraire,, vous voulez partager leur pays entre vous, ( 7 ) C'est ainsi que le prince île Condé £/ & comte de Turenne parièrent au roi , qui vouloit garder tontes ses conquêtes de Vannée 1672 , & les partager avec le roi A' Angleterre. Mais le conseil contraire de Louvois ayant prévalu , tout ce qui est prédit ici n’a pas manqué d'arriver. Les Hollandais Oììt combattu pour leur liberté , le ciel s'est mêlé de leurs affaires , lorsqu'il a retardé le fléau qui devoit amener les Jbiglais au Texel , est prospérités de lu France se sont dissipées comme lafmnée* DE TÉ L*ÉMA Q_UE.LlV.XXI. 2ss voici les malheurs que je vous prédis. Ce peuple,poussé au désespoir,recommencera la guerre. II combattra justement pour sa liberté, & les dieux, ennemis de la tyrannie, combattront avec lui. Siles dieux-s’en. mêlent, tôt ou tard vous serez confondus, & vos prospérités se dissiperont comme la fumée. Le conseil & la sagesse seront ôtés à vos chefs , le courage à vos armées, l’a- bondance à vos terres. Vous vous flatterez , vous ferez téméraires dans vos entreprises ; vous ferez taire les gens de bien qui voudront dire la vérité ; vous tomberez tout-à-coup, & l’on dira de vous : sont- ce donc là les peuples florissants qui dévoient faire la loi à toute la terre ? & maintenant ils fuient devant leurs ennemis : ils sentie jouet des nations qui les foulent aux pieds. Voilà ce que les dieux ont fait : voilà ce que méritent les peuples injustes, superbes & inhumains. De plus , considérez que si vous entreprenez de partager entre vous cette conquête , vous réunissez contre vous tous les peuples voisins. Votre ligue formée pour défendre la liberté commune de l’Hespé- rie contre Pusurpateur Adraste, deviendra odieuse ; & c’est vous-mèmês que tous les peuples accuseront, avec raison,de vouloir usurper la tyrannie universelle. Mais je suppose que vous soyez victorieux, & des 2s6 Les Aventures Pruniens & de tous les autres peuples- Cette victoire vous détruira. Voici comment. Considérez que cette entreprise vous désunira tous : comme elle n’elt point sondée fur la jultice , vous n’aurez point de réglés pour borner entre vous les prétentions de chacun. Chacun voudra que fa part de la conquête soit proportionnée à sa puiíîance ; nul d’entre vous n’aura allez d’autorité parmi les autres pour faire paisiblement ce partage. Voilà îa source d’une guerre dont vos petits enfants ne verront pas la fin (g). Ne vaut-il pas bien mieux être juste & modéré, que de suivre son ambition avec tant de périls & au travers de tant de malheurs inévitables? La paix profonde, les plaisirs doux & innocents qui raccompagnent,l’heureuleabondance , l’amitié de ses voisins, la gloire qui est inséparable de la justice, l’autorité qu’on acquiert en se rendant par la bonne foi Par- bitre de tous les peuples étrangers,11e sont- ce pas des biens plus désirables que la folle vanité d’une conquête injuste ? O princes! ô rois! vous voyez que je vous parle fans intérêt ? Ecoutez donc celui qui vous (8) Si le roi eut usé de plus de modération envers les Jlollandois , lorsqu'ils lui r-woyerent leurs twihajjadcurs à son comp près d'Utrecht , il n'uuroit pas été obligé A'a- bandonner toutes ses conquêtes. deTélémaq.ue. Liv. XXI. 2s^7 aime assez pour vous contredire, & pour vous déplaire, en vous représentant la vérité. Pendant que Télémaque parloit ainsi avec une autorité qu'on n’avoit jamais vue en nul autre, & que tous les princes étonnés & en suspens admiroient la sagesse de se s conseils , on entendit un bruit confus qui se répandit dans tout le camp , & qui vint jusqu'au lieu où se tenoit l'assemblée. Un étranger , dit-on , est venu aborder sur ces côtes avec une troupe d'hommes armés. Cet inconnu est d'une haute mine. Tout paroît héroïque en lui : on voit aisément qu’il a long-temps souffert, & que Ion grand courage l’a mis au-dessus de toutes ses souffrances. D'abord les peuples d u pays qui gardent les côtes , ont voulu le repousser,comme un ennemi qui vient faire une irruption, mais après avoir tiré son épée , avec un air intrépide, il a déclaré qu’il sauroit se défendre , si on l’attaquoit ; mais qu’il ne demandoit que la paix & l’hofpitalité. Auíìì-tôt il a présente un rameau d’olivier comme un suppliant. O 11 l’a écouté ; il a demandé à être conduit vers ceux qui gouvernent dans cette côte de l’Hespérie , & on l’ame- ne ici pour le faire parler aux rois assemblés. A peine ce discours fut-il achevé, qu’on 2 s8 Les Aventures vit entrer cet inconnu avec une majesté qui surprit toute rassemblée. On auroit cru facilement que c’ctoit le dieu Mars, quand il assemble fur les montagnes de la Thrace les troupes sanguinaires. U commença à parler ainsi : O vous, passeurs des peuples (9), qui êtes faus doute assemblés ici, ou pour détendre la patrie contre ses ennemis, ou pour faire fleurir les plus justes loíx, écoutez un homme que la fortune a persécuté! Fassent le s dieux que vous n’éprouviez jamais de semblables malheurs ! Je fuis Diomede, (d) roi d’Etolie, qui blessai Vénus au íìege de Troyc. La vengeance de cette décile me poursuit dans tout l’u- nivers. Neptune , qui ne peut lien refuser à la divine fille de la mer, tn’a livre à la rage des vents & des flots, qui ont brisé plusieurs fois mes vaisseaux contre les écueils. L’iuexoraWe Vénus m’a ôte toute espérance de revoir mou royaume, ma famille, & cette douce lumiete d u pays où je commençai à voir le jour en (9) C'cjl le >10111 que les anciens poètes ilonnoieiit atl * rois , N ils exprimaient pur ce seul titre tous les devers de ta royauté. (d) Diomede , iils de Tydce. On dit qii'ap reJ AcliiIle & Ajax,il Fut le plus brave des Grecs siège dc Troyc , où il combattit avec avantage coutre Enée (te > letton II enleva le palladium, qui étoit uu e enseigne sacrée des Troyens. DE TÉlÉMAÇLUE.LiV.XXI. 2f9 maillant. Non, je ne reverrai jamais tout ce qui m’a été le plus cher au monde. Je viens, après tant de naufrages, chercher fur ces rives inconnues un peu de repos & une retraite assurée. Si vous craignez les dieux , & fur-tout Jupiter, qui a loin des étrangers, si vous étés sensibles à la com- pallìon, ne me resuiez pas dans ces valses pays quelque coin de terre infertile, quelques déserts , quelques sables, ou quelques rochers escarpés, pour y fonder avec mes compagnons une ville, qui soit d u moins une triste image de notre patrie perdue. Nous ne demandons qu’un peu d’espace qui vous soit inutile. Nous vivrons en paix avec vous dans une étroite alliance. Vos ennemis íèrontles nôtres; nous entrerons dans tous vos intérêts ; nous ne demandons que la liberté de vivre selon nos loix. Pendant que Diomede parloit ainsi » Télémaque,ayantles yeux attachés fur lui, montra fur son visage toutes les différentes pallions. Quand Diomede commença à parler de ses longs malheurs, il espéra que cet homme majestueux seroit son pe- re. Auísi-tòt qu’il eût déclaré qu’il *étoit Diomede, le visage de Télémaque se flétrit , comme une belle fleur que les noirs aquilons viennent de ternir de leur souffle cruel. Ensuite les paroles de Diomede 25o Les Aventures qui se plaignoit de la longue colere'd’une divinité, l’attendrirent par le souvenir des mêmes disgrâces souíFertes par son pere & par lui. Des larmes mêlées de douleur & de joie coulèrent fur ses joues, &i! se jetta tout-à-coup fur Diomede pour Fembrasser. Je fuis, dit-il, le fils d’UJyíTe que vous avez connu, & qui ne vous fut pas inutile, quand vous prîtes les chevaux fameux de Rhésus (e). Les dieux Pont traité , comme vous, furs pitié. Si les oracles de l’Erebe (/) ne font pas trompeurs, il vit encore; mais hélas i il ne vit point pour moi. J’ai abandonné Ithaque pour le chercher ; je ne puis revoir maintenant ni Ithaque, ni lui. Jugez par mes malheurs de la compassion que j’ai pour les autres. L’avantage qu’il y a d’ètre malheureux, (io) c’est qu’on lait compatir aux peines Ce) Rhésus, roideThrace, lequel vint an secours des Troyens, contre les Grecs ; mais ayant été trahi par Dolon , soldat troyen , il fut tué , dés h premiers nuit, par Diomede & Ulysse ; ainsi ses chevaux blancs nc purent boire du fleuve Xanthus, ni paître dans les campagnes de Troye ; ce qui devoit se faire , afin qtie Troyc fût imprenable , selon l’oracle. Ilomere. (/’) Erche est nommée par les poètes dieu des enfers , né du chaos & des ténèbres, & époux de la nuit. (lo) C'ejì la tradutlìon de ce vers de Virgile: Non ignara mali , mii’eris fuccurrere disoo. Ce que dit Télémuque est une imitation du discours DE T É L £ M A Q_U E LlV.XXI. 2 6l d’autrui. Quoique je ne sois ici qu’etran- ger,jepuis, ógrand Diomede , (car malgré les miseres qui ont accable ma patrie dans mon enfance , je n’ai pas été assez mal élevé pour ignorer quelle eíc votre gloire dans les combats: / je puis, ô le plus invincible de tous les Grecs, après Achille, vous procurer quelque secours. Ces princes que vous voyez font humains. Ils lavent q u'il n’y a ’ni vertu , ni vrai courage, ni gloire solide sans l'humanité. Le malheur ajoute un nouveau lustre à la gloire des grands hommes. II leur manque quelque chose, quand ils n’ont jamais été malheureux. II manque ..dans leur vie des exemples de patience & de fermeté ; la vertu souffrante attendrit tous les cœurs qui ont quelque goût pour la vertu. Laissez-nous donc le loin de vous consoler, puisque les dieux vous m suent à nous. C’eít un présent qu’ils nous font, & nous devons nous croire heureux de pouvoir adoucir vos peines. Pendant qu’il parloit, Diomede étonné le regardoit fixement & sentoit son cœur tout ému. Ils s’embrassoient, comme s’ils avoient été long-temps liés d'une amitié étroite. O digne fils du íàge Ulysse, diíoit de Didon aux compagnons d'Enée dans le premier livre de r Enéide. 2§r Les Aventures Diomede, je reconnois en vous la douceur de son visage, la grâce de ses discours, la force de íòn éloquence, la noblesse de ses sentiments & la sagesse de ses pensées! ' CepevdantPhiloctete embrassa auffi le I grand fils de Tydée. Ils se racontoient leurs tristes aventures. Ensuite Philoctete lui dit: sans doute vous ferez bien aise de revoir le sage Nestor ; il vient de perdre Pifistrate, le dernier de ses enfants ; il ne lui reste plus dans la vie qu’un chemin de larmes qui le mene vers le tombeau. Venez le consoler. Un ami malheureux (l i) est plus propre à soulager son cœur. Us allerent au/Iì-tôt dans la tente de Nestor , qui reconnut à peine Diomede,# ; tant la tristesse abattoit son esprit & ses 1 sens. D’abord Diomede pleura avec lui, & leur entrevue fut pour le vieillard un redoublement de douleur ; mais peu à peu la préfen ce de cet ami appaisa son cœur.On reconnut aisément queses maux étoient un peu suspendus , par le plaisirl de raconter ce qu’il avoit souíFert, & d’entendre à son tour ce qui étoit arrivé à Diomede. Pendant qu’ils s’entretenoient, les rois assemblés avecTélémaque examinoientce qu’ils dévoient faire.Téjémaque leur con- seilloit de donner àDiomede le pays d’Arpi (l t) Soïamen miseris socios habuijse malortutt. - de Télé m aq.ue.Liv.XXI. 26 ; (g) & de choisir pour roi des Dauniens, Polydamas qui étoit de leur nation. Ce Polydamas étoit un fameux capitaine qn’Adraste, par .jalousie, n'a volt jamais voulu employer, de peur qu’on n'attribuât à cet homme habile le succès dontil eípéroit d’avoìr seul toute la gloire. Polydamas l’avoit souvent averti en particulier , qu’il exposoit trop sa vie & le salut de son état dans cette guerre contre tant de nations conjurées. II l’avoit voulu engager à tenir une conduite plus droite & plus modérée avec ses voisins. Mais les hommes qui haïssent la vérité , haïssent auísi les gens qui ont la hardiesse de la dire. Ils ne sent touchés, ni de leur sincérité , ni de leur zele, ni de leur désintéressement. Une prospérité trompeuse en- durcissoitle cœur d’Adraste contre les plus salutaires conseils ; en ne les suivant pas , il triomphoit tous les jours de ses ennemis. La hauteur, la mauvaise foi, la violence mettoient toujours la victoire dans son parti. Tous les malheurs dont Polydamas l’avoit si long-temps menacé, n’ar- rivoient pas. Adraste le moquoit d’une sagesse timide, qui prévoyoit toujours des inconvénients. Polydamas lui étoit iníùp- (?) Le pays d’Arpi est le même czue celui d’Arpos, dont il a été' parlé ei-devant. 264 Les Aventures portable ; il l’éloigna de toutes les charges.’ II le laissa languir dans la solitude & dans la pauvreté. D’abord Polydamas fut accablé de cette disgrâce; mais elle lui donna ce qui lui manquoit, en lui ouvrant les yeux fur la vanité des grandes fortunes. II devint sage à ses dépens. II se réjouit d’avoir été malheureux. II apprit peu à peu à souffrir, à vivre de peu,- à se nourrir tranquillement de la vérité, & à cultiver en lui les vertus secrettes, qui font encore plus estimables que les éclatantes; enfin, à se passer des hommes. II demeura au pied du mont Gargan (b) dans un désert, où un rocher en'demi-voûte lui servoit de toit. Un ruisseau qui tomboit de la montagne, ap- paisoit sa soif; quelques arbres lui don- noient leurs fruits. 11 avoit deux esclaves quicultivoient un petit champ; il travail- loit lui-mème avec eux de íès propres mains ( 12 ). La terre le payoit de ses peines avec usure & nelelaissoit manquer de rien. II avoit non-seulenient des fruits & (h~) Montagne de la Rouille dans le royaume de Naples, près de la ville épiscopale de Siponte, ou Monte di Santa Angclo. (12) C’ est dans mie pareillesituation qu'était Abdolo- nìme , lorsqu'Alexandre te mitJur k trône de Sidon. Rien ne m’a manqué, quand je n’ai rien possédé, t lit le nouveau roi en f enfant aux douceurs de fa première tcondition. t) E TÉLÉMAaUE. LlV. XXI. 26s & des légumes en abondance , mais encore toutes íortes de fleurs odoriférantes. Là il déplorcut le malheur des peuples, que Pambition insensée d’un roi entraîne à leur perte. Là il attendoit chaque jour que les dieux justes , quoique patients , fiiient tomber Adraste. Plus fa prospérité cro'.ífoit, plus il croyoit voir de près fa chute irrémédiablejcar l’imprudence, heureuse dans ses fautes, & (13) la puissance montée jufqu’au dernier excès de i’auto- rité absolue, sont les avant-comeurs du renversement (14) des ro : s & des royaumes. Quand il apprit la défaite & la mort d'Adraste, il ne témoigna aucune joie, ni de savoir prévue, m d’ètre délivré de ce tyran; il gémit feulement par la crainte de voir les Dauniens dans la servitude. j Voilà l’homme que Téìémaque proposa pour faire régner. II y avoit déja quelque temps qu’il connoifloit lòn courage & fa vertu ; car Téìémaque, selon les conseils de Mentor, ne ceífoit de s’informer partout des qualités bonnes & mauvaises de (iZ) Jamais cette maxime ne s'est mieux vérifiée qu'en lu personne de Louis XIV$ ce quiscmbloit devoir affermir pour jamais fa puiffance , l'a précipitée tout-ù-coup par un étrange r envers'ment. (14) Plus on est élevé, plus on est en danger i«,. tomber. Tac. Tome II. M 266 Les Aventures toutes les personnes qui étoient dans quelque emploi considérable, non seulement parmi les nations alliées qui servoient en cette guerre , mais encore chez les ennemis. Son. principal foin étoit de découvrir & d’examiner par-tout les hommes fis) qui avoient quelque talent, ou une vertu particulière. Les princes alliés eurent d'abord quelque répugnance à mettre Polydamas dans la royauté. Nous avons éprouvé, disoient- ils , combien un roi des Dauniens , quand il aime la guerre , & qu’iffait la faire , est redoutable à ses voisins. Polydamas est un grand capitaine, & il peut nous jettetMans de grands périls. Mais Télémaqueleur répondit; Polydamas (t6), il est vrai, fait la guerre : mais il aime la paix, & voilà les deux choses qu’ilfaut souhaiter. Un homme qui connoít les malheurs, les dangers & les difficultés de la guerre, est bien plus (r5) C'est de toutes les sciences la plus inflruclive & -peut-être la plus difficile . 