«£»• * ' /&r 'f Q f 24 ■ms •St^l1$ SïWíif- LWM. DM WW KKUM WD-TAEW-EW .. - L>-ê - àM^âìEêà WÊUK .j£l *•« M,.TL«»âLM«W -^'DMWk < í f ;*. / J . // - i"H> Z 1 sir u 'fpœ. $0 M- àà-'-W :-»êì w H mm, IrfifeíiSsfifeJíllïtós «â à»' â^4 COURSE DE BALE A SIENNE PAR LES VALLÉES DU JURA En voyageant en Suisse, le peintre trouve à chaque pas nn tableau, le poëte une image & le Philosophe ujie réflexion. AVEC UNE CARTE DE LA ROUTE À BALE CHEZ CH. AUG. SERINI LIBRAIRE 1789. Fortunatus et ilie Deos qui novit agrestes À L’HERMITE DE LA SOLITUDE d’arlesheim C)uand jadis tes aïeux du fond de leurs châteaux Courraient la lance au poing et par monts et par vaux, De leurs vassaux tremblans rançonnaient les Familles, Pillaient les voiageurs et ravissoient les Filles ; Etoient ils des héros? Non—■—je ne vois en eux Oue les Fléaux d'un Siècle obscur et malheureux : Mais quand je t’appercois, aimable anachorète, Dans ce riant vallon qu’embellit ta retraite Rassembler prés de toi le peuple des hameaux, Par des jeux innocens alléger ses traveaux, Chasser les noirs Soucis dont il paroit la proie, Sourire à ses plaisirs, t’égaier de sa joie, Mon aine te bénit---et de tes fiers aïeux Décestant les hauts faits et les titres pompeux, J'ai raison de te dire, en opposant vos rôles; ,, Ils affligeaient la terre, et toi-tu la consoles.,, - On pourra prendre dans la déscription des jardins D’ARLESHEIM, dont parle la première de CEvS LETTRES (depuis la page 21. à la page 33. ) ridée du local nécessaire à Tintelligence de cette épitre. COURSE D E B ALE A BIENNE PAR LES VALLÉES DU JURA. LETTRE PREMIERE. Il n’est aucune des sept portes de Bide, qui offre tant & de si beaux souvenirs pour l’histoire nationale, que la porte qui mène dans Y Evêché % à peine le voyageur a-t-il fait quelques centaines de pas, qu’on peut lui dire , —- „ regardez cette „ plaine à gauche; c’est celle de Saint Jaques, „ les Thermopyles Helvétiques, où izco de „ nos ancêtres périrent honorablement en vou- » lant taire reculer 50000 Français (*_) —- remar- (*) Près de cette place fameuse qui attend encore on A 2 Course de Bale „ quez cette colline à droite que couronne une 3 , petite église , c’est Sainte Marguerite ; là , „ quand on vint lui annoncer son élection à „ l’Empire, campait Rodolph de Hapsbourg oe- 33 cupé au siège de Bâle ., qui ouvrit sur le champ j, à son empereur, les portes quille fermait à „ son ennemi. — Découvrez vous dans le fond „ ce vieux château placé à mi-côte de la mon- „ tagne? c’est Dornach, au pied duquel les Suif- ,3 ses terminerent le XV e . siécle par la dernière 3, victoire remportée fur leur terre natale, pour „ assurer leur indépendance. — Voyez - vous „ cette forêt près du chemin ? c’est là que dans „ cette même guerre de Souahe, une poignée de „ Bernois Sc de Soleurois sortit victorieuse d’une 3, embuscade que lui avait dressé un ennemi „ six fois plus nombreux”. Après les bords du lac de Lucefne , il n’est aucune contrée dans les treize Cantons., à laquelle puisse aussi bien Rappliquer ce mot de Cicéron entrant dans Athènes, Quocunque ingredimur , in aliquam historiant ves- tigium ponimus. monument, croît un vin rouge connu fous le nom de sang Suisse : tout bon Bâlois en va boire une fois l’an- 'née, en mémoire des scènes du tems passé; c’est du même vin que fe remplit à la Société à'Olten , la coupe de la Confraternité Helvétique, & les jeunes citoyens de Bâle qui forment la compagnie Franche vont chaque printemps manœuvrer fur ce champ de bataille, au milieu de ces nobles souvenirs fl propres à inspirer le courage & l’amour de la patrie. A B I E N N E. I À mesure qu’on avance, on voit s’étendre un riant amphithéâtre de plaines , de collines & de montagnes cultivées ou boisées, soit dans la Suijse en de-c ( à duRhin, soit au-delà de ce fleuve, dans Pancien comté de Rœthelen qui fait maintenant partie du Margraviat de Baden ; & l’œil s’arrête & se repose avec plaisir sur les pentes vertes du Jura & de la Forêt noire , fur les bourgs & les villages dont elles font parsemées , & fur quelques-uns des quatorze châteaux subsistants ou ruinés dont Bêle est environné de l’Orient au midi (*). Cette ville au centre de tous ces anciens forts, dont le plus éloigné n’est pas à trois lieues de ses portes, comme serrée par cette ceinture de la tyrannie féodale, eut depuis le XII e siècle au XVI, une lutte bien pénible à soutenir contre les possesseurs des grands & petits fiefs de son voisinage, qui faisoient à tout moment des courses jusques fous ses murs’: en la tenant perpétuellement en haleine, ces ennemis de la liberté procurèrent la sienne, lui frayèrent l’entrée dans la confédération Helvétique , & semblaient devoir la rendre plutôt une place de guerre qu’une ville de commerce ï mais une longue paix, Pavantage de fa situation , & Pindustrie de ses habitans, ont fait oublier ces tems de trouble & de carnage : (*) Ces châteaux font Schaunbourg , Prattelen, les ; Vartbergs , Munchenfein , Iieichenjìrìn , Birfcch , Dor- nach , Pfeffingcn , Angcnflán , Berenfels, Landfcron 6? Fiirjienjiein. A z 4 Course de Baie maintenant elle regarde avec sécurité ces tours jadis remplies d’ennemis fans cesse renaissants, qu’elle ne voyait qu’avec inquiétude : cependant, si son génie eût été alors autant tourné vers les conquêtes, qu’il s’est porté dans la fuite vers les sciences & les arts de la paix, il n’eut tenu qu'à elle d’agrandir considérablement son territoire, l’un des plus petits d’entre les républiques SuiJJes ; elle eut profité du succès de ses armes vers la fin de l’anarchie féodale, & gardé les terres dont elle s’était emparée le long du Rhin , dans VAlsace & le Sundtgau en 1449 après la guerre de Rhinfelden : mais peut-être fa prudente modération est-elle plus à louer, que la belliqueuse avidité de plusieurs cantons, qui ne doivent une partie de leur supériorité territoriale qu’à des démembremens dont, comme par-tout ailleurs, la prescription de plusieurs siécles ou le droit du plus fort garantissent seuls la possession. Les sept bailliages qui forment le domaine de Baie , ne font presque autre chose que la réunion de diverses terres hypothéquées pour des sommes prêtées aux Evêques & aux Seigneurs voisins, qui n’ayant point été dégagées, relièrent entre les mains des créanciers : il en est de même de plusieurs parties de la Smjse qui appartiennent à leurs possesseurs actuels, moins à titre de propriété qu’à titre Rengagement ì heureusement qu’après une aussi longue possesi- sion il n’est point de répétitions à craindre. Les chartres des anciens propriétaires n’existent plus; leurs familles font pour la plupart éteintes; 011 i Bienni. f ne íauroit même où trouver les héritiers de cette Ioule de Comtes, de Barons & de Chevaliers dont les noms surchargent nos vieilles chroniques : — mais ce serait une question assez singulière que d’examiner, (prescription à part) comme on en agirait avec un homme, qui muni des pièces originales viendrait répéter quelqu’une de ces hypothèques, en offrant selon la teneur de l’acte Rengagement, la somme prêtee : redemanderait-on le capital avec tous les intérêts accumulés depuis trois ou quatre siécles? mais cette prétention ferait injuste, parce que la jouissance d u domaine tient lieu à l’engagiste des intérêts de Fargent avancé : ce qu’on pourrait raisonnablement prétendre, ce serait la somme prêtée dans la proportion de raugmentatiott de valeur du numéraire ; or comme ce prix est au moins six fois plus haut que dans le tems ou l’hypothèque fut acceptée, la justice exigerait que le capital offert fut proportionné à la haulle du fond qui le représente pour le créancier. (*) On peut encore attribuer l’accroissement des grands Cantons de la Suisse, à leur position ref- (*> Les plus habiles calculateurs prétendent que 16 livres fous François Premier équivalent à So livres de notre tems, ou ce qui revient au même, qu’avec roo livres on ne pourrait acheter que la cinquième partie du bled qu’on aurait eu alors pour la qìême somme ; or la plupart des hypothèques dont nous parlons, font antérieures à ce régne. A 3 6 Course de Bale pective ; si Berne, Zurich, Fribourg avaient été situés là où font Undervald & Appenzel, ils n’aliraient probablement pas pu s’étendre davantage; mais placés au milieu d’une foule de fiefs grands & petits, ils ont habilement profité des circonstances. La tyrannie atroce des nobles engagea plus d’une fois leurs sujets, à fe jetter entre les bras des Républiques, dans l’efpoir d’un gouvernement plus doux ; & on ne peut fe dissimuler, en lisant notre histoire, que tel de ces Seigneurs aurait expiré de nos jours fur la roue, s’il eut lait seulement la moitié des horreurs, qu’il commettait alors impunément. Dans cette longue anarchie féodale, on ne trouve que parjure, brigandage & cruauté : nulle bonne action, nulle vertu ne légitimait une puissance fondée fur le sang, conservée par le meurtre & augmentée par le pillage. Heureuses alors les Républiques belliqueuses, qui offrant plus d’ordre & de sûreté dans leurs murs, fe trouvaient fur une telle frontière : si la noblesse exposa souvent sa vie, ce ne fut que pour son intérêt particulier, ou pour celui des Suzerains qui la protégeaient, mais jamais pour ses sujets à tout moment vexés, dépouillés, emprisonnés ou égorgés (*). (*) Cette noblesse ne respectait pas plus les liens de la nature, que ceux de la société: nos annales nous montrent en 1172 un comte de Toggembourg qui précipite fa femme du haut de son château,- en 1227 , un seigneur du même nom qui assassine son frété; en Ce n’est point comme républicain que j’écris ceci; c’est comme homme.Et n’est-iì pas temps que 1a vérité élève enfin fa voix, pour plaider la cause du peuple au tribunal de l’hu- manité & de la raison. Malheur à tout écrivain qui prend la plume pour défendre servilement la noblesse héréditaire, & par conséquent le despotisme & l’oppreísion. Malédiction à qui cherche par ses écrits à faire regretter sancira régime féodal. S’il eut vécu dans ces siècles infortunés, on peut conclure qu’un tel homme aurait été, selon les circonstances, ou le premier des tyrans ou le dernier des esclaves. — Grâces au Ciel, je ne reçois & n’ambitionne ni pension, ni titre d’aucune république, ni d’aucun prince ; voilà pourquoi ma main est libre d’écrire ce que mon cœur croît utile.au bien général. — Sij’aime notre belle nature j’aime encore plus ceux qui l'habitent; quand on voyage & qu’on observe, la transition de l’une aux autres se sait sans qu’on y pense : mais qu’on ne craigne point de moi la licence d’un écrivain qui se. dit libre dans l’acception moderne de ce mot. Dieu me préserve d’attaquer jamais la religion,, .les loix & les mœurs : je ne ferai i; ?2 , un comte de Hapsbourg Kibourg qui répété sse inême attentat; en 1375 , un. baron de Tiiaitm,^qui poignardé de fa propre main son oncie Giiijcard Eve. que de Sion &c. &c. jugez par ces traits"ípi’il fêtait facile d’accutnuler du triste fort ’des sujets dí' pareils 8 Course de Bale point de ma plume, une arme destructive de l’ordre & de la vertu ; mais elle défendra les droits de l’homme contre l’homme , elle réclamera contre les préjugés de la naissance & du pouvoir arbitraire, elle cherchera à conserver ou plutôt à renouveller ces belles & antiques formes du gouvernement Patriarchal & républicain, que dès le premier âge du monde, la nature imprima aux sociétés naissantes. Après cette digression utile à l’intelligence de ces lettres & de l'esprit qui a dicté les réflexions qui servent de cadre à leur partie descriptive 8c historique, continuons notre voyage : mais ne quittons pas les environs de lìàle fans parler d’un site délicieux, à l’endroit où la Byrse verse une partie de ses eaux dans un canal bien nécessaire aux forges & aux papeteries Bâloises. — Là, un monticule boisé, recèle dans son centre une cabane tapissée de mousse, où la méditation se plait à résider, où la rêverie se replie sur elle-mème au murmure des eaux qlii entourent cette solitude, où les plus doux souvenirs ramènent le cœur vers les scènes fugitives de ce premier âge de la vie que la nature & Pamitié embellissent des plaisirs de l’innocence, où la contemplation d’un avenir dont l’espérance soulevé le voile devant la vertu, élevé Pâme profondément émue bien au-dessus des lieux que le corps habite. Quelques sentiers contournent cette aimable retraite de la réflexion & du recueillement A offrent tour-à-tour les escarpe- mens du lit pierreux de la rivière, le canal im- A B I E N N E. 9 pénétrable au soleil qu’un de ses bras remplit, les bouillonnemens d’une cascade que la nature réclame sur sart qui la fait naître, une ferme isolée de l’autre côté de l’eau & le penchant couvert de hêtres & de sapins des dernieres collines du Jura. Après avoir paííé le pont de la Byrse , on arrive à Munchenjìein , village jadis entouré de murs que protège un antique château, très-important comme tant d’autres avant l’invention de la poudre : e’est maintenant la résidence paisible d’un baillis Bâlois , qui voit de ses fenêtres une charmante contrée , ies tours de fa métropole & une partie de son petit gouvernement composé de septz villages. Ce bailliage, dont le fol est assez fertile , renferme des agriculteurs laborieux, économes & par conséquent plus à leur aise que la plupart des paysans des bailliages supérieurs : on y trouve plusieurs restes d’antiquités, qui annoncent le séjour ou le passage des Romains , dont l’aigle belliqueuse ne fut arrêtée dans son vol ni par les Alpes , ni par le Jura. Cette seigneurie, qu’un mariage transporta en 1130 de la maison à’Hapsbourg dans celle de Perrette, retourna par l’extinclion de cette dernière, 200 ans après , à la maison d 'Autriche-, les nobles de Monch la tinrent en fief fous l’une & l’autre maison. Mais en 1479 ils l’engàgerent en hypothèque perpétuelle à la ville de Baie, qui n’en fut en possession plénière qu’en 1517, par la cession que l’Empereur Maximilien fit après bien des difficultés de ses droits de suzeraine- io Course de Bale té, & par l’entier désistement des trois stères M'ônch de Lovenberg, écrasés de dettes, qu’ils ne purent liquider que par l’aliénation de leurs domaines. Cette famille qui a joué jadis un rôle bien turbulent, soit dans la ville de Bide dont elle avait la bourgeoisie, soit dans les châteaux des environs , était fort nombreuse & partagée en plusieurs branches maintenant éteintes. Deux chevaliers de la branche de Landscron ont eu une mort trop singulière pour ne pas en parler : — le premier se trouvant en 1^46, dans Famée de Philippe de Valois , fut choisi par Jean , Roi de Bohême , prince aveugle & malheureux, pour lui servir de guide dans la bataille de Crécy , où il avait résolu de finir sa carrière infortunée; ils font attacher ensemble les brides de leurs chevaux, & s’élançant au milieu de la mêlée, ils y périssent l’un & l’autre. Tfchudi raconte que le roi de Bohême sachant que ce Monch avait pris honteusement la fuite 7 ans auparavant à la bataille de Laupen , le choisit à dessein de le punir de cette lâcheté : le moine de Vm- therthour , dit au contraire dans fa chronique , que ce fut en considération de fa force & de ion courage, que le vieux roi lui demanda instamment de le conduire dans la mêlée : l’hist torien Froijsart , coutumier de donner une traduction française à tous les noms étrangers qui en font susceptibles, parle du même gentil homme qu’il appelle le Moine de Bile. — Le second , Bourcard Mónch de Landscron, ennemi mortel des II A B I E N N E. cantons, qui avait guidé l’armée du Dauphin vers Bâle en 1444, se promenait à cheval sur le champ de bataille de St. Jaques couvert de sang & de cadavres, & dans les transports d’une joie barbare, il s’écriait, je me baigne parmi des roses, quand un suisse expirant, ranimé par cette insulte, saisit un caillou , le lui lance à la tempe & le renverse à ses côtés. Une chronique postérieure de quelques années à la mort de ce Monch , prétend qu’il fut tué par Arnold Schik capitaine des 40 hommes que le Canton à'Uri avait parmi les 1200 Suisses qui périrent dans ce combat : voyez les détails de cette mémorable journée dans les Mélanges Helvétique de 1782a 1786, pages 27 & suiv. De Munchenftein , on passe bientôt sur les terres de P Evêché de Bédé , que nous allons parcourir jusqu’à Bìenne : ici le gouvernement change avec les opinions religieuses : la mitre & la crosse font substituées aux deux cent républicain, & les croix élevées fur la frontière annoncent Rome & son culte. Une vieille tour, reste du vaste château de Reichenstein, renversé par le grand tremblement de terre de 1 Zs6, couronne à gauche une colline supérieure au grand chemin : on ne sait, si ce château a donné son nom à la famille Reich de Reichenstein , ou s’il en a reçu le sien , puisque dès 1267, un Evêque de ce nom en remit la garde-noble à un de ses parens Matthieu de Reichenstein. Ce fief est resté jusqu’à nos jours entre les mains de ses descendans qui se divi- 1 2 Course de Bale sent en trois branches, dont les terres font en Alsace & dans l’ Evêché: on trouve aussi en 12,83 un Rodolph de Reichenftein , abbé de Disentis, fameux dans les annales du pays Grifon. Ces débris vénérables qui ramènent au Xlme siècle, méritent d’être visités, soit pour l’impo- sante beauté de leur masse, soit pour le superbe paysage dont on jouit à leur pied. 11 n’en est point dans ce pays de plus vaste & de plus riant; c’est la ville de Bâle, les plaines de la haute Alsace jusqu’aux Vosges, les replis majess tueux du Rhin , une dégradation successive de teintes & d’objets dans un horison de plus de 22 lieues .... Mais que le voyageur y monte lui-même & qu’il en juge. Je ne fais quelle mélancolique émotion s’empare de Famé à l’as- pect de ces ruines qui semblent braver les efforts de la destruction : on oppose ces décombres lugubres à la gaîté des florissantes campagnes qu’ils .dominent ; on regarde Fagriculteur paisible travaillant fans crainte là où son trisayeul frémissait de passer : on voit le lierre & la verdure couvrir cette place d’armes si souvent teinte de sang; le calme & le silence revendiquer ces lieux que leur disputèrent si longtems les cris de la vengeance ou de l’oppreffion, & le niveau de la nature reprendre peu-à-peu ses droits imprescriptibles fur les ouvrages de Fhom- me : on se représente les anciens maîtres de ce noble manoir , observant avec rage à travers ses étroits crenaux, la liberté s’établír dans Bâle fous leurs yeux, comme pour les braver, & aBiénne. 15 courant aux armes pour en arrêter les progrès; on se rappelle avec quel charme sentimental Delille décrit dans son poème des Jardins, Ces débris, cette mâle & triste architecture, Qu’environne une fraîche & riante verdure, Ces angles, ces glacis, ces vieux restes de tours Où l’oiscau couve en paix le fruit de ses amours, Et ces troupeaux peuplants ces enceintes guerrières Et l’enfant qui fe joue où combattaient ses pères. . C’est à regret qu’on s’arrache à cette foule de souvenirs, d’images & de réflexions, qu’une belle ruine fait naître dans toute ame qui fe plaît à recueillir ses sensations , pour descendre entre le château de Birfech & des rocs bizarrement grouppés jusqu’au bourg A'Arlesheìm où plusieurs objets méritent Pattention du politique & de l’amateur. L’église de Baie en doit la possession à la bienfaisance pieuse de PEmpereur Henri IIJÍ Mais ce lieu n’est devenu considérable que depuis que le Haut Chapitre de P Evêché y a établi fa résidence. Ayant quitté lors de la réformation avec une précipitation peu raisonnée la ville de Bàle qui ne songeait point à les chasser, les chanoines se retirèrent à Fribourg en Brifgau , où pendant un siècle & demi ils ont fait leur demeure ; mais Pél oigne m en t de leur Evêque, & surtout la difficulté de percevoir leur revenus dans les fréquentes & longues guerres entre Y Autriche & la France, les déterminèrent à rentrer chez eux 14 Course de Bale en 1677, après la prise de Fribourg par les François; & ils choisirent Arlesheim comme le lieu le plus à la portée des divers districts de Y Alsace & du Margraviat de Baden dont ils possèdent les dixmes : bientôt on y bâtit une église cathédrale qui fait front à une place bordée des deux côtés de belles maisons pour les chanoines. Ce grand Chapitre participe à la souveraineté du pays, puisque l’Evêque ne peut rien faire cfimportant sans ses avis & son approbation; composé avant la réformatíon de vingt-quatre Chanoines, il n’en a plus que dix-huit depuis cette époque ; les places vacantes par mort ou démission volontaire, font dans les mois impairs selon leur ordre numérique à la nomination du Tape , & dans les mois pairs à celle du Chapitre ; c’est aussi ce dernier qui fait sélection de l’Evè- que toujours pris entre ses membres en présence d'un commissaire Impérial: par le droit de l’Em- pereur connu sous le nom de premieres prières, il nomme au premier canonicat vacant après son avènement à l’Empire, comme dans tous les autres chapitres Germaniques . Pour entrer dans ce chapitre, il faut être ou de noblesse Chapitrable, ou docteur en Théologie gradué soit à Rome, soit dans une université allemande : ces derniers ne peuvent être que cinq, & font quelquefois moins : les uns & les autres doivent être Allemands-, les Alsaciens & les Suisses font regardés comme tels : les gentils-hommes font tenus à prouver leurs áBienne. If seize quartiers fous le serment de deux cavaliers chapitrables : les docteurs en Théologie doivent constater leur descendance depuis trois générations de parens qui n’ayent été ni artisans ni cabaretiers : ils ont les mêmes droits & prérogatives que les chanoines nobles; mais dès longtems ils ne sont parvenus ni à la dignité à'Evêque ni à celle de grand prévôt ; la résidence est de neuf mois par année , soit à Arlesheim, soit à Porentru. Un gentil homme peut avoir un canonicat assuré depuis l’âge de treize ans, mais il n’entre en possession de ses revenus & de fa place au chœur qu’à vingt-quatre. Rarement le chapitre peut être complet à cause des jeunes expectans ; la noblesse Alsacienne en possession depuis bien des siècles d’y placer ses enfans, est fort jalouse de ce beau fleuron de la couronne ecclésiastique. Parmi les chanoines, il y a six grands dignitaires. Le grand Prévôt élu par le chapitre est richement renté : le grand Doyen , qui bien que le second en rang, convoque & préside le chapitre, inspecte les mœurs & juge sommairement des affaires litigieuses qui concernent les chanoines, chapelains & gens attachés à leur service ; il est élu par le chapitre : le grand Chantre , le grand Archi-diacre & le grand Custode sont nommés par l’Evèque, cé dernier garde le grand sceau du Chapitre. Le grand Ecolâtre est à la nomination alternative de l’Evêque & du chapitre : outre cela le septième chanoine en rang a toujours de droit l’office de grand Cel~ 16 Course de Bale levier , c’est-à-dire la surintendance des revenus du Chapitre. Le bas chœur, qui avant la réformation était de 80 chapelains n’en a plus maintenant que 8 & autant d’enfans de chœur, auxquels il faut joindre deux chantres & deux surnuméraires. L’Eglise est fort simple; ses peintures ne font pas des chefs-d’œuvres , mais ses orgues font très-bonnes & très-bien touchées : son trésor n’est pas fort riche ; la plupart des vases sacrés font restés à Bile , quand les chanoines désertèrent si imprudemment leur cathédrale, qu’il ne leur eu peut - être pas été fort difficile de conserver , comme bien d’autres chapitres A'Allemagne qui fe font maintenus dans des villes réformées. Par fa situation , ses environs & ses jardins anglais dont nous parlerons bientôt, Arlesheim est un séjour agréable ; on y est tout à la fois en ville & à la campagne, & pour un homme de lettres, pour un amateur de la belle nature, pour quiconque fe plaît dans les devoirs de son état & fait passer du chœur à fa bibliothèque en hy ver & à la promenade en été, un cano- nicat pareil suffit, sur-tout quand l’âge des passions a fini, pour donner une existence heureuse & paisible. Le bourg est au pied d’une colline, où s’élè- ve le château de Byrfech , qui doit servir de résidence au Baillis du bailliage de ce nom : l’accès n’en est pas aisé, mais la vue en est variée & fort étendue. Ce bailliage comme tous les A B I E N K ï. 1? ]es autres de Y Evêché est à vie par le fait ; quoique par le droit chaque nouvel Evêque soit libre de changer les baillifs que son prédécesseur a établis ; mais il se borne à les confirmer. Ces charges également honorables & lucratives se perpétuent quelques fois de père en fils dans la même famille. Les sujets y gagnent dans un sens, parce que c’est toujours à leurs dépends qu’un nouveau baillis apquiert de l’expérience : à peine au bout des six ans de régence que lui assignent la plupart des Cantons, conhaît-il les loix , les usages & les divers détails de son gouvernement , & il faut qu’il le remette à un successeur , précisément au moment qu’il pourrait être le plus utile II est vrai que l’avantage des bourgeois de la capitale, exige cette fréquente circulation de tout poste où l’on est bien payé; mais il n’est sûrement pas d’accord avec le plus grand bien du peuple qui doit être régi d’une maniéré uniforme & suivie, incompatible avec tous ces changemens. Outre cela les bailliages de Y Evêché ne font pas confiés indifféremment au premier venu que le fort ou le crédit désigne : on a compris que naître éligible pour un gouvernement, n’était pas savoir gouverner, & qu’il fallait au moins légitimer au tribunal de la raison , les droits que donne le hasard de la naissance, par la connaissance des loix du pays, de la manière de juger, & du pacte naturel qui lie les maîtres aux sujets. Ici tout gentilhomme qui se destine à ces emplois, doit avoir étudié le droit dans quelque université & fré» B i8 Course deBale quenté pendant quelques années le conseil aulì~ que du Prince à Porentru , d’abord comme auditeur, ensuite comme rapporteur des causes qui s’y plaident ; d’où il résulte que quand il obtient un bailliage, c’est un homme qui joint à des principes indispensables de jurisprudence, la connoilsance des affaires, &qu’iln’est pas comme la plupart des nouveaux baillifs fans expérience, exposé à commettre mille bévues s’il veut se conduire par lui-même, ou réduit à s’en rapporter à des subalternes qui trop souvent trouvent leur intérêt dans les fautes des supérieurs. II est étonnant que dans les grands cantons de la Suisse, où l’on trouve quelques fois jusques à dix différons codes ou coutumiers selon leurs divers districts, il n’y ait pas une espèce d’école de gouvernement, où les novices puissent apprendre ce qvt’ils ont besoin de savoir ; alors ce ne serait pas fans aucune préparation ou instruction préliminaire, qu’un vieux capitaine irait, en se retirant de son régiment, gouverner une ville de manufactures, & un négociant au lortir de son comptoir, une peuplade de bergers ou d’agriculteurs. Un nouvel institut qui s’élève à Berne pour les jeunes patriciens fera fans doute un remède efficace à ces inconvéniens, en tournant une partie de leurs études du côté de la science importante d u régime social : & l’éduca- tion mâle , laborieuse & raisonnée , l’éduca- tion vraiment civique des Zuricois, laisse bien moins à desirer fur cet objet si essentiel au bonheur des sujets & à la gloire des maîtres, que à Biesne. 19 dans les autres métropoles marchandes ou militaires de la Suisse. Du tribunal des Baillifs de l’ Evêché, on en appelle à Vorentru & de là si l’objet du procès excède 500 florins, à la chambre impériale de Vetzlar ou au conseil aulique de Vienne : dépendance également dispendieuse & nuisible, car par-là un prince qui se dit souverain n’est cependant pas maître chez lui; ses sujets reconnaissent un supérieur hors de son territoire, & perdent ainsi du respect qu’ils doivent à fa personne & à ses arrêts. II est vrai que cet appel n’a lieu que pour les affaires d’intérêt; car pour les procédures criminelles, la vie moins estimée que l’argent, surtout dans les pays qui conservent les restes des préjugés féodaux, dépend absolument du Prince: sans aller à 100 lieues de fa résidence, il ne peut pas faire rendre, il est vrai, justice entière à la veuve ou à l’orphe- lin dont la chicane conteste l’héritage, mais en revanche, il peut appliquer à la torture, pendre ou rouer qui bon lui semble. 11 n’est aucun pays où les sentences d’un procès quelconque en premiere instance coûtent moins peut-être que dans l 'Evêché : c'est z\ rappes , dont 9 au baillis, 9 à son lieutenant & ? à l’huiffier. (*) Rarement même il y a appel dans les bailliages allemands ; la raison en (*) rappes font un peu plus de 2 batz de Suisse , ou de íix fols de France. B L a o Course de Bale est simple , c’est qu’il n’y a point d 'avocat-, tandis que dans les bailliages français qui en ont, on en appelle fréquemment à Porentru & delà encore à Wetzlar. — Sans le goût des procès combien plus heureuse serait une bonne partie de la Suisse : cette funeste maladie a résisté à tous les remèdes employés jufqu’à présent, soit qu’elle naisse de l’ennui des longs hyvers, où ^agriculteur & le berger désœuvrés cherchent à fe distraire par la chicane, soit que le paysan fin & délié & pour l’ordinaire à son aise, se fasse des procès un honneur & un amusement, soit enfin que la certitude de trouver pour la moindre bagatelle des avocats & des tribunaux, ? encourage à entrer en lice. Si l’on connaissait mieux la cause de cette ruineuse manie, on saurait mieux aussi quel antidote lui assigner : le meilleur peut être serait de diminuer le nombre des avocats, & sur tout de les punir, soit en leur interdisant le barreau, soit en les condamnant à supporter une partie ou la totalité des dépends, comme la sage régence de Berne l’a fait quelques fois, quand il est prouvé que c’est leur rapacité qui a suggéré & fomenté un procès. Tout avocat qui fe charge d’une méchante cause, devient par le fait, le complice de la mauvaise foi & de l’injustice de son client & mérite d’en partager la peine. Un autre moyen déjà usité dans quelques paroisses, ferait que les ecclésiastiques chargés de l’instruction publique des jeunes gens de la campagne leur inspirassent l’horreur des procès , d’après les principes mème de la religion u A B I E N N E. qu’ììs leur enseignent. 11 faudrait aussi que chaque pasteur, avec cette prudence aimable & éclairée qui doit les caractériser, devenu le médiateur des difficultés de ses paysans & l’appoin- teur de leurs procès, ne se borna pas à parler de paix dans PEglise, mais travailla par tous ses foins à la faire régner entre ses paroissiens. Platon dit que la multitude des avocats U des médecins indique un état dépravé, vu que les premiers annoncent perversité U avarice chez les citoyens , comme les seconds prouvent leur molejse & leur intempérance ; Venise a subsisté trois siécles fans avocats, & ce n’est que depuis peu qu’ils commencent à s’introduire dans les Etats démocratiques de la Suijse , assez sages pour savoir s’en passer ou n’en avoir pas besoin pendant plus de 400 ans. ( *). Arrêtons-nous encore à Arlesheim & avec tous les voyageurs, parcourons les jardins à /’anglaise (*) Au lieu de célébrer par un grand repas la fête de leur patron St- Yves , comme cela fe pratique dans toute VAllemagne , j’imagine que les avocats lui seraient plus agréables, si comme lui, ils cherchaient à éteindre les procès ou du moins à les mettre au clair, en les débarassant de tous ces incidens inutiles que la chicane & la mauvaise foi ont l’arc de multiplier: mais ce n’est pas leur intérêt. Si Alger vivait en paix , Alger mourrait de faim - & il faut que chacun vive.... La réponse, je ríen vois pas la nécessité- faite par un ministre de la cour de France à un journalise qui lui tenait ce propos, me paraît par trop caustique & je n’ai garde de l’employer ici. B 2î Course de Bale qui les y attirent ; un vallon solitaire, bien boisé, renfermant dans ion sein des rocs caverneux, un petit ruisseau & trois étangs donc le plus grand peut s’appeller lac, était presque inconnu à 2oo pas du bourg; un chemin le traversait pour gagner la montagne : ce site heureux réveille le goût de deux amateurs, & bientôt une foule de sentiers le découpent par leurs sinuosités : les grottes font décombrées des débris entassés par le tems ; des bancs se placent par tout où sombre invite à s’asseoir, & la belle vue à s’arrêter ; tous les accidens d’une nature fièrement dessinée fous le pinceau des siècles font mis à profit. De petits édifices s’élévent çà & là & portent tous par leur position & leur architecture un caractère différent. Ici, c’est un her- mitage solitaire, la chapelle en est toute recouverte d’écorce ; le clocher est formé de deux branches d’arbres qui se croisent; derrière, est un vieux Saint Henri en bois vermoulu, niché entre des racines en forme de colonnes torses dans un angle du roc; à côté ce mot de Virgile, aërii mellis celeflia dona surmonte quelques ruches: là, c’est une tour ruinée bientôt recouverte de lierre & de vigne de Canada, ayant au-dessus de fa porte une inscription gothique elle s’ouvre.., c’est un charmant fission, appelle le Temple de l'amour dont il renferme la statue; comme pour apprendre que ce n’est que dans les temps passés qu’il faut chercher cet amour franc & naïf dont nos poètes nous parlent tant, fans le connaître.— Plus loin, c’est une pile de bois perchée au som- A B I E N N E. 2; met d’un roc, on dirait que c’est un bûcher: il s’ouvre avili fans qu’on s’y attende, & c’est un belvédère dont la vue embrasse tout le vallon & ses sauvages alentours; vers le fond du jardin fur ie côté gauche du lac, est un véritable Chalet des Alpes , chargé d’infcriptions analogues : l’intérieur rustiquement meublé est une salle également faite pour ia musique, la danse & les repas ; un de ses plus singuliers ornemens est une lance qui s’est trouvée en 1^86 à la bataille de Sempach ; l’aigle d’Empire qu’on remarque fur son bois doré annonce qu’eile a appartenu à quelqu’un des chevaliers ennemis des Suisses, qui périrent dans ce sanglant combat : tout auprès du Châlet , fort d’un arbre mousseux une fontaine vraiment digne de l’ Arcadie-, Ovide n’eut pas manqué de dire, qu’il est incertain si c’est à une Driade, ou à une Nayade qu’appar- tient le chêne qui la fait jaillir : auprès de ce bâtiment , on croit se retrouver dans les hautes vallées des petits cantons ou de YOberland. Les cavernes de cette nouvelle Thébaïde font d’une variété peu commune : l’une sert d’abri à une longue table , soutient une tribune taillée dans le roc pour la musique & présente tout à côté un vaste carrousel aux convives qui cherchent la digestion : l’autre étroite & profonde n’a autre chose dans le fond que 1499 .... date qui rappelle à tout Suisse que vis-à-vis s’est donnée la bataille de Dornach : auffi l’appelle-t-011 la grotte du dejlìn ; elle est consacrée à la méditation de ces décrets éternels, qui fans tenir B 4 *4 Course de Bale compte du nombre des combattons & des ressources áe l’art militaire donnent la victoire à qui leur plaît. Une troisième grotte bisarrement percée, dont la partie supérieure communique par un pont à l’inféricure, porte le nom d 'Ap~ folio», <& ramène la pensée vers ces fameuses cavernes de Delphes, si utiles à l’imposture pour tromper l’ignorance à l’aide de la superstition : une lanterne & un piédestal nichés dans une cavité voisine, ont donné lieu à la Fable suivante, qui explique cet emblème épigrammatique Bans un des carrefours d’Athènes, la lanterne de Diogènes rencontre un jour un vaste piédestal ; ô toi, lui dit le marbre colossal, ô toi qui toujours te promenés, prends un peu de repos; causons quelques instans, & du jour, s’il te plaît, conte-moi la nouvelle; je ne le puis.. .je cherche un homme , répond-elle.. & moi, reprit-il, je t attends. Mais il n’est aucune de ces diverses grottes plus mélancolique & plus frite pour la réflexion, que celle qui porte pour inscription, plnrima mor- tis imago.... Un autel funéraire consacré aux Dieux mânes soutient une urne sépulchrale, faiblement éclairée , environnée des attributs de la destruction & qui semble dire à celui qui la fixe : Chaque jour de ta vie est un pas vers la mort. A B I. E N N E. r f Une arcade basse & ténébreuse conduit à une seconde grotte renfermée dans la premiere ; c’est la grctte de la résurrection , où l’on arrive tout naturellement de celle de la mort : là, fur un pan de rocher paraît une figure comme sortant du tombeau; elle tend les bras vers une gloire au haut de la voûte, dont un rayon prolongé vient éclairer le visage de la statue : au-dessus de sa tête une clépsydre brisée que. traverse un serpent, est le symbole ingénieux du tems vaincu par Péternité.... on s’attriste dans la premiere de ces cavernes; on se console dans la seconde: la certitude de la mort effraie dans celle-là, Pes- poir de la renaissance rassure dans celle-ci : placés dans Pétroit passage qui mène de Pune à l’autre, on se dit en le franchissant, en de-çà tout est illusion , en de là tout est vérité. C’est là que l’émotion des sens donne des pensées nobles & relevées, qu’on peut trouver tout Toung dans son ame recueillie & qu’on n’a besoin que de rentrer en soi-mème pour comparer, dans ce silencieux & morne réduit, la vanité des scènes que l’on quitte & la réalité de celles qu’on attend. (*) Cette belle caverne a une troisième partie, qui pénètre à une grande hauteur jus- qu’au sommet de la colline : un escalier pratiqué dans le roc y conduit & ce n’est pas fans ( *) C’est le chevalier Loutherbourg qui a déterminé le caractère de cette grotte & donné l’idée des emblèmes qui la décorent. 26 Course de Bale un frisson secret qu’on en parcourt le tortueux dédale, emblème des viciííìtudes qu’éprouve la carrière humaine au gré de cette force supérieure dont Horace dit avec tant de précision, Caliginosa m&e premit Deus. Toutes ces grottes taillées des mains de la nature, ne font point défigurées par la surcharge de fart; il n’a été consulté que -pour en tirer un parti analogue à leur forme, à leur situation & aux dissérens accidens qui les distinguent. Diverses places ont été choisies avec goût, & ménagées d’une manière intéressante & variée : fur une esplanade escarpée & sauvage, on lit éparses çà & là une foule d’infcriptions morales dans toutes les langues anciennes & modernes ; chacune de ces sentences est conforme au génie du peuple qu’elle rappelle; c’est le Temple de la vérité .... là l’homme n’est du moins pas flatté , & la raison ne craint pas de s’y faire entendre avec plus de sévérité que de grâces. Près du chalet Suijfe est la place des jeux : il faut s’y asseoir les fêtes & dimanches de la belle saison, pour y voir accourir de toutes parts les paysans du voisinage : ici, les jeunes gens jouent aux quilles; là, les hommes faits tirent au blanc : de ce côté garçons & filles montent & descendent emportés alternativement par les élans d’une longue balançoire; de celui-là, les plus hardis voltigent fur une rapide escarpolette que pousse un bras vigoureux : plus loin un rustique violon fait sauter en cadence cette jeunesse villageoise, qui pour mieux goûter le pîai- A B I E N N E. 27 sir, oublie les travaux de la veille & ne pense pas à ceux du lendemain. II est pour les habi- tans des campagnes tant de sueurs pénibles, tant de fatigues fans cesse renaissantes, tant de jours longs & mauvais, que l’atni de l’humanité ne peut qu’applaudir à ces amusemens honnêtes & publics qui les délassent du passé & les encouragent pour i’avenir. Qu’il est doux de voir une joie innocente briller fur tous ces jeunes fronts, & ranimer encore le vieillard en cheveux blancs qui témoin de ces jeux, fait rétrograder en souriant sa pensée vers les souvenirs précieux de son premier âge ! Moins de cabarets, plus de fêtes champêtres.... voilà ce qui ferait l’aisance & le bonheur de tant de villages, où le paysan ne connaît d’autre passe tems le dimanche, que de dépenser le mince profit de la semaine, à boire un mauvais vin, qui le rend querelleur, lui fait mal à la tête & l’empêche de retourner le jour suivant à son ouvrage. Mais que Pami de la nature s’arrête un moment près de Yhermitage : fous un ombrage épais, un filet d’eau murmure fur la rocaille & tombe en fraîche cascade ; les oiseaux gazouillent entre les feuilles des arbres voisins : aucune vue éloignée ne distrait l’attention que tout invite à se recueillir... Dans le creux d’un rocher s’ar- rondit une petite voûte que la mousse tapissera bientôt & dont le lierre commence à festonner les contours : là s’élève un simple monument consacré à la mémoire de Gejsner : son nom seul, les Faunes & les Nymphes n’ont pas permis 28 Course de Balë qu’on y grava rien de plus, son nom seul suffit pour en faire un Temple... II n’est plus! le chantre harmonieux des bords du Lìmmath ; d’un bout de l’Helvétie à l’autre, les bergers des Alpes & du Jura ont dit, il n’est plus !... il n’est; plus, ont répété tristement les échos des fôrets de Zurich, accoutumés aux sons touchans de ce chalumeau qu’il avait hérité de Théocrite & de Virgile : mais son souvenir honorable & glorieux vit dans le cœur de ses concitoyens & de tous les fideles amis des vertus, des grâces & des muses. Us se plairont à le retrouver ici, à répéter ses chants immortels, à s’entretenir avec son souvenir dans un lieu qu’il eût choisi lui-même, s’il l’eut connu, pour y composer une idylle ou en faire un dessein. Une multitude de sentiers montent, descendent, serpentent & se croisent sur la colline & dans le vallon ; ils n’ont > ni la monotonie ennuyeuse des allées fymmétriqués & sablées, ni î’âpreté pénible des chemins rocailleux de montagne : chacun d’eux aboutit à un édifice, ou à un point de vue, qui fait qu’on ne regrette jamais d’en avoir parcouru les détours; çà & là de petits ponts artistement jettes & suípendus & des reposoirs placés dans des lieux que la nature semble avoir destiné au recueillement & au silence frappent agréablement la vue. On ne quittera point ces jardins, fans traverser en bateau le petit lac de Tempé , sans parcourir les sentiers qui le bordent, fans donner un coup d’œil à un tas de charbon, qui après A B I E H N E. 2§ avoir trompé F œil, lui présente intérieurement un joli cabinet : dans le fond du vallon , est une ferme simple & champêtre, d’où l’on découvre presque tout le jardin & le vieux château de Birsech qui le domine : tout auprès le ruisseau qui passe de l’étang supérieur dans le lac forme une petite cascade & coule fous un pont de bois : une vieille croix penchée, annonce le possesseur de cet étroit domaine par ce vers : L’ami de la nature en doit être le peintre. C’est effectivement un artiste déjà très-avantageusement connu, qui Fhabite en été & qui entouré des scènes variées de la plus belle création s’occupe à les reproduire : on lui doit deux vues charmantes du lac de Bienne & de ses istes, deux desseins de ces mêmes jardins que nous décrivons, un très-beau paysage pris du pied des ruines de Reichenjîein : son pinceau également vrai & délicat, son talent marqué pour rendre les rochers & les eaux, & F originalité de son caractère le mettent bien au-dessus du commun des peintres (*). Si Fon n’est pas fatigué d’avoir parcouru tout ce que nous venons de décrire, on peut prolonger ses courses de deux côtés : soit en remontant le vallon jusqu’au pied du mont qui (* ) C’est Mr. Stuntz. 11 partage & le travail & le succès de tous ses desseins, avec Mr. Hartmann domicilié à Bienne , également ami de la nature & fait pour en sentit & en rendre toutes les beautés. jo Course de Bade ]e ferme, où l’on trouve dans un site des plus solitaires, les restes d’un petit couvent dont le nom même est maintenant ignoré ; soit en franchissant la colline occidentale sur le revers opposé de laquelle on arrive à la belle ruine de Reichenjlein dont nous avons déjà parlé : mais ces deux points qui appartiennent maintenant au jardin par les sentiers qui y aboutissent, quoique bien dignes de la visite des curieux, exigeraient une marche de près de ; heures, qui ne convient pas à tout le monde. Rien de plus- diversifié que les points de vue qui changent à chaque pas de cette promenade. Tantôt on n’apperçoit qu’une partie du vallon ; tantôt on le découvre dans son entier: ici ce sont les vastes plaines de VAlsace-, là c’est un ensemble riant de montagnes, de villages, de châteaux ; & dans la ruine qui renferme le Temple de /’amour , on a d’ime croisée à l’autre le contraste le plus frappant du sauvage & du cultivé. Mais nous ne quitterons point ces jardins, fans rendre un hommage bien dû aux amateurs qui les ont créés : une inscription gravée sur un roc revêtu de lierre, conserve leurs noms, & il nous fera permis de les répéter ici; c’est madame ôHAndlau, grande baillive de fíhsech 8c monsieur le baron de G-lerejse. 