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et quand elle a voulu implanter le monopole aumilieu des échanges, elle l’a fait avec desména-gemens qui l’ont rendu presque insensible.
Il faut dire pourtant que la Hollande a étémieux servie que l’Angleterre par le caractèredes hommes sur lesquels elle avait à régner. LeJavanais n’a rien du fanatisme et de l’intolérancepoussés, dans l’Inde , jusqu’à éviter tout contactavec le vainqueur. C’est un peuple bon et facile :ses mœurs se ressentent de sa langue qui estdouce, poétique et sonore. Composée de vingtconsonnes et de six voyelles, elle semble dériverdu sanscrit. La littérature et la poésie javanaisesont des règles et des notions fort avancées. Leschants nationaux sont nobles, majestueux,d’une facture large et hardie. Les sciences nesont pas étrangères non plus au peuple javanais .Il connaît la numération et les premiers ru-dimens des mathématiques ; il a le calendrierarabe, qui a remplacé le calendrier bramanique.Jadis l’année civile ou de Salivana servait à cal-culer l’ère de Java. Elle dura jusqu’à la centcinquantième année après l’introduction du ma-hométisme. Ce fut sous le règne du grand-sultanAgoung(1633) qu’on lui substitua l’ère de l’hé-gire. On compte aussi à Java plusieurs espècesde cycles, entre autres celui de sept ans quise retrouve chez les Siamois et les Tibétains.Les noms des sept années de ce cycle sont :mangkara , le langoustan (poisson) ; menda , lachèvre; kalabang , le mille-pieds ; wichilre, lever; minlonna, le poisson; was , le scorpion;ma'ühn, le buffle, noms tous dérivés du sanscrit.
Les Javanais connaissaient encore la naviga-tion et la géographie. Ils divisaient l’horizon enhuit parties. Les cultivateurs ne savaient quedistinguer les quatre points cardinaux. La mé-decine est exercée par des vieillards des deuxsexes. Quelques-unes de leurs recettes viennentdes Arabes.
CHAPITRE XXX.
AUSTRALIE (nouvelle-hollande). - PORT DU
LOI—GEORGE.
Au-delà du détroit de Bali, le Kanguroo trouvala mousson de N. E. qui déjà avait pris le dessusdans les mers australes. Il lui ouvrit ses voiles,espérant que la brise aurait les allures régulièreset douces qui la caractérisent dans la mer desIndes. Celle attente fut trompée. Soit que la sai-son ne fût point encore assez avancée, soit quele voisinage d’un continent vaste imprimât auxvents régnans une variabilité et une intermittencefâcheuses, nous perdîmes plus de vingt jours à
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batailler contre les houles du S. et les rafalescontraires. Ce ne fut guère que le 28 novembreque nous pûmes relever les premières terres del’Australie aux environs du cap Leeuwin. Lejour suivant, nous doublions la pointe de Bald-Head et nous jetions l’ancre à l’entrée du havrede la Princesse-Royale, au port du Roi-George ,tranquilles, à l’abri du vent et de la mer.
Le premier aspect de cette terre me frappa.La végétation de la Nouvelle-Hollande ne trou-vait aucun analogue dans mes souvenirs ; rien,ni dans la Malaisie , ni dans l’Océanie, ne pou-vait lui être comparé. Au lieu de ces admirablesvégétaux si verts, si majestueux, chargés de pro-duits si utiles, je n’apercevais sur des coteauxdénudés que des arbustes maigres, d’une teintetriste et pâle ; quelquefois même des buissonsrampans ou des plantes herbacées, charbonnéesà demi.
Le Kanguroo avait, dans un premier voyage,laissé sur ce point sept hommes pour la pêchedes phoques. Quand il parut en tête de larade, six d’entre eux accoururent dans la balei-nière ; le septième était resté à la garde du dépôtétabli sur l'ile Michael-Mas à l’entrée du port.La pèche de ces hommes avait été fructueuse, etPowell parut satisfait des résultats qu’ils avaientobtenus. Quant à moi, à qui ces détails impor-taient peu, j’appris avec plus de plaisir qu’unetribu, composée d’une quinzaine de sauvages,résidait à un mille environ du mouillage. D’a-près les rapports des matelots, c’étaient des hom-mes tout-à-fait inoffensifs, et qui de temps à au-tre venaient rendre aux Européens des visitesamicales. Comme je témoignais au capitainePowell le désir d’étudier promptement cette racesi curieuse pour la science ethnologique : « MonDieu, répliqua-t-il, vous serez servi à point! Voiciun de ces sauvages. Regardez là, sur l’avant de labaleinière. » Je jetai un coup-d’œil vers le pointqu’il m’indiquait, et je vis un objet qui ne pouvait,en aucune manière, passer pour un homme. C’enétait pourtant un qui ne montrait alors que lapartie dorsale. Dans cette position, .on l’eûtpris pour une peau de bête étendue au soleil.Sur un appel des matelots, cet objet se tournade notre côté. Rien de plus hideux au monde.Qu’on se figure une grosse tête garnie de che-veux ébouriffés , avec une face plate, élargietransversalement, des arcades sourcilières très-saillantes, des yeux d’un blanc jaunâtre très-enfoncés , des narines écrasées et écartées, deslèvres passablement grosses, des gencivesblafardes et une bouche très - grande ; qu’ony ajoute un teint de suie jaunâtre, un corps
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