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VOYAGES AERIENS.
le signal des villages; le silence absolu nous apprenait, que nouspassions au-dessus des montagnes et des bois.
Vers minuit, des feux apparurent disséminés au-dessous denous : c’étaient des charbonnières dans les forêts.
Ces feux, vus de loin, ressemblaient à la lueur des phares, etle bruit lointain des grenouilles imitait à s’j méprendre celui dela mer. Assurés d’être au centre de la France , nous ne pouvionscraindre l’Océan, et la boussole marquait le sud-ouest. Depuis no-tre retour, j’ai pensé néanmoins qu’un courant deux fois plus ra-pide que celui qui nous emportait, et tournant un peu à l’ouest,nous eût inévitablement jetés sur la Rochelle avant le jour.
Un éclair traverse le ciel au loin. Le bulletin de l’Observatoiredu jour nous apprend que peu s’en fallut que nous n’ayons étéemportés vers une forte tempête élevée du golfe de Gascogne.
Combien l’aspect de la nature varie d’un jour à l’autre, sousl’influence de quelques rayons de la lune et de quelques voiles denuages! Pendant l’autre nuit, nous voguions dans la clarté mélan-colique et dans l’azur, et lentement nous assistions à l’accord ma-tinal de l’orchestre divin. Cette nuit, enveloppés d’un épais man-teau des ténèbres, nous planions dans des limbes obscurs, dansles cercles aériens où flottent vaguement les fantômes et les ombres.
De temps en temps, on entendait le bruit sinistre de chutesd’eau tombant dans l’obscurité. Puis le silence succédait commeune sensation d’effroi. Et l’âpre concert des marais reprenait sanote plaintive.
Un bruit intense, que nous avions pris d’abord pour celui d’untrain, frappa nos oreilles à une heure et demie : c’était celui de laCreuse , que nous traversâmes au Blanc, entre Poitiers et Château-roux.
Tous ces bruits s’élevant de la terre obscure pendant la nuit si-lencieuse étaient d’une intensité singulière, qui m étonna dans l’é-tude que je faisais alors sur la transmission du son dans l’air.Était-ce le silence général qui, rendant mes oreilles plus attenti-ves, augmentait relativement l’intensité de ces bruits? J’avais déjàconstaté dans mes précédents voyages aéronautiques que le son setransmet plus facilement et à une plus grande distance de bas enhaut que dans toute autre direction. J’ajoutai à ce fait la circon-stance que pendant la nuit l’atmosphère est plus homogène dans satempérature, et que le son doit la traverser sans rencontrer, commependant le jour, les mille obstacles fournis par la réflexion et laréfraction de couches diverses.