11s méritent la reconnaissance d’une foule d’étrangers qui vont journellement dans la belle laiton admirer leur ouvrage ; les Anglais même y retrouvent le grand caractère de leurs jardins si vantés, fécondé par des sites plus romantiques encore que ceux de A B I E N N E. ?! leur iíle : & nous n’offenserons point la modestie de ces amateurs en consignant ici quelques vers laissés dans Phermitage par un des voyageurs qui Pont visité. Dans ces vastes jardins mon regard enchanté De deux sexes rivaux a découvert les traces: D’une femme j’y vois & le goût & les grâces, D’un homme la noblesse & la simplicité. Par leurs foins réunis la nature embellie, Devant à l’art son cadre & non pas fa beauté, Flatte les yeux par la variété , Le cœur par la mélancolie , Et l’efprit par la majesté. Hommes sensibles ! c’est là que je vous invite à lire Thompson , Gejsner 5A Delille ; c’est là que Florian' & St. Lambert trouveraient réunies toutes les beautés semées dans leurs ouvrages ; c’est là qu’entourés d’images tantôt gracieuses, tantôt sévères, mais toujours nobles, simples & variées, le goût donne la main au génie, & l’ima- gination sourit à la nature .. . mais il faut voir par soi-mème : une description sera toujours inférieure à la réalité : ce ne seront pas, il est vrai, les partisans des allées régulières, des arbres tondus, des berceaux étoufíans & humides, des compartimens toisés qui caractérisent les Jardins françois, qui se plairont ici : ils n’y trouveront ni buis, ni charmilles, ni parterres ; non. (*) (* ) Les vers suivants font tirés d’une piéce intitulée Course de Bale * « * Je n’y vois point la froide symétrie Sur une plaine étendre son cordeau, Pour qu’une allée exactement unie De l’arpenteur conserve le niveau. * * * Je n’y vois point une main tyrannique, Pour arrondir des berceaux réguliers, Courber le charme en pénible portique, Ou tourmenter de jeunes églantiers. * * * Je n’y vois point Ponde d’une fontaine Quitter ses bords pour suivre un long tuyau , Et loin des lieux où son penchant l’entraîne S’étendre en nappe, ou jaillir en jet-d’eau. * « "-W .. * Mais un sentier dans ces bosquets serpente, Et prolongeant ses replis tortueux Fuit & s’enfonce en dessinant la pente Et les contours d’un coteau sinueux. Mais VHermitage qui se trouve dans les Poëfîcs Hdvctien- na, page 90. A B I E N N E. n * * * Mais le lierre & la vigne sauvage Entrelaçant de jeunes arbrisseaux, Sans le gêner rapprochent leur branchage , Et l’on dirait qu’ils forment des berceaux. . * * * Mais en son lit le ruisseau sans entrave S’égare au loin dans les détours qu’il fuit, Caresse un bord dont il n’est point esclave, Coule à son aise, ou s’arrête, ou s’enfuit. (*). N’oublions point qu’on a vu ce printems à Arlesheìm le tableau de la cataracte du Rhin près de Schajsausen, peint pour le Roi d’Angleterre par le chevalier Louterbourg ; ce fameux artiste originaire de Bâle & qui fait un honneur infini à fa patrie , en passant chez monsieur le baron de Glerefse, a exposé ce sublime morceau; il n’est pas aisé d’en décrire tout le mérite, d’exprimer la magie de l’illusion qu’il produit, de dire avec ( *) Les curieux qui souhaiteront une description exactement détaillée de toutes les parties de ce jardin, pourront aisément se procurer à Bâle un petit alma- nach. intitulé Etrennes de la solitude romantique près d'Arlesheìm qui ne laisse rien à désirer à cet égard; d’ailleurs monsieur le Baron de Glereffe toujours empressé à y accompagner les étrangers avec une politesse & une complaisance soutenue, se fait un plaisir d’en donner aux voyageurs. C 34 Course de B a l e quelle énergie, quelle fraîcheur & quelle vérité, il a rendu dans tous ses détails, cette majestueuse scène, aflfoibîie ou manquée par tous ceux qui ont essayé de la peindre avant lui : on croit entendre le bruit du fleuve, sentir l’ébranlement de son rivage & respirer Phumide & tournoian- te poussière qui s’élève des eaux brisées dans leur chute : le goût le plus difficile, comme l’ima- gination la plus exaltée trouvent également leur attente surpassée en tout point, & sous ce pinceau créateur, la nature est si parfaitement ressemblante , qu’on croit voir la cataracte elle-même répétée dans un miroir fidèle. — C’est à tort qu’un voyageur avait dit à la fin d’un morceau de poésie composé sur les lieux mêmes, il y a quelques années, (*) L’Eternel dessina ce sublime tableau, Et nul mortel jamais n’en fera la copie : Quand il a vu le morceau dont nous parlons, honteux de cette décision téméraire, il s’en est rétracté, & en a offert l’aveu à l’artiste dans ces vers bien faibles en comparaison & du sentiment profond qui les a dictés, & du chef- d’œuvre qui les a fait naître. (*) Cette piéce a été insérée dans les Mélanges Helvétiques de 1782 à 1786 , page 30g. A B I E N N E. Ën voyant le tableau de ce magique lieu, Où le Rhin , par sa chute , ébranle son rivage, L’œil indécis ne fait qu’admirer davantage, Du travail de l’artiste, ou de l’œuvre de Dieu.... Au bruit d’un fleuve entier le talent qui «'éveille, Rend de ce tout sublime & la forme & l’effet; La nature au génie a cédé son secret, Et l’art en Limitant a doublé la merveille. Autant le chevalier Louterbourg se distingue par ses talens, autant il se fait aimer par !a sûreté & l’aménité de son caractère : il a obtenu des titres honorables de la maison Royale d’Angleterre , & ce qui vaut mieux, il y jouit d’une estime & d’une protection, dont il a plus d’une fois ressenti l’influence. Le séjour de la SuiJJe a paru lui plaire beaucoup ; indépendamment qu’elle est sa patrie, il n’est aucun pays qui fournisse autant de scènes dignes des pinceaux du génie j il a fait espérer à ses concitoyens qu’il reviendrait peut-être s’y établir-, chacun désire qu’il tienne parole, & il est sûrement assez raisonnable pour ne pas attribuer à toute une nation qui s’honore de savoir pour compatriote, & qui sait apprécier & l’homme & l’artiste, les tracasseries désagréables qu’il a essuyées pendant son séjour sur les bords du lac de Bierne. Encore une anecdote avant de quitter Arles- heim : elle est due & à la lâcheté de ces hommes parvenus qui rougissent de leur humble origine, & à la mémoire de celui dont la vie C 2 Z6 Course de B a le va donner une leçon frappante à leur sotte vanité. Jaques Christophe Haas était fils d'un paysan de Stein près du Rhin, petit village*du Frihthal : né avec de grands talens & un goût décidé pour l’étude, l’indigence ne put l’arracher aux muses , & il parvint à faire ses classes presque entièrement entretenu par de chétives aumônes : plus instruit, il pourvut à fa nourriture en donnant des leçons : mais quand après avoir fourni se carrière académique avec des succès marqués, il voulut embrasser l’état ecclésiastique, ì’Evèque lui refusa les ordres, uniquement parcs que la misère de ses pareils ne put lui assigner la faible somme que les Canons de l’Eglise appellent le Titre clérical (*). Désespéré de ce refus, le jeune étudiant va à Rome , entre dans la garde- Suisse , & semble pour jamais exclu de l’état auqueî aspiraient tous les vœux, lorsqu’u n heureux hasard i’y fit arriver. Un jour il se trouve de garde dans la selle d’un Collège théolo- gique , où l’on soutenait des thèses ; les argu- mens de l’opposent déconcertent & son antagoniste & le professeur qui présidait à l’exercice : honteux de leur défaite & en rougissant pour eux, notre soldat donne, à demi voix A en très- bon latin, la solution de l’cbjection qui les avait (*) On nomme ainsi les ressources que tout Clerc dans certains Diocèses doit prouver qu’il possède pour fournir à ses beloins, en attendant qu’il soit pourvu d’un bénéfice. A B I È N N E. 37 réduits au silence ; un Cardinal qui se trouvait là, entend avec surprise un garde-Snijse dire ce qu’aurait dû dire le professeur : il fait part de la découverte au Souverain Pontife alors innocent XII. qui ne tarde pas à mander Haus qu- près de lui : le Saint Père écoute son histofe avec intérêt, & après s’être informé de ft conduite, il lui fait quitter fa hallebarde & le baudrier & le place dans le Collège de la propagande : au bout d’un an , il est examiné, requ docteur en Théologie & inscrit sur la liste des protonotaires apostoliques. Un canonicat de la cathédrale de Bide devient vacant & sa Sainteté le lui donne de son propre mouvement, sans qu’il eût songé à le solliciter : arrivé à Arlesheìm , Is prince Evêque ne tarde pas à démêler ses taîens & après avoir obtenu pour lui le titre d’Evèque de Domìtianople , il en fait son Vicaire général &son suffragant. Dans la fuite la cour de Rome, où il était retourné plus d'une fois pour les affaires ecclésiastiques du Diocèse, le nomme grand Doyen ; mais ce vertueux Chanoine sachant que cette élection dépendait du Chapitre, loin de profiter de cette faveur illégale, renonce à ce poste honorable, & en est bientôt après dédommagé par la place de grand Chantre. Sur la fin de ses jours il résigne son canonicat en faveur d’un frere cadet qu’il avait fait entrer dans la carrière ecclésiastique , & qui devint aussi dans la fuite suffragant de Y Evêché de Bide. II meurt enfin en 172s, âgé de 7; ans; plus illustre encore par son lavoir & ses vertus que par c a 38 Course de Bale ses dignités, il emporta avec lui les regrets & la vénération de tous ceux qui savaient connu. On peut voir à Arleskeim son épitaphe qui contient tous les détails de fa vie ; mais elle ne fait peut-être pas autant son éloge que la noble franchise avec laquelle il parlait de la basle extraction , de la pauvreté de ses parens, & des aumônes à l’aide desquelles il avait lait ses premières études : il conservait avec soin une écuelle d'argile , avec laquelle, quand il était au collège, il allait de maisons en maisons chercher quelque aliment dédaigné, & lorsqu’il donnait à manger, ce vase précieux était toujours apporté au dessert, il en rappel'ait naïvement l'usage, & le remplissant de vin, il portait la santé des convives, & le faisait vuider à la ronde : rien ne caractérise mieux une ame pleine d’une saine énergie, inaccessible à cette petite vanité qui dépare la plupart de ceux que leurs talens ont fait parvenir, & bien persuadée que ce n’est pas le hasard de la naissance , mais la vertu qui détermine ]a valeur réelle de l’hoiaame. La notice biographique de cet ecclésiastique peu connu & très- digne de l’être, & fur - tout ce dernier trait, méritaient d’étre sauvés de î’ouhli, dans un siècle où les petitelîes de Pamour propre dégradent si souvent le savoir & le génie. A B I E N N E. 35 SECONDE LETTRE. ( 3 LUoique Arksheìm ne soit pas directement fur la route de B Me à Bienne , le détour qu’on fait eu y passant, n’est pas considérable, & on rejoint bientôt le grand chemin que l’on a quitte : la carte qui fe trouve à la fia de ces lettres , indique tous les lieux que nous allons parcourir : elle est absolument nécessaire à l’intelligen- ce de cet ouvrage, & l’on peut compter fur son exactitude. En suivant la route ordinaire , le premier village de Y Evêché est Rheìnac : on n’y passe point sans se rappelles Pancienne famille de ce nom, quia donné successivement dans ce siècle deux Evêq ues au siège de Eàìe , P un & Pautre font bien connus par leurs longs démêlés avec une partie de leurs sujets, terminés en laveur des maîtres, d’abord par des sentences Impériales, ensuite par les armes de la F rance en ,1741 , en vertu d’une alliance contractée deux ans avant avec cette couronne. —- La maison de Rheìnac eut pour berceau un château de ce nom, dont les ruines subsistent encore dans le bailliage Bernois de Lentzbourg : dès 1112, un mariage y fit passer la forteresse d 'Avenjlein , située fur la rive gauche de YAar entre Arm & Bruugg, — Deux traits de la vie de Hermann de C 4 40 Course de Bale 1Iheimc , semblent prouver que ce chevalier était né, comme on dit, sous la plus heureuse étoilez très jeune encore & venant d’épouser Ursule de Homberg, il alla joindre l’armée de l’archiduc Léopold , avec quatre autres Rheinac, dont Pun surtout est très-Fameux dans nos vieilles chroniques, pour être monté fur un chariot de cordes devant Sempach , en montrant aux habitans de cette ville Pinstrument du supplice qui les attendait, s’ils ne se rendaient sur le champ , & pour avoir ordonné à ses soldats de déshabiller toutes les femmes ou filles qui se rencontraient malheureusement sur leur passage. — Le matin de la bataille de Sempach , la noblesse Autrichienne résolut de combattre à pied, & pour pouvoir le faire, il fallut couper la pointe abaissée de ces souliers à long bec alors fort à la mode, & qui ne pouvaient servir qu’à gens à cheval : soit mal-adresse, soit précipitation, le jeune Herman ayant mal coupé fa chaussure , se blessa si profondément un des doigts du pied, que la douleur lui ayant arraché des larmes, ses parens indignés le renvoyèrent durement aux équipages pour se faire panser. Pendant ce tems la, le» combat s’engage, les quatre Rheinac y sont tués, & lui seul échappe & perpétue la famille qui probablement se serait éteinte s’il eut marché à côté des autres chevaliers de son nom, tous célibataires ou fans enfans (*). Hermann de Rhei- (*) On a prétendu fans raison que ce n’était pas à A B I E N N E. 41 nac revenu dans son manoir d 'Avenstein , dégoûté des batailles rangées, préféra la petite guerre, désola tout le voisinage & sur-tout les grands chemins par ses fréquentes incursions & fit de son château un vrai repaire de brigands : après plusieurs avertissemens infructueux, les Bernois résolus à ne faire aucun quartier, viennent l’affié- ger en 1389; la garnison est forcée de se rendre à discrétion : la femme d ’Herman obtient par grâce un sous conduit pour se rendre elle, son fils au berceau, & ses chambrières, jusqu’à son château de Bernau, à quatre lieues de là: on lui permetd’emporter ce qu’elle pourrait , & elle emporte son mari fur ses épaules. L'est ainsi qu’il échappa au massacre que les Bernois firent de •toute la garnison, & à la ruine de son château qui sut rasé : cette preuve de fidélité conjugale, lè trouve répétée plusieurs fois dans ces siècles de sang, au siège de Feinsberg, à la prise de Blumenfeld (**) dans la guerre de Souabe &c. : je 11e fais si les femmes de notre tems seraient un Rheinac mais à un Eptingen qu’arriva l’avanture du soulier : il est vrai qu’il y périt trois nobles de cette famille : la maison à'Eptingen est bourgeoise de Bâle : le village de ce nom qui leur appartenait jadis est dans une des vallées du bailliage de Vallebourg , un peu en dessous des ruines du château de Wittvald. .(**') On a fait de ce dernier trait une romance envieux ítile qui fe trouve dans les Mélanges Helvétiques, de 1782 d 1786, page 42 Course de Bale physiquement afféz fortes pour se charger d’un pareil fardeau.... En sortant de Rheinac , on laisse à sa gauche une partie du Canton de Soleure , & on y remarque de loin les tours de l’antique château de Dornach. — Ce fut entre la Byrje & cette forteresse que se livra le 22 Juillet 1499, la bataille décisive qui termina la sanglante guerre de Souabe : 5000 Suisses, la plupart Bernois & Soleurois y attaquèrent 1 8000 Autrichiens commandés par le Comte Henri de Furjìemberg : ils allaient succombes sous le nombre, quand il leur arriva fort à propos un renfort de 1200 hommes de Lucerne & de Zug, qui détermina la victoire en faveur de la cause de la liberté. Le général, la plupart de ses officiers, plusieurs seigneurs de la plus haute noblesse & 4000 soldats périrent dans ce combat. Quelques années après, on rassembla leurs os épars dans une chapelle qui subsiste encore près du Couvent des Capucins {*•). IL y a eu autrefois des nobles de ce nom ; Landeric de Dornach fut sacré Evêque de Lausanne en 1160 : la même année il fut dépouillé & pris prisonnier par les gens du comte de Nidau, en vertu des ordres de l’Empereur qui voyait de mauvais mil son attachement au parti du Pape. (*) On trouve une description très-détaîllée de la bataille de Dornach dans ks Etrennes Hclvétíçnncs de *787. A B I E N N E. 43 II eut beaucoup de peine à sortir de prison; de retour à Lausanne, iì fit fortifier un quartier de ia ville & bâtir plusieurs châteaux, entr’autres celui de Lucens & la tour d’Ouchy, au bord du lac ; il favorisa l’agriculture & les défrichemens , & se fit chérir de tous les sujets de l’Evëché. S’étant brouillé avec son chapitre, à l’occa- sion d’un procès, les chanoines pour s’en venger , l’accusèrent auprès d 'Adrien IV de manquer quelquefois à son vœu de célibat & de mal administrer son diocèse : il alla d’abord à Rome pour se justifier; mais trouvant le Pape entièrement prévenu par ses ennemis, pour éviter une déposition flétrissante, il résigna son siège au bout de quatorze ans & passa le reste de sa vie à Lausanne comme simple Chanoine, s’occupant toujours d’ágriculture : il résulta- des débats qui s’élevèrent à íòn sujet entre le pape & l’Empe- reur Frédéric Barberoufse , que ce dernier remit au nom de l’empire, VAvocatie de l’Evèché de Lausanne à la maison de Zeeringue. Peu de gens savent que c’est dans l’Eglise paroissiale de Dornach , qu’a été enseveli Mauper- tuìs , mort à Bâle en 17 s» dans la maison du Professeur Jean Eernoulli , son ami intime. La réputation de ce savant mathématicien nous invite à publier son épitaphe presque perdue dans ce coin obscur de la Suisse : la voici. 44 Course de Bale VIRTCJS PERENNAT CJETERA LABUNTUR Yir illustris genere ingenio summus dignitate ampliffimus Petrus Ludovicus Moreau de Maupertuis ex Collegio XL Academicorum lingusE francics Eques aur, otd. Reg. Boruss. prœstantibus meritis dicati Academiarura ceiebriorum Europse omnium Socius et Régis Berolinensis Prsses natus in Castro St. Maclovii d. 27. 7br. 1691. aetare intégra lento morbo consumptus hic ossa sua condi voluit Catharina Eleonora de Bokck Uxor Maria Soror et Joh: Bernoulli def. intimus in cujus œdibus die 27 Julii MDCC.LIX. deceíïit communia deíiderii leniraen II. M. B. M. P. Outre cette épitaphe, Maupertuis a encore un beau mausolée dans l’église de Saint Roch à Paris, dont Pinscription fort étendue est très-ho- norable & à ses travaux littéraires & à la mémoire de son père, mort à Paris , où il résidait A B I E N N E. 45 pour les affaires du commerce de Saint Jtîalo , d’où leur famille est originaire. L’anecdote suivante peut servir à completter Yecce homo de Voltaire. Les disputes de ce dernier avec Maupertuis font généralement connues, ainsi que les libelles qu’il composa à dessein de le perdre dans Pesprit du feu Roi de Prusse , qui les avait attiré l’un & l’autre à Berlin. Aux yeux des gens impartiaux, l’aigreur du poëte ne contraste pas à son avantage avec la modération du philosophe enfin poussé à bout. Pendant le dernier séjour de Maupertuis à Baie, Voltaire y passe & fait prier Bernoulli de venir à son auberge. Dans la conversation , ce dernier lui apprend que Maupertuis est dans fa maison , qu’il est mourant & qu’il désire le voir pour se réconcilier avec lui; Voltaire s’en excuse sur sa mauvaise santé qui Pempëche de sortir de Papparte- ment : dans ce mëme appartement était une gravure de Maupertuis , avec un quatrain très- flatteur , que Voltaire avait fait dans le tems de leur première liaison; indigné de ce monument dç leur amitié passée , il tourne la gravure, & écrit de l’autre côté ces vers : (*) Pierre Moreau veut toujours qu’on le loue : Pierre Moreau ne s’est point"Séraenti : Par moi, dit-il, le monde est applati .... Rien n’est plus plat, tout le monde l’avoue. --- \ (*) Moreau était son nom de famille , & Maupertuis son nom de terre. 46 Course de Bale C’est ainsi , que tandis que Maupertnis expirant lui offre une main de paix , son lâche ennemi cherche encore à empoisonner ses dernières heures & qu’il épanche une bile, que le rems n’a pu épuiser, dans des vers , dont on peut dire à plus juste titre que de la belle découverte qu’il y tourne en ridicule. Rien n’esi plus plat ; tout le monde l’avoue. Le château de Dornach était jadis une forteresse très-importante : les Soleurois Tachetèrent en 1484 de Bernard d’Efringen citoien de Bâle , & en tìrent un bailliage, en y annexant plusieurs seigneuries qu’ils avaient achetées ou conquises dans les environs. Ce bailliage, situé au-delà du Jura, par rapport au reste de la Suijse , est assez fertile & bien cultivé ; il est coupé en deux par l'Evêché, & dans la partie séparée du canton , îe trouvent des bains fulphureux assez fréquentés , près du village de Fliber, au pied du mont JBlawen : au-dessus est un pélérinage très-célèbre dans les contrées voisines : c’est le couvent de notre Dame de la pierre ( en allemand Maria- ftein ) , le neuvième & dernier de la congrégation des Bénèdi&ins de Suijse (*). Sa situation bisarre (*) Cette congrégation qui date de 1602 , & qui lie étroitement pour tous leurs intérêts communs les Be'nè. diííins de la Suijse , est composée de neuf couvens, dont voici Tordre, A. GaU, Einjìdlen, Pfeffcrs, Disentis, Mûri, Rfwinau, Fifchingen, Engelberg & notre Dame A B I E N N E. 47 sur une chaîne de rochers qui domine une étroite vallée , ses agrestes alentours qui contrastent avec ces beaux édifices, & sur-toutune profonde caverne en dessous de l’église devenue une chapelle très-singuliere, où l’on arrive par des voûtes taillées dans le roc , méritent à ce couvent peu connu la visite des curieux, qui vont souvent voir des choses moins intéressantes. Vis-à-vis de D ornach , fur le revers de la derniere branche du Jura qui aboutit au Sundt- gau, font encore des masures bien fameuses dans cette contrée surchargée de châteaux : ce sont les restes de Fiirfterjïein : Verrier de Rotberg (*) qui avait pris le parti de Vévêque de Bâle contre' l’Empereur Albert , y était assiégé en 1308 par les partisans de ce dernier : la brèche était faite, & il allait se rendre ; quand sur le soir , une voix le fait entendre, & crie : ne vous rendez pas, Albert ne vit plus. Le lendemain la nouvelle fut confirmée par le départ des assiégeans, de la Pierre ; l’abbé de 8t. GaU. en est président né. Le lieu d’affemblée alterne d’un couvent à l’autre, & ni l’évêque diocésain , ni même le Nonce apostolique ne peuvent annuller ou infirmer les décrets de cette congrégation. (,*) La famille de Rotberg subsiste encore dans VAlsace & dans VEvêché-, les ruines du château de ce nom ainsi que celles de Sterneberg qui lut appartenait aussi, font situées dans une vallée sauvage & mélancolique, pas loin du couvent de notre Dame de la Pierre. 48 Course de B a l e qui avaient tous décampes pendant la nuit; effectivement, PEmpereur avait été assassiné par son neveu près de Vindifch , & le bruit s’en était répandu avec tant de rapidité, que le soir du même jour, Kotberg éloigné de quinze lieues du théâtre de cette scène sanglante, en pût être averti. Un siècle après son petit-fils fut assiégé & pris dans ce même château par Henri Ze- rheìn , qui fit lâchement décapiter fou prisonnier : mais il ne jouit pas longtems du fruit de son crime , les Btdois coururent aux armes pour venger leur concitoien, reprirent Fiirftenstein , taillèrent en pièces la garnison & tranchèrent la tète à Zerhein par réprésailles. En remontant depuis le pont de Dormcb le long.de la Byrfe , le pays'devient plus étroit & plus montagneux , quoiqu’on y trouve encore des vignes d’un assez bon rapport, & on arrive à la tête du défilé, au village d 'Œfch, cheflieu du bailliage de Ffeffingen : ce bailliage est si petit & si peu lucratif qu’on a été obligé de le réunir au bailliage prochain de Zwingen , dont le baillis doit venir une fois par semaine sur les lieux rendre la justice. II n'est pas à présumer que le village d 'Œfch fut bien peuplé & bien riche quand les deux châteaux voisins Ffeffingen & Angenjlein étaient entre les mains des nobles qui les possédaient : dans les siècles du système féodal, ce n’était pas pour favoriser l’agriculture & le commerce que s’élevaient ces masses énormes , mast pour mettre à couvert l’ambition & la rapine. Angenjlein subsiste encore, mais Pfeffin- gen A B I E N N E. 49 gen n’est plus qu’une ruine imposante & majestueuse , qui présente plusieurs aíp-ects différens, suivant le lieu d’où l’on regarde ce grand cada - ure : une vaste tour à moitié écroulée, des pans de murailles renversés ou édentés par le tems , des fossés obstrués par la chute du rempart, servent de tanière aux renards & d’azyle aux oiseaux de proie, devenus les successeurs naturels de ces seigneurs , avec qui il ne serait pas difficile de leur trouver quelque ressemblance : le si'ence & la mélancolie s’assaient fièrement fur ces tristes débris, & semblent encore leur donner un air de menace & de grandeur. Ce château avec ses dépendances fut donné à l’église de Bâle par l'Empereur Henri II, prince très- généreux envers le clergé & par conséquent très-grand dans son siècle ; car dans le nôtre la grandeur ne s’achete pas ainsi : dans la fuite un évêque dépensier le donna en fief noble aux comtes de Thierstein , à qui il conve- noit beaucoup, vtr la proximité de leurs domaines naturels; en if 19 , à la mort de Henri dernier comte de cette ancienne maison, il devait rentrer comme fief masculin dans le domaine direct de l’ Evêché , mais comme il était déja engagé aux Soleurois pour une somme d’argent, l’évèque , du vivant même de Henri , prit des arrangemens pour s’assurer le retour de ce fief dès que fa famille serait éteinte avec lui. 11 mit en jeu l’empereur Maxìmilìen , qui réclama contre l’aliénation de cet arriéré fief de s Empire , il dégagea le comte de sesengagemensavecSo/m-e, D fo Course de Bale en paiant sa dette, & empêcha ainsi ces républicains de réunir tous les domaines des comtes de Thierjìem , dont ils possédaient déja le château , devenu un de leurs bailliages : l 'Empereur réserva la neutralité de Pfeffingen en cas de guerre avec les Suijses , & donna 2000 florins à ì’évêque, à condition d’en maintenir les fortifications, Les comtes de Thierjìem font souvent habité : parfaitement situé pour ce que faisaient alors les grands seigneurs, il gardait un passage important & fréquenté, il aboutissait à un excellent pays de chasse, & était aísez fort pour servir de retraite inexpugnable en cas de revers. Cependant si ce noble manoir plaisait arux chevaliers qui f faisaient leur séjour, il n’en fut pas toujours ainsi des dames ; une chronique nous apprend, fans dire ni les noms des acteurs , ni la date de l’événement, que deux filles d’un seigneur de Pfejpngen , ennuiées de ne voir la campagne qu’à travers les étroits crénaux du mur épais qui les gardait , quittèrent furtivement le château, & se firent accompagner dans leur fuite, pour plus de sûreté, par deux jeunes paysans ; on courut après les belles fugitives, qu’on n’eut pas de peine à ratrapper ; elles en furent quittes pour une sévere réprimande & une. clôture plus exacte : mais les deux paysans , qu’elles avaient forcés à leur servir d’écuiers , surent pendus l’un & l’autre. On reconnaît à ce trait la physionomie du treizième ou quatorzième siècle & l’insupportable pesanteur de ce joug féodal, que nous ne sentons pas assez le bonheur d’avoir secoué. aBienne. 5î Le second château , celui d ' Angenstein $ est séparé du précédent par la Byrse , qui baigne silencieusement le pied du roc qui le porte : une tour quarrée , dont les murs font tapissés de mousse , de lierre , de gramens & de buissons , a fous elle deux ponts de bois très-pittoresques & bisarrement construits : l’afpect sombre & sauvage de la gorge étroite qu’il ferme, ont valu souvent à ce château de figurer dans le portefeuille des peintres , & il est peu de morceau plus frappant quand il est bien traité. Mais il vaut mieux le voir en passant que del’habiter: aucune vue de ses fenêtres que les rochers & les lapins, qui semblent l’aífiéger ; une nature âpre' & morne n’y fait naître que des pensées pénibles , & loin de s’épanouir au dehors , famé repoussée s’y concentre fur elle même pár l’im- preffiòn d’une vague tristesse. Les comtes de Thierjìein tenaient très anciennement ce château en fief de la maison A'Autriche ; mais ils en remettaient la garde noble & les revenus à quelque gentilhomme qu’ils voulaient récompenser, ou attacher à leurs intérêts ; c’est ainsi qu’il passa des Schaller de Bâle aux Miinch de Landfcron , malgré les oppositions de Jean Zerheìn , qui fut débouté de ses prétentions par un arbitrage autorisé de la cour de l’évêque , dont le sur-arbitre était Conrad de Berenfels. Le grand tremblement de terre de le renversa avec tous les autres châteaux des environs ; bientôt rebâti, il revint un siècle après à ses suzerains naturels, qui en investi- D L fz Course deBale rent ,Wolf de Liechtenfels : ce dernier n’en jouit pas longtemsj un incendie le consuma dans ce même château lui & toute fa famille : fans doute que cet accident arriva de nuit, quand le pont était levé , & que l’épais grillage dont toutes les fenêtres étaient armées suivant la coutume de ces te,ms , & Pefcalier de bois bientôt enflammé , empêchèrent également les habitans de fe sauver & de recevoir du secours ; d’aiîleurs dans ces siècles là, les paysans , quand le feu prenait à la demeure de leurs seigneurs, ne s’empref. fiaient pas beaucoup à l’éteindre.... Tous ces malheurs 'dégoûtèrent les comtes de Thierstein de ce fief, & pour lui assurer la protection du ciel, ils ne trouvèrent pas de meilleur moyen , que de le donner à Yévêché de Bâle en i f 18 , avec l’agrément de PEmpereur Maxìmilien , dans la mouvance héréditaire duquel il était situé : enfin en 1^60, Pévëque & son chapitre l’inféoderent pour lui & ses defcendans fils & filles à un zélé serviteur de leur église, nommé Wendelin Zipper en reconnaissance des services essentiels qu’il leur avait rendus. Ces services , dont P exposé est bien propre à faire connaître l’état & les mœurs de ces tems là, étaient, d’avoir dégagé à ses frais & réuni à Pévêché plusieurs revenus qui en avaient été aliénés , d’avoir obtenu de PEmpereur Pexemption de la reprise dispen- dieule du fief de la principauté pour la derniere mutation, d’avoir procuré une commission impériale pour terminer les différais de l’évêque & de la ville de Torentru trop souvent réveillés A B I E U K E. 5 ? dès lors, d’avoir fait arrêter le fisc de PEmoire qui poursuivait la répétition de grosses sommes pour le payement des mois Romains dès long- tems arriérés , & fur - tout d’avoir forcé les vas- seaux de l’Evêché de donner une reconnaissance exacte de tous les fiefs qu’ils tenaient de l’église de Baie ; comme un incendie en avait consumé les actes de revers , cette noblesse avait voulu profiter de la circonstance pour «'affranchir entièrement de toute vassalité. Un ancien usage autorisait Pétât de Soleure à mettre garnison à ses dépends à Pfeffingen & à Angenstein , pour garder cet important passage, quand les frontières étaient menacées par des troupes étrangères : lors de la guerre des Suédois , un descendant de ce Zipper pria ce canton de mettre garnison à Angenstein , il l’obtint sans peine ; mais au départ des troupes, il fut obligé de payer fort chèrement cette garde, qu’il n’eut point demandée, s’il eût prévu qu’elle y serait à ses frais. Sur une des collines voisines d ' Angenstein , quelques masures à peine visibles , font les seuls restes du château de fíerenfels : la maison de ce nom a joué à Baie un rôle très-brillant & occupé longtems les premières places de la magistrature, avant que la noblesse s’en fut fait expulser en J44 f P ar fss factions turbulentes. Quoique Adelbert de Berenfels fut du nombre des proscrits , cette république n’a point confondu cette famille avec les autres ennemis de son indépendance, & lui a conservé le droit de bourgeoisie hono- D 5 54. Course de Bale raire , droit fort utile pour entrer comme Suijse au service de France (*). A mesure qu’on avance dans le Jura , des vallées plus ou moins larges & sauvages , que la Byrfe & le chemin traversent, offrent à chaque pas les paysages les plus gracieux & les plus variés : ce font des rocs entassés comme par gradins , frangés de buissons & coëffés de sapins majestueux, qui servent de revêtement à des collines bien cultivées dont les pentes faciles, les contours aisés & les masses arrondies reposent agréablement la vue : en parcourant ces effets contrastés, la pensée semble, si l'on peut s’exprimer ainsi, se teindre de leurs couleurs & revêtir leurs formes diverses : on distingue surtout plusieurs grouppes de rochers , tantôt isolés , tantôt attenans les uns aux autres , qui paraissent, ici comme une table couverte de verdure, là comme une vaste corbeille pleine d’ar- bres , quelquefois comme une longue muraille , avec de petites tourelles en avant, qui supportent un hêtre ou un frêne, dont le vent agite continuellement le mobile feuillage. Près du village de Grellingen , la Byrse resserrée par des rocs, forme une cascade, dont la chûteblanche d’écume , se trouve encadrée entre deux (*- Sur plus de cinquante familles nobles, bourgeoises de Bâìe, quatre feulement y ont conservé le droit de cité; ce font celles de Reichenjìein '; à’Eptingen , de Rotberg & de Berenfels ; ces derniers font grands e'chan- Jbns héréditaires de l’Evêché, aBienne. 5s nappes d’une eau calme & azurée ; les rustiques bâtimens qui l’entourent ajoutent encore à la richesse de ce tableau , qui dé j a plus d’une fois a exercé les crayons des artistes voyageurs : bientôt la scène change, & un édifice gothique, dont le centre est une vaste tour, coupe & défend la vallée, près de l’endroit, où la Lifil vient se joindre à la Byrse du fond d’un vallon transversal.... C’est le château de Zw'mgen , résidence du grand baillis de Lausson : il a été réuni à Yévêché à l’extinction des nobles de Rams- tein , auxquels il avait été engagé : l’épaisseur étonnante de ses murs & la mauvaise distribution de son intérieur annoncent qu’il a été construit , plutôt pour la sûreté que pour la commodité de ses possesseurs ; il a soutenu plus d’un siège, & en isjo, peu s’en est fallu qu’il n’ait été pris par les paysans révoltés : on doit présumer qu’il n’y avait originairement qu’une tour , par les autres appartemens qui paraissent plus modernes & font circulairement arrangés autour de l’édifice central. Les eaux de la Byrse en faisaient précédemment une espece d’íle ; mais pour rendre cette habitation plus faine , l’art a corrigé la nature , en procurant i’écoulement de ces eaux souvent fétides & stagnantes. Au sommet de la tour, est une belle platte-sorme, qui découvre & domine de tout côté la vallée; c’est de là que les anciens seigneurs voyaient venir tout à leur aise leurs ennemis ou les passagers, qu’ils traitaient assez souvent aussi mal les uns que les autres. On jouirait ayec plus de plaisir D 4 56 Course de Bale du beau paysage sur lequel sœil plane du haut de cette tour, si l’on n’appercevait au milieu , la gueule infernale d’un de ces gouffres connu vulgairement fous le nom ft Oubliettes, où l’on croît entendre encore retentir sourdement les cris des malheureuses victimes qui y ont jadis été enterrées toutes vivantes. Dans presque tous les anciens châteaux de 1 ’Aljace & de l 'Helvétie, on trouvait ce qu’on appelle une tour d 'oubli , quelquefois dans le centre , quelquefois dans un des angles de ces énormes niaises ; c’était proprement un puits fort étroit qui descendait du haut du château jusqu’à ses fondemens ; on y dévalait avec une corde les infortunés dont on voulait s’assurer ou se défaire. Les premiers étaient nourris par des pains qu’on leur jettait d’en-haut, les autres y étaient abandonnés à la faim & au désespoir : si l’on descend dans une de ces Bastilles féodales , on n’y trouve pour l’ordinaire que quelques os décharnés, & l’on y est saisi d’un frisson involontaire, comme si les ombres de ceux qui y font trépassés dans la rage, venaient vous demander compte des maux qu’ils ont soufferts. C’est dans ces tours d’oubli que nos vieilles chroniques & plusieurs romances placent le théâtre d’une foule de scènes déchirantes , qui ne donnent sûrement pas des regrets de vivre fous un gouvernement où ces horribles inventions de la tyrannie ne font pas connues. Plus d’une fois , pn mari jaloux y laissa périr l’amant de fa femme , & un ambitieux y ensevelit son rival plus faible : on cite même A S I E N K ï. 57 un fils dénaturé, qui pendant longues années y renferma son pere, après avoir répandu le bruit de fa mort & fait célébrer ses funérailles. Voilà cependant ce qu’on aura à craindre partout où la force fera la loi, par-tout où la volonté d’un seul déterminera à son gré le juste & l’injuste , par-tout où le pouvoir arbitraire ne sera tenu de rendre compte à aucun tribunal, de ceux qu’il a intérêt de perdre ou d’écarter. Le château de Zivi’ngen passé, le vallon s’éîar- git; une plus belle culture se montre, & l’on entre bientôt à Lauffòn , situé un peu au dessous du confluent de la Lutzel & de la Byrse. C’est une petite ville quarrée & environnée d’un mur assez régulier : elle n’a rien de remarquable q u’une cascade de la riviere près du pont couvert qui la traverse. Quoique moins pittoresque que celle que nous avons vus précédemment, elle a cependant été répétée plus souvent fur la toile ou par le burin , parce que le pont & tous ses alentours font tableau, & qu’on est, je crois , plus surpris de rencontrer un bel effet de la nature dans une ville que dans un lieu solitaire : le bruit tumultueux de ces eaux brisées entre des rocs qui coupent leur lit, attire (sautant plus l’attention, qu’il contraste d’avantage avec le génie de la Byrse , coulant pour l’ordi- naire en silence fous l’œil qui se repose , en luívant son cours presque imperceptible. Laujson n’était dans son origine qu'un petit village, appartenant au couvent de St. Biaise dans la forêt Noire. L’Empereur Conrad III 58 Course de Bale l’adjugea en 1141 à l’église de Bàle , avec quelques autres terres en échange du droit A'avo~ catie qu’elle avait fur cette abbaye & dont elle lui fit cession : la situation avantageuse de ce lieu pour le passage des marchandises de France en Allemagne ayant augmenté le nombre de ses habitans , Laujson obtint dans les dernieres années du treizième siècle les droits de ville : l’Evêque lui permit d’avoir une magistrature, présidée par un Bourguemaître , fous YinfpeB’ton d’un Maire, dont il se réserva la nomination: cette derniere charge fut regardée longtems comme très-honorable, & possédée par les familles nobles établies à Laujson , comme les Staal , les Hertenftein : maintenant qu’il n’y a plus de noblesse dans l’endroit , le Maire est pris d’entre les bourgeois. Les paysans de la ville & de la vallée ( Laufferthal ) font d’un caractère remuant qui , à la moindre atteinte portée à leurs droits, les a dans chaque siècle poussé à des révoltes , auxquelles les Evêques toujours les plus forts , ont opposé des gibets & des échaf- fauds. La chronique manuscrite de Neuchâtel , parlant d’un de ces soulèvemens , dit avec beaucoup de naïveté : tout se termina à C amiable , comme à /’ accoutumée , après que le prince eut fait écarteler les chefs des mutins ... Henri de Neuchâtel , cet Evêque prodigue & guerrier, qu’on vit toujours armé & jamais en habit pontificaux , aliéna les deux tiers de fa principauté pour avoir de l’argent, & entr’autres la ville de Laujson aux nobles d e Ramjlein, qui possédaient dé j a le châ- A B I E N N E. S9 teau voisin de Zvcingen : son second successeur Jean de Fleckenfiein paya la dette , & réunit cette ville à l’Evèché : on peut juger de la mauvaise économie de ses devanciers par ce trait: „ Quand il se mit en possession de l’église de „ Bàle , dit une chronique, il ne trouva que „ deux maisons épiscopales qui n’eussent pas w été vendues , ou engagées ; l’une dans la „ ville , si petite qu’elle ne pouvait suffire à „ un simple chapelain, & l’autre à Delémont , „ si délabrée, qu’en tems de pluie , l’Evèque ne „ savait où mettre sa table & son lit Les barons de Ramstein avaient habilement profité de ce désordre des finances, pour se faire hypothéquer Lauffon , Birseck & Riéhen , qui ne leur restèrent cependant pas : à l’extinction de cette sámille , les beaux domaines qu’elle avait réunis le long du Jura se partagèrent entre les voisins : Zvcingen , comme on l’a dit plus haut, revint à Y Evêché ; Gtlgenberg passa au canton de Soleure , qui en fit un bailliage, & la ville de Bàle eut pour fa part. le château de Ramjìein , berceau de la famille , & qui a été annexé au bailliage de Vallembourg , après en avoir fait un pendant quelque tems. Les bailliages allemands de l’Evêché , c’est-à- dire Lauffon , Pfeffingen & Byrfeck avaient embrassé la communion réformée en içjf, & s’é- taient liés pour la défense de leur liberté spirituelle , avec la ville de Bàle , dont ils étaient combourgeois. Us jouirent fort péniblement de cette réformation environ cinquante ans, tou- 6 o Course de Bale jours molestés par les Evêques; enfin le Prince Christophe Blarer de W art c usée , plus politique que ses prédécesseurs , commença par se fortifier de l’ailiance des sept cantons catholiques , dans un traité d abord très-secret, & bientôt ratifié publiquement en ifgo; traité qui portait que ces nouveaux alliés lui prêteraient main forte pour ramener ses sujets dans le giron de Rome ; mais qu’il ne pourrait cependant user de violence sans leur aveu feu N volonté : ensuite il parvint à annuler leur traité de combourgeoisie avec Râle, ainsi qu’il avait sait de celui de l 'Erguel avec Soleure , & enfin , malgré un pacte formel fait avec les Balais en 15 8 5, par lequel le libre exercice des deux communions était solemnellement établi, il travailla avec vigueur à éteindre la réforme ; alors ce petit pays abandonné de ses protecteurs, après des soulévemens que le glaive de St. Pierre rendit inutiles, tut forcé de penser sur la religion comme son Evêque ; & à - présent on ne soupçonnerait certainement pas qu’il ait jamais été réformé. II est sûr, que si Bàle eût déployé alors la même énergie en faveur de sescombour- geois , que Berne déploia pour les siens du Munster thaï précisément dans le même cas, l’intolé- rance de l’Evèque n’eût pas triomphé : — Qu’on me permette ici le mot d’ intolérance , que j’em- ployerais également pour un état reformé, qui userait de violence contre la liberté spirituelle de ses sujets catholiques. — Les habitans de Laujfon & des vallées voisines qui s’étaient distingués par leur roideur dans les derniers démêlés avec A B I E N N E. 6r Y Evêque, furent désarmes en 1740 : mais en 82, le prince de Vanguen leur rendit leurs armes , & fa mémoire est en bénédiction parmi eux pour ce bienfait : c’est ainsi, & avec bien de la sagesse , qu’en ont agi, le canton de Claris envers son comté de Verdenberg & celui A'Uri envers la vallée de Lìvinen : il ne faut jamais que les enfans portent la peine des fautes de leurs pe- res ; ce n’est pas une bagatelle que d’ôter les armes à un peuple qui fait s’en servir, & on ne peut trop tôt les lui rendre , dans la certitude qu’alors la reconnaissance plus que la force l’em- pêchera d’en faire un mauvais usage. C’est, je crois, dans le port d?armes généralement établi par toute la Suijfe, qu’il faut chercher une des causes de cet amour de la patrie qui s’y est mieux conservé que par-tout ailleurs. De Laujson à Sohière , le pays se rembrunit & prend une phisionomie plus rude & plus agreste; des rocs ceintrés qui servent de piédestal à des files de sapins, après avoir resserré le chemin & la rivière , s’écartent bientôt, & embrassent des prairies & des fermes solitaires : près de la verrerie , la nature a formé un bastion parfait ; il fixe