VOYAGE PITTORESQUE AUTOUR DU MONDE.
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minutes, et à la fin du temps il marquait encorele même degré. La vapeur qui partait de cet en-droitétait par conséquent très-chaude. Les natu-rels, qui s’aperçurent que nous creusions dans lasolfatare, nous prièrent de cesser en nous disantque le terrain prendrait feu, et qu’il ressembleraitau feu qu’ils nomment Assoor. Ils paraissaientbeaucoup appréhender quelque malheur, et ilsétaient très-mal à leur aise dès que nous faisionsla moindre tentative pour remuer la terre sul-fureuse. En montant jjlus haut, nous trouvâmesd’autres endroits fumans et de la même natureque celui qu’on a décrit. Les messagers, que cesbons Indiens avaient expédiés, revinrent alorsavec des cannes à sucre et des noix de coco, etnous régalèrent comme le matin de la veille.Après ce rafraîchissement, nous montâmes en-core plus haut vers une autre colline que nousaperçûmes, et d’où nous espérions voir le vol-can déplus près. Mais, à l’approche de quelquesplantations, les naturels sortirent et nous indi-quèrent un sentier qui, à ce qu’ils prétendaient,menait directement au volcan ou à l’Assoor.Nous le suivîmes l’espace de plusieurs milles, àtravers différens détours couronnés de bois quinous cachaient le pays de toutes parts. Enfinnous atteignîmes la côte de la mer, d’où nousétions pai'tis, et nous reconnûmes, ou du moinsnous jugeâmes, que les naturels avaient eu l’a-dresse de nous écarter ainsi de leurs habita-tions. »
Dans une autre excursion sur l’ile, Forsterchercha à pénétrer dans une des cases mysté-rieuses d’où partaient les chants solennels.Econduit et repoussé de nouveau, il utilisa dumoins sa tentative en recueillant des observa-tions sur les mœurs des indigènes.
« Nos Indiens, dit-il, nous conduisirent parun nouveau sentier à travers des plantations fer-tiles et en bon ordre ; les petits garçons cou-raient devant nous, en nous donnant différentespreuves de leur habileté dans les exercices mi-litaires. Ils jetaient une pierre avec adresse, etils faisaient usage d’un gramen ou roseau vert,en place de dard. Leur dard ne manquait jamaisle but, et ils imprimaient tant de force au ro-seau, que le moindre souffle d’air pouvait dé-tourner de sa route, qu’il rentrait de plus d’unpouce dans le bois ; ils le balançaient entre lajointure inférieure du pouce et de la main, sansle toucher des doigts- Les petits enfans de cinqou six ans s’accoutumaient déjà à cet exercice,et ils se préparaient à manier un jour les armesavec succès. Différens détours nous recondui-sirent aux habitations où les femmes apprê-
taient leur dîner. Elles grillaient des racinesd’igname sur un feu allumé au pied d’un arbre.Notre approche les fit tressaillir et les miten fuite; mais nos conducteurs les tranquil-lisèrent, et elles continuèrent leur opération.Nous nous' mîmes au pied d’un arbre devantune des maisons, et nous essayâmes de causeravec ces Indiens, tandis que quelques-uns d’entreeux étaient allés nous chercher des rafraîchisse-mens. Je notai un grand nombre de mots deleur langue, et nous eûmes le plaisir de satis-faire leur curiosité relativement à nos habits, ànos armes, etc., sur lesquels ils n’avaient pasencore osé nous faire une seule question. Lesliabitans des plantations voisines, apprenantnotre arrivée, se rassemblèrent en foule autourde nous, et parurent fort charmés de ce quenous causions amicalement et familièrement aveceux. Je fredonnai par hasard une chanson : ilsme prièrent instamment de chanter; et quoiqueaucun de nous ne fût habile musicien, noussatisfîmes leur curiosité et nous leur chantâmesdifférens airs. Les chansons allemandes et an-glaises, surtout les plus gaies, leur plaisaientinfiniment; mais les tons suédois du docteurSparmann obtinrent des bravos universels.Quand nous eûmes fini, nous les priâmes devouloir bien nous donner à leur tour une occa-sion d’admirer leur talent, et l’un d’eux com-mença à l’instant un air très-simple, mais har-monieux ; nous n’en avions jamais entenduun aussi bon chez les différentes nations desmers du Sud. Il embrassait une plus grandequantité de notes que ceux de Taïti , ou mêmede Tonga-Tabou, et il avait un ton sérieux quile distinguait avantageusement de la musiqueplus douce et plus efféminée de ces îles. Lesmots paraissaient disposés en mètre et coulaientde la bouche avec aisance. Dès que le premiereut fini sa chanson, un autre en entonna une se-conde : la composition en était différente , maistoujours dans ce style sérieux qui indique le ca-ractère général de ce peuple. En effet, on lesvoyait rarement rire de bon cœur ou badinercomme les nations plus policées des îles des Amiset de la Société, qui savent déjà mettre ungrand prix à ces petites jouissances. Les natu-rels nous montrèrent aussi, en cette occasion,un instrument musical composé de huit ro-seaux, comme le syrinx de Tonga-Tabou, aveccette différence que la grosseur des roseauxdécroissait en proportion régulière et qu’il com-prenait une octave , quoique les roseaux nefussent pas complètement d’accord.
n L’après-dînée, je redescendis à terre avec