69
pour la corvette, qu’il voulut essayer au moinsd’en retirer quelques-unes du fond de l’eau.Pendant plusieurs jours les chaloupes y tra-vaillèrent avec plus de peine que de succès.D’autres embarcations étaient aussi employées,soit à des relevés géographiques, soit au ravi-taillement du bord.
Dans la première semaine, les officiers et lesnaturalistes se rendirent seuls à terre, où onleur fit le meilleur accueil. Le capitaine persis-tait à gai'der le bord, pour qu’on ne s’y relâchâtpoint du système de défiance qu’il avait établi.Enfin, le 4 mai, il s’embarqua sur la baleinièrepour aller rendre une visite aux missionnairesde Hifo. La journée fut longue et fatigante. Ilfallut faire une portion du chemin avec de l’eaujusqu’à mi-jambe. Les missionnaires se montrè-rent empressés et polis ; ils conduisirent le capi-taine au Pangaï, belle maison publique d’unevaste étendue, au faï-toka de Mou-Mouï, et auxchapelles des hotouas. Une entrevue avecIlata, le chef de ce district, termina cette excur-sion. Les jours suivans, le capitaine visita en-core Nioukou-Lafa, Mafanga et Moua. Cettedernière course fut faite avec une sorte de cé-rémonial. Le chef Palou avait, à diverses re-prises , témoigné le désir de recevoir le naviga-teur français , et le jour de celte audience avaitété réglé avec une espèce d’appareil. Le com-mandant, les officiers en uniforme s’embarquè-rent le 9 mai dans le grand canot. Mais au lieude trouver sur les lieux une foule empressée,un hôte affable et gai, des jeux, des festins, desdanses, des fêtes, les Français ne rencontrèrentque quelques hommes du peuple, quelques fem-mes ou enfans. Palou les accueillit avec un airsérieux et coniraint ; il ofïrit un pauvre kava à deshommes qui avaient besoin d’une politesse plussubstantielle ; il se tint sur la réserve, lui jusque-làcordial et communicatif. Pour pallier le mau-vais effet de cet accueil, l’interprèle annonça aucommandant que Palou avait naguère perdu unde ses enfans, et qu’il était menacé d’en perdreun second. Cette explication vraie ou fausse sa-tisfit le capitaine. Il poursuivit son rôle d’ex-plorateur, visita les tombeaux de Finau, de Tou-gou-Aho et de Tafoa, monumens assez mal en-tretenus et cachés sous les buissons qui lesenveloppaient. Du reste, ils différaient peu deceux de Hifo, et cette promenade à terre auraitoffert un assez médiocre intérêt, sans une visiteque M. d’Urville rendit à la tamaha. Nous luilaissons raconter cette entrevue.
« De là, dit-il, je fus conduit à la résidence dela tamaha, située dans une position fort agréa-
ble, au bord de la mer, dans le petit village dePalea-Mahou. La tamaha, dont le nom propreest Fana-Kana, me reçut entourée de ses fem-mes, et avec la plus aimable politesse. C’est unefemme de cinquante-cinq à soixante ans,.qui adû être très-bien dans sa jeunesse, et qui con-serve encore les traits les plus réguliers, les ma-nières les plus aisées, et je dirai même un mé-lange de grâces, de noblesse et de décence bienremarquable au milieu d’un peuple sauvage(Pl. IX ■— 2). C’était d’elle que j’attendais lesrenseignemens les plus précieux, et je ne fuspas trompé dans mon attente.
» Elle se rappelait avec beaucoup de satisfac-tion le passage des vaisseaux de M. d’Entrecas-teaux, qu’elle avait visité avec sa mère, veuvedu touï-tonga Poulaho. Le nom de Tine, quedonne ce navigateur à la sœur aînée du mêmePoulaho, qui occupait alors le premier rangdans Tonga , s’est trouvé d’abord inconnu, non-seulement de la tamaha, mais encore de tousceux qui se trouvaient présens à l’entretien. Ilparaît cependant qu’il aurait eu rapport à Tineï-Takala, qui avait alors le rang de touï-tonga-fafine.
» La tamaha ne se souvenait que confusé-ment des vaisseaux de Cook, n’ayant alors queneuf ou dix ans, ce qu’elle m’exprimait en memontrant une jeune fille de cet âge.
» Alors je voulus savoir si, entre Cook etd’Entrecasteaux, il n’était pas venu d’autres Eu-ropéens à Tonga . Après avoir réfléchi quelquesmomens, elle m’expliqua très-clairement que, peud’années avant le passage de d’Entrecasteaux,deux grands navires semblables aux siens, avecdes canons et beaucoup d’Européens, avaientmouillé à Namouka, où ils étaient restés dixjours. Leur pavillon était tout blanc et non passemblable à celui des. Anglais . Les étrangersétaient fort bien avec les naturels : on leurdonna une maison à terre où se faisaient leséchanges. Un naturel, qui avait vendu moyen-nant un couteau un coussinet en bois à un offi-cier , fut tué par celui-ci d’un coup de fusilpour avoir voulu remporter sa marchandiseaprès en avoir reçu le prix. Du reste, cela netroubla point la paix, parce que le naturel avait
tort en cette affaire.Les vaisseaux de Lapé-
rouse furent désignés par les naturels sous lenom de Louadji, de même que ceux de d Entre-casteaux le furent sous celui de Selenari.
» Dès lors il ne me resta plus de doute queLapérouse n’eût mouillé à Namouka à son re-tour de Botany-Bay , comme il en avait eu l’in-tention. »