les regards du voyageur par la régularité de ses formes gigantesques & semble fait pour défendre le défilé dans lequel il est situé. Aux environs du hameau de Liesperg, on remarque quelques grottes naturelles qui servent d’abri aux troupeaux contre le soleil & la pluie : quand on y yoit un berger endormi, entouré de vaches qui ruminent A de chèvres qui pendent Lr Course de Bale aux buissons voisins, on croit être au milieu d’une êclogue & retrouver ce charmant tableau de Virgile , viridi projeBus in antro &c. en de-là de Eébrunn , un vaste bloc de rocher isolé de toute part & percé à jour dans le milieu, s’éîève fièrement au coin d’un pâturage que dessine la Byrse ; on dirait que c’est le dernier pan d’un palais ruineux qui survit au reste de l’édifice renversé par le tems : les pluyes qui le battent, le vent qui souffle au travers, les eaux qui en minent le pied, auront bientôt culbuté ce superbe fragment détaché des rocs supérieurs. Partout dans cette contrée, on voit à côté de la renaissance des végétaux, la destruction de ces masses qu’on croirait d’une solidité à toute épreuve ; jeune & vieille tout à la fois, ici la nature se reproduit, là elle tombe en ruine, & Paine frappée du contraste de ces deux effets si opposés, se livre à un double sentiment qui l’affecte d’une maniéré, qu’aucun terme ne peut foire connaître à quiconque n’en a pas éprouvé l’itn- preffion. Près du village de Sohière, on remarque des deux côtés de la gorge par où l’on pénétre dans le pays , des restes désertifications : maîtres absolus du passage, les seigneurs nichés dans le château supérieur maintenant abandonné, pouvaient ouvrir ou fermer la vallée. à leur gré, & écraser à coup de pierre une armée entière dans cet étroit défilé. Dès le commencement du douzième siècle, nos chartres font mention des Comtes de Sohière-, ( Saugern en allemand) leurs A B I E N N E. 6z posseffions passèrent dans la maison des Thierflein leurs plus proches voisins , & ensuite aux comtes de ferrette : c’était un fief de FEvëché de Baie qui après en avoir été longtems détaché y fut réuni pour toujours en i f 78. Le château était fort considérable. — On ne peut guères trouver de ruines plus majestueuses ; leur situation au milieu de rochers à peine accessibles & d’une nature effrayante par ses bouleversemens , rappelle une foule de souvenirs des te ms passés, à la fois sinistres & sublimes, & semble donner à l’ame la mème commotion que si l’on voyait baisser ces ponts levis & sortir une cohorte guerrière, pour voler à la proie ou au carnage. Cet endroit semble être marqué pour une limite importante; & en effet, c’est ici la limite des deux langues allemande & française : une ligne presque droite qu’on peut tirer de Sion en Vallais , jusqu’à Delemont dans l’Evêché, coupe la Suilfe en deux parties inégales , dont les mœurs & les loix font auffi différentes que le langage: en deçà, on reconnaît les traces de la domination germanique plus fière & plus turbulente; en de là on retrouve les restes du gouvernement plus doux mais plus faible des Francs & des Bourguignons. C’est certainement fous le point de vue politique, un mal que cette diversité de langage dans un auíïi petit pays que le nôtre ; elle rend un tiers de la Suisse presque étranger aux deux autres; elle paraît annoncer deux peuples & par conséquent deux intérêts distincts ; s’il n’y avait qu’une feule langue de Confiance 6 4 Course de Bale à Geneve, cela donnerait plus de consistance k la confédération générale en rapprochant davantage & les Etats &les individus : car dans toute la Suisse française , il semble que l’amour de la patrie ait moins d’énergie, que le caractère national perde de ses traits mâles & distinctifs, & que pour les usages, les modes, la littérature, la façon de peníèr même, on soit devenu les imitateurs ou plutôt les singes de ses aimables & frivoles voisins. De Sobière, après avoir passé un angle que fait fur le chemin l’extrèmité d’une colline escarpée , on entre dans la belle & large vallée de Delemont , qui renferme cette ville & trente-trois villages : ici Je paysage, longtems rétréci par d’énormes masses , s’étend & se prolonge : après avoir erré de défilés en défilés, le long des sinuosités de la rivière qui les a creusés à la longue, on découvre avec plaisir un plus grand horison & un vaste bassin que coupent des coteaux boisés ou cultivés & qu’environnent des montagnes couvertes de chalets & de troupeaux. Quand du fond de la gorge qui débouche dans cette longue vallée,,on lève les yeux & qu’on voit fur le haut du rocher voisin, les débris d’un château qui dépassent la sommité des sapins d’alentour, & une antique chapelle qui a conservé dans son entier ses murs & Ion clocher gothiques, on se demande tout naturellement, pourquoi de ces deux édifices contemporains l’un a survécu à l’autre. ... la réponíè est bien aisée; c’est que Pempire de la religion est plus durable A B I E N N E. 65 durable que celui de la violence; c’est que la chapelle , asyle des malheureux ou des coupables qui venaient pleurer au pied des autels de l’éter- nelle clémence était un séjour de paix & de consolation, tandis que le château repaire de la tyrannie & du crime, & toujours arrosé de sang ou de larmes, attira enfin fur lui la vengeance & la destruction : effectivement, c’est après avoir été longtems habité par des Comtes ou plutôt par des brigands du nom de Varburg que les Evêques de Bâle, prirent le parti de le ruiner. L’aigîe qui désole une vallée des Alpes, ne choisit certainement pas mieux fou nid, pour voir de loin fa proie, fondre fur elle fans danger, & rendre inutiles les efforts de quiconque voudrait la reprendre ; ausiì ce tyran des airs est-il devenu la principale pièce des armoiries de tant de grandes maisons, qui après avoir commencé dans les siècles passés par les détails des grands chemins font dans celui-ci commerce de provinces ou á'hommes en gros. Depuis n;sàii67ily a eu deux Evêques de Bîile consécutifs d u nom de Vorburg , dont le dernier Ortlieb était très- belliqueux : il suivit l’Empereur Conrad III dans une croisade , & accompagna deux fois Frédéric Barberoujse dans des expéditions en Italie. La chapelle de Vorburg mérite plus d’atten- tion que les masures qui la menacent, soit par la belle vue qu’on y découvre, soit par la célébrité de sou fondateur; du bord de l’étroite terrasse qui Penvironne, on voit, à fes pieds la Byrse qui s’enfuit dans diverses petites vallées, E 66 Course de Bale sur sa tète les affreux débris du fort qui semblent prêts à s’écrouler avec fracas, tout autour de foi des forêts, des chaînes de rochers, des villages, des fermes, des champs ou des pâturages , en un mot un ensemble dont chaque partie distincte & variée, offre un vaste champ à l’œil comme à la pensée, donne effort à l’ima- gir.ation, & fait replier la réflexion sur elle-mè- me. — Si vous entrez dans la chapelle adossée au rocher, une chartre vous apprend qu’elle a été fondée ou plutôt consacrée en ioji parle fameux Léon IX. Ce Pape né dans le Diocèse de Bále & d’abord Evêque de Toul était de l’an- cienne famille à'Egisheim & parent de l’Empereur Henri 111 qui lui procura la thiare : redoutable par ses mœurs exemplaires, son zèle impétueux & son activité infatigable , il parcourut la France & ? Italie, réformant les abus, déposant les Evêques & les Prêtres concubinaires, excommuniant les Seigneurs qui trafiquaient de bénéfices, assemblant des conciles qui voiaient, suivant la coutume, tous les maux de l’Eglise fans porter remède à aucun, & enfin, conduisant lui-mème une armée contre les princes Normands , qui après avoir pris la Fouille en voulaient aux domaines de St. Pierre : voilà comme l’histoire nous représente ce Pontife, mais surtout j’aime à le considérer , quand vaincu par ces mêmes Normands qu’il a excommuniés, & devenu leur prisonnier, on les voit tomber à ses genoux fur le champ' de bataille couvert de la moitié de son armée qu’ils ont taillée en pièce, lui deman- A B I E N N E. 67 der à grands cris l’absolution, l’obtenir avec peine & lui rendre la liberté-Je ne sais pourquoi dans tous les endroits qu’ont habité ou seulement visité de grands hommes, Pâme trouve tant de plaisir à lier le souvenir de leur histoire avec ce local consacré par leur présence : quant à moi, il ne m’est pas possible de passer près de quelque antique édifice, fans que fa vue réveille dans ma mémoire les noms de ceux qui Pont élevé, ou qui y ortc joué quelque rôle remarquable. Château, couvent, pont, chapelle, en ruine ou fur pied, n’importe , ma curiosité cherche toujours à y trouver quelques feuilles ou seulement quelques lignes détachées des annales des siècles ; elle les recueille avec avidité (*) & les garde fièrement comme un trophée remporté fur le tems... sur ce tems destructeur qui n’é- pargnerait pas même les plus importants souvenirs , si chaque nouvelle génération ne luttait fans cesse avec lui , pour Pempècher de livrer à l’oubli celles qui Pont précédé. La contrée dont Delémont ( en allemand Dells- berg ) est le chef lieu, s’appellait autrefois le Saltzgeu : nous ne déciderons point entre l’an- cienne tradition qui veut qub ce nom lui vienne d’un grand dépôt de sel & l’opinion du la- (*) Comme ceci est affaire de sentiment plus que de raison , je ne crois pas avoir justifié aux yeux de tous les lecteurs, les longues & fréquentes digressions dont ces lettres font remplies. E z 68 Course de Bale vant Hochât qui prétend en trouver l’étymoìo" gie dans les IJtxly peuple de Provence qui vint occuper ce pays, & bâtir ou rétablir la ville de Soleure. — Avant que les Evêques de Bâle eussent acquis Porentru , on pouvait regarder Delé- tnont comme la capitale de leur principauté temporelle dont elle est un des plus anciens domaines. Plusieurs Evêques y ont été élus; la ville n’a été entourée de murs que vers la fin du treizième siècle : elle a essuyé deux incendies bien funestes, î’un en ifoo la brûla entièrement, & l’autre 58 ans après consuma la plus grande partie des archives de l’Evëché pleines de docu- mens essentiels & précieux. La ville est petite, mais propre & joliment bâtie; elle jouit d’une vue agréable fur toute la vallée : une feule source d’une abondance prodigieuse & d’une eau très- salubre, sort d’une voûte construite à deux cent pas de la porte, fournit un très-grand nombre de fontaines publiques & particulières , & fait mouvoir plusieurs rouages : au pied de ses murs coule la Sortie , qui va tout près de là se joindre à la Byrfe. Les chanoines de Moutitrs se retirerent à Delémont e n isyi. Leur église collégiale d’une architecture simple & noble , offre un portail du meilleur goût. Ce chapitre qui a d’assez bons revenus , est composé de douze chanoines , qui n’ont pas besoin d’être nobles ; leur chef est un frév'ot bien renté. Un couvent à'Urfulines fondé en 1705 est enfin devenu d’une grande utilité depuis quelques années : l’Evëque actuel, Joseph de Roggembach , la rendu A B X E N N E. 6) à sa première destination , en en faisant une maison d’éducation pour de pauvres orphelines. 11 y en a actuellement seize qui y sont habillées, nourries & instruites ; & la bienfaisance de ia noblesse du pays ne manquera pas d’ajouter à ses revenus encore très-modiques, pour augmenter le nombre des places .... II est bien doux, après avoir erré autour de tous ces vieux châteaux, qui ne rappellent rien de consolant, de s’arrêter enfin avec une tendre émotion auprès d'un de ces établissemens , où la Religion tend une main paternelle à Pindigence & à 1a faiblesse, & fur la porte duquel on croit lire ce mot si simple de récriture (*) : Laijfe- moi tes enfans orphelins , je prendrai foin d’eux & que ta veuve place en moi fa confiance. Delémont jouit de quelques privilèges, & possède un bel hòtel-de-ville , où s’assemble fa magistrature particulière, que préside le grand Baillis ou son Lieutenant : s’étant montrée fort animée dans les dernieres émotions populaires, son bour- guemaître fut condamné à une prison perpétuelle, & la bourgeoisie se repentira longtems d’avoir lutté à forces inégales contre l’Evèque soutenu par les armes de la France : le château est placé dans une situation très-riante : il a été plusieurs fois assiégé , pris , incendié, ruiné , entr’autres en 1^65, par Louis Comte de Neuchâtel, alors brouillé avec Jean de Vienne , le plus turbulent E ; (*) Jétémie , chap. xlix, f . n. 70 Course de Bale de tous les prélats qui ont occupé le siège de Bide. Rebâti magnifiquement en 1719 , il est devenu le séjour d’été des Evêques ; l’édifice est vaste, les appartemens font bien distribués; le grillage & le portail en fer qui séparent la grande cour de la rue sont du meilleur goût, & tout annonce que c’est la demeure d’un de ces heureux fils de l’Eglise dont le diocèse n’est pas in partibus. II y a toujours à Delémont un grand Baillis, qui réunit à ce bailliage déja très-vaste, celui de la prévôté de Mottìers- granà^val , de manière qu’il a passé septante villages dans son ressort. C’est actuellement M. le Baron de Rinck avec son fils pour adjoint ; les étrangers qui passent à Delémont ne peuvent assez se louer de la politesse noble & hospitalière de cette maison , l’une des plus illustres de l’Evéché. Quoique cette ville par fa petitesse & la simplicité de ses habitans , qui préfèrent avec raison la culture de la terre à celle des belles-lettres, ne se soit pas illustrée par un grand nombre de savans, elle a cependant vu sortir de son enceinte un homme très-fameux, auquel la médecine & l’humanité doivent beaucoup. C’est Jean Prévôt , né en 1585 de parens obscurs & pauvres : ses talens lui valurent de bonne heure la protection de l’Evêque de Strasbourg , Léopold J Autriche , qui la lui retira quand il le vit préférer, malgré ses conseils, l’école à'Hypocrate à la Théologie. Réduit à lui-même , il entra comme précepteur dans une maison de Padoue , & étudia la médecine avec tant de succès, que son maître le aBienne. 71 célèbre Jérôme Fabrice, lui légua eu mourant tous ses manuscrits ; mais savanes de ses héritiers lui contesta ce leg précieux & réussit à Peu priver ; bientôt Prévôt devint successivement docteur , médecin de la nation Allemande de Padoue , professeur en médecine-pratique , puis en botanique à la mort du savant Prosper Alpin : enfin , à peine âgé de trente-cinq ans , il fut créé premier professeur de l’université avec des appointemens très-considérables pour ces tems là. II refusa dès lors plusieurs places aussi honorables & plus lucratives dans d’autres universités. La peste qui ravagea l’Italie en 1631 , Payant engagé à se retirer à la campagne pour en préserver sa femme & ses quatre enfans, ils y trouvèrent malgré.ses foins la maladie & la mort qu’ils fuyaient vainement : alors privé de tout ce qu’il avait de plus cher. Prévôt succomba à sa douleur, & le chagrin de ses pertes cruelles le mit au tombeau à l’âge de 46 ans : la nation allemande lui dressa un monument honorable dans Pécule de médecine; & il le méritait plus encore par ses vertus que par son savoir : il fut toute sa vie se père des malades in- digens'; jamais il 11e courut avec autant d’ardeur dans le palais d’un grand qu’auprès du grabat du dernier des artisans; il a laissé un grand nombre d’ouvrages imprimés feulement après fa mort; & il fut le premier qui composa en faveur de la classe la plus malheureuse de la société, surtout dans ses maladies, un traité inti- E 4 72 Course de Bale tulé Médecine des Pauvres. N’oublions pas qu’un savant très-laborieux, qui prépare une histoire de tous les gens de lettres nés dans l’évêché de Bâle , est auffi originaire de Delémont ; c’est Dom Marcel Moreau religieux de Tordre de Citaux à Lucelle. Un des fruits de ses recherches entr’au- tres est de s’être assuré par des preuves authentiques que cet intrépide Jean Bart chef d’efca- dre fous Louis XIV était du village de Corban dans le Munjìherthal où fa famille subsiste encore. La Suisse , très-riche en militaires du plus haut rang au service de terre, sera bien fière d’en avoir auffi au service de mer ; c’est le seul qu’elle puisse citer avec Jean Louis d ’Erlach de Berne , mort à l’âge de zr ans en i6go, Amiral de Dannemark : ce dernier, formé à Técole de Tamiral Juell , ayant plusieurs fois combattu fous ses yeux & trouvé digne de lui succéder, portait au moins un nom qui prévenait en fa faveur, mais Jean Bart fils d’un paysan & d’abord moufle , fut tout par lui - même U rien par ses ayeux. Puisque nous sommes au centre de la principauté, nous croions devoir tracer ici un court exposé de sa constitution générale. L’Evëque titulaire de Bédé a proprement trois fortes de sujets; les premiers dépendants du corps germanique font tous situés en deça de Pierre pertuis & renferment la ville de Porentru , les bailliages A' A j oie , de la Franche-montagne , de St. Ursan- ne , de Delémont, de Lauffon , de Pfeffingen, de A B I E N N E. 7J Byrsech, de Schliegen (*) & la seigneurie de la Bourg. — Les seconds tiennent d’un côté à l'Em- pire & de l’autre à la Suisse par combourgeoisie & protection de Berne , c’est le pays de Mou- tiers grand-val dont nous parlerons bientôt plus en détail. — Les troisièmes font entièrement in- dépendans de l’Empire & réputés Suisses tant par leur situation en delà du Jura, que par leurs liaisons avec un ou plusieurs cantons, ce sont le Val de St. lmier , autrement appelle VEr- guel, la seigneurie d’Orvin, la ville & mairie de la Neuvevsiìe & la montagne de Diejfe ou le Tejfemberg que l’Evèque possède en commun avec les Bernois : la cour réside à Porentru , où il y a divers conseils & chambres de justice , de finance &c. Les pays relevans du corps germanique ont leurs états composés du clergé, 'de la noblesse & du peuple. Le clergé a cinq députés au nom de l’abbaye de Bellelay , du chapitre de Mautiers grand-val, du chapitre de St. Ur- fanne, de la confrérie de St. Michel à Porentru & du prévôt à'Idstein : la noblesse n’en a qu'un, & chaque bailliage a son député pris d’entre les paysans, ainsi que les deux seigneuries de la Bourg & de Franquemont : ci-devant l’abbé de Bellelay était toujours revêtu de la présidence de (*) Schliegen, le seul bailliage de l’Evêché détaché du reste, est situé en de-Ià du Rhin, environ à 4 lieues en-dessous de Bâle. C’est un ancien démembrement du domaine de Tabbaie de St. Biaise. 74 Course de Bale ces Etats, mais ayant tenu trop vivement le parti du peuple dans les derniers troubles , il n’a plus été élu dès lors, & son couvent même se souvient trop bien des désagrémens que lui a causé sa disgrâce auprès de la cour Episcopale , pour permettre qu’il s’y expose de nouveau. Ces Etats du reste ne se sont plus assemblés depuis 1752 , soit qu’on puisse se passer de leur intervention, soit qu’on ne veuille pas voir renouvelles les scènes d’opposition aux volontés du prince qui y ont souvent éclaté. Quoiqu’iî soit nécessaire pour les convoquer de Tagrément de l’Evêque, le pays peut se pourvoir auprès des tribunaux d’Empire d’une permission, quand le Prince en refuse la ternis : du moins la sentence de Vienne rendue en 1736 par le conseil aulique Impérial sur les plaintes des Etats, l’a réglé de cette manière. A ce que la cour prétend, ces états ne doivent se mêler que de la répartition des contributions & de la levée des impositions qui concernent les sujets germaniques selon un tarif dreíîé pour cela : on distingue les redevances annuelles en grands mois & petits mois. Les derniers font pour payer la garde du prince composée de 60 hommes , les bulles du Pape à chaque élection, les frais d’inves- titure auprès de la chancellerie d’Empire, les pensions des ministres accrédités, soit dans les diettes & tribunaux germaniques, soit dans les cours étrangères, le salaire d’un conseiller d’hon- nenr pris alternativement dans les sept Cantons catholiques alliés de l’Evèché pour les affaires A B I E N N E. 75 qui ont rapport au corps Helvétique, les frais de la chambre d’appel de. Wetzlar &c. : dans les tems de guerre de tout l’empire , il y a de plus les grands mois ou mois Romains que l’Evè- ché doit comme membre du cercle du Haut Rhin. Son contingent fixé en If2i est de 84 florins par mois, ou quinze fantaffins & deux cavaliers à son choix : depuis 26 ans ils n’ont point été demandé ; mais dans les deux siècles précédents, on a vû l’Evêché écrasé pour des guerres qui lui étaient absolument étrangères, payer jufqu’à trois cent mois Romains à la fois ; de manière qu'on peut dire fans prévention, que la liaison de ce pays avec l’Empire, lui est plus onéreuse qu’utile. Comme cet état est absolument coupé du reste du corps germanique-, l’Evèque ayant obtenu, dans les derniers troubles, une sentence favorable contre une partie de ses sujets soulevés, se trouva fort embarrassé pour la faire exécuter: il demanda d’abord du secours à ses alliés des sept Cantons en vertu du traité de 158°; soit prudence íoit désapprobation , les Cantons catholiques dont quatre font populaires , ne voulurent point se mêler de cette affaire; alors l’Evèque fe tourna en 1740 du côté de la France : Berne qui ne souciait pas de troupes étrangères si fort dans son voisinage, offrit ses services, mais on n’en avait plus besoin; quelques régimens français & quelques têtes coupées constatèrent la justice des prétentions de la cour; les mutins 76 Course de Bale furent désarmés & les plus faibles comme de coutume condamnés aux frais. II est certain en généra! que c’est un beau & bon pays que FEvèclié de Baie , & qu’un Evêque peut aisément être fort heureux lui-même & rendre son peuple heureux, s’il fait respecter les divers privilèges de ses sujets : restreindre la fureur des procès, détruire plusieurs préjugés contraires aux progrès de f agriculture, employer plutôt auprès de fa personne & dans ses conseils les nationaux que les étrangers , alléger le poids des droits féodaux, conserver l’es- prit d’une saine tolérance si nécessaire surtout quand on a des sujets des deux communions , ne faire cas de la noblesse qui l’entoure que quand elle légitime par des vertus réelles le hasard des seize quartiers , voilà fa tâche, & s’il la remplit, il en fera bien récompensé par la vue du bonheur de ses peuples & je cri de leur reconnaissance ... mais qu’ils prient le ciel que leur Evêque n’ait pas la fureur de la chaste, car les loix germaniques ne leur permettront pas de fe délivrer du cerf ou du sanglier qui ruine leur moisson & vit de leur pain, & ils seront obligés de quitter les plus pressants travaux d’agricultu- re pour traquer dans les forêts, toutes les fois qu’il plaira au prince d’en faire des chiens de chasse. On ne peut que bénir Son Altesse actuellement régnante d’avoir diminué l’armée de sangliers qui ravageait avant lui plusieurs districts de l’Evèché. J’aime à voir un Evêque dans les Eglises, les hôpitaux & les séminaires de son A B I E N N E. 77 diocèse , j’aime à le rencontrer au milieu de son troupeau le crucifix d’une main & la bourse de l’autrej mais quand il porte des armes, quand il est suivi de piqueurs & de chiens & que le bruit du cor l’annonce, c’est alors que le paysan se cache au lieu d’attendre sa bénédiction épiscopale, & qu’il méconnaît en lui le serviteur d’un Dieu de paix & le ministre de sa bienfaisance & de ses consolations. Sans doute il faut respecter les droits de chaste, mais l’agriculture est bien plus respectable : sans doute il faut à la noblesse désœuvrée des renards, des cerfs & des sangliers, mais dans ce siècle si différent des précédens, on commence à croire qu’il faut aussi que le paysan vive, que sa moisson arrosée de ses sueurs serve à sa nourriture & non aux plaisir s du Prince, & que le produit du petit héritage qui entretient sa femme & ses enfans vaut mieux que toutes les bêtes fauves du monde.... II est rare de voir un Suisse proprement dit parvenir à cet épiscopat; l’entrée au grand Chapitre leur devient très-difficile, d’un côté parce que la noblesse Alsacienne trouve son intérêt à les écarter, & de l’autre, parce que le nombre des familles à seize quartiers est bien petit dans les Cantons catholiques. L’Evêché de Bâle renferme seul plus de noblesse chapitrable que tout le corps Helvétique. Ce n’est pas que dans plusieurs Etats & villes de la Suisse, il n’y ait de bons gentilshommes & quelques anciens barons; dont les titres d’une authenticité incontestable remontent jusqu’au douzième & même jusqu’au 78 Course de B a le onzième siècle ; mais la plupart ' de ces maisons surtout chez Jcs protestons se sont mésalliées. II faut bien se garder de croire que quiconque se dit noble parmi nous punie en produire les preuves -, il y a surtout dans la Suisse occidentale une roture qui en vertu des fiefs qsselìe a achetés, prend hardiment le de , depuis quelques années plus que jamais. On distingue tres- aisément cette noblesse moderne de l’ancienne, à ce qu’elle est plus vaniteuse & moins populaire, qu’elle méprise plus hautement le commerce, les arts & les métiers qui ont enrichi ses grands pères, & que rien n’égaîe son orgueil peut-être... que son inutilité. Dans le pays de Vau d , tel fief qui change de possesseurs souvent dix fois dans un siècle a fait dix barons ou du moins dix soi-disant gentilshommes qui en gardent le titre. Tel est noble du nom de fa ferme originaire ou d'une masure à girouette qui a à peine le vol du chapon. Telle famille dont le nom commençait heureusement par la quatrième lettre de l’alphabet, s’est anoblie d’un trait de plume , en plaçant une apostrophe entre ce d si essentiel & la voyelle qui le fuit pompeusement érigée en lettre capitale , & rien de plus commun que de voir des riches étrangers crus nobles en Suisse , pares qu’ils disent qu’ils le font & que leurs domestiques en jureraient au besoin. 11 est une manie contre laquelle on réclame en vain depuis long-tems, une manie tout- à la fois ridicule & ruineuse qui travaille la Suisse française plus que tout autre pays , c’est de A B I E N N E. 79 vouloir sortir de son état : le paysan des villages veut devenir bourgeois citadin, le bourgeois cherche à attraper des lettres de noblesse de manière ou d’autre, & le gentilhomme n’eít point content s’il n’est titré ou décoré : tandis que dans la Suijse allemande , le paysan quelque riche qu’il soit reste ce qu’il est, & le bourgeois est assez sage pour ne pas vouloir d’un de que telle constitution l’autorise à porter. A la morgue insupportable Sc aux prétentions exaltées de notre noblesse moderne , il serait à craindre en Suijse, í ans la sagesse de plusieurs régences qui y met un frein , qu’on ne vit arriver une révolution bien singulière qui nous ramènerait au triste temps de la puissance féodale. II est encor parmi nous une illustration contre laquelle la patrie s’élève au tribunal de la raison ; illustration si vantée par les uns, si recherchée par les autres, illustration fondée fur le sang & sur le carnage, illustration qui depuis quelques années le fait ridiculement consigner dans de gros volumes & souille plusieurs pages de nos meilleurs ouvrages nationaux par d’ín- dignes flatteries.L'est Y illustration militaire. II ne tiendrait pas à tel de nos écrivains de nous persuader que les vainqueurs de Mor- garten, de Morat, de Dornach, étaient tous gentilshommes, & que la Suijse doit son indépendance à la noblesse.... oui, à la noblesse ennemie née de la liberté par état autant que par préjugé, & dont le métier est d'être Royaliste. Certes, rillustration militaire est honorable & glo- 80 Course de Bale rieuse quand on l’a acquise au service de sa patrie; mais quand elle est le prix d’un sang vendu à des étrangers qui n’ont aucun rapport avec elle... la patrie la désavoue & l’humanité en a horreur. Car sur quoi repose-1-elle cette illustration que donne à une famille les grades acquis dans les services étrangers ? le plus souvent sur les cadavres de ses braves concitoyens, obscurs plébéiens il est vrai., mais qui se sont fait tailler en pièces pour que leur égal qui les a menés à la boucherie,ou qui en a fait une branche de commerce, jouisse de la gloire & de la récompense que lui procurera leur sang perdu pour la patrie, & vienne peut-être avec un titre de plus, mépriser insolemment cette classe inférieure qui a tout fait pour lui sans qu’il ait rien fait pour elle (*). En général l’efprit de noblesse si répandu parmi nous, de quelque manière qu’on Tait acquise ou qu’on la possède, annonce, il faut le dire hardiment, la décadence du véritable esprit patriotique auquel il va succéder ; ce n’est proprement & à le bien définir qu’un égoïsme de famille très-opposé à l’amour de la patrie qui ne (*) II faut en excepter non sous le point de vue moral , mais fous ce point de vue politique , le service de France. Les liaisons étroites & anciennes de cette couronne avec la Suisse font un des boulevards de notre indépendance, & la servir & la défendre, c’est à peu près servir & défendre sa patrie. A B I E N N E. 8 se soutient que par Pégalité & sans lequel aucune république ne pourra subsister longtems.... mais il est inutile de lutter contre ce préjugé qui dans un prétendu siècle philosophique gagne à vue d’œil : il faut se borner à dire comme un vieux Zuricois ; les nobles ne nous laissent plus de place dans le Temple de la gloire , mais consolons - nous , ils nous en laissent au moins dans le Temple de la Vertu. (*) LETTRE III. La plaine que domine Delémont est riche & bien cultivée; on la traverse dans sa largeur pour se rapprocher des montagnes : on voir la Sorne qui l’arrose se réunir à la Byrfi non loin du chemin , & l’on va s’enfoncer dans les vallées profondes qui coupent obliquement la grande chaîne du Jura. Au village de Correndelin commence 3a Prévôté de Moutiers-grand-val ; ce petit pays (*) Cette lettre & la suivante ont déja été insérées dans les Etrcnnes Hclvètiennes de 1788, fous le titre de Course dans la partie Helvétique de C Evêché de Bâle: mais ici elles font plus étendues & corrigées de quelques erreurs & inexactitudes, auxquelles des informations mal faites ou mal comprises avaient donné lieu. F 82 Course de Bale composé de plusieurs vallons contigus, attire autant l’attention par fa constitution politique que par fa conformation physique. L’obíervateur de la nature & des hommes y trouve une riche source de sentimens & de réflexions. C’estd’un côté, un mélange presque invraisemblable de privilèges , d’immunités, d’hommages & de servitude , qui pendant plusieurs siècles a causé un conflit perpétuel entre le Prince & les sujets : c'est d’un autre côté, une nature qui offre les traits d’un bouleversement universel, où l’on découvre à chaque pas Pempreinte de ces catastrophes destructives, dont la date & le souvenir antérieur aux annales des peuples , n’empêchent pas le physicien d’y démêler les vestiges des. plus étonnantes révolutions. Ce double spectacle fixe l’esprit & les yeux de tout étranger curieux de voir & de s’instruire , qui ne traverse pas notre patrie comme tant de voyageurs du jour, uniquement pour pouvoir dire à son retour à Londres ou à Paris , U moi auffi fui été en Suijse. Tout le revers occidental d u Jura est plein de mines de fer, d’un grain gros , dur & luisant j leur exploitation est un des grands revenus de Y Evêque de Bûle: il a pour cela de fort belles fonderies à Correndelin au bord de la Byrfe , & dans la proximité de forêts à lui appartenantes, où l’on fait à peu de frais tout le charbon nécessaire. Ce contraste d’eaux écornantes qui meuvent de nombreux rouages , & de flammes qui couronnant d’immenfes fourneaux, Réchappent comme A B I E S S E. S? da cratère d’un volcan: ce mélange de bruit, de lumière & de chaleur , l’activité des opérations & la singularité des procédés nécessaires pour procurer ce métal, auquel nous devons la plupart de nos biens & de nos maux, suivant que Pagriculteur ou le soldat l’employent, font de cette usine un spectacle bien intéressait. Des grains pierreux se fondent lentement dans un profond creuset, s’en échappent en torrent de feu, se coagulent en masses triangulaires de plusieurs milliers de livres, & ces masses vont bientôt chercher dans d’autres forges les lourds marteaux qui les morcellent & les subdivisent, & les bras robustes qui leur impriment tant de formes différentes. Au sortir du village de Correndelin , jettez un dernier regard sur la riante vallée de Delémont , & entrez dans les gorges de Moutiers. Là pendant près de deux lieues d’uil chemin gagné fur les rocs & les torrens, vous allez éprouver les feula rions les plus neuves & les plus extraordinaires , au milieu , si je puis parler ainsi , des fritgmens d'un monde démoli & à l’aípect d u majestueux entassement des décombres d’une création bouleversée par quelque catastrophe supérieure à tout ce qu’on peut se figurer de plus désastreux & de plus terrible. Si Mìlton eut visité ces lieux , il n’eut pas manqué pour les peindre d’un mot, de s’écrier : c'esi le vestibule du calw. Le portique d’une telle ruine est de Peffgt le plus imposant. 11 est formé par deux rocs voisins couronné de sapins antiques, qui s’élèvent F % 84 Course deBale à une hauteur immense.... Plus vous avancerez , plus votre surprise augmentera » vous y verrez d’une part la nature prodiguer avec une étonnante profusion tout ce qu’elle a de majestueux & de riche , en rocs , en eaux , en forêts & en formes , & de l’autre ce désordre irrésistible qu’entraînent à leur suite les inondations , les tremblemens de terre, & sur-tout la marche destructive des siècles , déranger, confondre & bouleverser la distribution de ces trésors. . Quand on s’engage dans le défilé & q'u’on s’arrëte près d’une petite forge nommée le Martinet , on dirait que le Créateur a voulu donner en grand le modèle des plus formidables fortifications : des murs, des bastions, des remparts taillés à pics dans le roc font uniformément entassés des deux côtés à une hauteur effrayante : tels qu’une garnison nombreuse, d’énormes sapins rangés en bataille hérissent de leurs noires files ces superbes escarpemens : ici, semblables à ces tours qui flanquent nos vieux châteaux, s’avance une saillie de roc , sur laquelle deux ou trois arbres font en sentinelle ; là, c’est un autre grouppe d’arbres jettes en avant du corps d’armée , comme des etifans perdus qui vont à la découverte. Au fond de la gorge , la Byrse se déployé plus ou moins rapidement dans les sinuosités d u canal qu’elle s’est creusé : un grand nombre de blocs détachés des hauteurs , s’élè- vent du milieu de son lit, comme autant d’ìles tapissées de mousse, chargées de jeunes sapins & encadrées, les unes en blanc dans l’écume A B I E N N E. 8s de la rivière bouillonnante , les autres en bleu dans le miroir de son eau plus paisible : rien ne manque à cette mélancolique & sublime solitude pour en faire le premier des jardins Anglais, que quelques habitations propres à rappelles à Pâme absorbée Phomme & ses travaux champêtres ; un châlet, un toit pour abriter les troupeaux , seulement quelque banc jetté au hasard sous un arbre, reposerait bien agréablement les yeux fatigués de tous ces grands effets: on trouve cependant çà & là fur cette route des grottes naturelles, où les vaches vont ruminer & dormir pendant la chaleur du midi , & qui présentent au milieu des feux du jour un tableau -bien frais & bien rustique. * En-deíà du Martinet dont j’ai parlé, lc passage s’élargit, & l’on entre dans une petite plaine bien verte, divisée en divers compartimens par les caprices de la Byrfe. Là, a u pied d’u n roc immense , & autour d’un vieux saule tombé dans le courant, une pêche villageoise animait ce site agreste, & des bras vigoureux soulevant un filet quarté (*), qu’une double traverse étend au bout d’une longue perche, enlevaient la truite tachetée au moment de son passage & la jettaient adroitement sur la pelouse. Si la description de ces lieux parait monotone, certainement la nature ne Pest pas; si Pensemble (*) Dans le patois dtj pays ce filet s’appelle claire*\ bat. 86 Course de Bale se ressemble en quelques endroits, les détails font par tout différens ; si Pexpreffion est la même pour qui les décrit, Pimpreísion ne l’est pas pour qui les voit. Mais c’est que la pauvreté de la langue , l’indocilité du style , le manque des termes analogues aux nuances & aux formes , la néceiîìté d’employer le même mot en divers sens & la même image pour diffé- ens effets , répandent une sécheresse , un air d’apprèt & de répétition sur les esquisses que l'homme ose hasarder : sur toute cette route la nature semble faire pour le peintre & le poète un traité de bucoliques , un cours de ruines , un essai de paysages, où le gracieux & l’effrayant «'entremêlent fans se confondre : jl faudrait un Gejsner pour mettre tout cela en idiUis ou en desseins , & malheureusement nous venons de le perdre ! Quand vous croyez que le défilé va brusquement finir , il se prolonge soudain comme par enchantement, au-delà du vol même de Pima- gination la plus hardie, & précisément du côté que la barrière des monts semble la plus impénétrable. Tout homme qui ne connaît que les plaines y fera trompé à coup sûr, & de nouvelles vallées Rouvriront subitement devant lui sans qu’il s’en doute, ou qu’il en soupçonne seulement la possibilité. Ici , formant un angle avec la première , une seconde percée s’ouvre : enfournant pour y entrer, on laisse derrière foi un hameau nommé Vellerat, qui semble dans le lointain couper comme une ceinture la montagne du fond & s’alligner avec une bordure de A B I E N N E. 87 sapins - dans toute la largeur de la déclivité qui domine les deux côtés de la gorge. Ici, encore nouvelles scènes , auffi étonnantes à voir & auíH difficiles à décrire que les précédentes ! Vous vous trouvez tout-à-coup comme dans Varène d’ún immense cirque de plusieurs lieues de contour, dont les gradins se perdent dans les nues . . .. N’allez pas vous représenter quelque chose dans le faux goût & la manière apprêtée d’un temple de Fée qu’un coup de baguette aurait renversé ; non, dans ce vaste désordre, il y a encore symétrie , & les irrégularités mêmes des masses & des formes conservent qà & là un reste frappant de leur ordonnance primitive. Le tems & la Byrfe ont détaché & amené de concert les matériaux de cet amphithéâtre aérien ; les déchiremens convulsifs du globe ont mis à nud les diverses couches des montagnes; des révolutions physiques d’une prodigieuse antiquité ont imprimé à ce majestueux ensemble un caractère d’architec- ture inconnu aux Grecs & aux Romains ; des arbustes , des forêts , des tapis de gazon , des teintes tour-à-tour éclairées ou rembrunies, lui prodiguent des décorations d’une richesse & d’une mobilité inconcevable. Chaque siècle, en variant la confusion apparente du tout, a plus fièrement contrasté les masses, détaché lesgroup- pes & destiné les détails. O ! qui placerait dans ces lieux magiques ces âmes ardentes, ces génies de feu , qui dans les pays les plus secs & les plus monotones ont peint ou chanté de si sublimes scènes.... & la nature trouverait pres- F 4 88 Course deBale que ses rivaux dans leurs tableaux & dans leurs poèmes. Ici fur-tout, est bien remarquable le travail uniforme des eaux & du tems : dans une exacte correspondance des deux côtés , ils ont symétriquement, en plusieurs endroits, taillé des colonnes, aiguisé des pics, dressé des quilles, aplani des vastes tables, feuilleté d’im- menses rocs comme des ardoises , prolongé des arêtes , qui à droite & à gauche descendent fans interruption du haut en bas de la-montagne, & creusé une multitude de canaux plus ou moins grands, tantôt à sec, tantôt regorgeans de l’écou- lement des pluyes ou des neiges, dont leurs cavités font autant de réservoirs. Cependant quelques robustes & bien assis que semblent ces rochers, plusieurs d’entr’eux vieillissent, se penchent , surplombent en avant & vont bientôt s’écrouler fur leurs dévanciers au fond de la vallée , pour donner un nouveau travail à l’infa- tigable activité du torrent qui la traverse. Ici , vous en voyez dont la base se décompose , dont les angles ^arrondissent , dont les saillies extérieures ont été émoussées par les vents, & les frimats qui les battent depuis tant d’annéesjlà, couchés , confondus & entassés, ils vous rappellent l’idée d’un cimetiere de géans , où telle masse n’attcnd pour ainsi dire que son épitaphe. O que l'homme est petit & éphémère devant ce bloc soutenu par des décombres plus anciens , fur lequel on croit lire : ci gît depuis quinze siècles z qui pendant les trente précédents portait une A B I E N N E. 8§ forêt de sapins au haut de la montagne ! Mais cette vieillesse de la nature est si verte & si vigoureuse, il y a une telle force de vie , de reproduction & de renaissance, mêlée à l’apparence de la décrépitude & de la destruction , qu’elle n’a point ce morne caractère de tristesse, cette lugubre empreinte de désespoir que présente la vieillesse de rhomme , aux yeux de quiconque a le malheur de n’appercevoir que le néant devant soi. Pour voir ces grands objets comme je les ai vus, il ne Faut pas traverser ce pays au galop , ou nonchalemment couché dans une chaise bien suspendue , en promenant de tems en tems des deux côtés du chemin un regard d’indissérence.... Non , non , voyageurs .... descendez de vos carrosses ; faites aller vos chevaux au pas ; marchez vous-mèmes bien lentement; arrêtez vous pour observer les détails ; tournez vous en tous sens pour en mieux saisir l’ensembie; n’éloignez ni les réflexions auxquelles se livrera votre raison, ni les comparaisons que votre imagination bazardera à l’aspect de ces sublimes tableaux : abandonnez - vous fans réserve au torrent de pensées que les fortes impressions qui secoueront votre ame dans cet étonnant défilé feront déborder .... Si du moins vous n’ètes pas du nombre trop commun de ces gens qui ont des yeux & qui ne voient point, pour qui toutes ces choses font perdues , parce qu’ils n’ont pas le tact de la nature, Sc qui restés froidement apathiques ne seraient dans ces lieux qu’une pierre de plus.... 90 Course de Bale Bientôt on rencontre Roche , premier village de la Prévôté réformée ; il est petit ainsi que son domaine & le vallon qui les renferme; en général , soit dans les Alpes , soit dans le Jura , chaque peuplade a les limites de ses possessions fixées par. la nature même. Si dans quelques endroits elle semble avoir prodigué le terrein , elle en est très économe dans le plus grand nombre : la population doit par conséquent se proportionner à l’espacesusceptible de culture; sitôt q u'elle excède ce rapport naturel , il faut ou l’expatriation pour décharger le sol de ceux qu’il ne peut nourrir, ou l'établissement de métiers & de manufactures pour suppléer par le commerce extérieur à la disette intérieure ; de ces deux ressources , la premiere est plus usitée dans les Alpes & la seconde dans le Jura. Avec une population surabondante, il n’y a pas une fabrique dans les petits cantons Catholiques , dans le Vallais , dans les Grij'ons , tandis que dans toutes les vallées de la Suisse occidentale on trouve partout des horlogersdes lapidaires , des fileuses de coton , des faiseuses de dentelles, des ouvriers en rubans, en bas & bonnets de laine , & une foule de bras occupés à fondre le fer, & surtout à le mettre en œuvre pour tous les usages possibles, dans les forges & atteliers fans nombre qu’on rencontre de tout côté , fans que cependant les foins de l’agriculture & des troupeaux soient visiblement négligés. Dans ces vallons étroits, resserrés entre des rocs écroulés & des monts menaçans, dont le torrent dispute encore une partie aux travaux du laboureur , on s’étonne de ce que l’homtne peut habiter en paix au milieu de ce conflit des élémens & de cette foule de dangers rangés en bataille contre fa frêle existence ; mais il faudrait auffi s’étonner de ce que le matelot peut dormir fans alarmes fur son vaisseau : soit confiance dans le Ciel protecteur, soit períuasion du dogme d’une fatalité inévitable , le paysan des montagnes vit en auffi grande sécurité dans fa maison , que menace un roc énorme qui semble avoir perdu son aplomb , que si elle étoit située au milieu d’une vaste plaine ; changer de place selon lui , ne serait que changer de péril. f'étroit vallon de Roche se termine