11 faut encore plus de pê 7 iétratio 7 z pònr conuoitrc les autres que pour se con - noìtre soi-mé.rc. (16) C'es le prince de Confis élu roi de Potoguù en 16^7. • -is XJì r l'éloigna de toutes les charges if? le laids languir dans la solitude , comme il est dit plus haut de Polydamas , pewee qu'il avoit refusé d'e- panser une fille naturelle dn roi , sf qu il avoit fait ‘des YulïUries de ce monarque, pendant le voyage qu tl ft eu lìongrtí , n'étant encore que prince de la Roche* sm-Ton, DE TÉlÉMAQUE. Liv. XXL 267 «apable de l’éviter, qu’un autre qui n’en a aucune expérience. II a appris à goûter le bonheur d’une vie tranquille. II a condamné les entreprises d’Adraste ; il en a prévu les suites funestes. Un prince foible & ignorant est plus à craindre pour vous, qu’un homme qui connoîtra & qui décidera tout par lui-mème(i7). Le prince foible , ignorant & fans expérience, ne verra que par les yeux d’un favori paffionné, ou d’un ministre flatteur, inquiet & ambitieux. Ainsi ce prince aveugle s'engagera à la guerre , fins la vouloir faire. Vous ne pourrez jamais vous assurer de lui, car il ne pourra être sûr de lui-mème. II vous manquera de parole : il vous réduira bientôt à cette extrémité, qu’il faudra, ou que vous le fassiez périr, ou qu’il vous accable. N’est-il pas plus utile, plus sûr, & en mémo temps plus juste & plus noble, de répondre fidèlement à la confiance des Dauniens , & de leur donner un roi digne de commander? Toute rassemblée fut persuadée par ces discours. On alla proposer Polydamas aux Dauniens , qui attendoient une réponse avec impatience. Quand ils entendirent le nom de Polydamas , ils répondirent : nous (17) Comme Ulysse même n’a pas pu tout savoir , il a eu besoin d'être instruit £s ajjistí par de bons & stieles ministres. M 2 268 Les Aventures reconnoissons bien maintenant que les princes alliés veulent agir de bonne foi avec nous, & faire une paix éternelle, puifqu’ils nous veulent donner pour roi un homme si vertueux & si capable de nous gouverner. Si on nous eût proposé un homme lâche, efféminé & mal instruit, nous aurions cru qu’on ne cherchoit qu’à nous abattre & qu’à corrompre la forme de notre gouvernement ; nous aurions conservé en secret un vif ressentiment d’une conduite si dure & si artificieuse: mais le choix de Polydamas nous montre une véritable candeur.Les alliés,lans doute, n’attendent rien de nous que de juste & de noble, puisqu'fis nous accordent un roi, qui est incapable de faire rien contre la liberté & contre la gloire de notre nation. Auífi pouvons-nous protester à la face des justes dieux, que les fleuves remonteront vers leurs sources, avant que nous cessions, d’aimer {des rois si bienfaisants. Puissent nos derniers neveux se ressouvenir du bienfait que nous recevons aujourd’hui, & renouveller, de génération en génération, la paix de l’âge d’or dans toute la côte de l’HeJpérie ! Telémaque leur proposa ensuite de donner à Diomede les campagnes d’Arpi, pour y fonder une colonie. Ce nouveau peuple, leur disoit-il, vous devra son éta- DE TÉLÉMAQ.UE- LlV. XXI. 2§9 blissement dans un pays que vous n’occu- pez point. Souvenez-vous que tous les hommes doivent s’entr’aimer ; que la terre est trop vaste pour eux ; qu’d faut bien avoir des voisins, & qu’il vaut mieux en avoir qui vous soient obligés de leur établissement. Soyez touchés du malheur d'un roi, qui ne peut retourner dans son pays.Poîydamas & lui,étant unis enlemb’e par les liens de la justice & de la vertu, qui sont les seuls durables, vous entretiendront dans une paix profonde , & vous rendront redoutables à tous les roupies voisins, qui penseraient à s’agram'ir.Vous voyez, ô Dauniens, que nous avons donné à votre terre un roi capable d’en élever la gloire j usqu’au ciel : donnez auífi, puisque nous vous le demandons , u r. o terre qui vous est inutile , à un roi qui est digne de toutes sortes de secours. Les Dauniens répondirent qu’iis ne pouvaient rien refusera Télémaque , puisque c’étoit lui qui leur avoir procuré Polydamas pour roi. Auffi-tôt ils parurent nu r Palier chercher dans son désert, & p-mr le faire régner sur eux. Avant que cfo partir, ils donnèrent les fertiles pimnes u èrpi à Diomede, pour y fonder un nouveau royaume. Les alliés en furent ravis, pa-- ce que cette colonie des Grecs pourrait secourir puissamment le parti dos alliés, si M z 27° Les Aventures jamais les Dauniens vouloient renouveí- ler les usurpations, dont Adraste avoit donné le mauvais exemple. Tousles princes ne songèrent qu’àse séparer. Télema- que, les larmes aux yeux, partit avec fa troupe, après avoir embrassé tendrement le vaillant Diomede, le sage L inconsolable Nestor, & le fameux Philoctete, digne héritier des fléchés d’Hercule. Fin du vingt-unieme Livre. &IÍ0 àZêî" MAch-L ïîtó Ml°2à 3SS- Mà^?W ->§-ê. t'«ìí^'<£íìJ Tdnmquc iinìvaiûa JaLuilé Iwuvc le Litote de La TTLh e - • h, campagne bien cuHàtèe^ résonné' e V-gïr^. fil DE T à L É M A Q.U E.LlV.XXII. 271 LIVRE VINGT-DEUX1EME. SOMMAIRE. Télémaque arrivant h Salente efl surpris de voir la campagne fi bien cultivée , de trouver fì peu de magnificence dans la ville. Mentor lui explique les raisons de ce changement, luisait remarquer les défauts qui empêchent d?ordinaire un Etat de fleurir , & lui propose pour modelé la conduite U k gouvernement ddldome- née. Télémaque ouvre ensuite sou cceur à Mentor sur son inclination d'épouser An- tiope , fille de ce roi. Mentor en loue avec lui les bonnes qualités , Cassure que les dieux la lui destinent ; suais que présentement il 11e doit songer qiC à partis pour Ithaque , ss qtCà délivrer Pénélope des poursuites de ses prétendants. JLe jeune fils d’Ulysse brûloìt cPi m patience de retrouver Mentor à Salente, & de s’embarquer avec lui pour revoir Ithaque , cù il eípéroitque ion pereíeroit arrivé. Quand il s’approcha de Salente , il tut bien étonné de voir toute la campagne M 4 L7r Les Aventures des environs, qu’il avoit laiííée presque inculte & déserte , cultivée comme un jardin & pleine d’ouvriers diligents. II reconnut l'ouvrage & la sagesse de Mentor (i). Ensuite entrant dans la ville, il remarqua qu’il y avoit moins d’artisans pour les délices de la vie , & beaucoup moins de magnificence. Télémaque en fut choqué, car il aimoit naturellement toutes les choses qui ont de l’éclat & de la politesse ; mais d’autres pensées occupèrent auffi-tôt son esprit; il vit de loin venir à lui Idomenée avec Mentor. Auffi-tôt son cœur fut ému de joie & de tendresse : malgré tous les succès qu’il avoit eus dans la guerre contre Adraíte, il craignoit que Mentor ne fût pas content de lui, & à mesure qu’il s’avan- çoit, il cherchoit dans les yeux de Mentor pourvoir s’il n’avoit rien à lé reprocher, D’abord Idomenée embrassa Télémaque comme son propre fils , ensuite Télémaque se jetta au cou de Mentor, & l’arroíà de ses larmes. Mentor lui dit : je fuis content de vous; vous avez fait de grandes fautes : mais elles vous ont servi à vous connoître & à vous défier de vous- même. Souvent on tire plus de fruit de (O Le changement n'étonne f oint k leélenr , qui fuit que Minerve préjîioit à cet ouvrage. L'auteur ne fait jamais entrer le merveilleux aux dépens Au -vraisemblable. f deTélémaque. Liv.XXII. 27Z ses fautes que de ses belles actions. Les grandes actions endent !e cœur, & inspirent une présomption dangereuse. Les fautes font rentrer i’homme en lui-mème, & lui rendent la sagesse qu’il avoit perdue dans les bons succès. Ce qui vous reste à faire, c’est de louer les dieux (2) , & de ne vouloir pas que les hommes vous louent. Vous avez fait de grandes choses, mais avouez la vérité ; ce n’estguere vous par qui elles ont été laites. N’est-il pas vrai qu’elles vous font venues comme quelque chose d’étranger qui étoit mis en vous? N’étiez-vous pas capable de les gâter, & par votre promptitude, & par votre imprudence ? Ne sentez-vous pas. que Minerve vous a comme transformé en un autre homme au-dessus de vouSt. même, pour faire par vous ce que vous avez fait? Elle a tenu tous vos défauts en suspens , comme Neptune , quand il appaise les tempêtes & suspend les flots irrités. Pendant qu’Idomenée interrogeait avec curiosité les Crétois qui étoient revenus de la guerre , Télémaque écoutait ainsi les sages conseils de Mentor. Ensuite il regardait avec étonnement de tous côtés, (r) Cette maxime renferme tous les devoirs d’uit homme ipú n'est redevable qti'à son mérite d'une grande prospérité. M s 274 I.L8 AVENTURES & disoít à Mentor : voici un changement, dont je ne comprends pas bien la raison. Est-il arrivé quelque calamité à Salente pendant mon absence ? D’où vient qu’on n’y remarque plus cette magnificence qui éc’.atoit par-tout avant mon départ? Je ne vois plus ni or , ni argent, ni pierres précieuses ; les habits font simples, les bâtiments qu’on y fait font moins vastes & moins ornés j les arts languissent; la ville est devenue une solitude. Mentor lui répondit en souriant: avez- vous remarqué l’état de la campagne auteur de la ville ? Oui, reprit Télémaque, j’a ; , vu par-tout le labourage en honneur, & les champs défrichés. Lequel vaut mieux, ajouta Mentor, ou une ville superbe en marbre, en or & en argent, avec une campagne négligée & stérile, ou une campagne cultivée & fertile, avec une ville médiocre & modeste dans ses mœurs? IJne grande ville fort peuplée d’artisans, occupés à amollir les mœurs par les délices de la vie , quand elle est entourée d’un royaume pauvre & mal cultivé, ressemble à un monstre, dont la tête est d’une grosseur énorme, & dont tout le corps exténué & privé de nourriture n’a aucune proportion avec cette tête.C’est le nombre du peup'e , & l’abondance des aliments qui forment la vraie force & la vraie richesse DE TÉ LÉ M A QUE. LlV.XXII. 2 7 f d’un royaume. Idomenée a présentement un peuple innombrable, & infatigable dans le travail, qui remplit toute l’étendue de son paysjtout son pays n’est plus qu’une feule ville ; Sa’ente n’en est que le centre. Nous avons transporté de la ville dans la campagne les hommes qui manquoient à la campagne, & qui étoient superflus à la ville. De plus, nous avons attiré dans ce pays beaucoup de peuples étrangers. Plus ces peuples se multiplient, plus ils multiplient les fruits de la terre par leur travail. Cette multiplication si douce & si paisible,augmenfe plus un royaume qu’au- cune conquête. On n’a rejette de cette ville que les arts superflus , qui détournent les pauvres de la culture de la terre pour les vrais besoins, & qui corrompent les riches, en les jettant dans le faste & dans la mollesse : mais nous n’avons tait aucun tort aux beaux arts, ni aux hommes qui ont un vrai génie pour les cultiver. Ainsi Idomenée est beaucoup plus puissant qu’il nel’étoit, quand vous admiriez fa magnificence. Cet éclat éblouissant cachoit une foìblesse & une mifere qui eussent bientôt renversé son empire ; maintenant il a un plus grand nombre d’hommes, & il les nourrit plus facilement Ces hommes, accoutumés au travail, à la peine & au mé~ pnsde la vie pour l’amour des bonnes loix, M 6 276 Les Aventures sont tous prêts à combattre pour défendre les terres cultivées de leurs propres mai: s. Bientôt cet état, que vous croyez déchu, fera la merveille de PHelpérie. Souvenez-vous, ô Télémaque > qu’ily a deux choses pernicieuses dans le gouvernement des peuples, auxquelles on n’ap- porte presque jamais aucun remede. La premiere est une autorité injuste & trop violente dans les rois. La seconde est le luxe , qui corromps les mœurs. Quand les rois s’accoutument à ne connoítre plus d’autres loix que leurs volontés absolues, & qu’sts ne mettent plus de frein à leurs passions , ils peuvent tout; mais à force de tout pouvoir, ils happent le fondement de leur puissance ; ils n’ont plus de réglés certaines, ni de maximes de gouvernement ; chacun à Penvi les flatte ; ils n’ont plus de peuples ; st ne leur reste que des esclaves, dont le nombre diminue chaque jour. Qui leur dira la vérité ? Qui donnera des bornes au torrent ? Tout cede , les sages s’enfuient, se cachent, & gémissent. II n’y a qu’une révolution soudaine & violente, qui puisse ramener dans scn cours naturel cette puissance débordée. Souvent même le coup qui pourroit la modérer, l’abat lans ressource. Rien 11e menace tant d’une chiite funeste, qu’une autorité qu’on pouiiç trop loin. Elle est de TélímaoueTtv.XXIÎ. 277 semblable à 1111 arc r,-op rendu, qui se rornpt enfin tout-à-coup, lì on ne le relâche: mais qui elt-ce qui osera le relâcher? Idomenée étoitgâté jusqu’aufoud d u cœur par cette autorité li batteuse. II avoit été renversé de l’on trône ; mais il n’avostpas été détrompé. 11 a fallu que les dieux nous aient envoyés ici pour le désabuser de cette puissance aveugle & outrée, qui 11e convient point à des hommes. Encore a-t-il fallu des efpeces de miracles pour lui ouvrir les yeux. L’autre mal presque incurable , est le luxe. Comme la trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute la nation. On dit que le luxe sert à nourrir les pauvres aux dépens des riches, comme fi les pauvres ne pcuvoient pas gagner leur vie plus utilement,en multipliantles fruits de la terre, fuis amollir les riches, par des rafinements devolupté.Toute une nation s’accoutume à regarder comme des nécessités de la vie les choses superflues -, ce font tous les jours de nouvelles nécessités qu’on invente , & on ne p t ut pi us se passer des choses qu’on ne connoissoit pas trente ans auparavant. Ce luxe s’appel'e bon goût, perfection des arts, & politesse de la nation. Ce vice , qui en attire une infinité d’autres, est loué comme une vertu (3), ( 3 ) Voila Pétât île la France dépeint dans ce f[uì 278 Lf.s Aventures il répand sa contagion jusqu’aux derniers de la lie du peuple. Les proches parents du roi veulent imiter fa magnnicer.ee ; les grands, celle des parents du roi; les gens médiocres veulem égaler les grands : car qui est-ce qui se fait justice? Les petits veulent passer pour médiocres. Tout le monde fait plus qu'st ne peut ; les uns par faste , & pour se prévaloir de leurs richesses; les autres par mauvaise honte, & pour cacher leur pauvreté. Ceux mêmes qui font assez sages pour condamner un si grand désordre (4), ne le sont pas assez pour oser lever la tète les premiers, & pour donner des exemples contraires. Toute une nation se ruine; toutes les conditions se confondent. La passion d’ac- quérirdu bien, pour soutenir une vaine dépense, corromptlesames les plus pures; il n’est plus question que d’ètre riche; la pauvreté est une infamie. Soyez savant, habile, vertueux, instruisez les hommes, préccde N dans ce qui fait. On « vu la campagne déserte, pendant que Paris étd: dans la magnificence. Toute la nation s'est ruinée pour vouloir imiter les grands, amollis par l'exemple du roi ; £4 ce luxe général, joint a-. • énormes dépenses de ta guerre , n plongé tout le royaume dans la misère où il est à présent. C4) Quel est le sage qui osera se soulever contre les usages dc fa nation ì C'est beaucoup pour lui de les condamner s est s'il s'érige en réformateur, il a toni « craindre pour fa réputation . de Télémaque.Liv.XXIT. *79 gagnez des batailles, sauvezîa patrie . sacrifiez tous vos intérêts , vou, étés vné- prile , íì vos talents ne fou. relevés par le faite. Ceux mêmes qui n’ont pas de bien , veulent paraître en avoir ; ils dépensent comme s’ils en avoient: on emprunte , on trompe, on use de mille artifices indignes pour parvenir. Mais qui remédiera à ces maux ? II faut changer le goût & les habitudes de toute une nation. 11 faut lui donner de nouvelles loix. Qui le pourra entreprendre, si ce n’est un roi philosophe, q ui sache, par?exemple de fa propre modération,faire honte à tous ceux qui aiment une dépense fastueuse , & encourager les sages, qui seront bien aises d’ètre autorisés dans une honnête frugalités Télémaque, écoutant ce discours, étoit comme un homme qui revient d’un profond sommeil; ilsentoit da vérité de ces paroles, & elles se gravoient dans son cœur, comme un savant sculpteur imprime les traits qu’il veut fur le marbre, ensorte qu’il lui donne de la tendresse, de la vie & du mouvement. Télémaque ne répondit rien : mais repassant tout ce qu’il venoit d’entendre, il parcouroitdes yeux les choses qu’on avoir changées dans la ville; ensuite il diíòit à Mentor: Vous avez fait d’Idomenéele plus sage 232 I.es Aventures dv tous les rois ; je ne connois plus , ni lu ; , m son peup'c. J’avoue même que ce que vous "vez h<* H, est infiniment plus giand que les victoires que nous venons de rempoi" r. Le hasard & la force ont beaucoup de partaux succès de la guerre. II faut que nous partagions la gloire des combats avec nos soldats ; mais tout votre ouvrage ne vient que d’une feule tète. II a fallu que vous ayez travaillé seul contre un roi & contre tout un peuple pour le corriger. Ces succès de la guerre font toujours funestes & odieux. Ici tout esti’ou- vrage d’une sagesse céleste, tout est doux', tout est pur, tout est aimable , tout marque une autorité qui est au-dessus de l’homme : quand les hommes veulent de la gloire que ne la cherchent-ils dans cette application à faire du bien? O qu’i.’s s’entendent mal en gloire, d’en espérer une solide, en ravageant la terre , & en répandant le sang humain ! Mentor montra sur son visage une joie sentie e de voir Télémaque li désabusé des vidoires & des conquêtes, dans un âge où il étoit lì naturel qu’il fût enivré de la gloire qu’il avoir acqusse. Ensuite Mentor ajouta : il est vrai que tout ce que vous voyez ici est bon & louable ; mais lâchez qu’on pourroit faire des choses encore meilleures. Idomenée D E TéLÉMAQUE.LlY.XXÏÏ. 281 modéré ses passions, & s’applique à gouverner son peuple ; mais il ne laisse pas de faire encore bien des fautes, qui font les fuites malheureuses de ses fautes anciennes. Quand les hommes veu'ent quitter le mal, le ma! semble encore les poursuivre. Long-temps il leur reste de mauvaises habitudes, un naturel affaibli, des erreurs invétérées, & des préventions presque incurables. Heureux ceux qui ne fe font jamais égarés ! 11s peuvent faire le bien plus parfaitement. Les dieux, ô Té'émaque, vous demanderont plus qu’à Idomenée, parce que vous avez connu la vérité dès votre jeunesse , & que vous n’a- vez jamais été livré aux séductions d'une trop grande prospérité. Idomenée , continuoit Mentor, est sage & éclairé : mais il s’applique trop au détail , & ne médite pas assez le gros de ses affaires pour former des plans. L’habileté d’un roi, qui est au-dessus des hommes, ne consiste pas à faire tout parlui-mème.C’est une vanité grossière (Q que d’efpérer d’en (;) Louis XIV eut cette vanité: il voulut persuader au monde qu'il faisoit tout par lui-même , après la mort du cardinal Jlazari t : il est vrai qu'il travaillait avec Louvoie est Colbert ; mais ces deux ministres lui donnoieut k plan des affaires tout drejfé, est il avait tout P honneur du travail fins en avoir la peine. 11 étoit excellent pour travailler en second , appliqué , exael , infatigable , capable de bien exécuter , mais très-ptu de penfer. 