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I V
Soulilot, qui lia guère réussi, comme nous l’avons vu, dans sa construction du théâtre des Tuileries , a pourtant la gloired’avoir le premier en France abandonné la routine et fait faire un pas important à l’architecture théâtrale.La construction du théâtre de Lyon (1754) marque, en effet, une nouvelle époque pour l’art en France , époqueparfaitement distincte de celles qui l’ont précédée. Jusqu’alors, le théâtre n’avait pu s’émanciper et sortir des édifices oùil était abrité, pour se faire édifice lui-même et se soutenir par ses propres forces ; la salle avait toujours gardé la formeallongée des Jeux de paume, qui lui avaient jusqu’alors prêté leurs quatre murs et leur toit. Tout ce que lesarchitectes novateurs avaient osé entreprendre en dehors de cette forme s’était réduit à réunir par une courbe les deuxlignes droites du plan de la salle, et à les écarter légèrement à mesure qu’elles s’approchaient de la scène. Tel était le plandelà salle de la Comédie-Française, bâtie en 1688 par d’Orbay, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, et dont il resteencore des vestiges; tel fut le théâtre de Metz , construit en 1751 par Roland de Virelois, qui jugea son œuvredigne de figurer dans son Dictionnaire d'architecture, sans parler d’un grand nombre d’autres théâtres dont nousavons les plans sous les yeux.
Soufïlot donna le premier exemple d’un théâtre entièrement isolé, indiquant sa destination par sa décorationextérieure, et d’une salle assez vaste, formée par une ellipse dont la scène prenait un segment. Cette courbe a pu êtreindiquée au célèbre architecte par plusieurs théâtres d’Italie ; mais elle était nouvelle en France , et elle eut un grandsuccès. Tous les projets de théâtre, notamment pour la reconstruction de la salle incendiée de l’Opéra, partirent decette donnée, que chacun modifia à sa guise. La réaction contre la ligne droite suggéra même à un novateur plushardi que les autres, Nicolas Cochin , l’idée d’un plan tout opposé, c’est-à dire d’une ellipse coupée par la scèneparallèlement au grand diamètre; s’inspirant peut-être des théâtres de Vicence et d’Imola , qu’il avait pu voir pendant sonvoyage en Italie , Cochin ajoutait à cette salle toute nouvelle une scène à l’antique à trois compartiments, nonen ligne droite comme sur le théâtre gréco-romain, mais comme à Imola sur une courbe formant avec la courbe de lasalle l’ellipse complète et régulière. Cette innovation ne fut pas goûtée en France , du moins à cette époque. L’architecteLaguepierre l’appliqua quelques années après en construisant la salle de spectacle du prince de Würtemberg,dans le château royal de Stuttgart : on en trouve le plan dans l’œuvre de Dumont, que nous avons eu plusieurs foisl’occasion de citer.
Quatre-vingts ans plus tard, l’idée de Palladio et de Cochin est reprise à Paris par un grand poète, architecteimprovisé, qui peut-être ne connaissait ni l’un ni l’autre de ses prédécesseurs et n’agissait que par intuition; Alexandre Dumas , concessionnaire du privilège du Théâtre-Historique, en 1846, s’adjoint deux peintres de talent, MM. Sechanet de Dreux , et trace lui-même le plan de la salle à laquelle il donne la forme, si convenable pour les représentationsdramatiques, d’une ellipse coupée sur le grand diamètre. Ce théâtre, terminé en 1847, a eu une courte, mais brillanteexistence, et il va disparaître bientôt sous le marteau inexorable des démolisseurs; il ne nous appartient pas déjuger icila mission littéraire qu’il a remplie ; nous constatons seulement qu’au point de vue de l’architecture théâtrale cetteconstruction, quoique imparfaite, contient en germe une idée heureuse que l’avenir développera.
La courbe trouvée par Soufflot pour le théâtre de Lyon fut, avons—nous dit, généralement suivie par les architectes,sauf quelques légères modifications. Moreau, chargé en 1764 de rebâtir l’Opéra, l’adopta également, mais avec cettedifférence que, pour agrandir l’ouverture de l’avant-scène, il redressa les deux parties latérales de manière à les rendrepresque droites; il aurait eu raison, s’il s’était abstenu de porter ses loges jusque sur le théâtre, suivant l’usage que lesdirecteurs de spectacles faisaient déjà prévaloir. Malgré cette hérésie, qui est devenue un dogme pour les architectes denos jours, la salle de Moreau fut trouvée magnifique. Le foyer public, qui régnait dans toute la longueur de la façade,les couloirs, les locaux de service, étaient des innovations empruntées, du reste, aux théâtres de Lyon et de Turin ; on lesimita plus tard dans les autres grands théâtres de Paris .