à l’autre bout par un nouveau défilé assez semblable dans la description, mais non dans la réalité , à-celui qu’on traverse pour y entren Deux rocs minés par-dessous, & dont les sommets font si rapprochés que les branches des énormes sapins qui leur servent de panache se toucheront bientôt, forment Parc de triomphe sous lequel il fout passer : c’est ici que l’eíFroi suspend en quelque sorte Je noble sentiment de l’admiration, & qu’on voit bien que la nature ne badine pas : moslîB, sévère & terrible , elle semble menacer en silence quiconque s’arrëte à la contempler : magnifique & richement variée jusques dans ces sinistres beautés, c’est toujours la nature.... mais la nature irritée , qui déployé en horreurs tout le luxe qu’elle déployé autre part en grâces, 8ç $2 Course de Bale qui s’essaye dans le genre affreux comme elle s’essaye ailleurs dans le genre agréable. Tout rappelle ce mot de Sénéque le tragique ; torva ma- jestas Deo : vultus est illi Jovis , fed Jovis fulmi- nantis. On se croirait ici dans le champ de bataille des Titans contre les Dieux, masse fur masse, couche fur couche,bande fur bande., le tout en roc souvent nud, quelquefois décoré de ceinture de sapins , de festons d’arbustes, d’écharpes de gramens, tour-à tour uni fur le sommet, crénelé comme les murs de nos antiques cités , ou couronné de sombres forêts , dont plusieurs arbres renversés par les tempêtes ou la vieillesse., pendent la tête en bas & ne tiennent plus qu’à quelques racines fortement engagées dans les fentes : placés au fond fur le bord de la rivière, comme dans la cour intérieure d’un édifice circulaire, vous vous tournez de tout côté , & de tout côté vous voyez s’arrondir les mêmes ceintres dans une courbe si régulière qu’on dirait, que le compas d’un géomètre en a destiné le plan & tracé les vastes contours. Après une pluye , on remarque çà & là des cascades d’un genre gracieux , qui contrastent avec Pimpofante majesté de tout le reste : ce font des filets d’une eau bleue , ou des nappes blanches d’écume qui fe mêlant à la mousse dont est tapissé le rocher le long duquel elles coulent, forment nue efpecc de tableau inimitable par l’indécision de son mouvement & de fa couleur. En avançant fe présente le pont de Pennes ; ce nom lui vient de ce que les deux bandes de A E N N E. 9 ? rochers qui couronnent les montagnes à droite & à gauche de cette gorge étroite, peuvent assez bien se comparer aux ailes étendues d’un grand oiseau : comme ce pont ett le seul sur toute cette route qui soit à la charge du Prince Evêque , il a fait sceller dans le mur même une grande croix de fer , pour le distinguer de tous les autres qui font à la charge du pays, ainsi que les chaussées. Le lieu où ce pont est jetté, est presque une cheminée : au bas il y a place à peine pour la Byrse & le chemin ; Pouverture d’enhaut n’admet pas le soleil plus d’une heure par jour, & l’humidité, la fraîcheur sombre & le bruit qui règnent dans cette caverne impriment un sentiment de tristesse & d’inquiétude à l’ame de quiconque s’y arrête un moment pour se livrer à ses réflexions. Sur une avance de rocher près de quatre-vingt pieds au-dessus de la route, est un échafaudage en bois , dont on ignore Porigine : le peuple prétend que c’était jadis Phermitage de Saint- Germain patron & second abbé du couvent , devenu ensuite chapitre de Moutiers ; ce religieux, qui dans le septième siècle convertit les habitans de ces âpres vallées, & ouvrit une route entre les rochers alors impraticables, finit dit on, par être la vidime de la cruauté de deux frétés tyrans de ce pays, qui sollicités par lui d’ètre moins barbares, & fans doute de laisser son couvent en paix , payerent ses remontrances en lui procurant les honneurs du martyre, ainsi qu’à Randevald son compagnon j mais les gens 94 Course de Bale sensés y voyent une espèce de corps-de-garde bien plus moderríe , d’où quelques hommes armés de pierres pouvaient assommer tout à leur aise les passans : quand en 1499, pendant la guerre de Souabe , les troupes de la Franche comté ravagèrent la Prévôté qui avait donné du secours aux Bernois contre la maison d’ Autriche ; quand ensuite pendant la guerre de trente ans , les Suédois maîtres de Porentru & d’une partie de l’Evê- ché , après avoir forcé l’Evëque Henri à'Ojlein à se retirer en r6;y dans le canton de Soleure , Rapprochèrent de la frontière Helvétique qu’ils isolèrent entamer néanmoins , il est à croire & une tradition répandue dans le pays le confirme, que les braves de ces vallées défendaient du haut de ce retranchement cet important passage , & que suivant la tactique alors usitée en Suisse, ils écrasaient de loin des ennemis contre lesquels ils étaient trop inférieurs en nombre pour se mesurer de près. Tout près de ce pont était ci- devant dans le voisinage d’une fraîche cascade , un roc taillé en forme de siège ; c’était là que les moines de Moutiers terminaient leurs promenades & se livraient à la méditation, au milieu du grand spectacle que la nature offrait à leur vue. Quand on a dernièrement fait la belle chaussée qui traverse le Munflerthal , on a été obligé de sacrifier ce monument d’antiquité^ où l’ame se plaisait à s’entourer du souvenir de tant de pieux solitaires qui Pont jadis fréquenté ; mais la place s’appeîle encore la réclame de St. Germain. A B I E N N E. 95 Un peu au-delà les rochers finissent brusquement. Tout-à-coup s’ouvre au regard étonné, vers la fin des deux chaînes de montagnes parallèles , un vaste espace qui se termine à l'horison en forme de croissant ; dans le fond une colline bien boisée ferme comme un rideau la scène qui se prolonge. Ici, l’œil délivré de l’esclavage où la tenu le défilé dont on sort, se promène librement à droite & à gauche dans une riante vallée , où l’on arrive par le milieu ; il erre avec plaisir fur les pentes vertes du Jura , chargées de métairies & de troupeaux, & distingue les cimes aériennes du Hasenmatt & du Vifinjlein , qui dominent Soleure , le cours de VAar & l’une des plus belles & des plus fertiles provinces de la Suisse. Passons maintenant de la nature à ceux qui l’habitent, & arrètons-nous au village de Mou- tiers chef-lieu de la Prévôté, pour jetter un coup-d’œil fur Phistorique & fur l’état politique de cette contrée , jufqu’à présent si peu connue & si digne de l’ètre. La Prévôté de Moutiers-grand-vaî , ( en allemand Munflertbal ) a huit lieues de longueur fur quatre à cinq de large : elle contient trente- neuf villages ou hameaux , qui forment vingt- huit communes , partagées en neuf paroisses. Les cinq supérieures comprises fous les deux grandes mairies de Moutiers & de Malleray , s’appellent la Prévôté fur les Roches & sont réformées : les quatre inférieures qui composent la mairie de Correndelin sont restées catholiques & 96 Course.de Bale forment la Prévôté sous les Roches. La diversité de culte n’empêche point ces deux parties d’a- voir une parfaite communauté d’intérêts & de privilèges fous le même régime civil. Ce pays , dont la population peut aller actuellement au- delà de 7000 âmes , n’était dans le septième siècle qu’une vaste & sauvage forêt, traversée par lc chemin Romain qui paíïàit à Pìerre-Per- tuis. Un couvent fondé en 650 par St. Germain procura dans ses alentours des défrichemens & des habitations : le village de Moutiers doit à ce monastère & son origine & son nom ; car dans le patois d’une partie de la Suisse, Motti signifie un temple , par une dérivation du vieux mot français Moutiers ou Monstiers qui vient lui-même du Monafieriúnt des Latins. Ce St. Germain était d’une bonne maison de Trêves ; la réputation de son savoir & de st vie exemplaire le fit appeller par Gonâonius duc d’ Alsace, maître de cette partie du mont Jura , qui lui bâtit & dotta le couvent de Moutiers : à la mort de ce prince, ses deux fils Athicus & Catelmon- dus voulurent reprendre les donations que leur pere avait faites à ce couvent, tourmentèrent les moines , vinrent à Moutiers , l’un par la vallée de Sornettan & Pautre en remontant la Byrse , & massacrèrent, comme nous Pavons déja dit , St. Germain qui leur faisait des représentations fur leurs mauvais procédés. Curloman , fils de Pépin , confirma à ce couvent en 770 les pieuses largesses de son père & de sa mère > quatre chartres très-authentiques lui A B I E N N E. 97 lui assurèrent ses domaines & les augmentèrent: par la première de Pan 849 , PEmpereur Lothaire affranchit ce couvent de toute autre puissance que de celle des comtes A'Egisheim , & lui remit tous les droits pécuniaires de l’Empire , & cela pour l’entretien des religieux & la nourriture des pauvres. La seconde de son fils Lothaire , roi de Bourgogne , corrobore & ratifie la précédente en 866, afin d'avancer le salut de son pere & de fa mere , dont il avait quelque raison de douter. La troisième de ces chartres en date de 884 » est de PEmpereur Charles le Gros qui donne au couvent le val de St. Tmier & Reconvillers. Par la dernière, Conrad roi de Bourgogne , rétracte en 957 les concessions précédemment faites aux comtes A'Egisheim qui en abusaient, en disant : „ que les besoins „ de son père Payant forcé d’engager ce couvent, „ les comtes A'Egisheim en avaient fait leur pro- „ pre , & dépouillé le monastère d’une partie „ de ses biens ; qu’ayant consulté sa cour pour „ savoir, si un couvent de fondation royale pou- „ vait être aliéné , elle avait décidé que non, „ & qu’en conséquence il reprenait à lui ce „ couvent & lui rendait tous ses droits & do- „ maines précédens Bientôt après la pieuse Reine Berthe , si fameuse par ses fondations d’E- glise dans la Suisse occidentale , en fit bâtir une à Moutiers. En 999, Rodolph III, dernier Roi de Bourgogne , donna un diplôme à l’Evèque de Baie Adelbert, dans lequel il dit, qu’à la recommandation de fa femme Ageldrude, & pour dédommager P Eglise de Bâle des pertes G 98 Course de Balr qu’elle avait faites durant la guerre, il lui cédait en toute propriété le couvent de Moutiers-grand- val, ( Grandfeld ) avec tous ses domaines ; & pour plus de sûreté, il fit confirmer cette donation par l’Empereur Othon III, par ses grands vassaux & par les Evêques de Sion, Lausanne & Genève (*). Près de quatre-vingt ans après, ces moines qui étaient de Tordre de St. Benoit ayant pris le parti du Pape dans ses longs démêlés avecl’Em- pereur Henri IV , dont leur Evêque Bourcard de Hazembourg soutenait les intérêts, se brouillèrent si vivement avec lui, que ce prélat altier les chassa du pays, & leur substitua un Chapitre de chanoines avec un Prévôt en tête qui subsiste encore à Delémont. Dès lors ce chapitre qui porte le titre A'insigne , eut la plus grande part à la régence de cette vallée, dont il était pour ainsi dire le seigneur temporel & spirituel, sous la suzeraineté de Téglise de Baie. En 1272 la Prévôté fut ravagée par le comte Rodolph de Hapsbourg , depuis Empereur , qui dès longtems était en guerre avec PEvêque Henri de Neuchâtel. Amedée , comte de Netichâtel , son proche parent Payant assisté dans ces différens, s’attira la haine du terrible Rodolph, qui l’asiìè- gea deux fois inutilement dans son château, & qui indigné de n’avoir pu'le forcer, íe vengea (*') Nous renvoyons pour la reneur de ces chartres à ì'Alfatia diplomatica de Schcepjlin , où elles font rapportées dans leur entier. A B I E N N E. 99 cruellement, en faisant couper les jambes à cinquante prisonniers Meuchâtelois (*) L’an i >67, l’Evêque Jean de Vienne ayant pris querelle avec les Bernois à l’occasion de Bienne , la Prévôté souffrit beaucoup de son humeur belliqueuse ; elle fut saccagée & pillée par les troupes de ce canton & de ses alliés : les Soleurois brillèrent même le couvent de Moutiers & battirent l’Evêque guerrier près de ce village. Enfin la paix fe fit au moyen de ?ooo goul- des que les Bernois payèrent à l’Evêque pour l’indemnifer de tout le mal qu’ils avaient fait dans son pays ; mais suivant la coutume la perte fut pour les sujets & le dédommagement pour le Prince. L’Evêque Jean de Fleckenstein , dont la mémoire doit être à jamais chère aux habitat! s de la Prévôté, non seulement confirma leurs anciennes franchises, mais il leur en donna de nouvelles en 1430. Cependant il est à croire qu’elles se seraient perdues insensiblement sous ses íucce- seurs, vû le peu de respect qu’ont en général les Souverains pour les privilèges donnés aux sujets par leurs dévanciers, fans un incident assez bizarre, qui procura à la Prévôté le puissant protecteur qu’elle a encore & auquel elle doit en grande partie le bonheur dont elle jouit. La charge de Prévôt du chapitre de Moutiers (*) Cette anecdote , qui ne fait pas honneur à cet Empereur si vanté, se trouve dans la chronique manuscrite de 2 ìeuchátel, ; vol. in-folio. G 2 xoo Course de Balë était jadis très - ambitionnée : Jean d'Orflingen l’ayant abdiquée en 1486, deux rivaux se la disputèrent avec vivacité ; Jean Mayer , bourgeois de Berne & curé de Buren, avait pour lui la recommandation de l’ancien Prévôt qui avait résigné en fa laveur , & une bulle d’investiture d’Innocent Vlîl : son compétiteur, Jean Pfiffer Je Lucerne avait la nomination da l’Ëvèque Gaspard de Zurhein , qui prétendait être collateur de ce poste & le suffrage de la pluralité des chanoines. Le chapitre préférant ce dernier donna l’investiture à Pfiffer, qui ayant appris que Mayer devait arriver incessamment avec un petit cortège de Bernois la plupart ses parens & ses amis, pour prendre possession de fa dignité, pria le Maire de Delémont de venir avec quelques troupes de l’Evêché s’oppofer à son pastâge: ils n’eurent pas de peine à le repousser , mais peu après Mayer qui avait imploré le secours de Berne , soutenu de la milice de Buren & des environs , vint à main armée mettre son titre en valeur. Ces troupes chassèrent Pfiffer & s’em- parèrent de la Prévôté & de la montagne de Diejfe, ce qui nécessita un accommodement entre le canton & l’Evêque, par lequel la bulle du Pape fut reconnue valable, Mayer déclaré légitimement élu , & Ja Prévôté cédée aux Bernois pour les frais de cette croisade : peu de tems après l’Evèque vint en personne à Berne , accompagné de plusieurs gentilhommes & magistrats de Bâte , Fribourg & Bienne , pour réclamer la restitution de la Prévôté ; on la lui rendit fans IOÍ A B I E N N E. difficulté, squs la condition expresse que la com- bourgeoisie étroite que la République avait faite avec ce petit pays , subsisterait dans toute fa force & serait irrévocable , & qu’il donnerait aux Bernois la somme de fooo livres pour les dédommager de toutes les dépenses de cette petite guerre, que le zèle fervent qu’ils montraient alors pour les bulles du Pape avait autant occasionnée , que la protection qu’ils devaient à leur concitoyen pour le maintenir dans son droit. Cependant le premier fruit de cette co m bourgeoisie ne fut pas fort doux; considérée dès lors comme Suisse, & ayant joint dans la guerre de Souabe fa bannière à celle de ses nouveaux protecteurs , la Prévôté fut cruellement désolée la dernière année du quinzième siècle, par les trou^ pes de la Fr anche-Comté appartenant alors à la maison ft Autriche en guerre avec les Cantons ; il est même à croire que l’Evèque de Zurhcin qui vivait encore & dont toutes les autres terres furent respectées comme étant du Corps Germanique , ne fut pas fâché que ses sujets, trop fiers peut-être de leurs liaisons récentes avec des voisins qu’il n’aimait pas, reçussent cette leçon bien propre à les en détacher. Trente ans après, la réformation qui s’était introduite en divers Cantons fut portée par Fard dans la Prévôt, commença par Tavannes & s’établit en 15 2,9 à la pluralité des suffrages, dans une partie du pays. L’Evêque, & les Chanoines de Moutiers s’y opposèrent en vain; les Bernois qui étaient alors dans toute la ferveur G 3 102 Course de Bale d’un premier zèle , la soutinrent & la firent enfin triompher dans le Val d'Orval, dans le grand Val & dans le petit Val : ils y envoyèrent même des pasteurs à la réquisition des paysans, qui se plaignaient également & de Pignoranc» dans laquelle on les laissait vivre, & de fortes amendes que le chapitre leur imposait pour les plus léger es sautes. Les chanoines se retirèrent alors à Soleure dont ils étaient combourgeois, & bientôt après à Delémont, où ils ont fixé leur résidence. Pendant quelques années il y eut des démêlés fort vifs entre le chapitre & le peuple qui demandait tout à la fois aux chanoines la possession de l’Eglise Collégiale de St. Germain, une pension pour les ministres & des mœurs plus décentes & plus exemplaires : enfin en i pour l’interposition de Soleure en faveur du Chapitre & de Berne en faveur du peuple, le Chapitre céda une des deux Eglises, & contribua aux pensions des Ministres, & le peuple satisfait s’engagea à lui payer comme ci-devant les dixmes, censes & redevances qu’il prétendait, même celles dont les titres étaient perdus. Las fans doute des altercations que la différence de culte occasionnait quelquefois, le prévôt Fette- rich , qui était en même temps chanoine de la Cathédrale de Bále ; donna pour fa vie son fief de jurisdiction à PEvëque Christophe Blarer de Vartenfee en i s88 , moyennant 200 livres de rente; ensuite le Chapitre, trois ans après , céda à perpétuité pour lui & ses Prévôts futurs ce même fief de jurisdiction moyennant 2fo L. Bâ- loises ( foo livres de France environ ) qu’il reti- re encore annuellement. II s’est élevé de tems en tems des difficultés fur les franchises de ce pays, qui ont nécet íìté entre Berne & PEvèque divers traités : le plus important est celui â'Arberg conclu en 17 ii , qui cantonna les réformés dans la partie de la Prévôté nommée fur les Roches , & les catholiques dans la Mairie de Correndelin dite fous les Roches. Depuis le commencement du feizieme siècle, la Prévôté n’a eu aucune part aux malheurs militaires qu’a eífuyé la partie germanique de l’Evèché : quand pendant la guerre de ans, cette dernière a été occupée par les Suédois , le duc de Veymar qui avait son quartier à Delémont , ordonna aux habitans de la Prévôté de lui envoyer des députés pour régler les contributions & les subsides qu’il voulait en tirer; mais ils lui firent savoir qu’ayant consulté leurs combourgeois de Berne, on leur avait dit qu’ils étaient Suisses & par conséquent dans la neutralité, & que de plus on leur avait envoyé des troupes pour faire respecter leur frontière ; & en effet, elle fut respectée, tandis que le reste du pays était désolé tour-à-tour par les Suédois, les Français & les Impériaux. A ce tableau historique de la Prévôté , joignons son tableau politique .... Ce pays appartient comme fief d'Empire à l’Evèque de Bâle, seul juge compétant pour le criminel. : mais pour le civil il y a appel de son conseil à Fetzlar ou à Vienne au choix de la partie appellante, quand l’objet en litige G 4 104 Course de Bale excède la somme de foo florins : le spirituel & le matrimonial des reformés appartient à Berne ; mais les amendes qui en résultent sont au Prince : l’Evêque nomme à deux cures, le chapitre de Delémont à deux autres, & l’abbé de Belle- laì à la cinquième ; le pasteur nommé se présente à Berne pour y être confirmé, & à Porentru pour demander la protection du Souverain & lui prêter serment de fidélité, si c’est un étranger; ces pasteurs pris ordinairement d’entre les sujets réformés de l’Evèché font membres de la classe de Nidau. Toutes les années un ecclésiastique Bernois vient visiter ces Eglises, en soigner la discipline & y distribuer aux enfans des catéchismes , des psaumes & d’autres livres d’instruction chrétienne aux fraix de P Etat qui l’envoye : tous les trois ans un sénateur de Berne appellé haut infpe&eur s’y rend en personne & porte un coup d’œil attentif sur les libertés spirituelles du pays. Le militaire ou la bannière appartient au pays même : le canton de Berne a le droit en vertu de fa combourgeoisie de demander des troupes toutes les fois qu’it en a besoin ; le seul cas réservé , où cette république serait en guerre avec l’Evèque de Bâte, alors la Prévôté doit garder la plus exacte neutralité. Un membre de l’Etat porte toujours le titre de haut commandant du Munster thaï & en fait les fonctions, lorsque les troupes de la Prévôté font réunies à celles de Berne. Comme ce font les Prévôtois eux-mêmes qui possèdent & gardent leur bannière, à laquelle A B I E N N E. los ils font tous liés par ferment, c’est aussi à leur Bandelier , que soit Y Evêque, soit Berne s’addres- sent directement, quand ils veulent des troupes : le bandelier alors assemble les députés des communautés, fixe le contingent de chacune & nomme les officiers. Voici la liste des divers secours fournis à Berne, dont le dernier fort de toute proportion avec la population de ce petit pays. En 15 5 y , trente hommes pour le secours envoyé à ffeuew ; en 1572 & 1 f 89 , chaque fois quatre-vingt hommes pour la défense du pays de Vaud ; en 16s; , cent-cinquante hommes contre les paysans révoltés; en 1712, lors de la guerre civile, six-cent hommes : l’Evèque en réclama inutilement la moitié pour la garde de son pays : de ce dernier contingent, deux-cent qui étaient catholiques furent placés fur les frontières du canton de Fribourg, & renvoyés avant la fin de la guerre ; les quatre-cent autres qui étaient réformés, furent cantonnés fur les frontières d’Un- dervald, où ils firent quelques courses pour enlever des troupeaux. Ces milices n’ayant point d’uniforme étaient la plupart vêtues de noir.... Quant aux recrues pour les services étrangers, le Prince-Evêque a seul le droit d’en faire, & il en donne la permission pour son régiment de Rheinac au service de France , dont une compagnie appartient actuellement à un capitaine de la Prévôté. L’Evèque ne peut point tailler arbitrairement les sujets de cette Prévôté ; ils lui doivent seulement de toute ancienneté une capitation annuelle de quarante sols de France par charrue; ic6 Course de Bale chaque ménage doit un chapon qui se paye encore à l’ancienne taxe de six sols ; !e manœuvre dix fols, la veuve un fol : mais le chapon n’est point dû par tout homme, dont la femme est en couche ou en géfine , suivant le vieux terme de leur coutumier : outre cela, en certaines occasions, la Prévôté fait la quatorzième partie de ce que donne tout le domaine Germanique de l’Evèché pour payer les mois Eomains dûs à l’Empire , ce qui peut aller jufqu’à deux-mille livres : la protection de Berne coûte à chaque feu un fol par an , parce qu’à chaque jour de St. André, la Prévôté doit à cette République cinq florins du Rhin en reconnoissance & renouvellement de fa combourgeoisie. Toutes les fois qu’il y a changement d’Evèque, tous les Prévoiois armés viennent, leur bannière en tète à Delémont, où la bannière de la ville salue poliment la leur : là , dans la cour du château , ils prêtent serment de fidélité au nouveau Prince, qui confirme premièrement leurs privilèges & leur combourgeoisie avec Berne. Au commencement de ce siècle, l’Evèque Jean Conrad de Eheinac voulut exiger le serment du peuple, sans se prêter préalablement à cette confirmation : indigné du terme de proteSion que Berne emploie dans cet acte, il déclara que la prévôté n’en avait pas besoin & qu’il n'en voulait plus : lebandelier d’alors , nommé Wifard, tint ferme, pour la défense des droits dont le peuple Bavait fait gardien, & dit à l’Evêque astis fur un trône, avec plus d’énergie que de respect, U nous, A B I E N N E. 107 nous la voulons cette combourgeoijìe avec Berne ; puis il sortit de la cour du château avec sa bannière & fut suivi de toute sa troupe ; on eut beaucoup de peine à les ramener & à concilier pour le moment la prétention du prince & celle du peuple. Mais bientôt tout fut en rumeur dans le pays ; le bandelier décrété de prise de corps par la cour , se retira prudemment, chez ces mêmes protecteurs causes involontaires de fa disgrâce : informés de ce qu’il avait fait & approuvant fa conduite , les Bernois interposèrent leur médiation , & voyant qu’elle n’avait pas l’eíFet désiré, ils firent avancer un corps de troupes fur la frontière de l’Evëché ; alors il y eut un accommodement & un traité à Nidau en 1706 ; le courageux Wifard rentra dans fa patrie pour laquelle il s’était si bien montré & moyennant une lettre d’excuse écrite à l’Evê- que pour la forme , il continua l’exercice de sa charge. Dès lors il fut convenu qu’à chaque prestation d'hommage au Prince, le bandelier demanderait respectueusement à Son Altesse, que la Prévôté fut par elle maintenue & conservée dans ses franchises , droitures , privilèges , us U coutumes bien établis , comme auífi dans ses droits de combourgeoìfie U prote&ion avec le Canton de Berne, conformément aux traités fur ce dressés £5“ au ferment pour ce prété. Le Bandelier nommé Venner en allemand, était dans son origine celui qui portait la bandiere ( ou bannière ) de la Prévôté , mais son autorité s’est peu à-peu augmentée par le besoin qu’on a eu de io8 Course de Bals lui; il est devenu l’homme du peuple, le gardien de ses franchises & le défenseur de ses droits : cette importante charge est à vie & c’est le peuple qui la conféré. .. Devenue vacante en 1787 voici la marche qu’on suivit alors : il est curieux d’y retrouver quelques-unes des formes antiques du gouvernement populaire. Quand le jour de sélection fixé par les députés des Communes du pays est arrivé, le grand baillis de De- iémont se rend à Moutiers de la part du prince; tous les habitans ayant droit de voter comme pères de famille, ou seulement comme tenant ménage distinct, y viennent en armes au nombre d’environ 1100, & se rangent dans une espèce de camp, tracé hors du village par un sergent de bataille choisi pour cela : Phonmie du prince , adresse un discours àsassemblée sur la nécessité de faire un bon choix, & va s’aíseoir sur un siège distingué, ayant à ses côtés le Maire de Moutiers debout, tenant le sceptre & le glaive: alors tous les vôtans viennent donner leur suf- firage à haute voix, on les compte soigneusement , & le candidat qui a la pluralité est censé élu ; mais il faut son consentement : un détachement va le chercher avec la musique, & quand il arrive on lui demande s’il accepte l’hon- neur que le peuple vient de lui faire en le nommant : s’il ne s’y refuse pas , un corps de cent - cinquante hommes , cinquante de chaque grande mairie est commandé, il prête le serment d’u sage & va chercher la grande bannière renfermée sous cinq serrures ; dont les clefs A B 1 E N N E. 109 sont entre les mains des maires ; quand elle est; arrivée, on la place au centre du bataillon quar- ré que forme le peuple, alors le nouveau magistrat, prête le serment suivant, que lui intime le représentant du prince. „ Vous jurerez pre- „ miè f ement à mon gracieux Seigneur de Bâle „ & à tout le pays de la prévôté de Mmtiers „ grand Vaux, de leur être fidèle & léal, d’a- „ vancer leur honneur & profit, & d’éviter leur „ dommage, d’aider à maintenir & à défendre „ la franchise & bonne coutume de la dite , 3 Prévôté selon votre meilleur pouvoir , & „ d’avancer tout ce que pour le profit du com- ,3 mun doit être avancé & non détourbé, ainsi „ comme le tout est venu d’ancienneté, sans „ nul malengin Alors après que le représentant du prince l’a exhorté à bien remplir fa charge & à maintenir la concorde entre les deux Etats l’un souverain , l’autre prote&eur de ses conci- toiens , le peuple à son tour prête le serment suivant, dont la teneur, ainsi que celle du précédent, a été fixée par des traités entre le prince & Berne. — „ Vous jurerez à la bannière de la „ Prévôté de Moutiers grandval, & notamment „ rhonneur & le profit de la grâce de monsieur 33 de Bâle U dv bandelier , d’éviter & détour- 3, ner leur déshonneur & dommage, de pour- 33 voir pareillement d’ètre obéissants aux com- „ mandemens & défenses qui vous seront fai- „ tes de la dite bannière en toutes choses rai- „ sonnailles, ainsi que d’ancienneté a été usagé, r> comme auífi de ne prendre à vous nulle autre iio Course de Bale „ sauve-garde, protection, ni bourgeoisie, si non j, par le bon vouloir, licence & consentement j, de la grâce de monseigneur de Bâte, de vous 33 entretenir comme à gens de bien appartient, ,3 & de faire tout ce qu’a été fait du teins passé , 3, le tout fans nul malengin ” : après ce ferment où la bannière représente le pouvoir souverain, on la replace pompeusement au bruit de la mousquetterie, au lieu d’où on l’a tirée... La dernière élection attira à Moutiers une foule d’étrangers , curieux de voir cette intéressante cérémonie. Le haut Inspe&eur Bernois avait écrit de la part du Canton une lettre très-bienveuil- lante à sescombourgeois , pour les porter à choisir un homme propre à réparer les désordres que le dernier bandelier, par un zèle plus ardent que éclairé , avait mis dans les affaireà de la prévôté chargée de procès très - dispendieux... Le bandelier actuel, homme prudent & sage, ne méritera sans doute jamais ces reproches : la grande pluralité de huit-cent íeptante-un suffrages en fa faveur fur mille-trente-sept, témoigne la confiance que le peuple lui a donnée : c’est monsieur Etienne Grojean de la paroisse de Tavamies : son père avait été revêtu de cet honorable emploi en 1745' ; & ce fut un de ses ancêtres qui signa déja comme bandelier en 1401 , la confirmation des privilèges du pays. Des la premiere année de son élection , ce magistrat doit aller soit à Po- rentrn, pour être présenté au prince, soit à Berne, pour renouveller la combourgeoisie & recommander la prévôté à la continuation des bons offi- lïl A B I E N W E. ces de la république. II a le droit d’assembler les députés des communautés après en avoir prévenu le grand baillis de Delémont , de leur présenter les sujets de délibération qu’il juge nécessaires, & d’intenter conjointement avec eux, des procès pour la défense des droits du pays : mais il est tenu de rendre compte des dépenses qu’il fait pour le bien général, & ce n’a été que fous le précédent bandelier & par un abus très dangereux, qu’on avait accordé un remboursement général sans compte rendre.—S’il importe d’un côté à la prévôté , que ce chef soit un homme éclairé, ferme & incorruptible aux faveurs & à l’argentiil ne lui est pas moins essentiel qu’il ne soit pas d’un caractère factieux & brouillon, parce que vû l’afcendant qu’il a fur les esprits, & la confiance qu’on lui accorde, il peut aisément , soit aliéner le peuple des devoirs dûs à son légitime souverain, soit fatiguer la protection Bernoise en réclamant pour les moindres griefs une intervention qu’il faudrait garder pour des choses graves, soit enfin grever les communes de dépenses onéreuses , en en appellant mal à-propos de Porentru à PVetzlar , où les procès n’ont point de fin. Cette bannière de la prévôté qui représente la Patrie & le Souverain tout à la-fois, n’a pas été toujours la même; il en existe encore trois dans les archives de la prévôté, dont l’inspection prouve les révolutions politiques du pays. Toutes trois font de gueule à l 'église d'argent-, la plus ancienne ne porte que l’église collégiale de Mou- 1 12 Course de Bale tiers : c’étâit quand la prévôté était presqu’en- tiérement sous la dépendance du Chapitre.... Quand il eut cédé ses droits seigneuriaux aux Evêques, on ajouta à cette église la croise épiscopale dans la seconde bannière. Enfin dans la dernière , faite il n’y a pas long tems, à la Collégiale de Mousser s portant trois tourelles, on a substitué une église-à deux grandes tours, qui est la Cathédrale de Bâle, & on n’a conservé de la précédente que la crosse. Les trous de la seconde de ces bannières ne sont pas si respectables dans leur origine que les déchirures de plusieurs de nos drapeaux helvétiques : arborée en 1722 à Moutiers, un soldat échauffé par le vin en fit son but & la perça d’une balle; il en fut quitte vû son état d’ivresse pour un léger châtiment, quoique plusieurs vieillards regardassent comme un bien sinistre présage cet acte d’hostilité commis en pleine paix contre le palladium de la patrie, & en voulussent une punition exemplaire. Ce peuple qu’on peut, à plusieurs égards, affimiler à celui de Toggemhourg, avec cette différence qu’il ne nous a pas causé deux guerres civiles, jouit des plus belles franchises, comme on vient de le voir. .En parcourant le recueil de ses privilèges & coutumes, connu fous le nom de rôle de la Prévôté, on remarque quelques singularités qui tiennent encore soit aux mœurs antiques, soit au régime féodal ; voici les principales : quiconque tue un ours, en doit la patte droite à l’Evèque ou à son lieutenant. Le faux A B I E N N E. II} faux serment, si grièvement puni dans le reste de la Suisse , ne coûte à celui qui lésait que deux doigts de la main droite , dont il peut se racheter par dix livres Báloises, qui en font environ dix-huit de France; les injures d’homme à homme font évaluées à vingt fols; celles d’homme à femme à cinq fols : les parties prêtent serment dans certaines occasions de ne rien avancer d’étranger au fond de la cause & de ne point amener de délais superflus. La femme enceinte & le malade ont droit de faire pêcher dans la Byrfe & dans les ruisseaux, s’ils ont envie de poisson : les notables préfens au bornage des champs jurent de garder le secret des deux morceaux de pierre vulgairement nommés témoins, les sages-femmes d’aísister auísi-bien & auísi vite que possible toute personne qui réclame leur secours ; & les pasteurs promettent par un serment très sage de se borner à apprendre au peuple son devoir, & de ne se mêler en aucune façon des affaires civiles. Tous les paysans ne jouissent pas de la propriété illimitée de leurs fonds ; plusieurs les tiennent en bail héréditaire & irrévocable, fous certaines redevances, dont quelques-unes sembleront très-biíarres dans ce siècle : tel tenancier possède son franc chefal ( c’est le nom que porte cette espèce de fonds, ) fous la condition de fournir à l’Evêque, s’il vient à Moutiers, le pot à eau & la touaille , c’est-à-dire l’aiguière & l’essuyemain : tel autre doit avoir armes & harnais tout prêts pour aller faire assaut de son meil- H H4 Course de B a l e leur devant toute forteresse ou chatel que /’Evêque ordonnerq ; un troisième doit purger les écuelles, c’est à dire laver la vaisselle de l’Èvêque toutes les fois qu’il viendra à Moutiers. Sept différentes pièces de terrein engagent leur possesseur à porteries lettres del’Evêque, depuis la Mairie où elles font situées jusqu’à la Mairie la plus voisine. Sans doute que toutes ces redevances de l’ancien tems font maintenant payables en argent au receveur des droits souverains. A cette espèce de confession à laquelle les chanoines forçaient jadis le peuple dans l’églife, pour lui imposer des amendes arbitraires, ont succédé en May & en Septembre les plaids de chaque grande Mairie. Le baillis de Delémont y vient confirmer les tribunaux de justice inférieure , prendre le serment de fidélité de tous les nouveaux mariés, qui commence par ces mots d'un stile bien antique & bien tendre, ferez féaux f-f loiaux & aimerez premièrement notre Dame de Bide ef notre Dame de Moutiers , & recevoir les dépositions, que tout homme du pays qui volt quelque choie de contraire aux loix doit faire en dénonçant le délinquant.... coutume au premier coup-d’œil révoltante, puif- qu’elle établit un tribunal d’inquisition toujours dressé entre les citoiens; mais comme c’est un ancien usage de leur constitution & qu’ils font obligés de le suivre par serment, ils en font une affaire de devoir & il n’en résulte pas de haine personnelle, comme il serait naturel de le présumer. A B I E N N E. ris Un des avantages du régime civil de ce pays est celui-ci : tout citoyen en matière de procès est d’abord jugé par ses pairs; dans chacune des trois mairies, il y a un tribunal de justice présidé par un grand Maire nommé de la part du Prince ; les juges font au nombre de douze, dont six places lònt repourvues par le corps lui-même , & les six autres font remplies par des assesseurs que choisit tout le peuple de la mairie rassemblé au jour des grands plaids ; c’est auffi le peuple qui les confirme ou qui les dépose : de ce tribunal l’appel ne va point au grand baillis de Delémont , mais il fe porte directement au conseil aulique de Poreníru. Les habitans de la prévôté tant catholiques que réformés , font généralement doux, honnêtes, serviables, fidèles à leur parole & d’une bonne foi à toute épreuve : à tous égards ils méritent le titre respectable de bonnes gens que leur donnent les anciens actes qui parlent d’eux : ils font & ont bien raison, très attachés à leur patrie & très-affectionnés à la Suisse, dont ils fe regardent comme faisant partie par leur com- bourgeoisie avec Berne : ils passent pour braves & bons soldats dans les services étrangers ; les domestiques de ce pays font estimés pour leur fidélité reconnue ; mais dès qu’il s’agit de leurs droits & coutumes , le dernier paysan déploie pour leur défense une énergie plus que républicaine. Heureux s’ils lavent jouir de leurs beaux & solides privilèges , fans chercher encore à les étendre par cet esprit inquiet qui a plus d’une fois H 2 ixfi Course de Bale troublé leur paix ! Heureux, si à la vue des impôts , des tailles, des corvées , des actes arbitraires d’une autorité armée, & surtout de la conscription militaire qui courbe tant de nations fous un joug écrasant, ils apprennent à apprécier le bonheur dont ils jouissent dans leurs belles vallées , & s’ils «'étudient à conserver ces moeurs simples & pastorales, qui commençent peu-à peu à se perdre dans la plus grande partie du Jura ! On s’est fait un devoir, dans l’exposé des révolutions , du régime & des franchises de cette contrée, d’être auísi impartial que possible : on a écouté avec attention , tant ceux qui ont intérêt à rabaisser ses privilèges que ceux qui ont intérêt à les exagérer, pour tenir un juste milieu entre les prétentions des uns & des autres : peut être, & lans doute aucun des deux partis ne fera satisfait, comme cela arrive d’ordinaire, quand un observateur n’en embrasse aveuglément aucun pour se réserver le droit de dire la vérité : il est de fait, que quand on s’informé de l’état politique d’un pays quelconque, d’un côté auprès des maîtres, & de l’autre auprès des sujets , les apperçus font fort différons, par une fuite naturelle de cette lutte soutenue entre l’inférieur qui veut secouer le joug, & le supérieur qui cherche à l’appesantir : il est donc besoin de se défier prudemment de pareilles informations, & de s’en tenir, autant que possible, aux chartres, aux traités publics & autres instrumens authentiques : on peut bien, A B I E N N E. 117 si l’on est le plus fort, les violer & les enfreindre , je le fais ; mais on ne peut pas en anéantir le contenu une fois qu’il est bien connu ; ces actes renfermeront toujours le véritable état des choses , pourvu toutefois que chez celui qui les consulte, l’efprit de parti ne fe charge pas de les interpréter & que la prévention n’en taise point le commentaire. LETTRE IV. X OUTE la Prévôté parle français, excepté les hameaux d 'Eslay & de la Scheulte & quelques maisons éparfes fur les frontières du canton de Soleure : fa langue foncière , comme celle de presque toute la Suìjfe occidentale , est un patois formé de mots celtes , latins & allemands. Ce dialecte qui tient beaucoup de celui des Francom- tois , quoique très-énergique en plusieurs expressions , est en général dur , traînant, désagréable à Poreille, inintelligible à un français, mème à un paysan du bas - Vallais & de la Gruyère qui parle aussi un patois dérivé des mêmes langues, mais d’une terminaison toute différente : le patois de Fribonrg le plus doux, le plus gracieux de la Suìjfe romande & qui est en affinité avec tous les autres, n’en a presque aucune avec celui de la Prévôté , pour lequel il faut une H Z 1x8 Course de Bale étude toute particulière. II n’y a pas quatre- vingts ans, que dans les meilleures maisons du j pays de Vaud on ne parlait presque que patois : il était nécessaire de s’en servir, soit avec ses domestiques , soit avec les gens de la campagne ; il mettait plus d’égalité, plus de cordialité dans le commerce de la vie , & plusieurs termes de - l’agriculteur & du berger n’avaient & n’ont encore aucun vrai synonime en français : à présent , le bon ton ne permet plus à un homme soi-disant comme il faut , excepté à Frihourg , à Syon & dans quelques petites villes, de rapprendre ou de le parler ; il croirait devenir paysan en employant son langage : & c’est un mal plus grand qu’on ne le pense ... cette différence met une barrière de plus entre les diverses classes de la société, qui n’en ont déja que trop; l'homme de la campagne , gêné souvent par là avec l'homme des villes , ne s’ouvre point à lui & s’en défie davantage. En parlant français avec le paysan je n’ai point appris à le connaître, mais sitôt que je m’énonçais en patois , cela établissait entre nous une confiance & un rapprochement très- nécessaires à l’observateur, pour connaître & apprécier cette classe d’hommes si essentielle & si intéressante. A la révocation de f édit de Nantes , une des raisons pour lesquelles le peuple du pays de Vaud vit de mauvais œil les réfugiés s’établir parmi nous, c’est qu’ils ne pouvaient point apprendre le patois & qu’ils se moquaient de ceux qui le parlaient. Les pâturages de la Prévôté font bons & vas- A B 1 E N N E. 119 tes ; un de ses meilleurs revenus vient du produit & de la vente des troupeaux : leurs vaches répandues en été fur les cimes du Jura , en redescendent en automne pour passer l’hyver dans les villages des vallées ; il s’en fait un grand commerce avec les voisins. Quoique soigneusement cultivés , les champs y font d'un moindre rapport que les prés, à cause de l’in- tempérie des faisons trop «régulières dans les pays montagneux. L’horlogerie qu’on doit à la proximité du Locle & de la Chauxdefond fait depuis quelques années des progrès sensibles dans plusieurs villages de la Prévôté / mais si elle y prend trop faveur , elle amènera bientôt le luxe avec Purgent, & portera un coup funeste & incurable, soit à Pagriculture, soit aux foins des troupeaux , deux ressources moins brillantes & moins lucratives, il est vrai, mais d’un rapport solide & indépendant de touté révolution & de toute mode. 11 n’y a à proprement parler aucune fabrique dans la Prévôté , que quelques rouets pour filer le coton , quelques métiers pour dévider la foie ou la travailler soit en rubans, soit en étoffe , & quelques potiers à Montiers , qui mettent en œuvre une argile d’une très - bonne qualité & fournissent tous les environs d’une vaisselle de terre fort estimée. On a pensé , vû la grande population du pays , à y établir des manufactures : c’est actuellement une des manies à la mode j tous les journaux , toutes les feuilles périodiques ne s’occupent que de cela ; mais il íau- H 4 120 Course de Bale drait avant tout s’assurer, si l’agriculture , le foin des troupeaux , Jes métiers de première nécessité , les fonderies de fer , les verreries ont suffisamment de bras ; ce qui n’est pas le cas dans la Prévôté, où plusieurs fermes & domaines font mis en valeur par des Allemands du canton de Berne. D’ailleurs quand le paysan, devenu manufacturier, aura vendu son champ ou son pré pour acheter les instrumens nécessaires à ee nouveau travail, quand ses enfuis ne sauront plus tenir les cornes de la charrue, traire les vaches , manier la hache ou la bêche, qu’arrivera-1 - il ? Ce qui est arrivé en grand à Lyon cette année ( 1788) & en petit dans.quelques contrées de la Suijfe : les foies ou les cotons renchérissent, l’ouvrage manque, la plus affreuse misère en est la suite, & l’homme dur , que le paysan manufacturier a enrichi, dit froidement: „ s’ils n’ont pas de pain , c’est leur faute , que ,, n’ont ils épargné dans le bon tems”? comme si leur défaut d’économie pouvait servir d’excuse à son inhumanité. Ce ne sera que quand il n’y aura plus un pouce de terre à mettre en valeur, une vache ou une chèvre de plus à nourrir , qu’il faudra parler de fabriques. Les Etats se conservent, dit on, par les mêmes moyens qui les ont fondés, &. certainement le berceau de nos républiques ne fut entouré que de cultivateurs & de