i*ét •mjs& ••'Xtt.iïXk: l* V. mm * * * i “a^ *;.*-■ ms?, fciSfïi Sît-V ; «f. -,i .«S,:». '* •* s îfï*; &§*?/$} ■■si» • jaïÉïagigsgsa^^s ya? s ^ ;« petit nombre d’idées morales,] dont ils déduifentdes règles communes de conduite, vivant en familles , se conformant à des ufages ge'ne'raux qui leur tiennent lieu de lois, et ayant meme une forme grossière de gouvernement. On sent que l'incertitude et la difficulté' de pourvoir à sa subsistance, l'alternative ne'cessaire d’un,e fatigue extrême et d'un repos absolu, ne laissent point à l’homme ce loisir, où, s'abandonnant g ses idées, il peut enrichir son intelligence de combinaisons nouvelles. Les moyens de satisfaire à ses besoins sont même trop deppndans du hasard çt des saisons, pour exciter utilement une industrie dont les progrès puissent se transmettre; et chacun se borne à perfectionner son habileté' ou son adresse personnelle. I C 6 ) Ainsi, les progrès de l'espèce humaine durent alors être très-lents5 elle 11e pouvoit en faire que ^ de loin en loin, et lorsqu'elle e'toit favorisée par des circondances extraordinaires. Cependant, à j la subsistance tirée de la chasse, de la pêche, ou des fruits offerts spontanément par la terre, nous Voyons succéder la nourriture fournie par des animaux que l’homme a réduits à l’état de domesticité', qu’il sait conserver et multiplier. A ces ) moyens se joint ensuite une agriculture grossière; il ne se contente plus des fruits ou des plantes qu’il rencontre ; il apprend à en former des provisions, a les rassembler autour de Jui, à les semer ou les planter, à en favoriser la reproduction par le travail de la culture. L,a propriété' qui, dans le premier e'tat, se ^ bornoit à celle dçs animaux tués par lui, de ses armes, de ses filets, dçs ustensiles dç son ménage, devint d’abord celle de son troupe au, et ensuite, celle de la terre qu’il a défrichée et qu'il cultive. A la mort du chef, cette propriété' se transmet naturellement à la famille. Quelques-uns possèdent un superflu susceptible d'être conserve'. S’il s est absolu , il fait naître de nouveaux besoins ; s’il n’a lieu que pour une seule chose, tandis qu’on v ( 7 ) éprouvé la disette d’une autre, cette nécessité,] donne l’ide'e des échanges : dès-lors, les relations : morales se compliquent et se multiplient. Une 1 sécurité plus grande, un loisir plus assuré et plus constant, permettent de se livrer à la méditation, ou du moins, à une observation suivie. L’usage s’introduit po.ur quelques individus, de donner une partie de leur superflu en échange d’un travail qui leur sert à s’en dispenser eux - mêmes. Il existe donc une classe d’hommes dont le temps n’est pas absorflé par un labeur corporel, et dont les désirs s’étendent au-delà de leurs simples besoins. L’industrie s’éveille; les arts déjà connus s’étendent et se perfectionnent; les faits que le hasard présente à l’observation de l’homme plus attentif et plus exercé, font éclore des arts nouveaux; la population s’accroît à mesure que les moyens de vivre deviennent moins périlleux et moins précaires; l’agriculture, qui peut nourrir un plus grand nombre d’individus sur le même terrain, remplace les aufrçs sources de subsistance : elle favorise cette multiplication, qui, réciproquement, en accélère les progrès; les idées acquises se communiquent plus promptement et se perpétuent plus sûrement dans une société devenue plus A 4 ( 8 ) sédentaire, plus rapprochée, plus intime. De'jà l’aurore des sciencescommenceàparoltre; l’homme se montre séparé' des autres espèces d'animaux, et ne semble plus borne' coinmp eux à un perfectionnement purement ^individuel. i Les relations plus e'tendues, plus multipliées, plus compliquées, que les hommes forment alors entr’eux, leur font éprouver la nécessité' d’avoir un moyen dp communiquer leurs ide'es aux personnes absentes, de perpétuer la me'moire d’un fait avec plusl de précision que par I4 tradition orale, de fixer les conditions d’une convention plus sûrement que par le souvenir des témoins, de constater, d’une manière moins sujette à des changemens, ces coutumes respecte'es, auxquelles les membres d’une même société' sont convenus de soumettre leur conduite. On sentit donc le besoin de l’écriture, et elle fut inventée. 11 paroît qu’elle étoit d’abord une véritable peinture à laquelle succéda une peinture de convention, qui ne conserva que les traits caractéristiques des objets. Ensuite, par une espèce de métaphore analogue à celle qui déjà s’e'toit introduite dans le langage, l’image d’un objetphy- sique exprima des ide'es' morales. L’origine de ces signes , comme celle des mots, dut s’oublier à la longue 5 et l’écriture devint l’art d’attacher un signe conventionnel à chaque idée, à chaque mot, et par la suite, i\ chaque modification des idées et des mots, Alors , on eut une langue écrite et une lan- gue parle'e, qu’il falloit egalement apprendre, entre lesquelles il fallait établir une correspondance réciproque. Des hommes de génie, des bienfaiteurs e'ter- nels de l’humanité', dont le nom, dont la patrie même sont pour jamais ensevelis dans l’oubli, ob- servirent que tous les mots d’une langue n’e'toient que les combinaisons d’une quantité' très - limitée d’articulations premières-, que le nombre de celles- ci , quoique très - borné', suffisoit pour former un nombre presqu’infini de combinaisons diverses. Ils imaginèrent de designer, par des signes visibles, non les ide'es ou les mots qui y répondent, mais ces éiéhiens simples dont les mots sont coni- con- ( 10 ) | Dès - lors , l'écriture alphabétique fut nue ; un petit nombre de signes suffit pour tout écrire, copnine un petit nombre de sons suffisoit pour tout dire. La langue écrite fut la même que la langue parlée; on n’eut besoin que de savoir reconnoître et fonner ces signes peu nombreux, et ce dernier pas assura pour jamais les progrès de l’espèce humaine. Peut ■; être seroit - il utile aujourd’hui d’instituer une langue écrite qui , réservée uniquement pour les s.îences, n’expriinaiît que ces combinaisons d'idées simples, qui se retrouvent exactement les mêmes dans tous les esprits, n’e'tant employée que pour des raisqnnemens d’une rigueur logique, pour des opérations de l’entendement précisés et calculées , fut entendue par les hommes de tous les pays , et se traduisît dans tous leurs idiomes, sans pouvoir s’altérer comme eux, en passait dans l'usage commun. Alors, par une révolution singulière, ce même genre d’écriture , dont la conservation n’eut servi qu’à prolonger l’ignorance , deyiçndroit , entre les mains de la philosophie , un instrument utile ( II ) à la prompte propagation des lumières, au perfectionnement de la méthode des sciences. C’est entre ce degre' de civilisation , et celui ou nous voyons encore les peuplades sauvages * que se sont trouves tous les peuples dont l’histoire s’est conseryée jusqu’à nous, et qui, tantôt faisant de nouveaux progrès, tantôt se replongeant dans l’ignorance, tantôt se perpétuant au milieu de ces alternatives, ou s’arrêtant à un certain terme, tantôt disparaissant de la terre sous le fer des conque'- rans, se confondant avec les vainqueurs, ou subsistant dans l’esclavage, tantôt enfin, recevant des lumières d’un peuple plus éclaire', pour les transmettre à d’autres nations, forment une chaîne non interrompue entre le commencement des temps historiques et le siècle où nous vivons , entre les premières nations qui nous soient connues, et les peuples actuels de l’Europe, On peut donc apperçevoir de'jà trois parties bien distinctes dans le tableau que je me suis proposé de tracer. Dans la première, ou les récits des voyageurs nous montrent l'état de l’espèce humaine chez les ( 13 ) peuples les moins civilises, nous sommes réduits à deviner par quels degrés l’homme isolé', ou plutôt borne' à l’association nécessaire pour se reproduire, a pu acquérir ces premiers perfectionne? inens dont le dernier terme est l’usage d’un langage articulé; nuance la plus marquée, et meme la seule qui, avec quelques idées morales plu? étendues, et un foible commencement d’ordre social, le fait alors différer des animaux vivant comme lui en société'régulière et durable. Ainsi nous np pouvons avoir ici d’autre guide que des observations sur Je développement de nos facultés. Ensuite, pour conduire l’homme au point où il exerce des arts, où déjà la lumière des sciences commence à l’éclairer, où le commerce unit les nations, où enfin l’écriture alphabe'tique est in. ventée, nous pouvons joindre à ce premier guide l’histoire des diverses sociétés qui ont été observées dans presque tous le? dregrés intermédiaires ; quoiqu’on ne puisse en suivre aucune dans tout l’espace qui séparé ces deux grandes époques de l’espèce humaine. Ici le tableau commence à s’appuyer en grande partie sur la suite des faits que l’histoire nous a transmis: mais il est nécessaire de les choisir dan* celle de difFérens peuples, de les rapprocher,' de les combiner, pour en tirer l’histoire hypothétique d’un peuple unique, et former le tableau de ses progrès. Depuis l’époque ou l’écriture alphabétique a été connue dans la Grèce, l’histoire se lie à notre siècle, à l’ètat actuel de l’espèce humaine dans les pays les plus éclairés de l’Europe, par une suite non interrompue de faits et d’observations ; et le tableau de la marche et des progrès de l’esprit humain est devenu véritablement historique. La philosophie n’a plus rien à deviner, na plus de combinaisons hypothétiques à former; il suffit de rassembler, d’ordonner les faits, et de montrer les vérités utiles qui naissent de leur enchaînement et de leur ensemble. Il ne resterait enfin qu’un dernier tableau à tracer, celui de nos espérances, des progrès qui sont réserves aux générations futures, et que 1» constance des lois de la nature semble leur assurer. Il faudrait y montrer par quels degrés ce qui nous paraîtrait aujourd’hui un espoir chimérique doit ( H ) successivement devenir possible et même facile; pourquoi, maigre'les succès passagers des pre'juge's, et l’appui qu’ils reçoivent de la corruption des gou- vernemens Ou des peuples, la ve'rite' seule doit obtenir un triomphe durable ; par quels liens la nature a indissolublement uni les progrès des lumières et ceux de la liberté, de là vertu, du respect pour les droits naturels de l’homme ; comment ces seuls biens re'els, si souvent sépare's qu'on les a crus même incompatibles, doivent au contraire devenir inséparables, dès l’instant où les lumières auront atteint un certain terme dans un plus grand nombre de nations à la fois; et qu’elles auront pe'ne'tré la masse entière d’un grand peuple, dont la langue se- roit universellement te'patidue , dont les relations commerciales cihbrasseroient toute i’e'tendue du globe* Cette réunion s’étant déjà opérée dans la classe entière des hommes éclaires, on ne cornp. teroit plus dès-lors parmi eux que des amis de l’humanité', occupe's de concert d’en accélérer le perfectionnement et le bonheur* Nous exposerons l’origine, nous tracerons l’histoire des erreurs géne'rales , qui ont plus ou moins retarde' ou suspendu la marche de la raison, i ( I 5 ) qui souvent même, autant que les événemens po. iitiques , ont fait rétrograder l’homme vers l’ignorance. Les opérations de l’entendement qui nous conduisent à l’erreur ou qui nous y retiennent, depuis le paralogisme subtil, qui peut surprendre l’hoin- me le plus éclairé, jusqu’aux rêves de la de'mence, n’appartiennent pas moins que la méthode de raisonner juste ou celle de découvrir la vérité, à la the'orie du développement de nos facultés individuelles: et, par la même raison, la manière dont les erreurs generales s’introduisent parmi les peuples , s’y propagent, s’y transmettent, s’y perpétuent, fait partie du tableau historique des progrès de l’esprit humain. Comme les vérités qui le perfectionnent et qui l’éclairent, elles sont la suite nécessaire de son activité, de cette disproportion toujours existante entre ce qu’il connoît, ce qu’il a le désir et ce qu’il croit avoir besoin de con- noltre* On peut même observer que, d’après les lois générales du développement de nos facultés, certains préjugés ont du naitre à chaque époque de. ( i6 ) nos progrès $ mais pour étendre bien au-delà leur réduction ou leur empire; parce que les hommes conservent encore les erreurs de leur enfance, celles de leur pays et de leur siècle, long-temps après avoir reconnu toutes les vérités nécessaires pour les détruire. Enfin, dans tous les pays, dans tous les temps , il est des préjugés différens, suivant le degré d’instruction des diverses classes d’hommes, comme suivant leurs professions. Si ceux des philosophes nuisent aux nouveaux' progrès de la vérité, ceux des classes moins éclaire'es retardent la propagation des vérités déjà connues; ceux de certaines professions accréditées ou puissantes y opposent des obstacles: ce sont-trois genres d’ennemis que la raison est obligée de combattre sans cesse, et dont elle ne triomphe souvent qu’après une lutte longue et pénible. L’histoire de ces combats, celle de la naissance, du triomphe et de la chute des pre'jugés, occupera donc une grande place dans cet ouvrage, et n’en sera pas la partie la moins importante ou la moins utile. S’il existe une science de prévoir les progrès de l’espèce humaine, de les diriger, de les accélérer , lérer, l’histoire de ceux quelle a faits en doit être la base première. La philosophie a dû proscrire sans doute cette superstition , qui croyoit presque ne pouvoir trouver des règles de conduite que dans l’histoire 'des siècles passes, et des vérités, que dans l’e'tude des opinions anciennes. Mais ne doit-elle pas comprendre dans la même proscription, le préjugé qui rejeteroit avec orgueil les leçons de l’expérie nce? Sans doute, la méditation seule peut, par d’heureuses combinaisons, nous conduire aux vérités générales de la science de l’homme. Mais, si l’observation des individus de l’espèce humaine est utile au métaphysicien, au moraliste, pourquoi celle des sociétés le leur seroit-elle moins? Pourquoi ne le setoit-elle pas au philosophe politique? S’il est Utile d’observer les diverses sociétés qui existent en même temps, d’en étudier les rapports, pourquoi ne le seroit-il pas de les observer aussi dans la succession des temps? En supposant même que ces observations puissent être négligées dans la recherche des vérités spéculatives , doivent-elles l’être , lorsqu’il s’agit d’appliquer ces vérités a la pratique et de déduire de la science, l’art qui en doit être 1" résultat utile? Nos préjugés, les maux qui en sont la suite, B ( i8 ) n’ônr-iis pas leur source dans les préjugés de nos ancêtres? Un des moyens les’jplus surs de nous détromper des uns, de pre'venir les autres, n’est-il pas de nous en développer l’origine et les effets? Sommes-nous au point où nous n’ayons plus à craindre, ni de nouvelles erreurs, ni le retour des anciennes ; où aucune institution corruptrice ne puisse plus être présentée par l’hypocrisie, adopte'e par l’ignorance ou par l’enthousiasme; où aucune combinaison vicieuse ne puisse plus faire le malheur d’une grande nation ? Seroit-il donc inutile de savoir comment les peuples ont été trompes , corrompus , ou plongés dans la misère ? Tout nous dit que noiis touchons à l’e'poque d’une des grandes révolutions de l’espèce humaine. Qui peut mieux nous e'clairer sur ce que nous devons en attendre; qui peut nous offrir un guide plus sur pour nous conduire au milieu de ses mou- vemcns, que le tableau des révolutions qui l’ont précédée et préparée ?, L’e'tat actuel des lumières nous garantit qu’elle sera heureuse; mais aussi n’est-ce pas à condition que nous saurons nous Servit de toütes nos forces ? Et pour quë le bonheur qu’elle promet soit, moins chèrement acheté, pour qu’elle s’étende avec plus de rapidité dans un plus grand espace, pour qu’elle soit plus complétej dans ses effets, n’avons-nous pas besoin d’étudierj dans l’histoire de l’esprit humain quels obstacles- nous restent à craindre, quels moyens nous avons 1 de les surmonter? Je diviserai en neuf grandes époques l’espace que jé me propose de parcourir} et j’oserai, dans une dixième, hasarder quelques apperçus sur les destinées futures de l’espèce humaine, Je me bornerai à présenter ici les principaux traits qui caractérisent chacune d’elles : je ne donnerai que les masses, sans m’arrêter ni aux exceptions ni aux détails. J’indiquerai les objets, les résultats dont l’ouvrage même offrira les développe- mens et les preuves. ( 30 ) PREMIERE ÉPOQUE. Les hommes sont réunis en peuplades. Aucune observation directe ne nous instruit sur ce qui a précédé cet état 5 et c’est seulement en examinant les facultés intellectuelles ou morales, et la constitution physique de Piiomine, qu’on peut conjecturer comment il s’est élevé à ce premier degré de civilisation. Des observations sur celles des qualités physiques qui peuvent favorisser la première formation de la société, une analyse sommaire du développement de nos facultés intellectuelles ou morales, doivent donc servir d’introduction au tableau de cette époque. ( Une société de famille paraît naturelle à l’homme. Formée d’abord par le besoin que les eufans ont de leurs païens , par la tendresse des mères, par celle des pères, quoique moins générale et moins vive, la longue durée de ce besoin a donné le temps de naître et de se développer à ün sentiment qui a du inspirer le désir de perpétuer cette réunion. Cette même duree a suffi pour en faire sentir les avantages. Une famille placée sur un sol qui offrait pne subsistance facile , a pu | ensuite se multiplier et devenir une peuplade. Les peuplades qui auraient pour origine la réunion de plusieurs familles séparées, ont dû se former plus tard et plus rarement, puisque la réunion dépend alors et de motifs moins pressans et de la combinaison d’un plus grand nombre de circonstances. L’art de fabriquer des. armes, de donner une préparation aux alimens , de se procurer les ustensiles nécessaires pour cette préparation, celui de conserver ces mêmes alimens pendant quelque temps, d’en faire des provisions pour les saisons où il étoit impossible de s’en procurer de nouveaux, ces arts, consacrés aux plus simples besoins, furent le premier fruit d’une réunion prolongée, et le premier caractère qui distingua la société humaine de celle que forment plusieurs espèces d’animaux. ( 32 ) Dans quelques unes de ces peuplades * les femmes cultivent autour des cabanes quelques plantes qui servent à la nourriture, et qui suppléant au produit de la chasse ou de la pêche. Dans d’autres, formées aux lieux où la terre offre spon, tanement une nourriture végétale , le soin de la chercher et de la recueillir occupe une partie du temps des sauvages. Dans ces dernières, oùj'u- tilitè’ de rester unis se fait moins sentir, on a pu observer la civilisation réduite presqu’i une simple société de famille- Cependant on a trouve par tout l’usage d’une langue articulée. Les relations plus frequentes, plus durables avec les mêmes individus, l’identité de leurs intérêts ; les secours mutuels qu’ils se donnoient, soit dans des chasses communes, soit pour résister ù un ennemi, ont du produire également et Je sentiment _dc la justice et une affection mutuelle entre les membres de la société, Bientôt cette affection s’est transformée en attachement pour la société elle-même. Une haine violente » un inextinguible désir de vengeance contre les ennemis de la peuplade, en dçvenoient la conséquence nécessaire. Le besoin d ! un chef, afin de pouvoir agir en commun, soit pour se défendre, soit pour se procurer avec moins de peine une subsistance plus assurée et plus abondante , introduisit dans ces sociétés les premières idées d’une autorité publique. Dans les circonstances où la peuplade entière etoit in- téresse'e, où elle dcvoit prendre une résolution commune, tous ceux qui avoient à l’exécuter dévoient être consulte's. La foiblesse des femmes, qui les excluoit des chasses éloignées et de la guerre, objets ordinaires de ces délibérations, les en [fit éloigner également. Comme ces résolutions exigeoient de l’expérience, on n’y admettoit que ceux à qui l’on pouvoir en supposer. Les querelles qui s’élevoient dans le sein d’une même société en troubloient l’harmonie ; elles auraient pu la détruire : il étoit naturel de convenir que la décision en serait remise à ceux qui, par leur âge, parleurs qualités personnelles, inspiraient le plus de confiance. Telle fut l’origine des premières institutions politiques. La formation d’une langue a dû précéder ces ? institutions. L’idée d’exprimer les objets par des ; signes conventionnels paraît au-dessus de ce qu’étoit B 4 ( 34 ) l’intelligence humaine dans cet état de civilisation; mais il e't vraisemblable que ces signes n’ont été introduits dans l’usage.qu’à force de temps, par degrés, et d’une manière en quelque sorte imperceptible. L’invention de l’arc avoit été l’ouvrage d’un * homme de génie: la formation d’une langue fut celui de la société entière. Ces deux genres de progrès appartiennent également à l’espèce humaine. L’un, plus rapide, est le fruit des combinaisons nouvelles, que les hommes favorisés de la nature ont le pouvoir de former; il est le prix de leurs méditations et de leurs efforts: l’autre, plus lent, naît des réflexions , des observations qui s’offrent à tous les hommes, et même des habitudes qu’ils contractent dans le cours de leur vie commune. Les mouvemens mesurés et réguliers s’exécutent ave: moins de fatigue. Ceux qui les voient ou lé. entendent en saisissent l’ordre ou les rapports avec plus de facilité. Ils sont donc, par cette double raison, une source de plaisir. Aussi l’origine de la danse, de la musique, de la poésie, remunte-t elle à la première enfance de la société. La danse y est employée pour l’amusement de la jeunesse, et dans les fêtes publiques. On y trouve des chansons d’amour et des chants de guerre : on y sait même fabriquer quelques iustrumens de musique. L’art de l’eloquence n’est pas absolument inconnu dans ces peuplades : du moins on y sait prendre dans les dhcours d’appareil un ton plus grave et plus solemnel ; et même alors l’exagé- ration oratoire ne leur est point étrangère, La vengeance et la cruauté' à l’egard des ennemis érigée en vertu ? l’opinion qui condamne les femmes à une sorte d’esclavage, le droit de commander à la guerre regardé’ comme la prérogative d’une famille , enfin les premières ide'es des diverses espèces de superstitions, telles sont les erreurs qui distinguent cette époque, et dont il faudra rechercher l’origine et développer les motifs. Car l’homme n’ado|)te pas sans raison l’erreur, que sa première éducation ne lui 3 pas rendue en quelque sorte naturelle : s’il en reçoit une nouvelle, c’est qu’elle est liée à des erreurs de l’enfance, c’est que ses intérêts, ses passions, ses opinions, ou les évéhcmens l’ont disposé à la recevoir. B 5 w ( *6 ) Quelques connoissancçs grossière? d’astronomie, celle de quelques plantes médicinales, employées pour guérir les maladies ou les blessures, sont les seules sciences des sauvages; et déjà elles sont corrompue* par un mélange de superstition. Mais cette meme époque nous présente encore un fait important dans l’histoire de l’esprit humain. On peut y observer les premières traces d’une institution, qui a eu sur sa marche des influences opposées, accélérant le progrès des lumières, en meme temps quelle répandoit l’erreur; enrichissant'les sciences de vérités nouvelles, mais précis pitant le peuple dans Pignorance et dans la servitude religieuse, et faisant acheter quelques bienfaits passagers par une longue et honteuse tyrannie. J’entends ici la formation d’une classe d’hommes dépositaires des principes des sciences ou des procédés des arts, des mystères ou des cérémonies de la religion, des pratiques de la superstition, souvent même des secrets de la législation et de la politique. J’entends cette séparation de l’espèce hutnaiqe en deux portions; l’une destinée à enseigner, l’autre faite pour croire; l’une cachant or* gueillcusement ce qu’elle sc vante de savoir, l’autre recevant avec respect ce qu’on daigne lui révé- ler5 l’une voulant s’élever au-dessus de la raison, et l’autre renonçant humblement à la sienne, et se rabaissant au-dessous de l’humanité, en reconnois- sant dans d’autres hommes des prérogatives supérieures à leur commune nature. Cette distinction, dont, à la fin du dixhui. tième siècle, nos prêtres nous offrent encore les restes, se trouve chez les sauvages les moins civilisés , qui ont déjà leurs charlatans et leurs sorciers. Elle est trop générale, on la rencontre trop constamment à toutes les époques de la civilisation, pour qu’elle n’ait pas un fondement dans la nature même 3 aussi 1 trouverons-nous dans ce qu’étoient les facultés de l’homme à ces premiers temps des sociétés, la cause de la crédulité des premières dupes, comme celle de la grossière habileté deg premiers imposteurs. ( 38 ) DEUXIÈME ÉPOQJUE. LES PEUPLES PASTEURS. Passage de cet état à celui des peuples agriculteurs . I*’idée de conserver les animaux pris à la chasse dut se pre'senter aise'ment, lorsque la douceur de ces animaux en rendoit la garde facile, que le terrain des habitations leur fournissoit une nourri, ture abondante, que la famille avoit du superflu, et qu’elle pouvoit craindre d’être réduite à la disette par le mauvais succès d’une autre chasse, ou par l'intempérie des saisons. Après avoir garde ces animaux comme une simple provision, l’on observa qu’ils pouvoient se multiplier, et offrir par - là une ressource plus durable. Leur lait en pre'sentoit une nouvelle; çt ces produits d’un troupeau qui, d’abord, n’é- toient qu’un supplément à celui de la chasse, devinrent un moyen de subsistance plus assuré, plus abondant, moins pénible. La chasse cessa donc d’être le premier, et ensuite, d’être même eompte'e au nombre de ces moyens ; elle 11e fut plus conservée que comme un plaisir, comme une précaution necessaire pour éloigner les bêtes féroces des troupeaux qui, étant devenus plus nombreux, ne pouvoient plus trouver une nourriture suffisante autour des habitations. Une vie plus sédentaire, moins fatigante, offroit un loisir favorable au développement de l’esprit humain. Assurés de leur subsistance, n’étant plus inquiets pour leurs premiers besoins, les hommes cherchèrent des sensations nouvelles dans les moyens d’y pourvoir. Les arts firent quelques progrès; on acquit quelques lumières sur celui de nourrir les animaux domestiques, d’en favoriser la reproduction, et même d’en perfectionner les espèces. On apprit à employer la laine pour les vê- temens, à substituer l’usage des tissus à celui des peaux. La société dans les familles devint plus douce sans devenir moins intime. Comme les trou- ( 30 ) peaux de chacune d’elles ne pouvoient se multiplier avec égalité', il s’établit une différence de richesse, Alors, on imagina de partager le produit de ses troupeaux avec un homme qui n’eu aloit pas, et qui devoir consacrer son temps et ses forces aux soins qu’ils exigent. Alors, on vit que le travail d’un individu jeune, bien constitue 5 valoir plus que ne coûtoit sa subsistance rigoureusement ne'cessaire; et l’on prit l’habitude de garder les prisonniers de guerre pour esclayeg , au lieu de les e'gorger. L’hospitalité, qui se pratique aussi chez les sauvages, prend chez les peuples pasteurs un caractère plus prononce', plus solemnel, même parmi ceux qui errent dans des chariots ou sotis des tentes. Il s’offre de plus fre'quentes occasions de l’exercer réciproquement d’individu à individu, de famille à famille, de peuple à peuple. Cet acte d’humanité' devient un devoir social, et on l’assujettit a des règles» Enfin, Comme certaines familles avoient nom seulement une subsistance assure'e, mais un superflu constant, et que d’autres hommes manquoient du nécessaire la compassion naturelle pour leurs souffrances fit naître le sentiment et l’habitude de", la bienfaisance. Les moeurs durent s’adoucir; l’esclavage des femmes eut moins de dureté, et celles des riches cessèrent d’ètre cOndamne'es à des travaux pénibles. Plus de variété dans les choses employées à satisfaire les divers besoins, dans les instrümens qui servoient à les préparer, plus d'inégalité dans leur distribution, durent multiplier les échangés, et produire un véritable commerce; il ne put s’é- tendre sans faire sentir la nécessité d’une mesuré commune, d’une espèce de monnoie. Les peuplades devinrent plus nombreuses: en même temps, afin de nourrir plus facilement les troupeaux, les habitations se séparèrent davantage quand elles restèrent fixes: ou bien, elles se chan* gèrent en campemens mobiles, quand les hommes eurent appris à employer, pour porter ou traîner les fardeaux, quelques-unes des espèces d’animaux qu’ils avoient subjuguées. Chaque nation eut un chef pour la guerre; mais s'étant divisée en plusieurs tribus, par la né- C 33 ) cessité de s’assurer des pâturages, chaque tribu eut aussi le sien. Presque par-tout, cette supériorité' fut attache'e a certaines familles. Les chefs de famille qui avoient de nombreux troupeaux, beaucoup d’esclaves, qui etnployoient à leur service un grand nombre de citoyens plus pauvres, partagèrent l'autorité des chefs de leur tribu, comme ceux - ci partageoient celle des chefs de nation ; du moins, lorsque le respect du à l’âge, à l’expérience, aux exploits, leur en donnoit le crédit : et c’est à cette époque de la société qu’il faut' placer l’origine de l’esclavage et de l’inégalité de droits politiques entre les hommes parvenus à l’âge de la maturité. Ce furent les conseils des chefs de famille ou de tribu qui, d’après la justice naturelle, ou d’après