28 r Les Aventures venir à bout, ou de vouloir persuader au monde qu’on en est capable. Un roi doit gouverner, en choisissant & en conduisant ceux qui gouvernent sous lui, 1-1 ne faut pas qu’il salle le détaifcar c’est: faire la fonction de ceux qui ont à travailler fous lui. II doit seulement s’en faire rendre compte, & en savoir allez pour entrer dans ce compte avec discernement. C’eíl merveilleusement gouverner (6),que de choisir & Rappliquer , selon leurs talents, les gens qui gouvernent.Le suprême & parfait gouvernement consiste à gouverner ceux qui gouvernent: il faut les observer, les éprouver , les modérer, les corriger, les animer, les élever, les rabaisser, les changer de places, & les tenir toujours dans la main. Vouloir examiner tout par soi- même, c’eíl: défiance, c’est petitesse, c’est se livrer à une jalousie pour les détails qui consument le temps & la liberté d’esprit, néteííhires pour les grandes choses. Four former de grands desseins, il faut avoir l’esprit libre & reposé : il faut penser à son aise dans un entier dégagement de toutes les expéditions d’affaires épineuses. (6) Louis XIV ne -partit gouverner merveilleuse- ment . que farce qu'il étoìt secondé par les deux ‘ministres doit nous venons de parler , qui pojjédoient supérieurement la science d u détail. Aussi l'on voyott da is le gou vernem:nt cette harmonie parfaite ? q îiS Mentor vmite jì fuît if TUémaqiie. DE Télísmaque.Liv.XXII. 28z Un esprit épuisé par le détail est comme la lie du vin, qui n’a plus ni force, ni délicatesse. Ceux qui gouvernent par le détail , font toujours déterminés par le présent , sans étendre leurs vues fur un avenir éloigné. Ils font toujours entraînés par PafFaire du jour où ils font, & cette affaire étant feule à les occuper, este les frappe trop, elle rétrécit leur esprit; car on ne juge sainement des affaires que quand on les compare toutes ensemble, & qu’onles place toutes dans un certain ordre, afin qu’elles aient de la fuite & de la proportion. Manquer à suivre cette réglé dans le gouvernement, c’est ressembler à un musicien qui se contenterait de trouver des tons harmonieux, & qui ne fe mettrait point en peine de les unir & de les accorder, pour en composer une musique douce & touchante. C’est reíîembler aussi à un architecte qui croit avoir tout sait, pourvu qu’il assemble de grandes colonnes & beaucoup de pierres bien taillées, lans penser à l’ordre & à la proportion des ornements de son édifice. Dans le temps qu’il fait un sallon , il ne prévoit pas qu’il faudra faire un escalier convenable; quand il travaille a u corps du bâtiment, il ne foijge ni à la cour, niau portail. Son ouvrage n’est qu’un assemblage confus de parties magnifiques,qui ne sontpointíaites L84 Les Aventures les unes pour les autres. Cet ouvrage, loin de lui faire honneur, est un monument qui éternisera fa honte : car il fait voir que Pouvrier n’a pas su penser avec assez détendue , pour concevoir à la fois le dessein général de tout son ouvrage. C’eit un caractère d’efprit court & subalterne. Quand on est né avec un génie borné au détail, on n’est propre qu’à exécuter fous autrui (7)- N’en doutez pas, ô mon cher Té- lémaque, le gouvernement d’un royaume demande une certaine harmonie comme la musique , & de justes proportions comme P architecture. Si vous voulez que je me serve encore de la comparaison de ces arts, je vous ferai entendre, commentles hommes, qui gouvernent par le détail, font médiocres. Celui qui, dans un concert, ne chante que certaines choses, quoiqu’il les chante parfaitement, n’est qu’un chanteur. Celui qui conduit tout le concert, & qui én réglé à la fois toutes les parties, est le seul maître de musique. Tout de même, celui qui taille les colonnes , ou qui é ! eve un côté du bâtiment, n’est qu’un maçon ; (7) C est la raison povr laquelle Louis XIV n\t fnníiis rien fuit pur lui-mème : tout son bonheur ejt venu d'avoir eu de bons minifres j non qu'il ne fût peut-être né avec de meilleures dispositions , mais paree qu'elles furent bornées par l'éducation , qui eft une seconde n. d ure. DE T é L é M A QUE. Liv. XXII. 287 mais celui qui a pensé tout l’édifice, & qui en a toutes les proportions dans fa tète, estle seul architecte. Ainsi ceux qui travaillent, qui expédient, & qui sont le plus d’assaires, font ceux qui gouvernent le moins : ils ne font que les ouvriers subalternes. Le vrai génie qui conduit l’état est celui, qui ne faisant rien, fait tout faire, qui pense, qui invente, qui pénétre dans l’avenir, qui retourne dans le passé , qui arrange, qui proportionne , qui prépare de loin , qui fe roidufans cesse pour lutter contre la fortune , comme un nageur contre le torrent de seau, qui est attentif nuit & jour pour ne rien laisser a u hasard. Croyez-vous, Télémaque , qu’un grand peintre travaille assidûment depuis le matin j ufqu’au soir, pour expédier plus prom- tement ses ouvrages ? Non, cette gêne & ce travail servile éteindroient tout le feu de son imagination -, il ne travailleroit plus de génie. II faut que tout fe fasse irrégulièrement & par faillies, suivant que son goût le mène , & que son esprit l’excite. Croyez-vous qu'il passe son temps à broyer des couleurs, & à préparer des pinceaux? Non, c’est Inoccupation de ses éleves. II fe réserve le soin de penser ; il ne songe qu’à faire des traits hardis, qui donnent de la noblesse, de la vie, & de la passion 286 Les Aventures à ses figures. II a dans la tète les pensées & les sentiments des héros qu’il veut représenter. II se transporte danslessiecles & dans toutes les circonstances où ils ont été. Acetteespece d’enthousiasme, il faut qu’il joigne une sagesse qui le retienne , que tout soit vrai, correct, & proportionné l’un à l’autre. Croyez-vous, Télé- maque , qu’il faille moins d’élévation de génie , & d'essorts de pensées, pour faire un grand roi, que pour faire un bon peintre '< Concluez donc que l’occupation d’un roi doit être de penser, de former de grands projets, & de choisir les hommes propres à exécuter fous lui. Télémaque lui répondit: il me semble que je comprends tout ce que vous me dites : mais si les choses assoient ainsi, un roi seroit souvent trompé, n’entrant point par lui-mème dans le détail. C’est vous même qui vous trompez , répartit Mentor. Ce qui empêche qu’on ne ibit trompé, c’est la connoissance générale du gouvernement. Les gens qui n’ont point de principes dans les affaires , & qui n’ont point de vrai discernement des esprits, vont toujours comme à tâtons. C’est un hasard quand ils ne se trompent pas. 11s ne savent pas même précisément ce qu’ils cherchent , ni à quoi ils doivent tendre : ils ne savent que se défier, & se défient plutôt DE T É L fc M A Q_U E.LlV.XXII. 287 des honnêtes gens qui les contredisent, que des trompeurs qui les flattent. Au contraire , ceux qui ont des principes pour le gouvernement, & qui se connoissent eri hommes, lavent ce qu’ils doivent chercher en eux , & les moyens d’y parvenir. Ils reconnoiflent du moins en gros, si les gens dont ils se servent sont des inílru- ments propres à leurs desseins, &s’ils entrent dans leurs vues, pour tendre au but qu’ils le proposent. D’ailleurs, comme ils ne se jettent point dans les détails accablants , ils ont ? esprit plus libre pour envisager d’une seule vue le gros de l’ouvra- ge, &pour observer s’il s’avance vers la fin principale. S’ils font trompés , du moins ils ne le font guere dans l'essentiel. Ils font outre cela au-deflùs des petites jalousies , qui marquent un esprit borné & une ame basse. Ils comprennent qu’on ne peut éviter d’ètre trompé dans les grandes affaires (g) , puisqu’il faut s’y servir des hommes, qui font si souvent trompeurs. On perd plus dans l’irrésolution où jette la défiance, qu’on ne perdroit à se laisser un peu tromper. On est-trop heureux, quand on n’eít trompé que dans les choses médio- (8) Le f lus grand de tous lu abus , dit un au - teur célébré , c'est de vouloir les réformer tous. II est des maux nécejfaires qu'on toléré dans un sage gouvernement. 288 Les Aventures cres, les grandes ne laissent pas de s’ache- miner, & c’eít la feule chose dont un grand homme doit être en peine. 11 faut réprimer iëvérement la tromperie, quand on la découvre ; mais il faut compter fur quelque tromperie, íì l’on ne veut point être véritablement trompé. Un artisan, dans fa boutique, voit tout de ses propres yeux , & fait tout de ses propres mains ; mais un roi, dans un grand état, ne peut tout faire, ni tout voir. II ne doit faire que les choses que nul autre ne peut faire fous lui. II ne doit voir que ce qui entre dans la décision des choses importantes. Enfin Mentor dit à Télémaque : les dieux vous aiment, & vous préparent un régné plein de sagesse. Tout ce que vòus voyez ici est fait, moins pour la gloire d’ídomenée , que pour votre instruction. Tous les sages établissements que vous admirez dans Salente , ne font que sombre de ce que vous ferez un jour à Ithaque (9) , si vous répondez par vos vertus à votre haute destinée. II est temps que nous songions à partir d’ici. Idome- née (9) C'est ainjì que Mr. de Fênélon parloìt a son élève, destiné à remplir le trône du roi Jon aïeul. Xoutes ces inftrufíions , tous ces exemples ne tendaient qu'à former en lui un bon roi. ■m T É L É M A Q, U E. LIV. XXII 0-89 ■née tient un vaisseau prêt pour natte retour. Auíiì-tôt Télénutque ouvrit son cœur à son ami, mais avec quelque peine, fur un attachement qui lui fâssoit regretter Salente. Vous me blâmerez peut- être , lui dit-il, de prendre trop facilement des inclinations .dans les lieux où je passe; -mais mon cœur me fêroit de- continuels reproches, fi je vous cachois que j’aime Antiope .(-r) , fille d'Idomenée. Non, mon cher Mentor, ce n’ei'è ] oint une paillon aveugle, comme .celle dont vous m'avez guéri dans l’isle de Calypso. J’ai bien reconnu la profondeur tie la plaie que humour m’avoit faite auprès d’Eueharis: j.e ne puis encore pru- («) Antiope: Statura virginis eminentior era les , quas non retrorlimi miscrat, l'eil auro gemmisqms Ineluierat ; frons alta , spatiique decentis, niìllâ infecta rngâ , supercilia iu areum ténia, pilis paucís nigrisque debito intervalle disjunsta, oenii tanto fpleiidore niteutes, ut in íbiis motlum respicientiuta. iamitushebetarent : bis illa & occidere, quem voluit, poterat, & mortuos, cum licuisset, iu vitam revo- oare; nasus in filtim directas, roseas gênas xqitabíli inensiirâ disuiminabaí,q«a cura virgo riíit,in p.arvajn n trinque dehilccbaut Foveam , os parvum decensque , labra corailini coloris, dentes parvuli, & in onii- nem dispofiti ex Cryitallo videbantur, lingua non i'ermonem, sed suaviiíìmam movebat harmouiam.Nbn Helenam pulchrïorem fuisse crediderat Telemachus , quo die Pàiádem in Ccnvivium acceint Msnclaiis. Tome IL N 2 $o Les Aventures noncer son nom fans être troublé. Le temps & Pabsence n’ont pu l’elsacer. Cette expérience Funeste m’apprendà me défier de moi-méme. Mais pour Antio- pe , ce que je ressens n’a rien de semblable. Ce n’cst point amour passionné, c’est- goút, c’estestime, c’estpersuasion. <^t>e je serois heureux, si je passois ma vie avec elle ! Si jamais les dieux me rendent mon pere, & qu’ils me permettent de choisir une femme , Antiope fera mon épouse. Ce qui me touche en elle, c’est son silence, sa modelse , sa retraite , son travail assidu, son industrie pour les ouvrages de laine & de broderie, son application à conduire to.ute la maison de son pere depuis que fa mere eít morte , l’on mépris des vaines parures , P oubli & Pignorance même qui paroít en elle de fa beauté. Quand Idomenée lui ordonne de mener les danses des jeunes Crétoises au son des flûtes, on la prend roi t pour la riante Vénus, tant elle est accompagnée de grâces. Quand il la mène avec lui à la chasse dans les forêts, elle paroít majestueuse & adroite à tirer de Parc , connue Diane au milieu de ses nymphes. Elle feule ne le fait pas, & tout le monde l’adnjire. Quand elle entre dans le temple des dieux , & qu’elle porte fur sa tête les choses sicrées , dans dos corbefi- deT 1 l éma.q_ue. Liv.XXII. 29a les, on croiroit qu’elle est elle-même la divinité qui habite dans le temple. Avec quelle crainte & quelle religion l’a- vons nous vue offrir des sacrifices & détourner la colere des dieux, quand il a fallu expier quelque faute , ou détourner quelque funeste présage ! Enfin , quand 011 la voit avec une troupe de filles tenant en fa main une aiguille d'or , on croit que c’est Minerve même , qui a pris fur la terre une forme humaine, «se qui inspire aux hommes les beaux arts. Elle «mime les autres à travailler , elle leur adoucit le travail & l’ennui par les charmes de fa voix, lorfqu’elle chante toutes les merveilleuses histoires des dieux : elle surpasse la plus exquise peinture, par la délicatesse de ses broderies. Heureux l’horn- rae qu’un doux hymen unira avec elle! II n'aura à craindre que de la perdre «se de lui survivre. Je prends ici, mon cher Mentor* les dieux à témoins, que je fuis prêt à partir. J’aimerai Antiope tant que je vivrai, mais elle ne retardera pas d’un moment mon retour en Ithaque. Si un autre la devoit posséder, je paiìêrois le reste de mes jours avec tristesse & amertume : mais enfin , je la quitterai, quoique je sache que l’absence peut me la faire perdre. Je neveux, iss lui parler, ni parler à son pere de mon N 2 292 , Lês Aventures amour : car je ne dois en parler qu’àvous seul, jusqu’à ce qu’Ulysse, remonté fur son trône, m’ait déclaré qu’ily consent. Vous pouvez reconnoître par-là, mon cher Mentor , combien cet attachement est différent de la passion dont vous m’avez vu aveuglé pour Eucharis, Mentor répondit : ô Télémaque, je com viens de cette différence ; Antiope est douce , simple, sage , ses mains ne méprisent point le travail ; elle prévoir de loin ; elle pourvoit à tout 5 elle lait se taire & agit de suite fans empressement. Elle est à toute heure occupée & ne s’embarraíse jamais , parce qu’eiîe fait chaque chose à propos, Le bon ordre de la maison de son pere est sa gloire (io) ; elle en est plus ornée que de íà beauté, Quoiqu’elle ait foin de tout & qu’elle soit chargée de corriger, de refuser , d’épargner ( choses qui font haïr presque toutes les femmes,) elle s’est rendue aimable à tonte la maison. C’est qu’ou ne trouve en elle ni passion, ni entêtement, ni légèreté, ni humeur , comme dans les autres femmes : d’un íeul regard elle se fait entendre, & on craint de lui déplaire j elle donne des ordres précis.Elle ' (io) II ne manquoit f lus à Télémaque que lq gloire f tare d'être sage dans ses amours. Le portrait d 1 Antiope ejh'fait d*après les principes établis par l'auteur dans son traité de Péducation des files . Ì3E T É L É M A Q.U F.. LlV.XXII. 2yZ n’ordonne que ce qu’on peut exécuter} elle reprend avec bonté, & en reprenant, elle encourage. Le cœur de son pere se repose sur elle,comme un voyageur abattu par les ardeurs du soleil se repose à sombre sur sherbe tendre. Vous avez raison , Télémaque , Antiope est un trésor digne d’ètrc recherché dans les terres les plus éloignées. Son esprit, non plus que fou corps,ne se pare jamais de vains orne mens. Son imagination -, quoique vive , est retenue ; elle ne parle que pour la nécessité , & si elle ouvre la bouche , la douce persuasion & les grâces naïves coulent de :es levres. Dès qu’elle parle, tout le monde se tait, & elle eìl rougit. Peu s’en faut qu’elle ne supprime ce qu’elle a voulu cire, quand elle s’apperçoit qu’on l’éconte fi attentivement. A peine l’avons-uous entendu parier (t i)> Vous fou venez-Vous , ó Télémaque > d’un jour que son pere la fit venir ? Elle paru t les yeux b aillés,couverte d’un grand voile , & elle ne parla que pour modérer (n) Tout c'é f or trait convient à Marte- Tbcrcse ti’ Autriche , Infante d’Espagne, deftinée à être ! épouse de Louis XIV. C'eft ainji qu’en parla le maréchal de Gram- mont au retour ieson ambajjade au nom dit roi, cS il dit , entr'autres choses, qu'à peine il l'a-voit entendu parier. La fuite a justifié ce caractère : la reine étoit une frinccjso trìs-honne trìs-vertwnfc . 294 LE 8 Aventures ]a colere d’Idomenée, qui vouloit faire pBé mr rigoureusement un de ses esclaves? D’abord, elle entra dans fa peine ; puis eîl© le calma , enfin elle lui fit entendre ce quj pouvoit excuser ce malheureux, & sans faire sentir au roi qu’il s’étoit trop emporté , elle lui inspira des sentiments de justice & de compassion. Thétis, quand elle flatte le vieux Nérée, n’appaise pas avec plus de douceur les flots irrités. Ainíî- Antiope, fans prendre aucune autorité , & fans se prévaloir de ses charmes, maniera un jour le cœur de son époux, comme elle touche maintenant sa lyre, quand elle en veut tirer les plus tendres accords. Encôre une fois Télémaque , votre amour pour elle est juste. Les dieux vous la destinent; vous l’aimezd’un amour rai- lònnable. II faut attendre qu’Ulysse vous la donne. Je vous loue de n’avoir pas voulu lui découvrir vos sentiments : mais sachez que si vous eussiez pris quelques détours pour lui apprendre vos desseins, elle les auroit rejettes , & auroít cessé de vous. estimer. Elle ne se promettra jamais à personne ; elle se laissera donner par son pere* elle ne prendra jamais pour époux qu’un homme qui craigne les dieux, & qui rem- pìiílè toutes les bienséances. Avez-vous. oblervé , comme moi, qu’elle se montre encore moins,&qu’elle baisse plus les yeux DE TÉ L É M A Q_U E.LîV.XXII. depuis votre retour ? Elle fait tout ce qui vous est arrivé d’heureux dans la guerre ; elle n’ignore ni votre naissance , ni vos aventures, ni tout ce que les dieux ont mis en vous : c’est ce qui la rend ii modeste & si réservée. Allons , Téiémaque, allons vers Ithaque, il ne me reste plus qu’à vors faire trouver votre pere, & q u’à vous mettre en état d’obtenir une épouse digne de Page d’or. Fût-elle bergere dans la froide Algide (b), au lieu qu’ellé est fille d’un roi de Salente_^vous ferez trop heureux de la posséder. ....... (/’) Algidum oppidum Lalii veteris inter Tnscr- lnm & Albamnn montem, quem Horalius jjtliduiït & nivalem vocat. v. Strabo. ilíí íï í- i'.sd sii 'c Ljí ì’ï e. 296 Les ávëkt tiK e s LÎFRE FINGT-TROISIEME. S O M M A I R E. Idomenée , a-aìgnaut le départ de ses dewÀ hôtes, représente à MentOY cpCil në pouvoit régler sans lui le différend qui s 1 était élevé entre Diaphane , prêtre de Jupiter conservateur , U Hêliodore , prêtre d'Apollon. Mentor 1 lui expliqué comment il doit se comporter dans cette occasion. Il lui prouve qu'il' doit laisser la décision de cette question aux interprètes des dieux. H lui trace ensuite lot conduite qu'il doit tenir à Pégard des procès des afférents particuliers , V í ur ~ tout il lui conseille de ne pas ôter aux peres aisx meres la liberté de se choisr leurs gendres, de ne pas forcer, par certains -mariages mal assortis, de riches héritières à prendre des époux qui , quoique d'une naffance distinguée, neseroient peut-être pas de leur goût. Idomenée propose ensuite à Mentor P embarras où il est Ae terminer la querelle qui s'est élevée entre lui & les Sibarites. Mentor lui persuade Iiiv-- a 3. Sg|g|pP P Q ^%Cí§: ^«S35 Tìífmaque dwy ime Fartie dc- chcuírâ'Mivre. Ânlio, 7jl ~ " '• 7 iklciBiu-t ' àtm Jancjltfr, (ù>ntil liit p. 1 /•«; 5DE T É L É M A QU E.LlV. XXIII. LA7 de s'en tenir à la décision d'un arbitre. Idomenée , voyant que tons les moyens de se conserver les deux étrangers, lui échappaient, essaie de les retenir par un lien plus fort. Il tâche d'exciter la pajjìon de Télémaque pour Antìope. Dans cette vue il la fait chanter plufeitrs fois pendant des festins ; mais Télémaque évite ce piege. L? roi , ne pouvant par cette voie réussir dans fojt dessein , prend enfin la résolution de les engager dans une partie de chaste , où il veut que fa fille se trouve » Elle y seroit infailliblement déchirée par un sanglier , sans Télémaque qui la fauve du péril Télémaque sent ensuite beaucoup de répugnance à la quitter & à prendre congé d’’Idomenée-, mais encouragé par Mentor, il surmonte sa peine, U s'embarque pour fa patrie. Idomenée qui craignoit le départ de Télémaque & de Mentor , ne songeoit qu’à le retarder. II représenta à Mentor , qu’il ne pouvoit régler sans lui un différend qui s'étoit élevé entre Diophanes , prêtre de Jupiter conservateur, & Hé- ïiodore , prêtre d’Apollon, fur les présages qu’on tire du vol des oiseaux & des entrailles des victimes. Pourquoi, lui répondit Mentor, vous mêleriez-vous des N s rz8 Les Aventures choses sacrées (i)? Laissez-en la décision aux Etruriens , qui ont la tradition des. plus anciens oracles , & qui font inspirés pour être les. interprètes des dieux. Employez seulement votre autorité à étouffes ees disputes dès leur naissance. Ne montrez ui partialité,. ni prévention ; conten- tez-vous d’appuyer la décision» quand elle fera faite. Souvenez-vous qu’un roi doit être fourrés- à la religion, & qu’il ne doit jamais entreprendre de la régler (2). -La. religion vient des. dieux ; elle est au-dessus des rois (z). Si les rois st? mêlent de la. religion , au lieu de la protéger » ils la mettront en servitude.. Les rois font si puissants.,. & les autres hommes font si ioibles, que tout fera en péril (4) d’ètre. ( 1) Voici cc qui confirme ce que ton ct dit ci-'d'svatt^ qu' lâonienêe ejl la figure de Charles 1 , & de Jacques II ». rois d'Angleterre. E affaire de la lithurgie jstj del'épisco- fat dont le premier voulut être i arbitre, efi les changements que le secoird vouloit introduire dans la religion çfi' dans le gouvernement, furent ce qui les renversa dit trône^ (2) II n'ést point de personnage plus étranger à un; prince que celui de docteur. Les Portugais augurèrent mal du régné de Sébastien, quand ils virent ce jeune prince argumenter avec force à toutes les theses qu'on soutenait à Lisbonne, est mettre fa gloire à primer dans de tels. combats. (3) C'est ce qui est arrivé en France ; la-religion reformée y a été mise en servitude par une autorité ujurpée- injuftement, jusqu'à ce qu'elle ait été bannie ensuite par- tine proscription encore plus injuste.. (4) C'est ce qui a mis l'Angleterre en troublé , cf DE T Ê L È M A Q_U E.LlV.XXIIÏ. 299 altéré au gré des rois, si on les fait entrer dans les questions qui regardent les choies sacrées. Laissez donc en pleine Ji- berté la décision aux amis des dieux , & bornez-vous à réprimer ceux qui n’obéi- ront pas à leur jugement, quand il aura été prononcé. Ensuite Idomenée se plaignit de l’em- barras où il étoit, fur un grand nombre de procès entre divers particuliers, qu’on le pressoit de juger. Décidez, lui répondoifr Mentor,toutes les questions nouvelles qui vont à établir stes maximes générales de jurisprudence & à interpréter les loix : mais ne vous chargez jamais de juger les causes particulières; elles viendroient toutes en foule vous assiéger. Vous fériée Tunique juge de votre peuple. Tous les autres juges, qui font fous vous, devien- droient inutiles; vous seriez accablé, & les petites affaires vous déroberoient aux grandes, fans que vous pussiez suffire à régler le détail des petites. Gardez-vous donc bien de vous jeter dans cet embarras. Renvoyez les affaires des particuliers aux juges ordinaires. Ne faites que ce que nul autre ne peut faire pour vous soulager, ** qui a commencé à brouiller la France dès le temps de Mr. Fênelon , tant à F occasion de son livre fies Maximes des Saints, qu'à l’occasion ies sìn% propositiom- N 6 goo Les Aventures vous ferez alors les véritables fonctions de roi. On me presse encore , difoitldomenée, de faire certains mariages. Les personnes d’une naissance distinguée, qui m’ont suivi dans toutes les guerres , & qui ont perdu de très-grands biens en me servant, vou- droient trouver une eípece de récompense ( 5 ) en cpouíant certaines filles riches. Je n’ai quhm mot à dire pour leur procurer ccs établissements. 11 eíì vrai, répondit Mentor, qn’il fis vcus en coûteroit qu'un mot c mais ce mo-t lui-mème vous coûtereit trop cher. Vou- driez-vous ôter aux peres- & aux mores h liberté & la consolation de choisir leurs gendres, & pnr conséquent leurs héritiers? Ce seroit mettre toutes les familles dans le plus rigoureux esclavage. Vous vous rendriez responsable de tous les malheurs domestiques de vos citoyens. Les mariages ont aíîèz d'épines, fans leur donner encore cette amertume.Si vous avez desserviteurs fìdeles à récompenser (6), donnez-leur des terres incultes, ajoutez-y des rangs ,(í) On blâme ici quantité île mariages forcés que te roi a fait faire fa r son autorité , ou four recoins enfer ses sffii icrs , ou four f lacer certaines files qui ne lui avoìeni pas nés lu avant leur mariage . (si) Un prince qui est libéral ernx défens d autrui , ft rend odieux far ses biens ait < , DeTélémaque.Liv.XXIII. zoi & déshonneurs proportionnés à leur condition & à leurs services.' Ajoutez-y , s’il le faut, quelqu’argent pris, par vos épargnes,fur les fonds destinés à votredépenfe, tuais ne payez jamais vos dettes, en sacrifiant les filles riches, malgré leur parenté. Idomenée paiïa bientôt de cette question à une autre. Les Sibarites ( a) , disoit-jl, se plaignent de ce que nous avons usurpé des terres qui leur appartiennent (7), & de ce que nous les avons données, comme des champs, à défricher aux étrangers que nous avons attirés depuis peu ici. (fédérai-je à ces peuples? Si je le fais , chacun croira qu’il n’a qu’à former des prétentions fur nous. 11 n’est pas juste, répondit Mentor, de croire les Sibarites dans leur propre cause. (n) I-es Sibarites étoient les peuples de l’ancienne Sihnri, ville de la grande Grece en Italie, qui étoit fi puissante , qu’elle avoit sons fa domination vinçt- cinq autres villes avec leurs dépendances. Cette ville fut ruinée par les Crotoniates, L l’on en voit encore les ruines fous le nom de Sìbarì Rovìnata dans la Calibre citérieure. ( 7 ) Ceci regarde encore les réunions faites cn vertu iles Chambres de Briftc & de Metz: mais particulièrement révulsion de pi: sieurs places qite le roi prit aux Pays- tias , cn î 68 f , en pleine paix. Les Espagnols s'en plaignirent ; le roi vouioit retenir Alojl ou avoir Luxembourg : il prit le roi d'Angleterre pour arbitre ef attaqua néan- moius Luxembourg peu après. Add. joz Les Aventures. AI As il n’est pas juste auílî de vous croire dans ia vôtre. Qui croirons-nous donc , repartit Idomenée ? II ne faut croire, poursuivit Mentor , aucune des deux parties ; mais il faut prendre pour arbitre un peuple voisin, qui ne soit suspect d’aucun côté. Tels font les Sipontins (&). Us n’ont aucun intérêt contraire au vôtre. Maiê fais - je obligé, répondit Idomenée, à croire quelque arbitre? Ne fuis-je pas roi? Un souverain est-iì obligé à se soumettre à des étrangers fur Fétendue de ía domination ? Mentor reprit ainsi le discours : puisque vous voulez tenir ferme, il faut que vous jugiez que votre droit est bon. D’un autre côté , les Stbarites ne relâchent rien j ils soutiennent que leur droit est certain. Dans cette opposition de sentiments,il faut qu’un arbitre , choisi par les parties , vous accommode, ou que le fort des armes décide. 11 n’y a point de milieu. Si vous entriez dans une république, où il n’y eût ni magistrats, ni juges, & où chaque famille se crût en droit de se faire justice à elle-mème par violence sur toutes ses pré- (b) Sipontìns. Siponte, ville ruinée d’Italie dans le royaume de Naples ; elle a été autrefois considérable , mais les courses des Sarrasins dans le VIII fiecle, les tremblements de terre, & la mauvaise intelligefl.c.0 4es habitants ont contribué à f» ruine. DE T É L É M A QU E.LlV.XXITT. Z2,> tentions contre ses voisins, vous déploreriez (8) le malheur d'une telle nation, & vous auriez horreur de cet affreux désordre , où toutes les familles s’armeroient les unes contre les autres. Croyez-vous que les dieux regardent avec moins'd’hor- reur le mond-e entier , qui eit la république universelle , si chaque peuple, qui n’y est que comme une grande famille , se croit en plein droit de le faire , par violence, justice à soi-même sur toutes ses prétentions contre les autres peuples voisin's? Un particulier qui possede un champ , comme l’héritage de ses ancêtres, ne peut s’y maintenir que par Fantorité des loix (9) & par le jugement des magistrats. 11 íeroit très-sévérement puni, comme séditieux , s’il vouloit conserver par la force ce que la justice lui a donné. Croyez-vous qne les rois puissent d'a- bord employer la violence pour soutenir leurs prétentions , fans avoir tenté toutes les voies de douceur & d’humanité? La (S) Telle étoit la barbarie de notre nation dans les premiers temps de la monarchie. Les guerres entre les seigneurs ne faiscient de tout le royaume qu’u» -vaste champ de bataille , fif il est extraordinaire qn'un auteur sensé semble regretter une telle forme de gouvernement. (9) Un b°n prince ne doit jamais user de fou pouvoir flans les affaires qui peuvent être réglées par les voies Pî> fèiurtres de la justice. Tacite. gc4 L' Es Aventures justice n’est-elle pas encore plus sacrée & plus inviolable pour les rois , par rapport à des pays entiers , que pour des familles * par rapport à quelques champs labourés? Seroit-on injuste & ravisseur, quand on ne prend que quelques arpents de terre? Sera-t-on juste, sera-t-on héros, quand on prend des provinces ? Si on se prévient , si on se flatte , si on s’aveugle dans les petits intérêts des particuliers , ne doit- on pas encore plus craindre de se flatter & de s’aveugler sur les grands intérêts d’é- tat ? Se croira-t-on soi-même dans une matière où l’on a tant de raisons de se défier, de soi? Ne craindra-t-on point de íè tromper dans des cas où horreur d’un seul homme a des conséquences affreuses? L’errëur d’un roi qui se flatte sur ses prétentions , cause souvent des ravages, des famines, des massacres , des pertes , das dépravations de mœurs, dont les effets funestes s’étendent j ulques dans les siécles les plus reculés. Un roi qui assemble toujours tant de flatteurs autour de lui, ne craindra-t-il point d’ètre flatté en ces occasions? S’il convient de quelque arbitre pour terminer le différend, il montre son équité , sa bonne foi, sa modération (io). (lo) Le roi ■publia les raisons fur lesquelles sef prétentions étoient fondées ; mais loin de s’en rapporter dèTelemaclue.Liv.XXÏIL 50s Í1 publie les solides raisons fur lesquelles fa cauíe est fondée, f arbitre choisi est un médiateur amiable , & non un juge de rigueur. On ne se soumet pas aveuglément à ses décidons, niais on a pour lui une grande déférence. II ne prononce pas une sentence en juge souverain , mais il fait des propositions, & on sicïifie quelque chose, par ses conseils,pour conserver la paix. St la guêtre vient, malgré tous les foins qu’un foi prend pouf conserver la paix , il a d u moins alors pour lui le témoignage de si conscience, l’estime de ses voisins, & la juste protection des dieuXi Idomence, touché de ce discours, consentit que les Siponíins fussent médiateurs entre lui & les Sibarites. Alors le roi voyant que tous les moyens de retenir les deux étrangers lui échappèrent, essaya de les arrêter par un lien plus fort. 11 avoit remarqué que Téléma- que aimoit Antiope, & il espéra de le prendre par cette paillon. Dans cette vue, il la fit chanter plusieurs fois pendant des festins. Elle le fit pour ne pas désobéir à son pere , mais avec tant de modestie & de tristesse, q-son voyoit bien la peine “ un arbitre, il les appuya du irait d;i canon ; Jt des itt'òcnts payés par íùitvois travaillèrent , pour k satine, à les établir , ec uc fat que pour lui ihnner gain de eaufe , fini feulement ouir les parties . jo 6 Les Aventures qu’elle souffroit en obéissant. Idomenée alla jusqu’à vouloir qu’elle chantât la victoire remportée sur les Dauniens & fur Adraste; mais elle ne put se résoudre à chanter les louanges de Télémaque. Elle s’en défendit avec respect, & sou pere isola la contraindre. Sa voix douce & touchante pénétrois le cœur du jeune fils d’Ulysse ; il étoit tout ému. Idomenée, qui avoit les yeux attachés fur lui, jouissait du plaisir de remarquer son trouble ; mais Télémaque ne faisoit pas semblant d’ap- percevoir le dessein du roi. II ne pouvoir s’empêcher, en ces occasions, d’être fort touché ; mais la raison étoit en lui au- dessus du sentiment, & ce n’étoit plus ce Télémaque, qu’une ■ passion tyrannique avoit autrefois captivé dans l’isle de Calypso. Pendant qu’Antiope chantoit,il gardoit un profond silence. Dès qu’elle avoit fini, il se hátoit de tourner la conversation sur quelqu’autre matière. Le roi, ne pouvant par cette voie réussir dans son dessein, prit enfin la résolution de faire une grande chasse, dont il voulut donner le plaisir à sa fille. Antiope pleura, ne voulant point y aller ; mais il fallut exécuter Tordre de íbn pere. Elle monte un cheval écumant, fougueux, & semblable à ceux que Castor domptoit pour les combats, elle le conduisit fans peine: une de Télé m a qu e.Lvv.XXÏÏI. z sy troupe de jeunes filles la fuit avec ardeur: elle paroít an milieu d’elles,comme Diane dan Z les forêts. Le roi la volt, & il ne peut se laíser de la voir. En la voyant, il oublie tous ses malheurs passés. Téléma- que la voit aussi ; il est encore plus touché de la modestie d’Antiope , que de son adresse & de toutes fes grâces. Les chiens pourfuivoient un sanglièr d’une grandeur énorme,& furieux comme celui de Calydon (c). Ses longues foies étoieut dures & hérissées comme des dàrds> fes yeux étincellants étoient pleins de sang & de feu ; son souffle se saisoit entendre de loin, comme le bruit sourd des vents séditieux , quand Eole les rappelle dans son antre , pour appaiíér les tempêtes ; fes défenses longues & crochues,comme la faulx tranchante des moissonneurs, coupoient le tronc des arbres. Tous les chiens qui oioient en approcher, étoient déchirés. Les plus hardis chasseurs, en le poursuivant, craignoieut de l’atteindre. Antiope, légere à la course comme les vents , ne craignit point de Pattaquer de près; elle lui lance un trait qui le perce au-dessus de Pépaule. Le sang sse Panimal farouche ruisselle & le rend plus furieux; il se (c) Calydon , ville d’Etolie, qui a donné son nom à cette forêt où les poètes feignent que Méléagre tua . un sanglier prodigieux. 30S Les Aventurés tourne vers celle qui l’a blessé. Auíîî-tóC le cheval d’Antiope, malgré la fierté , frémit & recule. Le sanglier monstrueux s’é- lance contre lui, semblable aux pelantes machines qui ébranlent les murailles des plus fortes villes. Le coursier chancelle & est abattu (n). Antiope se volt par terre, hors d’état d’éviter le coup fatal do la défense du sanglier animé contre elle; mais Télémaque, attentifau danger d’An- tiope, étoit déja descendu de cheval plus prompt que les éclairs; il se jette entre le cheval abattu & le sanglier, qui revient pour venger son sang ; il tient dans ses mains un long dard , & l’enfonce presque tout entier dans le flanc de Lhorrible animal, qui tombe plein de rage. A Linstant Télémaque en coupe la hure, qui fait encore peur quand on la volt de près, &qui étonne tous les chasseurs: il la présente à Antiope ; elle en rougit ; elle •consulte des yeux Ion pôre, qui après avoir été saisi de frayeur, est transporté de joie de la voir hors de péril, & lui fait signe qu’elle doit accepter ce don.En le prenant, elle dit à Télémaque : je reçois de vous avec reconnoissance un autre don plus grand, car je vous dois la vie. (u) Ceci regarde peut-être une partie de chajse où Louis XIV mena Madame de la Valiere en amazone , c? où elle fit une chiite , dont le roi fut fort affligé. PE T É L í M A QU e.Liv.XXIII. 30 > A peine eut-elle parlé, qu’elle craignit ssavoir trop dit. Elle bailla les yeux ; & Télé iliaque, qui vit son embarras, n’osa lui dire que ces paroles : heureux le fils d’Ulysse d’avoir conservé une vie fi pré- cieulè! Mais plus heureux encore, s’il pouvoit passer la sienne auprès de vous ! Antiope , fans lui répondre (í2) , rentra brusquement dans la troupe de ses jeunes compagnes, où elle remonta à cheval. Idomenée auroit dès ce moment promis fi fille à Télémaque ; mais il espéra d’en- flammer davantage sa paillon, en le laissant dans l’incertitude, & crut mème le retenir encore à Salente, parle désir d’assurer son mariage. Idomenée raison n oit ain si en lu i- nième : mais les dieux se jouent de la sagesse des hommes. Ce qui devoit retenir Télémaque, fut précisément ce qui le pressì de partir. Ce qu’il commençoit à sentir, le mit dans une juíte défiance de lui-mème, Mentor redoubla ses foins pour lui inspirer un désir impatient de s’en retourner à Ithaque; il pressa en mème temps Idomenée de le laisser partir. Le vaisseau étoit déja prêt. Ainsi Men- ( i r) Les mœurs dn Jìeclc L accordent Jì feu avec la retenue . plus touché de ses peines, dès que vous < íèrez sorti de Salente. Ce n’est point fa douleur.qui vous attendrit, c’est fi présence qui vous embarrasse. Allez parler vous-mème à Idomenée ; apprenez dans cette occaíìon à être tendre & ferme tout ensemble. Montrez-lui votre douleur de le quitter. Mais montrez-lui aussi d’un ion décisif la nécessité de votre départ. Télçmaque n’ofoit ni résister à Mentor, ni aller trouver Idomenée.. II étoit honteux de fi crainte , & n’avoit pas le. courage de la surmonter. 