bergers. Que dans les jours d’hiver ou de pluie, le paysan fasse de la toile avec le chanvre filé dans fa maison & crû dans fa che- nevière , des instrumens d’agriculture, des uften- A B I E N N E. 121 ciles pour lui & pour ses voisins, c’est un très- bon supplément au produit de la terre; c’est ce qui a enrichi par exemple VEmmenthal : mais qu’il quitte ses prés , ses champs, ses forêts , pour passer tout le jour astis à faire un ruban ou un bonnet , il se dénature & au physique & au moral; il s’affaiblit & s’avilit tout à la fois: dans nos contrées agricoles ou pastorales, Pha- bitant a plus de force, plus d’énergie, plus de noblesse dans la façon de penser , tandis que dans les lieux de fabrique , fa constitution est plus débile, ses enfans font plus maladifs & plus mal faits, & son caractère se détériore visiblement: ajoutons que le laboureur est plus frugal & plus économe; il faut qu’il vive, non d'tine semaine à l’autre comme le manufacturier paié tous les huit jours , mais d’une récolte à Pautre , ce qui lui fait porter un œil attentif fur l’avenir : il aime auffì bien plus fa patrie , parce qu’il peut dire mes moissons & mes pâturages , que le manufacturier qui se croit citoyen de tout pays où il transporte son industrie. Quand le peuple désirera & demandera des fabriques , il faudra croire davantage à leur utilité: mais qui font ceux qui les prônent fans cesse ? ce ne font pas les paysans, mais les entrepreneurs qu’elles doivent engraisser. L’agriculture , voilà le bien commun, le patrimoine universel que chacun peut faire valoir, ou pour soi-mê- me, ou pour les autres; mais les manufactures, à les envisager sainement ne sont autre chose, que le monopole des travaux du grand nombre 122 Course de Bale fait par le petit nombre ; un homme sur cent y gagne, les quatre vingt-dix-neuf autres n’y gagnent pas plus pour l’ordinaire qu’à cultiver les champs & s’y ruinent quelquefois. Les fabriques peuvent bien enrichir des familles , mais jamais des villes entieres, encore moins des nations .... Le seul cas excepté déja ci-devant, où la trop grande population trouble le rapport naturel entre le produit des terres & la consommation des habitans : alors fans doute il en faut ; mais on n’y devrait encore employer que les bras trop faibles pour l’agriculture, & non pas même les en fan s , chez qui une vie trop sédentaire gène ou retarde le'développement des forces & de la taille. Et supposons encore que les fabriques soient une source d’opulence générale, rien de plus vrai & de plus applicable à notre nation que ces pensées Chinoises , qui diront mieux que moi, ce qu’il me reste à dire fur ce sujet si débattu de nos jours.... (*) „ II im- 53 porte bien moins d’enricbir une nation, que 33 de la nourrir : c’est la subsistance qu’il lui ,3 faut & non pas une abondance de belle mon- « noie. Changez si vous le pouvez en or le fable „ des campagnes, cet or fe changera-t-il en ,3 aliment, pour arracher à la mort les malheu- 33 reux affamés ? Le peuple peut fe soutenir sans ( * ) Voyez les pensées morales de divers auteurs Chinois , tome fil, de la colleHion des moralises anciens , Genevc 1785 , page 107 & suivantes. A B I E N N E. I2Z „ argent, mais fans les productions de la terre „ il ne peut vivre un seul jour. L’or, l’argent, N les pierres précieuses ne sauraient nourrir „ l’homme ni le garantir du froid : on peut s’en „ parer, en trafiquer , les échanger contre des » objets de première nécessité : mais s’ils pro- » curent ces faibles avantages , quels maux ne „ caufent-ils pas ? Le laboureur dégoûté de la „ charrue abandonne la culture des terres ; le „ nombre des marchands augmente , on a des „ étoffes d’un meilleur goût & d'un travail plus „ exquis; mais l’on manque du nécessaire; les „ boutiques se couvrent de brillantes bagatelles; „ les artisans épuisent leur industrie en super- » fluités ; les lettres même partagent la dépra- ,, vation générale ; le malheur s’empare de tou- „ tes les conditions , parce que toutes se sont „ livrées à la dissipation & à la cupidité On ne veut jamais se persuader qu’il suffit à notre nation d’avoir le nécessaire & que le superflu est sa perte : plus on l’enrichira , plus elle se corrompra; plus elle fera corrompue, plus auísi fera-1-elle malheureuse au-dedans, avilie au- dehors, voisine de fa ruine & incapable de l’évi- ter , à moins que par quelque ressort jusqu’à présent inconnu , on ne put y ramener les mœurs , les travaux & la médiocrité qui la caractérisaient primitivement. Les maisons de la Prévôté font la plupart bâties & couvertes en bois; elles'font chaudes, assez commodes & presque toutes agrandies par un avant-tort qui sert de remise & d’armoire : 124 Course de Bale la cuisine est voûtée & sans cheminée ; la fumée s’échappe par des trous qui la conduisent dans le grenier, où l’on fait sécher les gerbes avant de les battre. Le grain qui a ainsi été exposé à la fumée, est d’un meilleur goût & se conserve mieux. A u lieu de chandelle ou de lampe, on brûle en hiver dans plusieurs maisons des morceaux de sapin résineux; posés fur un petit foyer dont le canal communique de la chambre à la cuisine , ils éclairent & réchauffent la famille & les voisins qui charment par le travail, le chant, quelque lecture ou quelque récit, les ennuis des longues veillées de la froide saison. L’éducation des enfuis, qui apprennent tous à lire & à écrire avant que de recevoir l’instruction chrétienne de leurs Pasteurs , est en général bien soignée , soit par les parens , soit par les maîtres d’école. Le culte public est fréquenté avec respect & assiduité de ceux même dont les habitations font les plus éloignées de la paroisse. On se plait à voir régner dans leur temple autant de décence & d’attention : leur musique d’église soutenue d’instrumens champêtres a quelque chose de simple & d’agreste qui va au cœur, parce que ce chant est à ? unisson de la nature de ces vallées. Sur toute cette lisière du Jura , dans des vallons reculés & solitaires , principalement dans le val de Chaluat aux frontières de Soleure , font répandues une centaine de familles d ' Anabaptìjles , chassés du canton de Berne , il y a plus d’un siècle, parce qu’ils ne voulaient ni porter les A B I E N N E. iay armes, ni prêter serment : leur opiniâtreté força cet Etat à des procédés envers eux qu’il ne repérait sûrement pas de nos jours. Ces hommes de paix, plus ressemblans aux premiers Chrétiens qu’on ne le croit communément, se retirèrent dans la Prévôté, & prirent à bail des métairies isolées que leurs descendans habitent encore. Bons agriculteurs , habiles tisserands , loyaux dans leurs marchés, ne faisant mal à personne & faisant du bien à tous, fur-tout fidèles à leurs oui, ou non Evangélique , ils font aimés & respectés de tous ceux qui les visitent ou qui ont. à faire avec eux : les paysans mêmes des environs n’en parlent qu’avec une vénération marquée. Cette secte d’abord si turbulente & qui souilla son berceau de tant d’attrocités, est maintenant la plus paisible, la plus douce, la plus endurante de toutes ; dans tous les lieux d’où elle a été bannie autrefois avec une sévérité outrée , on la tolère maintenant, & le magistrat même y verrait rentrer avec plaisir les descendans de ceux qu’il exila ci-devant. Les Anabaptistes de la Prévôté intimément unis entr’eux, ont formé de leurs cottisations u me bourse com. mune pour leur assistance mutuelle. Sil’und’eux est dans le besoin , ce qui est rare parce qu’ils travaillent tous, ils l’entretiennent fans recourir à personr.e : s’il fait mal ses affaires par fa faute même , ils le relèvent jusqu’à trois fois. Les vieillards veillent avec foin fur tous les membres de ce petit troupeau, pour qu’ils ne se permettent rien de contraire aux loix, aux mœurs & au lr6 Course p e Bale I bon ordre : ils savent trop bien , que les sectes dominantes ont fait plus d’une fois retomber fur eux tous, la faute d’un seul ou de quelques-uns. 11s ont conservé la langue allemande ; ils se lavent mutuellement les pieds en commençant leur dévotion, & s’assembleut tour-à tour les uns chez les autres , fans éclat mais fans myltère , pour servir à leur manière cet Etre suprême, qui regarde bien plus aux senti mens du cœur qu’aux opinions de ? esprit.... Car c’est le dogme qui fait le Protestant ou le Catholique ; mais c’est la pratique de la morale évangélique & limitation de celui qui nous a apporté des cieux une religion d’amour & de paix qui fait le Chrétien. Les Anabaptistes font fort reconnaissables à leur barbe, à leur simple vêtement & .à leur phisionomie patriarchale. Leurs filles font douces, naïves & fraîches ; toute la famille mène une vie sédentaire & laborieuse, qui n’excìud point cette inaltérable gaîté que donne une bonne conscience. En entrant dans leurs maisons , en conversant avec eux, en suivant la franchise de leur conduite, quand on r.’y croirait pas , on apprendrait à croire à la vertu & à l’aimer comme eux : l’obscurité , le calme de leur existence, le charme de leurs travaux paisibles , l’union qui règne dans leurs familles & dans leurs sociétés, cette simplesse vénérable sondée fur l’ignoravce des vices du grand monde , cet abandon si entier de leur être à la protection suprême qui les fait marcher en assurance , quoiqu’incapabìes d’après leurs principes de se mettre en défense contre aBienne. 127 aucune attaque, fixent fi bien le cœur de tout homme sensible, qu’il est tenté de rester avec eux pour penser & vivre à leur manière. Leur culte íbit domestique, soit public est fort simple; leur confession de foi n’est chargée d’aucun dogme qui ne soit contenu mot pour mot dans l’E- vangile ; leur plus grande erreur, audire de plusieurs Théologiens, est de s’attacher à la lettre plutôt qu’à l'esprit de certains passages. Voici limitation d’une prière allemande dont quelques- uns fe servent comme de cantique du matin ; on n’y trouvera rien que de très -orthodoxe-, elle peut servir à donner une idée de la simplicité des images qui leur font familières. Tendre Pere de la nature Et des faibles humains pour lesquels tu la fis, Reçois comme une offrande pure Dès l’aube du matin les vœux d’un de tes fils í Cl Cl Docile à notre simple culte En te cherchant par lui si mon esprit erra , Du moins mon cœur qui te consulte En t’aimant, ô mon Dieu ! jamais ne s’égara. L’astre du jour dans fa carrière Vient éclairer le monde & mes pas & mes yeux, Qu’ainsi ta divine lumière Illumine mon ame & me luise des cieux ! 128 Course de Bale Fais que ton céleste Evangile M’instruise, me console & me guide à la fois , Et que son influence utile Se peigne en ma conduite & parle par ma voix ! W Au cœur de chaque homme mon frere Mets l’amour & la paix qui règnent dans mon cœur, Et st j’ai su , Seigneur, te plaire, Par le bonheur d’autrui procure mon bonheur ! O si la sève fécondante Ravive la nature au retour du printems, Qu’au gré de ma lìncere attente Ton bon esprit m’anime & m’inspire en tout tems ! La rose dont l’éclat s’efsace S’ouvre encore à la vie au vent frais du matin , De même au souffle de ta grâce S’épanouit mon cœur que fannait le chagrin. Puisque par ta bonté suprême Grandissent chaque jour & montent mes épis, Fais que j’apperqoive de même 8'élever^ fous tes .yeux mes filles & mes fils ! Si tu veux, les arbres stériles Et de fleurs & de fruits soudain sont revêtus, Veuille A B I E N N E. IJI Veuille que mes enfans dociles Portent des fleurs en grâce & des fruits en vertus ! Prolonge mes jours fur la terre , Si je puis de ta part y faire quelque bien; Et qu’honneur du front de mon pere Les cheveux blancs du juste ornent auffi le mien! Que la navette fugitive , Qui d’une de mes mains à l’autre va toujours, M’apprenne d’une vie active Et l’important usage & le rapide cours. Libre de ce corps qui l’enchaìne Qu’en le quittant, Seigneur ! mon ame aille en ton sein, Pareille à Peau de ma fontaine Qui fideile à fa pente arrive au lac voisin ! On volt avec délices dans ce pays là , les heureux effets d’une tolérance si longtems attendue , & l’on se rappelle en bénissant le ciel de son arrivée, cette réflexion de M. S'mner dans son voyage de la Suijse occidentale : ” II est „ beau de voir en Suijse deux cultes , dont 3, les sectateurs vivent fous les mêmes loix , 33 fans se persécuter. Tantôt un souverain vivant 33 sous l’autorité du S. Siège & des peuples », ayant renoncé au culte de Rome ; tantôt des I ijz Course de Bale „ Princes protestans gouvernant des sujets qui „ vont à la mejse, & prouvant à tout l’univers „ que le culte n’a rien de commun avec l’état „ civil & politique, & que les hommes pour- „ roient vivre par-tout en société, sans être „ unis par les mômes opinions fur les choses ,3 célestes (*) On ne peut depuis longtemsqu’applaudir à la sage tolérance des Evêques de Bâle, dont l’esprit a passé dans la plus faine partie du clergé de leurs états : les ecclésiastiques des deux partis vivent dans une édifiante union ; ils cherchent les uns & les autres à faire du bien, fans se quereller sur la manière de le faire. 11 serait à souhaiter que tous les autres prélats de la Suijse , pensassent & agissent de même , & tout irait encore mieux. Déja dans plusieurs de nos contrées, comme le canton de Glarìs , le bailliage d'Echalens &c. le même temple sert au culte des deux communions catholique & réformée.... je dis comniunion (*) Tome premier , page n6. Cet estimable auteur dont la perte a été sensible à tous les amis de la patrie & des. lettres , a parcouru les mêmes lieux dont parle ce voyage ; mais comme il n’a vu les choses qu’en général, qu’il a gardé toute son attention pour les villes, &qu’il a plus observé les hommes. les mœurs & les loix que les beautés naturelles , il a laissé encore à glaner après lui une foule d’anecdotes & de faits intéressans pour la partie historique, & presque tout à dire pour la partie descriptive. I A B I E N N E. r;z & non religion , parceque nous ne sommes , les uns par rapport aux autres, ni Turcs ni Payens: il se roi t bien tems que les Théologiens convinssent une fois pour toutes , de ne plus partager par une distinction impropre & odieuse, des hommes, dont la croyance a les mêmes articles fondamentaux , & qui admettent la même morale. Ne disons jamais qu’il y a deux religions parmi nous ; c’est bien assez qu’il y ait plusieurs sectes : ils font passés, grâce au ciel, ces jours bruyans de controverse & d'animosité , où les catholiques damnaient les réformés , qui de leur côté donnaient au Pape le nom d 'Antéchrist : on regarde maintenant les diverses communions, comme différentes branches sorties du même tronc de l'arbre de vie , dont î’une né doit pas mépriser, injurier, désavouer & chercher à faire retrancher l’autre , parce qu’elle a plus ou moins de feuilles ou de mousse, avec égalité de fruit: Fatigués de leurs guerres civiles dans lesquelles il n’y a point de triomphe honorable , les Chrétiens sentent plus que jamais la nécessité de fe réunir contre les ennemis du dehors ; & les catholiques qui ont la ville de régisse & les fauxbourgs des conciles Sc dé la tradition à défendre , n’ont rien de mieux à faire , qu’à confier la garde de la citadelle de l’é- vangile aux réformés , qui n’y ont encore laissé faire aucune brèche. Après ces longues discussions , qui ne feront peut-être pas fans intérêt pour cette classe de I 2 Course de B a l e lecteurs qui aime à s’instruire avec quelque détail, il est bien tems de continuer notre route du côté de Bienne. A . quelque distance de Moutiers , le vallon se referme de nouveau, & l’on entre dans uti second défilé plus court que celui que nous avons décrit ci-devant, mais plus majestueux & plus effrayant encore. Les rochers qui le forment y font d’une architecture plus hardie , & ressemblent de loin à des murs construits avec des couches uniformes de pierres égales : il y a une alternative frappante de bandes nues & de bandes boisées , à-peu-près de même largeur , qui se répete jusqu’à sept fois du bord de la Byrfi au sommet des rocs si élevés, que le plus grand sapin y paroít à peine aux yeux du voyageur. Dans ces lieux si âpres & si sauvages , au milieu du désordre imposant de ces énormes masses culbutées à vos pieds ou suspendues fur vos têtes, vous vous étonnez de trouver une route large, facile, défendue qà & là par des murs terrassés contre les insultes du torrent, & qui passe entre Moutiers & Court fur deux ponts voisins solidement construits & d’un aspect très-romantique, dont Je crayon de plusieurs artistes s’est déja occupé : mais il est à croire que cette route est fort ancienne ; il eu faut d’abord faire honneur à la Byrfe , qui l’a frayée à la longue , & qui a indiqué par fou cours le seul passage , que l’art humain put rendre pratiquable. Les Romains profitèrent du trou A B I E N N E. IZ5 que la nature avoit ouvert à Vierreperttiis bien des siècles avant eux , pour y faire passer la voye, par laquelle communiquaient les deux capitales des Helvétisns Sc des Rauraques , Avenches & Augst. Les malheurs de l’Empire la firent négliger ; le laps du tems l’encombra : peut être fut on bien aise de laisser fermer ce défilé, pour que les Barbares eussent une porte de moins : la tradition qui veut que S. Germain ait séparé miraculeusement les rocs au-dessus de Corren- delin, est un trait de lumière qui montre à la raison , ce bon religieux occupé tout simplement à rétablir cette route nécessaire à son couvent. La Reine Berthe employa à élargir A à réparer ce même chemin , un Ecossais nommé Mac- henbry, de qui les nobles de Tavannes prétendaient descendre; mais ce passage n’a été rendu parfaitement sûr & accessible aux plus lourdes voitures, que dans le milieu de ce siècle : la Prévôté fit avec des frais & des travaux immenses une superbe chaussée ; elle en a eu les peines , les dépenses & futilité pour elle; YE- vêque, suivant la coutume des grands Seigneurs anciens & modernes, s’est contenté de la gloire attachée au succès de l’entreprise , & a consigné son nom aux remercîmens de tous les voyageurs par l’inscription suivante, gravée dans un énorme roc au bord du chemin.... c’est le pendant de celle de Pierrepertuis : 136 Course de Bale JoSEPHUS GuiLLELMUS Ex Rinckiis de Baldenstein , Basileensium Episcopus VlAM VETER1BUS CLAUSAM Rupibus et claustris montium ruptis Byrsa pontibus strata opere Romanis digno APfcRUIT ANNO 17s2. Le professeur Schœpfiin de Strasbourg est Fauteur de cette inscription , digne du cadre majestueux qui la renferme : un peu plus loin un quartier de montagne s’éboula il y a quelques années à gauche du chemin, & obstrua le lit de la Byrfe qui s’en fit un autre à côté : on reconnaît encore les traces de ce désastre à des sapins, ici à demi enterrés & déja desséchés ; là malades , mutilés , ou mourans : on dirait que c’est tour-à tour Finfirmerie ou le cimetière des forêts voisines. Ces chûtes de rochers n’arrivent presque jamais qu’à la fonte des neiges : l’eau qui filtre & s’insinue par tout, minant la base qui les porte , ils fe détachent & roulent avec fracas juf- qu’au fond du vallon : de violens orages produisent quelquefois les mêmes effets. II n’est point de spectacle auísi sublime & auísi saisissant tout ensemble, que de passer dans ces gorges étroi- A B I E N N E. rZ7 tes quand une tempête y amene les vents , y entasse des nuages chargés de grêle, & au milieu des sillons étincelans del’éclair, y fait rouler de longs tonnerres : l’étroit espace de ciel qu’on a sur sa tète, est successivement tout noir ou tout en feu ; des zones de flammes en entrouvrent à chaque moment la formidable obscurité; les échos répéteur, prolongent & semblent doubler le bruit tumultueux des élémens en guerre, du choc des forêts qui fe heurtent, & du sifflement des vents fans cesse arrêtés parles anfractuosités de la vallée : renforcé de mille filets d’eau qui fe précipitent en cascade de toutes parts , le torrent fait en mugissant fa partie dans ce sinistre concert; on dirait que c’est l’oa- •verture du Cahos. L’aspect redoutable , Pair & le ton menaçant de toute la nature en couroux , forcent le voyageur à chercher un azile dans des grottes assez fréquentes fur cette route. Là, eu attendant que le calme renaisse, il observe ou il tremble; il médite ou il reste glacé d’essroi ; il se concentre dans son a me pour recueillir l’impreísion qu’y fait ce spectacle , ou il cherche à en distraire sa pensée de peur d’en être trop affecté. Au delà de la Byrse qui la sépare du chemin, à peu près à la moitié de la gorge, est une belle caverne d’un accès assez pénible pour l’habitant des plaines : Feutrée en est jonchée d’une couche épaisse de feuilles desséchées que les vents d’automne y portent chaque année ; l’arcade qui la forme, assez bien proportionnée va tou- I 4 IZ8 Course de Bale jours en se rétrécissant ; dans le fond fort à vos pieds une source limpide & fraîche qui réchappe sur la mousse en deux filets , pour fe rendre à la rivière quatre - vingt pieds plus bas : à vos côtés une saillie de roc vous offre un banc naturel ; au-dessus de votre tète est une ouverture assez étroite qui mene au second étage de la grotte : si l’on ne craint pas d’y pénétrer , on arrive à une fenêtre ronde qui donne fur le chemin, & l’on se trouve précisément au-dessus de l’arcade inférieure : de cet œil de bœuf, on a un point de vue unique dans son genre sur une partie du défilé. Je ne doute pas que quelque voyageur ne fasse un jour graver fur le frontispice de cette grotte ces vers de Virgile , qui semble savoir vue, tant il la décrit bien ; Hinc atque hinc vasta rupes , geminique minantur Irt cœlum Jcopuli .... tum filvisscena corvjcis De super , horrentìque atrum nerrius imminet timbra. : Front.e fub aduerjaJcopulis pendentibus antrum Intui aqu& dulccs , vivoque Jedília saxo : Nympharum donius .... (*) Le Jura qui presque par tout est gracieusement dessiné en traits foibles & doux , semble ici changer son ordonnance accoutumée, & porter une empreinte si mâle & si vigoureuse, qu’on (*) JEn. lib. I. v. 1 66. & seq. A B I E N N E. 139 peut dire avec vérité, que tout l’espace de Cor- rendelin à Court, est un tableau des Alpes encadré dans le Jura : fur quiconque le considère , suivant fa manière de voir , ce tableau produit ou une teinte de cette tristesse romantique , dans laquelle jette la vue de tout objet qui à l’aide de la nouveauté & de la surprise nous fait arriver, à l’admiration par un saisissement involontaire , ou une impression énergique , qui donne du ton à l’ame , la monte aux plus nobles pensées & semble en l’aggrandissant, l’aísimiler aux grandes choses qui la frappent. Là, dans un silencieux recueillement, on se plait, tantôt à remonter aux révolutions du globe qui ont entassé les parties de ce superbe ensembletantôt à vivifier ces sauvages scènes, en les comparant à celles de la société ; quand on a lu Ojjìan on croit se retrouverau milieu des mêmes paysages, où il fait combattre & chanter ses héros .... Dans les nuits d’automne, l’homme mélancolique parcourt délicieusement ces étroites vallées , quand la lune & le brouillard s’en disputant la surface, les peuplent aux yeux de son imagination d’ob- jets fantastiques , & qu’un vent léger les promène qà & là revêtus d’un habillement aérien, les fait passer comme des ombres fugitives d’un rocher à l’autre, & les emporte en tournoyant par dessus ces énormes colosses, tour-à-tour éclairés d’une faible lumière, ou à demi cachés dans une vapeur incertaine & mobile. Ames fortes , qui vous plaisez à ressentir de violentes émotions , venez ici voir les fières scènes de »40 Course de B ale Shakespear ou de Corneille jouées par des rocs , des lapins &des torrens fur le théâtre de la destruction : vous seules pouvez les comprendre; vous en avez le mot, & vous poífédez le dictionnaire de ce langage auguste, intraduisible à ces êtres pusillanimes que fait trembler la vue d’un rocher qui surplombe , ou le bruit d’un torrent indigné contre la digue qui l’emprisonne : ici, il y a de quoi satisfaire tous les goûts ; le poète y trouve des images , le peintre des tableaux, le malheureux des sensations analogues à ses infortunes ; le naturaliste y rassemble des plantes rares & des pétrifications très-variées; le philosophe y raisonne sur la formation des montagnes, en en voyant les couches à découvert & en parfaite correspondance des deux parts ; le patriote se réjouit à l’aspect de ce rempart naturel, où une poignée de citoyens peut servir de barrière contre une armée entière ; le voyageur sentimental y recueille une foule de fortes impressions, qui ne s'essaceront jamais de son cerveau. Les femmes mêmes , parce qu’elles font faites pour les grâces & les sensations douces .... les femmes y seront d’au- tant plus vivement affectées du maintien imposant de grandeur , de majesté & de menace , que la nature prend dans ces effrayans paysages. Avec quel regret on s’en éloigne enfin ! comme de retour dans les villes , on regarde en pitié l’empreinte mesquine & forcée de sart, & quel profond souvenir reste gravé en traits indélébi- A F> I E N N E. 141 ies dans Pâme de celui qui parcourant ces lieux fut digne de les voir (* (**) ) ! Sorti du défilé , Pœil se promène sur les char- mans villages qui peuplent la vallée , & fur les fermes isolées qui décorent qà & là les pentes des deux collines entre lesquelles on passe. Dans le fond, la Byrse faible , indécise, incertaine , serpente au hasard, dessine par ses détours sinueux mille courbes agréables , & poursuit nonchalemment sa route, moins à cause de la pente du terrein , que par le volume supérieur de Peau qui la presse : tantôt sa trace gracieuse coupe le verd des prairies comme une écharpe d’argent ; tantôt son cours ne se devine qu’à la lisière d’arbustes aquatiques, fous l’ombre des- quels elle se plait à cacher son étroit canal. Le village de Court qu’on trouve bientôt donne son nom aux dernières roches , comme (*) Les étrangers qui veulent aller de fíâle au bord du lac rie fíiennc , feront bien de préférer cette route à celle de Solaire ; elle est aussi courte , aussi commode , & traverse un pays qui n’a point son pareil dans tout le Jura. (**) Le village de Court tire son nom du mot grec qui signifie herbe ; les latins en firent hortits : dans le moyen âg e curtis désigna une pojstjjìon & quelquefois une cour de jujìicc , & dans le patois de la Suisse française curti ou courti est resté pour dire un jardin : ce mot entre fur-tout dans la formation du nom de plusieurs villages, soit de la Prévôté, soit de l 'Erguet: ainsi, Corrcndtlin , est curtis Rendcllina', Courtelari , curtis Alarici-, Courgement, curtis montis ,• Courfaivre, 142 Course de B a. l e celui ds Moutìers aux premières : la plupart des voyageurs préfèrent celles-là : elles ont en masses coloíïales , en élévation , en variété d’afpect, quelque chose de plus hardi encore & de plus étranger à tout autre paysage, que les roches de Moutìers : une feule chose semble peiner dans toute cette route , c’est la multitude de sapins mutilés, auxquels on a emporté , à deux pieds environ de leur racine , un large morceau , d’é- corce ; mais ce qui paraît triste au voyageur, est une reííòurce lucrative pour le paysan, qui ramasse avec soin la résine sortie de ces incisions , la met en pain & la vend pour divers usages. On prétend que cette petite branche de commerce fait entrer plus de 20000 livres de France annuellement dans la Prévôté ; ce ne font cependant pas les sapins des forêts qu’on fait servir à cet usage ; il n’èst permis de taillarder ainsi que ceux qui fout fur les grands chemins ou dans les pâturages. En passant ensuite dans le village de Bevilhtrd, on apprend avec intérêt que cette paroisse & curtis f abri ; Courtetelle, curtis Jidlœ ; Courban, curtis panis ,• Brelincourt, pralii curtis; &c. Ces étymologies, dont la plupart se trouvent dans les noms latins .que donnent à ces villages des chartres du Xe. Xle & Xlle. siécle, semblent plus naturelles que celles de Pochât, qui veut par exemple qu’en langue celtique, Courgemont signifie , petit lieu dc mont formé de haies, Courtelari , cour de la vallée fur l’eau, &c. Voyez page 252 , du tom. III de ses Mémoires fur Phifoire ancienne dc la Suisse, A B I E N N E, 14? son annexe Sornetan , qui en a été détachée dès ^ lors. ont eu pour pasteur au commencement de ce siècle un cousin de madame de Maintenon : il s’appellait Samuel dlAubigné- & était petit fils du fameux Théodore Agrippa : fa cousine essaya à diverses reprises de le ramener en France & dans la communion catholique, par les plus brillantes promesses ; mais la voix de l’honneur & de la conscience sempècha d’écouter celle de l’ambition. Sa petite fille vit encore dans la Prévôté, L dans fa vieillesse elle estl’objet de la bienfaisance de l’Etat de Berne qui lui aaffignéune pension. On termine la première journée de Bâle à Bienne au village de Malleray. Disons ici aux voyageurs inquiets du genre des auberges, que celle de cet endroit tenue par des gens honnêtes & instruits est une des meilleures & des moins chères de la Suisse (*). Les environs de ce lieu furent en 1367 le théâtre d’un combat très-dé- savantageux à FEvèque de Bâle , Jean de Vienne. Ce Prélat, qui préférait le casque à la mitre & la lance à la crosse, ne trouvant pas de meilleur moyen de rompre l’alliance de Berne avec Bienne , était venu brûler cette dernière, & s’était (*) On a mis à la fin de ces lettres, pour le repos de l’ame de plusieurs voyageurs, la liste des meilleures auberges de la route. Les moutons, qui dans les pâturages de Malleray à Tavanncs ne se nourrissent en été que de serpolet, font estimés & recherchés des connais, seurs. 144 Course de Bale attiré les armes de la première , de Soleure & de leurs alliés des trois petits cantons : leurs troupes combinées forcèrent les retranchemens que l’Evêque avait élevés à Pierrepertuis , y rasèrent un fort qu’il estimait beaucoup, & lui firent payer bien chèrement par sa défaite & par Pin- cendie de plusieurs villages voisins , Pembrase- ment de Bisnne. Le village de Reconvilkrs qui vient après Malleray n’est point non plus fans gloire dans les annales de la patrie : ce fut là que se conclut en 1486, entre PEvèque de Bâte & le canton de Berne , une paix bien avantageuse à la Prévôté, puis qu’elle fut la première origine de cette combourgeoisie qui lui est si chère & si importante. Au fond de la vallée on trouve enfin Tavan- nes ; ( en allemand Tachsfelden ) son château, brûlé en '499, ainsi que le village, appartenait à des nobles assez puissaus , dont le nom se trouve déja à la fin du treizième siècle dans la liste des membres de la Régence que PEvèque établissait pour gouverner le petit Bâte. L’un de ces nobles s’étant déclaré contre les Suisses en , & ayant ainsi que Mahaut comtesse d'Arberg çs de Va lien gin , à qui il était attaché, fourni quelques, soldats à 1 armée de Léopold battue à Sempach , en fut puni par les Bernois qui vinrent ravager le Val de Tavannes. Marguerite dernière de la Maison de Tavannes , épousa un Comte de S aulx qui joignit au sien le nom de sa femme, & fut père du fameux maréchal de Tavannes : chacun sait que ce maréchal dans son lit de mort, pressé A B I £ N N E. I4Í íîe se eonfefler de la part qu’il avait prise an massacre de la St. Barthelemì , dit qu’il la regardait comme une des meilleures & des plus honorables actions de fa vie.... ha paroisse de Tavcmnes fut la première de la Prévôté qui embrassa la réformation, après la prédication de Farel, à la pluralité des suffrages; elle demanda un ministre à Y Evêque & à l’abbaic deBsllelai qui a la collation du bénéfice,& en attendant , elle en reçut un.des Bernois : ces derniers entrèrent en correspondance avec VEvêque pour maintenir les libertés spirituelles de leurs com- bourgeois. La lettre de remercîment de la Commune de Tavannes à ses protecteurs, mérite pour la simplicité originale de son vieux stile d’être connue : la voici dans son entier. “ A nos très-redoubtés Seigneurs , nos bons Seigneurs de Berne „ Humblement vous remercions, de cela, que -, nous avezrescrit & tramis un prescheur, pour „ nous dénoncer le St. Evangile de Dieu; lequel „ nous avons reçu & voulons vivre à it'elle, & 3, jouxte votre bonne réformation; & Dieu nous 33 en donne la grâce ; amen ! Très-redoubtés Sei- 33 gneurs , nous vous prions pour Dieu, de nous „ ordonner icelui prescheur de votre pays ; car 33 pour le mettre de notre pays, nous doublons, „ que nous ne faisions desplaisir à monsieur de » Bâle & à monsieur de Ballelay qui est colla- jj teur de nostre Parroche ; & auísi monsieur de 146 Course de Bale „ Bâle a fait faire à tous mandement pour leurs „ profits , fors qu’à la nostre Parroche, pour- „ quoi nous doublons que le dit monsieur n’aie „ quelque affection contre nous; pourquoi, nos „ Honnorés Seigneurs, nous nous recomman- „ dons toujours àvostre bonne garde & 3 vof- „ tre très-chreílienne bourgeoisie : de celui pref- ,, cheur que vous nous avez tramis, si vous le j, nous mettes, nous voulons faire votre coraman- „ dement, & si monsieur de Ballelay nous vou- „ lait mettre un autre, nous vous prions hum- blement, qu’il soit examiné comme suffisant, j, afin que la chose demeure entièrement : Vos très humbles &c. La Commune de Tavannes. donné le s jour de Juin 1530.. A dix minutes au-dessus de ce village , fort d’un rocher mousseux, la belle source de la Byrfe , qui sait en naissant tourner trois roues de moulin , & décore un charmant paiíage. Après s’être désaltéré dans son onde fraîche & limpide, que peuplent déja de petites truites , & avoir salué la nymphe de la fontaine & te génie du lieu , on quitte avec peine certe rivière ; on s,’en sépare comme d’une bonne & fidèle amie qui le long de toute la route depuis Bâle , dans P espace de quatorze lieues, n’a cessé d’égaier, de rafraîchir & de charmer le voyageur qui l’a presque toujours A B I E N N E. 147 toujours à côté de lui: on en sentirait plus vivement le regret, si l’on n’arrivait quelques pas plus haut à ce fameux passage de Pierrepertuis, où l’on se promène au milieu des souvenirs de Rome & de ses grands travaux : objet de visite pour les curieux, sujet de dissertation pour les savants, morceaux précieux pour les dessinateurs, Pierrepertuis est une vaste voûte percée à travers un rocher : son ouverture qui est assez irrégulière peut avoir quarante pieds de haut fur une largeur un peu moindre. Ce n’est point un ouvrage de l’art comme Pont voulu quelques antiquaires : c’est un ouvrage de la nature. Les constructeurs d u chemin romain trouvant cette communication d’un revers de la montagne à l’autre toute faite, y firent passer leur chemin qui pouvoit delà entrer ou chez les Sequanais ou chez les Rauraques : Pitiscrip- tion même placée au-dessus de la voûte, un peu de côté, ne dit point que cette voyefut ouverte mais faite : cette inscription mal lue par la plupart de ceux qui Pont rapportée, & très-diver- sement transcrite par les antiquaires, au gré fans doute du íystême qu’ils voulaient lui faire appuyer, est gravée fur la face du rocher qui regarde la Prévôté : le côté gauche en est visiblement plus effacé que le droit, préservé par une petite saillie des eaux qui coulent d’en-haut pendant les pluyes ou à la fonte des neiges: le caractère n’en n’est pas du plus beau romain , mais il n’est guères probable qu’on ait fait venir exprès un artiste d’Italie, pour tracer quelquesr K 148 Course de Bale lettres fur le haut du Jura : celles de la première ligne font près de la moitié plus grandes que celles de la dernière ; on trouvera dans la carte à la fin de ce volume, Fínfcription telle qu’elle èst actuellement : quoique avec de bons yeux on puisse la lire du bas, pour plus de sûreté , elle a été exactement copiée à l’aide d’une longue échelle, par Mr. Frêne pasteur de Taxâmes , ecclésiastique très-versé dans les antiquités & dans l’histoire ancienne & moderne de la Suisse & fur-tout de l’Evêché de B Ale. Les antiquaires se sont d’abord vigoureusement disputés, pour déterminer qui étaient ces Augustes , & le pere Dunod a été battu dans cette occasion comme dans bien d’autres : il prétendait , qu’il s’agit dans cette inscription des Empereurs Balbin U Pupien ; mais la pluralité des suffrages a décidé en faveur de Marc-Aurele & de Vents i bons amis des Helvétiens , grands constructeurs d’ouvrages publics, & désignés les premiers par le titre d 'Auguste fans aucun autre nom , comme cela paraît par plusieurs inscriptions , entr’autres par le beau marbre votif , qu’on peut voir dans une des antichambres de l’hôtel-de- ville de Lausanne, & fur lequel le savant Bochat a fait d’excellentes dissertations , à la fin du troisième tome de fis Mémoires. Une seconde controverse non moins importante s’éleva ensuite ; il s’agissait de savoir, si le mot durvum qu’on croyait lire dans Fínfcription, était une montagne ou un homme : les puristes soutenaient qu’il est non-seulement contraire à l’élégance, mais à A B I E N N E. 149 la grammaire latine , d’employer la prépôsition fer au lieu d’a , pour désigner sauteur d’une chose faite, & trouvaient d’ailleurs un rapport marqué entre Durvus & d'Orval ou Durveau , nom que le val de Tavumnes porte encore : leurs adversaires ont prétendu au contraire , qu’on ne gravait point fur un ouvrage qui reste dans un lieu le nom de ce lieu là; que cela ferait auffi absurde que le mot , ce pont a été fait ici , si connu en France , & qu’en conséquence Durvus était le nom d’un magistrat d’Avenches,de Ja famille des Paternus , déja illustrée par deux inscriptions, l’une à Villars le Moine dans le voisinage d ' Aven- ches, l’autre près de Soleure dans le mur de la chapelle de Ste. Cathérine ; famille qui doit avoir donné son nom à l’ancien faterniacum , maintenant I’ayerne. Quelques savans ont lu Dunnius au lieu de Durvus ; mais tous font d’accord que la colonie Helvétique dont il est fait mention , était Avenches, & q u’u 11 de ses II Virs fit construire cette route (*) ; le chemin Romain sortant de cette dernière ville , passait à Petìnefca , ( Buren ou Bienne ) ; traversait le Jura par la (*) On peut juger de l’érudition du moyen âge par les vers íuivans, qu’on croyait alors lire à Pietrepertuis au rapport de Munster. Naminis Augusti via dufla perardua montis , Féliciter petramscindent submargine fontis. K r ifo Course de Bade Prévôté, & venait le long du revers occidental de cette montagne jusqu’à Augusta Rauracorum , éloignée d 'Avenches selon l’ itinéraire eP Antonia de 4fOCO pas ; distance qui ne semble pas assez grande, vu l’espace qui séparait ces deux villes au moins à vingt lieues l’une de l’autre par les plus courts chemins : peut-être y avait-il deux chemins , la voie militaire qui passait de Soleure par le Havenjlein & qui existe encore dans la grande route de Bédé , & un autre chemin qui allait du bord du lac de Sienne à Augst , par Fierrepertuis. Ce fameux rocher était la borne occidentale du pays des Rauraques ; ce pays occupait la plus grande partie de î’Evëché, tout le canton de Bédé excepté le bailliage de Rie- hen , le Fricktal & les villes forestières, jusques près de Coblents au confluent de YAar & du Rhin. Cette nation n’était pas bien considérable , puisque dans la fameuse émigration du tems de Jules-César, il n’y avait que vingt-trois-mille Rauraques , tandis qu’il y avait deux-cent-soixan- te-trois-mille Helvétiens, comme leur vainqueur nous l’apprend lui-même. A droite de l’ouverture, on fuit un petit sentier qui mène au haut du rocher : là, on trouve comme un corps-de-garde de sapins, placés en sentinelle sur la frontière des deux peuples que cette espèce de porte sépare, & très-bien postés pour découvrir au loin de tout côté. Quand on a passé la voûte & qu’on se retourne environ cinquante pas au-dessus, on a parfaitement une A B I E N N E. lsl vue d’optique : un rideau de sapins ferme i’ou- verturej mais comme ils font clair-semés, on voit à travers, le bleu du ciel, le verd des prairies, le commencement du cours de la Byrse & les maisons de Tavannes-, ce qui forme un spectacle enchanteur & presque magique, fur-tout su coucher du soleil (*). 11 y avait autrefois dans la Prévôté plusieurs villages, dont il n’existe maintenant que le nom : on attribue leur ruine aux pestes qui ont jadis désolé la Suijfe à différentes reprises ; mais comme il n’y a plus aucune trace d’habitation, il est plutôt à présumer, que ces villages brûlés en tems de guerre n’ont point été rebâtis. On fait qu’en lz6s, les Bernois & les Soleuroìs en incendièrent plusieurs, & que dix ans après un parti des troupes à’’Engiterrand de Coud s’étant glissé dans le Munjìerthal par des sentiers détournés , y porta tout à son aise le fer & le feu » tandis que les habitans du pays gardaient les deux défilés de Correndelin & de Pierrepertuis : si ces étrangers n’avaient pas été plus brigands que soldats , ils auraient respecté les terres de l’Evêque de BAle , qui de concert avec le comte (*) Les personnes curieuses de lire tout ce qu’il y a de plus savant sur l’inscription & le passage de Pierrepertuis ( Petra pertufa ), trouveront à se satisfaire (Jans un petit ouvrage allemand d’un antiquaire Bâlois nommé Buxtorf, imprimé en 1796. K ; isL Course de B ale de Nidan leur avait, en haine des Suijses , livré les passages, du Havenflein & de la Cluse. Cependant si la Prévôté a perdu des villages, elle en a bâti d’autres depuis ce tems-là; car abstraction faite des rochers qui couvrent une partie du pays , fa population est très-considérable vû fa petite étendue : auffi comme dans le reste de la Suisse , il y a une émigration sourde & continuelle de jeunes gens, soit pour être soldats soit pour être domestiques, dont un grand nombre meurt ou reste dans l’étranger. Mais cette année, une centaine de personnes de ce pays-là, hommes , femmes , enfans, avec quelques Neuchate- lois des montagnes & quelques paysans Râlois , font partis tous ensemble & publiquement pour les Etats- Unis , où plusieurs d’entr’eux avaient déja des parens établis. On a vu descendre du milieu de la ville de Râle une grande barque, portant le mot America sur son pavillon, pour ' emmener cette petite colonie sur le Rhin jus- qu’en Hollande, où elle devait s’embarquer.... C’était une scène bien triste & bien touchante, que de voir ces émigrans embrasser pour la dernière fois leurs parens accourus fur le bord du fleuve, & regarder avec une émotion inexprimable ces montagnes natales qu’ils ne reverront plus ; que d’entendre les vœux & les bénédictions qui les accompagnaient; que d’ètre témoin des signes de souvenir par lesquels, prêts à disparaître ils correspondaient encore de loin aux regrets de la foule qui les suivait des yeux.... A B I E N N E. If? Oh! puissent-ils dans cette autre terre de liberté ne pas regretter celle qu’iis ont quittée, & retrouver au pied des Apalaches ou des montagnes bleues une image des lieux où ils ont reçuja naissance ! puissent - ils près de leur nouvelle habitation avoir une colline, un torrent, un bois, un rocher, auxquels ils transportent le souvenir & les noms chéris des collines, des torrens, des bois & des rochers de la Suijse ! puisse le fol défriché par leurs bras, récompenser leurs travaux, en leur donnant en abondance ce pain qu’ils trouvaient à peine chez eux! Peut-être un jour un de nos neveux , voyageant en Amérique , entendra chanter dans quelque vallée solitaire des chansons Suijses , reconnaîtra la simple architecture de nos chalets des Alpes & d u Jura , & pourra tendre une main Helvétique à des concitoyens , qui fans avoir vu leur ancienne patrie en conserveront encore l’amour, le langage & les vertus.. .. Peut-être même nos descendans énervés , amollis , privés par leur faute de l’indé- pendance dont nous jouissons, & assez faibles pour survivre à cette perte, se retireront vers eux à travers les mers, élèveront leurs enfans dans le travail, l’égalité & les mœurs simples & agrestes de leurs ancêtres , les rendront dignes de conserver Sc de porter le nom de Suijse dans le nouveau monde , quand il fera effacé de l’an- cien.... Quod omen avertat Deus ! II n’est pas difficile de le prévoir ; Y Amérique va devenir avec le tems, l’asile de tous les malheureux & k 4 r 54 Course de Bale de tous les opprimés des autres parties du globe ; plus fur-tout il y aura en Europe de luxe, d’inégalité de fortune, de corruption, de révolutions destructives des droits naturels de l’hu- manité foulée au pied par le pouvoir arbitraire d’un seul ou de quelques-uns, plus les Etats- Vnis y gagneront en population , en industrie, & j’ofe dire en vertus, puis que tous ces nouveaux venus auront étudié à la meilleure des écoles de morale, à l’école du malheur luttant contre l’oppreííìon. Les Souverainetés dont ces émigrans font íortis, ne les en ont point empêchés ; quand elles en auraient eu le droit, elles font trop sages pour remployer : elles savent bien que ce serait une tyrannie, que de forcer des gens qui n’y trouvent pas de pain, à rester dans un endroit parce qu’ils y font nés : elles n’ignorent pas que celui qui garde un animal à son service, doit le nourrir fous peine de le perdre de manière ou d’autre ... mais non ! quoiqu’on en dise, l’homme n’est point pour un autre homme, une propriété semblable à une pièce de bétail, & il n’a aucun droit de l’attacher par le licol du despotisme à une glèbe qui ne peut lui fournir le nécessaire : un Prince n’a qu’un seul titre pour retenir dans ses domaines des sujets trop nombreux , c’est de leur procurer du travail, des établissemens & des moyens de subsistance. Avant de quitter la Prévôté, jettons un coup d’œil rapide fur son histoire naturelle : ainsi que A B I E N N E. 155 tout le Jura , elle est remplie de coquillages pétrifiés de tout genre, dont les magasins ne font point épuisés, quoiqu’ils aient fourni des pièces très rares à la plupart des cabinets de France , $ Angleterre, ft Allemagne & de Suijse (*). Le fable de la paroisse de Tavannes d’un grain blanc & fin, est employé dans les verreries des environs. On trouve en dissérens endroits des carrières de pierre dure, de pierre molle & de très beau tuf; près de Court , il y a de Yochre fort estimé des peintres, qui, avec quelques recherches pour en augmenter la quantité , pourrait devenir une branche de commerce pour le pays. Aûx environs de Roche, il y a beaucoup de gyps dont ^exploitation n’est point à négliger. Du reste, les richesses minérales de la Prévôté ne font pas encore bien déterminées, faute d’obfervateur qui y ait fait un assez long séjour pour la parcourir avec soin : les eaux y sont fraîches , falubres & abondantes ; par-tout il y a des fontaines , & les vallons font arrosés par un grand nombre de ruisseaux qui vont grossir la Byrfe, tels que la Borne ,1a Trame, le Champos ,1a Chalière, la Raufe &c. ce ne font quelques fois que de maigres filets d’eau, mais à la fonte (*) Le Prince-Evêque de Bâle a fans contredit dans ses terres, autant de ces médailles du déluge, que tout le reste de la Suijse ensemble. 