les usages reconnus, décidèrent les contestations, déjà plus nombreuses et plus compliquées. La tradition de ces jugemens, en attestant les usages, en les perpétuant, forma bientôt une espèce de jurisprudence plus régulièie, plus constante, que d’ailleurs les progrès de la société avoient rendue nécessaire. L’idée de la propriété et de ses droits avoit acquis plus d’étendue et de précision. Le par- partage des successions, devenu plus important, avoit besoin d’être assujetti à des règles fixes. Lei conventions plus frequentes ne se bornoient plus à des objets aussi simples; elles dûient être soumises à des formes $ la manière d’en constater l’existence, potff eii assurer l’exécution, eut aussi ses lois. L’utilité de l’observation des étoiles, Poccm pation qu’elles offraient pendant de longues veilles, le loisir dont jouissoient les bergers , durent ame* lier quelques foibles progrès dans l’astronomie. IVlais en même tem'ps on vit se perfectionner l’aft de tromper les hommes pour les dépouiller, et d’iisurper sut leurs opinions une autorité fondée sur des craintes et des espérances chimériques. Il s’établit des cultes plus réguliers, des syflêmes de croyance moins grossièrement combinés. Les idées des puissances surnaturelles se raffinèrent eii quelque sorte: et à côté de ces opinions, on vit s’établir ici des princes pontifes, là des familles ou des tribus sacerdotales, ailleurs des colleges de prêtres ; mais toujours une classe d’individus affectant d’insolentes prérogatives, se séparant des hommes pour les mieux asservir, et cherchant à G ( 34 ) s’emparer exclusivement de la médecine, de l’astronomie, pour réunir tous les moyens de subjuguer les esprits, pour ne leur en laisser aucun de démasquer son hypocrisie et de briser ses fers. Les langues s’enrichirent sans devenir moins' figurées ou moins hardies. Les images qu’elles employoient furentplus variées et plus douces : on les prit dans la vie pastorale, comme dans celle des forêts, dans les phénomènes réguliers de la nature, comme dans ses bouleversent eus. Le chant, les instrumens, la poésie se perfectionnèrent dans un loisir qui les soumettoit à des auditeurs plus pai- fibles, et dès-lors plus difficiles, qui permettoit d’observer ses propres sentimens, de juger ses premières idées, et de choisir entre elles. L’observation a du faire remarquer que certaines plantes offraient aux troupeaux une subsistance meilleure ou plus abondante : on a senti l’uti lité d ’en favoriser la production , de les séparer des autres plantes qui ne donnoient qu’une nourriture fo’ible, mal-saine, même dangereuse; et l’on est parvenu à en trouver les moyens. De meme, dans les pays où des plantes, des graines, des fruits spontanément offerts par le sol, contribuoient, avec les produits des troupeaux, à la nourriture de l’homme , on a dû observer aussi comment ces végétaux se muitiplioient ; et dès- lors chercher à les rassembler dans les terrains les plus voisins des habitations ; à les séparer des végétaux inutiles , pour que ce terrain leur appartint tout entier ; à les mettre à l’abri, des animaux sauvages, et des troupeaux et meme de la rapacité' des autres hommes,- Ces idées ont dû naître encore, et même plutôt, dans les pays plus féconds, où ces productions spontanées de la terre sùffisoient presque à la subsistance des hommes. Ils commencèrent donc à se , livrer à l’agriculture. Dans un pays fertile j dans un climat heureux, le même espace de terrain produit en grains, en, fruits, en racines, de quoi nourrir beaucoup plus d’hommes que s’il e'toit employé en pâturages. Ainsi, lorsque la nature du soi ne rendoit pas cette culture trop pénible, lorsqu’on eut découvert le moyen d’y employer les mêmes animaux qui C a ( 36 ) servoient aux peuples pasteurs pour les voyages ou pour les transports, lorsque les instruirions aratoires eurent acquis quelque perfection , l'agriculture devint la source de subsistance la plus abondante , l’occupation première des peuples ; et le genre humain atteignit sa troisième époque. Quelques peuples sont restes, depuis un temps immémorial, dans un des deux états que nous venons de parcourir. Non - seulement, iis ne se sont pas élevés d'eux-mêmes -à de nouveaux progrès, mais les relations qu’ils ont eues avec les peuples parvenus à un très-haut degre de civilisation, le commerce qu’ils ont ouvert avec eux, n’y ont put produire cette révolution. Ces relations , ce commerce leur ont donné quelques connoissances , quelqu’industrie , et sur - fout beaucoup de vices , mais n’ont pu les tirer de cette espèce d’immobilité. Le climat, les habitudes , les douceurs attachées à cette indépendance presqu’entière, qui ne peut se retrouver que dans une société’ plus perfectionne^ même que les nôtres, l’attachement naturel de l’homme aux opinions reçues dès l’en- ta voyage •Mitai a : i%ü P&mla ta; et!î [ne, m fenijts fie noos t, ils K uoureaK œs avec 'demi- ?ec eux, Ces re- juelquïs It • (OU de cette urs afc lui « us per- eut nais feu- ( 37 ) fancc , et aux usages de leur pays, l'aversion naturelle de l’ignorance pour toute espèce de nouveauté’ , la paresse de corps, et sur - tout celle d’esprit , qui l’emportoient sur la curiosité’ si foible encore, l’empire que la superstition exerçoit déjà sur ces premières sociétés, telles ont été les principales causes de ce phénomène ; mais il faut y joindre l'avidité”, la cruauté, la corruption, les préjugés des peuples policés. Us se montraient à ces nations , plus puissans , plus riches , plus instruits , plus actifs , mais plus vicieux, et surtout , moins heurçux qu’elles. Elles ont du souvent être moins frappe'es de la supériorité’ de ces peuples , qu’efFrayées de la multiplicité' et de l’étendue de leurs besoins , des tourmens de leur avarice , des e'ternelles agitations de leurs passions toujours actives , toujours insatiables. Quelques philosophes ont plaint ces nations ; d’autres les ont louées : ils ont appelé sagesse et vertu, ce que les premiers appeloient stupidité et paresse. La question élevée entr’eux se trouvera résolue dans le cours de cet ouvrage. On y verra pour- , quoi les progrès de l’esprit n’ont pas toujours été j suivis du progrès des sociétés vers le bonheur et C 3 ( 3 S ) la vertu , comment le mélangé des préjugés et des erreurs a pu altérer le bien qui doit naître des lumières , mais qui dépend plus encore de leur purete' que de leur étendue, Alors , on verra que ce passage orageux et pénible d’une société grossière à l’état de civilisation des peuples éclaire! et libres , n’est point une dégéhération de l’espèce humaine, mais une crise nécessaire dansjsa marche gradqejle vers son perfectionnement absolu. On verra que ce m'est pas l’accroissement des lumières, mais leur décadence, qui a produit les vices des peuples policés ; et qu’enfin , loin de jamais cor- rompre les hommes , elles les ont adoucis 5 lorsqu’elles n’ont pu les corriger ou les changer. TROISIÈME ÉPOQUE. Progrès des peuples agriculteurs , jusqu'à, l'invention de l'écriture alphabétique. L’uniformité du JL/uniformité du tableau que nous avons tracé jusqu’ici va bientôt disparoitre. Ce ne sont plus de foibles nuances qui sépareront les moeurs, les caractères, les opinions , les superstitions de peuples attachés à leur sol, et perpétuant presque sans mélange une première famille. Les invasions, les conquêtes , la formation des empires, leurs bouleversemens , vont bientôt mêler et confondre les nations, tantôt les disperser !sur un nouveau territoire , tantôt couvrir à la .fois un même sol de peuples différens. Le hasard des événemens viendra troubler sans cesse la marche lente , mais régulière de la nature, la retarder souvent, l’accélérer quelquefois. ( 4 ° ) Le phénomène qu’on observe chez ijnç nation, dans un tel siècle, a souvent pour cause une ré- yolutiou opérée à inille lieues et à dix siècles de distance ; et la nuit du temps a couvert une grande, partie de ces événemens, dont nous voyons les influences s’exercer sur les hommes qui nous ont précédés, et quelquefois s’étendre sur nous-même. Mais il faut considérer d’abord les effets dç ce changement dans une seule nation , et indépendamment de l’influence que les conquêtes et Je mélange des peuples ont pu exercer. L’agriculture attache l’homme au sol qu’il cultive. Ce n’est plus sa personne , sa famille , ses jmtrumens de chasse , qu’il lui souffiroit de trans- porter $ ce ne sont plus même ses troupeaux qu’il auroit pu chasser devant lui. Des terrains qui p’appartiennent à personne ne lui offriraient plus de subsistances dans sa fuite, ou pour lui-même , ou pour les animaux qui lui fournissent sa nourriture, Chaque terrain 3 un maître à qui seul les fruits en appartiennent, La récolte s’élevant au-dessus des dépenses necessaires pour l’obtenir , de la subsistance et de l’entretien des hommes et des animaux qui l’ont pre'paree , offre à ce propriétaire une richesse annuelle, qu’il n’est oblige d’acheter par aucun travail. Dans les deux premiers états de la société', tous les individus, toutes les familles du moins, exerçoient à-peu-prçs tous les arts ne'cessaires. Mais, lorsqu’il y eut des hommes qui, sans travail , ve'curent du produit de leur terre , et d’autres des salaires que leur payoienf les premiers, quand les travaux se furent multiplies, quand les prooe'deV des arts furent devenus plus étendus et plus çompiiquets, l’intérêt commun força bientôt à les diviser. On s’apperçut que l’industrie d’un individu se perfectionnoit davantage, lorsqu’elle s’exçrçoit sur moins' d’objets; que la main exe'cu- toit avec plus de promptitude et de précision un plus petit nombre de mouvemens, quand une longue habitude les lui avoit rendus plus familiers; qu'il falioit moins d’intelligence pour bien faire Hn ouvrage, quand on l’avoit plus souvent répété, ( 43 ) Ainsi, tandis qu’une partie des hommes se livroit aux travaux de la culture, d’autres en préparaient les instrumens. La garde des bestiaux, l’économie intérieure , la fabrication des habits, devinrent également des occupations séparées, Comme , dans les familles qui n’avoient qu’une propriété peu étendue, un seul de ces emplois ne suffisoit pas pour occuper' tout le tenrps d’un individu , plusieurs d’entre elles se partagèrent le travail et le salaire d’un seul homme. Bientôt les substances employées dans les arts se multipliant, et leur nature exigeant des procédés difféiens, celles qui en demandoient d’analogues formèrent des genres séparés , à chacun desquels s’attacha une classe particulière d’ouvriers. Le commerce s’étendit , embrassa un plus grand nombre d’objets, et les tira d’un plus grand territoire ; et alors il se forma une autre classe d’hommes uniquement occupée d’acheter des denrées, pour les conserver, les transporter, les revendre avec profit. Ainsi aux trois classes qu’on pouvoit distinguer déjà dans la vie pastorale, celle des propriétaires, celle des domestiques attachés à la famille des premiers, enfin celle des esclaves, il faut maintenant ajouter celle des ouvriers de toute espèce et celle des marchands. C’est alors que, dans une société' plus fixe, plus rapprochée et plus complique'e, on a senti la nécessité'’ d’une législation plus régulière et plus c'tendue; qu’il a fallu déterminer avec une précision plus rigoureuse, soit des peines pour les crimes, soit des formes pour les conventions ; soumettre à des règles plus sévères les moyens de vérifier les faits, auxquels on devoit appliquer la loi. Ces progrès furent l’ouvrage lent et graduel du besoin et des circonstances: ce sont quelques pas de plus dans la route, que déjà l’on avoit suivie chez les peuples pasteurs, Dans les premières époques , l’e'ducation fut purement domestique. Les enfans s’instruisoient auprès de leur père, soit dans les travaux communs, soit dans les arts qu’il savoit exercer, rccevoient de lui le petit nombre de traditions qui formoient l’histoire de la peuplade ou celle de la famille , les fables qtii s’y e'toient perpe'tue'es, la connoissance des usages nationaux, et celle des principes ou des pre'juge's qui dévoient composer leur morale grossière, Ils se formoient dans la socie'té de leurs amis au chant, à la danse , aux exercices militaires, ( 44 ) A l’époque où nous sommes parvenus, les enfans I des familles plus riches reçurent une sorte d’édu- f cation commune, soit dans les villes par la conver- ; sation des vieillards, soit dans la maison d’un chef auquel ils s’attachoieut. C’est là qu’ils s’ins- truisoient des lois du pays, de ses usages, de scs préjugés, et qu’ils apprenoient à chanter les poèmes dans lesquels on en avoit renfermé l’histoire. L’habitude d’une vie plus sédentaire avoit établi entre les deux sexes une plus grande égalité. Les femmes ne furent plus considérées comme un simple objet d’utilité, comme des esclaves seulement plus rapprochées du maître. L’homme y vit des compagnes, et apprit enfin ce qu’elles pouvoient pour son bonheur. Cependant, meme dans les pays où elles furent le plus respectées, où la polygamie fat proscrite , ni la raison ni la justice n’allèrent jusqua une entière réciprocité' dans les devoirs ou dans le droit de se'séparer, jusqu’à l’égalité dans les peines portées contre, l’infidélité. L’histoire de cette classe de préjuges et dé leur influence sur le sort de l’espèce humaine , doit entrer dans le tableau que je me suis propose de tracer; et rien ne servira mieux à montrer jusqu’à quel point son bonheur est attache aux progrès de lajrajson. Quelques nations restèrent dispersées dans les campagnes. D’autres se réunirent dans des villes, qüî devinrent là résidence du chef commun, désigne par un nom correspondant au mot de Rot ; celle des chefs’ de tribu qui partageoient soil pouvoir, et des anciens de chaque grande famille. C’eSt là que se décidoient les affaires communes de la société', que se jugeoient les affaires particulières. C’est là qu’on rassembloit ses richesses les plus précieuses, pour les soustraire aux brigands qui durent se multiplier en même-temps que ces richesses sédentaires. Lorsque les nations restèrent dispersées sur leur territoire, l’usage détermina un lieu et une époque pour les réunions des chefs, pour les deliberations sur les intérêts communs, pour les tribunaux qui prononçoient les jugemens. Les nations qui se réconnoissoient une origine commune , qui parloient la même langue , sans renoncer à se faire la guerre entre elles, forrnèreiît ( 46 ) presque toujours une fédération plus ou moins intime , convinrent de se réunir, soit contre des ennemis étrangers, soit pour venger mutuellement leurs injures, soit pour remplir en commun quelque devoir religieux. L’hospitalité’ et le commerce produisirent meme quelques relations constantes, entre des nations différentes par leur origine, leurs coutumes et leur langage: relations que le biigandage et la guerre interrompoient souveiit,- mais que renouoit ensuite la nécessité , plus forte que l’amour du pillage et la soif de la vengeance. Egorger les vaincus, les dépouiller et les réduire à l’esclavage , ne formèrent plus le seul droit reconnu entre les nations ennemies. Des cessions de territoire , des rançons, des tributs, prirent en partie la place de ces violences barbares.  cette époque , tout homme qui possedoit ;des armes étoit soldat; celui qui en avoit de meilleures , qui avoit pu s’exercer davantage à les manier, qui pouvoit en fournir à d’autres, à con- îi dition qu’ils le suivraient à la guerre, qui, par les provisions qu’il avoit rassemblées, se trouvoit en état de subvenir à leurs besoins, devenoit nécessairement un chef: mais cette obéissance presque volontaire n’entrauioit pas une dépendance servile* Comme rarement on avoit besoin de faire des lois nouvelles, comme il n’étoit pas de dépenses publiques auxquelles les citoyens fussent forcés de contribuer, et que, si elles devenoient nécessaires, le bien des chefs ou les terres conserve'es en commun dévoient les acquitter; comme l’idée de gêner par des regletnens l’industrie et le commerce étoit inconnue; comme la guerre offensive étoit décidée par le consentement general, ou faite uniquement par ceux que l’amour de la gloire et le goût du pillage y entraînoit volontairement; l’homme se croyoit libre dans ces gouvernemens grossiers , maigre' l’hérédité presque générale des premiers chefs ou des rois, et la prérogative, usurpée par d’autres chefs inférieurs, de partager seuls l'autorité’ politique et d’exercer les fonctions du gouvernement, comme celle de la ma.- gistrature. ( 48 ) Mais souvent un roi se livrait à des vengeances personnelles, à des actes arbitraires de violence; souvent, dans ces familles privilégiées , l’orguéil, la haine he're'ditaire , les fureurs de l’amour et la soif de l’or, multiplioient les crimes, tandis que les chefs réunis dans les villes , instrumens des passions des rpis, y excitoient les factions et les guerres civiles, opprimoient le peuple pat des jugeniens iniques* le tourmentoient par les crimes de leur ambition, comme par leurs brigandages. Chez un grand nombre[de nations, les excès de ces familles lassèrent la patience des peuples: elles furent: ane'anties, chassées, ou soumises à la loi commune ; rarement elles conservèrent leur titre avec une’ autorité' limitée par la loi commune; et l’on vit s’établir ce qu’on a depuis appelé des républiques. Ailleurs ces rois entoures de satellites, parce qu’ils avoient des armes et des trésors à leur distribuer, exercèrent une autorité' absolue: telle fut . l’origine de la tyrannie. Dans d’autres contrées, surcoût dans celles où les petites nations ne se réunirent point dans des wngbàca de ïioitllti; w » i'Otgat, l'amonr etlî i tandis ip fflmœ da étions et la ■pie pat des ar les crime sda®, 0 O is, kextîi fe peuples,' soumises 1 svèrent lest commune; appelé k je: t dans ceils im dais sa ( 49 ) villes, les premières formes de ces constitutions grossières furent conservées, jusqu’au moment t qui vit ces peuples, ou tomber sous le joug d’un conque'rant, ou, entraînés eux-mêmes par l’esprit de brigandage, se re'prandre sur un territoire e'tranger. Cette tyrannie, ressemée dans un trop petit espace, ne pouvoit avoir qu’une courte dure'e. Les peuples secouèrent bientôt ce joug impose"' par la force seule, et que l’opinion même n'eût pu maintenir. Le monstre étoit vu de trop près, pour ne pas inspirer plus d’horreur que d’effroi: et la force comme l’opinion ne peuvent forger des chaînes durables, si les tyrans n’étendent pas leur empire à une distance assez grande, pour pouvoir cacher à la nation qu’ils oppriment, en la divisant, le secret de sa puissance et de leur foiblesse. L’histoire des républiques appartient àl’époqüe suivante : mais celle qui nous occupe va nous présenter un spectàele nouveau. Un peuple agriculteur, soumis à une nation étrangère, n’abandonne point ses foyers : la ne'ces-> site' le contraint a travailler pour ses maîtres. D ( 5 ° ) Tantôt la nation dominatrice se contente de laisser , sur le territore conquis, des chefs pour le gouverner, des soldats pour le de'fendre, et surtout pour en [contenir les habitans, et d'exiger des sujets soumis et desarmes un tribut en moiinoie ou en denrees. Tantôt elle s'empare du territoire meme, en distribue la propriété' à ses soldats, à ses capitaines ; inais alors elle attache à chaque terre l’ancien colon qui la cultivoit, et le soumet à ce nouveau genre de servitude, réglé' par des lois plus ou moins rigoureuses. Un service milb taire , un tribut, sont , pour les individus du peuple conquérant, la condition attache'e à la jouissance de ces terres. D’autres fois, elle se reserve la propriété même du territoire , et n’en distribue que l’usufruit, en imposant les mêmes conditions. Presque toujours les circonstances font employer à la fois ces trois manières de recompenser les instrumens de la conquête , et de dépouiller les vaincus, De-là, nous voyons naître de nouvelles classes d’hommes ; les descendans du peuple dominateur, et ceux du peuple opprime'; une noblesse he're'di- ( 5t ) taire, qu’il ne faut pas confondre avec le patriciat des republiques ; un peuple condamne' aux travaux, à la dépendance , à l’humiliation , sans l’être à l’esclavage; enfin, des esclaves de la glèbe, distingues des esclaves domestiques , et dont la servitude moins arbitraire petit opposer la loi aux caprices de leurs maîtres; C’est encore ici que l’on peut observer l’origine'; de la fe'odalité, qui n’a pas été un fléau particulier à nos climats, mais qu’on a retrouvé presque suri tout le globe aux mêmes époques de la civilisation, j et toutes les fois qu’un même territoire a été', occupé par deux peuples, entre lesquels la victoire avoit établi une inégalité héréditaire. > Le despotisme, enfin, fut encore le fruit de la conquête. J’entends ici par despotisme, pour le distinguer des tyrannies passagères, l’oppression d'un peuple par un seul homme, qui le domine par l’opinion , par l’habitude , sur-tout par une force militaire, sur les individus de laquelle il exerce lui-même une autorité arbitraire, mais dont il est force' de respecter les préjugés, de flatter les caprices, de caresser l’avidité et l’orgueil. D a ( 53 ) Immédiatement entoure d’une portion nombreuse et choisie de cette force armée -, forme'e de la nation conquérante ou étrangère à la masse des sujets ; environne' des chefs les plus puissans de la milice -, retenant les provinces par des generaux, qui ont à leurs ordres des portions plus foibles de cette même armee, il règne par la terreur: et personne dans ce peuple abattu, ou parmi ces chefs disperses, et rivaux l’un de l’autre, ne conçoit la possibilité' de lui opposer des forces, que celles dont il dispose ne puissent écraser à l’instant. Un soulèvement de la garde, une sédition de la capitale peuvent être funestes au despote, mais sans alToiblir le despotisme. Le général d’une armee victorieuse peut, en détruisant une famille consacrée par le préjuge , fonder une dynastie nouvelle 5 mais c’est pour exercer la même tyrannie. Dans cette troisième époque, les peuples qui n’ont encore éprouvé le malheur, ni d’être conquérans, ni d’être conquis, nous offrent ces vertus simples et fortes des nations agricoles, ces moeurs des temps héroïques, dont un mélange % ( 53 ) de grandeur et de férocité - ', . de générosité' et de barbarie, rend le tableau si attachant, et nous séduit encore au point de les admirer, et même de les regretter. Le tableau de celles qu’on observe dans les empires fondes par les conquérans, nous présente au contraire toutes les nuances de l’avilissement et de la corruption, où le despotisme et la superstition peuvent amener l’espèce humaine. C’est là que l’on voit naître les tributs sur l’industrie et le commerce, les exactions qui font acheter le droit d’employer ses facultés à son gre', les lois qui gênent l’homme dans le choix de son travail et dans l’usage de sa propriété, celles qui attachent les enfans à la profession de leurs pères, les confiscations , les supplices atroces j en un mot, tout ce que le mépris pour l’espèce humaine a pu inventer d’actes arbitraires , de tyrannies légales et d’atrocités superstitieuses. Ou peut remarquer que dans les peuplades qui iront point essuyé de grandes révolutions, les progrès de la civilisation se sont arrêtés à un terme très- peu élevé. Les hommes y éprouvoient cependant D 3 ( 54 ) déjà ce besoin d’idées çu de sensationsjiouvelles, premier mobile des progrès de l’esprit humain» qui produit également le goût des superfluités du luxe, aiguillon de l’industrie, et la curiosité, perçant d’un oeil avide le voile, dont la nature a çaché ses sççrçts, Mais il est arrivé presque par tout que, pour échapper à ce besoin, les hommes put cherché, ont adopté avec une sorte de fureur des moyens physiques de se procurer des sensations qui pussent se renouveler sans cesse j telle est l’habitude des liqueurs fermentées, des boissons chaudes, de l’opium, du tabac , du behtgei, ïl est peu de peuples chez qui l’on n’observç une de ces habitudes, d’ou naît un plaisir qui remplit les journées entières, ou se répète à toutes les heures, qui çmpèche de sçntir le poids du temps, satisfait au besoin d’être occupé ou réveillé, finit par l’émousser, et prolonge pour l’esprit humain la duréç de son enfance et de son inactivité, et ces mêmes habitudes, qui ont été un obstacle aux progrès des nations ignorantes ou asservies, s’opposent encore, dans les pays éclairés, à ce que la vérité répande dans toutes les classes une lumière égale et pure, fcfl I satine i fie pt hommes le fureur ensationj : est fl» dutdts, est pet à es plit les heures, satisfait ait pat nain la , ctces de ans ii fy que la Biui’ère ( 55 ) En exposant ce que furent les arts dans les deux premières époques de la société, on fera voir comment à ceux de travailler le bois, la pierre, ou les os d’animaux, d’en préparer lesptfaux, et de former des tissus, ces peuples primitifs purent joindre les arts plus difficiles de la teinture, de la poterie, et même les commencemens des travaux sur les métaux. Les progrès de ces arts auraient été lents dans I les nations isolées ; mais les communications, : même foibles , qui s’établirent entre elles, en accélérèrent la marche. Un procédé nouveau, découvert chez un peuple, devint commun à ses voisins. Les conquêtes, qui tant de fois ont détruit les arts, commencèrent par les répandre, et servirent à leur perfectionnement, avant de l’arrêter ou de contribuer à leur chute. On voit plusieurs de ces arts portés au plus haut degré de perfection chez des peuples, où la longue influence de la superstition et du despotisme, a consommé la dégradation de toutes les facultés humaines. Mais, si l’on observe les prodiges de cette industrie servile , on n’y verra rien D 4 ( 5fi ) qui annonce les bienfaits du génie: tous les per- fectionnemens y paraissent l’ouvrage lent et pénible d’une longue routine ; par-tout, à côté de cette industrie qui nous étonné, on apperçoit des traces d’ignorance et de stupidité”, qui nous en décèlent l’originç. Dans des sociétés sédentaires et paisibles, l’astronomie, la médecine, les notions les plus simples de l’anatomie, la connoissance des minéraux et des plantes , les premiers elémens de l’étude des phénomènes de la nature, se perfectionnèrent, ou plutôt s’étendirent par le seul effet du temps, qui, multipliant les observations, condui- soit, - d’une manière lente, mais sûre, à saisir facilement et presque au premier coup d’oeil quel- quesunes des conséquences générales , auxquelles ces observations dévoient conduire. Cependant ces progrès furent très-foibles; et les sciences seraient restées plus long-temps dans leur première enfance, si certaines familles, sr sur-tout des castes particulières n’en avoient fait le premier fondement de leur gloire ou de leur puissance, On avoit déjà pu joindre l’observation' de l’homme et des sociétés à celle de la nature. Déjà un petit nombre de maximes de morale pratique et de politique , se transmettoient de générations en générations : ces castes s’en emparèrent ; les idées religieuses, les préjugés, les superstitions accrurent encore leur domaine. Elles succédèrent aux premières associations , aux premières familles des charlatans et des sorciers : mais .elles employèrent plus d’art pour séduire des esprits moins grossiers. Leurs connoissances réelles , l’austé’- rité apparente de leur vie, un mépris hypocrite pour ce qui est l’objet des désirs des hommes vulgaires, donnèrent de l’autorité à leurs prestiges, tandis que ces memes prestiges consacraient, aux yeux du peuple, et ces foibles connoissances et ces hypocrites vertus. Les membres de ces sociétés suivirent d'abord, avec une ardeur presque égale , deux objets bien différais ; l’un d’acquérir^ pour eux - mêmes de nouvelles connoissances;; l’autre, d’employer celles qu’ils a voient à tromper \ le peuple , à dominer les esprits, Leurs sages s’occupèrent sur-tout de l’asfro, nomie : et , autant qu’on en peut juger par les D 5 ( 58 ) restes épars des monumens de leurs travaux, il paraît qu’ils atteignirent le point le plus haut où l’on puisse s’élever, sans le secours des lunettes, sans l’appui des théories mathématiques supérieures aux premiers élemens, En effet, à l’aide d’une longue suite d’observations , on peut parvenir à une connoissance des mouvemens des astres assez précisé, pour mettre en état de calculer et de prédire les phénomènes ce'lestes. Ces lois empyriques, d’autant plus faciles ù trouver que les observations s’étendent sur un plus long espace de temps, n’ont point conduit ces premiers astronomes jusqu’à la decouverte des lois générales du système du monde ; mais elles y suppléoient suffisamment pour tout ce qui pou- voit intéresser, les besoins de l’homme , ou sa curiosité , et servir a augmenter le crédit de ces usurpateurs du droit exclusif de l’instruire. Il paraît qu’on leur doit l’idée ingénieuse des échelles arithmétiques, de ce moyen heureux^de représenter tous les nombres avec un petit nombre de signes, et d’exécuter par des opérations techniques très - simples, des calculs auxquels l’intel- ligence humaine, livrée jà elle-même, ne pourrait atteindre. C’est là le premier exemple de ces me- thodes qui. doublent ses forces, et à l’aide desquelles elle peut reculer indéfiniment ses limites * sans qu'ori puisse fixer un terme où il lui soit interdit d’atteindre. Mais on ne voit pas qu’ils ayent étendu la science de l’arithmétique au-delà de ses premières opérations, Leur géométrie renfermant ce qui croît necessaire à l’arpentage , à la pratique de l’astronomie, s’est arrêtée à cette proposition célébré que Pytha- gore transporta en Grèce, ou découvrit de nouveau. Ils abandonnèrent la