11 hésitoit, il faisoit ì deux pas, & revenoit incontinent pour • alléguer à Mentor quelque nouvelle raison de différer : mais le lèul regard de Mentor lui ôtoit la parole & faisoit disparaître ■ tous lès beaux prétextes. Est-ce donc là, diíòit Mentor en souriant, ce vainqueur . desDauniens, ce libérateur de la grande Hefpérie, & ce fils d u sage Ulysse, qui • ■ doit être, après lui, soracle' de la Grece? j Iln'ofe dire à Idomenée, qu'il uepeutplus i . retarder son retour dans íà patrie pour re- j voir son pere ! O peuples d'Ithaque ! combien seriez-vous malheureux un jour , h , ' vous aviez un roi que la .mauvaise honte domine, & qui sacrifie les plus grands ín- ; . téréts à ses foiblesses fur les plus petites choies. Voyez Télémaque, quelle diife- z DE T é L í >1 A Q_U E.LlV. XXIII. z î f ■ rence il y a entre la valeur dans les com- '• bats, & le courage dans les affaires ; vous ïi’avez point craint les armes d’Adraste, vous craignez la tristesse d’Idomenée. Voilà ce qui déshonore les princes qui ont fait,les plus grandes actions. Après avoir paru des héros dans la guerre, ils se montrent les derniers dés hommes dans ■ les actions communes, où d’autres se : soutiennent avec vigueur. Télémaque , sentant la vérité de ces pa- ‘rôles, & piqué de ce reproche, parfit ■ brusquement sans s’écouter foi-m une ; ■ mais à peine commenqa-t-il à paroitré dans le lieu où Idomenée étoit astis , les yeux baissés, languissmts & abattus de • tristesse , qu’ils le craignirent l’u n l’autre. Ils n’ofoient se regarder, ils s’entendoient. ■ fans se rien-dire, & chacun craignoit qué : l'autre ne rompit le silence. Ils le mirent tous,deux à pleurer. Enfin,-Idomenée j ■ pressé d’un : excès de'douleur, > s’écria : à quoi íert-il de chercher la vertu , si elle ' récompense -si mal ceux qui l’ainie te ? Après m’avoir mont é mafotb’esse, on m'abaridonne. Hé bien ! je vais retomber dans tous mes malheurs; qu'o n ne me parle plus dé bien gouverner : non, je ne puis le Faire, je fuis las dés hommes. Où voulez-vous aller,Télémaque? Votre perS •m’est plus, vous le cherchez inutilement} Q L Zi6 Les Aventures Ithaque est en proie à vos ennemis ; ils vous seront périr, si vous y retournez. Quelqu’un d’entr’eux aura épousé votre mere. Demeurez ici, vous ferez mon gendre & mon héritier j vous régnerez après moi. Pendant ma vie raème vous aurez ici un pouvoir absolu. Ma confiance en vous sera sans bornes. Que si vous êtes insensible à tous ces avantages, du moins laissez-moi Mentor, qui est toute ma res. source. Parlez, répondez-moi, n’endur- cissez pas votre cœur, ayez pitié du plus malheureux de tous les hommes. Quoi 1 vous ne dites rien ? Ah ! je comprends combien les dieux me font cruels. Je le sens encore plus rigoureusement qu’en Crete, lorsque je perçai mon propre fils. Enfin , Télémaque lui répondit d’une voix troublée & timide : je ne fuis point à moi.Les destinées me rappellent dans ma patrie. Mentor, qui a laíagjesse des dieux, m’ordonne en leur nom de partir. Que voulez-vous que je fasse ? Reno'ncerai-je à mon pere, à ma mere, à ma patrie qui me doit être encore plus chere qu’eux '< Etant né pour être roi, je ne fuis pas destiné à une vie douce & tranquille , ni à suivre mes inclinations. Votre royaume est plus riche & plus puissant que celui de mon pere: mais je dois préférer ce que les dieux me destinent à ce que vous avez lu bonté DE T k L É M A Q_U E.Liy.XXni. z 17 (le m’ostrir, Je me croirais heureux, si j’avois Antiope po ur épouse,fans espérance de votre royaume : mais pour m’en rendre digne, il faut que paille où mes devoirs m’appellent, & que ce soit mon pere qui vous la demande pour moi. Ne m’avez- vous pas promis de me renvoyer à Ithaque ? ISPest-ce pas fur cette promesse que j’ai combattu pour vous contre Adraste avec les alliés ? II est temps que je songe à réparer mes malheurs domestiques, Les dieux qui m’ont donné à Mentor, ont austì donné Mentor au fils d’Ulysse, pour lui Faire remplir ses destinées.Voulez-vous que je perde Mentor , après avoir perdu tout le reste ? Je n’ai plus ni bien, ni retraite , ni pere , ni mere, ni patrie assurée. II ne me reste qu’un homme sage & vertueux, qui est le plus précieux don de Jupiter. Jugez vous-même si je puis y renoncer & consentir q u'il m’abandonne. Non, je mourrois plutôt. Arrachez-moi la vie , la vie n'est rien : mais ne m’arrachez pas Mentor. A mesure que Télémaque parloit, ft voix devenoit plus forte & fa timidité disparaissait. Idomenée ne savoit que répondre , & ne pouvoit demeurer d’accord de ce que le fils d'Ulysse lui disoit. Lors- qu’il ne pouvoit plus parler , du moins il táchoit, par ses regards & par ses gestes, O 3 Z!8 Les Aventures de faire pitié. Dans ce moment ilvitpa- . roitre Mentor, qui lui dit ces graves pa-, rôles : - Ne vous affligez point, nous vous quittons, mais la sagesse qui préside aux conseils des dieux, demeurera fur vous- Croyez seulement que vous êtes trop heureux que Jupiter nous ..ait envoyés ici, pour sauver votre royaume & pour vous ramener de vos égarements. Philocles,que t nous vous avons rendu , vous servira fidèlement. La crainte des dieux , le goût de - la vertu, l’amourdes peuples, la compassion pour les misérables, seront toujours dans son cœur. Ecoutez-le, servez-vous de lui avec confiance & sens jalousie. Le plus grand service que vous puissiez en tirer est, de P obliger à vous. dire tous vos , défauts sens adoucissement. Voilà en quoi : consiste le plus grand courage d’un bon roi, que de chercher de vrais amis qui lui fassent remarquer ses fautes. Pourvu ; que vous ayez ce courage , notre absence . ne vous nuira point, & vous vivrez heu- • reux : mais si la flatterie, qui se glisse comme un serpent, retrouve un chemin jus- , c use votre cœur , pour vous mettre en défiance contre les conseils désintéressés,. vous êtes perdu.Ne vous laissez point abattre à la douleur ; mais efforcez-vous de fui- are.ia. vertu. J’ai dit à.Philocies tout ce. de T í t.í ma q; t e.I.ì v. XXIII. 3 19 qu’il doit faire pour vous soulager & pour n’abuser jamais de votre confiance. Je puis vous répondre de lui : les dieux vous Pont donné , comme , ils m’ont donné à Télé- maque. Chacun doit suivre courageusement sa destinée ; st est inutile de s’aíïîi- ger. Si jamais vous avez besoin de mon secours , après que j’aurai renduTélémaque à'son pere & à Ion pays, .je reviendrai vous voir. Que pourrois-je faire qui me donnât un plaisir plus sensible? Je ne cherche ni biens, ni autorité fur la terre ; je ne veux qu’aider ceux qui cherchent la justice & la vertu. Poi;rrois-je jamais oublier la confiance Sc-Tamitié. que vous m’avez témoignée ? A ces mots, Idomenée fut tout-à-coup changé. II sentit son cœur appaisé, comme Neptune, de son trident, appaise les flots en courroux & les plus noires tempêtes ; il restoit seulement en lui une douleur douce & paisible ; c'étoit plutôt une tristesse, & un sentiment tendre,qu’une vive douleur. Le courage, la confiance , la vertu, .Pes. pérance du secours des dieux commencèrent à renaître au-dedans de lui. . Hé bien, dit-il, mon cher Mentor , il faut donc tour perdre & ne so point dé- courager.Du moins, scuvenez-vous tPído- menée, quand vous ferez arrivé à Ithaque, où votre sagesse vous comblera de proípé» Q 4 320 Les Aventures nté. N’oubliez pas que Salente fut votre ouvrage, & que vous y avez laissé un roi malheureux, qui n’espere qu’en vous. Allez, digne fils d’Ulyíîè , je ne vous retiens plus. Je n’ai garde de résister aux dieux qui m’avoient prêté un si grand trésor. Allez aussi , Mentor, le plus grand & le plus siige de tous les hommes ( si toutefois l'humanité peut sistre ce que j’ai vu en vous, & si vous n’ètes point une divinité , fous une forme empruntée, pour instruire les hommes foibles & ignorants;) allez, conduilézlefilsd’Ulysse, plus heureux de vous avoir , que d’ètre le vainqueur d’Adraste. Allez tous deux, je n’ofe plus parler, pardonnez mes soupirs. Allez, vivez , soyez heureux ensemble. 11 ne me reste plus rien au monde que le souvenir de vous avoir possédés ici. O beaux jours ! trop heureux jours! jours dont je n’ai pas connu assez le prix ! jours trop rapidement écoulés,vous ne reviendrez jamais, jamais mes yeux ne verront ce qu’ils voient! Mentor prit ce moment pour le départ. Iì embrassa Philocles qui Pnrrosa de ses larmes fans pouvoir parler. Télémaque voulu; prendre Mentor par la main , pour se retirer de celles d’silo menée, mais Idome- née, prenant le chemin d u porc,, se mit entre Mentor & Télémaque : il les regardoit, il gémissait, st comme nçoit des paroles en- DE T É L É M A QU E.Ll V.XXIII. Z2I trecoupées , & n’en pouvoit achever aucune. Cependant on entend des cris confus fur le rivage couvert de matelots. On tend les cordages, on leve les voiles, le vent favorable fe leve. Télémaque & Mentor, les larmes aux yeux, prennent congé du roi, qui les tient long-temps serrés entre ses bras, & qui les fuit des yeux auífi loin qu’il le peut. Fin du vingt-troisième Livre ’ L £ S Av- EN T URES ZLL UVRE FINGT-QUATRIEME. S Q M M A I R E. Tendant la navigation, Télêmaque dit à Mentor, qiCil continence à concevoir les ■ belles maximes qiCil lui a données four bien gouverner les peuples ; mais qiCil hii reste à savoir comment on peut se con- voìtre eu hommes , pour n employer que., les bous , îstj n'être point trompé, far .les mauvais. Mentor, lui répond : il faut étudier les hommes, pour les comioitre-, U pour les connaître, il en faut voir , £3 traiter avec eux. Il lui explique ensuite avec quelle confiance il faut employ r les bons , N avec que'le précaution il fmtt se > servir des méchants dans les cas iinhj- pensables où P on en q besoin. Sur la f n . de leur entretien , le calme de la mer les oblige à relâcher dans une isle où Uiyjje venoit â'aborder dans un vaisseau Phea- tien. Télêmaque Py voit U lui parle sans le reconnoitre ; Pair majestueux,mais triste abattu , de cet étranger , Pi»- térejfe, Télêmaque le regarde fixement ; à plus il le regarde , plus il l/l ému £3 ZilrXTar. -T&fónaçue ar/ucv àZáie IZ/yjôi ZârLjSré r/Z) /£ f&ùZ £u/mc . DETÉLÉMAQtfE.LlV.XXIV. Z2Z étonné. Mais après savoir vu tembar- quer , il sent augmenter en lui un trouble secret dont il ne petit concevoir la cause. Mentor la hii explique , le console, /’ assure qiCil rejoindra bientôt son pere , éprouve sa piété N sa patience , m retardant son départ , pour faire un sacrifice à Minerve. Enfin , la Déesse , cachée sous la figure de Mentor , reprend fa forme & se fait connoître. Elle donne à Télémaque ses dernieres iufirucîions ; elle /’assure que son pereiui donnera Antiope, @ elle dis- ’paroït. Télémaque soupirant, étonné & hors de lui - même , se profierne à terre lève les mains au ciel. U se hâte ensuite d'aller éveiller ses compagnons ; il part; il arrive à Ithaque , sfij retrouve enfin Ulysse son p:re chez le fidele Eumée, ÌU'Éja les voiles s’enflent, cm leveîes ancres, la terre semble s’enfuir, & le pilote expérimenté apperçoit de loin les montagnes de Leucate (n), dont la tète se cache dans un tourbillon de frimats glacés, & les monts Acrocerauniens (b), qui montrent encore un front orgueilleux au ciel, (a), Leucate est un promontoire de l’Epire. (i) Les monts Acrocerauniens font ceux de la Chimere, dont on .a déja auílì parlé, dans l’Epift, O 6 A?4 Lis Aventures après avoir cté. si souvent écrasés par la foudre, Periilai.it cette- navigation , Télémaque- o'soit à Mental - : je crois maintenant concevoir îes maximes cru gouvernement que vous nstavez expliquées ; d’abord elles me paroissoient comme un songe j niais peu à peu elles íe démêlent dans mon esprit & s’y présentent clairement, comme tous les. objets paroissqnt sombres le matin aux premières. lueurs, de l’aurore-> mais qui ensuite semblent sortir comme d’un ca-hos, quand la lumière qui croît insensiblement les distingue, & leur rend , pour ainsi dire , leurs figures & leurs couleurs naturelles. je fuis très-perfuadé que le point eisentiel du gouvernement est de bien dis. cerner les différents caracte-res á’esprits pour les choisir & pour les appliquer se-. Ion leurs talents s mais il me reste à lavoir comment on peutseconuoîtreenhommes.. Alors Mentor lui répondit: ií faut étudier les hommes, pour les, connoitre ; & pour les conuoítre, ií en faut voir & traiter avec eux ( i ). Les rois doivent converser avec leurs sujets, les faire parti) Que penser dp ccs princes orientaux qui, pousse rendre f las respectables, s'einprisonnent en quelque maniéré d,ans leurs palais-, dloìi ils ne sortent que pour recevoir u-ne espece el'adoration. Ftniìcnb-ìls être les iílïles-% plutôt que les rois » de leurs peuplai deTélém aq.u e.Liv.XXIV. ;2s 3er , les consulter, les éprouver'par de petits emplois dont i’s leur fassent rendre compte, pour voir s’ìls font capables des plus hautes fonctions. Comment est-ce, mon cher Télémaque, que vous aviez appris à Ithaque à vous connoítre en chevaux ? C’est à force d’en voir & de remarquer leurs défauts & leurs perfections avec des gens expérimentés : tout de même, pariez souvent des bonnes & des mauvaises qualités des hommes avec d’autres hommes sages & vertueux, qui aient long- temps étudié leurs caractères. Vous apprendrez insensiblement comment ils sont laits , & ce qu’il est permis d’en attendre. Qui est-ce qui vous a appris à connoítre les bons & les mauvais poètes ? C’est la fréquente lecture , & la réflexion avec des gens qui avoient le goût de la poésie. Qui est-ce qui vous a acquis le discernement fur la musique ? C’est la même application à observer les bons musiciens. Comment peut-on espérer à bien gouverner les hommes, si on ne les connoît pas? Et comment les connoìtra-t-on , si l’on ne vit jamais avec eux? Ce n’est pas vivre avec eux que de les voir en public, où l’on ne dit, de part & d’autre, que des choses indifférentes & préparées avec art : jl est question de les voir en parsiculier , dv tirer d u fond de leur cœur toutes les %z6 Les Aventures ressources sécrétés qui y font, de les tâter de tous côtés, & de les sonder pour découvrir leurs maximes. Mais pour bien juger des hommes, il faut commencer par savoir ce qu’ils doivent être ; il faut lavoir ce que c’est que le vrai & solide mérite, pour discerner ceux qui en ont,d’avec ceux qui n’en ont pas. On ne cesse de parler de vertu & de mérite, fans savoir ce que c’est précisément que le mérite & la vertu. Ce ne sont que de beaux noms, que des termes vagues pour la plupart des hommes qui se font honneur d’en parler à toute heure ; st faut avoir des principes certains de justice, de raison & de vertu, pour connoitre ceux qui sont raisonnables & vertueux.il faut savoir les maximes d’un bon & sage gouvernement,pour connoitre les hommes qui les ont, & ceux qui s’en éloignent par Une fausse subtilité. En un mot, pour mesurer plusieurs corps, st faut avoir une mesure fixe : pour juger , st faut tout de même avoir des principes constants, auxquels tous nos jugements se réduisent. II faut savoir précisément quel est le but de la vie humaine, & quelle fin on doit se proposer en gouvernant les hommes. Ce but unique & essentiel est de ne vouloir jamais l’autorité & la grandeur pour foi (2) ; car cette recherche ( z ) Le fasttur n'est que. four les trous eaux , le pí T ê LÍ MAQ.U e.Lì v.XXIV. z 27 ambitieuse n’iroitqu’à satisfaire un orgueil tyrannique ; mais on doit se sacrifier dans les peines infinies du gouvernement, pour rendre les hommes bons & heureux. Autrement on marche à tâtons & au hasard pendant toute la vie. On va comme un navire en pleine mer qui n’a point de pilote , qui 11e consulte point les affres, <& à qui toutes les côtes voisines font inconnues , il ne peut. que faire naufrage. Souvent les princes, faute de savoir en quoi confisse la vraie vertu, ne savent point ce qu'ils doivent chercher dans les hommes : la vraie vertu a pour eux quelque chose d'âpre, elle leur paroit trop austère & indépendante : elle les effraie & les aigrit. Ils se tournent vers la flatterie. Dès-lors ils ne peuvent plus trouver ni de sincérité , ni de vertu. Dès-lors, ils courent après un vain fantôme de fausse gloire , qui les rend indignes de la véritable. Ils s’accoutument bientôt à croire qu’il n’y a point de vraie vertu fur la terre ; çar les bons connoissent bien les méchants, saisies méchants ne connoissent point les bons & ne peuvent pas croire qu’il y en ait. De tels princes ne savent que se défier de tout le monde également : ils se maître n’ejt que pour les disciples, dit Maton, & il el: cortclui que k r tisse doit être que pour les peuples. z28 Les Aventures cachent, ils se renferment, ils sont jaloux sur les moindres choses, ils craignent les hommes & se font craindre d’eux.Ils fuient la lumière ; ils n’osent paroître dans leur naturel. Quoiqu’ils ne veuillent point être connus , ils ne laissent pas de l’être : car la curiosité maligne de leurs sujets pénétré & devine tout; mais ils ne connoissent personne. Les gens intéressés qui les obsèdent , sont ravis de les voir inaccessibles.. Un roi inaccessible aux hommes, l’est auffi à la vérité (3 h O11 noircit par d’infámes rapports, & on écarte de lui tout ce qui pourroit lui ouvrir les yeux. Ces sortes de rois passent leur vie dans une grandeur sauvage & farouche , où craignant sans celle d’ètre trompés , ils le sont toujours inévitablement & méritent de l’ètre. Dès qu’on ne parle qu’à un petit nombre de gens, on-s’engage à recevoir toutes leurs passions & tous leurs préjugés. Les bons mêmes ont leurs défauts & leurs préventions. De plus, on est à la merci des rapporteurs, nation basse & maligne, qui se nourrit de venin, qui empoisonne les (3) Louis XIP"se communiquait très-peu. Toutes ìes fois qu'il donnoit des audiences , tout y étoit concerté i le temps où on le voyoit le plus , c'étoit n son lever } mais cn ne l'entretenois que de ce qui pouvoit lúi plaire. 