15S Course de Bale des neiges & après de longues pluyes, ils s’enflent considérablement fans cependant faire de grands ravages. Les rochers font remplis de cavernes plus ou moins profondes, dont plusieurs méritent Inattention du peintre & du naturaliste. Un petit ruisseau sorti des marais de Bellelai , nommé la Rougeau de ía couleur foncée, après avoir fait tourner un moulin de la paroisse de Tavmnes , s’engouífre dans une fente de roc. On prétend que cette même eau renaît à demi lieue plus loin, près de Moutiers dans la belle source du Vevey : si cela est, il faut qu’elle traverse dans ce voyage souterrain des couches de fable où elle fe filtre & fe purifie, car elle reparaît de la plus grande limpidité : la Byrfe , ainsi que les ruisseaux qui s’y déchargent, est peuplée de petites truites 'saumonées , d’un goût très-délicat; mais elle n’a des écrevisses qu’après avoir reçu la 7 famé qui en est remplie ; jamais on n’en rencontre au-dessus de ce confluent, soit que l’eau trop fraîche ne leur convienne plus, soit qu’elles n’y trouvent pas les alimens nécessaires. Le peuple de la Prévôté est en général bien fait & bien portant ; il est plus robuste quoique d’un sang moins beau que celui des Alpes. L’air est pur & sain ; & il y a autant de vieillards à proportion que dans aucune autre vallée du Jura : il y aurait peut-être en automne, le long du cours de la Byrfe & fur les marais du Val d'Orval des brouillards & des exhalaisons nuisibles à la santé, fans la fréquence des vents, qui sortis A B I E N N E. iy7 des différentes gorges des montagnes , balayent les vapeurs & purifient Patmosphère. Le costume des habitans du pays n’a rien de remarquable, & Phabillement des femmes ressemble aífez à celui des paysannes du pays de Vaud. En général par son régime civil, par ses beautés naturelles, par son éloignement des grands théâtres du luxe & de la corruption, & des scènes révoltantes du pouvoir oppressif, la Prévôté est une des vallées de la Suifie , où l’hom- tne simple, libre & laborieux peut mener la vie la plus heureuse. Virgile en aurait dit certainement, s’il l’eut connue (*) , O fortunatos nimium, sua fi bona norint ! ( * ) Cette description du Munjìerthal, telle qu’elle a paru dans les Etrcnnes Hdvéticnnes de 1788, vient d’étre traduite en allemand Sl insérée dans le Muséum Helvétique de Zurich n. VII. 1788. H est à regretter que le traducteur n’ait pas attendu la publication de ces lettres, parce qu’avec les corrections & les changemens qu’on a faits à ce morceau, il aurait été plus exact, plus complet & plus digne du public éclairé. if8 Course de Bale -r = i'. i—."" 11 "^.^::.— LETTRE V. VSIuittons un moment le chemin de Bienne , pour visiter l’abbaye de Belielay & son voisinage, dont la description fera peut-être pardonner par nos lecteurs l’écart que nous allons faire hors de la route qu’indique le titre de ces lettres , & dont la vue dédommagera à coup sûr le voyageur d’un détour de quelques lieues. En sortant du village de Tavantie du côté du nord, on trouve des bois jadis contigus , maintenant séparés par des pâturages 8 c des défriche- mens : après deux lieues d’une route peu variée dans un paysage triste & monotone, on découvre tout-à-coup à feutrée d’une vallée étroite & solitaire de hauts clochers , de vastes édifices & tout ce qui annonce la richesse & l’industrie en fait de culture & de bâtimens : c’est Belielay , abbaye de Prémontrés , ou si vous voulez , chapitre de chanoines réguliers de St. Norbert ; car c’est la même chose. Les uns placent la date de fa fondation en 1136, les autres quatorze ans plus tard ; ce qui n’est pas une bagatelle en chronologie : quoiqu’il en soit , c’est un ouvrage de la peur; l’anecdote suivante, due- ment constatée par tous nos chroniqueurs, en est la preuve. Sigenand, prévôt des chanoines À B I E N N E. If9 de Moutiers , était grand chasseur, & promenait fréquemment son oisiveté dans les vallées voisines de fa demeure. Un jour qu’il poursuivait avec ardeur une laye, il s’enfonça dans les vastes forêts qui bornaient ses domaines vers le nord : égaré dans leur profondeur ténébreuse, séparé de sa suite, errant çà & là pour trouver une issue , il y passa la nuit dans une inquiétude mortelle : les courses & les recherches d u lendemain , furent aussi vaines que celles de la veille j ses cris ne furent entendus de personne, & l’épais rideau de sapins qui Renfermait ne laissa entrevoir aucune ouverture pour s’échapper : enfin le troisième jour, prêt à périr de fatigue & de faim , il songea à intéresser le ciel à sa conservation suivant la coutume de ces tems là ; il mit pieusement un prix à la délivrance qu’il sollicitait, & fit vœu de bâtir une église & un couvent sur la place même où il se trouvait, en cas qu’il put se tirer de ce labyrinthe inextricable. Bientôt après il parvint à sortir de cette forêt fatale, & tint fidèlement sa promesse : il voulut même que le lieu conserva le nom de Ranimai qui avait risqué de le faire périr dans ces déserts ; voilà l’origine de Bellelay. Nous trouvons dans nos annales un grand nombre de vœux pareils , où l’homme fixe la valeur des grâces qu’il sollicite de la divinité, & paye le prix convenu ; mais il n’en est guères de plus singulier que celui de Claude d'Arberg comte de Vallengin : s’étant embarqué à Gênes en i foo, pour aller au séculaire de Rome , ce sei- j6o Cours e de Bale gneur qui n’était point marin , eut grande frayeur d’une bourrasque qui s’éleva dans la traversée , & fit vœu, si jamais il remettait le pied fur le continent, de bâtir dans ses terres un temple à notre Dame , & qui plus est de le bâtir sur 'Ceau : la chose réussit, & heureusement arrivé à sa destination, il obtint du St. Pere que ce temple serait une collégiale avec cinq chanoines & un prévôt : de retour à Vallengin , il fut tres-embarrassé à remplir son vœu suivant la teneur de son engagement: n’ayant ni lac, ni isle à fa disposition, il jetta une voûte solide & large sur le torrent qui passait au pied de son château , & sur ce pont il bâtit son temple qui subsiste encore. Vingt ans après fa fondation , Bellelay fut érigé en Abbaie par PEvêque Ortlieb de Vro- bourg , & comme c’était une dépendance du chapitre de Moutiers , le couvent s’en racheta au moyen d’une redevance annuelle : elle n’est pas considérable ; c’est une livre de cire. Ce n’est que depuis le concile de Constance que l’abbé décoré du titre de prélat, porte la crosse & la mitre dans les grands jours, & que l’ab- baie jouit par rapport à ses droits & juridictions , de grands privilèges que lui accorda l’empereur Sigismond , malgré l’Evëque de Bàle à qui ces concessions n’étaient pas avantageuses : le même Empereur établit en 141)" Soleure & Bienne pour protecteurs de l’abbaie , qui jouit encore de leur combourgeoisie solemnellement renouvellee par chaque nouvel abbé : Bellelay aBienne. lôr avait auíîì autrefois une pareille liaison avec Berne ; mais elle ne subsiste plus. Sitôt qu’uu abbé est mort, le grand Baillis de Delémont , vient au nom du Frime-Evêque se mettre en possession de tout le temporels jusqu’à la nouvelle élection, qui ne tarde pas à se faire. L’église est simple & vaste; le chœur renferme le tombeau de Sigenand son fondateur. Grâce à un nouveau bréviaire très-bien‘fait, l’office y est moins long que dans la plupart des couvents, , mais auísi il y est chanté avec plus de goût , & par des voix plus harmonieuses & très-exercées : le couvent est assez bien bâti ; l 'abbatiale est belle & proprement meublée ; les jardins font soignés & en bon état ; tous les détails économiques d’agriculture , de vacherie , &c. font tenus dans le meilleur ordre : c’est un plaisir de parcourir de grandes étables remplies de troupeaux, des granges pleines de gerbes,& de fourrages , des greniers où la récolte ne laisse plus de place, & fur -tout de savoir que toute cette richesse champêtre n’est pas consumée à pure perte : car ce couvent n’a point oublié comme tant d’autres auísi riches que lui, que l’aumône & la bienfaisance ont été souvent & devaient être toujours le principal but des fondations pieuses. A toute heure du jour on distribue du pain à fa porte; chaque passant a une miche d’environ une livre ; plusieurs familles des villages voisins en obtiennent de cinq à six livres deux fois par semaine : en 1786, la distribution a passé 1000 quintaux; ce pain, 1 62 Course de Bale dont j’ai goûté est noir, mais bien fait, bien cuit & d’une très-bonne saveur : outre cela, ce couvent par une bienfaisance plus utile encore que l’aumône, parce qu’elle a des suites plus durables , a consacré un bâtiment séparé à un établissement bien précieux. On y nourrit, habille , instruit & élève dans les ouvrages de leur sexe seize orphelines , choisies comme juste dans les villages dont les dixmes appartiennent àl’abbaie: c’est avec une satisfaction bien douce qu'on voit que fidelles à l'esprit de leur institut, ces religieux ne se bornent pas à prier Dieu de faire du bien, mais qu’ils en font eux-mêmes en son nom, légitimant ainsi l’abondance qui règne parmi eux. Les yeux seuls font frappés des bâti- mens, des tableaux, des jardins de cette abbaye, mais le cœur nage dans la joie quand il trouve que Phumanité a aussi fa partie ; & plus que de tous les autres édifices de Bellelay , j’ai été charmé de la petite salle où j’ai vu ces orphelines coudre, filer , devider , tricoter, fous les yeux vigilafis de leurs maîtresses , qui ne négligent point de leur inculquer les principes de cette religion consolante , la meilleure, la plus tendre amie de l’infortune & de la pauvreté. Leur nourriture est faine & abondante , leurs heures d’instruction & de travail font sagement entremêlées d’heures de récréation, & c’est autant par cette institution que par les prières des religieux, que j’aime à croire que la bénédiction céleste repose au milieu d’eux. Ce n’est pas tout : il y a quinze ans environ que A B I E N N E. 16; que le respectable abbé de Luce pensa qu’en servant Dieu, on pouvait aussi servir les hommes : il détermina chacun des religieux en qui il reconnu l’aptitude & les talens nécessaires à consacrer quelques heures de fou teins à l’éduca- tion; il fit bâtir en face de Pabbatiale un vaste corps de logis , commodément distribué , pour servir de séminaire : les revenus de son couvent lui permirent de mettre un prix fort modique à la pension des élèves, (*) & bientôt il y en eut , soixante tant Allemands & Aijacjens que Suijfes : ils ont toutes les leçons nécessaires , même celles de danse & d’armes; ils font soigneusement surveillés soit dans leurs études , soit dans leurs délas. semens : chacun d’eux suivant l’état qu’il doit embrasser, le militaire , l’église ou la robe, reçoit des instructions assorties à fa vocation , & données avec intelligence, douceur & assiduité. Comme la plupart des jeunes gens qu’on leur confie font destinés aux armes, les élèves portent un petit uniforme bleu & rouge , font P exercice » à certains jours marqués , passent en revue , s’accoutument aux diverses évolutions & gagnent atout cela, santé, force, & agilité; quelquefois on leur fait jouer la comédie, ils font eux mêmes Porchetíre & les acteurs : on ne peut rien (*) Vingt-quatre livres cîe France par mois ou un abonnement de dix-huit louis par an , qui comprend les leçons extraordinaires, l’habillement, les armes, &c. L 164 Course de Bale de mieux entendu que ce séminaire : c’est une grande ressource pour la jeunesse de la Suijse catholique , qui manque souvent dans ses villes natales , des moyens d’une faine éducation , & à qui les bornes étroites de ses revenus ne permettent en général ni les universités , ni les pensions laïques , plus faites pour enrichir les maîtres que pour instruire les élèves. C’est ainsi que ces bons religieux, privés par leur état des plaisirs de la paternité, trouvent à placer utilement leurs affections dans ces enfans adoptifs. Quand les parens des élèves viennent les visiter ils font parfaitement reçus & accueillis dans l’ab- baye : en général on peut dire qu’il n’y a gue- res de couvent où l’hospitalité soit plus Noblement & plus journellement exercée qu’à Belle- lay : tout voyageur honnête fait fa révérence à monsieur l’abbé , prend place à fa table, occupe fans gêne & aussi longtems qu’il veut un appartement commode & propre, & trouve à passer son tenis fort agréablement, soit dans la conversation de plusieurs peres pleins d’esprit & de savoir, soit dans la bibliothèque qui commence à se remplir des meilleurs ouvrages en tout genre, soit dans la vue des leçons , des exercices & des jeux de la nombreuse jeunesse du séminaire. Depuis quelques années on remarque les progrès sensibles de la raison dans plusieurs convens de la Suijse & du voisinage : elle leur a appris, plus encore que la crainte de la sécularisation , que pour subsister solidement, ils doivent prendre pour base futilité publique : & ils ne A B I E N N E. r6s sauraient mieux mériter de la société , qu’en contribuant à l’éducation ; comme ils peuvent la donner bien moins chèrement que dans toutes les maisons qui font de l’instruction de la jeunesse une branche de commerce, que les religieux ont beaucoup de tems à eux, & que leurs revenus consistent le plus souvent en comestibles de tout genre , il est certain que cette tâche à la fois utile & honorable les regarde directement , & qu’ils sont tenus de la remplir, fous peine de passer pour paresseux ou ignorans, & peut- être pour tous les deux. Le séminaire de Bellelay est donc une res. source très-précieuse surtout pour les jeunes gentilhommes des environs presque tous destinés au service ; ils passent là quelques années qu’ils perdraient à coup sûr chez eux, le plus économiquement & le plus utilement possible: leur moral s’y développe & s’y perfectionne , & leur physique s’y fortifie : ils ne sont jamais seuls, même dans leurs amusemens , & des préfets couchent dans les grands dortoirs où cette jeunesse est distribuée. Le grand nombre des peres du couvent donne une heureuse facilité pour cette surveillance exacte & soutenue , si nécessaire à toute bonne éducation : ce n’est pas comme dans les pensions ordinaires, où deux personnes au plus, chargées d’une douzaine d’é- leves, & passant successivement des détails économiques , aux leçons , à la correspondance, âux soins de la santé, &c. ne peuvent faire l’ouvra- ge de douze pères & de douze mères ; car tout L 2 i66 Course de Bále homme qui garde des pensionnaires est tenu en bonne morale à représenter & à remplacer en tout point les parens qui lui confient leurs enfuis avec tant de sécurité. J’aime & je révère beaucoup la mémoire de l’Abbé de Luce qui a rendu un si grand service à la société par réfection de cet institut ; je Je canoniserais volontiers dans les fastes de l’édu- cation & de '.'humanité, & je désirerais qu’on donna au public reconnoissant fa gravure avec J’emblême ingénieux qui rappelle Ion nom & son souvenir au - dessus de l’elcalier de son séminaire, C’est le soleil qui luit sur de jeunes seps avec cette devise, a Luce maturitas. Les alentours de Bellelay sont couverts de sapins sauvages & mélancoliques ; de grands jardins & quelques allées dans les forêts voisines servent de promenades ; il n’y a de vue un peu étendue, que des fenêtres de la bibliothèque qui donnent fur l’agreste vallée de Sorne- tan. Dans les environs font des vacheries très- bien entretenues : c’est là que se fait un fromage marbré, fort connu des amateurs qui le mettent de pair avec le Gruyères ; il a la forme d’un cône tronqué & doit peser de dix à quinze livres j quand il est d’une autre forme ou d’un poids plus grand , ont prétend que le goût en est moins délicat. Quoiqu’on ne le fabrique pas dans l’abbaie , il porte cependant le nom de fromage de Bellelay. La Sortie, qui prend fa source dans les cours du couvent, rassemble peu à peu plusieurs pe- A B I E N N E. 167 tites sources, descend par un terrein marécageux que l’on pourrait saigner fort aisément, & donne son nom au village de Sormtan au pied du- quel elle passe : ce village érigé en paroisse seulement depuis 174s , est le chef lieu dn Petit val, dans lequel il y a grand nombre de hameaux, & de maisons éparses : il est avantageusement situé sur une colline, à l’extrèmité de la vallée dont Belielay occupe l’autre bout : il parait que la simplicité de mœurs s’y est mieux conservée que dans le reste de la Prévôté, dont une chaîne de montagnes le sépare ; cela vient probablement de son éloignement des grandes routes. Ce petit district n’est pas fertile ; mais l’activité laborieuse de ses habitans en tire tout le parti poffible pour les champs & les pâturages. Nous ne quitterons point ce village isolé , sans dire que le pasteur de la paroisse & son frere (*) ont consacré leur piété filiale , en gravant sur le tombeau de leur mère morte depuis peu, ces vers d’un genre simple & analogue à la sensibilité de toute ame honnête , qui aime à trouver la consolation à côté de la perte. Mère tendre & chérie ! ô toi qui fus pour nous De la bonté céleste un gage fur & doux ! Bien mieux que cette pierre insensible à ta gloire Le cœur de tes enfans conserve ta mémoire : Là ton amour fans borne & tes aimables, traits (*) Mrs. Baillis de. h NeuveviUe. L Z i68 Course de Bale Sont à jamais gravés ainsi que tes bienfaits. Espoir consolateur ! au tombeau descendue , Pour nous tu n’es qu’abscnte, & tu n’es point perdue : Ton ame à nos destins fans cesse veillera ; Et ta voix protectrice en secret nous dira Sur la terre , il est vrai, vous n’avez plus de mère , Mais vous avez aux cieux un ange tucélaire. Ce n’est pas dans les cathédrales des grandes villes, foiers de l’égoïsme & de l’insensibilité , que j’irai voir ces monumens de marbre , ces statues qui font semblant de pleurer comme celui qui les a érigées, ces inscriptions en lettres d’or, que la vanité chargea de titres fastueux & la flatterie d’éloges mensongers .... non ; mais c’est dans les campagnes, où les liens des familles font encore quelque chose , où l'on n’a pas honte de dire mon père, & ma mère , où le deuil de la perte des siens n’est pas seulement le masque de la convenance extérieure ; c’est là que j’aime à visiter quelque église obscure, ou à parcourir l’étroite enceinte d’un cimétiere ignoré ; c’est là que je me plais à déterrer une simple pierre fepulchrale chargée de quelques mots ou de quelques vers fans prétention, à la regarder non comme une ostentation mais comme un soulagement de l’afíìiction intérieure, & à verser quelques larmes désintéressées & pieuses, moins fur l’homme de bien qui repose dans réternelle paix, que fur ceux qu’il a laissés exposés aux tempêtes de la vie. , A B I E N N E. 169 En-deíTous du village de Sornstan , la Sorne déja grossie de plusieurs ruilseaux s’ensonce, après avoir fait tourner les roues d’un moulin voisin , dans les gorges effrayantes du Fichoux : c’est le pendant des roches de Moutiers & de Court décrites dans les lettres précédentes, mais d’uti genre encore plus sinistre & plus sublime : feutrée est au pied d’une montagne comme fendue en deux & déchirée par quelque violente convulsion du globe; le passage est si étroit, que les sapins élancés des deux côtés forment une voûte qui dérobe la vue du ciel : pendant plus d’un quart de lieue , le sentier suit un rebord du rocher à peine tenabîe ; ce n’est souvent qu’une saillie de quelques pouces, ou la pointe d’un bloc détaché du reste ... Si l’on glisse, on tombe dans le torrent qui bouillonne à vos pieds ; à droite & à gauche, découlent des cavités supérieures , plusieurs filets d’eau plus ou moins forts, dont on n’évite la chiite qu’en sautant d’une pierre à l’autre , à travers les arbres renversés qui croisent le lit de la rivière : les rocs qui forment les parois latérales font, ici taillés à pic, là hérissés de pointes & d’angles tranchatis ; les uns reposent sur une base solide , les autres prêts à perdre leur centre de gravité tomberont au premier choc; dans quelques endroits, ils font entassés comme un mur formidable , dont la végétation met à profit tous les interstices , pour y placer des arbrisseaux, des gramens ou des mousses ; dans d’autres, ils font percés de grottes,, criblés de trous profonds , disposés en bancs L 4 170 Course de Bale & en gradins successifs ; par tout il y a désordre, tumulte., ébouleraient, menace, & destruction arrivée ou sur le point d’arriver ; la nature ne pouvait guère accumuler plus d’horreur & plus de majesté dans un aussi étroit espace .... C’est un drame bifen lugubre qui renferme lui seul plus de scènes d’effroi & d’incidens désastreux que dix tragédies ensemble. Dans le nombre des cascades qu’on rencontre au Picboux, on en distingue fur tout une à trois étages qui présente une triple chiite d’eauj rien de plus riche & de plus magnifique quand le torrent est grossi ; dans son premier saut tombé du haut du rocher , comme dans un vase profond assez régulièrement taillé en forme de conque marine, il s’y brise en poussière, s’y blanchit en écume, fait bouillonner avec un mugis, sement sourd tout le volume d’eau qui le requit & inonde les bords de ce réservoir naturel pour se jetter avec fracas fur une large table de pierre, d’où il se précipite enfin fur un niveau de rocaille qui lui fait un lit moins incliné : ce coup- d’œil est d’autant plus frappant, qu’on ne peut s’empêcher d’opposer la belle ordonnance de ces eaux avec le désordre de leurs alentours, variés chaque printems par la chute de qufelque nouveau pan des rochers supérieurs. J’en appelle à.ceux qui l’ont vu ; les sublimes beautés de cette vallée seront toujours au-dessus de tous les efforts du poète & du peintre pour les retracer à l’imagination, à l’aide des mots ou des couleurs. Non, les sensations mélancoliques, A B I E N N E, 171 les émotions sinistres & profondes, Phorreur religieuse qu’on éprouve dans ce sanctuaire de la destruction , ne peuvent se rendre d’aucune manière : le spectateur qui se replie sur sa propre pensée y trouve une impression analogue à l’ex- preffion extérieure de tout ce qui Penvironne , & prenant, ( íì je puis rendre ainsi mon idée ) le caractère des lieux où elle se trouve , Paine devient comme la cire qui garde fidellement P empreinte du cachet qu’on y applique. En suivant la pente de cette vallée , qui n’a sa pareille peut-être qu’aux pieds des glaciers de nos Alpes , 011 la voit s’élargir & s’adoucir peu- à-peu , & bientôt la scène la plus gracieuse succède à ces affreuses beautés : on dirait qu’on fort du domaine des Furies pour entrer dans le jardin des Noyades . Un petit bois se présente, & à travers le clair branchage des sapins , vous voyez jaillir d’un terrein mousseux sept sources abondantes & limpides, qui formant autant de petits ruisseaux'coulent fans bruit vers la Sortie : la mobilité du feuillage & des eaux qui se jouent sous l’œil attentif à les fixer, donne à tout ce paysage un air de mouvement & de vie.... A chaque pas vous croyez rencontrer une nymphe qui renverse son urne : on dirait Phumide berceau des fleuves si bien décrit par Ovide. Aussi le nom de Pendroit répond-il à la chose : c’est Belles fontaines .... Mais c’est au printems surtout qu’il faut le voir; alors tout est source : chaque arbre , chaque rocher enfante une fontaine j chaque gramen, chaque mousse distille 172 Course de Bale une eau pure & transparente : toute la colline n’estqu’une nappe humide & mobile, qui reflete les buissons & les arbres qu’elle abreuve. La principale de ces sources s’échappe d’un canal haut de trois pieds fur deux de large : quelquefois il est si plein, que Beau regorge par un second canal, placé quinze pieds plus haut, perpendiculairement au-dessus du premier: en tems de sécheresse, on peut s’ensoncer dans ces ouvertures & en parcourir les détours & les profondeurs. Voici la description qu’en donnent des gens instruits qui y ont été plusieurs fois. Dès qu’on est entré dans la grotte, le passage devient un boyau très-étroit, qu’il faut parcourir en rampant, jusqu’àun puits de quatre pieds de diamètre fur sept à huit de profondeur, dans lequel on se laisse glisser : là on trouve à gauche une seconde galerie moins écrasée, mais pas assez haute cependant pour s’y tenir debout, qui se prolonge à-peu-près dans la même direction vers le centre de la montagne : les plans inférieurs & supérieurs de ce canal sont d’une pierre feuilletée qui ressemble à la lave, & les côtés font formés par des couches horizontales & alternatives de roc ordinaire, de granit & d’argile, faites avec tant de régularité qu’on prendroit le tout pour un ouvrage de sart. Plus loin on entend un bruit sourd qui annonce à soreille une cascade souterraine, située dans quelque grotte voisine, mais fans communication visible avec celle où l’on se trouve. Cet aqueduc naturel qui A au moins zoo pieds de long se termine par A B I E N N E. 175 tine fente entre les bancs d’un rocher perpendiculaire : en s’y glissant, on arrive a u réservoir même , contourné en forme de limaçon & dont l’évasure se rétrécit à mesure qu’elle se rapproche du fond. On peut y descendre plus ou moins bas , suivant qu’il y a plus ou moins d'eau: cette eau est de la plus grande limpidité, & les bords du baíïìn font incrustés de concrétions cristallines : pour ne pas revenir par le même chemin , on peut en grimpant entre les divers bancs du roc qui borde le réservoir, trouver une galerie supérieure qui suit la même direction que Pinférieure & qui aboutit à Pouverture dont nous avons déja parlé : elle ressemble beaucoup à la première, à cela près qu’elle n’est pas si régulière : elles ont une communication, soit auprès du réservoir, soit à environ trente pieds de l’arcade extérieure ; dans ce dernier endroit , il y a comme une espèce de cheminée, par laquelle on passe de l’une à l’autre. Toute cette montagne bien digne de Patten- tion du naturaliste , est percée d’une multitude de grottes & de canaux : plusieurs font ordinairement à sec v on peut, si l’on connaît Part de voyager sous terre , pénétrer très-avant dans son intérieur, & recueillir des observations intéressantes fur les diverses couches de roc, la formation des stalactites & les manœuvres hydrauliques de la nature. Le village d’ Undervillers qui termine la vallée que nous parcourons , renferme des forges très- connues, où l’on amène le fer fondu à C or r en- 174 Course p e B a i,e Aelin. C’est la Sortie qui fait mouvoir les soufflets & une partie des marteaux nécessaires à ce pénible travail. Là, les énormes masses sorties du fourneau de l 'usine se morcellent sur de bruyantes enclumes : ces morceaux se subdivisent , s’allongent, se trempent, se mettent en œuvre de mille manières ; & l’imaginatíon se plait à suivre ce métal sous toutes ces mains laborieuses , jusqu’à ce qu’elle en voie sortir le soc du laboureur ou le poignard de l’aflàíîìn, le ressort d’une montre ou le boulet rouge qui va porter l’incendie soit dans les cités , soit sur les vaisseaux : vues pendant la nuit, ces forges rappellent à l’esprit frappé & de l’ardeur de la fournaise & du péril des ouvriers qui semblent s’y plonger , les atteliers de VJEtna & ces Cyclopes enfumés que Virgile a peints si naturellement qu’oti croit voir jaillir autour de foi les étincelles de l’acier, & entendre les coups alternatifs des lourds marteaux , Qui tombent en cadence U domptent les métaux. Sybarites délicats de nos grandes villes, entrez un moment dans ces noires demeures du travail ; voyez - y vos semblables , pour fournir les instrumens nécessaires à vos besoins & à votre luxe , plongés dans la flamme , courbés fur des enclumes brûlantes , tout fumans de sueur; allez ensuite chercher un sommeil pénible sur des couffins , que vous fatiguerez pendant douze heures du poids de votre inutilité; puis passez du lit à la table ou à la promenade , faites - y succéder le jeu, les spectacles & la lecture des A B I E N N E. 17s feuilles éphémères de la frivolité ; repoussez par mille passe tems divers l’ennui qui s’acharne à vous suivre pas à pas.... vous avez beau faire , ces pauvres forgerons, que vous ne voudriez pas toucher du bout du doigt & que vous croyez si inférieurs à votre importance , feront plus heureux que vous : pour contrebalancer leurs fatigues journalières , la nature leur donne Pappétit, le sommeil, la gaîté & le contentement. Ils sont hommes , parce qu’ils font utiles, tandis que vous... vous en perdez le titre & les droits par un désœuvrement inexcusable : vous êtes des êtres absolument infignìfians dans la société , malgré vos millions , malgré vos seize quartiers , malgré les cordons & les croix qui vous décorent : car Phomnie actif & occupé est seul quelque chose aux yeux de la raison ; il fait nombre & peut- être compté ; tandis que celui qui ne fait rien équivaut à zéro. C’est le fruges consumers nains A'Horace, un moulin à . . .. digestion comme saurait traduit Sterne. Entre les forges & le village d’ Undervillers on rencontre fur la route la grotte de Sainte Colombe (*) ; c’est une belle arcade taillée des mains de la nature, profonde de quatre vingt pieds & large d’environ soixante : du haut de la voûte tombe une source fraîche ; elle forme au fond de la caverne un étang qui se vuide dans la Sorne (* s On ne fait d’où lui vient ce nom : les chroniques, les légendes, la tradition populaire n’ont rien appris fur son origine qui mérite d’être rapporté. 176 Course de Bale tout auprès : fur le devant, entre la grotte & la rivière , s’élève une croix au bord du grand chemin : c’est là que les mères du voisinage portent leurs enfans faibles & rachitiques, les plongent dans cette eau dont la vertu est très-renommée, & leur font recevoir une douche fortifiante en les plaçant fous la cascade qui tombe du haut du rocher. Quelquefois avant ou après ce bain, vous voyez une femme , son fils entre les bras, tomber à genoux devant la croix voisine , fondre en larmes, & épancher son cœur maternel dans la source des miséricordes. Ces mères éplorées, ces enfans malades, cette croix antique, cette caverne sombre & humide, cette eau qui y tombe avec un bruit sourd & monotone , ces alentours mélancoliques encadrés par des rochers stériles, & coupés par un ruisseau mousseux, l’éloignement de tout ce qui s’appelle luxe, grandeur, inégalité de conditions, ramènent l’ame affectée au sein de la nature, par des sensations conformes à cette scène intéressante : & quand cette source ne serait qu'une source ordinaire , l’imagination ne s’en élèverait pas moins vers cette providence, qui peut donner à un verre d’eau les mêmes propriétés qu’aux remedes les plus actifs. Oui , en tout tems la religion fut ìe premier des médecins : si le corps souffre, elle réjouit le cœur; si les membres font malades, elle verse fur l’ame un baume consolateur qui influe beaucoup sur le physique, surtout dans les classes inférieures de la société ; & la dévotion de ces bons paysans pour la grotte A B I E N N E. 177 de Sainte Colombe tient de si près à l’espérance, H l’espérance est si voisine du bonheur, que ce serait une cruauté, d’empècher les mères de porter leurs enfans du pied de la croix dans les eaux de la source dont nous parlons, ou de leur persuader qu’elles n’ont de vertu que celle que leur suppose la tradition ou le préjugé. D’ Undervilliers de belles routes mènent à De~ lémont ou à Porentru. Cette derniere ville située fur la Halle, est la résidence ordinaire de PE- vëque : Henri de Neuchàtel Pacheta en 1271 , pour 260 marcs d’argent , du comte Godefroi de Neuchàtel son cousin ; & cet a AgrandiCernent fut la cause principale des longues guerres que ce Prélat soutint contre Rodolph d’Hapsbourg , avant son élévation à Pempire, Comme d'un côté le château de Porentru était resté entre les mains des comtes de Montbelliard , qui avaient certains droits à retirer de la ville en argent & en denrées , & que de Pautre la bourgeoisie jouissait de grandes immunités, cette acquisition fut peu de chose sous Henri. Son successeur Henri de Isni, plus connu fous le nom de Gurtelknopjf, la rendit bientôt plus importante. C’était un moine rusé , qui envoyé à Rome, afin de solliciter l’Evêché pour Pierre de Reichenjlein , prévôt des chapitres de Mayence & de Baie, le demanda & Pobtint pour lui-mème : dès qu’il fut affermi fur ce siège si frauduleusement occupé, il chercha à être maître absolu de Porentru & du pays d 'Ajoie ( Elsgau ) où cette ville est située : il «'accorda d’abord assez bien avec Didier , comte 178 Course de Bale de Perrette , qui lui céda ses droits pour I go marcs d’argent; mais Renaud de Montbeìliari refusa de vendre les siens, & se joignit pour reprendre Porentru à ce même Didier que l’Evèque chicanait sur les limites de fa vente , & au comte Amedée de Neuchâtel, qui réclamait comme inaliénables les domaines de fa maison que son cousin Henri avait laides par testament à l’église de Bâle. Le Prélat eut d’abord du dessous & s’a- dressa à l’Empereur dont il avait été sécrétasse, pour être maintenu dans ses possessions ; Rodolph déja brouillé avec ces trois comtes qui lui refusaient hommage , accourut avec une armée en I2g; , leur enleva Porentru , le remit à l’Evèque & fit trancher la tête à Didier de Ferrette, promoteur de cette guerre. Bientôt après étant occupé au siège de Paycrne, il craignit des représailles , & redemanda par une lettre très-pressante Jacob de Grandson , fait prisonnier dans une rencontre ; les comtes furent assez faibles pour le rendre à ce Prince encore teint du sang de leur cousin. Enfin, grâce à la protection & aux armes impériales , l’Evêque obtint en toute propriété Porentru , VAjoie , le val St. Ymier , & les droits fur Bienne & la montagne de Diejse , que ses ennemis lui contestaient. Peu de tems après l’Empereur confirma les anciens privilèges de Porentru , & lui en accorda de nouveaux , qui restreignirent beaucoup le pouvoir épiscopal dans cette ville. Ces chartres conservées j usqu’à nos jours, ont été selon la coutume fort diversement interprétées par le prince & par les sujets & A B I E N N E. 179 & ont déja très-souvent occasionné entr’eux des démêlés bien funestes. Comme Porentru fut dès lors plusieurs fois aliéné par des Evêques dépensiers , ce n’est proprement que depuis 1461 , que cette ville rentrée dans le domaine de l’é- glife, n’en a plus été séparée. Quelques années après on rebâtit solidement sur une colline le château actuellement sur pied, qui sert de demeure aux Princes. La ville de Porentru & les vingt paroisses voisines qui composent le Doyenné d 'Ajoie , ont été jusqu’en 1779 à diocèse de Besançon ; il en résultait mille désagrémens pour les Evêques qui n’étant point maîtres chez eux pour le spirituel, ne pouvaient faire aucune fonction épiscopale dans leur résidence, fans la permission du diocésain , & dépendaient ainsi d'un official étranger : quoique tous ses prédécesseurs eussent échoué dans les négociations à ce sujet, le Prince de Vangen parvint il y a dix ans, à conclure un traité d’échange avec le siège de Besançon , lui céda en retour 29 paroisses de son diocèse en Alsace , lui conserva les dixmes & redevances ecclésiastiques dans la partie qu’il reprit à lui, & s’engagea à donner à chaque nouvel archevêque , en reconnoissance de cet arrangement & comme hommage de gratitude , une croix pectorale d’or : par cet échange très-bien entendu , l’Evêque a maintenant tout pouvoir spirituel dans ses propres domaines , & ce ne font plus des prêtres Bourguignons ou Alsaciens qui viennent desservir fur la nomination d’un Prélat M igo Course de Bale étranger, les cures de Forentru & de VAjoie , en y apportant souvent un esprit & des maximes fort contraires aux vrais intérêts du pays. Pour arrondir ses possessions temporelles, le même Evêque fit aulsi quelques échanges avec la France , entr autres la seigneurie de Malnuìt contre celle de Franquemont : Les sujets de l’E- vèché qui devinrent Français par cet arrangement s’en plaignirent avec amertume ; mais ils n’étaient pas en assez grand nombre , pour prouver victorieusement à leur ancien maître, qu’il n’avait pas le droit pour une convenance très- peu essentielle, de les rendre plus malheureux : car appartenir à un bon gouvernement, est pour i’homme quel qu’il soit, une propriété auffi sacrée & auffi respectable que celle d u champ qu’il hérite de son père ; & si la politique autorise le plus fort à lui ôter ce bien, en le faisant pas. fer sans son consentement sous une autre souveraineté , certainement la morale regarde cette coaction comme un attentat sacrilège aux droits les plus inaliénables dc l’humanité. II y a bientôt un demi siècle que la belle abbaye de LuceL les , à deux lieues de Lauffon , a passé entièrement sous la domination Française : la plupart des religieux quoique originaires de l’Evêché le désiraient vivement; mais on dit qu’ils ont bien changé d’avis à'présent que leurs tanneries sont grevées d’impôts juiqu’alors inconnus , qu’ils ont été obligés de payer £. 2000 la permission d’élire un coadjuteur, &c. &c. » " ' A B I E N î après avoir fait un adieu touchant à ses ministres & à ion peuple, qu’il aurait mieux valu ne pas abandonner comme un pasteur timide qui laisse ses brebis aux approches du loup : quelques mois après il alla se réfugier au couvent de Beinveil dans le canton de Soleure , n’aiant plus les moiens de vivre selon son rang dans son propre pays : 'les Hongrois entrés dans la vallée de De- lémont écrivirent aux Suisses qu’ils n’avaient aucune hostilité à craindre de leur part; néanmoins les Soleurois & les Neuchatelois couvrirent leur frontière, & les Bernois envoyèrent quelques troupes de leur pays , de Bienne & de la Neu- veville , pour garder la Prévôté de Mouiiers-grand - val. i6;6. Les Hongrois quittèrent l’Evëché en Juin, mais en Octobre, le Duc de Saxe Vei- mar vint prendre ses quartiers à Porentru , De- lémont & Lauffon. La plupart des paysans fe sauvèrent chez les Suisses du voisinage, ou dans les montagnes, & les Suédois y restèrent jusqu’en Fevrier 1658 ; ils n’y purent faire il est vrai beaucoup de mal, les troupes précédentes ne leur ayant rien laissé à piller. Ce fut alors qu’à titre de Suisses le Munslherthal & YErguel refusèrent de payer les contributions que le Duc de Vei- mar voulait leur imposer , comme appartenans à PEvêque. i6zg. Après avoir pillé le château de Pfef- fingen , & pris les poutres des maisons du village d'Œsch pour faire un pont fur le Rhin , les IA2 Course de Bale Suédois quittèrent l’Evèché , mais peu de tems après le Duc de Veimar renvoya garnison à De- lémont. II avait le dessein & il le disait hautement, dc garder la plus grande partie de PF.vèché , & d’en faire une souveraineté pour lui. II fit même défendre à la ville & vallée de Delémont de reconnaître l’Evêque pour Prince (*). 