tneçanique des machines à ceux qui dévoient les employer. Cependant quelques récits mêlés de fables, semblent annoncer que cette partie dçs sciences a été cultivée par eux-mêmes , comme un des moyens de frapper les esprits par des prodiges, Les lois du mouvement, la mécanique rationnelle , ne fixèrent point leurs regards, ( 6o ) S’ils étudièrent la médecine et la chirurgie , : sur-tout celle qui a pour objet le traitement,des blessures , ils négligèrent l’anatomie. Leurs connoissances en botanique , en histoire naturelle, se bornèrent aux substances employe'es comme remèdes , à quelques plantes , à quelques minéraux, dont les propriétés singulières pou- voient servir leurs projets. Leur chimie , réduite à de simples procédés sans théorie , sans méthode , sans analyse , n’étoit que l’art de faire certaines préparations, la con- noissance de quelques secrets , soit pour la médecine , soit pour les arts , ou de quelques prestiges propres à éblouir les yeux d’une multitude ignorante , soumise à des chefs non moins ignorans qu’elle. Les progrès des sciences n’e'toient poyr eux qu’un but secondaire , qu’un moyen de perpétuer ou d’étendre leur pouvoir. Ils ne cherchoient la vérité que pour répandre des erreurs; et il ne faut pas s’étonner qu’ils l’ayent si rarement trouvée. Cependant ces progrès, quelque lents , quelque foibles qu’ils soient, auraient été impossibles, ( 61 } si ces mêmes hommes n’avoient connu l’art dé récriture , seul moyen d’assurer les traditions , dé les fixer, de communiquer et de transmettre les connoissances, dès quelles commencent à se multiplier. Ainsi l’écriture hiéroglyphique, oü fut une de leurs premières inventions , ou avoit été dé- couverte avant la formation des castes enseignantes. Comme leur but n’étoit pas d’éclairer, mais J de dominer , non - seulement ils ne communu / quoient pas au peuple toutes leurs connoissances , mais ils eorrompoient par des erreurs celles qu’ils vouloient bien lui révéler ; ils lui enseignoient non ce qu’ils croyoient vrai, mais ce qui leur étoit utile; Ils ne lui montraient rien , sans y mêler je ne sais quoi de surnaturel, de sacré , de céleste , qui tendit à les faire regarder comme supérieurs à 5 l’humanité, comme revêtus d’un caractère divin, comme ayant reçu du ciel même des connois* sances interdites au reste des hommes. ( 6a ) Ils eurent donc deux doctrines, l’une pour eux seuls , l’autre pour le peuple : souvent meme, comme ils se partageoieiit en plusieurs ordres, chacun d’eux se réserva quelques mystères. Tous ' a les ordres inferieurs étoient à la fois fripons et „ dupes, et le système d’hypocrisie ne se dévelop- poit en entier qu*aux yeux de quelques adeptes. Rien ne favorisa plus l’établissement de cette double doctrine , que les changemens dans les langues , qui furent l’ouvrage du temps , de la communication et du mélange des peuples. Les hommes à double doctrine, en conservant pour eux l’ancienne langue * ou celle d’un autre peuple, s’assurèrent aussi davantage de posséder un langage entendu par eux seuls. La première écriture qui désignoit les choses par une peinture plus ou moins exacte , soit de la chose même , soit d’un objet analogue , faisant place à une écriture plus simple , où la ressemblance de ces objets étoit presque effacée, où l’on n employoit que des signes déjà en quelque sorte de pure convention , la doctrine secrète eut son écriture , comme elle avoit déjà son langage. Dans l’origine des languespresque chaque mot est une métaphore, et chaque phrase une allégorie. L’esprit saisit a la fois le sens figuré et le sens propre ; le mot offre, en même temps que l’idée , l’image analogue, par laquelle on l’avoit exprimée. Mais par l’habitude d’employer un mot dans un sens figuré, l’esprit finit par s’y arrêter uniquement , par faire abstraction du premier sens ; et ce sens, d’abord figuré, devient peu-à-peu le sens ordinaire et propre du même mottes prêtres qui conservèrent le premier langage allégorique, l’employèrent avec le peuple qui ne pouvoit plus en saisir le véritable sens, et qui, accoutumé à prendre les mots dans une seule acception , devenue leur acception propre, entendait je ne sais quelles fables absurdes, lorsque les mêmes expressions ne présentoient à l’esprit des prêtres qu’une vérité très - simple. Ils firent le même usage de leur écriture sacrée. Le peuple voyoit des hommes, des animaux , des monstres, où les prêtres avoient voulu représenter un phénomène astronomique, un des faits de l’histoire de l’année. ( 64 ) Ainsi i par exemple , les pierres dans leurs me'- Citations, s’étoient presque par-tout crée le système métaphysique d'un grand tout, immense , éternel, dont tous les êtres n’étoient que les parties, dont tous les changemens observés dans l’univers , n’étoient que les modifications diverses. Le ciel ne leur offrait que des groupes d’étoiles semés dans ces déserts immenses , que des planètes qui y dé- crivoieut des mouvemens plus ou moins compliqués , et des phénomènes purement physiques, résultans des positions de ces astres divers. Ils imposoient des noms à ces groupes d’étoiles et à ees planètes, aux cercles mobiles ou fixes imaginés pour en représenter les positions et la marche apparente , pour en expliquer les phénomènes. Mais leur langage , leurs monumens , en exprimant pour eux ces opinions métaphysiques , ces vérités naturelles, offraient aux yeux du peuple le système de la plus extravagante mythologie, devenoient pour lui le rondement des croyances les plus absurdes, des cultes les plus insensés, des pratiques les plus honteuses ou les plus barbares. Telle est l’origine de presque toutes les religions connues, qu’ensuite l’hypocrisie ou l’extravagance vagarice de leurs inventeurs et de leurs prosélytes ont chargées de fables nouvelles. Ces castes S’emparèrent de l’éducation, pour façonner l’homme à supporter plus patiemment des chaînes identifiées pour ainsi dire avec Soti existence, pour e'carter de lui jusqu’à la possibilité du désir de les briser. Mais, si l’on veut con- noître jusqu’à quel point, même sans le secours des terreurs superstitieuses ; ces institutions peuvent porter leur pouvoir destructeur des facultés humaines, c’est sur la Chin e , qu’il faut un moment arrêter ses regards ,- sur ce peuple, qui semble n’avoir précédé les autres dans les sciences et les arts, que pour se voir successivement effacé par eux tous ; ce peuple, que la connoissance de l’artillerie n’a point empêché d’être conquis par des nations barbares ; où les sciences, dont les nombreuses écoles sont ouvertes à tous les citoyens, conduisent seules à toutes les dignités i et on cependant , soumises à d’absurdes pre'jugés, elles Sont condamnées à une étemelle médiocrité ; où enfin l’invention même de l’imprimerie est demeurée entièrement inutile aux progrès de l’esprit humain. E ( 66 ) Des hommes , dont l'intérêt êtoit de tromper ,• dûrent se dégoûter bientôt de la recherche de la vérité. Contens de la docilité des peuples, ils crurent n’avoir pas besoin de nouveaux moyens pour s’en garantir la durée. Peu-ù-peu ils ou- blièrent eux-mêmes une partie des vérités cachées sous leurs allégories ; ils ne gardèrent de leur ancienne science , que ce qui étoit rigoureusement /nécessaire pour conserver la confiance de leurs H disciples ; et ils finirent par être eux - mêmes la : dupe de leurs propres fables. Dès-lors tout progrès dans les sciences s’arrêta ; une partie même de ceux, dont les siècles antérieurs avoient été témoins, se perdit pour les générations suivantes ; et l’esprit humain , livré à l’ignorance et aux préjugés, fut condamné à une honteuse immobilité dans ces vastes empires, dont l’existence non interrompue a déshonoré depuis si long-temps l’Asie. Les peuples qui les habitent sont les seuls , où l’on ait pu observer à la fois ce degré de civilisation et cette décadence. Ceux qui occupoient le reste du globe ont été arrêtés dans leurs progrès, et nous retracent encore les temps de l’enfance du genre humain , ou ont été entraînés par les évé- nemens, à travers le* dernières époques, dont il nous reste à tracer l’histoire; À celle où nous sommes parvenus, ces mêmes peuples de l’Asie avoient inventé l’écriture alphabétique , qu’ils avoient substituée aux hiéroglyphes , après avoir vraisemblablement employé celle , où des signes conventionnels sont attaches à chaque idée * qui est la seule que les Chinois connoissent encore aujoütd’hui. L’histoire et le raisonnement peuvent nous éclairer sur la manière , dont a dû s’opérer le pas- sage graduel des hiéroglyphes à cet art en quelque sorte intermédiaire i mais rien ne peut nous instruire avec quelque précision , ni sur le pays , ni sur le temps, où l’écriture alphabétique fut d’abord mise en usage. Cette découverte fut ensuite portée dans la Grèce ; chez ce peuple qui a exerce' sur les progrès de l’espèce humaine une influence si puissante et si heureuse, dont le génie lui a ouvert toutes les E a ( 68 ) routes de la vérité,- que la nature avoit préparé", que le sort avoit destine pour être le bienfaiteur et le guide de toutes les nations , de tous les âges : honneur que jusqu’ici, aucun autre peuple n’a partage'. Un seul a pu depuis concevoir l’espérance de présider à une révolution nouvelle dans les destinées du genre humain; La nature , la combinaison des événemens, semblent s’être accordés pour lui en réserver la gloire; Mais ne cherchons point à pénétrer ee qu’un avenir in- certain nous cache encore. QUATRIÈME ÉPOQUE. Pr agrès ch l'esprit humain dans la Grèce , jusqu'au temps de la division des sciences , vers le siècle d.Alexandre. -Les Grecs, dégoûtes de ces rois, qui, se disant les enfans des Dieux, déshonoraient l’humanité par leurs foreurs et leurs crimes, s’étoient partagés en républiques, parmi lesquelles Lacédémone seule reconnoissoit des chefs héréditaires , mais contenus par l’autorité des autres magistratures, souipis aux lois, comme les citoyens, et affoiblis par le partage de la royauté entre les aînés des deux branches de la famille des Héraclides. Les habitans de la Macédoine, de la Thés- salie , de l’Epire , liés aux Grecs par une origine commune , par l’usage d’une même langue , et gouvernés par des princes foibles et divisés entre eux , ne pouvoient opprimer la Grèce , mais $u£ E 3 f ( 7 © ) fisoient pour la préserver au nord, des incursions des nations scythiques. A l’Occident, l’Italie pârtage'e en états isolés et peu étendus , ne pouvoit lui inspirer aucune prainte. Déjà même la Sicile presque entière , les plus beaux ports de la partie méridionale de l’Italie etoient occupes par des colonies grecques , qui, en conservant avec leurs métropoles des liens de Ira terni té , formoient néanmoins des républiques indépendantes. D’autres colonies s’étoient établies dans les iles de la mer Egée , çt sur une partie des côtes de l’Asip- Miuçure. Ainsi la réunion de cette partie du cojitinent asiatique au vaste empire de Çvrus , fut dans la suite le seul danger réel, qui pût menacer l’indépendance de la Grèce , et la liberté de ses habitans, La tyrannie , quoique plus durable dans quelques colonies, et sur-tout dans celles, dont l’établissement avait précédé la destruction des familles royales , 11e pouvoit être considérée , que comme un fle'au passager et partiel, qui faisoit le malheur ;-des habitans de quelques villes, sans influer suc lj 1 esprit general de la nation. La Grèce avoir reçu des peuples de l’Orient leurs arts , une partie de leurs connoissances , Pu- sage ,de l’écriture alphabétique , et leur système religieux ; mais c’étoit par l’effet des communications établies entre elle et ces peuples , par des exile's, qui avoient cherche' un asile dans la Grèce , par des Grecs voyageurs, qui avoient rapporte' de l’Orient des lumières et des erreurs. Les sciences ne pouvoient donc y être devenues l’occupation et le patrimoine d’une caste particulière. Les fonctions de leurs prêtres se bornèrent au culte des Dieux. Le ge'nie pouvoit y déployer toutes ses forces, sans être assujetti à des observances pe'dantesques, au système d’hypocrisie d’un college sacerdotal. Tous les hommes conservoient un droit égal à la connoissance de la ve'rite'. Tous pouvoient chercher à la dé- couvrir pour la communiquer à tous, et la leur communiquer toute entière. Cette heureuse circonstance, plus encore que la liberté politique , laissoit à l’esprit humain, chez les Grecs, une indépendance , garant assuré de la rapidité et de l’étendue de ses progrès. E 4 ( 73 ) Cependant leurs sages, leurs sgvans, qui prirent bientôt après le nom plus modeste de philosophes ou d’amis de la science, de la sagesse, s’égarèrent dans l’immensité du plan trop vaste qu’ils avoient embrasse. Ils voulurent pénétrer la nature de Miomme et celle des Dieux , l’origine du monde et celle du genre humain. Us essayèrent de réduire la nature entière à un seul principe, et les phénomènes de l’univers à une loi unique. Us cherchèrent'?, renfermer dans une seule règle de conduite , et tous les devoirs de la morale , et le secret du véritable bonheur, Ainsi , au lieu de découvrir des vérités, i'h forgèrent des systèmes ; ils négligèrent l’observation des faits, pour s’abandonner à leur imagination : et ne pouvant appuyer leurs opinions sur des preuves , ils essayèrent de le$ délçndre p^r dçs subtilités. Cependant ces memes hommes cultivoient avec succès la géométrie et l’astronomie. La Grèce leur dut les premiers éiémens de ces sciences , et meme quelques vérités nouvelles, ou du moins la connoissance. de celles qu’ils ^ypicnt rapportées de l’Orient, non comme des croyances établies, mais comme des théories, dont .ils conuoissoient les principes et les preuves. Au milieu de la nuit de ces systèmes , nous voyons meme briller deux idées heureuses, qui reparaîtront encore dans des siècles plus éclairés. Démocrite regardoit tous les phénomènes de l’univers, comme le résultat des combinaisons et du mouvement de corps simples, d’une figure déterminée et immuable, ayant reçu une impulsion première , d’où résulte une quantité d’action qui se modifie dans chaque atome , mais qui dans la masse entière se conserve toujours la même. Fythagore annonçoit que l’univers étoit gouverné par une harmonie , dont les 'propriété^ des nombres dévoient dévoiler les principes : c’est-à- dire , que tous les phénomènes étoiput soumis à des lois générales et calculées. On reconnoît aisément , dans ces deux idées, et les systèmes hardis de Descartes , et la pliilo- sophie de Newton. E 5 ( 74 ) Pythagore découvrit par ses méditations , ou reçut des prêtres, soit de l’Egypte , soit de l’Inde, la véritable disposition des corps célestes et le vrai système du monde : il le fit connoître aux Grecs. Mais ce système étojt trop contraire au témoignage des sens, trop opposé aux idées vulgaires, pour que les foibles preuves, sqr lesquelles on pou voit en établir la vérité, fussent capables d’entraîner les esprits. Il resta caché dans le sein de l’école pythagoricienne, et fut oublié avec elle, pour reparaître vers la fin du seizième siècle, appuyé de preuves plus certaines , qui ont alors triomphé et de la répugnance des sens et des préjugés de la super- stition, plus puiîsans encore et plus dangereux. Cette école pythagoricienne s’e'toit répandue principalement dans la grande Grèce; elle y for- xnoit des législateurs et d’intrépides défenseurs des droits de l’humanité: elle succomba sous les efforts des tyrans. Un d’eux brûla les Pythagoriciens dans leur école; et ce fut une raison suffisante sans doute, non pour abjurer la philosophie, non pour abandonner la cause des peuples, mais pour cesser de porter un nom devenu trop dangereux, et pour quitter des formes, qui n’auroient plus servi qu’à m réveiller les fureurs des ennemis de la liberté et de la raison. Une des premières bases de toute bonne philosophie , est de former pour chaque science une langue exacte et précise , où chaque signe représente une idée bien détermine'e, bien circonscrite, et de parvenir a bien déterminer, à bien circonscrire les idées par une analyse rigoureuse, Les Grecs ati contraire, abusèrent des vices de la langue commune, pour jouer sur le sens des mots, pour embarrasser l’esprit dans de misérables e'quivoques , pour l’égarer, en exprimant successivement par un même signe des idées différentes. Cette subtilité donnoit cependant de la finesse aux esprits, en même temps qu’elle épuisoit leur force contre de chimériques difficultés. Ainsi cette philosophie de mots, en remplissant des espaces où la raison humaine semble s’arrêter devant quelque obstacle supérieur à ses forces, ne sert point immédiatement à ses progrès ; mais elle les prépare: et nous aurons encore occassion de répéter cette même observation, » - ( 76 ) C’étoit en s’attachant à des questions peut-être à jamais inaccessibles, en se -laissant se'duire par l’importance ou la grandeur des objets, sans songer si l’on auroit les moyens d’y atteindre ; c’e'toit en voulant établir les théories ayant d’avoir rassemblé les faits, et construire l’univers quand on ne savoit pas même encore l’observer ; c’étoit cette erreur alors bien excusable, qui, dès Iç.s premiers pas, avoit arrêté la marche de la philosophie. Aussi Socrate, en combattant les sophistes, en couvrant de ridicule leurs vaines subtilités , crioit-il aux Grecs de. rappeler enfin sur la terre cpttp. philq- sopliie qt;i se perdoit dans le ciel : non qu’il dédaignât ni l’astronomie , ni la géométrie , ni l’observation des phénomènes de la nature; non qu’il eut l’idée puérile et fausse de réduire l’esprit humain à la seule étude de la morale : c’est au contraire précisément à son geôle et à ses disciples, que les sciences mathématiques et physiques durent leurs progrès; parmi les ridicules qu’on pherche à lui donner dans les comédies, le reproche qui amène le plus de plaisanteries est celui de cultiver la géométrie , d’etudiçr les météores , de tracer des cartes de géographie, de faire des observations sur les verres brnlans, dont, par une singularité ( 77 ) Remarquable, l’époque la plus reculée ne nous a été” transmise que par üne boufFonerie d’Aristophane. Socrate vouloit seulement avertir les hommes de se borner aux objets que la nature a mis à leur portée ; d'assurer chacun de leurs pas avant d’en essayer de nouveaux; d’étudier l’espace qui les entoure, avant de s’élancer au hasard dans un espace inconnu* Sa thort est un événement important daris j l’histoire de l’esprit humain. Elle est le premier' crime qu’ait enfanté la guerre de la philosophie et de la superstition. Déjà ^incendie de l’école pythagoricienne avoit signalé la guerre non moins ancienne, non moins acharnée de la philosophie contre les oppresseurs de l’humanité. L’une et l’autre dureront tant qu’il restera sur la terre des prêtres ou des rois? et elles occuperont une grande place dans le tableau qui nous reste à parcourir. Les prêtres voyoient avec douleur des hommes qui, cherchant à perfectionner leur raison, à rë- \ ( 73 ) monter aux causes premières, connoissoient toute l’absurdité de leurs dogmes, toute l’extravagance de leurs ceremonies , toute la fourberie de leurs oracles ét de Jeurs prodiges. Ils craignoient que ces philosophes ne confiassent ce secret aux disciples, qui fréquentaient leurs écoles; que d’eux il ne passât à tous ceüx qui, pour obtenir de l’autorité ou du crédit, étaient obligés de donner quelque culture^à leur esprit; et quainsi l’empire sacerdotal ne fut bientôt réduit à la classe la plus grossière du peuple, qui finirait elle-même par être désabusée» L'hypocrisie effrayée, se hâta d’accuser les philosophes d'impiété envers les Dieux, afin qu’ils n’eussent pas le temps d’apprendre aux peuples que ces Dieux étoient l’ouvrage de leurs prêtres. Les philosophes crurent échapper à la persécution, en adoptant , à l’exemple des prêtres eux-mêmes, l’usage d’une double doctrine, en ne confiant qu’à des disciples éprouvés, les opinions qui blessoient trop ouvertement les préjugés vulgaires. Mais les prêtres présentaient au peuple comme des blasphèmes les vérités physiques même les plus simples. Us poursuivirent Anaxagore, pour avoirs osé dire que le soleil e'tôit plus grand que le Péloponèse. Socrate ne put échapper à leurs coups. U n’y âvolt plus dans Athènes de Penclès qui veillât à la de'fense du genie et de la vertu. D’ailleurs Socrate e'toit bien plus coupable. Sa haine pour les sophistes, son zèle pour ramener.vers des objets plus utiles la philosophie égarée , annonçoit aux prêtres que la vérité seule émit l’objet de ses recherches ; qu’il vouloit, non faire adopter par les hommes un nouveau système, et soumettre leur imagination à la sienne , mais leur apprendre à faire usage de leur raison: et de tous les crimes, c’est celui que l’orgueil sacerdotal sait le moins pardonner. Ce fut au pied du tombeau même de Socrate que Platon dicta les leçons qu’il avoit reçues de son maître. • Son style enchanteur, sa brillante imagination, les tableaux rians ou majestueux, les traits ingénieux et piquans, qui, dans ses dialogues, font ( So ) disparaître la sécheresse des discussions pîlildèo- phiques ; ces maximes d’une morale doucë et pure, qu’il a su y répandre; cet art avec lequel il met ses personnages en action et conserve à chacun son caractère ; toutes ces beautés que le temps ,et les re'volufions des opinions n’ont pu flétrir, ont dû sans doute obtenir grâce pour les rêvés philosophiques qui trop souvent fofmeht le foiid des ses ouvrages , pour cet abus des mots que son maître avoit tant reproché aux sophistes, et dont il n’a pu préserver le premier de ses disciples. On est étonné, en lisant ses dialogues, qu’ils soient l’ouvrage d’un philosophe qui, par une inscription placée sur la porte de son école, en de'fendoit l’entrée à quiconque n’auroit pas e'tudié la géométrie; et que celui qui débite avec tant d’audace des hypothèses si creuses et si frivoles, ait été le fondateur de la secte, où l’on a soumis pour la première fois, à un examen rigoureux, les fondemens de la certitude des connoissances humaines, et même é'branle' ceux qu’üue ; raison plus éclairée aurait fait respecter. Mais -la contradiction disparaît, si l’oil songe que jamais Platon ne parle en son nom ; que Socrate Socrate son maître s’y exprime toujours avec la modestie du doute ; que les systèmes y sont présentes , au nom de ceux qui en étoient, ou que Platon supposoit en être les auteurs: qu’ainsi ces mêmes dialogues sont èricôre une école de pyrrhonisme * et qüe Platon y a su montrer à la fois l’imagination hardie d’un savant qui se plaît à combiner, à de'velopper de brillantes hypothèses, et la réserve d’un philosophe qui se livré à son imagination , sans se laisser entraîner par elle ; parce que sa raison , armée d’un doute salutaire , sait se défendre des illusions même les plus séduisantes* Ces écoles où se perpétuoient ia doctrine, et sur-tout les principes et la méthode d’un premier chef, pour qui ses successeurs étoient cependant bien éloignés d’une docilité' servile; ces écoles avoient l’avantage de féunir entre eux* par les iiens d’une libre fraternité * les hommes occupés dé pénétrer les secrets de la nature. Si l’opinion du maître y partageoit trop souvent l’autorité qui ne doit appartenir qu’à la raison $ si par-là cette institution suspendoit les progrès des lumières, elle fcervoit à les propager avec plus de promptitude et d’étendue * dans un temps où l’imprimerie étant F ( 8 » ) ' inconnue, et les manuscrits mêmes très-rares* ces grandes écoles , dont la célébrité appeloît des élèves de toutes les parties de la Grèce, étoient le moyen le plus puissant d’y faire germer Je goût de la philosophie, et d'y répandre les vérités nouvelles, Ces écoles rivales se combattoient avec cette animosité que produit l’esprit de secte, et souvent l’on y sacrifioit l’intérêt de la vérité au succès d’une doctrine, à laquelle chaque membre de la secte attachoit une partie de son orgueil. La passion personnelle du prosélytisme corrompoit la passion plus noble d’éclairer les hommes. Mais en même temps, cette rivalité' entretenoit dans les esprits une activité utile ; le spectacle des ces disputes, l’intérêt de ces guerres d’opinion réveilloit, attachoit à l’étude de la philosophie, une foule d’hommes, que le seul amour de la vérité' n’auroit pu arracher ni aux affaires, ni aux plaisirs, ni même à la paresse. Enfin, comme ces écoles, ces sectes, que les Grecs eurent la sagesse de ne jamais faire entrer dans les institutions publiques , restèrent parfaitement libres; comme chacun pouvoit à son gré ouvrir une autre eCoIe, ou former une secte nouvelle * on n’avoit point à craindre cet asservissement de la raison, qui, chez la plupart des autres peuples, opposoit un obstacle invincible au progrès de l’esprit humaim Nous montrerons quelle fut, sur la raison des Grecs, sur leurs moeurs, sur leurs lois, sur leurs gouvernemens , l’influence des philosophes, influence qui doit être attribue'e en grande partie à ce qu’ils n’eurent, ou même ne voulurent jamais avoir aucune existence politique* à ce que l’êloig- nement volontaire des affaires publiques., e'roit une maxime de conduite commune à presque toutes leurs sectes , enfin, à ce qu’ils affectoient de se distinguer des autres hommes, par leur vie, Comme par leurs opinions.