11 (toitsérieux , même dans le particulier j ce qui empêcboit les courtisans de prends en fa présence aucune liberté* deTélém AQtsE.Liv.XXlV. 3 2 9 choses innocentes, qui groíïìt les petites, qui invente le mal plutôt que de cesser de nuire , qui se joue, pour son intérêt, de la défiance & de l’indigne curiosité d'un prince foible & ombrageux (4). Connoissez donc , ô mon cher Téléma- que, connoissezées hommes ; examinez- les ; faites-Ies parler les uns furies autres ; éprouvez-les peu à peu ; ne vous livrez à aucun ; profitez de vos expériences , lorsque vous aurez été trompé dans vos jugements; car vous ferez trompé quelquefois; les méchants font trop profonds pour ne surprendre pas les bons par leurs déguisements; apprenez par là à ne juger promptement de personne, ni en bien, ni en mal ; mais vos erreurs passées vous instruiront très utilement. Quand vous aurez trouvé des talents & de la vertu dans un homme, servez-vous-en avec confiance; car les honnêtes gens veulent qsson fente leur droiture. 11s aiment mieux de Pestime & de la confiance que des trésors ; mais ne les gâtez pas en leur donnant un pouvoir lans bornes. Tel eût été toujours vertueux, qui ne l’est plus , parce que son (4) Louis XIV étoit fort 0 mbrageux , ce qui fiisoit qu'il ne sc lai soit approcher que de très-peu de personnes. II 11'eut jamais de favoris ; mais il fc laijjbit aisément f revenir. 11 étoit superstitieux , N cette foiblcjfc fit qu'on abusait souvent de sa crédulité. 3 j O Le S A V.EN T UR E'S ■ maître lui a donné trop d’autorité & trop de richesses. Quiconque .est assez aimé dep dieux pour trouver dans tout un royaume ( s ) deux ou trois vrais amis, d’une sagesse & d’une bonté constante, trouve bientôt par eux d’autres personnes qui leur ressemblent, pour rMiplir les places inférieures. Par les bons, auxquels on se confie, on apprend ce qu’on ne peut dis- cerner par soi-mème dans les autres sujets, Mais fàut-il, disost Télémaque, se servir des méchants, quand ils font habiles , comme je l’ai ouï dire tant de fois ? On est souvent, répondit Mentor, dans la nécessité de s’en servir. Dans une nation agitée & en désordre, on trouve souvent des gens injustes & artificieux, qui font déja en autorité: ils ont des emplois importants qu’on ne peut leur ôter; ils ont acquis la confiance de certaines personnes puissantes , qu’on a besoin de ménager ; il faut les ménager eux-mêmes , ces fiommes scélérats 9 parce qu’on les craint & qu’ils peuvent tout bouleverser : il faut bien s’en servir pour un temps; mais il faut aulìì avoir (;) Ze roi n'ent f oint tl’amis ; il av'it trop if hauteur cf de réserve : il n'eut que de lâches flatteurs , gui l'empoisonnerait dh l'enfance par leur encens ; autant qu'il étoit jenfihle « l’amour , autant l'e'toit~il peu q 1‘amitié qui naît de la. communication if ...de la. confiance. D-E' TÉ LÉM A Q_UE.LlV.XXIV. ZZI en vue de les rendre peu à peu inutiles. Pour la vraie & intime Confiance , garde?... vous bien de la leur donner jamais; car Ps peuvent en abuser & vous tenir en- suite malgré vous par votre secret ; chaîne plus difficile à rompre,.que toutes les. chaînes de fer. .SerVez-vous d’eux pour des négociations passagères ; traitez - les . bien ; engagez-les, parleurs pallions mêmes, à vous être fideles: car vous ne les tiendrez que par-là : mais- ne les mettez point dans vos délibépationsles plus sécrétés. Ayez toujours un ressort prêt pour les remuer à votre gré ; mais ne leur donnez jamais la clef de votre cœur ( 6 ) , ni de Vos affaires. Quand votre état devient paisible , réglé, conduit par des hommes sages & droits, dont vous êtes sûr, peu ; à.peu les'méchants, dont vous étiez contraint de vous‘servir, deviennent inutiles ( 7 ). Alors .il ne faut pas cesser de les . bien traiter ; car il n’est jamais permis (6) Cejlcequc Louis H1Vfut très~lneú pratiquer , f supins , à la 'vérité , par prudence que pur habitude d la dissimulation. 11 étoit impénétrable i U comme il parloìt toujours laconiquement , on ne pouvoit guere savoir ce qu'il pensoit. 11 ne s*ouvrait pas même à ses vmitrejfcs > , tl-eut la gloire de n y en être pas pojj'é-JJ. ( 7 ) C'ejb un des plus grands avantages de - la paix i *n ajsermijjant un prince sur sou trône , elle le met en état íV iser librement de son sceptre : mais dires les guerres civiles , dit Homère, les honneurs fout pour les méchants* zz2 Les Aventurés d’ètre ingrat, même pour les méchants : mais en les traitant bien, il faut tacher de les rendre bons. II est nécessaire de to- lérer en eux certains défauts qu’on pardonne àl’humanité. II faut néanmoins relever peu à peu l’autorité, & réprimer les maux qu’ils feraient ouvertement, si on les laiíloit faire. Après tout, c’est un mal que le bien fe salle par les méchants, & quoique ce mal soit souvent inévitable, il faut tendre néanmoins peu à peu à le faire cesser. Un prince sage, qui ne voudra que le bon ordre & la justice , parviendra, avec le temps, à fe passer des hommes corrompus & trompeurs ; st en trouvera assez de bons qui auront une habileté suffisante. Mais ce istest pas assez de trouver de bons sujets dans une nation, il est nécessaire d’en former de nouveaux. Ce doit être , répondit Télémaque, un grand embarras. Point d u tout , reprit Mentor. L’application que vous avez à chercher les hommes habiles & vertueux pour les élever , excite & anime tous ceux qui ont du talent & d u courage ; chacun fait des efforts. Combien y a-t-il d’hommes qui languissent dans une oisiveté obscure , & qui deviendraient de grands hommes , si Pémulation & s espérance du succès les animoit au travail '( Combien y a-t-il DE T É L É M A Q.U E.LlV.XXIV. ZZZ d’hommes que la misere & l’impuissanGe de s’élever par la vertu, tentent de s’éle- ver par le crime? Si donc vous attachez les récompenses & les honneurs au génie & à la vertu , combien de sujets se formeront d’eux-mèmes! Mais combien en for- merez-vous, en les faiíant monter de degré en dégré, depuis les derniers emplois jusqu’aux premiers ! Vous exercerez leurs talents; vous éprouverez l’étendue & la sincérité de la vertu. Les hommes qui parviendront aux plus hautes places, auront été nourris fous vos yeux dans les inférieures. Vous les aurez suivis toute votre vie de degré en degré: vous jugerez d’eux, non par leurs paroles, mais par toute la fuite de leurs actions. Pendant que Mentor raisonnoit ainsi avec Télémaque , ils apperqurentun vais- seau Phéacien (c) qui avoit relâché dans une petite isle déserte & lauvage, bordée de rochers affreux. En même temps les vents se turent: les plus doux zéphyrs même sembleront retenir leur haleine. Toute la mer devint unie comme une glace. Les voiles abattues ne pouvoient plus animer le vaisseau. L’effort des rameurs (c) Phéacien, c'est-à-dire deCorcire, aujourd’hui Corfou , isle de la mer Ionienne fur les côtes de l’Epire, dont elle n’est séparée que par un canal z 14 Les Aventures de j a fatigués, étoit inutile. II fallut aborder en cette isle, qui étoit plutôt un écueil • iqu’une terre propre A être habitée par des. ' hommes. En un autre temps moins calme , on n’auroit pu y aborder fans un grand péril.Ces Phéaciens, quiattendoient le vent, 11e paroiffoient pas moins impatients que les Salentins de continuer leur navigation, leiémaque s’avance vers eux. : fur ces rivages escarpés. Auííì-tôt il demande au premier homme qu’il rencontre , s’il 11’a point vu Ulyiìb, roi d’Itha- - que , dans la maison du, roi Alcinous (r/). Celui auquel il s’étoit adressé par hasard , 11’étoit pas Phéaciën. C’étoit un étranger inconnu , qui avoit un air majestueux , niais triste & abattu. II paroisse it rêveur j & à peine écauta-t-il d’ab ot d. la question de leiémaque. Mais enfin il lui répondit: Ulysse , vous ne vous trom- pez pas , a été reçu chez le roi Alcinous, comme en un lieu où l’on craint Jupiter & où l’on exerce l’hospitalité ; mais il n’y est plus, & vous l’y chercheriez ' inutilement. 11 est parti pour revoir Ithaque, files dieux appaisés souffrent enfin ■ qu’il puisse jamais íaluer ses dieux pénates. A peine cet étranger eût prononcé tris ■ (d) Âlcinoiis étoit roi des Phéaciens, qui reçut ■ ttlyííe après son naufrage. ■'î)eTélémaclueXiv.XXIV. z;s te ment ces paroles, qu’il se jetta dans un petit bois épais, fur le haut d’un rocher, d’où il regardoit attentivement la mer, fuyant les hommes qu’il voyoit, & pa- roiifant affligé de ne pouvoir partir. Télé- maquele regardoit fixement: plus il le regardoit, plus il étoit ému & étonné. Cet inconnu, diíoit-il à Mentor, m’a répondu comme un homme qui écoute à peine ce qu'on lui dit 6c qui elì plein d’amertume. (g) Je plains les malheureux depuis que je le í lus , je sens que mon cœurs’inté- resse pour cet homme , sans savoir pourquoi. II m’a-assez mal reçu. A peine a-t-il daigné m’écouter & me répondre. Je lie puis cesser-néanmoins de souhaiter la fin de ses maux. Mentor souriant, répondit: voilà à quoi servent les malheurs de la vie ; ils rendent les princes modérés & sensibles aux peines des autres. Quand ils n’ont jamais goûté que ie doux poison des prospérités , ils se croient des dieux ( 9) ; (8) Antant queLouis XIV f laigneit peu les malheureux, farce qu il étoit trop accoutumé aux prospérités, mitant k duc de Bourgogne son petit-fils étoit compatissant fif plein de sensibilité pair les misérublts. (9) Vejl ce que fit Louis XXV. U fit couper une montagne pour conduire des eaux à Versailles. 11 ne trou - vu rien d'impossible pour contenter sa somptuosité , U se soua de la nature euticre , pour faire ie Versailles un séjour délicieux. zz 6 Les Aventures ils veulent que les montagnes s’applaniG sent pour les contenter ; ils comptent pour rien les sommes ; ils ve ulent se jouer 6e la nature entiers. Quand ils entendent parler de souffrances, ils ne savent ce que c'est; c’est un songe pour eux; ils if ont jamais vu la distance du bien & du mal. L'i n fortune feule peut leur donner de rhunianíté , & changer leur cœur de rocher en un cœur humain. Alors ils sentent qu’ils font hommes, & qu’ils doivent ménager les autres hommes qui leur ressemblent. Si un inconnu vous fait tant de pitié , parce qn’il est comme vous errant fur ce rivage, combien devrez- vous avoir plus de compassion pour le peuple d’Itliaque, lorsque vous le verrez un jour souffrir ? Ce peuple , que les dieux vous auront confié, comme on confie un troupeau à un berger, fera peut-être malheureux par votre ambition, ou par votre faste , ou par votre imprudence ; car les peuples ne souffrent que par les fautes des rois (io), qui de- vroient veiller pour les empêcher de souffrir. Pendant que Mentor parloit ainsi, Té- lémaque (io) Les fautes des grands hommes font d'autant f lui remarquables , que ce font des éclipses de grandes lumières* Gratiaa. Max. 126. Bfc T É L á M A dU e.Liv.XXIV. 557 ïémaque étoit plongé dans la tristesse & dans le chagrin. II lui répondit enfin avec un peu d’émotion: si toutes ces choses font vraies, l’état d'un roi est bien malheureux : il est l’esclave de tous ceux nuxquels il paroît commander; il n’est pas tant fait pour leur commander qu’il est fait pour eux; il fe doit tout entier à eux ; il est chargé de tous leurs besoins ; il est ì’homme de tout le peuple & de chacun en particulier ; il faut qu’il s’ac- commode à leurs foiblesses , qu’il les corrige en pere , qu’il les rende sages & heureux. L’autorité qu’il paroît avoir n’est pas la sienne ; il ne peut rien faire , ni pour ía gloire , ni pour Ion plaisir ; son autorité est celle des loix ; il faut qa’il leur obéisse, pour en donner i’exemple à ses sujets. A proprement parler, il n’est que le défenseur des loix pour les taire régner; il fout qu’il veille & qu’il travaille pour les maintenir: il est l’homme le moins libre & le moins tranquille de son royaume : c’est un esclave qui sacrifie son repos Sc fa liberté pour la liberté & la íélicité publique. II est vrai, répondit Mentor , que le roi n’est roi que pour avoir loin de son peuple , comme un berger de son troupeau, ou comme un pere de la famille Tome U, P ZZ8 L’es Aventures (ii). Mais trouvez-vous , mon cher Té- ïémaque, qu’il soit malheureux d’avoir du bien à faire à tant de gens ? II corrige les méchants par des punitions ; il encourage les bons par des récompenses ; il représente les dieux en conduisant ainsi à la vertu tout le genre humain. N’a-t-il pas assez de gloire à faire garder les loix ? Celle de se mettre au-dessus des loix, est une gloire fausse, qui n’inspire que de l’horreur & du mépris. S’il est méchant, il ne peut être que malheureux; car il ne íauroit trouver aucune paix dans ses passions & dans ía vanité. S’il est bon, il doit goûter le plus pur & le plus solide de tous les plaisirs , à travailler pour la vertu, & à attendre des dieux une éternelle récompense. Télémaque, agité au-dedans par une peine sécrété,fembloit n’avoir jamais compris ces maximes, quoiqu’il en fût rempli, & qu’il les eût lui-mème enseignées aux autres. Une humeur noire lui don- noit, contre ses véritables sentiments, un esprit de contradiction & de subtilité pour rejetter les vérités que Mentor expliquoit. Télémaque oppoioit à ces raisons l’ingratitude des hommes. Quoi ! disoit-il, pren- (l i) Un bon f rince doit vivre avec ses sujets, comme un pore dons su famille avec ses enfants . Pline le jeune, dans son panégyrique de Trajan. DE T É L É M A QU E.LlV.XXÎV. ZZ9 dre tant de peine pour se faire aimer des hommes qui ne vous aimeront peut-être jamais, & pour faire du bien à des méchants , qui se serviront de vos bienfaits pour vous nuire ! Mentor lui répondit patiemment ; il faut compter fur Pingratitude des hommes , & ne pas laisser de leur faire du bien : il faut les servir , moins pour fa- mourd’eux, que pourl’amour des dieux qui l’ordonnent. Le bien qu’on fait n’est jamais perdu. Si les hommes fouissent, les dieux s’en souviennent & le récompensent. Déplus, si la multitude est ingrate , il y a toujours des hommes vertueux , qui font touchés de votre vertu» La multitude même, quoique changeante & capricieuse , ne laisse pas de faire tôt ou tard une espece de justice à la véritable vertu. Mais voulez-vous empêcher l’ingratitude des hommes? Ne travaillez pas uniquement à les rendre puissants, riches, redoutables par les armes-, heureux par les plaisirs ; cette gloire, cette abondance & ces délices les corrompent: ils n'en seront que plus méchants, & par conséquent, plus ingrats. C’est leur faire un présent funeste : c’est leur offrir un poison délicieux» Mais appliquez - vous à redresser leurs mœurs, à leur inspirer la justice, la sincérité, la crainte des P L 34° L es Aventures dieux, Phumanité , la fidélité, la modération , le désintéressement: en les rendant bons , vous les empêcherez d’être ingrats (12) ; vous leur donnerez le véritable bien, qui est la vertu : & la vertu , si elle est solide, les attachera toujours à celui qui la leur aura inspirée. Ainsi, en leur donnant les véritables biens, vous vous ferez d u bien à vous-mème, & vous n’aurez point à craindre leur ingratitude. Faut-il s’étonner que les hommes soient ingrats pour des princes qui ne les ont jamais exercés qu’à l’injustice, qu’à Pambstion fuis bornes, qu’à la jalousie contre leurs voisins, qu’à l’inhumanité, qu’à la hauteur, qu’à la mauvaise foi, Le prince ne doit attendre d’eux que ce qu’il leur a appris à faire. Que si, au contraire , il travailloit par ses exemples & par son autorité à les rendre bons, il trouveroit le fruit de son travail dans leur vertu , ou du moins il trouveroit dans la sienne & dans Pamitié des dieux de quoi se consoler de tous les mécomptes. A peine ce discours sut-il achevé, que Télémaque s’avança avec empressement ( 12 ) C est la pensée île Socrate , que Xcnophon nous n conservée: travaille? efficacement à rendre les hommes vettu/nx , & vous n’anrez jamais à IbufFrú de leur ingiautude , disait ce philosophe. DE TáLëí.íAáUÈ.tlV.XXn 7 '. M 1 Vers les Phéaciens (i;), dont le vaisseau étoit arrêté fur le rivage. II s’adressa à un vieillard d’entr’eux, pour lui demander d’où ils venoient, où i's alloient, & s’ils n’avoient point vu Ulysse. Le Vieillard répondit : nous venons de notre isle , qui est celle des Phéaciens ; nous allons chercher des marchandises vers l’Epire. Ulysse, comme on vous l’a déja dit, a passé dans notre patrie , mais il en est parti. Quel est, ajouta aussì-tôt Télémaque - cet homme lî triste qui cherche les lieux les plus déserts , en attendant que votre vaisseau parte? C’est, répondit le vieillard, un étranger qui nous est inconnu; mais on dit qu’il se nomme Cléo- menes ,■ qu’il est né en Phrygie ; qu’un oracle avoit prédit à fa mere, avant fa naissance, qu’il íérost roi, pourvu qu’il ne demeurât point dans fa patrie; & que s’ilydemeuroit, la colore des dieux Le te- roit sentir aux Phrygiens par une cruelle peste. Dès qu’il fut né , ses parents le donnèrent à des matelots, qui le porteront 0 3 ) C'est àans t'isle des Phéaciens qu’Ulyfe prit sm vaisseau four retourner ù Ithaque , sf ce poème efi i four uinji dire , enchasé dans VOdyfée. Ié auteur ne penvoit pas suivre plus heureusement la regìe que donne Horace, dans son art poétique sur le choix de lu subie . 