LETTRES DE MADAME DE SÉVIGNÉ
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la fortune : c’est le jeu qui soutient M. de la Trousse. Vous avez donc cruêtre obligée de vous faire saigner? La petite main tremblante de votre chi-rurgien me fait trembler. M. le Prince disoit une fois à un nouveau chirur-gien : « Ne tremblez-vous point de me saigner? — Pardi, monseigneur,c’est à vous de trembler. » Il disoit vrai. Vous voilà donc bien revenue ducafé ; mademoiselle deMéri l’a aussi chassé de chez elle assez honteusement.Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune? Je suis persua-dée que ce qui échauffe est plus sujet à ces sortes de revers que ce qui ra-fraîchit : il en faut toujours revenir là. Et, afin que vous le sachiez, toutesmes sérosités viennent si droit de la chaleur de mes entrailles, qu’après queVichy les aura consumées, on va me rafraîchir plus que jamais par des eaux,par des fruits, et par tous mes lavages que vous connoissez. Prenez ce régimeplutôt que de vous brûler, et conservez votre santé d’une manière que ce nesoit point par là que vous puissiez être empêchée de venir me voir. Je vousdemande cette conduite pour l’amour de votre vie, et pour que rien ne tra-verse la satisfaction de la mienne.
Je vais me coucher, ma fille, voilà ma petite compagnie qui vient de partir.Mesdames de Pomponne, de Vins, de Villars et de Saint-Géran ont été ici ; j’aitout embrassé pour vous. Madame de Villars a fort ri de ce que vous lui man-dez : j'ai un mot à lui dire; cela ne se peut payer. Je pars demain à cinq heu-res ; je vous écrirai de tous les lieux où je passerai. Je vous embrasse de toutmon cœur. Je suis fâchée que l’on ait profané cette façon de parler ; sans cela,elle seroit digne de vous expliquer de quelle façon je vous aime.
A LA MEME
A Vichy, mardi 19 mai 1676.
Je commence aujourd’hui à vous écrire ; ma lettre partira quand elle pourra ;je veux causer avec vous. J’arrivai ici hier au soir. Madame deBrissac avec lechanoine 1 , madame de Saint-IIérem et deux ou trois autres me vinrent recevoirau bord de la jolie rivière d’Allier : je crois que, si on y regardoit bien, on ytrouveroitencore des bergers de l’Astrée. M. de Saint-Hérem, M. de la Fayette,l’abbé Dorât, Planci et d’autres encore suivoient dans un second carrosse ou àcheval. Je fus reçue avec une grande joie. Madame de Brissac me mena souper
1 Madame de Longueval, chanoinesse.