- Èn traçant le tableau de ces sectes différentes,- riouS nous occuperons moins de leurs systèmes, que des principes de leur philosophie ; moins de chercher, comme on l’a fait trop Souvent , quelles sont précisément les doctrines absurdes, que nous dérobe un langage devenu presque inintelligible; «nais de montrer quelles erreurs ge'ne'rales les ont F a ( 84 ) conduits dans ces routes trompeuses, et d’en trouver l’origine dans la marche naturelle de l’esprit humain. Nous nous attacherons sur-tout à exposer les progrès des sciences réelles * et le .perfectionnement successif de leurs méthodes. A cette époque ^ la philosophie les embrassoît toutes, excepté la médecine, qui déjà s’en étoit séparée. Les écrits d’Hippocrate nous montreront quel étoit alors Pétât de cette science, et de celles qui, y sont naturellement liées, mais qui n’exis- toient encore que dans leurs rapports avec elle. Les sciences mathématiques, àvoient été cultivées avec succès, dans les écoles de Thalès et de Pythagore. Cependant elles ne s’y élevèrent pas beaucoup au-delà du terme, où elles s’étoient arrêtées dans les collèges sacerdotaux des peuples de l’Orient. Mais, dès la naissance de l’école de Platon , elles s’élancèrent au-delà de cette barrière, que l’idée de les borner à une utilité immédiate et pratique leur avoit opposée. Ce philosophe résolut le premier le problème de la duplication du cube , à la vérité par un mouvement continu , mais par un procédé ingénieux, et d’une manière vraiment rigoureuse. Ses premiers disciples découvrirent les sections coniques, en de'terminèrent les principales propriétés ; et par là, ils; ouvrirent au ge'nie cet horizon immense, où, jusqu’à la fin des temps, il pourra sans cesse exercer ses forces, mais dont à chaque ; pas, il verra reculer les bornes devant lui. ; Ce n’est pas à la philosophie seule , que les sciences politiques durent leurs progrès chez les Grecs, Dans ces petites républiques , jalouses de conserver et leur indépendance et leur liberté, on ' eut presque généralement l’idée de confier à un seul homme , non la puissance de faire des lois, mais la fonction de les rédiger et de les présenter au peuple, qui, après les avoir examinées, leur accordoit une sanction immédiate. Ainsi, le peuple imposoit un travail au philosophe, dont les vertus ou la sagesse avoient obtenu sa confiance ; mais il ne lui conférait aucune autorité: il exerçoit seul et par lui-mème ce que F 3 1 { 86 ) depuis nous avons appelé le pouvoir legislatif. L’habitude si funeste d’appeler la superstition au secours des institutions politiques , a souillé 1 trop souvent l’exécution d’une idée si propre à donner aux lois d ! un pays cette unité’ systématique, qui peut seule en rendre Inaction sûre et facile, comme en maintenir la duree. La politique ,d’ailleurs n’avoit pas encore de principes assez çonstans, pour que l’on n’eût pas à craindre de voir les législateurs porter dans ces combinaisons leurs préjugé^ Ot leurs passions. Leur objet ne pouvoit 5tre encore de fonder sur la raison , sur les droits que tous les hommes ont également reçus de la nature, enfin, sur les maximes dp la justice universelle, l’édifice d’une société d’hommes égaux et fibres , mais seulement d’établir les lois suivant lesquelles les 'membres he'e'ditaires d’une société’déjà existante, pourraient conserver leur liberté', y vivre à l’abri de l’injustice, et déployer au dehors une force, qui garantît leur indépendance. Comme on supposoît que ces lois, presque toujours fiées à la religion, et consacrées par des senne ns , auraient une duree éternel}? , on s’oc- cupoit moins d’assurer à un peuple les moyens de les reformer d’une manière paisible, que de prévenir l’alteration de ces lois fondamentales, et d’empêcher que des réformes de detail n’en altérassent le système, n’en corrompissent l’esprit. On chercha des institutions propres à exalter , à nourrir l’amour de la patrie, qui renfermait celui de sa législation, ou même de ses usages, çt une organisation de pouvoirs, qui garantit l’exécution des lois contre la négligence ou la corruption des magistrats, le crédit des citoyens puissans, et les jnouvemeus inquiets de |a multitude. Les riches , qui seuls étoient alors a portée d'acquérir des lumières, pouvoient, en s’emparant de l’autorité, opprimer les pauvres, et les forcer à se jeter dans les bras d’un tyran. L’ignorance , la le'géreté du peuple, sa jalousie contre les citoyens puissans , pouvoient donner à ceux-ci le désir et les moyens d’établir le despotisme aristocratique, ou livrer l'état affoibli à l’ambition de ses voisins. Forcés de se préserver à la fois de ces deux écueils, les législateurs grecs eurent recours à des combinaisons plus ou moins heureuses, mais portant ( 83 ) presque toujours l’empreinte de cette finesse , de cette sagacité, qui dè^lors caractéiisoit l’esprit general de la nation. On trouveroit à peine dans les républiques modernes, et meme dans les plans trace's par les philosophes , que institution dont les républiques grecques n’ayent offert Je modèle ou donné l’exemple, Car la figue amphictyonique, celle des Etoliens , des Arcadiens , des AchéeUs , nous présentent des constitutions fédératives, dont l’union etoit plus ou jnoins intime ; et il s’étoit établi un droit des gens moins barbare, et des règles de commerce plus libérales çntre ces diffé- rens peuples rapprochés par une origine commune, par l’usage de la meme langue, par la ressemblance des înopurs , des opinions et des croyances religieuses. Les rapports mutuels de l’agriculture , de l'industrie , du commerce , avec la constitution d’un état et sa législation , leur influence sur sa prospérité’, sur sa puissance, sur sa liberté, ne purent échapper aux regards d’un peuple ingénieux, actif, occupe* des intérêts publics ; et l’on y ( 89 ) jipperçoit les premières traces de cet art si vaste , si utile, connu aujourd’hui sous le nom d’économie politique, L’observation seule des gouvernemens établis suffisoit donc ? pour faire bientôt de la politique une science étendue, Aussi dans les écrits mêmes des philosophes , paraît-elle plutôt une science de faits , et pour ainsi dire einpyrique , qu’une véritable théorie , fondée sur des principes généraux, puisés dans la nature , et avoués par la raison. Tel est le point de vue sous lequel on doit envisager les idées politiques d’Aristote et de Platon, ji l’on veut en pénétrer le sens , et les apprécier avec justice, Presque toutes }es institutions des Grecs sup, posent l’existence de l’esclavage, et la possibilité de réunir, dans une place publique, l’universalité des citoyens •, et pour bien juger de leurs effets, sur-tout pour prévoir ceux qu’elles produiraient dans les grandes nations modernes, il ne faut pas perdre un instant de vue ces deux différences si importantes. Mais on ne peut réfléchir sur la première sans songer avec douleur, qu’aiors les F 5 ( 9 ° ) combinaisons même les plus parfaites, n’a voient pour objet que la liberté', ou le bonheur de la moitié' tout au plus de l’espèce humaine. L' ? e'ducation e'toit chez les Grecs une partie importante de la politique. Elle y formoit des hommes pour la patrie , bien plus que pour eux- mêmes , ou pour leur famille. Ce principe ne peut être adopte' que pour des peuples peu nombreux , à qui l’on est plus excusable de supposer un interet national, sépare' de l’intérêt commun de l’humanité'. Il n’est pratiquable que dans les pays , où les travaux les qrius pénibles de la culture et des arts sont exercés par des esclaves. Cette éducation se bornoit presque aux exercices du corps , aux principes des moeurs, aux habitudes propres à exciter un patriotisme exclusif : le reste s’apprenoit librement dans les écoles des philosophes ou des rhéteurs , dans les ateliers des artistes ; et cette liberté est encore une des causes de la supériorité des Grecs. Dans leur politique, comme dans leur philosophie , on découvre un principe général, auquel l’histoire présente à peine un très - petit • ( 91 ) nombre d’exceptions ; c’est de chercher dans les lois , moins à faire disparoître les causes d’un mal qu’à en de'truire les effets , en opposant ces causes l’une à l’autre ; c’est de vouloir , dans les institutions , tirer parti des préjugés, des vices , plutôt que les dissiper ou les réprimer ; c’est de s’ocr- cuper plus souvent des moyens de dénaturer l’homme , d’exalter , d’e'garer sa sensibilité , que de perfectionne^ , d’e'purer les inclinations et les penchans , qui sont le produit nécessaire de sa constitution 'morale : erreurs produites par l’erreur plus générale de regarder comme l’homme de la nature , celui que leur offroit l’état actuel de la civilisation, c’est-à-dire, l’hpmme corrompu par les préjugés, par les intérêts des passions factices , et par les habitudes sociales. Cette observation est d’autant plus importante, il sera d’autant plus nécessaire de développer l’origine de cette erreur, pour mieux la détruire , qu’elle s’est transmise jusqu’à notre siècle, et qu’elle corrompt encore trop souvent parmi nous et la morale et la politique. Si l’on compare la législation, et sur-tout la forme et les règles des jugemens dans la Grèce, ( 9 3 ) ou chez les Orientaux , on verra que chez les uns, les lois sont un joug, sous lequel la force a courbe' des esclaves, chez les autres, les conditions d’un pacte commun fait entre des hommes. Chez les uns , l’objet des formes legales est que la volonté' du maître soit accomplie , chez les autres , que la liberté des citoyens ne soit pas opprimée. Chez les uns, la loi est faite pour celui qui l’impose, chez les autres , pour celui qui doit s’y soumettre. Chçz Jes uns , on force à la craindre , chez les autres, on instruit à la cheik : différences que nous retrouverons encore , chez les modernes, entre les lois des peuples libres, et celles des peuples esclaves. On verra que dans la Grèce, l’homme avoit du moins le sentiment de ses droits, s’il ne les connoissoit pas encore , s’il ne savoit pas en approfondir la nature, en embrasser et en circonscrire l’étendue. A cette époque des premières lueurs de la philosophie chez les Grecs, et de leurs premiers pas dans les sciences , les beaux arts s’y élevèrent à un degré de perfection qu’aucun peuple n’avoit encore connu, qu’à peine quelques-uns ont pu atteindre depuis. Homère vécut pendant le temps de cès dissentions qui accompagnèrent la chute des tyrans, et la formation des républiques. Sophocle , Euripide i Pindare * Thucydide, Dé- mosthènes * Phidias , Apelles, furent contemporains de Socrate ou de Platoin Nous tracerons le tableau du progrès de ces arts ; nous en discuterons les causes ; nous distinguerons ce qu’on peut regarder comme une perfection de l’art, et ce qui n’est du qu a l’heureux ge'nie de l’artiste ; distinction qui suffit pour faire disparoître ces bornes e'troites, dans lesquelles on a renferme le perfectionnement des beaux arts. Nous montrerons l’influence qu’exercèrent sur leurs progrès la forme des gouverne- mens, le système de la législation, l’esprit du culte religieux ; nous rechercherons ce qu’ils durent à. ceux de la philosophie, et ce qu’elle- même a pu leur devoir. Nous montrerons comment la liberté, les arts, les lumières , ont contribué à l’adoucissement $ à l’amélioration des moeurs ; nous ferons voir que ces vices des Grecs , si souvent attribués aux progrès mêmes de leur civilisation, étoient ceux des ( 94 ) siècles plus grossiers* et qtîe les lumières, la culture des arts, les ont tempérés , quand elles ifont pu les de'truire ; nous prouverons que ces éloquentes déclamations contre les sciences et les arts, sont fondées sur une fausse application de l’histoire ; et qu’au contraire , les progrès de la vertu ont toujours accompagné ceux des lumières ,• comme ceux de la corruption en ont toujours suivi ou annoncé la décadence^ A CINQUIÈME ÉPOQUE. Progrès des sciences depuis leur division jusqu'à leur décadence . 1 laton vivoit, encore , iorsqu’Aristote, son dis* ciple , ouvrit dans Athènes même, une école ri* vale de la sienne. H « Non-seulement il embrassa toutès les sciences ; mais il appliqua la méthode philosophique à l’éloquence et à la poésie. Il osa concevoir le premier* que cette méthode doit s’étendre à tout ce que l’intelligence humaine peut atteindre ; puisque cette intelligence exerçant par tout les mêmes facultés* doit par tout être assujettie aux mêmes lois. Plus le plan qu’il s’étoi't formé droit vaste, plus il sentit le besoin d’en séparer les diverses parties * et de fixer avec plus de précision les limites de chacune. A compter de cette époque, la plupart ( 96 ) des philosophes, et même des sectes entières, se bornèrent à quelques-unes de ces parties* Les sciences mathématiques et physiques for- * tuèrent seules une grande division. Comme elles se fondent sur le calcul et l’observation , comme ce qu’elles peuvent enseigner est indépendant des opinions qui divisoient les sectes, elles se séparèrent de la philosophie $ sur laquelle ces sectes régnoient encore. Elles devinrent donc l’occupation des savans $ qui presque tous eürent même la sagesse de demeurer étrangers aux disputes des e'coles , où Pon se livrait à une lutte de réputation plus utile ù la renomme'e passagère des philosophes , qu’aux progrès de la philosophie. Ce. mot commença même à ne plus exprimer que les principes généraux de l’ordre du monde , la métaphysique , la dialectique j et la morale , dont la politique faisoit partie* Heureusement l’époque de cette division précéda le temps où la Grèce , après de longs orages, devoir perdre sa liberté. Les sciences trouvèrent dans la capitale de l’Egypte Un asile, que les despotes qui la gouvernoient auraient peut - être refusé :i ®s,s iesi«, s sectes l’Oi'CU, ntnitW aies des otnion philo- Ce r que la dont on p orages, vêtent îre refuse V / ( 97 ) fuse à la philosophie. Des princes qui dévoient une grande partie de leur richesse et de leur pouvoir , au commerce reuni de la Me'diterranée et de l’Océan Asiatique, dévoient encourager des sciences utiles à la navigation et au commerce* Elles échappèrent donc à cette décadence plus prompte, qui se fit bientôt sentir dans la philo* Sophie , dont l’éclat disparut avec la liberté. Le despotisme des Romains i si indifférens aux progrès des lumières , n’atteignit l’Egypte que très- tard , et dans un temps ou la ville d’Alexandrie «toit devenue necessaire à la subsistance de Rome ; déjà en possession d’être la me'tropole des sciences, comme le centre du commerce , elle se suffisoit à elle-même pour en conserver le feii sacre' par Sa population * par sa richesse , par le grand cou* cours des etrangers , par les e'tablissemens que les Ètolémées avoient forme's , et que les vainqueurs he songèrent pas à détruire, La secte académique , où ies mathe'matiqües avoient e'té cultive'es dès son origine * et dont l’enseignement philosophique se bornoit presque à prouver l’utilité du doute, et indiquer les li* G ( 98 ) mites étroites de ia certitude', déçoit être la secte des savans } et cette doctrine ne pouvoit effrayer les despotes: aussi domina-t-elle dans l’école d’Alexandrie. La théorie des sections coniques , la méthode de les employer , soit pour la construction des lieux ge'ométriques , soit pour la résolution des problèmes, la decouverte de quelques autres courbes, étendirent la carrière , jusqu’alors si resserrée , de la géométrie. Archimède découvrit la quadrature de la parabole, mesura la surface de la sphère : et ce furent les premiers pas dans cette théorie des limites, qui détermine la dernière valeur d’une quantité , celle dont cette quantité se rapproche sans cesse en ne l’atteignant jamais ; dans cette science qui enseigne , tantôt à trouver les rapports des quantités évanouissantes, tantôt à remonter de la connoissance de ces rapports à là de'termination de ceux des grandeurs finies ; en un mot dans ce calcul, auquel, avec plus d’orgueil que de justesse , les modernes ont donné le nom de calcul de l’infini. C’est Archimède , qui le premier détermina le rapport approché jdu diamètre du cercle et de sa circonférence, en- seîgna comme on pouvoit en obtenir des Valeurs toujours de plus en plus approchées, et fit con- noître les méthodes d’approximation, ce supplé- ment heureux de l'insuffisance des méthodes connues, et souvent de la science elle-même. On peut, en quelque sorte , le regarder | comme le créateur de la mécanique rationnelle. On lui doit la théorie du lévier , et la découverte de ce principe d’hydrostatique, qu’un corps , place' dans un corps fluide , perd une portion de son poids égale à celui de la masse qu’il a dé. placée. La vis qui porte son nom , sês miroirs ardens, les prodiges du siège de Syracuse , attestent ses talens dans la science des machinés, que les savans avoient négligée, parce que les principes de théorie, connus jusqu’alors, ne pouvoient y at--, teindre encore. Ces grandes découvertes, ces sciences nouvelles placent Archimède parmi ces génies heureux ,- dont la' vie est une époque dans l’histoire de l’homme , et dont l’existence paroit un des bienfaits de la nature. ( 100 ) C’est dans l'e'cole d'Alexandrie que nous trouvons les premières (races de l'algèbre , c’est-à- dire du calcul des quantités considérées uniquement comme telles. La nature des questions proposées et résolues dans le livre de Diophante, exigeoient que les nombres y fussent envisageas comme ayant une valeur générale , indéterminée, et assujettie seulement à certaines conditions. Mais cette science idavoit point alors , comme aujourd’hui, ses signes, ses méthodes propres, ses opérations techniques. On désignoit ces valeurs générales par des mots ; et c’étoit par une suite de raisonnemens que l’on parvenoit à trouver, à développer la solution des problèmes. Des observations chaldéennes, envoyées à Aristote par Alexandre, accélérèrent les progrès de l’astronomie. Ce qu’ils offrent de plus brillant, est du au génie d’Hipparque. Mais si, après lui, dans l’astronomie , comme après Archimède dans la géométrie et dans la mécanique , on ne trouve plus de ces découvertes, de ces travaux, qui changent en quelque sorte la face entière d’une science, elles .continuèrent long-temps encore de se perfectionner, de s’étendre, et de s'enrichir du moins par des vérités de detail. * Dans son histoire des animaux, Aristote àvoit donne les principes et le modèle précieux de la manière d’observer avec exactitude, et de décrire avec méthode les objets de la nature, de classer ces observations et de saisir les résultats généraux qu’elles présentent. L’histoire des plantes , celle des minéraux, furent traitées après lui, mais avec moins de précision , et avec des vues moins entendues, moins philosophiques. Les progrès de l’anatomie furent très -lents, non-seulement parce que des préjugés religieux s’ôpposoient à la dissection des cadavres, mais parce que l’opinion vulgaire en regardoit L’attouchement comme une sorte de souillure morale. La médecine d’Hippocrate n’étoit qu’une sôience d’observation, qui n’avoit pu conduire encore qu’à des méthodes empyriques. L’esprit de secte , le goût des hypothèses l’infecta bientôt ; mais si le nombre des erreurs l’emporta sur celui des vérités, nouvelles, si les préjugeas ou les ( 102 ) systèmes des médecins firent plus de mal que leurs observations ne purent faire de bien , cependant on ne peut nier que la médecine n’ait fait, durant cette époque , des progrès foibles, mais réels. Aristote ne porta dans la physique-, ni cette ) exactitude, ni cette sage réserve, qui caracté- risent son hisoire des animaux. Il paya le tribut aux habitudes de son siècle , à l’esprit des écoles ,| en la de'figurant par ces principes hypothétiques' qui, dans leur généralité’ vague, expliquent tout- avec une sorte de facilité - , parce qu’ils ne peuvent rien expliquer avec précision. D’ailleurs , l’observation seule ne suffit pas ; il faut des expériences; elles exigent des ins- trumens ; et il parort qu’on n’avoit pas alors assez recueilli de faits , qu’on ne les avoit pas vus avec assez de détail, pour sentir le besoin , pour avoir l’idée de cette manière d’interroger la nature et de la forcer à nous répondre, Aussi, dans cette époque, l’histoire des progrès de la physique, doit-elle se borner au tableau d'un petit nombre de connoissances , dues au hasard et aux observations ou conduit la pratique des arts , bien plus qu’aux recherches des savans. L’hydraulique, et sur-tout l’optique, présentent une moisson un peu moins stérile ; mais ce sont plutôt encore, des faits remarqués parce qu’ils se sont oflerts d’eux-memes , que des théories ou des lois physiques, découvertes par des expériences , ou devinées par la méditation. L’agriculture s’étoit bornée jusqu’alors à la simple routine, et- à quelques règles que les pretres, eu les transmettant aux peuples, avoient corrompues par leurs superstitions. Elle devint chez les Grecs , et sur-tout chez les Romains, un art important et respecté , dont les hommes les plus savans s’empressèrent de recueillir les usages et les préceptes. Ces recueils d’observations présentées avec précision , rassemblées avec discernement , poûvoient éclairer la pratique , répandre les méthodes utiles : mais on e'toit encore bien loin du siècle des expériences et des observations calculées. Les arts mécaniques commencèrent à se lier aux sciences : les philosophes en examinèrent les G 4 ( 104 ) travaux : en recherchèrent l’origine , en étudièrent l’histoire , s’occupèrent de décrire les procèdes et les produits de ceux qui çtoient cultives dans les diverses contrées, de recueillir ces observations, et de les transmettre à la postérité, • Ainsi, l’on yit Pline embrasser l’homme, la nature et les arts, dans ie plan immense de son .histoire naturelle; inventaire précieux de tout ce qui formoit alors les véritables richesses de l’esprit humain ; et ses droits à notre reconnoissance ne peuvent être détruits par le reproche mérité d’avoir accueilli, avec trop peu de choix et trop de crédulité , ce que l’ignorance ou la vaniré mensongère des historiens et des voyageurs, a voit offert g son insatiable avidité de tout çonnoxtre, Au roUieu de la décadence de la Grèce, Athènes, qui, dans les jours de sa puissance , avoit honoré la philosophie et les lettres, leur dut, à son tour, de conserver plus long-temps quelques restes de son ancienne splendeur. On n’y balançoit plus à la tribune , les destins de la Grèce et de l’Asie ; mais c’est dans ses écoles que les Rornains apprirent à connoltre les secrets dé l'éloquence ; et c’est aux pieds de la lampe de Démosthènes que se forma le premier de leurs orateurs, L’academie, le lycée, le portique, les jardins d’Epicure , furent le berceau et la principale école des quatre sectes qui se disputèrent l’empire de la philosophie. On enseig’noit dans l'académie qu’il n’y a rien de certain ; que sur aucun objet l’homme ne peut atteindre, ni à une vraie certitude, ni même à une compréhension parfaite ; enfin (et il étoit difficile d’aller plirs loin) qu’il ne pouvoit être sur de cette impossibilité de rien connoître, et qu’il falloit douter même de la nécessité de douter de tout. On y exposoit, on y défendoit, on y combattait les opinions des autres philosophes , mais comme des hypothèses propres à exercer l’esprit, et pour faire sentir davantage, par l’incertitude qui accompagnoit ces disputes , la vanité des connois- sances humaines, et le ridicule de la confiance dogmatique des autres sectes. ( io6 ) Mais ce doute , qu’avoue la raison , quand il conduit à ne point raisonner sur les mots auxquels nous ne pouvons attacher des ide'eç nettes et précisés , à proportionner notre adhésion au degte' de la probabilité de chaque proposition , à déterminer, pour chaque classe de connoissances, les limites de la certitude que nous pouvons obtenir 5 ce même doute, s'il s’entend aux ve'rites demontre'es, s’il attaque les principes de la morale, devient ou stupidité' ou démence ; il favorise l’ignorance et la corruption : et ■ tel est l’excès où sont tomhe's les sophistes, qui remplacèrent dans racade'mie les premiers disciples dç Platon, Nous exposerons, la marche de ces sceptiques, la cause de leurs erreurs; nous chercherons ce que, dans l'exage'ration de leur doctrine , on doit attribuer à la manie de se singulariser par des opinions bizarres ; nous ferons observer que , s'ils furent assez solidement re'fute's par l’instinct des autres hommes , par celui qui les dirigeoit eux- mêmes dans la conduite de leur vie , jamais ils ne furent, ni bien entendus , ni bien réfutés par les philosophes. Cependant ce 'scepticisme outre ii’avort pas entraîne' toute la secte académique ; et cette opinion d’une ide'e éternelle du juste , du beau, de l’honnête, indépendante de l’intérêt des hommes , de leurs conventions , de leur existence même, idée qui, imprimée dans notre ame, devenoit pour nous le principe de nos devoirs , et la règle de nos actions , cette doctrine , puisée dans les dialogues de Platon , continuoit d’être exposée dans son école , et y servoit de base à l’enseignement de la morale. Aristote ne connut pas mieux que ses maîtres l’art d’analyser les idées,- c’est-à-dire, de remonter par degrés jusqu’aux idées les plus simples qui sont entrées dans leur combinaison,- d’observer la formation même de ces idées simples, de suivre dans ces opérations la marche de l’esprit et le développement de ses facultés. Sa métaphysique ne fut donc, comme celle des autres philosophes , qu’une doctrine vague, fondée, tantôt sur l’abus des mots , et tantôt sur f de simples hypothèses. M > V-‘, )C \ - ( 108 ) ( C’est à lui cependant que l’on doit cette ye'rité importante , ce premier pas dans la connois- sance de l’esprit humain, que nos i d e' e s même les plus abstraites, les plus purement intellectuelles, pour ainsi dire, doivent leur origine à nos sensations: mais il ne l’appuya d’aucun développement. Ce fut plutôt l’apperçu d’un liomme de génie , que le résultat d’une suite d’observations analysées avec précision, et combine'es entre elles pour en faire sortir une vente'’ générale : aussi ce germe jeté, dans une terre ingrate, ne produisit de fruits utiles, qu’après plus de vingt siècles. Aristote, dans sa logique, réduisant les démonstrations à une suite d’argumens assujettis à la forme syllogistique, divisant ensuite toutes les propositions en quatre classes qui les renferment toutes, apprend à reconnoitre , parmi toutes les combinaisons possibles de propositions de ces quatre classes prises trois à trois , celles qui répondent à des syllogismes concluans , et qui y répondent nécessairement. Par ce moyen , l’on peut juger de la justesse ou du vice d’un argument, en sachant seulement à quelle combinaison il appar- tient ; et Part de raisonner juste est soumis, eri j quelque sorte, à des règles techniques, . I Cette idée ingénieuse est restée inutile jusqu’ici ; mais peut-être doit-elle un jour devenir le premier pas vers un perfectionnement, que l’art de raisonner et de discuter semble encore attendre. Chaque vertu , suivant Aristote , est placée \ entre deux vices, dont l’un en est le défaut, et l’autre l'excès : elle n’est* en quelque sorte, qu’un de nos penchans naturels, auquel la raison nous défend, et de trop résister, et de trop obéir. Ce principe général a pu s'offrir à lui d’après une de ces idées vagues d’ordre et de convenance, si communes alors dans la philosophie; mais il le vérifia , en l’appliquant à la nomenclature des mots qui, dans la langue grecque, exprimoient ce qu’on y appeloit des vertus. Vers le même temps, deux sectes nouvelles, appuyant la morale sur des principes opposés, du moins en apparence, partagèrent les esprits, étendirent leur influence bien au-delà des bornes de ( 11 ° ) leurs e'coles , et hâtèrent la chuté de la superstition grecque , que malheureusement une superstition plus sombre , plus dangereuse , plus ennemie des lumières, dcvoit bientôt remplacer. Les'Stoïciens firent consister la vertu et le bonheur , dans la possession d’une ame egalement insensible à la volupté' et à la douieur, affranchie de toutes les passions , supérieure à toutes les craintes, à toutes les foiblesses , ne connoissaut de ve'ritabie bien que la vertu, de mal réel que les tenlords. Ils croyoient que l’homme a le pouvoir de s’élever à cette hauteur , s’il en a une volonté forte et constante; et qu'alors, indépendant de la fortune , toujours maître de lui-même’, il est egalement inaccessible au vice et au malheur. Un esprit unique anime le monde: il est présent par-tout , si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui. Les âmes humaines en sont des e'manations. Celle du sage, qui n’a point souille' la pureré -de son origine, se réunit, au moment de la mort, à cet esprit universel. _ La mort serait donc un bien , si, pour le sage soumis à la nature, endurci contre tout ce que les hommes ( III ) vulgaires appellent des maux, il n’y avoit pas plus de grandeur à la regarder comme une chose indifférente. Epicure place le bonheur dans la jouissance du plaisir et dans l’absence de la douleur. La vertu consiste à suivre les penchans naturels, mais en ( sachant les e'purer et les diriger. La tempérance J qui prévient la douleur, qui, en conservant noà 1 facultés naturelles dans toute leur force , nous assure toutes les jouissances que la nature nous a préparées ; le soin de sê préserver des passions haineuses ou violentes , qui tourmentent et déchirent le coeur livre' à leur amertume et à leurs fureurs ; celui de cultiver au contraire les affections douces et tendres, de se ménager les voluptés qui suivent la pratique de la bienfaisance, de conserver la pureté de son ame pour éviter la honte et les remords qui punissent le crime ; pour jouir du sentiment délicieux qui récompense les belles actions : telle est la route qui conduit à la fois et au bonheur et à la vertu. Epicure ne voyoit dans l’univers qu’une collection d’atomes, dont les combinaisons diverses ( 113 ) étoient soumises à des lois necessaires. L’ame humaine étoit elle-même une de ces combinaisons* Les atomes qui la composoient, réunis à l’instant où le corps commençoit la vie , se dispersoient au moment de la mort , pour se re'unir à la masse commune, et entrer dans de nouvelles combinaisons* ÎSTe voulant pas heurter trop directement les préjugés populaires, il avoit admis des Dieux; mais indifférens aux actions des hommes, étrangers à l’ordre de l’univers , et soumis comme les autres êtres aux lois générales de son mécanisme , ils étoient en quelque sorte un hors-d’ocuvre de ce système* Des hommes durs, orgueilleux , injustes, se Cachèrent sous le masque du stoïcisme. Des hommes voluptueux et corrompus se glissèrent souvent dans les jardins d’Epicure. On calomnia les principes des épicureens, qu’on accusa de placer le souverain bien dans les voluptés grossières* On tourna en ridicule les prétentions du sage de Zenon, qui, esclave tournant la meule, Ou tourmenté de la goutte, n’en est pas moins heureux, libre, et souverain* Cette Cette philosophie qui pre'tendoit s’élever au-dessus de la nature, et celle qui ne vouloit qu’y obe'ir ; cette morale qui ne reconnoissoit 3’autre bien que la vertu , et celle qui plaçoit le bonheur dans la volupté , conduisoient aux mêmes consé- quences pratiques , en partant de principes si contraires , en tenant un langage si oppose'. Cette ressemblance dans les préceptes moraux de toutes les religions, de toutes les sectes de philosophie, | suffirait pour prouver qu’ils ont Une ve'rite' inde'- ! pendante des dogmes de ces religions, des prin-' 1 cipes de ces sectes $ jque c’ est d a ns la constitu tion morale de l’homme qu’il faut chercher la base de ses devoirs , l’origine de ses idees de justice et de vertu : vérité dont la secte épicurienne s’e'toit moins éloignée qu’aucune autre : et rien peut être ne contribua davantage à lui mériter la haine des hypocrites de toutes les classes, pour qui la morale n’est qu’un objet de commerce dont iis se disputent le monopole. La chute des re'publiques grecques entraîna j celle des sciences politiques. Après Platon, Aris- | tote et Xénophon, l’on cessa presque de les com- j prendre dans le système de la philosophie. H ( 1 *4 ) Mais il est temps de parler d’un événement qui changea le sort d’une grande partie du monde, et exerça sur les progrès de l’esprit humain une influence qui s’est prolongée jusqu’à nous. Si l’on en excepte l’Inde et la Chine, la ville de Rome ayoit e'tendu son empire sur toutes les nations où l’esprit humain s’étoit élevé au-dessus de la foiblesse de sa première enfance. Elle donnoit des lois à tous les pays où les Grecs avoient porte’ leur langue leurs sciences et leur philosophie. Tous ces peuples , suspendus à une chaîne que la victoire avoit attachée au pied du capitole, n’existoient plus que par la volonté de Rome et pour les passions de ces chefs. Un tableau vrai de la constitution de cette ville dominatrice , ne sera point e'tranger à l'objet de cet ouvrage : on y verra l’origine du patriciat he'ré- ditaire , et les adroites combinaisons employées pour lui donner plus de stabilité' et plus de force, en le rendant moins odieux; un peuple exerce'aux armes , mais ne les employant jamais dans ses dissentions domestiques ; réunissant la force réelle à l’autorite legale , et se de'fendant à peine contre un séuat orgueilleux, qui , en l'enchaînant par la superstition , l’e’blouissoit par l'éclat de ses victoires; une grande nation tour-à-tour le jouet de ses tyrans ou de ses défenseurs , et pendant quatre siècles la dupe patiente d’une maniéré de prendre ses suffrages, absurde mais consacre'e. On vera cette constitution, faite pour une seule ville , changer de nature , sans changer de forme * quand il fallut l’étendre à un grand empire ; ne pouvant se maintenir que par des guerres contn nuelles, et bientôt détruite par ses propres arme'es; enfin le peuple roi avili par l’habitude d’être nourri aux dépens du trésor publie coroinpü par les largesses des sénateurs, vendant à un homme les restes illusoires de son inutile liberté! L’ambition des Romains * les portoit à chercher' en Grèce des martres , dans cet art de l'éloquence* qui e'toit chez eux une des routes de la fortune.