342 Les Aventures dans i’isle de Lesbos (e). II y fut nourri en secret, aux dépens de fa patrie , qui avoit un si grand intérêt de le tenir éloigné. Bientôt il devint grand, robuste, agréable & adroit à tous les exercices du corps. II s’appliquamèsne avec beaucoup de goût & de génie aux sciences & aux beaux arts ; mais on ne put le souffrir dans aucun pays. La prédiction faite fur lui devint célébré. On le reconnut bientôt par-tout ou il alla ; par-tout les rois craignoient qu’ílne leur enlevât leurs diadèmes. Ainsis ileít errant depuis fa jeunesse, & il ne peut trouver aucun lieu du mande où il lui soit libre de s’arrèter. II a souvent passé chez des peuples fort éloignés du sien ; mais à peine est-il arrivé dans une ville , qifon y découvre fa naissance & f oracle qui le regarde. 11 a beau se cacher & choisir en chaque lieu quelque genre de vie obscure, ses talents éclatent, dit-on, toujours malgré lui, & pour les lettres, & pour les affaires les- plus importantes. II se présente toujours- en chaque pays quelque occasion imprévue qui l’entraîne & qui le fait conno - tre au public. C’eit íun mérite qui fa t (V) Lesbos, aujourd’hui Mcteîîn . efí nue ixle de l’Archipel, à deux lieues de la côte d’e ta Natolie entre Sfljpnc & le détroit de Galìipeii. DeTélémaque.Liy.XXIV. 34? son malheur : il le fait craindre & l’ex- clut de tous les pays où il veut habiter. Sa destinée est d’ètre estimé, aimé, admiré par-tout, mais rejette de toutes les terres connues. II n’est plus jeune , & cependant il n’a pu encore trouver aucune côte, ni de l’Asie, ni de la Grece, où l’on ait voulu le laisser vivre en quelque repos. II paroit fans ambition, & il ne cherche ■aucune fortune. 11 fe trouveroit trop heureux que l’oracle ne lui eût jamais promis la royauté. II ne lui reste aucune espérance de revoir jamais fa patrie, car il fait qu’il ne pourroit porter que le deuil & les larmes dans toutes les familles. La royauté même, pour laquelle il souffre, ne lui paroit point désirable. II court malgré lui après elle, par une triste fatalité, de royaume en royaume, & elle semble fuir devant lui, pour fe jouer de ce malheureux jusqu’à fa vieillesse : funeste présent des dieux, qui trouble tous ses plus beaux jours, & qui ne lui cause que des peines, dans Pâge où l’homme infirme n’a plus besoin que de repos ! 11 s’en va, dit-il, chercher vers la Thra- ce quelque peuple sauvage & lans loix , qu’il puisse assembler, policer & gouverner pendant quelques années; après quoi l’oracle étant accompli, 011 n’aura plus P 4 j44 Les Aventures rien à craindre de lui dans les rayai?» mes les plus florissants. II compte de fe retirer alors en liberté dans un village de Carie, où il s’adonnera à Pagrículture qu’d aime passionnément. C’est un homme íage & modéré, qui craint les dieux, quiconnoit bien les hommes, & qui fait vivre en paix avec eux íàns les estimer. Voilà ce qu’cn raconte de cet étranger* dont vous me demandez des nouvelles. Pendant cette conversation, Télémaque tournoit souvent lesyeux vers la mer, qui commençoit à être agitée. Le vent foule- voit les flots, qui venoient battre les- rochers , les blanchissant de leur écume. Dans ce moment le vieillard dit à Télé- ma que : il faut que je parte ; mes compagnons ne peuvent nfattendre. En disant ces mots, Û court au rivage , on s’embarque : on n’entend que des cris confus fur ìe rivage, par l’àrdeur des mariniers impatients de partir. Cet inconnu avoit erré quelque temps au milieu de l’isle , montant iur le sommet de tous les rochers, & considérant de-là Pelpace immense des mers avec une- tristeífe profonde. Télémaque ne favori po nt perdu de vue, A il ne ceifoitd’ob- lerver fes pas. Son cœur étoit attendri pour un homme vertueux, errant,, malheureux, destiné aux plus grandes cho- D E T Ë L È M A Q.U sXlV.XXTV. ses, & servant de jouet à une rigoureuse fortune,loin de ía patrie. Au moins, dssoit- il enlui-même, peut-être reverrai-jeIthaque , mais ce Cléomenes ne peut jamais revoir la Phrygie. L’exemple d’un homme encore plus malheureux que lui, adou- cilíbit la peine de Télémaque. Enfin cet homme , voyant son vaisseau prêt, descendit de ces rochers escarpés avec autant de vitesse & d’agilité qu’A- pollon , dans les forêts de Lycie, ayant noué ses cheveux blonds , passe au travers des précipices, pour aller percer de ses flèches les cerfs & les sangliers. Déja cet inconnu est dans le vaisseau qui fend l’onde amere, & qui s’éloigne de la terre. Alors une impreision sécrété de douleur saisit le cœur de Télémaque. II s’afflige, fans savoir pourquoi; les larmes coulent de ses yeux, & rien ne lui est si doux que de pleurer. En même temps, il apperçoit fur le rivage tous les mariniers de Salente couchés fur l’herbe & profondément endormis. Ils étoient las & abattus : le doux sommeil s’étoit insinué dans leurs membres , & tous les humides pavots de la nuit avoient été répandus fur eux en plein jour par la puissance de Minerve. Télémaque est étonné de voir cet assoupissement universel des Salentins, pendant íjue les Phéaciens avoient été si attentifs & si dili- P 5 Z46 Les Aventures gents à profiter du vent favorable; mais- jl eít encore plus occupé à regarder le vaisseau Phéaeien prêt à disparoître au milieu des flots., qu’à marcher vers les 8a- 1 en tins pour les éveiller. Un étonnement & un trouble secret tiennent ses yeux attachés vers ce vaisseau déja parti dont. il ne voit plus que les voiles , qui blanchissent un peu dans l’onde azurée. II n’é- coute pas même Mentor qui lui parle & il est tout hors de lui-même, dans un transport semblable à celui des Ménades: (/) , loríqu’elles tiennent le thyri'e en main , & qu’elles.font retentir de leurs cris. insensés les rives de l’Hebre (g )., & les. montagnes de Rhodope & d’Isinare OÙ- Enfin , il revient un peu de cette eípece d’enchantement;. ses larmes recommencent à couler de ses yeux. Alors Mentor lui dit: je ne m’étonne point-men cher Télémaque, de vous voir pleurer :1a caufc- de votre douleur» qui vous est inconnue-,, ne l’est pas à Mentor;, c'est la nature qui parle & qui íè fait lentir : c’est elle qui attendrit votre cœur. L’inconnu q.ui voua a donné une si vive émotion, est le grand f/) Les Ménades ou Bacchantes , éroient lis prêtresses de Bacchiis- (: ) L’Hebre est un fleuve de Thrace, appelle aujourd’hui Mariza. (L) Rhodope & Isir.arc sont aussi dans la Thrace- DE T É L É M A QU E.LlV.XXIV. 54? Ulysse. Ce qu’un vieillard Phéacienvous a raconté de lui fous le nom de Cléome- nes, n’est qu’une fiction pour cacher plus sûrement le retour de votre pere dans fou royaume. II s’en va droit à Ithaque ; déja il eíl bien près du port, & il revoitenfin ces lieux si long-temps désirés. Vos yeux Pont vu, comme 011 vous Pavoit prédit autrefois, mais fans le connoìtre. Bientôt vous le verrez , vous le connoítrez, & il vous connoitra: mais maintenantles dieux ne pouvoient permettre votre reconnoif. lance hors d’Ithaque. Son cœur n’a pas été moins ému que le vôtre ; il est trop sage, pour se découvrir à nul mortel, dans un lieu où il pourroit être exposé à des trahisons & aux insultes des cruels amants de Pénélope. Ulysse, votre pere , est le plus sage de tous les hommes : son cœur est comme un puits profond ; on ne íàu- roit y puiser son secret. II aime la vérité : & ne dit jamais rien qui la blesse : mais il ne la dit que pour le besoin ; & la sagesse , comme un sceau, tient toujours ses îevres fermées à toute parole inutile.Combien a-t-il été ému en vous parlant ! Combien s’est-il frit de violence pour ne se point découvrir ! Que n’a-t-il pas souffert en vous voyant ? Voilà ce qui le rendort triste & abattu. Pendant ce discours, Télémaque atten- P 6 34 e » Les Aventures' dri & troublé , ne pouvoit retenir un torrent, de larmes ; les sanglots l’empècherent même long-temps de répondre. Enfin-, il s’écria : hélas 1 mon cher Mentor , je fen- tois bien dans cet inconnu je ne fais quoi qui m’attiroità lui & qui remuoit toutes mes entrailles : mais pourquoi ne rn’avez-- vous pas dit avant son départ , que c’é- toit Ulysse, puisque vous le connoiíïïez ? Pourquoi l’avez-vous laissé partir fans lui parler & fuis faire semblant de le connoî- tre ? Quel est donc ce mystère ? Serai-je toujours malheureux ? Les dieux irrités veuient-ils me tenir commeTantale altéré, qu’une eau trompeuse amuse, s-’enfuyant de lés levres avides ? Ulysse, Ulysse ! m’a, vez-vous échappé pour jamais? Peut-être ne le verrai-je plus? Peut-être que les-' amants de Pénélope le feront tomber dans les embûches qu’ils me préparoient ? Au moins, fi je le fuivois, je mourois avec lui 1 O Ulysse ! ô Ulyíîe ! si la tempête ne vous rejette pas encore contre quelque écueil ; ( car j’ai tout à craindre de la fortune ennemie) je tremble que vous n’ar- riviez à Ithaque avec un fort auíïì funeste- qtfAgamemnon (i) à Mycenes-. Mais (f) Agamemnon , roi île Mycenes , étant revenir Je la guerre de Troye chargé de lauriers, fut tué Jan-: fa maison par Egifte, aidé de Clitem'neílre sa propre femme, Vous seules y gémissez. Une herbe tendre & fleurie AI'offre des lits de gazon , Une douce rêverie Tient mes sens & nia raison. ( ;6i > A ces charmes je me livre, De ce nectar je m’enivre , Ec les dieux en font jaloux. De la cour flatteurs monibnges, Vous ressemblez à mes songes, Trompeurs comme eux , mais moins doux# A l’abri des noirs orages, Qui vont foudroyer les grands, - ,1e trouve fous ces feuillages Un asyle en tous les temps. Là, pour commencer à vivre, Je puise seul & sans livre La profonde vérité : Puis la fable avec l’hissoire Viennent peindre à ma mémoire L’ingénue antiquité. Des Grecs je vois le plus sage (*) , Jouet d’un indigne sort, Tranquille dans son naufrage, Et circonspect dans le port. Vainqueur des vents en furie Pour fa sauvage patrie , Bravant les flots nuit & jour. O combien dc mon bocage Le calme , le f:«is , l’ombrage Bléritent mieux mou amour! Je goûte loin des alarmes Des muscs ilieureux loisir: Rien n’expose au bruit des armes Non silence ct mon nlailir. Mon coeur, content de ma lyre, A nul autre honneur n’aspirc a (*) Ulysse. Tome II. ( %6z ) Qu’à chanter un si doux bien. Loin , loin , trompeuse fortune , Et toi faveur importune , Le monde entier ne m’est rien. En quelque climat que ferre , Plus que tous les autres lieux , Cet heureux coin de la terre IVle plaît & rit à mes yeux. Là, pour couronner ma vie, La main d’une parque amie Filera mon dernier jour ; Là reposera ma cendre; Là Tyrcis s* ) viendra répandre Les pleurs dus à notre amour. (*) Mr. l’abbé de Lanjeron. F I K TABLE DES MATIERES Contenues dans ce second Volume. C ante, transfuge, feu mauvais dessein découvert, Page 1 1 % -— Procès qui lui est fait là-deffus , 21 ç Achelous, fleuve de l’Acarnanie , 229 Acherontia, quel lieu c’«st ? r; r Achille écoit invulnérable , excepté ats talon , 189 Acrocérauniens, monts, Adraste, fa guerre contre les rois de l’Hefpé- rie, io 5 —— H avoit surpris îes alliés , ìbid. >— 11 envovoit ses espions , 107 — Su cruauté & perfidie, Lv;, 205,211, 2?9,240 — II périt dans cette guerre par les mains de Télétnaque, 241 Adulation, quel crime? ;9 — Elie accompagne la félicité , ìbid. Agamemnon, roi de Mycenes, 348 Agriculture, fa nécessité, >97 -— Triptoleme enseigne aux Grecs à la perfectionner , 197 — Négligée cause beaucoup de maux , 196 Alcée, gouverneur de Pitìslrate , 230 Alcinoils, roi des Phéaciens , 334' Algide , ville d’Ualie, 293 Âiphée . rivière de la Turquie en Europe , 229 Ami, un ami malheureux foulage l'autre. cói Amphimaquc, jeune Lucaníen, 23 j Ql r ;64 TABLE Anchinoé, fille de Nilus, Paqc 202 Anciloquç, fils de Nestor, 8c,232 Antiope , son caractère, 2?9 -Ses belles qualités, ibhí. — Aimée de Telémaque, ibid, Apennin, montagne d’italie, 112 Apuliens, peuples, 203 Arnchné, fille d’Idomon , 12® Arbitre est nécessaire pour décider ies disputes , ;c>2 Arcesius, fils de Jupiter, rS? — Bisaïeul de Telémaque , ibid. Archidamas , qui i! étoit ? 234- Ariadne , fille de IViinos , 122 Arion, transfuge, 2r; Aristogiton , s'est baigné dans les ondes du fleuve Achelops, 229 Armes, les meilleures contre la perfidie & les parjures , 206,207 Arpi , province,, 26} Arpos , cù cette contrée étoit, 251 —— Telémaque la refuse , 232 Arts, les beaux arts doivent être cultivés, Athènes, le triste oiseau de cette ville , 3 s 2 Atis, aimé de L’ybelle, fe fit eunuque, 139 Atrée, fils de Pelops, 19 c —— Sa haine contre Thieste son frere, ibid. Atrides, filsd’Atrée, 78 Atropo s, une des parques , eo Avant-coureurs du renversement des rois & des royaumes, 263 Aventures de Telémaque, but de cet ouvrage , 288 Aulon , aujourd’hui Caulo, montagne de la Ca- labre* 14S t) Ê S MATIERES». ;S; Aufide , riviere clans le royaume de Naples, Page 224 Autorité injuste des rois est pernicieuse , 276 , 277'. Ï^Acciiaxtes, prêtresses deBacchus, 346 Bacchus, ses principales actions furent gravées fur l’égide, 122 Bellerophon , fils de Glaucus, faussement acculé d’adûltere , j 68 , 169 Bellonne , déesse de la guerre , 228 Belus aimoit ses peuples & les mettoit en abondance, 202 Bons, les bons se connoilsent les uns les autres, _ Si Bourgogne, (le duc de) où tend rinstruction qui lui est donnée , 283 C' V_ j ACUS, fils de Vulcain, tué par Crantor, 22 ; Caystre , aujourd’hui Chiais, riviere de Natoiie , 2?2 Cn’iguìa, flatteur de Tibere , 26 Calydon, ancienne ville d't'.olíe , 231,307 Canicule , signe céleste , 1 77 Caniculaires jours , d'où ils ont pris leur nom , ibid. Capharee, 232 Caron , fils d’Erébus & de la nuit, 143 '— 11 est batelier de Tenter, ibid. Carpathie, isle de la nier Méditerranée, 3 Castor, fils de Jupiter & de Céda : il conduisoic bien un cheval , 9g C u’.o , voyez Aulon , Cecrops, premier roi d’Achenes , 193 Centaure tué par Hercule , 6ç , 66 Geste, Pollux combattoit bien d u ceste , 9g Q. j 166 TABLE Champs Elysées, description de ce séjour des bienheureux, . Page 176 sain. •— Télémaque parcourt ces lieux, ibid. Chariots, leur usage invente par Ericthon , 1 94- Charles. V ( Tempereur )-a suivi la maxime de Germanicus, n 4 Chevaux de Rhésus pris par Dìomede , 260 Chimere , montagne de Lycie , 168 Cholcos , renommée par la toison d’or, 2; l Cléomenes vaincu par Télémaque , 126 -Ulysse se scrvoit aussi de ce nom , 3 + 1 Clotho , une des trois parques, s® Conquérants, on doit les avoir en horreur ,129, 150 Conseillers des princes. Caractères des bons & des mauvais, 5, 6 Corne d’abondance, 39 Cossulaires , Isles, voyez Echinades, Courage , moyen de l’exercer même en temps de paix, S 8 Cranter, hôte & ami d’Hercule; il ôta la vie à Cacus, fils de Vulcain, 224 Cyclopes, valets de Vulcain au mont Etna , 170 Danaus, fils de Bélus, 202 Défiance, elle se trouve chez les rois, 8 , 9 Déjanire , fille d’Oénée, roi d'Etolie , 63 —— Elle envoya la tunique de Nessus à Hercule, par laquelle il périt, 66 -— El ! e se tua après cela elle-même , ibid. Déntoleon, célébré dans le combat du celte , 2.'4. Démophante , citoyen de Venu se , 20; Détail, il ne saut pas trop s'y appliquer, 281 Diane, fille de Jupiter & de Latone , déesse de la chasse , 1 5 4 DES MATIERES. 367 Dioclides, roi de Carie, , Page 201 Diomede , fils de Tydée , roid’Etoiie, 258 — II blessa Vénus au siégé de Troye, qui le poursuit pour cela , ìbid. —— II prit les chevaux de Rhésus , 260 -On lui donne les campagnes d’Arpi, 269 Dioscore, .traître, il proposa auxroiî alliés son dessein de faire périr Adraste , 216 — Les rois alliés n’acceptent pas cette proposition , 2 ry Dispute de Neptune & de Pallas , pour savoir - à qui seroit la gloire de donner son nom à une r ville naissante, r r y Dissimulation , ce vice porté à son comble i; -, -5 Dolopes, peuples de Thessalie , 110 Dulichie , isle dans le golfe de Pafcra , 231 JïlC hance des choses superflues est utile 2 Echinades, Isles, aujourd’hui Cellulaires, dru s l’Epire, 2 r 6 Ecoles publiques : elles sont nécessaires dans un Etat, , S 6 Edu'çatian'des enfants : moyens d’y veiller, 39 Egide, étoie le terrible bouclier de Minerve, 123, 124 Êgyptus., fils de Bélus , 202 F,gille , tua Agamemnon , roi de Mycenes , 348 Eiéante, danger où il s’expose , 226 -— 11 ne jouit pas du fruit de fa victoire , il ri d. Elévation, elle.met en danger de tomber, 26% Eloquence: fa sympathie avec la Batterie , 170 Enfants: leur éducation doit être bonne, Q 4 54 j 5 5 ;«2 TABLE —— ïîs appartiennent moins à leurs parents qu’à la république , Page ìbìd. Enfers , quel lieu c’est, i?t — C’est l’empire de Pluton, 16c> —— En combien de parties il est divisé, 162 Enna, ancienne ville de Sicile, 121 Entiphron , 229 Erebe , dieux des enfers , pere de la nuis, lót fils du chaos & des ténèbres, 2Ó0 Ericthon : il invente l’usage de ia monnoie , mais il tâche de prévenir les abus de cette inven. tion, >94 —— II invente aussi l’ufage des charriots, ibll. Erix, célébré combattant du celte, 22; , 225 Esculape,, fils d’Apollon, 88 Espions d’Adraste , 107 suiv. —— de Louis XIV’, ut Etat ; l’état d’un roi est bien malheureux , z 46, 317 Eubée, isle de la mer Egée , 8l Eumenes,. intendant des troupeaux d’UlyíTe, 3 57 Eunéíìme , roi des Pylíens , 201 Euphorion , vaincu par Télémaque, 126 Euridice , femme d’Orphée , 1 ?» Eurimede, fameux chasseur, 22Ç Eurotas, riviere de la Morce , 229 AVORI, méchant, de Louis XIV. 4i —— Son caractère est fa ruine , ibid. Faute des grands hommes font plus remarquables que celle des autres, 336 Félicité d’un peuple , en quoi elle consiste , 274 Flatterie, elle a épuisé les louanges, 249 7— Elie empoisonne les cœurs, î°- 3 $ DES M A T I E R E S. %'C'o E!!e sympathise avec l'éloquence, Page 170 .— On ne peut pas s’en défendre , 19-24 — Les rois y font sensibles, 5 7 Flatteurs: leur peine aux enfers, 164 —- Ils ont tous l’ame cruelle , 24 Fléchés d’Hercule , trempées dans le sang ue l’hydre , _ -— Leurs effets, ibùL —— Hercule les laiiTa à Philoctete , 69 —— Phiìoctste s’en blessa lui-tnême , 7} — combien on doit craindre de la violer , 207,208 souquer, (Nicolas) fa disgrâce , ( 4 1 Fraude , elle ne doit pas être repoussée par la fraude,. 20S VJs Ale A : cq qti’il disuit de la flatterie, 30 Galese, riviere dans le royaume de Naples, 112 Gargan, aujourd’hui le Mont-St.