1639. Le pays fut enfin vuidé par toutes les troupes étrangères : la tranquillité s’y rétablit peu-à-peu; les paysans revinrent à leurs terres & à leurs maílòns ; l’Empereur qui avait promis des dédommagemens n’en donna point, & il a fallu plus d’u n demi siècle à l’Evèché , pour réparer les désastres de tout genre que lui a valu une querelle totalemement étrangère à ses intérêts. (*) Le Duc de Saxe Veimar , en retirant ses troupes , s’était réservé les belles forges cîu Prince pour entretenir la garnison de Brijach , & elles restèrent entre ses mains jusqu’à sa mort, arrivée peu de tems après. A B I E N N E. •G ï 9 J 2 > LETTRE VI. JlJepuis l’ouverture de Eierrepertuìs on commence à redescendre le mont Jura du côté de la Suisse, par une route bonne mais d’une pente rapide ; on trouve bientôt la borne qui sépare la Brévoté de YErguel qu’on va traverser jusques près de Bienne , & l’on arrive dans le beau village de Sonceboz . Quoique d’un aspect plus gai & moins imposant que le Mmsterthal , cette contrée n’est pas moins curieuse sous son point de vue politique, & mérite tout autant l’attentiou de l’observateur : des mémoires exacts & détaillés nous servent de base pour ce que nous avons à dire de cet intéressant pays , fur lequel, du moins en français, on n’a encore rien de satisfaisant. L 'Erguel, plus connu sous le nom de val St. Imier , est une seigneurie de dix lieues de long fur quatre à cinq de large; elle s’étend depuis les frontières du comté de Vallengin jnfqu’à celles de Berne & de Soleure , près de YAar ; elle est composée d’une grande vallée arrosée par la Suze à laquelle aboutissent des deux côtés plusieurs vallons plus ou moins profonds. Erguel, qui dans son origine celtique signifie un diJlriB couvert de forêts, rappelle ce qu’était ce pays 194 Course de Bàle avant le septième siècle : à cette époque, un^eM- tiíhomme Bourguignon nommé Hymerius ou Imier étant tombé malade en Terre Suinte , fit vœu de bâtir, s’il recouvrait la lanté, un temple à St. Martin : guéri & de retour dans fa patrie il tint parole, & donna son nom à la contrée qu’il choisit pour y remplir son vœu : à côté de la chapelle qu’il éleva était situé Phermitage dans lequel il finit ses jours : cet hermitage devint un couvent, à qui la pofleffion des vallées désertes des environs fut accordée par les Empereurs. En 884 Charles le gros donna ce pays appeîlé alors Suzinge au chapitre de Moutiers. En 9;; , la Reine Berthe bâtit une collégiale à St. Imier , & fit du couvent un chapitre composé d’un prévôt & de douze chanoines, dont elle n’oublia point de grossir les revenus. Rodolph III dernier Roi de Bourgogne en fit présent avec la Prévôté de Moutiers-grand-val dont il dépendait, à l’Evê- ché de Bédé , qui en eut ainsi le temporel ; pour le spirituel , il était de l’Evêché de Lausanne : on trouve une borne entre la montagne ries bois & la Chaux-de-fond au bord du Doux, nommée des trois Evêques , parce qu’elle sépare les diocèses de Besançon , de Bétle & de Lausanne ; & fur les frontières de YErguel & du comté de Val- lengin , près des Couverts , il existe un grand roc qui sert de limite, appelle la Rpche 1002, de la date de l’année ou cette limitée fut fixée. E11 12845 PEvêque de Bédé fit bâtir le château d’Er- guel, pour s’opposer aux courses des Bourguignons } & en 13 87 a tout le pays fut pillé & A B I E N N E. 19s ravagé parles Bernois & les Soleurois en guerre avec son souverain : dès lors VErguel n’a pas subi de grandes révolutions ; seulement les droits respectifs de VEvêque & de Bienne fur ce pays ont causé pendant plus de deux siècles des altercations très-vives, enfin terminées en faveur d u premier par la transaction de Baden : à cette époque, la ville de Bienne abandonnée du canton de Berne son protecteur ordinaire , & ayant contre elle, dans l’arbitrage établi à ce sujet, plusieurs des cantons alliés de l’Evèque, perdit les péages , la collation des bénéfices ecclésiastiques, les appels de certaines causes, le remplacement des maires , &c. droits qu’elle possédait, les uns de toute ancienneté, les autres en substitution d u chapitre de St lmier dont elle avait l'avocatie j ou ne lui laissa que la bannière du pays & le droit de chasse. En 1637, le Duc de Saxe Vey- rnar, maître de la partie germanique de Y Evêché dont il avait chassé l’Evêque, voulut aussi s’emparer de VErguel ; mais les foins des quatre cantons réformés parvinrent à mettre ce pays en séquestre , & deux ans après il fut rendu fidèlement à son possesseur légitime. La partie inférieure de VErguel est bien cultivée , & assez fertile en grains, en fruits & en légumes farineux : la partie supérieure est riche en troupeaux & en pâturages. Le climat en serait plus sain & plus favorable aux productions de la terre, fans la grande variété de température , qui pour les habitans, cause souvent des pleurésies par le passage subit du chaud au froid, N 196 Course de Bale & pour Pagriculture, amène fréquemment au prin- tems des retours de gelée & de neige très - nuisibles au développement des semences & des boutons. Les vallées & les montagnes font tour- à-tour suiettes à des brouillards épais , moins mal-sains que ceux qui naissent des marais , mais qui ne laissent pas que d’influer fur la santé , surtout des gens faibles & valétudinaires ; la belle saison y est souvent troublée par de violens orages , qui font durant les grandes pluies qu’ils amenent, déborder soit la Suze, soit les torrens qu’elle reçoit, d’une manière quelques fois très- désastreuse pour les terres voisines. La cime la plus haute de ce pays & peut- être de tout le Jura est le Chajseral-, il est à peine dix semaines fans neige, & quand il pleut dans cet intervalle surtout pendant la nuit, il ne tarde pas à se blanchir; la vue en est superbe , parce qu’elle embrasse la majeure partie des cantons de Soleure , de Lucerne , de Berne & de Fribourg , & qu’elle n’est bornée que par la grande chaîne des Alpes de Savoye & de Sùijfe , dont les glaciers teints en pourpre par le soleil couchant offrent un coup d’œil impossible à décrire. Le pays est bien arrosé , soit par la Suze , qu’on traverse sur cinq ponts de pierre , foie par les ruisseaux qui descendent des vallées latérales : toutes ces eaux font mouvoir un grand nombre de rouages , entr’autres des moulins à scier la pierre , qui en partagent d’énormes blocs en plaques de vingt pieds de long fur différentes largeurs ; ces plaques font employées à A B I E N N E. 197 paver les granges & les écuries de quelques villages. Près de la chaux d’Abel , les eaux d’un marais rassemblées dans un étang font aller un moulin à trois étages bâti fous terre ; l’eau qui meut la premiere roue tombe fur la seconde , & ensuite sur la troisième , puis se perd dans des sentes de rocher ; c’est par ce méchanisme aussi employé dans quelques moulins des montagnes de Neuchâtel , qu’on supplée au défaut d’eaux courantes. Près de Sonviliiers, il y a une source martiale jadis très en vogue pour certaines maladies ; le tremblement de terre de 5 f en a tout à la fois diminué la quantité & affaibli la qualité : comme elle nait à quelques pas de la Suze , il est à croire que ce tremblement a établi une communication entre ces diverses eaux jusqu’alors séparées II y aauísi des eaux minérales à St. Imier ; & dans les montagnes voisines on trouve plusieurs grottes pleines de stalactites , d z lac fana & de concrétions tofeuses . Dans la paroisse de Tramelan , on voit sortir de terre une espece de pétrole ou d’asphalte noire & liquide, semblable à celle qu’on ramasse dans le Val-de-Travers , qui mériterait qu’on fit plus de recherches pour perfectionner cette découverte & en tirer parti : on rencontre auísi çà & là d’excellentes tourbes , dont on commence à se servir pour ménager les bois déja fort dégradés dans quelques communes. Les villages font en général bien bâtis ; les maisons font solidement construites en pierre, & dans plusieurs vallons elles ne se touchent point, mais chacune est N r 198 Course de Bale placée dans la petite possession de son maître : précaution très-sage en cas d’incendie , ,très- économique pour le tetns qui est mieux emploie quand on vit isolé, & très favorable au domaine qui y gagne toujours ces engrais peu coûteux, que procure toute habitation aux lieux où elle est située. L’ancien château d 'Erguel au dessus de Sonvilliers , est maintenant abandonné & en partie démoli ; il renferme encore des prisons & des voûtes taillées dans le roc qui le porte : tout. au tour les rochers voisins font percés de grottes ; il y avait fans doute jadis des issues souterraines pour en sortir sans être vu en cas de besoin. A quelque distance , des sources qui tombent d’une grande hauteur forment plusieurs belles cascades. Les habitans parlent un patois très-singulier, fort différent du français , & assez ressemblant à celui de leurs voisins des montagnes de Neu- chatel : la langue allemande n'est usitée que dans la Mairie de Perles ou de Pkterlin , & dans les villages qui en dépendent ; les paysans y font généralement bien faits, robustes , endurcis à la fatigue , bons soldats , très-íbbres surtout dans les montagnes , & d’un esprit gai , enjoué & susceptible d’une grande finesse : l’agriculture , les vacheries, la vente des bestiaux & des fromages occupent une partie des habitans ; les autres font artisans, horlogers , graveurs. &c. Us ont la même aptitude pour les arts méchaniques que les j Seuchntelois , la même industrie, la même activité & le même fond de caractère : cela peut À B I E N M E. 199 venir de ce que plusieurs familles , fiír-touc clans les montagnes de St. Imier , font sorties vers le commencement du siècle passé d u comté de Val- Imgin trop petit pour fa population. Les femmes «'occupent de quelques branches d'horlogerie ; mais la plûpart font des dentelles & y sont fort habiles. Passons du physique de cette contrée à son régime politique, qurieft un des mieux entendus peut-être pour lp bonheur d’une peuplade que le luxe & l’inégalité des fortunes n’ónt pas encore corrompue. Le Prince Evêque de Bàle est le souverain du pays ; il est représenté par son grand Baillis résidant à Courtelari , qui doit être citoyen de Bienne ou gentilhomme réformé de Y Evêché. Après son élection , chaqUe nouvel Evêque vient recevoir le ferment de fidélité de YErgnel ,Toit dans le pays même, soit à Bienne , où toute la milice descend pour s’y ranger fous fa bannière. LeS droits de ce petit peuple sont si bien établis par des traités- dont plusieurs Etats Suisses sont garants , que le souverain ne peut ni mettre aucun nouvel impôt, ni porter atteinte à aucun privilège , ni 'appeller à lui aucune des causes civiles jugées dans le pays, ni refuser à chaque prestation d’hommage-une confirmation authentiqué dés immunités , franchises 8c coutumes de leurs ancêtres. Toute la bourgeoisie est répartie en vingt-deux communautés, rangées sous huit mairies , qui sont celles de Sonvilliers , de Courtelary, de Courgemnnt , de Soncehoz , de Péri , de Vaus- félin , Aq Tramelan , & de Perles : lès Maires N z 200 COU.RSE DE B A L Ë font proprement des magistrats de justice & de police , choisis par le peuple & confirmés par l’Evèque : pour les causes civiles , excepté les affaires de fief qui fe jugent à Porentru , il n’y a aucun appel hors du pays, bien plus heureux en cela que la partie Germanique de l’Evêché , qui serait à coup sûr plus florissante sans les appels à Wetzlar. Le-, juge --en - premier ressort est le grand Baillis ; de lui les causes vont au tribunal suprême des appellations d’ Erpuel. Ce tribunal dont les membres reçoivent le titre de 'Souverains seigneurs est composé d’un président & de trois assesseurs nommés par le Prince qui les envoie de Porentru , & de trois maires du pays à tour de rôle. C’est ainsi qu’à cet égard la moitié du pouvoir souverain se trouve toujours dans les sujets mêmes: mais si c’est un grand avantage pour eux de n’avoir point d’appel extérieur , les gros salaires alloués aux gens de loi qui viennent de Porentru tenir ces assises, rendent les procès très-difpendieux pour les parties. Pour le criminel, le Baillis a l’instruâion du procès : quand elle est faite, il l’envoie au-conseil du Prince , qui si le critûe n’est pas digne de mort inflige au coupable une peine quelconque, & ordonne au Baillis de faire exécuter la sentence. Si le crime est capital, & que le détenu soit catholique & par conséquent étranger à VErguel , il est conduit, jugé & supplicié à Porentru -,Vil est réformé au contraire , le Baillis convoque à St. Yrnierl a justice criminelle , composée de tous les Maires du pays , juge le coupable fur le 201 A BlENNE. code Carolin, & le fait exécuter, à moins que la grâce «'intervienne de la part de l’Evèque. Quant au militaire, il appartient en toute souveraineté à PEtat de Bienne : il paraît déja par les lettres de bourgeoisie que cette ville accorda en izsQ à R odolph de Neuchíitel , comte de Nidau , que son droit de bannière s’étendait jusqu’à Pierrepertuis » en 1588 , l’Evêque Imier de Ramjìein lui confirma ce droit par des lettres authentiques , & voici le résumé du traité de 1610 à cet égard : „ Comme depuis très-long- „ tems les sujets de P Erguel ont marché fous la „ bannière de Bienne en saveur de ses alliés , „ Berne, Fribourg , Soleure , & même de tous „ les confédérés, les choses continueront côm- „ me du passé , avec ces réserves , que si l’Evê- „ ché de Bâle était attaqué, Bienne & fa ban- „ nière devrait avant tout le secourir, que si u Bienne est requis par les trois cantons ses „ alliés, ou par tous les confédérés , de fournir „ des troupes, il doit le faire , pourvu que ce „ ne soit pas contre P Evêque. Que si les Suijses „ 8c YEvêque étaient en même tems attaqués , „ la bannière de Bienne attendra les ordres du „ dernier. Quand aux amendes militaires , elles „ seront payées au receveur du Prince , qui en „ gardera les deux tiers, & remettra l’autre „ tiers à la ville de Bienne. A chaque changement de banneret à Bienne, toute la milice de YErguel qui peut monter à 1800 hommes, vient se ranger sous fa bannière N 4 202 Course de Bale aux armes de la ville, & prêter le serment de fidélité , dont voici la teneur. „ Bien aimés & bons amis ! Vous jurerés à „ la bannière de Bienne , que vous avancerez „ de tout votre pouvoir l’honneur & le bien „ de Monseigneur de Bàle & de la ville de „ Bienne , que vous empêcherez leur domma- „ ge, & obéirez à leurs commandemens & dé- „ fenses, en tout ce qui vous fera ordonné de „ la part de la dite bannière, comme du tems » passé ; que vous ne chercherez d’autre secours „ ni droit de bourgeoisie à l’insçu & sans le ,1 consentement du Prince & de la ville de „ Bienne , & que vous vous maintiendrez en „ tout comme gens d’honneur , fans fraude & » ainsi que du passé. En vertu de ces droits, Bienne enrégimente & fait exercer la milice de ce pays , nomme & brevète les officiers , impose des punitions militaires, & y fait feule des recrues pour les deux compagnies qui lui appartiennent dans le régiment de YEvêque au service de France. Ce dernier quoique souverain de YErguel , ne peut y lever un seul homme sans la permission de Bienne : c’est par ce singulier mélange de droits, que l’Evèque qui passe pour être le seigneur de cette ville, en dépend cependant au point de ne pouvoir se faire défendre par une partie de ses propres sujets , si elle nd déploie fa bannière (*). (*VII"n’en est donc pas fous le point de vue militaire de YErguel , comme du Munjìerthal : ce dernier pays A B I E N N E. 203 Si comme on le prétend , les habitans de YErguel n’obéisseut qu’à regret à la bannière de Bienne , & supportent impatiemment cette sujétion, ils font tout à la fois injustes & ingrats : injustes , parce que ce droit de bannière est pour Bienne une propriété incontestable, soit par son ancienneté, soit par les titres fur lesquels elle repose , puis qu’on peut le regarder comme un juste dédommagement de l’atroce cruauté que i’Ëvèque .Jean de Vienne exerça contre cette ville, à qui il fut accordé & confirmé par ses successeurs : ingrats , parce que c'est par cette bannière seulement qu’ils tiennent au corps Helvétique protecteur de leurs droits & libertés, & que fans cet assujettissement à Bienne qui leur a valu très- souvent les bons offices des cantons voisins dans des circonstances critiques, ils auraient éprouvé infailliblement des malheurs , des vexations, des atteintes à leurs privilèges , dont leur liaison avec la Suijste les a garantis. L’Etat de Bienne , il est vrai, est petit, faible, obligé de s’étayer a fa propre bannière, portant ses armes fë conservée dans son chef-lieu, & c’est au peuple même que soit Berne, soit Y Evêque, doivent demander des troupes: mais YErguel n’a point de bannière à lui & à ses armes ; il marche fous celle de Bienne , reconnaît pour son chef militaire un banneret tiré de son conseil, & qui a besoin des recrues & des milices de ce pays ne peut les avoir que de cette ville. Dans la formation des contingents que l’Etat de Bienne fournit au corps Helvétique en cas de guerre, il est statué, que YErguel doit en faire les trois quarts & la ville de Bienne le reste. .204 Course de B ale de l’appui de ses voisins ; mais enfin , fa bannière s’est toujours distinguée ; dans aucune occasion elle n’a trahi l’honneur Helvétique , & l’on peut dire que chaque fois qu’elle s’est déployée ( & cela est arrivé souvent dans les siècles passés ) elle s’est montrée autant qu’aucune autre digne d’appartenir à tine nation libre & courageuse. Pour l’état ecclésiastique de cette contrée , il est nécessaire de remonter un peu haut. Le prévôt & chapitre de St. Trnier avaient fait en i?29 un traité de combourgeoisie avec Bienne , sous l’approbation de l’Evêque de Lausanne dont ils relevaient pour le spirituel : par ce traité le magistrat de cette ville était établi gardien , inspecteur & protecteur de cette église ; son pouvoir allait si loin qu’il se faisait rendre compte annuellement des revenus du chapitre , & qu’à chaque canonicat vacant il envoyait des députés qui présidaient & confirmaient la nouvelle élection , pour laquelle ils avaient voix & suffrage. Cela dura jusqu’en i 528 , époque à laquelle la ville de Bienne embrassa la résormation. Comme les chanoines de St. Tmier vivaient depuis longtems d’une manière indécente , dissipaient indignement les biens de leur église & laissaient tomber en ruine des temples & chapelles dont l’entretien les regardait, le magistrat de Bienne les avait déja cités l’année précédente, pour les exhorter à se mieux conduire , à renvoyer les maîtresses qu’ils entretenaient publiquement , & à se conformer à la teneur de Yédit de Berne , A B I E N N E. 20s que Bienne venait d’adopter. Indignés de cette innovation, les chanoines.au lieu de recourir à l’Evêque de Lausanne qui était leur Diocésain , s’adressèrent à celui de Bâle , & représentèrent cette démarche de leurs combourgeois comme attentatoire à fa souveraineté. L’Ëvëque écrivit aux Biemtois de les laisser tranquilles : ces derniers dans leur réponse, après avoir montré qu’ils avaient tout droit de se mêler de cette affaire , finirent leur lettre, en disant; „ Nous prions „ votre Altesse de nous écrire incefíamment, si vous voulez nous laisser dans nos droits & „ libertés, ou non, afin que nous puissions'pren- „ dre nos mesures en conséquence : sur quoi „ sEvèque leur signifia qui les laisserait en poses son de leurs droits En 1429 , le magistrat de Bierme consulta les chanoines pour lavoir leur façon de penser sur la religion : ils paraissaient pencher vers la résonne , mais la crainte de perdre leurs prébendes & les menaces de l'Eve- que les retenaient encore. Cependant le peuple s’étant décidé'à changer de culte, Bierme poué empêcher les scènes indécentes qui s’étaient paf-, fées dans plusieurs endroits voisins à l’égard des statues & des tableaux des temples catholiques , écrivit sagement à l’Evêque , pour le prier de donner son consentement à ce qu’011 ôtâtles images, comme la pluralité le demandait; ce que l’Ëvêque refusa : mais ce qu’il n’avait pas voulu permettre, le peuple le fit peu de te m s après & embrassa généralement la réformation : alors Bien - ne prit en vertu de son droit d 'avocatie la gestion 2.O6 Course de Bale des revenus duchapitre, & assigna des pensions tant aux chanoines qu’aux ministres qui vinrent desservir les cures du pays en i f 34 , il y eut à Bàle une médiation composée de deux magistrats Bûlois & de deux Bernois , par laquelle il fut décidé que Bimne de concert avec le chapitre , nommerait un administrateur des biens de l’église de St. Tmier , qu’une partie des revenus serait appliquée à Pentretien des chanoines, & une partie aux pensions des ministres ; que les titres , chartres, sceau , vases sacrés , ornemens d’église seraient déposés dans un coffre à deux ferrures , dont le chapitre garderait une des clefs & le magistrat d c Bienne l’autre , & que le dit coffre serait mis en séquestre à Porentru entre les mains de l’Evèque contre un acte de revers. Enfin, par le traité de 1610 si funeste à Bienne, à qui il ne manquait que l’honorifique de la souveraineté pour regarder YErgttel comme lui appartenant en plein depuis près de trois siècles , PEvê- que fut mis en poíïèffion de tous les droits , revenus & autorité du chapitre , dont il se prétendit l’héritier naturel, à condition néanmoins qu’i/ maintiendrait les habitans du pays de tout sm pouvoir dans la communion réformée , qu’il leur donnerait & payerait des ministres, & préférerait les naturels du pays aux étrangers dans la collation des bénéfices. II est très singulier de voir un Evêque catholique promettre de maintenir la communion réformée , sur-tout au commencement du dernier siècle : il est vrai que ce Prélat gagna beaucoup A B I E N N E. 227 à ce changement, & que ses revenus furent’fort augmentés de ceux du chapitre que Sienne perdit fans retour : cette ville obtint pour tout dédommagement le patronage des églises de Dom - brejson & de Serriere,, qu’elle vendit sept ans après aux Heuchatelois , dans le pays defquels ces paroiifes font situées. Dès lors VErguel a été tranquille du côté de la religion ; son clergé jouit même des plus beaux privilèges , & pour le spirituel comme pour le civil, la souveraineté réside dans le pays même, fans appel ni dépendance externe. II est divisé en huit paroisses , dont la collation est partagée entre l’Evë- que au nom du chapitre de St. Imier, l’abbaye de Bellelay & le chapitre de Moutiers (*): les pasteurs composent depuis 1751 un corps ecclésiastique appellé la classe d ' Erguel : ce synode a le droit d’élire son chef nommé Doyen , d’ins. pecter les écoles , les églises & les pasteurs , d’examiner & de déclarer valables les témoignages de capacité des jeunes candidats qui ont fini leurs études dans quelqu’une des académies de la Suìjse réformée , & même de destituer & de casser un de ses membres quand il est tombé dans des fautes graves. Le Doyen convoque le synode annuellement, & il peut auísi l’assembler à l’extraordinaire, en en a versifiant le Baillis qui (*) Ces paroisses font Rcnen , Tramelan , St. Tmier , Courtelari , Corgemont , Péri , Perles , & Vauffclin qui réunit la seigneurie d’Orvirt : outre ces huit pasteurs il y a encore un diacre commun. 208 Course de Bale assiste aux délibérations, mais fans suffrage, & seulement comme contrôleur du Prince. L’ins- pection des mœurs de chaque paroisse est confiée à un confijioire composé d’un pasteur, d’un maire & de quelques anciens, qui juge en premier ressort: pour les causes matrimoniales , de paternité , divorce , &c. elles se portent d’abord par devant deux pasteurs & deux maires , présidés par le Baillis qui y adjoint ordinairement le pasteur & le maire de la paroisse où le tribunal s’assemble : on peut en appeller à un autre tribunal composé de trois ecclésiastiques & de trois maires, dont les sentences font souveraines ; de manière que l’exercice du pouvoir spirituel se trouve absolument entre les mains des habitans du pays, qui forment leur propre & suprême officialité. Tel est le précis impartial de l’état civil & religieux de cette contrée : ses heureux habitans vivent en paix à sombre de leurs loix & privilèges ; & quoiqu’ils se piquent d’être bons Suisses , ils n’en font pas moins affectionnés à leurs souverains , & ils ont raison de l’ètre, car ils ne pourraient appartenir à meilleur maître : depuis un siècle , chaque fvëque leur adonné quelque preuve sensible de sa bienveillance ; & savant dernier encore leur accorda le droit de cbnffie, quand il requt en 1777 shommage de VErgnel : il est vrai que cette concession qui ne coûtait rien au Prince , était contraire aux intérêts de 1 Sienne qui y possede' la chasse & la pêche ; & qu’on peut croire que le motif' de cet octroi sot au A B I E N N E. 209 moins autant de diminuer le droit des Bìennois , que de s’attacher les sujets par un nouveau titre à leur reconnoiíìance (*). En parcourant l’Evêché de Bâle , on ne peut que s’étonner de la variété de constitution de ses diverses provinces : elle exige fans doute beaucoup de délicatesse & de prudence de la part du Prince & de ses ministres; car d’un côté , il faut respecter les immunités de chacun de ces districts, dont plusieurs font indépendans à peu de chose près ; & d’un autre côté , s’il est vrai qu’un souverain & sur-tout un souverain ecclésiastique soit ou doive être le pere de ses sujets , il est tenu d’adoucir, en versant des grâces & des bienfaits fur ses en fans les moins privilégiés, les différences qui existent entre les divers membres de fa famille & de réparer ainsi autant que possible l’inégalité que les circonstances mettent dans le fort de ceux qu’il doit tous aimer également; car si ses prédécesseurs ont tout fait pour les aînés, qu’on peut comparer à des (*) Nous ne donnons point ici une description détaillée des diverses parties de YErguel ; mais .si ces lettres intéressent le Public Suisse pour qui elles font écrites & non pour les étrangers, nous traiterons de la même manière dans une continuation de cet ouvrage , le reste du mont Jura jusqu’à l’extrêmité de la Suisse occidentale : alors nous reprendrons le val St. Tmíer , d’où nous passerons au socle & à la Chaux-de-fond , au val-de-Ruz & au val de Travers , continuant notre voyage par les vallons de Stc. Croix Sc de Valorbes jusqu’à la belle vallée du lac de Joux. aio Course de B a le enfant gâtés , il lui reste beaucoup à faire en faveur des cadets, renvoyés pour ainsi dire à leur légitime. En sortant de Sonceboz, on laisse à droite la belle route qui mène à travers le val St. bnier aux montagnes de Neuchâtel , & l'on deícend d u côté de Rienne le long de la Snze : cette charmante sœur de la Byrfe qui nait sur la frontière du comté de Val/engin , est souvent brniante & sinueuse dans son cours : tantôt elle coule en silence à vos pieds , & laisse voir dans ses eaux limpides les truites qui l’habitent, tantôt on l’entend rouler dans une grande profondeur , où elle se cache sous un épais rideau d’arbustes : tour-à-tour elle arrose de riches prairies , elle embrasse de petites illes couronnées de frênes , d'érables & de saules , & dessine par ses ondulations plusieurs compartimens de bosquets & de pâturages. Dans la vallée solitaire de Sonceboz à la Reuchenette, à droite Sc à gauche s’ouvrent plusieurs vallons qui s’enfon- cent dans les montagnes, & qui versent dans la Suze le tribut de leurs sources inconstantes : quelquefois une masse de forêts , ou un rempart de rochers tantôt boisés tantôt nuds, varie & détermine le paysage : un grand nombre de fermes dispersées dans des sites romantiques , entourées d’arbres fruitiers, de jardins & quelquefois de troupeaux , animent & peuplent toute cette route. En tems de pluye, on s’ar- rète à considérer la belle cascade du Pijfot , qui tombe d'un rocher de 150 pieds de haut. Les nobles 21 l i A B I E N N E. nobles de Péri avaient autrefois un château dans le voisinage de ce village : maintenant détruit au point d’en retrouver à peine la place , il n’en reste comme de tant d’autres qu’un souvenir faible & peu intéressant pour tout homme qui aime mieux voir une métairie ou un chalet : combien le toit du laboureur ou du berger me piait, quand on le trouve comme dans plusieurs- endroits de la Suisse , adossé à quelque tour ruineuse, ou construit des débris du don- jeon dans lequel Renfermaient les tyrans de nos ancêtres ! Et si l’on rapproche dans son imagination les siècles passés du siècle actuel, quel contraste consolant, que d’oppofer dans ces belles vallées les travaux de l’agriculture qui les fécondent, aux scènes de carnage qui les désolaient ; le cultivateur tranquille qui les habite , aux chevaliers féroces qui les maîtrisaient; les troupeaux bienfkísans qui y paissent , aux chevaux couverts de fer qui y imprimaient leurs pas fanglans, & cette nature maintenant si paisible & si respectée, à cette nature si longtems outragée par de barbares dévastateurs qui en foulaient au pied les beautés dans leurs passe- tems affreux, & n’en troublaient le calme silencieux, que par les cris de la douleur, du désespoir ou de la vengeance ! En poursuivant cette intéressante route , on arrive aux bains de la Reuchemtte , dont la situation est aussi sinistre que pittoresque : ce sont d’assez beaux bâtimens au milieu d’un paysage en ruine, qu’entourent une multitude de rocs, O 2i2 Course de B a le les uns déja détachés de la montagne, les autres prêts à devenir la victime de Yédacité du tems qui ronge leur base. La Suze, comme pour se reposer de ses sauts & de ses détours précédens , s’arrête devant ces bains, s’y déployé dans un baffin assez vaste fur lequel on peut se promener en bateau , y Forme une petite iste , & bientôt s’élance vers îa plaine à travers des escar- pemens & des précipices : ceux qui ne font point accoutumés à ces fortes de sites eu font effrayés, tandis que fous ces rocs menaqans , travaillent en toute sécurité les ouvriers des forges situées le long de la riviere. Ces atte- liers où l’on fabriquait, il n’y a pas longtems , beaucoup de marmites & d’ustensiles en fer , font maintenant en partie tombés faute de matériaux , ainsi que les bains dont la réputation n'a pu se soutenir : il parait par le petit nombre de gens qui viennent s’en servir, que ces eaux ont perdu tout le crédit dont elles ont joui dans un tems, soit que la source triait jamais eu beaucoup de vertu , soit qu’elle ait été altérée par le mélange des eaux de la Suze. Cette dernière hypothèse est assez probable , sur-tout depuis qu’un malade trouva à fa grande surprise dans fa baignoire un assez gros poison. On laisse ensuite à sa gauche le vallon qu’oc- cupe la mairie d’Orumj cette petite seigneurie appartient très-anciennement à l'église de Bâle , à qui elle vient des comtes de Nidnu. Une famille noble du nom iïOrvin ou à'Ufingen qui la posséda ensuite fous la suzeraineté des Evêques, aBieune. 2 IZ est maintenant oubliée ainsi que le château qu’elle habitait : à son extinction , le fief fut donné à des nobles A'Ortan , & c’est quand leur famille a fini, qu’il a été réuni au domaine épiscopal. Cette peuplade isolée a ses loix & son coutumier : le maire de Bietme en est toujours Baillis de la part du souverain ; les appels font jugés en dernier ressort par le conseil aulique de Porentru ; l’ecclésiastique relève de la classe d 'Erguel , & le militaire appartient à la bannière de Bienne. Le chef lieu de cette vallée, qui renferme plusieurs métairies d’excellent rapport, est Orvin , village fort ancien , deja connu par une chartre de 97s, qui lui donne le nom à’U- îoine. Ses habitans font bons agriculteurs , laborieux , économes , & par conséquent riches , grâce à la simplicité de mœurs qu’ils conservent & au petit nombre de besoins qu’ils connaissent: un incendie aiant consumé presque tout ce village en I7f5 , il a été incessamment rebâti ; les maisons en font dès lors jolies & commodes , & les paysans ont bientôt réparé & oubhé cette catastrophe. La route qu’on fuit de là s’appelle le chemin des Çhaudières i elle serpente au-dessus d’un long escarpement au bas duquel la Suze roule avec bruit de chiite en chûte , entre des rochers & des précipices dont les forêts du fond dérobent une partie de l’horreur : ici le voyageur s’arrête , regarde & admire avec reconnaissance les efforts de Thomme qui dans ces âpres contrées a su , malgré tous les obstacles d’une nature irritée de O 2 214 Course de Bale son audace , s’ouvrir d’une vallée à l’autrè des communications sûres & -commodes. C’est dans nos routes de montagnes qu’on voit clairement que Tout cède aux longs travaux &? fur-tout aux besoins (*). Dans un de ces précipices , la rivière fait fur-tout au printems , une riche cascade : l’oreille est étourdie du fracas de l’eau doublé par les échos voisins ; l’œil ne voit qu’écume & mouvement: comme le rocher d’où elle tombe 1 n’est pas plat, mais convexe, cela lui imprime une forme différente des autres cascades qui s’étendent en nappe, tandis que celle-ci offre un courbe, d’un effet surprenant. Un peu au- dessus une éminence de forme conique couverte de sapins , à travers lesquels paraissent quelques pans de mur , portait jadis la tour de Rondchatel, fief mouvant de l’Evêché, de Baie. Comme plusieurs de ses contemporains situés près des grandes routes , ce château a été détruit pour la sûreté des passans , qui n’aimaient pas les promenades de leurs nobles possesseurs. Rondchatel a appartenu auísi aux à’Ortans ; le fief utile est revenu à l’Evêché, & le fief honorifique qui donne le (*) C’est ainsi que Delille rend en français cette belle ■Mdée de Virgile , qui perd beaucoup de fa force dans fa traduction, . . . . .. , . . Labor òmnia Vinci t. Improbus £«? duxis ur'gens in rébus egejìas. A B ï E N N E. 215 droit d’en porter le nom , & de mettre si l’on veut une girouette sur ses ruines, a été remis en bail emphytéotique par le Prince actuel à M. Heìllman de Bienne. La gracieuse vallée de VrainviUers que la Suzs traverse & semble quitter à regret, tant elle y prolonge sou cours tortueux, est le débouché par où l’on fort enfin du mont Jura fur son revers oriental. Quand arrivé à fa dernière pente , 011 tourne ses yeux accoutumés dans toute cette route à des points de vue rapprochés , fur l’im- mense scène ouverte au regard, on est frappé tout à la fois , de l’écendue & de la variété dti paysage qui se déployé à l’improviste comme si 011 levait un rideau. De fertiles plaines arrosées par V Aar , Y Emme & la Thielle-, une foule de petites villes, de villages & de fermes qu’011 démêle dans les compartimens cultivés qu’enca- drent les forêts & les eaux ; le contraste des noirs sapins avec le verd des prairies & l’or flottjnt des moissons ; ce charmant lac qui semblable à une glace placée au coind’un vaste jardin, répète & double des alentours rians & peuplés ; cette succession graduelle de collines & de montagnes qui paraissent s’adosser, s’entasser, se servir de base les unes aux autres; la magie d’une perspective dégradée qui adoucit les formes & les teintes des objets qu’elle embrasse , en effaçant leurs dissonnances , & dans le fond cette majestueuse ceinture des Alpes , qui commence à gauche au bord du lac de Lucerne , finit à droite à celui de Geneve , & circonscrit une arène sémi- O z 216 Course de Bale circulaire de pi us de soixante lieues de tour (*).... voilà ce qu’on découvre devant foi, mais ce qu’on ne peut décrire. Quelquefois d’épais nuages dérobant les montagnes, l’oeil s’égare dans une plaine qui semble sans borne ; d’autres fois les brouillards couvrant la plaine en font une mer bleuâtre & mobile , au-delà de laquelle les montagnes s’élèvent comme des isles du sein de l’Océan. Souvent forage est d'un côté, la sérénité de l’autre, & l’on peut suivre dans le lointain la marche , le déploiement & l’effet de ces colonnes menaçantes qui portent la grêle & le tonnerre dans leurs flancs obscurs : & quand le soleil couché pour le spectateur dore encore de ses rayons les neiges & les glaces des Alpes qui forment le fond de cet inimitable tableau, on dirait un mur de feu étincelant à l’horison, dont la vivacité est encore relevée par les ombres qui commencent à rembrunir les vallées & les plaines inférieures. Lors qu’enfin l’oeil fatigué de tant de beautés ne peut plus suffire à embrasser leur ensemble ou à parcourir leurs détails, on descend lentement & comme à contre cœur, à travers des rochers naturellement distribués (*) Pour jouir encore mieux de ce superbe aspect, les voyageurs doiventmomer depuis Bienne jusqu’à une ferme nommée la Maison blanche , habitée par des Ana- baptises , à une demi-lieue au-dessus de la ville : de là la vue s’écend davantage à droite , & embrasse de plus le lac de Morat, une partie de celui de Ncuciiátcl , & les belles collines qui les séparent & qui les bordent. A B I E N N E. 2X7 en terrasse, vers Bougeait, village de la banlieue de Sienne ; là, les eaux de la Suze font mouvoir une multitude de rouages, de marteaux, de tenailles à l’aide desquels le fil de fer s’arrondit , s’amincit par des filières & gagne en longueur ce qu’on lui ôte en épaisseur, & en ductilité ce qu’il perd en force. Au-delà de ces forges lucratives , la Suze fe partage en deux bras : ì’un va à travers les prairies joindre la Thielle ; l’autre court du côté de Bienne , & après avoir arrosé la ville, se jette dans le lac au bout de la belle promenade qui y mène. Tous les environs de Sienne du côté d’enhaut, font des rocs naturellement stériles ; mais l’art humain a fécondé le peu de terre qui les couvrait, l’a retenu par des murs, & l’a chargé de vignobles ; maintenant le pampre & lés raisins couvrent fous la main industrieuse de la liberté, la nudité d’un fol ingrat, qui dans un pays dont. Phabi- tant aurait connu les tailles, les gabelles, les vingtièmes & les corvées , n’aurait sûrement jamais été fournis à aucune culture. Entrons dans Bienne : cette ville mérite bien fous son point de vue politique de fixer l’at- tention de touc voyageur curieux de s’instrui- re ; il verra un petit état qui jouit au fond de la liberté fous les dehors de la dépendance ; qui requit des ordres d’un souverain reconnu , fans que ce souverain puisse les faire exécuter ; qui lui prête hommage tout en lui refusant obéissance; & qui peut en cas de besoin mener au combat sous fa bannière une partie des sujets O 4 2,18 Course de Bale de ce singulier maître sans lui en demander feulement la permission .... Dans la multitude des formes fous lesquelles le régime social se présente, c’est certainement une des plus extraordinaires que celle-ci, parce qu’à l’attitude de la soumission se joignent tous les mouvemens de l’indépendance. Quelqu’un a dit de Bìenne avec autant d’esprit que de vérité , que c’était une république au berceau , restée dans des langes dont elle se serait débarrassée , fi elle avait pu grandir comme ses voisines. Pour mieux faire connaître son état actuel, nous sommes obligés de remonter un peu haut, & d’entrcr dans des détails historiques dont la sécheresse ordinaire à ces sortes de sujets ne plaira pas à tous nos lecteurs .... Tfibudi qui n’avance rien fans bonnes autorités , met Bìenne au nombre des douze villes que les Helvétiens. brûlèrent dans le teins de leur émigration si connue : plusieurs antiquaires prétendent qu’elle est cette Fyrenefca mentionnée dans Y itinéraire dé Antonio : son véritable nom est Eiel, qui signifie une hache en allemand, d’où lui est venu le nom latin de Bipennis (*). Dès l’an 8 >4 - il y avait un (D Les armes de Bìenne font deux haches d'argent en sautoir en champ de gueules : en içi2 Je Pape Jules II, qui donna aux Suiffes en général le titre de défenseurs de la foi, & à chaque membre du corps Helvétique en particulier, quelque marque honorable & peu coûteuse de son affeétion , permit aux Biennois , par une bulle fort gracieuse, de dorer k tranchant de leurs haches. A B I E N N E. 119 péage dont parle une chartre de Charlemagne en faveur du couvent de Moutiers -, & dès le onzième siècle , des nobles de Biel possédaient un château situé là où est maintenant Farsenal. Comme Bienne n’avait point été encore inféodé, & q u’ Ulrich , comte de Neuchâtel avait rendu des services à l’Empereur Henri IV, il en obtint Yavocatie & en fut fait Baillis au nom de PEm- pire en 1169 ; sept ans après cette charge lui fut confirmée & rendue héréditaire dans fa famille. Une chartre de 12.39 apprend l’aliénation de ces droits faite par Berchtnld de Neuchâtel à f Evêque de Bâle, pour soixante marcs d’argent, fous condition expresse de retrait, au payement de la somme avancée ; ce qui ne tarda pas à arriver , puifqu’en 1 248 , à la mort d’ Ulrich , comte tïArberg, cadet de la maison de Neuchâtel, ses quatre fils s’étant partagé Phéritage paternel, Henri le plus jeune, déja chanoine de Bâle, eut Pavocatie de Bienne dans fa portion,avec les droits fur YErguel & la montagne de Diejfe qui y étaient annexés , fous la réserve formelle de reconnaître pour son suzerain le comte de Neuchâtel ; mais Berchtold qui Pétait alors s’y opposa, disant que son cousin étant ecclésiastique, ne manquerait pas de vendre ou d’engager ce fief, qu’il regardait comme un bien inaliénable de fa famille déclaré tel par la concession impériale dont nous avons parlé ci-devant : malgré ces oppositions Henri resta en possession de Pavocatie de Bienne, & promit fans doute de la faire rentrer à fa mort dans la maison de Neuchâtel. De- 220 Course de Bale venu en 1262 Evêque áe Btde , plus par force que par élection, cet Henri d’un caractère hautain , opiniâtre & implacable , s’cngagea dans plusieurs guerres très - funestes à l’Evëché , surtout contre Rodolph d'Hapshnurg , y entraîna les seigneurs de fa famille & finit par se brouiller avec eux : en í 274, autant par vengeance contre les siens que par bienveillance pour l’église de Eâ!e, il remit à cette dernière dans son testament tous ses droits fur Sienne & ses dépendances. jlmédée comte, de Neuchâtel réclama avec raison contre ce testament , prétendant que le défunt ne pouvait disposer d’un bien qu’il n’avait possédé qu’à titre d’apanage & sa vie durant ; de là une guerre avec l’Evêque successeur de Henri , qui fit bâtir le château de Schlosberg au - dessus de la Neuvevills, pour s’opposer aux courses des Neuchâtelois le Iqng du lac : quelques années après l’Empereur Rodolph intervint à main armée dans cette querelle en faveur de l’église de Btde qu’il avait si longtems períëcutée , & força Amé- dée à abandonner cette prétention quelque juste & raisonnable qu’elle fut : voilà l’origine des droits de l’Evêque fur cette ville (*). L’Evêque voulant se concilier l’aifection de la *) Tous ces détails fur cette querelle font pris de Pexcellente chronique manuscrite de Neuchâtel ; & la plupart des chartres que nous citons dans la fuite de cet article imprimées à la fin du second volume des Tableaux de la Saisie, font tirées du riche cartulairc de M. le Baron de Zurlauben , à Zug. bourgeoisie de Bìenne , obtint pour elle une chartre très-honorable de cet Empereur , par laquelle il lui concéda les mêmes droits & privilèges que ceux dont jouissait la grande ville de Bâle : alors Bienne se peupla , ses franchises y attirèrent la noblesse du voisinage; plus de trente maisons illustres y jouissaient dans ce siècle & dans les suivans du droit de citoyen, vivaient dans ses murs ou dans son voisinage , & lui valurent de la considération parmi les Etats naissans des environs : auisi quatre ans après cette chartre il fit fa première alliance avec Berne , confirmée en ïjo 6, & rendue perpétuelle en l; s2 ; alliance qui lui attira le désastre le plus inoui de la part de l’Evëque Jean de Vienne : voici comme les chroniques de l’Evëché nous dépeignent ce prélat Bourguignon : „ II était, disent - elles , d'un „ génie brouillon; pendant son siège il s’occupa n plus de guerre que de religion ; il aima mieux „ terminer tous ses différons par les armes que „ par le droit ; en voulant recouvrer les terres n aliénées de l’Evêché , non - seulement il n’y „ réussit pas, mais il augmenta encore le déí’or- „ dre. On ne peut point parler de ses vertus „ ou de ses bienfaits, parce qu’il était un horn- „ me contentieux , ami des voies de fait, & „ prompt à la main Peu de te m s après son élévation à l’Episcopat, ne pouvant détacher Bienne de Palliance de Berne, ce ministre d’un Dieu de paix rassemble un corps de cavalerie & s’envient dans le plus grand secret, le 3 f Octobre 1367 du côté de Bienne ; il arrive au 222 Course de Bale point du jour devant la porte ; on la lui ouvre respectueusement, & il n’y est pas plutôt entré qu’il fait main basse fur les habitans , enferme les principaux dans le château où il laisse bonne garnison , met le feu à la ville dont la plus grande partie est consumée, & en fait un amas de ruines & de décombres , au milieu defquels repose son souvenir dévoué à l’exécration de tous les siècles (*). Auísi-tôt les Bernois & Soleurois courent aux armes pour venger leurs cotnbour- geois , délivrent les prisonniers , brûlent le château , battent les troupes du Prélat, pillent son pays, incendient ses villages & font retomber fur le peuple innocent, comme cela s’est pratiqué dans tous les tems , le châtiment des fureurs du maître. Les successeurs de ce barbare Evêque jettèrent fur Bienne un coup - d’œil de pitié ; lmier de Ramjlein lui accorda plusieurs beaux privilèges en 1388 > son successeur Humbert de (*) Nos annales contiennent plusieurs traits pareils de la part de nos anciens Evêques, qui faisaient fans scrupule de la houlette du pasteur le glaive d’un assassin. Ja n’en citerai qu’un exemple très-ressemblant au sac de Bienne dont nous parlons. L’Evéque de Constance, Albert Blarer de Vartensée , en 1410 , prétendait le retrait du château & fief de Reìnsfds , au confluent de la Glatt & du Rhin , qu’avait acheté le canton de Zurich ; fans déclaration de guerre ni démarche juridique, il surprend de nuit & massacre trente-deux Zuncois qui gardaient ce fort & le rase de fond en comble. II est vrai qu’il fut désavoué par son chapitre & honteusement déposé par la cour de Rome peu de tems après. A B I E N N E. 22 J Neuchâtel, crut faire beaucoup de donner une char- tre portant permiíîìon aux bourgeois de rebâtir la ville, & de démolir le vieux château déja brûlé pour en employer les matériaux, fous la réserve expresse d’en conserver la grande tour & même d’y remettre une charpente & un toit (*). En 1468 Bienne obtint la justice criminelle & le tiers des confiscations ; & environ un siècle après Melchior **Ie Liechtenfels remit aux Biennois pour une somme tous ses droits fur leur ville & fur YErgusl : mais les sujets de cette dernière seigneurie refusèrent de prêter serment à ces nouveaux maîtres, se lièrent par un traité de combourgeoisie avec So- leure & parvinrent à faire annuller ce marché. Les Bâlois prêtèrent à cet Evêque très-endetté, les 7000 écus au soleil que les Biennois lui avaient avancé sur V Erguel , & par ce moyen ils dégagèrent son hypothèque & le tirèrent d’embarras. Par ses alliances avec Berne , Soleure & Fri- bourg , Bienne est regardé comme membre du corps Helvétique , fe sert de l’appui des cantons pour se maintenir dans ses immunités , doit fournir un contingent de 200 hommes au corps d’armée défensive déterminé par le reglement (*) On soulage maintenant plus efficacement les malheureux parmi nous. Le village d ’Arìifieig t ûle en 1788 dans le canton d’Uri, auffi-tôt Zurich envoie 130 louis, Berne 100, &c. & puis qu’on dise que les divers Etats de la confédération Helvétique , malgré la différence de leurs constitutions & de leurs opinions religieuses ne sont pas' tous freresl 224 Course de B ale de 1688 , & envoie son député aux diètes générales ; mais cet Etat a manqué en r 598 perdre ce dernier privilège, le plus íûr garant & la meilleure preuve de fa liberté. Cette année là,l’Evê- que proposa aux Bernois de leur céder tous ses droits fur Bienne & fur 1 \ Erguel, à condition que de leur côté ils se désisteraient de leur combour- geoisie avec le Munster thaï : alors Bienne , devenu dépendant d’un autre membre du corps Helvétique n’aurait plus été souffert dans les diètes. 