- Ce goût pour les jouissances exclusives et raffinées* ce besoin de nouveaux plaisirs , qui naît de la richesse et de l’oisiveté", leur fit rechercher les arts des Grecs, et même la conversation de leurs phi* H a \ / ( 116 ) losophes. Mais les sciences , la philosophie, les arts du dessin , furent toujours des plantes étrangères au sol de Rome. L'avarice des vainqueurs couvrit l’Italie de chefs-d’oeuvres de la Grèce, enlevés par la force aux temples , aux cites dont ils faisoient l’ornement, et dont ils consoloient l'esclavage : mais les ouvrages d’aucun Romain n’osèrent s’y mêler. Cicéron, Lucrèce et Sénèque écrivirent éloquemment dans leur langue sur la philosophie ; mais c etoit sur celle des Grecs : et pour reformer le calendrier barbare de Numa* César fut oblige' d’employer un mathématicien j d’Alexandrie. Rome, long-temps décimée par les factions de généraux ambitieux , occupée de nouvelles conquêtes , ou agitée par les discordes civiles , tomba enfin de son inquiète liberté dans un despotisme militaire plus orageux encore. Quelle place auroient donc pu trouver les tranquilles méditations de la philosophie ou des sciences , entre des chefs qui aspiraient à la tyrannie, et bientôt après sous des despotes qui craignoient la vérité, et qui haïssoient également les talens et les vertus? | D’ailleurs les sciences et la philosophie sont néces- iophitjt, ESt'lttill. wi^ai-î k Gis, ■«Joili jitnt fe Romaic tSenqnt »t soi 11 Grecs: a : fc, ma'icicii dons de les con- tomba ,çotism ,e place éditai® des défi près s» et <]t vettiii; nt Kf ( 11 7 ) sûrement négligées, dans tout pays où une car- itère honorable , qui conduit aux richesses et aux dignités, est ouverte à tous ceux que leur penchant naturel porte vers l’étude : et telle étoit à Rome celle de la jurisprudence. Quand les lois , comme dans l’Orient, sont liees à la religion, le droit de les interpréter devient un des plus forts appuis de la tyrannie sacerdotale. Dans la Grece , elles a voient fait partie de ce code donné’ à chaque ville par son législateur : il les y avoit lie'es à l’esprit de la constitution et du gouvernement qu’il avoit établi. Elles y éprouvèrent peu de changemens. Souvent les magistrats en abusèrent : les injustices particulières furent fréquentes 5 mais les vices des lois n’y conduisirent jamais à un système de brigandage régulier et froidement calculé. A Rome, où long-temps on ne connut d’autre autoriré que la tradition des coutumes, où les juges déclaraient, chaque année, d’après quels principes ils décideraient les contestations pendant la durée de leur magistrature , où les premières lois écrites furent une çompilati.pn des lois grecques , rédigée par des decemvirs plus occupés de conserverleur pouvoir que de l’honorer, H 3 ( xi8 ) en présentant une bonne législation; à Rome, où depuis cette e'poque, des lois dicte'es tour-a-tour par le parti du sénat et par celui du peuple , se succedoient avec rapidité', e'toient sans cesse de'tru- ites ou confirme'es, corrigées ou aggravées par des dispositions nouvelles , bientôt leur multiplicité, leur complication , leur obscurité', suite ne'cessaire du changement de la langue , firent une science à part de l’e'tude et de l’intelligence de ces lois. Le se'nat , profitant du respect du peuple pour les anciennes institutions , sentit bientôt que le privilège d’inrerpre'ter les lois, devenoit presque e'quivalent au droit d’en faire de nouvelles; et il se remplit de jurisconsultes. Leur puissance survécut à celle du se'nat même : elle s’accrut sous les empereurs; parce qu’elle est d’autant plus grande, que la législation est plus bizarre et plus incertaine, La jurisprudence est donc la seule science nou- ; velle que nous devions aux Romains. Nous en tracerons l’histoire, qui se lie à celle des progrès * que la science de la législation a faits chez les modernes , et sur-tout à celle des obstacles qu’elle y a rencontres. Nous montrerons, comment le respect pour ie droit positif des Romains, a contribue à conserver quelques ide'es du droit naturel des hommes, pour empêcher ensuite ces idées de s’agrandir et de s’étendre ; comment nous avons dû au droit romain un petit nombre de vérite's utiles, et beaucoup plus de pre'juge's tyranniques, La douceur des lois penales, sous la republique mérité de fixer nos regards. Elles avoient en quelque sorte rendu sacre' le sang d’un citoyen romain, La peine de mort ne pouvoit être porte'e contre lui, sans cet appareil d’un pouvoir extraordinaire , qui annonçoit les calamite's publiques et le danger de la patrie. Le peuple entier pouvoit ctre re'clame' pour juge , entre un seul homme et la republique. On avoit senti que cette douceur est, chez un peuple libre, ie seul moyen d’empêcher les dissentions politiques de de'ge'ne'rer en massacres sanguinaires 5 on avoit voulu corriger, par l’humanité' dans les lois, la férocité' des moeurs d’un peuple qui, même dans ses jeux, prodiguoit le sang de ses esclaves : aussi , en s’arrêtant au temps des Gracques, jamais, dans aucun pays, des orages si violens et si re'pe'te's ne coûtèrent H 4 ( iao ) moins de sang , ne produisirent moins de crimes, J U ne nous es reste aucun ouvrage des R.omains sur la politique. Celui de Cice'ron sur les lois, n’e'toit vraisemblablement qu’un extrait embelli des livres des Grecs. Ce n’e'toit pas au milieu des convulsions de la liberté' expirante, que la science sociale auroit pu se naturaliser et se perfectionner. Sous le despotisme des Césars i’etude n’en eût paru qu’une conspiration contre leur pouvoir. Rien enfin ne prouve mieux , combien elle fut toujours inconnue chez les Romains, que d’y voir l’exemple, unique jusqu’ici dans l’histoire , d’une succession non interrompue., depuis Nerva jusqu’à Marc-Au- rèlc, de cinq empereurs qui re'unissoient les vertus, les talens-, les lumières , l”amo.ur de la gloire, le i zèle du bien public, sans qu’il soit e'mane d’eux ; une seule institution qui ait marque' le désir de : mettre des bornes au despotisme ou de prévenir les révolutions , et de resserrer par de nouveaux . liens les parties de cette masse immense , dont tout ptesageoit la dissolution prochaine. La réunion de tant de peuples sous une meme domination , l’ete’ndue des deux langues qui se partageoient l’empire, et qui toutes deux e'toient familières à presque tous les hommes instruits , ces causes , agissant de concert, dévoient contribuer sans doute à re'pandre les lumières sur un plus grand espace avec plus d'égalité - . Leur effet naturel devoit être encore , d'affoiblir peu-à-peu les différences qui se'paroient les sectes philosophiques , de les réunir en une seule , qui choisirait dans chacune , les opinions les plus conformes à la raison , celles qu’un examen réfléchi avoit le plus confirmées. C’étoit même à ce point que la raison devoit amener les philosophes, lorsque l’effet du temps sur l’enthousiasme sectaire permettrait de n'écouter qu'elle. Aussi trouve-t- on déjà , dans Sénèque , quelques traces de cette philosophie : elle ne fut même jamais étrangère, à la secte académique , qui parut se confondre presqu’ensièrement avec elle ; et les derniers disciples de Platon lurent les fondateurs de f éclectisme. Presque toutes les religions de l'empire avoient e'té - nationales. Mais toutes aussi avoient de grands traits de ressemblance , et en quelque sorte un air de famille. Point de dogmes métaphysiques , beaucoup . de cérémonies . bizarres qui H 5 ( 133 ) «voient un sens ignore' du peuple , et souvent même des prêtres ; une mythologie absurde , où la multitude ne voyoit que l’histoire merveilleuse de ses dieux , où les hommes plus instruits soup, qonnoient l’exposition allégorique de dogmes plus relevés ; des sacrifices sanglans, des idoles qui repre'sentoient les dieux , et dont quelques-unes, consacrées par le temps, avoient une vertu céleste 5 des pontifes dévoués au culte de chaque divinité', sans former un corps politique , sans même être réunis dans une communion religieuse ; des oracles attachc's à certains temples , à certaines statues ; enfin des mystères, que leurs hie'ro- phantes ne communiquoient qu’en imposant la loi d’un inviolable secret. Tels étoient ces traits de ressemblance. Il faut y ajouter encore que les prêtres, arbitres de la conscience religieuse , n’avoient jamais osé prétendre a l’être de la conscience morale ; qu’ils dirigeoient la pratique du culte , et non les actions de la vie privée. Ils vendoient a la politique des oracles ou des augures ; ils pouvoient précipiter les peuples dans des guerres, leur dicter des crimes ; mais ils n’exerçoient aucune influence, ni sur le gouvernement, ni sur les lois. Quand les peuples , sujets d’un même empire, eurent une communication habituelle , et que les lumières eurent fait partout des progrès pres- qu’égaux, les hommes instruits s’apperçurent bientôt que tous ces cultes e'toient celui d’un dieu unique , dont les divinités si muitiplie'es, objets imme'diats de l’adoration populaire, n’étoient quç les modifications ou les ministres, Cependant, chez les Gaulois , et dans quelques cantons de l’Orient, les Romains avoient trouvé des religions d’un autre genre. Là , les prêtres étoient les juges de la morale : la vertu consistoit dans l’obéissance à la volonté d’un dieu , dont ils se disoient les seuls interprètes. Leur empire s’étendoit sur l’homme tout entier; le temple se confondoit avec la patrie : on étoit adorateur de Jéhova ou d’OEsus , avant d’être citoyen ou sujet de l’empire ; et les prêtres de’cidoient à quelles lois humaines leur dieu pennettoit d’obéir. Ces religions dévoient blesser l’orgueil des martres du monde. Celle des Gaulois étoit trop puissante , pour qu’ils ne se hâtassent point de la détruire. La nation Juive fut même dispersée; ( IS4 ) mais la vigilance du gouvernement , ou dédaigna, ou ne put atteindre les sectes obscures, qui se formèrent en secret des débris de ces cultes antiques. Un des bienfaits de la propagation de la philo- S sophie grecque avoit été de détruire la croyance i des divinités populaires, dans toutes les classes, i où l’on recevoit une instruction un peu étendue. Un théïsme vague , ou le pur mécanisme d’Epi- cure , croit, même dès le temps de Cicéron , la doctrine commune de quiconque avoit cultivé son esprit, de tous ceux qui dirigeoient les affaires publiques. Cette classe d'hommes s’attacha nécessairement à l’ancienne religion, mais en cherchant à l’épurer ; parce que la multiplicité de ces dieux de tout pays avoit lassé même la crédulité 1 du peuple. On vit alors les philosophes former des systèmes sur les génies intermédiaires , se soumettre à des préparations, à des pratiques, à un régime religieux, pour se rendre plus dignes d’approcher de ces intelligences supérieures : et ce fut dans les dialogues de Platon, qu’ils, cherchèrent les fondemens de cette doctrine. Le peuple des nations conquises , les infortunés , les hommes d’une imagination ardente et ( 135 ) foible, durent s’attacher de préférence aux religions sacerdotales ; parce que l’intérêt des prêtres domi- *nateurs , leur inspirait précisément cette doctrine d’égalité” dans l’esclavage , de renoncement aux biens temporels , de récompenses célestes réservées à l’aveiigle soumission, aux souffrances, aux humiliations volontaires ou supportées avec patience : doctrine si séduisante pour l’humanité” opprimée ! Mais ils avoient besoin de relever , par quelques subtilités philosophiques, leur mythologie grossière ; et c’est encore à Platon qu’ils eurent recours. Ses dialogues furent l’arsenal, où les deux partis allèrent forger leurs armes théo- logiques. Nous verrons , dans la suite , Aristote obtenir un semblable honneur, et se'trouver à la fois le maître des théologiens et le chef des athées. >f Vingt sectes égyptiennes, judaïques , s’accordant pour attaquer la religion de l’empire , mais se combattant entre elles avec une égale fureur , finirent par se perdre dans la religion de Jésus. On parvint à composer de leurs débris une histoire , une croyance , des cérémonies , et une morale , auxquelles se réunit peu - à-peu la masse de ces illuminés. \ in (12 6 ) Tous croyoient à un Christ, à un Messie em voye de dieu , pour réparer le genre humain» C’est le dogme fondamental de toute secte, qui ^ veut s’élever sur les débris des sectes anciennes* Ou se disputoit sur le temps, sur le lieu de son apparition , sur son nom mortel : mais celui d’on prophète, qui avoit, dit-on, paru en Palestine* sous Tibère, éclipsa tous les autres ; et les non* veaux fanatiques se rallièrent sous l’étendard du fils de Marie, Plus l’empire s’affoiblissoit, plus cette reli* gion chrétienne faisoit des progrès rapides. L’avb lissement des anciens conquérais du monde s’é- tendoit sur les dieux, qui , après avoir présidé à leurs victoires , itéraient plus que les témoins im- l puissans de leurs défaites. L'esprit de la nouvelle Insecte convenoit mieux à des temps de décadence j et de malheur. Ses chefs , malgré leurs four- V. beries et leurs vices , étoient des enthousiastes prêts à périr pour leur doctrine. Le zèle religieux des philosophes et des grands, n’étoit qu’une dévotion politique : et toute religion qu’on se permet de défendre comme une croyance qu’il est utile de laisser au peuple, ne peut plus espérer qu’une agonie plus ou moins prolongée. Bientôt t le christianisme devient un parti puissant ; il se mêle aux querelles des Ce'sars ; il met Constantin sur le trône, et s’y place lui-même, à côte' de ses foibles successeurs* En vain un de ces hommes extraordinaires * } que le hasard élève quelquefois à la souveraine j puissance , Julien, voulut délivrer l’empire de ce fle'au, qui devoit en accélérer la chute : ses vertus, son indulgente humanité', la simplicité de ses moeurs, l’e'le'vation de son ame et de son caractère , scs talens , son courage , son ge'nie militaire, l'éclat de ses victoires, tout sembloit lui promettre le succès. On ne pouvoit lui reprocher que de montrer pour une religion , devenue ridicule , un attachement indigne de lui, s’il étoit sincère 5 mal-adroit par son exage'ration, s’il n’e'toit que politique ; mais il pe'rit au milieu de sa gloire , aptes un règne de deux années. Le colosse de l’empire romain , ne trouva plus de bras assez puissant pour le soutenir ; et la mort de Julien brisa la seule digue , qui put encore s’op j poser au torrent des superstitions nouvelles, -, comme aux inondations des barbares. ( I?8 ) y- a Le mépris des sciences humaines e'tcu't un des premiers caractères du christianisme. Il avoit à se venger des outrages de la philosophie 5 il craignoit cet esprit d’examen et de doute , cette confiance en sa propre raison , 11 eau de toutes les croyances religieuses. La lumière des fciences naturelles lui étoh même odieuse et suspecte ; car elles sont très - dangereuses pour le succès des miracles : et il n’y a point de religion qui ne force ses sectateurs à dévorer quelques absurdite's physiques. Ainsi le triomphe du christianisme fut le 1 signal de l’entière de'cadence , et des sciences , et | de la philosophie. Les sciences auroient pu s’en pre'server, si l’art de l’imprimerie eut e'te' connu 5 mais les manuscrits d’un même livre e'toient en petit nombre : il falloit, pour se procurer les ouvrages qui for- moient le corps entier d’une science , des soins, souvent des voyages et des de’penses, auxquelles les hommes riches pouvoient seuls atteindre. Il ehoit facile au parti dominant de faire disparoitre les livres, qui choquoîent ses préjugés ou dé'- xnasquoient ses impostures. Une invasion des barbares pouvoit, en un seul jour , priver pour jamais )anistis Uîi pays entier des moyens de s’instruire. La destruction d’un seul manuscrit e'toit souvent, pour toute une contrée, une perte irréparable. On ne copioit d’ailleurs que les ouvrages recommandés par le nom de leurs auteurs. Toutes ces recherches , qui ne peuvent acquérir d’importance que par leur réunion, ces observations isolées* tes perfectionnemens de detail qui servent à maintenir les sciences aü même niveau , qui en pré^ parent les progrès , tous ces matériaux que le temps amasse * et qui attendent le ge'nie, restoient condamnes à une éternelle obscurité. Ce concert des savans , cette réunion de leurs forces si utile * si nécessaire même à certaines époques , n’existoit pas. Il fallort que le même individu pût commencer et achever une découverte ; et il e'toit obligé de combattre seul toutes les résistances* que la nature Oppose à nos efforts. Les* ouvrages qui facilitent l’étude des sciences , qui en .e'clair* tissent les difficultés , qui en présentent les vérités sous des formes plus commodes et plus simples, ces de'tails des observations , ces développemens qui souvent éclairent sur les erreurs des résultats* et où le lecteur saisit ce que l’auteur n’a point lui* I < 130 ) même spperçu ; ces ouvrages n’auroient pu trouver ni copistes ni lecteurs. Il étoit donc impossible que les sciences, déjà parvenues à une étendue qui en rendoit difficiles , et les progrès, et même l’étude approfondie , pussent se soutenir d’elles-mêmes, et résister à la pente qui les entralnoit rapidement vers leur décadence. Ainsi l’on ne doit pas s’e'- tonner que le christianisme , qui dans la suite n’a point été assez puissant pour les empêcher de reparaître avec éclat , après l’invention de l’imprimerie , l’ait été alors assez pour en consommer la ruine. Si l’on en excepte l’art dramatique, qui ne fleurit que dans Athènes , et qui dut tomber avec elle et l’éloquence, qui ne respire que dans un air libre , la langue et la littérature des Grecs conservèrent long-temps leur splendeur. Lucien et Plutarque n’auroient point dépare' le siècle d’Alexandre. Rome , il est vrai , s’éleva au niveau de la Grèce, dans la poésie , dans l’éloquence, dans l’histoire , dans l’art de traiter avec dignité, avec élégance, avec agrément, les sujets arides de la philosophie et des sciences. La Grèce même n’a point de poète , qui donne autant, que . Virgile , l’idée de la perfection : elle n’a aucun historien qui puisse s’égaler à Tacite.* Mais ce moment d’éclat fut Suivi d’une prompte' décadence. Dès le temps de Lucien, Rome n’avoît plus que des écrivains presque barbares. Chrysostôme parle encore la langue de Démosthène. On ne reconnoît plus celle de Cicéron ou de Tite- Live, ni dans Augustin , ni même dans Jérôme, qui n’a point pour excuse l’influence de la barbarie africaine. C’est que jamais à Rome l’étude des lettres* l’amour des arts, ne fut un goût vraiment populaire j c’est que la perfection passagère de la langue y fut l’ouvrage , non du génie national, mais de quelques hommes que la Grèce avoit forme's. C’est que le territoire de Rome fut toujours pour les lettres un sol étranger, où une culture assidue avoit pu les naturaliser, mais où ’ô e lles dévoient dégénérer dès qu’elles resteroient abandonnées à elles-mêmes. ( 132 ) L’importance dont fut long temps, à Rome et dans la Grèce, le talent de la tribune et cehïi du barreau, y multiplia la classe dés rhéteurs. Leurs travaux ont contribué au progrès de Part, dont ils ont développé les principes et les finesses. Mais ils en enseignoient un autre trop négligé par les modernes , et qu’il faudrait transporter aujourd’hui des ouvrages prononcés aux ouvrages imprimés. C’est l’art de préparer avec facilité, ' et en peu de temps , des discours que la disposition de leurs parties, la méthode qui y règne, les ornemens qu’on sait y répandre, rendent du moins supportables ; c’est celui de pouvoir parler presque sur le champ , sans fatiguer ses auditeurs du désordre de ses idées, de la diffusion de son style , sans les révolter par d’extravagantes' déclamations, par des non-sens grossiers, par de bizarres disparates. Combien cet art ne seroit-il pas utile dans tous les pays, où les fonctions d’une place , un devoir public , un intérêt particulier,- peuvent obliger à parier, à écrire, sans avoir le temps de méditer ses discours ou ses ouvrages! Son histoire mérite d’autant plus de nous 'occuper ,■ que les modernes , à qui cependant il serait souvent nécessaire, semblent u’en avoir connnu que le côté ridicule. Dès les commencemens de l'époque dont j’achève ici le tableau , les livres s’étoient assez multiplies ; la distance d,es temps avoit semé d’assez grandes obscurités sur les ouvrages des (premiers écrivains de la Grçce , pour que cette étude des livres et des opinions, connue sous le nom d’e'- rudition , formât une partie importante des travaux de l’esprit,: et la bibliothèque d’Alexandrie se peupla de grammairiens et de critiques. On observe, dans ce qui nous reste d’eux, un penchant à mesurer leur admiration ou leur confiance , sur l’ancienneté d’un livre , sur la difficulté de l’entendre ou de le trouver ; une disposition à juger les opinions, non en elles - mêmes, mais sur le nom de leurs auteurs ; à croire d’après l’autorité , plutôt que d’après la raison ; enfin l’idée si fausse et si funeste de la décadence du genre humain , et de la supériorité des temps antiques. L’importance que les hommes attachent à ce qui fait l’objet de leurs occupations , à ce qui leur a coûté des efforts, est à la fois l’explication et l’excuse de ces erreurs , que les érudits de tous les pays et de tous les temps ont plus ou moins partagées. I 3 ( *34 ) î,-6tY On peut reprocher aux érudits grecs et ro- inains , et même à leurs savans et à leurs philosophes , d’avoir manque absolument de cet esprit de d outé , qui soumet à l’examen sévère de la raison , et les faits et leurs preuves. En par- ! courant dans leurs écrits, l’histoire des événemens ou des moeurs, celle des productions et des phénomènes de la nature , ou des produits et des procédés des arts , on s’étonne de les voir raconter avec tranquillité les absurdités les plus palpables, les prodiges les plus révoltans. Un on dit , on rapporte , placé au commencement de la phrase , leur paroît suffire pour se mettre à l’abri du ridicule d’une crédulité puérile. C’est surtout au malheur d’ignorer encore l’art de l’imprimerie , qu’on doit attribuer cette indifférence , qui a corrompu chez eux l’étude de l’histoire , et qui s’est opposée à leurs progrès dans la connoissançç de la nature. La certitude d’avoir rassemblé sur chaque fait toutes les autorités , qui peuvent le confirmer ou le détruire , la facilité de comparer les divers témoignages , de s’éclairer par les discussions, que fait naître leur différence , tous ces moyens de s’assurer de la vente , ne peuvent exister , que lorsqu’il est possible d'avoir un grand nombre de livres, d'en multiplier indéfiniment les copies, de ne pas craindre de leur donner trop d’étendue- Comment des relations de voyageurs, des descriptions , dont souvent il n’existoit qu’une copie, qui n’étoient point soumises à la censure publique , auraient-elles pu acquérir cette autorité, dont l’avantage de n’avoir pas été contredites, et d’avoir " pu l’être , est la base première ? Ainsi, l’on rapportoit tout également, parce qu’il étoit difficile de choisir avec quelque certitude ce qui méritoit d’ètre rapporté. D’ailleurs, nous ne sommes pas en droit de nous étonner de cette facilité à présenter avec une même confiance , d’après des autorités égales, et les faits les plus naturels et les faits les plus miraculeux. Cette erreur est encore enseignée dans nos écoles, comme un principe de philosophie, tandis qu’une incrédulité exagérée dans le sens contraire , nous porte à j rejeter sans examen tout ce qui nous paroît hors ! de la nature : et la science qui peut seule nous apprendre à trouver, entre ces deux extrêmes, le point, où la raison nous prescrit de nous arrêter, n’a commencé à exister que de nos jours. ( 136 ) SIXIÈME ÉPOQUE., 'Décadence des lumières , jusqu'à leur restauration vers le temps des croisades. Dans cette époque désastreuse, nous verrons l’esprit humain descendre rapidement de la hauteur où il s’étoit élevé , et l’ignorance tramer après, elle , ici Ja férocité , ailleurs une cruauté raffinée, par-tout Ja corruption et la perfidie. , A peine quelques éclairs de talenS, quelqqes traits dç grandeur d’ame ou de honte, peuvent-ils percer à travers cette nuit profonde. Des rêveries théologiques , des impostures superstitieuses, sont Iç geul génie des hommes , l’intolérance religieuse leur seule morale 5 et l’Europe, comprimée, entre la tyrannie sacerdotale et le despotisme militaire , attend dans le sang et dans les larmes, le moment, où de nouvelles lumières lui permettront de renaître à la liberté , à l’humanité , et aux vertus. ( I3T ) Ici, nous sommes obliges de partager le tableau en' deux parties distinctes : la première embrassera l’Occident, où la décadence fut plus rapide et plus absolue , mais où le jour de la raison devoit reparaître pour ne s’éteindre jamais ; et la seconde, l’Orient, pour qui cette décadence fut plus lente, long temps moins entière , mais qui ne voit pas encore le moment où la raison pourra l’éclairer et briser ses chaînes, A "peine la piété' chrétienne eut-elle abattu l?autei de la victoire , que l’Occident devint la proie des barbares. Ils embrassèrent la religion nouvelle , mais ils ne prirent point la langue des vaincus : les prêtres seuls la conservèrent ; et grâce a leur ignorance , à Jeur mépris pour les lettres humaines, on vit disparoître ce, qu’on aurait pu espérer de la lecture de livres latins , puisque ces livres ne pouvoient plus être lus que par eux. On connoît assez l’ignorance et les moeurs barbares des vainqueurs: cependant, c’est du milieu de cette férocité stupide que sortit la destruction de l’esclavage domestique , qui avoit déshonoré les beaux jours de la Grèce, savante et libre. 15 A x • % y ( *38 ) Les serfs de Ia"glèbe cuitivoient les terres des vainqueurs. Cette classe opprimée fournissoit pour leurs maisons des domestiques, dont la dépendance suffisoit à leur orgueil et à leurs caprices. Ils cherchoient donc dans la guerre, non des esclaves, mais des terres et des colons r D’ailleurs , les esclaves qu’ils trouvoient dans les contrées envahies par eux , etoient en grande partie , ou des prisonniers faits sur quelqu’une des tribus de la nation victorieuse , ou les enfuis de ces prisonniers. Un grand nombre , au moment delà conquête, avoientfui, pu s’étoient joints à l’armée des conquérans, S Enfin , les principes de fraternité générale, I qui faisoient partie de la morale, chrétienne, • condamnoient l’esclavage ; et les prêtres, n’ayant aucun intérêt politique à contredire sur ce point des maximes qui honoroient leur cause , aidèrent par leurs discours à une destruction que les événemens ; et les moeurs dévoient nécessairement amener. Ce changement a été le germe d’une révolution dans les destinées de l’espèce humaine j elle lui doit d’avoir pu connoître la véritable liberté. Mais il n’eut d’abord qu’une influence presque insensible sur le sort des individus. On se feroit une fausse idée de {a servitude chez les anciens, si on la comparait à celle de nos noirs. Les Spartiates, les grands de Rome, les satrapes de l'Orient, furent à la vérité" des martres barbares.' L’avarice dépioyoit toute sa cruauté dans les travaux des mines ; mais presque par-tout, l’intérêt avoit adouci l’esclavage dans les familles particulières. L’impunité des violences commises contre le serf de la glèbe e'toit plus grande encore , puisque la loi elle-même eu avoit fixé le prix. La dépendance étoit presque égale , sans être compensée par autant de soins et de secours. L’humiliation étoit moins continue; mais l’orgueil avoit plus d’arrogance. L’esclave étoit un homme condamné par le hasard , à un état auquel le sort de la guerre pouvoit un jour exposer son maître. Le serf étoit un individu d’une classe inférieure et dégradée. C’est donc principalement dans ses conséqucn- ces éloignées, que nous devons considérer cette destruction de l’esclavage domestique. ( MP ) Toutes ces nations barbares avoient à-peu-près ia même constitution ; un chef commun appelé toi , qui, avec un conseil , prononçoit des juge- mens et donnoit les décisions qu’il eut été dangereux de retarder ; une assemblée de chefs particuliers, qui étoit consultée sur toutes les résolutions un peu importantes ; enfin, une assemble'e dn peuple, où se prenoient les délibérations qui intérçssoient le peuple entier. Les différences les plus essentielles étoient dans le plus ou moins d’autorité des ces trois pouyoirs , qui n’étoient pas distingués parla nature de leurs fonctions , mais par celle des affaires, et sur-tout de l’intérêt que la masse des citoyens y ayoit attache'. Chez ces peuples agriculteurs, et sur.tout chez ceux qui avoient déjà forme' un premier établissement sur un territoire étranger , ces constitutions avoient pris une forme plus régulière, plus solide que chez les. peuples pasteurs. D’ailleurs , la nation y e'toit dispersée et non réunie dans des camps plus ou moins nombreux. Ainsi , le roi n’eut point auprès de lui une armée toujours rassemblée ; et le despotisme ne put y suivre presque immédiatement la conquête , comme dans les révolutions de l’Asie. ( 14 * 5 La riation victorieuse ne fut donc point asservie En meme-temps , ces conquérans conservèrent des villes, mais sans les habiter eux-mêmes. Notant point contenues par une force armée , puisqu’il n’en existoit point de permanente , elles acquirent tme sorte de puissance ; et ce fut un point d’appui pour la liberté’ de la nation vaincue. L’Italie fut souvent envahie par les barbares; mais ils rie pureftt y former d’établissemens durables, p’arce que ses richesses excitoient sans cesse l’avariee de nouveaux vainqueurs , et que les Grecs conservèrent long-temps l’espérance de la réunir à leur empire. Jamais elle ne fut asservie par aucun peuple, ni toute entière* 1 ni d’une manière durable. La langue latine , qui y étoit la langue unique du peuple , s’y corrompit plus lentement ; l’ignorance n’y fut pas aussi complète , la superstition aussi stupide que dans le reste de l’Occident. Rotrie , qui rie reconnut de iriaîtres que pouf en changer , conservoit une sorte d’indépendance. Elle étoit la résidence du chef de la religion. Ainsi , tandis que , dans l’Orient soumis à un seul prince, le clergé, tantôt gouvernant-les empereurs* \ ( 14a ) tantôt conspirant contre eux, soutenoit le despotisme, meme en combattant le despote, et aimoit mieux se servir de tout le pouvoir d'un maître absolu que de lui en disputer une partie, oii vit au contraire, dans l’Occident, les prêtres, réunis sous un chef commun, élever une puissance xi vale de celle des rois, et former dans ces états divisés une sorte de monarchie unique et indépendante. Nous montrerons cette ville dominatrice essayant sur l'univers les chaînes d’une nouvelle tyrannie; ses pontifes subjuguant l’ignorante 1 crédulité par des actes grossièrement forgés; mêlant la religion à toutes les transactions de la vie ■ civile, pour s'en jouer au gré de leur avance ou de leur orgueil ; punissant d‘un anathème terrible , pat l'horreur dont il frappoit l’esprit des peuples , la moindre opposition à leurs lois » la moindre résistance à leurs prétentions insensées ; ayant dans tous les états une année de. m oines « toujours prêts à exalter par leurs impostures les terreurs superstitieuses , afin de soulever plus puissamment le fanatisme ; privant les nations de leur culte et des cérémonies sur lesquelles s'appuyoient leurs espérances religieuses, pour les excitera la guerre civile ; troublant tout pour tout dominer; ordonnant au nom de Dieu la trahison et le parjure, l'assassinat et le parricide; faisant tour-à-tour des rois et des guerriers les instrumens et les victimes de leurs vengeances ; disposant de la force , mais ne la possédant jamais ; terribles à leurs ennemis, mais tremblans devant leurs propres de'fenseuts; tout-puissans aux extrémités de l’Europe, mais impunément outrages au pied même de leurs autels; ayant bien trouve dans le ciel le point d’appui du le'vier qui devoit remuer le monde, mais n’ayant pas su trouver sur la terre de régulateur qui pût à leur gré en diriger et en conserver l’action; élevant enfin, mais sur des pieds d’argile, un colosse qui , après avoir opprimé l’Europe y devoit encore la fatiguer long-temps du poids de ses débris. La conquête avoit soumis l’Occident à une anarchie tumultueuse, dans laquelle le peuple gémissoit sous la triple tyrannie des rois, des chefs guerriers et des prêtres: mais cette anarchie portoit dans son sein des germes de...liberté. On doit comprendre dans cette portion de l’Europe , les pays où les Romains n’avoient point pénétré. En- ( *44 ) il'aineS dans le mouvement général, conquérans èt conquis tour-à-tour, ayant la même ofigine, les mêmes moeurs que les conqüe'rans de l’einpire, ces peuples Se confondirent avec eux dans Une masse commune. Leur état politique dut eprou* ver les mêmes changemens et suivre une marche semblable. i . Nous tràcetons le tableau des révolutions de j i | ; bette anarchie féodale 5 nom qui sert à le caractériser. La législation y fut incohérente et barbare. 