-Ange dans le royaume de Naples, & autrefois la prcsqu’isle de la Capitanate, 22; -Piìlydamas y demeura, 264 Généraux d’armées, quelle conduite ils doivent tenir envers les blessés■, izt — Dans les ordres qu’ils donnent , 22 l - Dangers qu’il y a pour eux de ne pas garder la toi, ^ 206 U suiv. Généraux d’armée. Dispositions où ils doivent être avant que de commencer le combat, 222 & suia. Glaucus , roi de Corinthe, 168, ,6y Gloire, en quoi consiste la véritable, 280 Gouvernement , ce qu’il y a de pernicieux , 27^-277 •— Admirables maximes là-dessus, ibid. En quoi consiste son point essentiel, z zH CL î 370 TABLE — En quoi consiste le gouvernement suprême , Page 282 »— 11 ne faut pas s’y trop appliquer, ìbicì. —— Un roi doit gouverner en choisissant & en conduisant ceux qui gouvernent sous lui, ib id. Grands hommes, leurs fautes font plus remarquables, 336 »— Désavantages de leur condition au prix de celle des particuliers , ibid. Guerre , ses fâcheuses suites, même de la plus heureuse , S 7 ' — Ce qu’elle a de lamentable , 128 —- Belles réflexions fur ce fléau du genre humain , 128, 12- — Ses maux , 57 M— Ses succès font toujours funestes & odieux, 280 Guerre , Bellonne en est la déesse , 228 - Les guerres doivent être justes , 130; H les mauvaises restent longr- 281 [ Abitudes temps, Hautains, caractère d’es gens hautains dans la disgrâce, 23-41. Hébé, fille de Junon fans pere 71. Hebre , fleuve de Thrace, appelle aujourd’hui IYIariza , 346 Hécatombe, sacrifice de cent bœufs, 223, Hector, un grand héros des Troyens , 191 Hegesippe ,. officier de la maison d’Idome- née, , , 37 — 11 est envoye a Samos pour en retirer Phi- locles , 43 — Ses raisons pour le persuader48 Meíenus, fils tie. Priant & d’iiécube , gg DES MATIERES. ;?l Hercule , son amour pour Omphale , Page 6; ■— Après laquelle il aime Déjanire , qu’il abandonne pour lole, 6y , 66 —— Déjanire se venge de son infidélité , 66 - - 1 ! laissa ses fléchés à Phiioctete , 69 Hibou, est le triste oiseau d’Athenes, jçs Hydre de Lerne , 66 Hylus, fils de Thyodamas-*. 229 Bylée, ses coursiers, 224 Hymenées des laboureurs , ; Ilypoeoon , Salapien , 227 Hypocrites, sonc tourmentés dans le tartare, & pourquoi, 16; Hypocrisie , elle est le plus horrible de tous les vices, ;r Hvppodamie, femme de Pélops ,, içt Hyppolite , fils de Thésée , 188 Hyppias, frere de Phalante, 97 —— Sa valeur redoutable , 98 —— H se brouille avec Télémaque , 98 —- II succombe sous les coups d’Adraste , , > 1 ; — Télémaque prend foin de ses funérailles, r?6 —— Phalante son stere déplore sa mort, 142 Hommes, ils passent comme des fieurs , — Us ne comptent pour rien ce qu’ils possèdent, Z49 Humeur de l’homme est son propre ennemi, ÎSÎ- domenÉk, il raconte à Mentor comment on lui a gâté le cœur fur le chapitre du gouvernement, . 4 & luìv. — En quoi il est l’embléme de Charles I & de Jacques II 298 Q, 6 *72 TABLE Idomenée. Ses plaintes íurles procès, Page 299 Jeunesse: maximes pour ia bien élever, 34: &fuiv. Jeux Neir.áens, 69 Impatience, ses tristes effets > 349 Inachus fonda le royaume d’Argos 193 - 11 étoic contemporain de Moyse , ibid. Ingratitude des hommes, il faut s’y attendre, 538 —— Moyens pour l’empêcher, 339 ~ Quefle est la plus noire de toutesiíy Ingrats , ils ne feront pas impunis, ibid. Invention des charriots, 194 — De la monnoie , ibid.. '— De la poterie de terre 5.3: Iole, aimée par Hercule , 66 îphicies, fils d’Adr.-.fte , 1 : ; Iris, elle vient au secours de Téiémaque , 101 Ifmare ; montagne de la Thrace., 346 Juges des enfers, 163 JL/ACHesis , une des trois parques , 30- "l.aêrte , il donna son épée à Telémaque , 99 .Laomedon , fils d’Ilus , bâtit les murailles de- Troye , 189. Latone , mere d’Apollon & de Diane, 132 Lerne, marais dans le territoire d’Argos, 66 Xesbos, aujourd’hui Metelin, isle de l’Arclii- pel, _ 33-2 Leucate , promontoire de l’Epire , 3 2 ? Liris, fleuve, aujourd’hui Gariglian , 223 Louanges: ses mauvais effets , 249 —— Elles corrompent les hommes, ibid. **-— La flatterie u épuisé toutes les louanges, ibid. - Quelles font les bonnes, ibid. DES MATIERES. 373 — tes meilleures ressemblent .aux fausses , Pape ibìd. Louis XIV, mauvais effets de fa crédulité, r ? i r 4- —— N’a.pas la force de chasser un mjnilhe qui lui déplaît , 19,23 «— Sa foiblesse & son inapplication', . 2 ; -— Pourquoi i! ne fut point aimé, 3) -— Maux de son régné , 57, > 29 Son naturel dans fa jeunesse,. 9? »— Ses espions dai s les cours, 11 1 —— Sa vanité ridicule , 200 *— Son infidélité dans les traités ,. 207 '— Dans les ferments 203 ~ Ses conspirations contre le roi Guillaume, 2 'ì î — Son commerce avec la Montefpan , 21 j —— 11 ne vouloir pas qu’on crût qu’i! étoit gouverné , quo'qu’il le fût plus qu’un autre, 28r, 313 —- II n’a jamais rien fait par lui-même, 28? —— Portrait de la reine son épouse , 293 ——■ Mariages forcés faits parle roi, 300 —— Réunions faites parles chambres de Brisac- & de Mets , 501 "— Ge qui arriva à la Valliere dáns une partie dé chasse, 308 —— 11 se communiquoit peu , 328 — 11 étoit ombrageux, superstitieux & crédule, 329 11 n’étoit point sensible à l’amitic , 330 ‘—• 11 étoit impénétrable , òt ne fut jamais possédé par ses maîtresses, 33k "— H étoit dur, & plaignent peu les malheu-- 'reus.,, 3 3 « TABLE — Rien ne lui ccûta pour satisfaire fa somp- tuosité , ( L’jr/e ; ; ; Louvois figuré par Protéfilas, Ç — Etoit jaloux cîu vicomte de Turenne, ib id. —- Ce qu’il fit contre ce général , 8 -— Comment il en usa envers les généraux , 11 —- 'Déplaît au roi qui n’a pas la force de le chasser, r 9 »— 8e rend'nécessaire , 20, 2l —— Fait des bassesses en certaines occasions, 2ï — Son adresse à jeter des soupçons dans i’es- pric du roi , 27 — Sa conduite envers les grands, 40 Lucaniens , peuples de THelpcrie, 20? zfsuiv. Luxe: fausse raison qu’on allégué pour l’excu- ser,. 277-279 — II corrompt îes mœurs , 278 Lychas : il avoir porté à Hercule la tunique fatale du eentaure Nessus, 67 Lycomede , roi de Scyros, 78 JVÎaciiaon, fils d’Esculape, 88, 9° Mal , poursuit celui qui veut le quitter, 281 Maladies , réflexions fur leurs causes. Sur ce qui peut les prévenir & les guérir , 1 j r &J'uiv. Malheurs de la vie , à quoi ils servent, Mariage , légitime, a été établi en Grece par Cecrops , _ r 94 N /«à Marie-Therese d’Autriche, reine de France., son caractère, 29; Mariza, voyez Hebre, fleuve. Maximes, par lesquelles on doit régner, ??? 3 54 -- DES MATIERES. m Maux que la guerre entraîne avec elle , Page 3 7 , 12$ &suiv. Méchants, leur caractère, ; l - S’il fa ut s’en servir , 330 — On y est souvent contraint par nécessité, ibid. — Mais il ne faut pas trop se fier à eux ,331 Médecine , pourquoi on en a besoin , > 3 2 Méléagre tua.un sanglier dans la forêt de Oaly- don 307 Ménades, 34 6 Ménécrate ressemble à Pollux dans la lute, 223 Menteurs, leur souffrance , 164 Merion , qui il étoit , 131 Métrodore , fils d’Adraste , 240 — II s’enfuit & est tué par un esclave , 243 Minerve reprenant sa divinité quitte la figure de Mentor & disparoit aux yeux de Téléma. que, 3 32 U,/iÈ. Ministres: les bons & sideles ministres font nécessaires 2 66 Modération : combien il est utile d’être modéré dans ses passions , 279 Mollesse, elle rend les peuples insolents & rebelles , 28 Monde , le monde entier n’est qu’une république universelle, 30; Monnoie , voyez Erichton , Mont Saint-Ange , ou mont Gargan,. 223 Montespan, ( h marquise de ) son enlevement par le roi , 217 Muticn, son caractère:,. . 2; N abofharzan,. ( Nabuchodonosor ) roi de Babylone, 136 Naïades, nymphes „ 5 .q J7« TABLE Naïades, les païens les honoroient comme des divinités, Page so,s l Natolie, le fleuve qui y coule s’appelle Chiais , 2}2 Nauplius, roi d’Eubée 233 Némee , forêt de l’Achaïe , 6y Ncoptoltnie , fa grand’mere le cacha pour l’em- pêcher d’aller au liege deTroye, 78 -— Sa ruse pour engager Philoctete à aller à ce siégé, gi&fuiv. — Pourquoi on lui refuse les armes dé son père 79 il fait à 66 6; 108 fils, 231 24; 225 23 5 Achille Neptune, il se dispute avec Pallas , Nessus, Ion fort, & quel présent Déjanire, Nestor. Sa mémoire , — Son foible , — Ses regrets fur la mort de son Nicostrate; vainqueur d’un géant , Nirée , qui il étoit , Nosophuge, son habileté à conncître les maladies , 131,133 (3ebaliens, peuples d’Italie', 234 Oéta , montagne de Thessalie, 72 Offanto , ci-devar.t Aufide , 224 Oiseau , le trille oiseau d’Athenes est le hibou , Oisiveté, il faut la réprimer, 332 , ; ; ; Olive, don précieux de Minerve, 129 Omphale , reine de Lydie', aimée dTIcrcule , S; Ortlie , agité par les. furies, 236 Orgueil , renverse les trônes, 29 Orphée, il descend aux enfers , l$o Purse, constellation ? 72 DES MATIERES. 17 ? r r» Pam.adtum, enseigne sacrée des Troyens que Diomede enleva , ]’mjc2î% Pallas , elle eut dispute avec Neptune pour donner son nom à une ville naissante, 119 — Elle est Minerve, > 20 - Elle donne aux habitants solive , ìhid. Pan , qui il étoit, ; Parole , il ne faut pas manquer de parole, 207 208 Parques, il y en a trois, Clotho, Lachesis te Atropos , * ço Patience, fa nécessité, 349 Patrocle étoit chéri par Achille, fct> Pelée, roi des Phtiotes & des Dolopcs, >89 Périandre, Locrien , avoir tué un lion, & dl tué par Telémaque daris leconib.it, 22; , 224 Peucetes, peuples, 2, 203 Phalante , il cherche à sc brouiller aveu 'J'clc- maque , Phéacien , ou de Corcire , 3 3 ; Phérécide , ses regrets, fur lu mort d’I líppi u., 1 )‘A Philocles , fidele ministre d’idonienee , Ici. belles qualités , <; — Commencement de fa disgrâce , (> — Sa, modération envers 'iímoerate, qui savoir voulu poignarder, ,7, 1-4 — II s’exíle lui-méme dans l’isle de Sam,n. , 1 S — II en est rappelle, q 3, .,9 — Pour quelles raisons il refuse d’abord d’.d- ler à Salente , 40,4 7 - Pour quelles raisons il y.va , r ,'> — Offres de services qu’il luit à Prorélilas, quoique son ennemi, 52 ft lui. v. 378 T ABLE Philocles , demanda pleine de modération qu’il fait à Idomenée , Page 34. Philoctete , fidele compagnon d’Hercule, 64. —- 11 a loin de íes cendres 6 c les cache , 68 •— Hercule lui laisse ses flèches, 69 Ulysse l’oblige d’aller au iìege de Troye , 71 •— 11 laisse tomber sur son pied une fléché qui lui fit une blessure incurable, 73 - Funestes suites de cette blessure, 73 , 74. Nouveau malheur qui lui survient, 8?, 83 ■— A L; persuasion de qui il part une seconde fois pour le siégé de Troye , 90 — Machaon & Podalyre le guérirent en partie , ib id, «— Son íoibte , 108 Phiégéton , ce que c’étoit, 237 Pholué; qui elle est, fous quelle condition Ion pere la promet à Eléance. E11 quoi son désespoir lu suit changer, , 226 Phtiotes, >89 Pluton, roi des enfers , 260 Podalyre , fils d Esculape, 90 Polimene , qui i! est , >8 Poliux émit célèbre dans la lutte, 223 — 11 combnttoi: bien du celle , 98 Polydamns , qui il est. Son élévation , & a de qui il est lu figure, 26; òè íuiv. son invention , 38 un bon prince 1e soumet aux lui» , 30; , 304. - II doit avoir soin de son peupfe comme un pere de sa famille, 337 qui u ia coît Poterie de terre, Prince tsa H f™ fw s ii v. t- DES MATIERES. 379 Prisonniers de Télémaque causerent beaucoup de désordres , Paye 97 Probité , ses réglés ne doivent pas être violées , 209, 210 Procès, ils causent beaucoup d’embarras, 299 Prospérité, elle eít pour un jeune prince un poison, 24;, 4?; Protésilas. Ses qualités détestables : son artifice pour mettre Philoclss mal dans l’esprit d'id-o- menée , • ç & suiv. *— A quelles bassesses on se laisse aller pour lui faire la cour, , 39 & luiv. - Sa chiite , 41 ilegelìppe l’emmene en exil dans l’isle de Samo-s , 42 Prœtus, roi d’Argos , 169 Pterelas , tué par Auraste, 229 uekelles entre Télémaque & Pha- lante, 97 HESUS, roi de Thrace, est tue par Dio- mede & Ulysse , 260 Rhodope, montagne de Thrace, 346 Révolté. Ce qui les cause. Moyens de les pré- ■ venir , 29 Richesses , punition de ceux qui p.,"estent des richesses mal acquises , 172 Rocher qui a la ligure humaine, voyez l.y- chas. Roi , l’état d’un roi est bien tu ilheurcux , 337 *— Comment les rois éviteront st’ctre trompés , ^ 324 1 —■ On est ravi de la mort des méchants rois, * 243 O'' ?S° T A BLE Rois, Pourquoi les rois font d’oráinaire défiants & inappl-qucs, Paqc 9 —— Combien il leur est pernicieux de se livrer á u r; seiíl , 10 -— Caractère des rois foibles & innppíiqués, 1 9- 2 7 *— Mauvaises maximes des rois pour empêcher les révoltes, 28 •— Leur trop grande sensibilité à la flatterie, 3 î Quels font les avaats-coureurs du renversement des rois, 26; •— Malheurs dans lesquels tombent ceux qui ne veulent point d’arbicres dans leurs causes , 3 3 Sanglier de Calydon, 2 ; t — Tciémaqus en tue un d’une grandeur énorme, 3-07, 308 Savoie (le duc de) allait incognito dans les cafés de Turin , & pourquoi, 134 Scuman re , voyez Xanche. Scarpemo , voyez Carpathie. Scyros , isle de l’Archipe! , 77 Secret, moyens de garder íe secret, 108 DES M A T T EZR E S. jgt caractère de ceux qui ne ssurcient Secret, caractère de ceux qui ne garder un secret, Sésoftris; Téìcmaque le voie dans Elysées , ■— II y est moins heureux, & Pave 107 es champs 199 pourquoi ? 199. 200 Sibarites , peuples d'Italie , 301 Sigée , aujourd’hui cap des janissaires, 79 Silence; il est pour les princes le plus glorieux témoignage, . £49 Simoïs, riviere auprès de Troye , 121 Sipontins, peuples du royaume de Naples, 302. Souffrances ; leur éloge , 82 Sperchius , fleuve de Thessalie , 8 r Stalinien?. voi/cz Lsmnos. Succès de la guerre, sont toujours funestes ct odieux, 2§3 Sujets : ce n’eft pas assez d’en trouver de bons , il faut en former de nouveaux, 332 Superflu ; on doit le bannir d’un état, 2 Sympathie: l ! éioc|uence sympathise avec !a flatterie, J “O TT aï?ta RE , description affreuse de cc séjour des malheureux, 162 Téìcmaque. Son caractère nu naturel, 94 — Sujet de la dispute avec Phalante, 96 Sa générosité envers Hippias vivant, 103 ‘ Envers Hippias mort, 137 L fuiv. ' Envers Phaiante dangereusement blessé, 141 — 144 *“— II fort du camp ct va voir dans les enfers si son pare n’y fèroit pas , 1 <; t E apprend d’agréabìos choses d’Arcésius ™n bisaïeul, ig3 & fuir. Í3> î$* T A B L S Télémaque. Après quoi il retourne au camp des alliés , qu’il empêche de se prévaloir contre Adraste d’un avantage bien grand qu’un traître leur offroit, l'agc 206 & suiv. —~ Belle gloire qu’il acquiert encore à l’occa- sion d’un transfuge chargé de la part d’Adraste d’un ordre exécrable, 21 ; & suiv. --- Priere. qu’il adresse aux dieux avant le combat , 222 *— Sa générosité envers Adraste vaincu , 240 Mais poussé à bout par fa mauvaise foi, il le tue , 241 *— 11 refuse généreusement la portion du pays des Dauniens que lui destinent les rois alliés, 2,2 11 détourne les alliés de partager entr’eux ie pays de ceux-là , 2^4 — 2;6 »— 11 pleure Pisiíírate, & a 1 foin de ses funérailles , 246-248 »— 11 donne aux Dauniens Polydamas pour roi, 2Ó7 - Demande de Télémaque aux Dauniens en faveur de Biomede, roi d’Etolie, 2LH 269 Qui s’étoit réfugié chez eux, 2?9 —t Télémaque va à Salente retrouver M eût or, . 2-1 v— Qui lui donne d’excellents avis fur le gouvernement, 276 & íuiv. «T-- Télémaque lui déclare son amour pour Antiope, 289 K suiv. Mentor l’approuve , mais fous conditions, 292-29; î— Ils veulent partir tous deux de Salente, jpour aller e» Ithaque ; ldoœenée s’y oppols DES MATIERES. 38! par toutes sortes de voyes obligeantes. Mentor donne à celui-ci des avis fur bien des j choses dont un roi ne doit pas se mêler, Page 297 & suiv. *— Télémaque voyant Idomenée iì triste de leur départ 11’ofe pas le lui annoncer. Mentor le blâme de ion peu de fermeté , ; 11 —— Télémaq’ue encouragé par cette réprimandé y va. Idomenée réitère ses efforts 1 pour les retenir, 314, Zi; — Télémaque lui donne de bons avis pour le consoler de leur absence, 316 & suiv. —- II part avec Mentor, 3 20 —- Qui lui apprend en quoi consiste le point essentiel du gouvernement, & comment un roi peut se connokre en hommes, 224 "•—-Télémaque rencontre son pere sans le con- noítre , 334 & suiv. 1..— 11 t’en afflige extrêmement, 346 ““** Mentor 1 en console , 346-348 — II reconnut enfin son pere chez Eurne- nes, 347 Tersite, un des plus malfaits & des plus lâches des Grecs, 8» Thésée, qui il étoic, içà — II reçoit d'Ariadne un fil pour se conduire dans le labyrinthe , 123 Thieste, - , 191 Timocrate ; son caractère, r2,r; — II va à l'armée navale pour tuer Philocles, -r Il suit Idomenée su siégé de Troye, 2; D sut arrêté par Hçgeíìppe & mené à Sa- m os, ^2 T^achine, ville de Thessalie, 81 m T A R L Trahison. Télémaque montre aux cnefs de l’armée combien elle est détestable, Page 206 & suiv. Traumaphile. II a l’art de guérir parfaitement •les plaies, 1 î 1 Triptolême enseigne aux Grecs l’art de perfectionner l’agriculture , 197 Tunique du centaure NeíTus. Quels effets elle produit, 6á & suiv. Turenne ( le vicomte de ) son caractère , • ; r— I! préféra le titre de vicomte à celui de maréchal de France, 6 —— Comment il a soutenu la guerre cn Allemagne, 16 V V a r, lies k (la) elle fit une chiite a la chaise, , ;°S Yen u se, 20Ç Vérité. Où l’on peut la trouver, 154, 1?S Vertu. La vertu est le véritable bien , $4° —— En quoi consiste la véritable vertu, >66 —— [,a fausse vertu n’ell rien, ; ibid. Vieillards, lis ibnt incorrigibles, roy Ulysse preíì’e Phisoctete d’aller au siégé de Troye, 86 Usage de la monnaie , inventé par Ericthon , 194 X ï ■ ante, rivière du royaume de Troye, 121 Z a c I N x E , isîe de la mer de Grecs, 2>.l F £ K KE FEN F 1788:2 i k, ' M n « v a 4 LrA ITT-fr t rrt^T ^^-4'î^ì à-' 'î' 2~êÏÌ níi - Á^| V S # '£ .i ft w* ; -í“ •.•4rt»X-lS 4Ì^* ->'ÍÌ4} T-r ? I-i il - -"^ V- HiKjigip ^«»â,îZ»à LWSk«tWM «M«W • I «»UO ;«*£** 5**3 *!i«! .»MKi tira «H »»«W mm ta ■». .»H»îS Bf *m*‘ »«>»M H .«Sr,»W« ;*v**íM --»»»«. SSiUWOI :!9M Çfli® (?«*«■ «SS fllff I***S? «MMUI».», ft»** SSMM 8,*ê lilMtMi» ITBfW i* 'MWM WLMìâ«MflW», .__