11 est vrai que les Bernoìi lui faisaient espérer que soin d’en faire un bailliage , ils lui remettraient tous leurs droits, de manière que son indépendance serait absolue. Mais ce projet qui entraînait trop d’inconvéniens & auquel le peuple de Bienne autant que celui du Munjlerthal répugnait manifestement , fut condamné par une sentence des douze cantons huit ans après avoir été formé & resta fans exécution. Tous ces mélanges des droits de la ville avec ceux de PEvêque ont nécessité plusieurs traités plus ou moins avantageux aux Eiennois-, la prononciation des arbitres de 1610, & l’accord de Buren procuré par les Bernois en 1741, peuvent être regardés comme la base de la constitution actuelle de ce petit Etat. L’Evêque a le titre dc Souverain , & vient ordinairement après son élection échanger le stérile hommage que les Bien- nois & les milices de leur bannière lui rendent dans régisse, contre une reconnaissance & confirmation authentique de tous leurs privilèges , qifil remet de fa main au bourguemaître. Un aBienne. 225 maire qu’il doit choisir entre les conseillers de la ville , à moins qu’il ne revête de cet emploi un gentilhomme chapitrable ded’Evêché , le représente au conseil, & veille à ce que ses droits- soient respectés ; mais il n’a de suffrage qu’en l’absence du grand sautier, qui 11e donne le sien que dans le seul cas où les voix sont égales : ce maire qui a plutôt un beau titre qu’u n pouvoir réel , n’empèche point que la ville n’ait la justice civile & criminelle, la police religieuse, le port d’armes , les droits d’établir des impôts , de faire des alliances, de siéger aux diètes Helvétiques, Ae. Après avoir essuyé beaucoup de révolutions, voici le précis de son régime actuel, qu’on peut trouver plus détaillé dans le Di&ionnaire de la Suisse & les autres ouvrages nationaux qui traitent de nos diverses constitutions. La bourgeoisie qui n’a guères actuellement plus de 200 familles, de 6ooqu’elle en comptait autrefois, se partage en six tribus. Elle a confié tout son pouvoir à deux conseils, l’un de 24, l’autre de 40 membres ; mais ce dernier ne peut rien faire que quand il est réuni au premier, tandis que celui-ci juge tout seul en première instance pour le civil & le criminel , gère le département militaire & pourvoit aux petits emplois va- cans : les deux conseils assemblés s’appellent conseils sçj bourgeois ; le grand est completté par le choix que fait le petit entre les bourgeois éligi- bles, & le petit l’est par les deux conseils réunis j ce font eux qui jugent en dernière instance 226 Course rr e B a t e & sans appel, qui font des loix , accordent le droit de cité aux étrangers, donnent des instructions aux députés, reçoivent le r.ipport de leur commistìon, élisent le bourguemaitre & les pasteurs. Le bourguemaitre qui est à vie , est à la tète des conseils & garde les sceaux : sélection du banneret est la seule qui se fasse par toute la bourgeoisie convoquée dans Péglife pour choisir entre quatre conseillers présentés par la régence. Ce magistrat est commandant né de toutes les milices de la ville & de VErguel , qui peuvent monter à 9000 hommes ; il garde les clefs de Parfenal , reçoit le serment militaire de tout homme portant armes, & prête de son côté celui de défendre les droits du peuple dont il est par là le tribun. L’Evèque peut exiger que les Bien- nois prennent les armes pour fa défense & qu’iîs le servent à leurs frais jusqu’à une journée de leur ville , après quoi il leur doit une solde : mais en cas qu’il fut en guerre avec Berne , ils font tenus d’obferver la plus stricte neutralité. Bienne a toujours participé aux guerres générales & particulières de la Suisse ; depuis plus de trois siècles il a contribué à toutes les victoires de la nation, & s’est fur-tout distingué dans les guerres de Bourgogne , dont il lui reste dans son arsenal plusieurs dépouilles gagnées soit à Grandson , soit à Morat. Pour la religion, la ville ayant par les foins d’un de ses citoyens nommé Thomas Vittenbach, embrassé la réformation en 1528, possède çhez elle tout pouvoir spirituel, & le fait exercer par rapport A B I È N N E. 227 rapportau matrimonial, aux divorces, àl’infpec- tion des mœurs , par un tribunal composé de six magistrats laïques & de deux pasteurs , & présidé par le plus ancien conseiller du corps : jadis le clergé de Bienne était joint à celui de ï'Erguel, maintenant il en est séparé. La population tant de la ville que des cinq villages ou hameaux qui composent son petit domaine externe , ne va pas au - delà de cinq mille âmes. Une superbe source d'une eau limpide , saine & intarissable sort avec une abondance peu commune d’une voûte aux portes de la ville, du pied des côteaux voisins, remplit les tuyaux de soixante fontaines publiques ou particulières , fait tourner de son superflu les roues d’un moulin à tabac , & mérite la visite des curieux. La ville est petite, bâtie à Pantique, jadis fortifiée, & 11e renferme aucun édifice remarquable qu’une assez belle église : elle est connue depuis longtems par ses tanneries, où l’on prépare des cuirs fort recherchés dans l’étranger & qui vont jusqu’en Espagne : il s’y est établi depuis quelques années une manufacture de toiles peintes , qui prospère & occupe déja beaucoup de bras. La plupart des bourgeois vivent du produit de leurs vignes , de leurs champs , des métiers qu’ils exercent & du modique salaire attaché aux charges de l’Etat. On remarque en général dans cette ville une honnête médiocrité ; comme il y a fort peu de commerce , l’inégalité des fortunes & des rangs y est moins sensible que par- P 22g Course de Bale tout ailleurs. La langue du peuple, des conseils & de la chancellerie est Vallemande ; cependant vû la proximité de villes & de villages où l'on parle français , presque tout le monde le sait, & il y a même une église où l’on fait régulièrement le service dans cette langue. Le premier pasteur & chef des églises de PEtat de Bíenne est maintenant Mr. Wetzel. Etranger à cette ville, ses talens, son savoir & sur-tout son mérite personnel lui ont valu ce poste distingué, auquel il a été appellé par le magistrat il y a quelques années. Ce choix honore également & ceux qui Pont fait & celui qui en a été Pobjet : il est si rare de voir les places aller au-devant des gens qui en font dignes, qu’on ne peut qu’applaudir à ce trait & le relever avec éloge. A B I E N N E. 229 LETTRE VIL JL L ne saut point quitter Bienne sans visiter un artiste fort au-deifus du commun ; c’est Mr. Hartmann : on connaît en Stiijse & dans l’étran- ger des paysages de lui , qui font grand honneur à ses talens ; il rend avec grâce les vues romantiques de la contrée qu’il habite ; il peint sur-tout en grand maître le sapin, ce bel arbre honneur de nos forêts , qu’il est si difficile de répéter fidèlement fur la toile fans roideur & fans monotonie. II fait auffi , de concert avec Mr. Htuntz , dont nous avons déja parlé à l’arti- cle d 'Arlesheim, ces charmantes vues du lac de Bienne qu’on a par tout. Voici fur ces vues une petite anecdote de la fin du dix-huitième siècle.... Un ecclésiastique catholique les volt chez un marchand de tableaux ; il en est enchanté , les marchande & tombe d’accord du prix : mais un scrupule bien naturel Farrête tout court : le pays que ces desseins représentent , demande t-il d’un air inquiet, n’e/l-il pas hérétique ? Hélas oui ! répond le marchand , il efl réformé : Dans ce cas je n'en veux plus : un homme à expédions qui se trouvait là par hasard , lui dit alors très-grave- ment & d’un ton bien propre à le rassurer: monsieur , ne craignez rien ; il est un excellent cor- P 2 2zs Course de B a t e re&if à cette affaire.... le paysage efl réformé , je P avoue, mais ies peintres qui Pont fait font bons catholiques. Malgré la satisfaisante réponse de ce casuiste , si propre à tranquilliser une conscience timorée , recclésiastique ne put se résoudre à prendre ces tableaux & le marché fut rompu. La promenade qui mène de Bienne au bord du lac fera avec le tems une des plus belles de la Suisse : elle a près de vingt minutes de longueur, & c’est à son extrémité , que nous nous embarquerons pour naviger fur le riant bassin qui baigne cette côte : tous les alentours de la ville du côté de la plaine font de vastes campagnes sujettes à de fréquentes & longues inondations , qui mettent tout le pays fous Peau, & qui obligent à aller en bateau d’un village à l’autre, comme en Egypte , lors des débordemens du Nil : aussi la baflè contrée qui renferme presque en entier les quatre comtés Bernois de Cerlier , de Nidau, à'Arberg & de Buren s’appellait-elle autrefois ifel gaw , ou le pays des isíes. Le lac auquel Bienne donne son nom, a trois lieues & demie de longueur , fur une lieue dans fa plus grande largeur; les chartres du moyen âge le nomment lacus Nugerolis, & l’on n’a que des conjectures fort hasardées fur l’étymologie de cette ancienne dénomination, qui ennuye- raient le lecteur au lieu de l’instruire. Ce lac dans lequel la Thiette porte le superflu des lacs de Neuchâtel & de Morat , se décharge à Nidau par la même rivière ; en y arrivant elle environne cette jolie ville de ses bras, s’y partage A B I E N N E. ! I 231 en plusieurs branches , forme en coulant vers VAar comme un labyrinthe d’eau , & par la trace de son cours presque insensible , encadre d'une bordure d’argent ces divers paysages : ce lac n’est point également profond (*) par tout ; du côté de Cerlier , il y a un espace de plus de demi lieue couvert de roseaux épais, qui de loin semble couper l’azur de ses eaux, d’une écharpe verdâtre, mais qui de près le dépure sensiblement en lui donnant un air de marais. II est: fort poissonneux, moins cependant qu’autrefois, & nourrit plusieurs sortes de poissons, entr’au- tres d’excellentes truites, dont quelques-unes pèsent jusqu'à vingt livres , & une espèce de goujon , nommé dans le pays heurling , qui passe pour très - délicat. Nos lacs manquent généralement d’une décoration qui embellit beaucoup ceux à?Ecosse Scde Suède .... Ils n’ont point d’isles : outre celles de Reichenau & de Meinau dans le lac de Constance , d ’Aussnau & de Lutzelau dans le lac de Zuric & la petite isle du lac des quatre Cantons , que l 'Abbé Reinal a défigurée aux yeux de tout Suisse , par un ridicule monument , tout à la fois mesquin & vaniteux , aucun de nos grands lacs n’a d’isle que celui-ci, d’un plus grand prix par là aux yeux des dessinateurs & des amis de (*) Mr. le Professeur de Saussure nous apprend que ce lac n’a pas plus de 217 toises dans fa plus grande profondeur. P Z 2ZL Course de Balï la belle nature (*). Aux deux tiers de fa longueur depuis Bienne, il offre deux isles d’une taille fort inégale : la petite n’est proprement qu’un écueil sablonneux, revêtu d’un gazon fort court d’un côté, & de l’autre d’arbustes & de plantes aquatiques , fur lequel on fait paître en été un troupeau de moutons : la grande, (*) 11 est en Suisse deux très-petits lacs, qui n’atten- dent qu’un artiste pour offrir deux paysages uniques, l’un dans le genre gracieux , Pautre dans le genre sombre. Le premier est celui de Mauensèe dans le canton de Lucerne : situé au centre d’une riante & fertile campagne , il environne de ses eaux paisibles une isle bordée d’arbres, au milieu desquels paraît un château d’un goût plus moderne que gothique. Le second est celui de Lowerts , près du village de Steincn dans le canton de Schweitz : son bassin , presque par-tout entouré de rocs, est noirci par le reflet des bois obscurs qui les couronnent : fa surface est ordinairement agitée par un vent qui souffle d’une gorge voisine ; des monts immenses l’en- caissentde leur base : dans le milieu deux isles ou plutôt 2 écueils élèvent leurs têtes rocailleuses ; tous deux étaient jadis chargés d’une tour menaqante : mais elles ont été renversées par les enfans de la liberté, ces tours. . .. & fur leurs lugubres décombres ombragés de sapins, se trouvent à présent deux humbles hermitages. La mélancolie ou la piété ne pouvaient pas choisir d’azyle plus propre à la méditation : un recueillement religieux s'empare de Pâme en y abordant, & la pensée , forcée par l’horreur & l’effroi qui règnent dans ces lieux si abon- dans en souvenirs & en réflexions, à fe recourber tristement fur elle-même,ne songe plus à rebrousser vers les scènes brillantes d’un monde trompeur,que rien ne lui rappèle. A B I E N N E. 2ZZ qui s’appelle l’isle de St. Pierre, a environ trois quarts de lieue de tour : elle est d'une forme à peu-près ovale ; une forte muraille, finie feulement depuis quelques années, la défend de toutes parts contre les insultes des flots qui commençaient à la dégrader dans ses angles. Cette isle a jadis appartenu à des moines de l’ ordre de Cluni : du village de Belmont qui n’est pas fort éloigné , ils y avaient transporté une de leurs maisons , dont le chef s’appelle dans les anciens titres f rieur de P isle au milieu du lac-, & certes , ces solitaires ne pouvaient mieux se placer pour jouir d’un air pur , d’une vue unique dans son genre & d’une retraite isolée, sans être mélancolique, qui leur montrait toujours dans un coin & comme en miniature le mobile tableau de ce monde qu’ils avaient quitté. Le Pape jugea à propos en 148 s de séculariser ce prieuré ; les revenus en passèrent au chapitre de St. Vincent à Berne , qui les partagea avec l’abbaye de St. Jean, située dans le voisinage à l’embouchure de la Thielle dans le lac, à condition qu’elle y entretiendrait les chapelains nécessaires. Á la ré- formation l’isle fut donnée au grand hôpital de Berne, & ses rentes font maintenant employées à l’entretien des pauvres ; l’ancien couvent est devenu une belle ferme ; des vignes, des prés, une petite forêt, des bosquets de châtaigners, de noyers & d’autres arbres fruitiers se partagent la surface de cet Elysée.... De quelque côté qu’on se tourne, le payage varie singulièrement; il se modifie suivant les différentes heu- P 4 2J4 Course de Bale res du jour , les diverses saisons de Tannée & mème selon que le tetns est serein ou couvert. Au centre de l’isle qui s’élève en colline, est placé un sallon en rotonde; de ce belveder, on fait des yeux le tour du lac : on se plait à démêler à Tune de ses extrémités Bienne & Nidau , que séparent les canaux de la rivière ; à Tautre, on voit de plus près la Neuveville , surmontée du vieux fort de Schlossberg ; Landeron , petite ville Neuckâteloife ; Tancienne abbaie de St. Jean, changée en bailliage, & les tours du château de Cerlier que couronne ce charmant Julemont si bien chanté par un poète Bernois, dans un poème trop peu connu, intitulé la vue d’Anet. Quelques fois un point blanc paraît se mouvoir dans le lointain au milieu des terres ; c’est la voile d’une barque qui monte ou descend lentement d’unlac à Tautre par la Thìelle, sans qu’on apperçoive l’eau qui la porte : la côte occidentale est bordée de villages , de hameaux & de maisons de campagne qui contrastent avec le pampre foncé des vignobles d’alentour , dont plusieurs parties ne font accessibles qu’en bateau (*). (*) Les principaux rie ces villages font Vigneule , où croît le meilleur vin de cette côte ; le grand & le petit Bouanne placés au centre du lac ; GlereJJe ou Ligerts, au dessus duquel font les ruines d’un château , berceau des nobles de ce nom , dont une branche établie à Fri- bourg est du nombre des familles patriciennes de cette république , & l’autre transplantée dans l’Evêché de Baie, compte parmi ses membres vivans un grand chanoine A B I E N N E. 2Zf La côte opposée offre au contraire un aspect plus sombre & plus sauvage ; un seul village, quelques fermes solitaires, des champs & des forêts; voilà tout ce qu’on y découvre. En tems de vendange, toute la jeunesse du voisinage se rend dans cette isle enchantée; ìe délire de la joie la plus vive se manifeste par des chants & des danses : une véritable bacchanale trouble alors le calme de ces retraites si paisibles à l’or- dinaire; fur le soir le lac se couvre de bateaux légers , on se sépare au port, on se salue encore de loin, on se disperse sur les eaux & les côtes voisines retentissent de ces cris d’allégresse qui •s’élèvent à la fin d’un jour passé dans les plaisirs rustiques. Si du point le plus haut de l’isle on tire une boîte, vis-à-vis du village de Glerejss , elle produit un effet des plus singuliers. Après un silence d’une minute, tout-à-coup on entend dans un grand éloignement commencer un bruit sourd qui s’accroît en roulant & grossit au point de ressembler à un tonnerre qui gronde dans une vallée profonde : c’est une fuite naturelle de la situation de l’isle, placée de façon que le coup va frapper Fécho le plus éloigné , qui le renvoie du haut chapitre , & un chevalier de Malte. On remarque auífi près de Sus l’agréable domaine de Convalet , qui appartient à la riche abbaie de St. Urbain dans le canton de Lucerne. Vû le singulier mélange des deux langues , presque tous les villages de cette contrée ont deux noms, l’un allemand , l’autr e fiançais, souvent trcs- difFérens l’un de l’autre. 2z6 Course de Bale de proche en proche à ses voisins jusque dans le vis-à-vis où la détonation finit brusquement. C’est sans doute dans les vallons du Tejsemberg que se forme ce phénomène : ils sont de l’autre côté du revers occidental qu’on a fous les yeux, au-dessus de Glerejse , & renferment quelques villages dont la souveraineté est partagée entre Berne & l’Evêque de Baie , & dont la bannière n’appartíent ni à l’un ni à l’autre , mais à la Neuvevil/e , petite ville municipale gouvernée en certains points comme Bíenne , mais beaucoup plus dépendante de l’Evêque. Les murs , les portes, les volets des croisées de la rotonde font tous extérieurement & intérieurement couverts de chiffres enlacés & de noms encadrés deux à deux dans le même cartouche ; c’est tout à la fois le répertoire des familles des environs, & les archives amoureuses de toute la contrée limitrophe : pour peu qu’on fut au fait de la carte des cœurs, on pourrait présager en parcourant ces signatures une rupture ou un mariage, & trouver là des témoins toujours prêts à déposer contre l’infidélité des uns & en faveur de la constance des autres : dans la foule des vers bons & mauvais qu’on peut y lire, on distingue les 1 strophes suivantes , écrites au crayon, dans un des coins du belveder : la teinte sentimentale qui les colore n’est point fans quelque agrément. 2Z7 A BiBNH'Eî A la seule raison docile , Heureux qui pourrait dans cette isle Couler fa vie en doux loisirs ! Tranquille il verrait son rivage, Tour-à-tour battu par l’orage, Ou caressé par les zépbirs ; Tandis que fa vertu paisible Trouverait dans un cœur sensible Sa récompense & ses plaisirs. Jours fugitifs de ma jeunesse , Age aimable de la tendresse, vu passé souvenirs heureux ! Retracez-vous à ma pensée, Soulagez mon a me affaissée Sous les coups d’un fort rigoureux; Et pour soutenir ma constance Ah ! bercez-moi de l’espérance, D’un avenir moins douloureux ! €$€$ J’avais cru trouver dans un monde Plus mobile hélas ! que cette onde Un ombre de félicité .... Mais cet âge qui nous détrompe M’a fait voir à travers fa pompe Mon erreur & fa fausseté ; Et ce n’est qu’en rentrant chez elle , Qu’enfin la raison me rappelle Du mensonge à la vérité. 2)8 Course de Bale Correspondant à mon délire , O qui me donnera de lire Dans le livre de Punivers , D’associer mon existence A l’innocente jouissance, Des vrais biens qui m’y font offerts, De conserver une ame pure A l’unisson de la nature , Et de la peindre dans mes vers ! C’est toi, doux charme de la vie , Toi divine mélancolie, Qui nous rend citoyens des cieux ! Sans toi, fans ta flamme invisible , Le cœur froid , muet, insensible N’habite qu’un désert affreux. Avec toi seule l’homme pense, Au but par la vertu s’élance, Devient meilleur & plus heureux. Ce qui ajoute depuis quelques années à la réputation de cette isle , c’est le séjour que J, J. Rousseau y a sait en 176s : on montre aux curieux la chambre qu’il avait choisie sur toutes les autres de la maison, parce qu’on voit les glaciers de ses fenêtres : elle est remplie de vers & d’éIoges,la plupart adressés par des Genevois à la mémoire d’un compatriote qu’ils ont tant persécuté de son vivant. Ce fut après fa chimé- A B I E N N E. 2;9 rique lapidation de Modérs Travers (*), que cet homme si philosophe pour les autres & si peu pour lui-même , crut trouver dans cette isle la tranquillité qui n’était plus faite pour son ame trop aigrie : c’est là qu’il passa deux mois comme il nous l’apprend lui mème, à faire de la musique , à herboriser, à monter sur les arbres un sac autour des reins pour en cueillir les fruits, à conduire des colonies de lapins dans la petite isle. C’est là que couché fur le dos dans un batelet , les yeux tournés vers le ciel, il se laissait (*) Chimérique est le terme : on l’a dit & répété, cette lapidation n’a jamais existé que dans l’imagination de J. Jaques ; c’est une de ces visions que son amour-propre exalté lui suggérait si aisément, quand il éprouvait quelque crainte ou quelque contradiction : jamais les enfans de Motiers n’ont jette un seul caillou ni contre lui ni contre ses fenêtres ; celui qui se trouva dans fa chambre plus gros que le trou de la vitre brisée , y avait été mis par sa gouvernante qui ne se plaisait pas dans ce village, & qui connaissant à fond le caractère de son maître, savait bien le moyen de le faire changer de demeure. Cependant on ne cesse d’imprimer, de graver même l’his- toire de cette lapidation comme un fait avéré : la collection plus fastueuse que bien faite des tableaux pittoresques de la Suisse a consacré ce mensonge dans une planche, où l’on voit les enfans lancer des pierres contre Rousseau qui se retire, & le pasteur en habit de cérémonie les exciter à l’assonimer. Malgré toutes les réclamations de la vérité, cette erreur triomphera à la longue , & dans quelques siècles on ne manquera pas d’in- sérer cette gravure dans le martyrologue philosophique , & d’ycanoniser Jean Jaques, comme un martyre immolé par le fanatisme. 242 Course de Balé aller à la dérive sur le lac des heures entières jusque bien avant dans la nuit : hélas ! il croyait saisir une ombre de bonheur dans la jouissance de ce qu'il appellait 1 q précieux sar nimte .. .. mais elle n’é- tait pas plus là pour lui qu’autre part, & où qu’il allât il pouvait Rappliquer à lui même ce mot de son H élaise : insensé ! ou veux-tu fuir ! lefhantòme ejl dans ton cœur. O qu’on aime dans cette isîe à chercher les vestiges des pas de ce grand homme , plus à plaindre qu’à blâmer , à se placer à ses côtés au déclin du jour fur le fable du rivage & à partager avec lui les sensations qu’il décrit si bien dans le morceau suivant de ses Rêveries. „ Quand le soir „ approchait je descendais des cimes de l’isle, „ & j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac „ fur la grève , dans quelque asile caché ; là le „ bruit des vagues & stagnation de l’eau fixant „ mes sens, & chassant de mon ame toute autre „ agitation , la plongeaient dans une rêverie déli- ,, cieulè, où la nuit me íurprenaitíouvent lans que „ je m’en tusse apperçu : le flux & le reflux de „ cette eau, son bruit continu mais renflé par in- „ tervalles frappant mon oreille & mes yeux, sup- „ pléaient aux mouvemens internes que la rêve- „ rie éteignait en moi , & suffisaient pour me „ faire sentir avec plaisir mon existence : sans „ prendre la peine de penser, de te m s à autre, „ naissait quelque faible & courte réflexion sur „ l’instabilité des choies de ce monde , dont la „ surface des eaux m’offiait l’image: mais'bien- „ tôt ces impressions légères s’eifâqaient dans „ st uniformité du mouvement continu qui me A B I E N N E. 241 j, berçait, & qui sans aucun concours actif de 33 mon ame , ne laissait pas de m’attacher au 3, point qu’appellé par l’heure & le signal con- 3, venu , je ne pouvais m’arracher de là fans „ effort.... Au commencement de son séjour il y resta ignoré comme il le désirait effectivement : mais bientôt il y fut assailli d’importuns qu’il évitait, soit en grimpant de l’appartement du receveur dans le sien par une trappe , à laquelle il parvenait à l’aide d’un grand poêle devenu son escalier dérobé, soit en se retirant dans quelque coin de l’isle bien fourré de buissons. U11 jour qu’il se promenait à l’écart, un inconnu saborde en disant : Mr. Jean Jaques Rousseau, je vous salue .... Mr. lui répond-il , fi je savais vos noms de baptême U de famille auffì bien que vous savez les miens, je pourrais vous en dire autant , & il continua sa promenade : une autre fois un noble campagnard du voisinage lui crie d’auffi loin qu’il l’apperçoit : Mr. j\>.i lhonneur d'être votre très - humble & très - obéijsxntserviteur.... & Rousseau qui n’aimait point cette fin de lettre pour prélude d’une conversation , lui crie sur le même ton ; & moi , Mr. je ne suis pas le votre , & il s’enfonce dans le bois. U11 homme d’esprit qui connaissait la trempe de son caractère & qui souhaitait passionnément de se lier avec lui, vint souvent dans l’isle , affecta de l’éviter quand il le rencontrait , & parut ne point se soucier de son approche. Piqué de cette indifférence, Rousseau le cherche , saborde fait 24L Course de Bale toutes les avances, & dès lors ils se sont vus très- souvent. 11 disait fréquemment au receveur qui lui proposait de se montrer à des étrangers venus exprès pour lui faire visite: je ne suis pas ici dans une menagerie. Sa misantropie est assez bien rendue dans une épigramme que j’ai trouvée écrite je ne fais plus fur quel mur de l’isle. Un soir au clair de lune errant sor ce rivage, J’y trouvai de Rousseau l’ombre morne & sauvage : ,, Que veux-tu , me dit-il, en détournant les yeux ? M — Ainsi que vous, grand homme ! admirer ces beaux lieux. ,3 --Tu fais bien: tout est bon, grand, beau dans la nature.... Hors l’homme qui la défigure. Mais bientôt la prudence ou la politique Bernoise craignit de garder plus longtems dans ses terres fauteur du ContraSÎ social, des Lettres de la Montagne & de la plus grande partie des troubles de Geneve ; elle lui fit signifier poliment de sortir de son territoire , plutôt par raison d’Etat que par dureté : alors il fut au désespoir d’être forcé de s’arracher à cette retraite dans laquelle il avait résolu de finir ses jours ; il conjura dans une lettre maintenant imprimée, un Bernois de ses amis, d’obtenir pour lui de la république comme une grâce , d’être enfermé le reste de la vie dans quelque château du canton, & déclara que dans cette prison perpétuelle il se soumettrait A B 1 E N N E. 24; irait: à 11’avoir ni plume, ni papier, ni communication au dehors , & qu’il y serait content pourvu qu’on lui laissat quelques livres N fa liberté de fe promener quelquefois dans un jardin. Mais on regarda cette demande comme une nouvelle inconséquence d’un homme aigri par le malheur, & l'on se borna à le faire quitter l’isle & le canton. L’année après son départ, un mendiant d’esprit s’avisa un jour qu’une nombreuse compagnie dinait dans la chambre qu’il avait occupée, d’y venir demander l’aumône au nom de J. Jaques Rousseau, & il eut tout lieu d’ètre content de la quête abondante que lui fit faire ce nom íì fameux (*). Nous ne quitterons point l’isle, fans transcrire ici la charmante description que Roujseau en trace lui même; tout voyageur sera bien aise de pouvoir la lire sur les lieux & de la comparer à la nature : nous aurions fans doute mieux fût de renvoyer à ce qu’il dit de ce charmant séjour , sans en rien dire de notre chef, mais ce fera sombre qui fera ressortir le tableau du philosophe Genevois ; le voici donc ce tableau de main de maître, tel qu’on le trouve dans la sixième promenade d u morceau intitulé les rêve- (*) Ce trait est le pendant de celui d’un Français qui fe mit à mendier furie pont neuf au nom à’ Henri js, & qui aurait fait fa fortune, si la police ne lui eut fait défendre de ce servir de se nom si cher à la nation. Q. 9 244 Course de Bale ries du promeneur solitaire , imprimées à la fuite de ses Confessions. „ De toutes les habitations où j’ai demeuré, „ ( & j’eil ai eu de charmantes ) aucune ne m’a „ rendu si véritablement heureux , & ne m’a 3 , laissé de si tendres regrets que l’isîe de St. 33 Pierre au milieu du lac de Sienne. Cette petite „ isle qu’on appelle à Neuchâtel, Yisle de la 33 Motte , est bien peu connue même eu Suisse. 3, Cependant, elle est très-agréabìe & singulière- „ ment située pour le bonheur d’un homme qui 3, aime à fe circonscrire » car quoique je sois „ peut-être le seul au monde à qui sa destinée „ en ait fait une loi, je ne puis croire être le „ seul qui ait un goût si naturel, quoique je „ ne saie trouvé jusqu’ici chez nul autre. „ Les rives du lac de Sienne font plus fau- „ vages & plus romantiques que celles du lac M de Genève, parce que les rochers & les bois ,3 y bordent seau de plus près ; mais elles ne „ font pas moins riantes : il y a moins de cuî- „ ture de champs & de vignes, moins de villes „ & de maisons ; il y a auffi plus de verdure M naturelle , plus de prairies, d’afyles ombragés „ de bocages, des contrastes plus fréquents & 3, des accidens plus rapprochés. Comme il n’y a „ pas fur ces heureux bords de grandes routes „ commodes pour les voitures, le pays est peu ,3 fréquenté par les voyageurs ; mais il est inté- ,3 reliant pour des contemplatifs solitaires qui aiment à s’éilivrer des charmes de la nature, A B I E N N E. 245 » & à se recueillir dans un silence que ne trou- n ble aucun bruit, que le cri des aigles, le ra- „ mage entrecoupé de quelques oiseaux ; & le „ roulement des torrens qui tombent de la » montagne. Ce beau bassin d’une forme prés- » que ronde renferme dans son milieu, deux „ petites isles , l’une habitée & cultivée d’en- ?> viron demi- lieue de tour ; l’autre plus „ petite, déserte & en friche, & qui sera dé- „ truite à la fin par les transports de la terre „ qu’on en ôte fans cesse pour réparer les dégâts „ Hue les vagues & les orages font à la grande. „ C’est ainsi que la substance du faible est tou- „ jours employée au profit du puissant. M II n’y a dans l’isle qu’une feule maison, n mais grande, agréable & commode, qui appar- „ tient à l’hôpital de Berne ainsi que l’isle , & „ où loge le receveur avec fa famille & ses » domestiques. II y entretient une nombreuse -, basse cour, une volière & des réservoirs pour le » poisson : l’isle dans fa petitesse est tellement variée dans ses terreins & dans lès aspects , „ qu’elle offre tontes sortes de sites , & souffre „ toutes sortes de culture : on y trouve des „ champs, des vignes , des bois , des vergers , n des gras pâturages ombragés de bosquets, & „ bordés d’arbrisseaux de toute espèce, dont le „ bord des eaux entretient la fraîcheur ; une „ haute terrasse plantée de deux rangs d’arbres 3, borde l’tsîe dans toute fa longueur , & dans le milieu de cette terrasse on a bâti un joli 0.3 » 246 Course de Balk „ sidlori où les habitans des rives voisines se raf- „ semblent & viennent danser les dimanches „ durant les vendanges. Une de mes navigations „ les plus fréquentes était d’aller de la grande „ à la petite isle, d’y débarquer & d’y passer „ l’après dinée, tantôt à des promenades très- „ circonscrites au milieu des marceaux , des „ bourdaines , des persicaires , & des arbrisseaux „ de toute espèce ; & tantôt m’étabiissant au „ sommet d’u n tertre sablonneux, couvert de M gazon, de serpolet, de fleurs, même d’espar- „ cettes & de treffies qu’on y avait vraisembla- „ blement semé autrefois .... „ Quand le lac agité ne me permettait pas la „ navigation , je passais mon après midi à par- „ courir l’isle.... m’asseyant tantôt dans les „ réduits les plus rians & les plus solitaires pour „ y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses & „ les tertres pour parcourir des yeux le superbe „ & ravissant, coup-d’œil du lac & de ses riva- „ ges, couronnés d’un côté par des montagnes „ prochaines, & de l'atitre élargis en riches & „ fertiles plaines dans lesquelles la vue s’éten- „ dait jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloi- „ gnées qui la bornaient. E11 iortant d’une lon- „ gue & douce rêverie , me voyant entouré de „ verdure, de fleurs, d’oiseaux & laissant errer „ mes yeux au loin sur les romanesques rivages „ qui bordaient une vaste étendue d’une eau claire & cristalline , j’aísimilais à mes fictions tous ces aimables objets; & me trouvant enfin » Z) A E I E N S E. 247 ramené par degrés à moi-même, & à tout ce j, qui m’entourait, je ne pouvais marquer le „ point de séparation des fictions aux réalités , „ tant tout concourait également à me rendre „ chère la vie recueillie & solitaire que je me- „ nais dans ce beau séjour. Que ne peut-elle „ renaître encore ! Que ne puis-je aller finir „ mes jours dans cette isle chérie , lans en refi. „ sortir jamais, ni jamais y revoir aucun habi- „ tant du continent qui me rappellat le souve- „ nir des calamités de toute espèce qu’ils se plai- „ sent à rassembler sur moi depuis tant d’an- „ nées ! Notre course ne s’étendra pas plus loin , & nous ne pouvons faire un plus grand plaisir à nos lecteurs que de les laisser au milieu des souvenirs de Jean Jaques Rottjseau dans l’isle qu’il a habitée. C’est un Siájse , & il n’est pas nécessaire de le dire, on le voità chaque page, mais un Suijse qui fait gloire de l’ètre , un ami de la commune & bonne mère-patrie & non un serviteur partial & aux gages de quelqu’un des Etats confédérés , quia écrit ces lettres ; il les a écrites pour ses compatriotes & non pour les étrangers (*); il y a mis toute l’exactitude & l’impar- <*) M. Coxc qui a donné fans contredit l’ouvrage le moins fautif fur la Suijse , disait à Fauteur de ces lettres , à qui il demandait quelques corrections : je ríècris pas pour les nationaux , mais pour les étrangers ; il lui a même avoué qu’il avait décrit des lieux où il n’avaít jamais été. Le Public est averti qué 'nous sommes menacés a? 248 Course de Bale tialité qui lui a été possible; il a donné plus de tems à recueillir fur les lieux & à vérifier les matériaux nécessaires à la description de cette petite partie de nos contrées occidentales , que ces étrangers qui font en toute langue des voyages en deux ou trois volumes fur tout le corps Helvétique, n’en mettent à le parcourir cn entier. II fait qu’il ne plaira pas à tout le monde , parce qu’il a dit la vérité ou que du moins il a cru la dire ; parce qu’il a prêché la tolérance, Inégalité , la nécessité de préférer l’agriculture aux fabriques ; parce qu’il a soutenu qu’il fallait s’instruire pour gouverner , respecter comme une chose sacrée les droits du plus faible, & apprécier la noblesse au tarif de ses vertus personnelles & non d’après les vertus de ses pères ; fur-tout parce qu’il a traité de plusieurs points qui mettent les intérêts particuliers eu ccnflict avec le bien public .... Mais s’il obtient le suffrage des bons citoyens , des vrais amis de la nation, de ces Suijfes de vieille roche, qui ont d’un nouveau voyage : il en a même paru une première édition ; la seconde est sous presse avec des changemens , & fauteur parcourt maintenant nos grands chemins , pour faire la troisième revue & corrigée : on ne peut trop réclamer contre de telles invqfions littéraires qui livrent la Suisse aux étrangers, ou plutôt à l’ignorance& à la prévention : ne serait-ce point peuc-étre qu’en aíservis- sant sa nature, ses loix & sa constitution aux décisions du premier venu , à qui il prend fantaisie de la décrire en allemand ou en français,] on veuille ainsi se venger de :son indépendance politique ! A B I E N N I. 249 encore J’honneur Helvétique à cœur , il sera satisfait, & ne s’inquiètera guères s’il a réussi à prouver à ses lecteurs pour la partie qu’il a décrite, la vérité de ce mot : En voyageant en Suisse , le peintre trouve 'a chaque PAS UN TABLEAU, LE POETE UNE IMAGE, ET LE PHILOSOPHE UNE REELECTION. f ' I N. 0-4 '»■ . IjA Suisse entière n’est pour ainsi dire qu’une grande ville , dont les rues larges & longues .... font semées de forêts , coupées de montagnes, & dont les maisons éparses & isolées ne communiquent entr’elles que par des jardins Anglais. Rêveries de J. J. Rousseau , septième promenade. ( MI ) * TABLE DESLETTRES & des principaux objets dont elles traitent. LETTRE I. Page i — z8. Champs de bataille hors des portes de Bâle- Châteaux voisins-Situation de Bâle dans les siècles féodaux. — Tyrannie de l’ancienne noblesse_Hermitage dans la Byrse. — Munchens- tein. — Anecdote sur deux nobles de Munch. —. Ruines de Reichenstein-Bourg d’Arlesheim. — Grand chapitre de la cathédrale de Bâle_. Ca- nonicats, preuves & dignités. — Bailliage de Byr- sech_Justice, appels, procès & avocats_ Jardins Anglais_Monument à Gesner_Tableau de la cataracte du Rhin. — Notice sur Christophe Hauss. Zf2 TABLE LETTRE IL Page i 8"-8i- PlEINACh. — Anecdote sur un noble de ce nom_Château , bataille & Evêque du nom de Dornach-Epitaphe de Maupertuis-Anecdote fur un seigneur de Fiirstenstein. — Histoire féodale des châteaux de Pfeffingen & d’An- genstein-Ruine & famille de Bœrenfels_ Cascade de Grellingen. — Château de Zvin- gen. — Tour d’oubli_Ville de LauíFon. —Ré- formation de ce pays & retour au culte de Rome—Roc percé. — Sohieres. — Changement de langue. — Ruines & chapelle de Vorbourg. — Ville & château de Delémont. —Biographie de Jean Prévôt. — Constitution de PEvêché—-Assemblée des états. — Subsides. — Nobleífe du pays-Réflexions générales fur la manie d’être gentilhomme , l’illustration militaire, & l’efprit de noblesse. LETTRE III. Page 81 — 117. P revote de Non tiers grand-val. —Usines de Correndelin. — Roches de Moutiers. — Le martinet. — Cirque de rochers. — Maniéré de voix DES LETTRES. 2 s; ces belles scènes. —Hameau de Roche_Nouveau deffilé. — Pont de Pennes. — Réclame de St. Germain , — Vallon de Moutiers. — Son couvent devenu chapitre. — Histoire de ce pays dans le moyen âge ; — Origine de fa combour- geoisie avec Berne. — Démêlés à l’occasion de la réformation. — Etat ecclésiastique actuel. — Bannière. — Taxes annuelles. — Anecdote fur la prestation du serment de fidélité refusée à l’Evëque. — Charge de bandelier & manière de Délire. — Serment du bandelier & du peuple à la bannière. — Anciennes coutumes. — Restes des droits féodaux. — Plaids généraux & justices inférieures. — Caractère & bonheur de ce petit peuple. LETTRE IF. Page 117-1^8. Patois de la Prévôté. — Agriculture. — Danger de rétablissement des fabriques. — Bâtimens. — Anabaptistes , leur caractère & leur cantique du matin. — Tolérance & rapprochement des deux communions. — Roches de Court. — Histoire & inscription de la grande route. —, Tempête. — Grotte, — Sensations qu’on éprou- TABLE 2f4 ve dans ces paysages. — Villages de Court, Bévillard, Malleray & Reconvilliers, & anecdote fur chacun. — Village & nobles du nom de Tavannes. — Lettre de cette paroisse dans le tems de sa réformatioti. — Source de la Byrse.' — Pierrepertuis. — Dispute d’antiquaire sur rinscription. — Emigration pour les Etats-Unis. — Un mot fur l’histoire naturelle de ce pays. LETTRE V. Page i sb —192. A-BBM-Z de Bellelai. — Sa fondation par un vœu, son histoire , sa description. — Etablissement pour des orphelines. — Séminaire très-utile à la jeunesse des pays voisins. — Vallée de Sor- netan. _ Epitaphe. _ Défilé du Pichoux, cascades , sources & cavernes qu’on y trouve. Grotte de Ste. Colombe. — Forges d’Undervil- liers. — Porentru. — Son histoire dans le moyen âge. — Son changement de Diocèse. _ Echange de territoire avec la France. — Camp de César près de Porentru. — Dénombrement de l’Evë- ché. — Droit monétaire. — St. Ursane. — Rapport de l’Evêché avec la France & avec la Suisse. — Anecdote fur le traité d’Arberg. — Préten- DES LETTRES. 2ss tion d’un nonce, — Notice des malheurs que la partie Germanique de l’Evëché a essuies pendant la guerre de trente ans. LETTRE FI. Page 195-228. Entrée dans PErguel ou pays de St. Imier, Son histoire dans le moi en âge. — Son histoire naturelle. — Régime politique des habitons. — Bannière. — Dissérens à son sujet entre Bienne & PEvêque. — Serment. — Histoire de sa réforma- tion. — Traité de 1610. — Privilèges d u clergé. — Différence frappante entre les sujets d’un même prince. — Nobles de Péri. — Bains de la Reuchenette. — Mairie d’Orvin. — Chemin des Chaudières. _ Cascade & ruines de Rondchâteî. — Découverte de la plaine au revers du Jura. Beauté de ce paysage-Bienne_Son histoire dans le moyen âge. —Origine des droits de l’Evèché fur cette ville. _ Sac de Bienne par son Evêque-Son regime actuel pour le civil le militaire & PEcclésiastique. 2^6 TABLE DES LETTRES. LETTRE FIL I’age 229 - 249 . Environs de Bienne. — Son lac. — líle de St. Pierre. — Son histoire, sa description , ses alentours.— Belvédere au plus haut de Piste.— Singularité d’un écho. — Strophes inscrites fur un mur. _ Séjour de J. Jaques Rousseau dans cette iste._Sensations qu’il y éprouve décrites par lui-même. — Anecdotes peu connues fur cet homme fameux. - Epigramme à fa manière. _ Son départ de lTsle. — Lè tableau qu’il en fait dans ses rêveries. — Concluíìon de Pouvrage & but de P Auteur. Fin de la Table. Les desseins de la plupart des vues pittoresques dont parlent ces lettres , se trouvent à Bien- ne chez M. Hartmatt, & à Arlesheim chez M. Stuntz : ce dernier fait aussi des garnitures de boutons fort ingénieuses. — Les uns représentent en miniature les plus jolis points de vue du jardin Anglais que cet artiste habite ; les autres les costumes les plus intéressàns des paysannes INDICATION. Des distances R des meilleures auberges' de la route depuis Baie Endroits. (*) Arlesheira Lausson . Delémont Moutiers Malleray Soticeboz Bienne . Auberges. Distance. . Cheval blanc i lieue. . Soleil . . z . Tour rouge z \. . Cheval blanc z . Lion d’or . 5 . Crosse de Bâle z \ . Couronne . 3 De Bâle à Bìenne 18 lieues. i*) En passant par Arlesheirti pour en voir les jardins, plutôt que par Rcìnach , les voyageurs font avertis que le détour n'est que d’une demi lieue tout au plus ; que les chemins font tout auíïì bons ; & que de là on peu continuer fa route pour Sienne fans être obligé de revenir à Bâle. Deux fois par semaine, le mercredi & le samedi une diligence conduit les voyageurs de Bâle à Bienne d’un seul jour, pour le prix modique de liv. vz de France. On s’adresse à Bâle à la Cigogne où on est très-bien. la H "ViJW cí- Cfiatea,ux c£L fíitiaas' (A Mtma.fere.s' à \ / rfía,g-e<9' cT Fermes J-njcriftion. 3e Pierre ' PertuLr MVAAM AV" G v 5 ", v m V I A ~ \ Cl AP ER M Q V U VMPATER/sa (ÍVIR COLHELVE Pouf/vCe Po ûurtíntnuù Verrerie £ Qœ/e r ,/jT //*' :■ *, \ .à .ri ./,. % Deíément Gîeritlvr 'P _ . ,3ei rx- Jc>ìn?er Vorluracs 4* M E ck&k c&spieds ck PLoy x> k "JCPliret /r if'/ £,CbCs ^CetœL tel Chape r erM& ■0,1 dCavf). .A jpk, 'TVi í > EÂ'. ’M«l pK. jttpy- ír ' ■ .. .dtf y M fies héron CNéuoovilles m PLkJi., í' Cerker à. cL V /- a m n> E O vanne i fl Xoarce'de^n. VCX cJ dCícAerìrpl^ .