7 Si l’on y trouve souvent des lois douces , cette humanité apparente n’étoit qu’une dangereuse impunité. On y observe cependant quelques institutions précieuses, qui ne consacrant à la vérité que les droits des classes opprimantes, etoicnt un outrage de plus a ceux des hommes, mais qui du moins en eonservoiént quelque foible idée, et dévoient un jour servir de guide pour les recon- noître et les rétablir: Cette législation présentoit deux usages singuliers , qui caractérisent et l’enfance des nations et l’ignorance l’ignorance des siècles grossiers. Un coupable pouvoir se racheter de la peine pour une somme d’argent fixe'e par loi $ qui appréeioit la vie des hommes suivant leur dignité' ou leur naissance. Les crimes n’e'toient pas regardes comme une atteinte à la sûreté , aux droits des citoyens $ que la crainte du supplice devoit prévenir, mais comme un outrage fait,à un indiv idu , que lui- même oü sa famille avoient droit de venger , et dont la loi leur offrait une réparation plus utile; On avoit si peu d’idée des preuves sur lesquelles la réalité' d’un fait peut être appuyée, qu'on trouva plus simple de demander au ciel un miracle , toutes les fois qu’il s’agissoit de distinguer le crime d 5 avec l’innocence: et le succès d’une épreuve superstitieuse ou le sort d’un combat * furent regarde's comme les moyens les plus sûrs de découvrir et de reconnoître la vérité. Chez des homiiles qui confondoient l’indépendance et la liberté', les querelles entre ceux qui domindient sur une portion même très-petite du territoire , dévoient dége'nérer en guerres privées ; et ces guerres se faisant de canton à canton, de village à village , divroient habituellement k K ( 146 ) surface entière de chaque pays , à toutes ces horreurs qui du moins ne sont que passagères dans les grandes invasions, et qui dans les guerres générales ne de'solent que les frontières. Toutes les fois que la tyrannie s’efforce de soumettre la masse d’un peuple à la volonté' d’une de ses portions , elle compte parmi ses moyens les préjuge's et l’ignorance de ses victimes; elle cherche à compenser par la re'union , par l’activité d’une force moindre , cette supériorité de force réelle qui semble ne pouvoir cesser d’appartenir au plus grand nombre. Mais le dernier terme de ses espérances, celui auquel elle peut rarement atteindre , c’est d’établir entre les maîtres et les esclaves une différence réelle , qui en quelque sorte rende la nature elle-même complice de l'inégalité politique. Tel fut, dans les temps recule's , l’art des prêtres orientaux , lorsqu’on les voyoit à la fois rois, pontifes, juges , astronomes , arpenteurs , artistes et médecins. Mais ce qu’ils durent à la possession exclusive des facultés intellectuelles , les tyrans grossiers de nos foibles ancêtres l’obtinrent par leurs institutions et par leurs habitudes guerrières. Couverts d’armes impénétrables, ne combattant que sur des chevaux invulnérables comme eux, ne pouvant acquérir la force et l’adresse nécessaires pour dresser et conduire leurs chevaux, pour supporter et manier leurs armes , que par un long et pénible apprentissage , ils poüvoient opprimer avec impunité', et tuer sans péril l'homme du peuple, qui n’étoit pas assez riche pour se procurer ces armures coûteuses, et dont la jeunesse, réclamée par des travaux utiles , n’avoit pu être Consacrée aux exercices militaires. Ainsi, la tyrannie dû petit nombre avoit acquit par l’usage de cette manière de combattre , une supériorité' réelle de force , qui devoit prévenir .toute idée de résistance , et rendre long-temps inutiles les efforts mêmes du désespoir : ainsi l’égalité de la nature avoit disparu devant cette inégalité* factice des forces physiques. La morale , enseignée par des prêtres seuls * renfeimoit ces principes universels qu’aucüne secte ii’a méconnus ; mais elle crédit une foule de devoirs purement religieux , de péchés imaginaires, Ces devoirs étoient plus fortement recommandés K 2 ( M8 ) que ceux de la nature ; et des actiofis Indifférentes, légitimes , souvent même vertueuses * étoient plus sévèrement reprochées et punies , que des crimes réels. Cependant un moment de repentir, consacré par l’absoltition d’un prêtre, ouvrait le ciel aux scélérats; des dons à l'église, et quelques pratiques qui flattoient son orgueil ; suffisoient Ipour expier Une vie chargée de crimes. On alla même jusqu’à former Un tarif de ces absolutions. On comprenoit avec soin parmi ces péchés , depuis les foiblesses les plus innocentes de l’amour, depuis les simples désirs , jusqu’aux raffinemens et aux excès de la débauche la plus crapuleuse. On savoit que presque personne ne pouvoit échapper à cette censure 5 et c’étôit une des branches les plus productives du commerce sacerdotal. On imagina jusqu'à un enfer d’une durée limite'e, que les prêtres avoient le pouvoir d’abréger, dont ils pouvoient même dispenser ; et ils faisoient acheter cette grâce, d’abord aux vivans, ensuite aux parens , aux amis des morts. Ils vendoient des arpens dans le ciel pour un nombre égal d’arpéns terrestres ; et ils avoient la modestie de ne pas exiger de retour. fentes, tUïjlüs iti œo ®r,ca Dt le ü s, depiB l'rnm, neinenî uleuse, échappés les Oa imitée, :t, dont îaisoiæ . enstiiü afci nt égi ie de ai ( 149 ) Les moeurs de ces temps malheureux, furent dignes d’un système si profondément corrupteur. Les progrès de ce même système ; des moines, tantôt inventant d’anciens miracles, tantôt en fabriquant de nouveaux, et nourrissant [de fables et de prodiges l’ignorante stupidité'du peuple, qu’ils trompoient pour le dépouiller ; des docteurs, employant tout ce qu’ils avoient d’imagination, pour enrichir leur croyance de quelque absurdité nouvelle , et renchérir en quelque sorte sur celles qui leur avoient été transmises ; des prêtres forçant les princes à livrer aux flammes et les hommes qui osoient, ou douter d’un seul de leurs dogmes, ou entrevoir leurs impostures , ou s’indigner de leurs crimes , et ceux qui s’écartoient un moment d’uqe aveugle obéissance, enfin, jusqu’aux théologiens eux-mêmes , quand ils se permettoient de rêver autrement que des chefs plus accrédités dans l’église. . . Tels sont , dans cette époque , les seuls traits que les moeurs de la partie occidentale de l’Europe, puissent fournir au tableau de l’espèce humaine. Dans l’Orient réuni sous un seul despote, nous verrons une décadence plus lente suivre l’aflbiblis- K 3 ( 1 5 ° ) sement graduel de l’empire ; l’ignorance et lu corruption de chaque siècle l’emporter de quelques degrés sur l’ignorance et la corruption du siècle précédent ; tandis que les richesses diminuoient, que les frontières se rapprochoient de la capitale, quç les révolutions étoient plus fréquentes, que la tyrannie etoit plus lâche et plus cruelle. En suivant Phistoirç de cet empirç, en lisant les livres que chaque âge a produits , cette correspondance frappera les yeux les moins exercés et les moins attentifs. Dans l’Orient , le peuple se lîvroit davantage aux querelles thçblogiques • elles y occupent une place plus grande dans l’histoire , y influent davantage sur les évenemens politiques; les rêveries s’y montrent avec une subtilité que l’Occident jaloux ne pouvoit encore atteindre, L’intolérance religieuse y est aussi oppressive, mais moins féroce, Cependant, les ouvrages de Photius annoncent, que le goût des études raisonnables n’étoit point éteint. Quelques empereurs., des princes, des princesses memes, ne se bornèrent point à l’honneur de briller dans les disputes theologiques, et daignèrent cultiver les lettres humaines. La législation romaine n’y fut alte'rée que lentement , par cp mélange des mauvaises lois que i’avidite' et la tyrannie dictaient aux empereurs, ou que la superstition arrachoit à leur foiblesse. La langue grecque perdit de sa purete', de son caractère, mais elle conserva sa richesse, ses formes , sa grammaire ; et les habitans de Constantinople pouvaient encore lire Homère et Sophocle, Thucydide et Platon, Anthémius exposoit la construction des miroirs d’Archimède, que Proclus employoit avec succès à la deïence de }a capitale. A la chute de l’empire , elle renfer- moit quelques hommes qui se réfugièrent en Italie, et dqnt les connqissances y furent miles au progrès des lumières. Ainsi % à cette époque même, l’Orient n’avoit pas atteint le dernier terme de la barbarie : mais aussi rien n’y pre'sentoit l’espoir d’une restauration, Il devint la proie des barbares ; ces foibles restes disparurent : et l’ancien genie de la Grèce y attend encore un libérateur. ( 152 ) t Aux extrémités de l'Asie, et sur les confins de l’Afrique , existoit un peuple qui , par sa position et son courage , avoit échappé' aux conquêtes des Perses, d’Alexandre et des Romains. De ses nombreuses tribus, les unes dévoient leur subsistance à l’agriculture ; les autres avoient conserve' la vie pastorale : toutes se livraient au commerce, et quelques-unes au brigandage. Réunies par une même origine, par un même langage, par quelques habitudes, religieuses, elles fbrmoient une grande nation, dont cependant aucun lien politique n’unissoit les portions diverses. Tout-à-coup s’éleva au milieu d’elles un homme doue' d’un ardent enthousiasme et d’une politique profonde, ne avec les talens d’un poète et ceux d’un guerrier. Il conçoit le hardi projet de réunir en un seul corps les tribus arabes , et il a le courage de l’executer. Pour donner un chef à une nation jusqu’alors indomptée , il commence par e'iever sur les débris de l’an l'en culte une religion plus épure'e. Législateur , prophète , ponfife, juge, ge'ne'ral d’année, tous les moyens de subjuguer les hommes sont entre ses mains , et il sait les employer avec habileté', mais avec grandeur, ( 1 5 3 ) 11 débite un ramas de fables qu’il dit avoir reçues du ciel ; mais il gagne des batailles. La prière et les plaisirs de l’amour partagent ses momens. Après avoir joui vingt ans d’un pouvoir sans bornes , dont il n’existe point d’autre exemple, il déclare que , s’il a commis une injustice , il est prêt à la reparer. Tout se tait : une seule femmç ose reclamer une petite somme de monnoie. Il meurt ; et l’enthousiasme qu’il a communiqué à son peuple , va changer la face des trois parties du monde, Les moeurs des Arabes avoient de l'élévation et de la douceur ; ils" aimoient et cultivoient la poésie : et lorsqu’ils régnèrent sur les plus belles contrées, de l’Asie , lorsque le temps eut calmé la fièvre du fanatisme religieux , le goût des lettres et des sciences vint se mêler à leur zèle pour 1^ propagation de la foi, et tempérer leur ardeur pour les conquêtes. Us étudièrent Aristote, dont ils traduisirent les ouvrages. Us cultivèrent l’astronomie , l’optique , toutes les parties de la médecine, et enrichirent ces sciences de quelques vérités nouvelles, K $ ■ On leur doit d’avoir généralisé l’usage de l’algèbre, borné chez les Grecs à une seule classe de questions. Si la recherche chimérique d’un secret de transformer les métaux , et d’un breuvage d’im- ^mortalité, souilla leurs travaux chimiques, ils ; furent les restaurateurs, ou plutôt les inventeurs : de cette science , jusqu’alors confondue avec la pharmacie ou l’étude des procédés des arts. C’est chez eux qu’elle parolt, pour la première fois, comme analyse des corps dont elle fait connoître les élémens, comme théorie de leurs combinaisons , et (les lois auxquelles ces combinaisons sont assujetties, ■ Les sciencçs y étoient libres, çt ils durent à ççtte liberfé d'avoir pu ressusciter quelques étin- ( celles du génie des Grecs ^ mais ils étoient soumis ] à un despotisme consacré par la religion. Aussi cette Jumièrç ne brilla-t-elle quelques momens que pour faire place aux plus épaisses ténèbres ; et ces travaux des Arabes auraient été perdus pour le genre humain , s’ils n’avoieat pas servi à préparer cette restauration plus durable , dont l’occident va nous offrir le tableau. L’on vît donc , pour la seconde fois , le géni* abandonner les peuples qu’il avoit éclairés ; mata c’est encore devant la tyrannie et la superstitioi^ qu’il est force' de disparaître. Ne' dans la Grçce | à coté de la liberté , il n’a pu ni en arrêter la çhute , ni défendre la raison contre les préjugés des peuples , déjà dégradées par l’esclavage. Né chez les Arabes dans Iç sein du despotisme, et près du berceau d’une religion fanatique , il n’a été, comme le caractère généreux et brillant de ce peuple , qu’unç exception passagère aux lois générales de la nature , qui condamnent à la bassesse et à l’ignorancç les nations asservies et superstitieuses. Ainsi ce second exemple ne doit pas nous effrayer sur l’avenir ; mais seulement il avertit nos contemporains de ne rien négliger pour conserver , pour augmenter les lumières , s’ils veulent devenir ou demeurer librçs ; et de maintenir leur liberté, s’ils ne veulent pas perdre les avantages que les lumières leur ont procurés. * Je joindrai à l’histoire des travaux des Arabes., celle de l’élévation -rapide et de la chute précipité? ( » 5 ® ) tïe cette nation , qui , après avoir régné des bords de l'Océan atlantique jusqu’aux rives de l’Indus , chassée par les barbares de la plus grande partie de ses conquêtes, n’ayant conservé les autres que pour y présenter le spectacle hideux d'un peuple dége'’- nérc jusqu’au dernier terme de la servitude , de la corruption , de la misère , occupe encore sou ancienne patrie , y a conservé ses moeurs , son esprit, son caractère , et a su y reconquérir, y défendre son ancienne indépendance. J’exposerai comment la religion de Mahomet , la plus simple dans ses dogmes, la m,oins absurde dans ses pratiques , la plus tolérante dans ses prin-. çipes , semble condamner à un esclavage éternel, a une incurable stupidité , toute cette vaste portion de la terte où elle a étendu son empire ; tandis que nous allons voir briller lç génie des sciences et de la liberté sous les superstitions les plus absurdes , au milieu de la plus barbare intolérance. La- Chine nous offre le même phénomène, quoique les effets de ce poison abrutissant y ayent été moins funestes. ( 1 57 ) Septième époqüf, Depuis les premiers progrès îles sciences vers leur restauration dans F Occident jusqu'à Vinvention de l'imprimerie. -Plusieurs causes ont contribue' à rendre par degrés à l’esprit humain cette e'nergie , que des chaînes si honteuses et si pe'santes sembloient devoir comprimer pour toujourss i L’intoie'rancë des prêtres, leuts efforts pour s’emparer des pouvoirs politiques, leur avidité' scandaleuse , le de'sotdre de leurs moeurs , rendu ■ plus révoltant par leur hypocrisie , dévoient soulever contre eux les âmes pures , les esprits sains, les caractères courageux. On e'toit frappe' de la contradiction de leurs dogmes, de leurs maximes# ; de leur conduite , avec ces mêmes évangiles, 1 premier fondement de leur doctrine comme de f f *58 ) leur morale , et dont ils ifavoient pu cacher entièrement la connoissance au peuple. Il s’éleva donc contrë eux des réclamations puissantes. Dans le midi de la France , des provinces entières se munirent pour adopter une doctrine plus simple , un christianisme plus épuré, où l’homtoe , soumis à la divinité seule * jugeroit* d’api ès ses propres lumières ^ de ce qu’elle a daigné révéler dans les livres émanés d’elle. Des aimées fanatiques , dirigées; par des chefs ambitieux $ dévastèrent ces provinces. Les bourreaux , conduits par des légats et des prêtres , immolèrent ceux que les soldats avoient épargnés. On établit un tribunal de moines , chargé d’envoyer au bûcher quiconque setoit soupçonné d’é- eouter encore sa raison. Cependant ils ne purent empêcher cet esprit de liberté et d’examen de faire sourdement des progrès. Réprime' dans le pays, où il osoit se montrer , où plus d’une fois l’intolérante hypocrisie alluma des guerres sanglantes , il se reproduisit i il se fe'pandoit en secret dans une autre à ( *59 ) contrée. On le retrouve à toutes les époques, jusqu’au moment où , seconde' par l’invention de l 'Imprimerie, il fut assez puissant pour délivrer j une partie de l’Ëürope du joug de la cour de Rome. Déjà il existoit meme une classe d’hommes qui , supérieurs à toutes les superstitions , se con- tentoient de les mépriser en secret, ou se per- mettoient tout au plus de répandre sur elles , en passant, quelques traits d’un ridicule rendu plus piquant par un voile de respect, dont ils avoient soin de le couvrir. La plaisanterie ôbtenoit grâce pour ces hardiesses , qui, semées avec précaution dans les ouvrages destinés à l’amusement des grands ou des lettrés , mais ignorés du peuple , ne réveilloient pas la haine des persécuteurs. Frédéric U fut soupçonné d’étre ce que nos prêtres du dix-huitième siècle ont depuis appelé % un Philosophé. Le pape l’accusa, devant toutes les nations, d’avoir traité de fables politiques les religions de Moïse , de Jésus et de Mahomet. On attribuoit à son chancelier Pierre des Vignes, le livre imaginaire des Trois Imposteurs. Mai» ( ï6o ) le titre' seul annonçoit l’existence d’une opinion , résultat bien naturel de l’examen de ces trois croyances , qui , nées de la même source , n’e'- toicnt que la corruption d’un culte plus pur rendu par des peuples plus anciens à l’ame universelle du monde. Les recueils de hos fabliaux , le Décaméfon de Bocace , sont pleins de traits qui respirent cette liberté de penser , ce mépris des préjugés , cette disposition à en faire le sujet d’une dérision maligne et secrète. Ainsi cette époque nous présente de paisibles contempteurs dé toutes les superstitions , à côte' des réformateurs enthousiastes de leurs abus les plus grossiers $ et nous pourrons presque lier l’histoire de ces réclamations obscures, de ces protestations en faveur des droits de la raisdn ^ à celle des derniers philosophes de l’ecole d’Alexandrie. Nous examinerons si , dans un temps bti le prosélytisme philosophique eut été si dangereux, if ne Se forma point des sociétés Secrètes destinées à perpétuer -, à répandre sourdement et sans danger, ger, parmi quelques adeptes, un petit nombre de vérités simples, comme de sûrs préservatifs contre les préjugés dominateurs. Nous chercherons si l’on ne doit point placer au nombre de ces sociétés cet ordre célébré, contre lequel les papes et les rois conspirèrent avec tant de bassesse , et qu’ils détruisirent avec tant de barbarie. Les prêtres etoient obliges d’étudier, soit pour se defendre, soit pour couvrir de quelques prétextes leurs usuipations sur la puissance séculière , et se perfectionner dans l’art de fabriquer des pièces supposées. D’un autre côte', pour soutenir avec moins de désavantage cette guerre, où les prétentions s’appuyoient sur l’autorité et sur les exemples, les rois favorisèrent des écoles où pussent se former | les jurisconsultes, qu’ils avoient besoin d'opposer | aux prêtres» Dans ces disputes entre le clergé et les gou- Vernemens , entre le clergé de chaque pays et le chef de l'église, ceux qui avoient un esprit plus juste , un caractère plus franc , plus élevé , combattirent pour la cause des hommes contre celle des prêtres, pour la cause du clergé national L ( î6a ) contre le despotisme du chef e'tranger. Ils attaquèrent ces abus , ces usurpations dont ils cher* choient à dévoiler l’origine. Cette hardiesse ne nous paroît aujourd’hui qu’une timidité servile ; nous rions de voir prodigùer tant de travaux pour prouver ce que le simple bon sens devoit apprendre : mais ces vérités, alors nouvelles , dé- cidoient souvent du sort d’un peuple ; ces hommèS les cherchoient avec une aine indépendante ; ils les défendoient avec coürage : et c’est pat eux que la raison humaine a commencé à se ressouvenir de ses droits et de sa liberté*. Dans les querelles qui s’éîevoient entre des rois et les seigneurs, les premiers s’assurèrent l’appui des grandes villes , ou par les privilèges $ ou par la restauration de quelques - uns des droits naturels de l’homme 5 ils cherchèrent, par des affranchissemens, à multiplier celles qui jouiroient du droit de commune. Ces mêmes hommes, qui renaissoient à la liberté, sentirent combien il leur importoit d’acquérir , par l’étude des lois * par celle de ^histoire, une habileté, une autorité d’opinion qui les aidat à contrebalancer la puissance militaire de la tyrannie féodale. / «tilt; ’IBft® iocunci te; iis in mu des èrent îgesj droits a des noie» mm, lira il utoritd 1 puis- ( 163 ) La rivalité des empereurs et des papes empêcha / *> ' r l’Italie de se réunir sous un maître , et y conserva un grand nombre de sociétés indépendantes; Dans les petits états , on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force * d’employer la négociation aussi souvent que les armes : et4 comme cette guerre politique y avoït pour principe une guerre d’opinion , comme jamais l’Italie h’avoit absolument perdu le goût de l’étude * elle ’ devoit être , pour l’Europe , un foyer de lumière * r foible encore , mais qui pretmettoit de s’accroître avec rapidité; Enfin, i’enthoüsiasme religieux entraîna les Occidentaux à la conquête des lieux consacrés , à ce qu*on disoit $ par la mort et par les miracles duj Christ : et en même temps que cette fureur étoit favorable à la liberté' $ par l’afToiblissement et l’appauvrissement des seigneurs * elle étendoit les relations des peuples européens avec les Arabes * liaisons que déjà leur mélangé avec les chrétiens d’Espagne avoit formées , que lé commerce de Pise i de Gênes * de Venise $ avoit cimentées; On apprit la langue des Arabes ; on lut leurs ouvrages ; on s’instruisit d’une partie de leurs decou- L 2 ( 164 ) vertes: et si l’on ne s’éleva point au-dessus du point où ils avoient laissé les sciences , on eut du moins l’ambition de les égaler# ( Ces guerres , entreprises pour la superstition, servirent à la détruire. Le spectacle de plusieurs religions finit par inspirer aux hommes de bon sens une égale indifférence pour ces croyances également impuissantes contre les vices ou les passions des hommes , un mépris égal pour l’attachement également sincère , également opiniâtre de leurs sectateurs à des opinions contradictoires. Il s’étoit forme' en Italie des républiques, dont quelques-unes avoient imité les formes des républiques grecques, tandis que les autres essayèrent de concilier avec la servitude , dans un peuple sujet, la liberté, l’égalité démocratique d’un peuple souverain. En Allemagne , dans le Nord, quelques villes obtenant une indépendance pres- qu’enticre , se gouvernèrent par leurs propres lois. Dans quelques portions de l’Helvétie , le peuple brisa les fers de la féodalité, comme ceux du pouvoir royal. Dans presque tous les grands états , on vit naître des constitutions impatfaites, \ où l'autorité de lever des subsides , de faire des lois nouvelles, fut partagée , tantôt entre le roi, les nobles, le clergé et le peuple, tantôt entre le roi, les barons et les communes ; où le peuple , sans sortir encore de l’humiliation , e'toit du moins à l’abri de l’oppression ; où ce qui compose vraiment les nations, étoit appelé" au droit de défendre ses intérêts , et d’être entendu de ceux qui régloient ses destinées. En Angleterre , un acte célèbre , solemnellement jure' par le roi et par les grands, garantit les droits des barons, et quelques » uns de ceux des hommes. D’atitrçs peuples, des provinces , des villes mêmes, obtinrent aussi des chartes semblables , moins célèbres et moins bien de'fendues. Elles sont l’origine de ces déclarations des droits regardées aujourd’hui par tous les hommes éclairés comme la base de la liberté, et dontj les anciens n’avoient pas conçu, ne pouvoient concevoir l’idée , parce que ^esclavage domestique souillait leurs constitutions ; que chez eux, le droit de citoyen étoit héréditaire, ou conféré par une adoption volontaire ; et qu’ils ne s’étoient pas élevés jusqu’à la connoissance de ces droits in-J L 3 1 < i66 ). ; hérens à l’espèce humaine , et appartenans a tous •j les hommes avec une entière égalité, En France, en Angleterre, chez quelques autres grandes nations, le peuple parut vouloir res, saisir ses véritables droits j mais aveuglé par le sentiment de l’oppression, plutôt qu’éclairé par la raison , des violences, bientôt expiées par des vengeances plus barbares, et sur-tout plus injustes, et des pillages suivis d’une misère'plu? grande, furent le fruit unique dç ses efforts. Cependant, chez les Anglois, les principes du réformateur WiclefF avoîent été le motif d’un de ces mouvemens dirigés par quelques-uns de ses disciples, présage des tentatives plus suivies et mieux combinées, que les peuples dévoient faire sous d’autres réformateurs, dans un siècle plus éclairé, La découverte d’un manuscrit du code de Jus- 1 tinien , fit renaître l’étude de la jurisprudence, comme celle de la législation , et servit à rendre moins barbare , celle même des peuples qui surent en profiter, sans vouloir s’y soumettre, Le commerce de Pise, de Gênes, de Florence , de Venise , des cités de la Belgique, de j quelques villes libres d’Allemagne , embrassoit la Méditerranée , la Baltique et les côtes de l’océan européen. Leurs négocians allèrent chercher les denrées précieuses du Levant dans les ports de I’Ç- ’ gypte , et aux extrémités de la Mer-Noire. La politique , la législation , l’économie publique , n’étoient pas encore des sciencesj on ne s’occupoit point d’en chercher , d’en approfondir, d’en développer les principes ; mais en commençant à s’éclairer par l’expérience, on rassem- bloit les observations qui pouvoient y conduire ; on s’instruisoit des intérêts qui dévoient en faire sentir le besoin, On ne connut d’abord Aristote que par une traduction faite d’après l’Arabe ; et sa philosophie ,r persécutée dans les premiers instans, régna bientôt ■ dans toutes les écoles: elle n’y porta point la lu-" mière ; mais elle y donna plus de régularité, plus de méthode à cet art de l’argumentation , que les disputes théologiques avoient enfanté. Cette scolastique ne conduisoit pas à la découverte de L 4 ( *68 ) la vérité ; elle ne servoit meme pas à en discuter, à bien eu apprécier les preuves ; mais elle aiguisoit ' les esprits : et ce goût des distinctions subtiles, ^ cette nécessité de diviser sans cesse les idées, d’en saisir les nuances fugitives, de les représenter par des mots nouveaux, tout cet appareil employé pour embarrasser un ennemi dans la dispute, ou pour échapper à ses pièges, fut la première origine de cette analyse philosophique , qui depuis * été la source féconde de nos progrès. Nous devons à ces scolastiques des notions plus précises sur les idées qu’on peut se former de l’être suprême et de ses attributs \ sur la distinction entre la cause première et l'univers qu’elle est supposée gouverner ; sur celle de l’esprit et de la matière ; sur les dilférens sens que l’on peut attacher au mot liberté ; sur ce qu’on entend par la création ; sur la manière de distinguer entre elles les diverses opérations de l’esprit humain , et de classer les idées qu’il se forme des objets réels et de leurs propriétés. Mais cette même méthode ne pouvoit que retarder dans les écoles le progrès des sciences na- ( i6 9 ) turelles. Quelques recherches anatomiques ; des travaux obscurs sur la chimie , uniquement employés à chercher le grand - oeuvre ; des études sur: la géométrie, l’algèbre, qui ne s’élevèrent, ni jusqu’à savoir tout ce que les Arabes avoienc découvert, ni jusqu’à entendre les ouvrages deî' anciens ; enfin des observations , des calculs astronomiques qui se bornoient à former, à perfectionner des tables, et que souilloit un ridicule mélange d’astrologie ; tel est le tableau que ces sciences présentent. Cependant les arts mécaniques commencèrent à se rapprocher de la perfection qu’ils avoient conservée en Asie. La culture de la soie s’introduisoit dans les pays méridionaux de l’Europe \ les moulins à vent, les papeteries, s’y étoient établis ; l’art de mesurer le temps y avoit passe' les limites , où il s’étoit arreté chez les anciens et chez les Arabes. Enfin deux découvertes importantes marquent cette même époque. La propriété' qu’a l’aimant de se diriger vers un même point du ciel, propriété connue des Chinois , et même employée par eux à guider les vaisseaux , fut aussi observée en Europe. On y apprit à se servir de la boussole, dont l’usage y augmenta l’activité du commerce , y perfectionna L 5 ( i?