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VOYAGES AÉRIENS.
Désirant connaître l’état relatif de la lune et de l’aurore, je com-parai leur lumière de cinq en cinq minutes. C’est à 2 h. 45 m.que les deux clartés furent égales en intensité; alors je pouvais lireune feuille tournée du côté du nord-est (aurore) exactement commeje lisais une feuille tournée du côté du sud-ouest (lune). Mais voiciune particularité qui surprendra mes lecteurs.
La lumière de la lune est d’une blancheur devenue proverbiale.Lorsqu’on la compare aux lumières artificielles, aux becs de gazpar exemple (qui eux-mêmes font paraître jaunes les quinquets àl’huile), la lune fait jaunir et presque rougir à son tour la lumièrede l’hydrogène, et paraît si blanche qu’elle en est bleue par con-traste. L’astre candide des nuits est devenu l’emblème de la puretévirginale, et le lis le plus pur n’oserait comparer sa blancheur àcelle de Phœbé.
J’étais donc intéressé à savoir si, surprise au lever du jour, ladéesse des nuits serait aussi pure que sa réputation. L’expérienceétait facile à faire, et le photomètre des plus simples : exposer desfeuilles de papier blanc à la clarté de la lune, et les retourner ducôté de l’aurore, et ainsi successivement, pour comparer simulta-nément l’intensité et la couleur des deux lumières.
Or, avant même que l’intensité de la lumière lunaire eût at-teint celle de l’aurore, je constatai qu’à son tour cette lumière jau-nit devant la pure splendeur du jour!
Il est bon de rappeler ici que les notes de mon journal de bord,dont je me sers pour rédiger ces articles, ont été écrites séancetenante dans la nacelle, tantôt à la clarté de la lune, tantôt à laclarté des étoiles, tantôt à tâtons, car il est prudent de n’emporteraucune sorte de lumière en ballon ; celui-ci, ouvert à sa partie in-férieure, ferait l’office d'un immense bec de gaz de 800 mètrescubes, et pourrait bien nous causer la surprise d’éclater à quelquesmille mètres de hauteur.
Le sud et le nord de notre ciel nous offrent deux aspects fortdifférents. Dans le premier le ciel est profond, transparent, bleu;la brume qui recouvre la terre est semblable à un océan de brouil-lards; la lune trône au-dessus de ce monde de vapeurs. Dans lesecond, le ciel paraît couvert et terminé au nord-est par une ou-verture ou une transparence. — Directement au-dessus de notretête plane l’énorme sphère sombre et en apparence immobile.
j’aperçois à l’œil nu les taches principales de la lune, et mêmela montagne rayonnante de Tycho. A l’aide d’une faible lunette,je distingue jusqu’aux petites taches, telles que le lac de la Mort,