° ) l’art de la navigation, y donna l’idée de ces voyages , qui depuis ont fait connoître un inonde nouveau, et permis à l’homme de porter ses re* gards; sur toute l’étendue du globe où il est placé. Un chimiste , en mêlant le salpêtre à une matière inflammable, trouva le secret de cette poudre, ■' qui a produit une révolution inattendue dans l’art de la guerre. Malgré les effets terribles des armes à feu, en éloignant les combattans, elles ont rendu la guerre moins meurtrière et les guerriers moins féroces. Les expéditions militaires sont plus dispendieuses ; la richesse peut balancer la force ; les nations même les plus belliqueuses sentent le besoin de se préparer , de s’assurer les moyens de combattre, en s’enrichissant par le commerce et les arts. Les peuples policés n’ont plus à craindre le courage aveugle des nations barbares. Les grandes conquêtes, et les révolutions qui les suivent, sont devenues presque impossibles. Cette supériorité, qu’une armure de fer, que l’art de conduire un cheval presque invulnérable ■> de manier la lance , la massue ou l’épée, donnoit ù la noblesse sur le peuple, a fini par disparaître totalement : et la destruction de ce dernier obstacle ( ) a la liberté des hommes, à leur égalité rebelle, est due à une invention , qui sembloit , au premier çoup-d’oçil, menacer d’anéantir la race humaine. En Italie, la langue étoit parvenue presqu’à sa perfection vers le quatorzième siècle. Le Dante . est souvent noble , précis, énergique. Bocace a de. la grâce, de la simplicité, de l’élégance. L’ingénieux et sensible Pétrarque n’a point vieilli, Dans cette contrée, dont l’heureux climat se rap, proche de celui de la Grèce , on éitudioit les modèles de l’antiquité’ ; on essayoit de transporter dans la langue nouvelle quelques-unes de leurs beautés ; on tâchoit de les imiter dans la leur, Déjà quelques essais faisoient espérer que , réveillé par la vue des monumçns antiques, instruit par ces muettes mais éloquentes leçons, le génie des arts alloit, pour la seconde fois , embellir l’existence de l’homme , et lui préparer ces plaisirs purs dont la jouissance est égale pour tous., et s’accroît à mesure qu’elle se partage, Le reste de l’Europe suivoit de loin ; mais le goût des lettres et de la poésie y commençoit du moins à polir les langues encore barbares, I ( *72 ) tes memes motifs, qui avoient force les esprits à sortir de .leur longue léthargie, dévoient aussi diriger leurs efforts. La raison ne pouvoit être appelée à décider les questions, que les interets oppose's forçoient d’agiter : la religion, loin de reconnoître son autorité', prétendoit la soumettre et se vantoit de Phumilier ; la politique regardoit comme juste ce qui étoit consacre par des conventions , par un usage çopstant, par des coutumes anciennes. Qn pe se doutoit pas que les droits des hommes fussent e'crits dans le livre de la nature, et qu’en consulter d’autres ce fût les méconnoître et les outrager. C’étoit dans les livres sacrés , dans les auteurs respectés dans les bulles des papes, dans les rescrits de rois, dans les recueils de coutumes, dans les annales des églises, qu’on cherchoit les maximes ou les exemples , dont il pouvoit être permis de tirer des conse'quences. Il ne s’agissoit pas d'examiner un principe en lui-même, mais d’interpréter, de discuter, détruire ou de fortifier par d’autres textes ceux sur lesquels on i’appuyoit. Onn’adoptoit pas une proposition parce qu’elle étoit vraie, mais parce qu’elle étoit écrite dans un tel ( *73 ) livre , èt qu’elle avoît été admise dans tel pays «t depuis tel siècle. Ainsi, par tout l’autorité des hommes étoit substituée à celle de la raison. On étudioit les livres beaucoup plus que la nature, * et les opinions des anciens plutôt que les phénomènes de l’univers. Cet esclavage de l’esprit » dans lequel même on n’avoit pas encore la ressource d’une critique éclairée, fut alors plus nuisible aux progrès de l’espèce humaine * en corrompant la méthode d’étudier , que par ses effets immédiats. On étoit si loin d’avoir atteint les anciens, quil n’étoit pas temps encore de chercher à les corriger ou à les Surpasser. Les moeurs conservèrent , durant cette époque, leur corruption et leur férocité ; l’intolérance religieuse fut même plus active j et les discordes civiles,, les guerres perpétuelles d’une foule de petits princes remplacèrent les invasions des barbares, et le fléau plus funeste des guerres privées. A la j vérité, la galanterie des ménestrels et des troubadours , l’institution d’une chevalerie , professant la générosité et la franchise, se dévouant au maintien ( 174 ) ée ia religion et à la de'fense des opprimés, coilnne au service des dames, sembloient devoir donnet aux moeurs plus de douceur, de de'cence et ! d’élévatîon. Mats ce changement <, borné aux ' cours et aux châteaux, n’atteignit pas la masse du 1 peuple. ïi en résultait un peu plus d 9 égalité entre les nobles, moins de perfidie et de cruauté dans leurs relations entr’eux ; mais leur mépris pour le peuple , la violence de leur tyrannie , l’audace dé leur brigandage , restèrent les mêmes ; et les nations, également opprimées, furent également ignorantes, barbares et corrompues. Cette galanterie poétique et militaire, tetté chevalerie, dues en grande partie aux Arabes, dont la générosité naturelle résista long-temps eii Espagne -à la superstition et au despotisme, furent Sans douté Utiles : elles répandirent des getmes - d’humanité, qui ne dévoient fructifier que dans des temps plüs heureux 5 et ce fut le caractère général de cette époque , d’avoir disposé l’esprit humain pour la révolution , que la découverte de l'imprimerie devoit amener, et d’avoir préparé la terre $ que les âges süivans dévoient couvrir d’une mois* son si riche et si abondante. ( *Î5 ) HUITIÈME ÉPOQUE. Depuis Vinvention de Vimprimerie , jus* qu'au temps où les sciences et la philosophie secouèrent le joug dé l'autorité. Ceux qui n’ont pas réfléchi sur la marche dé l’esprit humain dans la decouverte , soit des vérités des sciences , soit dès procédés des arts, doivent s’étonner qu’un si long espace de temps ait séparé la connoissance de l’art d’imprimer les dessins, et la decouverte de celui d’imprimer des caractères. Sans doute quelques graveurs de planches «voient eu l’idée de cette application de leur art} mais ils avoient été plus frappés de la difficulté’ de l’execution que des avantages du succès et il est même heureux qu’on n’ait pu en soupçonner toute l’étendue j car les prêtres et les rois se seraient ( 17 * ) jtmis pour étouffer, dès sa naissance, l’ennemi qui f'devoit les démasquer et les détrôner.. i l L’imprimerie multiplie indéfiniment* et à pett de frais, les exemplaires d’un meme ouvrage. Dès-lors la faculté' d’avoir des livres ,! d’en acque'rir, suivant son goût et ses besoins, a existe' pour tous ceux qui savent lire} et cette facilité delà lecture a .augmenté et propage' le désir et les moyens de î s’instruire, Ces copies* multipliées se répandant avec une rapidité plus grande , non-seulement les faits , les découvertes, acquièrent Une publicité plus étendue, mais elles l’acquièrent avec une plus grande ; promptitude. Les lumières sont devenues l’objet i d’un commerce actif, universel. On etoit obligé de chercher les manuscrits, comme aujourd’hui nous cherchons les ouvrages ; rares. Ce qui n’étoit lu que de quelques individus, a donc pu l’être d’un peuple entier, et frapper presqu’en même temps tous les hommes qui enten* doient la même langue. * On ( *77 ) On a connu le moyen de parler aux nations dispersées. On a vu s’e'tablir une nouvelle espèce? de tribune, d’où se communiquent des impressions! moins vives , mais plus profondes ; d’où l’on exerce un empire moins tyrannique sur les passions* mais en obtenant sur la raison une puissance plus sûre et plus durable ; où tout l’avantage est pour la vérité, puisque l’art n’a perdu sur les moyens de se'duire qu’en gagnant sur ceux d’éclairer. II s’est -jL f forme une opinion publique, puissante par le- £/ ~ nombre de ceux qui la partagent , énergique, '/ ^ parce que les motifs qui la déterminent, agissent à la fois sur tous les esprits , même à des distances très-éloignées. Ainsi l’on a vu s’élever , en faveur de la raison et de la justice , un tribunal indépendant de toute puissance humaine, auquel il est difficile de rien cacher et impossible de se ; soustraire. Les méthodes nouvelles , l’histoire des premiers , pas dans la route qui doit conduire à une découverte, les travaux qui la préparent, les vues qui. peuvent en donner l’idée ou seulement inspirer le désir de la chercher , se répandant avec promptitude , offrent à chaque individu l’ensemble des M ( 178 ) moyens que les efforts de tous ont pu créer; et, par ces mutuels secours, le génie semble avoir plus que doublé ses forces. \ Tou^e erreur nouvelle est combattue dès sa | I naissance : souvent attaquée avant même d’avoir pu se propager, elle n’a point le temps de pouvoir ^s’enraciner dans les esprits. Celles qui, reçues dès l’enfance , se sont en quelque sorte identifiées avec la raison de chaque individu , que les teneurs ou l’espérance ont rendues chères aux aines foibles, ont été ébranlées par cela seul qu’il est devenu impossible d’en empêcher la discussion, de cacher qu’elles pouvoient être rejetées et combattues, de s’opposer aux progrès des vérités qui , de conséquences en conséquences , doivent à la longue en faire reconnoltre l’absurdité'. C’est à l’imprimerie que l’on doit la possibilité de répandre les ouvrages, que sollicitent les circonstances du moment, ou les mouvemens passagers de l’opinion, et par là d’intéresser à chaque question qui se discute dans un point unique, l’universalité des hommes qui parlent une même langue. ( *79 ) Sans le secours de cet art, auroit-on pu multiplier ces livres destinés à chaque classe d’hommes, à chaque degré d’instruction ? Les discussions prolongeas , qui seules peuvent porter une lumières sure dans les questions douteuses * et affermir sur Une base inébranlable ces Vérités trop abstraites * trop subtiles, trop éloignées des ^rejuges du peuple ou de l’opinion commune des saVaiis * pour ne pas être bientôt oublie'es et méconnues i les livres purement élémentaires * les dictionnaires * les ouvrages où l’on rassemble * avec tous leurs details , Une multitude de faits * d’observations * d’expériences , où toutes les preuves sont développées * tous les doutes discutés j ces collections précieuses qui renferment * tantôt tout ce qui a été observé', écrit, pense , sur une branche particulière des sciences , tantôt le résultat des travaux annuels de tous les SaVaiis d’un même pays ; cés tables, ces tableaux de toute espèce * dont les uns offrent aux yeux des résultats que l’esprit n’auroit saisis qu’avec un travail pénible , lès autres montrent à volonté le fait, l’observation ^ le nombre* la formule, l’objet qu’on a besoin de connoitre, tandis que d’autres enfin présentent , sous une forme commode * dans un ordre méthodique , les M 2 C 180 ) matériaux dont le génie doit tirer dés vérités nouvelles : tous ces moyens de rendre la marche de ! l’esprit humain plus rapide , plus sûre, et plus facile, sont encore 3es bienfaits de l’imprimerie. Nous en montrerons de nouveaux encore, lorsque nous analyserons les effets de la substitu- tion des langues nationales , à l’usage presque exclusif, pour les sciences, d’une langue commune aux savans de tous les pays. | Enfin l’imprimerie n’a-t-elle pas affranchi ; l’instruction des peuples , de toutes les chaînes poli- tiques et religieuses ? En vain l’un ou l’autre des- * potismc auroit-il envahi toutes les écoles ; en vain auroit-il, par des institutions sévères, invariablement fixé de quelles erreurs il préscrivoît d’infecter les esprits, de quelles vérite's il ordonnoit de les préserver ; en vain les chaires , consacrées à l’instruction morale du peuple ou à celle de la jeunesse dans la philosophie et dans les sciences, seroient-elles condamne'es à ne transmettre jamais qu’une doctrine favorable au maintien de cette double tyrannie : l’imprimerie peut encore répandre une lumière indépendante et pure. Cette ins- traction , que chaque homme peut recevoir par les livres dans le silence et la solitude , ne peut être universellement corrompue : il suffit qu’il existe un coin de terre libre , où la presse puisse en charger ses feuilles. Comment, dans cette multitude de livres divers , d'exemplaires d’un même livre, de réimpressions, qui en quelques instans le multiplient de nouveau, pourra-t-on fermer assez exactement toutes les portes , par lesquelles la vérité cherche à s’introduire ? Ce qui étoit difficile, même lorsqu’il ne s’agis^oit que de détruire quelques exemplaires d’un manuscrit pour l’anéantir sans retour, lorsqu’il suffisoit de proscrire une vérité, une opinion, pendant quelques années, pour la dévouer à un éternel oubli , n’est il pas devenu impossible, aujourd’hui qu'il faudrait employer une vigilance sans cesse renouvelée, une activité qui ne se reposât jamais? Comment, si même on parvenoit à écarter ces vérités trop palpables, qui blessent directement les intérêts des inquisiteurs , empêcheroit-on de pénétrer, de se répandre , celles qui renferment ces vérités proscrites , sans trop les laisser appercevoir, qui les préparent, qui doivent un jour y conduire ? Le pourroit-on , sans être forcé de quitter ce masque M 3 1 ( ) çPhyprocrisie , dont la chute serait presqu’aussi funeste que la vérité , à la puissance de l’erreur? Aussi verrons-nous la raison triompher de ces vains efforts; nous la venons, dans cette guerre, toujours renaissante et souvent cruelle , triompher de la violence comme de la ruse ; braver les bûchers çt résister à la séduction , écrasant tour-a- tour sous sa main toute-puissante , et l’hypocrisie fanatique , qui exige pour ses dogmes une ado* ration sincère , et l’hypperisie politique qui conjure à genoux de souffrir qu’elle profité en paix des erreurs, dans lesquelles il est, à l’en croire , aussi Utile aux peuples qu’à elle-même de les laisser à jamais plonges, L’invention de l’imprimerie coïncide presque avec deux autres éve'nçmçns , dont l’un a exerce une action immédiate sur les progrès de l’esprit humain , tandis quç l’influence de l’autre sur la destinée dç l’humanité entière ne doit avoir de terme que sa durée, te parle de la prise de Constantinople par les Tu tes , et de la découverte , soit du nouveau inonde 4 soit de la route qui a ouvert à l’Europe une communication directe avec les parties orientales de l'Afrique et de l’Asie. Les littérateurs grecs , fuyant la domination tartare , cherchèrent un asile en Italie. Ils enseignèrent à lire , dans leur langue originale , les poètes , les orateurs , les historiens, les philosophes , les savans de l’ancienne Grèce ; il en multiplièrent d’abord les manuscrits , et bientôt après les éditions. On ne se borna plus à l’adoration de ce qu’on et oit convenu d’appeler là doctrine d’Aristote ; On chercha dans ses propres écrits ce qu’elle avoit été réellement ; on osa la juger et la combattre ; on lui opposa Platon : et c’e'toit avoir déjà commencé à secouer le joug, que de se croire le droit de se choisir un maître. La lecture d’Euclide, d’Archimède, da Diophante , d’Hippocrate , du livre des animaux, de la physique même d’Aristote , ranimèrent le génie de la géométrie et de la physique : et les opinions anti-chrétiennes des philosophes , réveillèrent les idées presqu’éteintes des anciens droits de la raison humaine. »*»•<* ( ) Des hommes intrépides , guidés par l’amour de la gloire et la passion des découvertes , avoiént re'culé pour l’Europe les bornes de l’univers, lui avoient montré un nouveau ciel, et ouvert des terres inconnues. Gama avoit pénétré dans l’Inde,j après avoir suivi avec une infatigable patience l’immense étendue des côtes africaines ; tandis que [Colomb, s’abandonnant aux flots de l’océan atlantique , avoit atteint ce monde jusqu’alors inconnu, qui s’e'tend entre l’occident de l’Europe , et l’orient de l’Asie. Si ce sentiment, dont l’inquiète activité, em* brassant dès-lors tous les objets , présageoit les grands progrès de l’espece humaine, si une noble curiosité avoit animé les héros de la navigation, une basse et cruelle avidité, un fanatisme stupide et féroce dirigêoit les rois et les brigands qui dévoient profiter de leurs travaux. Les êtres infortunés qui habitoient ces contrées nouvelles jne furent point traités comme des hommes , parce qu’ils n’étoienr pas chrétiens. Ce préjugé, plus avilissant pour les tyrans que pour ies victimes, çtouffoit toute espèce de remords , abandonnoit sans frein à leur soif inextinguible d’or et de sang, r-' • • ees hommes avides et barbares que l’Europe vomissoit de son sein. Les ossemens de cinq millions d’hommes ont couvert ces terres infortunées , où les Portugais et les Espagnols portèrent leur avarice , leurs superstitions et leur fureur. Ils déposeront jusqu’à la fin des siècles contre cette doctrine de l’utilité' politique des religions, qui trouve encore parmi nous des apologistes, C’est à cette époque seulement que l’homme a pu connoitre le globe qu’il habite , e'tudier, dans tous les pays , l’espèce humaine , modifie'e par la longue influence des causes naturelles ou des instb tutions sociales ; observer les productions.de la terre ou des mers dans toutes les températures, dans tous les climats. Ainsi, les ressources de toute espèce, que ces productions offrent aux hommes, encore si eloigne's d’en avoir épuisé, d’en soupçonner même l’entière étendue , tout ce que la connoissance de ces objets peut ajouter aux sciences, de vérités nouvelles, et détruire d’erreurs accréditées 5 l’activité' du commerce, qui a fait f prendre un nouvel essor à l’industrie , à la navh j gation , et, pat un enchaînement irécessaire , à ■ toutes les sciences comme à tous les artsla forcç \ M 5 ( 186 ) que cette activité' a donnée aux nations libres pour résister aux tyrans, aux peuples asservis pour briser leurs fers, pour relâcher çlu moins ceux de lâ féodalité ; telles ont été' les conséquences heureuses de ces découvertes. Mais pes avantages n’auront expié ce qu’ils ont coûté à l’humanité, qu’au moment où l’Europe , renonçant au système oppresseur et mesquin d’un commerce de monopole , se souviendra que les hommes de tous les climats, égaux gt ftères par Je voeu de la nature, n’ont point e'té formés par elle pour nourrir l’orgueil et l’avarice de quelques nations privilégiées ; où , mieux éclairée sur ses véritables intérêts , elle appelera tous les peuples au partage de son indépendance , de sa liberté et de ses lumières. Malheureusement , il faut se demander encore si cette révolution sera le fruit honorable des progrès de la philosophie , ou seulement , comme nous l’avons vu déjà , la suite honteuse des jalousies iitb tionaies et des excès de la tyrannie. jusqu’à cette époque , les attentats du sacerdoce avoient été impunis. Les réclamations de jl’humanité opprimée, de la raison outragée, javoient été étouffées dans le sang et dans les -£■ lé J . flammes, L’esprit qui avoit dicte' ces re'clamation;.' n’éroit pas ejeint j mais ce silence de la terreur enhardissoit à de nouveaux scandales', Enfin, çclui d’alfçrmpr à des moines, de faire vendre par eux dans les cabarets, dans les places publiques , l'expiation., des pe'ehe's, causa une explosion nouvelle. Jmthgr, tenant d’une main les livres sacre's , tnontroit de l’autre le droit que s’ar- rogeoit le pape , d’absoudre du crime et d’en vendre le pardon ; l’insolent despotisme qu’if exerçait sur les e'vêques , long-temps ses égaux; la cène fraternelle des premiers chre'tiens, devenue sous le nom de messe, une espèce d’operation magique et un objet de commerce ; les prêtres § condamnes à la corruption d’un ce'libat irrévocable ; | cette loi barbare ou scandaleuse s’e'tendant à ces moines , à ces religieuses , dont l’ambition pontificale avoit inonde' et souille' i’e'glise ; tous les secrets des laïcs , livre's par la confession aux in* trigues et aux passions des prêtres ; Dieu lut- même, enfin, conservant à peine une foible portion dans ces adorations prodiguées à du pain, à des hommes , à des ossemens ou à des statues. Luther annonçoit aux peuples e'tonne's, que ces institutions re'voltantes n’e'toient point le chri$* y i ( 188 ) tiantsme, mais en étoient la dépravation et la .honte , et que , pour être fidèle à la religion de Jésus-Christ, il falloit commencer par abjurer celle de ses prêtres. Il employoit également les armes de la dialectique ou de l’érudition , et les traits non moins puissans du ridicule. Il écrivoit à la fois en allemand et en latin. Ce n’étoit plus comme au temps des Albigeois ou de Jean Hus -, dont la doctrine, inconnue au-delà des limites de leurs églises , étoit si aisément calomniée. Les livres allemands des nouveaux apôtres péhétroient en même-temps dans toutes, les bourgades de l'empire , tandis que leurs livres latins arrachoient l’Europe entière au honteux sommeil où la superstition ■ l’avoit plongée. Ceux dont la raison avoit prévenu les réformateurs, mais que la crainte reteiioit dans le silence ; ceux qu’agitoit un doute secret, et qui trembloient de l’avouer , même à leur conscience ; ceux qui, plus simples, avoient ignoré toute l’étendue des absurdités théo* logiques 5 qui, n’ayant jamais réfléchi sur les questions contestées, étoient étonne's d'apprendre qu’ils avoient à choisir entre des opinions diverses 5 tous se livrèrent avec avidité 1 à ces discussions, dont ils voyoient dépendre à la fois, et leuts intérêts temporels , et leur félicité future. Toute l’Europe chrétienne $ de la Suède jus-* qu’à l’Italie, de la Hongrie jusqu’à l’Espagne, fut en un instant couverte de partisans des nouvelles doctrines : et la réforme eût délivré du joug / de Rome tous les peuples qui l’habitent, si la f fausse politique de quelques princes n’eût relevé ' ce même sceptre sacerdotal , qui s’étoit si souvent appesanti sur la tête des rois. / Leur politique, que malheureusement leurs ! successeurs n’ont pas encore abjurée, étoit alors . de ruiner leurs états pour en acquérir de nouveaux, i et de mesurer leur puissance par l’étendue de leur territoire , plutôt que par le nombre de leur* sujets. Aussi, Charles - Quint et François I., occupés de se disputer l’Italie, sacrifièrent-ils à l’intérêt de ménager le pape, celui de profiter des avantages qu’offroit la réforme aux pays qui sauraient l’adopter. ( 1 9 ° ) ^ L’empereur , voyant que les princes de l’em* pire favorisoient des opinions, qui dévoient augmenter leur pouvoir et leurs richesses , se rendit Je protecteur des anciens abus, dans l’espoir qu’une guerre religieuse lui offrirait une occasion d'envahir leurs états et de détruire leur indépendance. ^François imagina,, qu’en faisant brûler les protestans , et en protégeant leurs chefs en Allemagne , il conserverait l’amitié du pape, sans perdre des alliés utiles 1 . Mais ce ne fut pas leur seul motif ; le despotisme a aussi sort instinct ; et cet instinct avoit re'vélé -a ces rois que les hommes, après avoir soumis les préjugés religieux à l’exatnen de la raison, l’e'tendroient bientôt jusqu’aux préjugés politiques; qu’éclairés sur les Usurpations des papes, ils Uniraient par vouloir l’être sur les usurpations des rois ; et que la réforme des abus ecclésiastiques, si utile a la puissance royale , entraînerait celle des abus plus oppresseurs sur lesquels cette puissance étoit fondée. Aussi , aucun roi d’une [grande rtatiort ne favorisa volontairement le parti [des réformateurs. Henri VIII, frappe' de l’ana- theme pontifical, les pefsécütoit encore ; Edouard, Elisabeth, ne pouvant s’attacher aü papisme * ( m ) sans se déclarer Usurpateurs , établirent en Art- gleierre la croÿaiice et le culte qui s’en rappro- choient le plus. Les monarques protestans de la Grande-Bretagne ont favorise constamment le catholicisme , toutes les fois qu’il a cesse' de les menacer d’un prétendant à leur couronne. En Suède, en Danemarc, l’établissement du luthéranisme ne fut, aux yeux des rois, qu’une précaution nécessaire pour assurer l’expulsion du tyran catholique, qu’ils remplaçoient 5 et nous voyons déjà, dans la monarchie prussienne , fondée par un prince philosophe , son successeur ne pouvoir cacher un penchant secret pour cette religion si chère aux lois. L’intolérance religieuse étoit commune toutes les sectes , qui l’inspiroient à tous les gou- vernemens. Les papistes persécutoient toutes les communions reformées ; et celles - ci, s’anathé- matisant entre elles , se reunissoient contre les anti- trinitaires, qui, plus conséquens , avoient soumis également tous les dogmes à l’exapien , sinon de la raison , au moins d’une critique raisonnée, et n’avoient pas .cru devoir se soustraire à quelques absurdités, pour en conserver d’aussi révoltantes.. ( * 9 * ) Cette intolérance servit la causé du papisme. Depuis long-temps il existoit en Europe , et surtout en Italie, une classe d’hommes qui, rejetant toutes les superstitions, indifferens à tous les cultes* | soumis à la raison seule , regardoient les religions ! comme des inventions humaines , dont on pouvoit se moquer en secret, mais que la prudence ou la politique ordonnoient de paraître respecter* Ensuite, on porta plus loin la hardiesse ; et tandis que dans les écoles ©n employoit la philosophie mal entendue d’Aristote , à perfectionner Part des subtilités théologiques, à rendre ingénieux ce qui naturellement n’auroit été qu’absurde , quel-» ques savans cherchoient à établir sur sa véritable doctrine un système destructeur de toute idée religieuse , dans lequel Pâme humaine n’étoit qu’une faculté qui s’évanouissoit avec . la vie $ où l’on n’admettoit d’autre providence , d’autre ordonnateur du monde que les lois nécessaires de la nature. ^Is étoient combattus par des platoniciens, dont les opinions , se rapprochant de ce que depuis On a nommé déisme , n’en étoient que plus effrayantes pour l’orthodoxie sacerdotale* f La ( *93 ) La teneur des supplices arrêta bientôt cette imprudente franchise. L’Italie , la France, furent souille'es du sang de ces martyrs de la liberté de penser. Toutes les sectes , tous les gouver- \ nemens , tous les genres d’autorité’’, ne se montrèrent d’accord que contre la raison. Il fallut la couvrir d’un voile qui , la dérobant aux regards des tyrans, se laissât pénétrer par ceux de la philosophie. On fut donc obligé" de se renfermer dans la timide reserve de cette doctrine secrète , qui îi’avoit jamais-cessé” d’avoir un grand nombre de sectateurs. Elle s’étoit propagée sur* tout parmi les chefs des gouvernemens, comme parmi ceux de l’église ; et, vers le temps de la réforme , les principes du machiavélisme religieux étoient de* venus la seule croyance des princes, des ministres et des pontifes. Ces opinions avoient même cor- . rompu la philosophie. Quelle morale en effet attendre d’un système, dont un des principes est qu’il faut appuyer celle du peuple sur de fausses opinions ; que les hommes éclairés sont en droit de le tromper, pourvu qu’ils lui donnent des erreurs utiles, et de le retenir dans les chaînes dont eux-mêmes ont su s’affranchir! N ( 194 ) Si l’égalité naturelle des hommes ; première base de leurs droits , est le fondement de toute vraie morale , que pouvoir - elle espérer d’une philosophie , dont un mépris ouvert de cette égalité : et de ces droits étoit une des maximes ! Sans doute | cette même philosophie a pu servir aux progrès ■ de la raison, dont elle préparait lé règne eh si- lenee : mais, tant qu’elle subsista seule , elle n’a fait que substituer l’hypocrisie au fanatisme , et » corrompre , même en les élevant au-dessus des î ^préjugés, ceux qui présidoient à la destinée dès ? états. Les philosophes vraiment éclairés, étrangers à l’ambition , qui se bornoient à ne détromper les hommes qu’avec une extrême timidité, sans se permettre de les entretenir dans leurs erreurs , ces philosophes auraient naturellement été portés à embrasser la réforme : mais , rebutés de trouver par tout une égale intolérance, la plupart ne crurent pas devoir s’exposer aüx embarras d’un changement, après lequel ils s,e trouveraient soumis à la même contrainte. Puisqu’ils auraient été toujours obligés de paraître croire des absurdités qu’ils rejetoient, ils ne trouvèrent pas un ( 1 9 5 ) grand avantage à en diminuer un peu le nombre ; ils craignirent meme de se donner , par leur abjuration, l’apparence d’une hypocrisie volontaire : et, en restant attaches à la vieille religion, ils la fortifièrent de l’autorité de leur renommée. L’esprit, qui animoit les réformateurs, 'ne ^ cOnduisoit pas à la véritable liberté de penser. V : Chaque religion , dans le pays où elle dominoit, I ne permettoit que de certaines opinions. Ce- | pendant, comme ces diverses croyances étoient oppose'es entre elles , il y avoit peu d’opinions qui ne fussent attaquées ou soutenues dans quelques parties de l’Europe. D’ailleurs les communions nouvelles avoient été forcées de se relâcher un peu de la rigueur dogmatique. Elles ne pouvoient, sans une contradiction grossière , réduire le droit d’examiner dans des limites trop resserrées 5 puisqu’elles venoient d’établir sur ce même droit la légitimité de leur séparation. Si elles réfusoient de rendre à la raison toute sa liberté , elles con- sentoient que sa prison fût moins étroite : la j /'• chaîne n’étoit pas brisée ; mais elle étoit moins pesante et plus prolongée. Enfin , dans ces pays N a J ( i§6 ) ou il avoit été impossible à une religion d’opprimer toutes les autres , il s’établit ce que l’insolence du culte dominateur osa nommer tolérance , c’est-à-dire, une permission donne'e par des hommes à d’autres hommes de croire ce que leur ' raison adopte , de faire c,e que leur conscience leur ordonne, de rendre à leur dieu commun l’hommage qu’ils imaginent lui plaire davantage. On put donc alors y soutenir toutes les doctrines to- lére'es , avec une franchise plus ou moins entière. I Ainsi l’on vit naître en Europe une sorte de {liberté de penser , non pour les hommes , mais jpour les chrétiens : et, si nous exceptons la France , c’est pour les seuls chre'tiens que par-tout ailleurs.elle existe encore aujourd’hui. Mais cette intole'rance força la raison humaine à rechercher des droits trop long-temps oublies, ou qui plutôt n’avoient jamais été , ni bien connus, ni bien éclaircis. Indignés de voir les peuples opprimés jusques pdans le sanctuaire de leur conscience par des rois , i esclaves superstitieux ou politiques du sacerdoce, 'T,:#*- quelques hommes genereux osèrent enfin examiner les fondemens de leur puissance ; et ils révélèrent aux peuples cette grande vérité , que leur liberté « est un bien inaliénable ; qu’il n’y a point de pre- j scription en faveur de la tyrannie , point de con-, vent ion qui puisse irrévocablement lier une nation à une famille ; que les magistrats, quels que soient leurs titres , leurs fonctions , leur puissance, sont les officiers du peuple , et ne sont pas ses maîtres ; qu’il conserve le pouvoir de leur retirer une autorité émanée de lui seul, soit quand ils en ont abusé,' soit même quand il cesse de croire utile à ses intérêts de la leur conserver ; qu’enfin il a le droit de les punir, comme celui de les révoquer, Telles sont les opinions qu’Althusius , Lan- guet, et depuis Néedham , Harrington , professèrent avec courage et développèrent avec énergie. Payant le tribut à leur siècle , ils s’appuyèrent trop souvent sur des textes, sur des autorités , sur ? des exemples : on voit qu’ils (Jurent ces opinions bien plus à l’elévation ç|e leur esprit, à la force de leur caractère , qu’à une analyse exacte des vrais principes de l’ordre social.. N 3 ( *98 ) Cependant d’autres philosophes plus timides , se contentèrent d’établir entre les peuples et les rois , une exacte réciprocité' de droits et de devoirs, : une égale obligation de maintenir les conventions qui les avoient fixes. On pouvoit bien déposer ou } punir un magistrat héréditaire , mais seulement s’il avoit violé ce contrat sacré , qui n’en subsistoit pas moins avec sa famille. Cette doctrine , qui écar- toit le droit naturel , pour tout ramener au droit positif, fut appuyée par les jurisconsultes, parles théologiens : elle était plus favorable aux intérêts des hommes puissans, aux projets des ambitieux; puisqu’elle frappoit bien plus sur l’homme revêtu du pouvoir, que sur le pouvoir même. Aussi fut-elle presque généralement suivie par les puhli* cistes, et adoptée pour base dans les révolutions, dans les dissensions politiques, j L’histoire nous montrera , durant cette époque, | peu de progrès réels vers la liberté, mais plus 1 d’ordre çt plus de force dans les gouvernemens , et dans les nations un sentiment plus fort et sür-tout plus juste de leurs droits. , Les lois sont mieux combinées; ellesparoissent moins souvent l’ouvrage informe des circonstances et du caprice: elles sont ( »99 ) faites par des savans, si elles ne le sont pas 'encore par des philosophes. .■ Les mouvemens populaires, ! les révolutions qui avoient agité les républiques d’Italie, l’Angleterre et la France, dévoient attirer les regards des philosophes vers cette partie de la politique , qui consiste à observer et à prévoir les effets que les constitutions, les lois , les institutions publiques, peuyent avoir sur la liberté des peuples , sur la prospérité, sur la force des états , sur la conservation de leur indépendance , de la forme de leurs gouverneinens. Les uns, imitant Platon, tels fx que Morus et Hobbes , déduisoient de quelques principes généraux le plan d’un système entier d’ordre social, et présentoient le modèle dont il falloit que la pratique tendît sans cesse à se rappro-, cher. Les autres, comme Machiavel, cherchoientt- dans l’examen approfondi des faits de l’histoire, les règles d’après lesquelles on pourrait se flatter de maîtriser l’avenir. La science, économique n’cxistoit pas encore; )( les prinçps ne comptoient pas le nombre des hommes, mais celui des soldats ; la finance n’étoit N 4 ) ( 200 ) 5( que Part de piller les peuples, sans les pousser à la révolte ; et les gouvernemens ne s’occupoient du commerce , que pour le rançonner par des ^ taxes, le gêner par des privilèges, çm s’en disputer le monopole. Les nations de l’Europe , occupées des interets communs qui les réunissoient, des intérêts opposés qu’elles croyoient devoir les diviser , sentirent le besoin de connoitre certaines régies entre elles, qui même indépendamment des traites, présidassent à leurs relations pacifiques ; tandis que d’autres règles, respectées même au milieu de la guerre , en adouciroient les fureurs , en diminue- roient les ravages , et préviendroient du moins les maux inutiles. . Il exista donc une science du droit des gens : ^ mais malheureusement on chercha ces lois des nations, non dans la raison et la nature , seules autorités que les peuples indépendans 'puissent re- connoxtre , mais dans, les usages établis ou dans les opinions des anciens. On s’occupa moins des droits de l’humanité , de la justice envers les individus , que de l’ambition , de l’orgueil ou dé l’avidité des gouvernemens. C’est ainsi, qu’a cette même époque, cm n© voit point les moralistes interroger le coeur de l'homme , analyser ses faculte's et ses seutimens, pour y découvrir sa nature , l’origine , la règle et la sanction de ses devoirs. Mais ils savent employer toute la subtilité de la scolastique à trouver, pour les actions dont la légitimité paraît incertaine, la limite précise où l’innocence finit et où le péché commence ; à déterminer quelle autorité a le poids nécessaire pour justifier dans la pratique une de ces actions douteuses ; à classer méthodiquement les péchés , tantôt par genres et par especes , tantôt suivant leur gravité respective ; à bien distinguer sur-tout ceux dont un seul suffit pour mériter la damnation étemelle, La science de la morale ne pouvoir sans doute exister encore ; puisque les prêtres jouissoient du privilège exclusif d’en être les interprètes et les juges. Mais ces mêmes subtilités, également ridicules et scandaleuses, conduisirent à chercher, Aidèrent à faire connaître le degré de moralité des actions ou de leurs motifs , l’ordre et les limites des devoirs , les principes d’après lesquels on doit choisir quand ils paraissent se combattre: ainsi, N 5 ( 203 ) S n étudiant une machine grossière , que le hasard a fait tomber dans ces mains, souvent un mécanicien habile parvient à en construire une nouvelle inoins imparfaite, et vraiment utile. La réforme , en détruisant la confession, les indulgences, les moines, et le célibat des prêtres, épura les principes de la morale, et diminua même la corruption des moeurs dans les pays qui l’embrassèrent ; elle les délivra des expiations Sacerdotales , ce dangereux encouragement du crime , et du célibat religieux , destructeur de toutes les vertus, puisqu’il est {'ennemi des vertus domestiques. Cette époque fut plus souillée qu’aucune autre par de grandes atrocités. Elle fut celle des massacres religieux , des guerres sacrées , de la de'po- pulatton du nouveau monde. Elle y vit rétablir l’ancien esclavage, mais plus barbare, plus fécond en crimes contre la nature, çt l’avidité mercantile commercer du sang des hommes, les vendre comme des marchandises, après les avoir achetés par la trahison , le brigan- •*sagg> ( 203 ) dage ou le meurtre, et les enlever à un hémisphère, pour les dévouer dans un autre , au milieu de l’humiliation et des outrages , au supplice prolongé d’une lente et cruelle destruction. En meme temps l’hypocrisie couvre l’Europe de bûchers et d’assassins. Le monstre du fanatisme, irrité de. ses blessures , semble redoubler de férocité - , et se hâter d’entasser ses victimes , parce j que la raison va bientôt les arracher de ses mains, j Cependant l’on voit enfin reparaître queiquesunes de ces vertus douces et courageuses, qui honorent et consolent l’humanité. L’histoire leur offre des noms qu’elle peut prononcer sans rougir 5 des âmes pures et fortes , de grands caractères réunis à des talens supérieurs , se montrent d’espace en espace à travers ces scènes de perfidie, de corruption et de carnage. L’espèce humaine re'volte encore le philosophe , qui en contemple le tableau. Mais elle ne l’humilie plus et lui montre des espérances plus prochaines. La marche des sciences devient rapide et j brillante. ' La langue algébrique est généralisée, j simplifiée , perfectionnée , ou plutôt , c’est alors ( 2°4 ) seulement qu’elle a été véritablement formée. Les premières bases de la théorie générale des équations sont pose'es , la nature des solutions qu'elles donnent est approfondie , celles du froi* sième et quatrième degré sont résolues. L’ingéhieuse Invention des logarithmes , en abrégeant les opérations de l’arithmétique , facilite toutes les applications du calcul à des objets réels, et étend ainsi la sphère de toutes les sciences , dans lesquelles ces applications numériques, à la vérité particulière qu’on cherche à conrionre , sont un des moyens de comparer avec les faits les résultats d’une hypothèse ou d’une théorie , et de parvenir par cette comparaison à la decouverte des lois de la nature. En effet , dans les mathématiques, la longueur , la complication purement pratique des calculs , ont un terme au.delà duquel le temps, les forces mêmçs ne peuvent atteindre ; terme qui, sans le secours de ces heureuses abbréviations, marquerait les bornes de la science même et la limite , que les efforts du génie ne pourroieut franchir. / La loi de la chute des corps fut decouverte par < -'Galilée , qui sut en de'duire la théorie du mou- » ( 205 ) vement uniformément accéléré', et calculer la courbe que décrit un corps lancé dans le vide avec une vitesse déterminée , et anime' d’une force constante , qui agisse suivant des directions parallèles. Copernic ressuscita le véritable système du inonde oublié depuis si long-temps, détruisit par la théorie des mouvemens apparens , ce qu’il avoit de révoltant pour les sens, opposa l’extrême X simplicité des mouvemens réels qui résultent de ce système , à la complication presque ridicule de ceux qu’exigeoit l’hypothèse de Ptole'mée. Les mouvemens des planètes furent mieux connus , et le génie de Kepler découvrit la forme de leurs orbites et les lois éternelles, suivant lesquelles ces orbites sont parcourues. Galilée appliquant à l’astronomie la decouverte re'cente des lunettes qu’il perfectionna, ouvrit un nouveau ciel aux regards des hommes. Les taches qu’il observa sur le disque du soleil, lui en firent connoître la rotation , ‘ dont il détermina la période ï et les lois. IL démontra les phases de Vénus, il ^ découvrit ces quatre lunes qui entourent Jupiter et l’accompagnent dans son immense .orbite. ( 206 ) ^ 11 apprit à mesurer le temps avec "exactitude par les oscillations d’un pendule. Ainsi l’homme dut à Galilée! la première théorie mathématique d’un mouvement, qui ne fut pas à la fois uniforme et rectiligue, et la pre- inière connoissance d’une des lois mécaniques de la nature ; il dut à Kepler celle d’une de ces lois ^. empi riques * dont la découverte a le double avantage , et de conduire à la connoissance de la loi mécanique dont elles expriment le résultat, et de suppléer à cette connoissance tant qu'il n’est pas encore permis d’y atteindre. La découverte de là pesanteur de l’air et celle de la circulation du sang marquent les progrès de la physique expérimentale , qui naquit dans l’école de Galilée , et de l’anatomie déjà trop étendue pour ne point se séparer de la medecine. L’histoire naturelle , la chimie * malgré" ses K chimériques espérances , et son langage énigmatique , . la médecine , la chirurgie étonnent par la rapidité' de leurs progrès, mais elles affligent souvent par le spectacle des monstrueux préjugés qu’elles conservent encore» t 207 ) Sans parler des ouvrages, ou Gesner et Agricola renfermèrent tant de connoissancès rebelles , que le mélange des erreurs scientifiques oü populaires altérait Si rarement ; 011 vit Bernard de Palissi tantôt nous montrer , et leS carrières oü nous puisons les matériaux dè nos édifices et les masses de pierre qui composent nos montagnes, formées par les débris des animaux marins , monu- mens authentiques des anciennes révolutions du globe ; tantôt expliquer comment les eaux enlevées à là nier par l’évaporation , rendues à la terre pair les pluies , arretées pat leS couches de glaise * rassemblées en glaces sur les montagnes , entretiennent l’éternel écoulement des fontaines, des rivières et des fleuves 5 tandis que Jean Rei découvrait le secret de ces combinaisons de l’air avec les substances métalliques , premier germe de ces théories brillantes , qui , depuis quelques années, ont régulé les bornes de la chimie* Dans l’Italie , Part de la poésie épique, de la peinture, de la sculpture , atteignirent une perfection que les anciens n’avoieut pas connues. ^ ^Corneille annonçoit que l’art dramatique en France étoit prêt d’en acquérir une plus grande ; > ( aog ) encore } car si l’enthousiasme pour l’antiquité croit peut- être avec justice reconnoître quelque supe* rioritê dans le ge'nie des hommes qui en ont créé les chefs-d’oeuvres , il est bien difficile qu’en comparant leurs ouvrages avec les productions de l’Italie et de la France, la raison rrapperçoive pas 4_les progrès reels , que Part même a faits entre les mains des modernes. La langue italienne e'toit entièrement formée.,* celles des autres peuples voyoient chaque joui s’effacer quelques traces de leur ancienne barbarie. ^ , On commençoit à sentir l’utilité' de la mètaphy- /\ sique, de la grammaire *, à connoitre l’art d’analyser , d’expliquer philosophiquement, soit les règles, soit les procéde's e'tablis par l’usage dans la composition des mots et des phrases. Par-tout , à cette e'poque , on voit l’autoritd et la raison se disputer l’empire , combat qui pre'- p.aroit et qui pre'sageoit le triomphe de la dernière. C’est donc alors que devoit naître cet esprit de ; critique , qui seul peut rendre l’êruditlofl vraiment ; _ utile. utile. On avoit encore besoin de coimoître tout ce qu’avoient fait les anciens , et l’on commençoit à savoir que si on devoit les admirer , on avoit aussi le droit de les juger. La raison qui s’appuyoit quelquefois sur l'autorité', et contre qui on l’em- ployoit si souvent, vouloit appre'cier, soit la valeur du secours qu’elle espe'roit y trouver , soit le motif du sacrifice qu’on exigeoit d’elle. Ceux qui pre* noient l’autorité' pour base de leurs opinions , pour guide de leur conduite , sentoient combien il leur importoit de s’assurer de la force de leurs armes, et de ne pas s’exposer à les voir se briser centre les premières attaques de la raison. L’usage exclusif d’e'crire en latin sur les sciences, sur la philosophie, sur la jurisprudence, et presque sur l’histoire , ce'da peu-à-peu la place à celui d’employer la langue usuelle de chaque pays. Et c’est ici le moment d’examiner quelle fut, sur les progrès de l’esprit humain , l’inlluence de ce changement, qui rendit les sciences plus populaires, mais en diminuant pour les savans la facilite d’en suivre la marche gt'ne'rale ; qui fit qu’un livie ecoit lu dans un même pays par plus d’hommes foiblement instruits , et i’e'toit moins en Europe O ( 31 ® ) par des hommes plus éclairés ; qui dispense d’ap. prendre la langue latine un grand nombre d’hommes avides de s’instruire, et n’ayant ni le temps, ni les moyens d’atteindre à une instruction e'tendue et approfondie, mais qui force les savans à consumer plus de temps dans l’étude de plus de langues différentes. Nous montrerons que s’il étoir impossible de faire du latin une langue vulgaire , commune à l’Europe entière, la conservation de l’usage d’écrire en latin sur les sciences, n’eût eu pour ceux qui les cultivent, qu’une utilité passagère ; que l’existence d’une sorte de langue scientifique , la meme chez toutes les nations , tandis que le peuple de chacune d’elles en parlerait une différente , y eût séparé les hommes en deux classes, eût perpétue dans le peuple les préjugés et les erreurs , eûi mis un éternel obstacle à la véritable égalité, à un usage égal de la meme raison , k une égale con- noissance des vérite's nécessaires ; et en arrêtant ainsi les progrès de la masse de l’espèce humaine, eût fini , comme dans l’Orient, par mettre un terme à ceux des sciences elles-mêmes. Il n’y' avoit eu long-temps d’instruction que dans les églises et dans les cloîtres. Les universités furent encore domine'es par les ^ prêtres. Forcés d’abandonner au gouvernement* une partie de leur Influence , ils se la re'servèrent toute entière sur l’instruction générale et première; sur celle qui renferme les lumières nécessaires à toutes les professions communes, à toutes les classes d’hommes, et qui s’emparant de l’enfance et de la jeunesse , en modèle à son gré l’intelligence flexible , l’ame incertaine et facile. Ils laissèrent seulement à la puissance séculière le droit de diri- ger l’étude de la jurisprudence, de la médecine, l’instruction approfondie des sciences, de la littérature , des langues savantes , écoles moins nombreuses , où l’on n’envoyoit que des hommes déjà façonnés au joug sacerdotal. Les prêtres perdirent cette influence dans les ^ pays réformés. À la vérité l’instruction commune, quoique dépendante du gouvernement, ne cessa j point d’y être dirigée par l’esprit théologique , mais ; elle ne fut plus exclusivement confiée à des mem- | bres de la corporation presbytérale. Elle continua O 2 V 7 ( 313 ) de corrompre les esprits par des pre'jugés religieux, mais elle ne les courba plus soüs le joug de l'autorité sacerdotale ; elle fit encore des fanatiques, des illumines , des sophistes , mais elle ne forma plus d’esclaves pour la superstition. Cependant l’enseignement par-tout asservi, corrompoit par-tout la masse générale des esprits, s / en opprimant la raison de tous les enlans sous le poids des préjuges religieux de leur pays; en étouffant par des préjuges politiques, l’esprit de liberté des jeunes gens destinés à une instruction plus étendue. Non-seulement chaque homme abandonne' à lui-même trouvoit entre lui et la ve'rite' l’épaisse et terrible phalange des erreurs de son pays et de son siècle , mais déjà on lui avoit rendu personnelles en quelque sorte les plus dangereuses de ces erreurs. Chaque homme , avant de pouvoir dissiper celles d’autrui, devoit commencer par recon- noxtre les siennes ; avant de combattre les difficultés que la nature oppose à la découverte de la ^ vérité, il avoit besoin de refaire en quelque sorte sa propre intelligence. L’instruction donnoit déjà des lumières ; mais pour qu’elles fussent utiles, il falloit les épurer, les séparer du nuage dont la superstition, d’accord avec la tyrannie , avoit su les envelopper. Nous montrerons quels obstacles plus ou moins puissans ces vices de l’instruction publique , ce? croyances religieuses opposées entre elles, cette influence des diverses formes de gouvernement, apportèrent aux progrès de l’esprit humain. On verra que ces progrès furent d’autant plus lents, que les objets soumis a la raison touchoient davantage aux intérêts politiques ou religieux 5 que la philosophie generale , la métaphysique, dont les vérités attaquoient directement toutes les superstitions, furent plus opiniâtrément retardées dans leur marche , que la politique dont le perfectionnement ne menaçoit que l’autorité des. rois ou des sénats aristocratiques ; que la même observation peut également s’appliquer au? sciences physiques. Nous développerons les autres sources d’inégalité, qui ont pu naître de la nature des objets que chaque science envisage , ou des méthodes qu’elle C 214 ) Celles qu’on peut également observer pour une meme science , dans les divers pays, est aussi l’effet compose' de causes politiques et de causes naturelles. Nous chercherons ce qui, dans ces différences, appartient à la diversité' des religions, X à la forme du gouvernement, à la richesse, à la puissance de la nation , à son caractère, à sa position géographique , aux éve'nemens dont elle a e'té le théâtre, enfin au hasard qui a fait naître dans son sein quelques-uns de ces hommes extraordinaires dont i’inlluence, en s’étendant sur l’humanité toute entière, s’exerce cependant autour d’eux avec plus d’énergie, Nous distinguerons les progrès de la science meme, qui n’ont pour mesure que la somme des vérite's qu’elle renferme , et ceux d’une nation dans chaque science, progrès qui se mesurent alors, sous un rapport , par le nombre des hommes qui en commissent les vérite's les plus usuelles , les plus importantes , et, sous un autre , par le nombre et la nature de ces vérités généralement connues, En effet, nous sommes arrivés au point de ^civilisation , ou le peuple profite des .lumières, non-seulement par les services qu’il reçoit des hommes e'clairés , mais parce qu’il a su s’en faire une sorte de patrimoine, et les employer imme'- diatement a se de'fendre contre l’erreur, à prévenir ou satisfaire ses besoins , à se préserver des maux de la vie ou à les adoucir par des jouissances nouvelles. L’histoire des persécutions auxquelles furent pxpose's, dans cette époque , les de'fenseurs de la vérité’', ne sera point oublie'e. Nous verrons ces persécutions s’étendre des ventes philosophiques ou politiques , jusques sur celles de la me'decine , de l’histoire naturelle , de la physique et de l’astronomie. Dans le huitième siècle, ur, pape ignorant avoit per^e'çüré un diacre pour avoir soutenu la rondeur de la terre, contre l’opinion du rhéteur Augustin. Dans le dix-septième, l’ignorance bien plus honteuse d’un autre pape livra aux inquisiteurs , Galile'e , convaincu d’avoir prouve” le mouvement diurne et annuel de la terre. Le plus grand génie que l’Italie moderne ait donne” aux sciences , accable” de vieillesse et d’infirmirés , fut oblige”, pour se soustraire au supplice ou à la prison, de demander pardon à Dieu d’avoir appris O 4 ( 216 ) aux hommes à mieux çonnoître ses ouvrages, à l’admirer dans la simplicité’ des lois, éternelles, par lesquelles il gouverne l’univers. Cependant l’absurdité des théologiens etoit si palpable , que cédant au respect humain , ils permirent de soutenir le mouvement de la terre, pourvu que ce fut comme une hypolhèse , et que la foi n’en reçut aucune atteinte. Mais Içs astronomes ont fait précisément le contraire ; ils ont cru au mouvement réel de la terre , et ont calculé suivant l'hypoLhbse de son immobilité. Trois grands hommes ont marqué le passage pde cette époque à celle qui va suivre , Bacon , Galilée , Descartes. Bacon a révélé la véritable méthode d’étudier la nature , d’employer les trois instruirions qu’elle nous a donnés pour pénétrer ses secrets , l’observation, l’expérience et le calcul. Il veut que le philosophe , jete' au milieu de l’univers , commence par renoncer à toutes les croyances qu’il a reçues , et même à toutes les notions qu’il s’est formées, pour se recréer en quel- quel sorte un entendement nouveau , dans lequel il ne doit plus admettre que des idées précises, des notions justes, des vérités dont le degré dç certitude ou de probabilité ait été rigoureusement pesé. Mais Bacon , qui possédoit le génie de la philo- Sophie au point le plus élevé, n’y joignit point celui des sciences ; et ces méthodes de découvrir la vérité, dont il ne donne point l’exemple, furent admirées des philosophes , mais ne changèrent point la marche des sciences. Galilée les avoît enrichies de découvertes utiles et brillantes ; il avoit enseigne' par son exemple les moyens de s’élever à la connoissance des lois de la nature par une me'thode sûre et féconde , qui n’oblige point de sacrifier l’espérance du succès à la crainte de s’égarer. Il fonda pour les sciences la première école où elles ayent été cultivées sans aucun mélange de superstition , soit pour les préjugés , soit pour l’autorité $ où l’on ait rejeté avec une sévérité philosophique , tout autre moyen que l’expérience et le calcul. Mais se bornant exclusivement aux sciences mathématiques et physiques, il ne put imprimer aux esprits cç mouvement qu’ils sembloient attendre. Cet honneur étoit réservé à Descartes , philosophe ingénieux et hardi. Doué d’un grand génie O 5 ( 318 ) pour les sciences , il joignit l’exemple au précepte, j en donnant la nréthode de trouver , de reconnoître la vérité. Il en inontroit l’application dans la de'couverte des lois de la dioptrique , de celles du choc des corps , enfin d’une nouvelle branche de mathe'mafiques, qui devoit en reculer mutes les bornes. Il vouloit etendre sa méthode à tons les objets de l’intelligence humaine ; Dieu , l’homme , l’univers e'toient tour à tour le sujet de ses méditations. Si dans les sciences physiques, sa marche est moins sure que celle de Galilee , si sa philosophie est moins sage que celle de Bacon , si on peut lui reprocher de n’avoir pas assez appris par les leçons de l’un , par l’exemple de l’autre, à se de'fiet de son irnaginarion , à n’interroger la nature que par des expériences , à ne croire qu’au calcul , à observer l’univers , au lieu de le construire , à e'tudier l’homme , au lieu de le deviner ; l’audace même de ses erreurs servit aux progrès de l’espèce humaine, Il agita les esprits, que la sagesse de ses rivaux n’avoit pu réveiller. Il dit aux hommes de secouer le joug de l’autorité, de ne plus recomroître que celle qui seroit avoue'e ( arg ) par leur raison ; et U fut obéiparce qu’il sub« juguoit par sa hardiesse , qu’il entraînoit par son enthousiasme, L’ il sut osèrent s’opiniâtrer à lui conserver ses chaînes , ou essayer de lui en donner de nouvelles , furent forcés de lui prouver qu’il devoit les garder ou les recevoir, et dès - lors on put prévoir qu’elles seraient bientôt brisées. esprit humain ne fut pas libre encore , mais /f* ^ qu’il étoit formé pour l’être, Ceux qui '"'h' ( a2o ) * NEUVIÈME ÉPOQUE. Depuis Descartes jusqu'il la formation de la République Françoise. | Nous avons vu la raison humaine se former J: lentement par les progrès naturels de la civilisation; I la superstition s’emparer d’elle pour la corrompre , et le despotisme dégrader et engourdir les esprits sous le poids de la crainte et du malheur. Un seul peuple échappé à cette double influence. L’esprit humain, affranchi des liens de \ son enfance, s’avance vers la vérité', d’un pas ferme, de cette terre heureuse où la liberté vient d’allumer le flambeau du génie. Mais la conquête ramène bientôt avec elle la tyrannie , que suit la superstition , sa compagne fidelle , et l’humanité toute entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles. Cependant, le jour renaît peu à peu ; les yeux, long - temps condamnes à l’obscurité, P entrevoient, se referment , s’y accoutument lentement, fixent enfin la lumière , et le génie ose se remontrer sut ce globe , d’où le fanatisme et la barbarie i’a- voient exilé. Déjà nous avons vu la raison soulever ses bhaînes , en relâcher quelques-unes; et acquérant sans cesse des forces nouvelles, préparer, accélérer l’instant de sa liberté. Il nous reste à parcourir l’époque où elle acheva de les rompre ; où forcée d’en traîner encore leS restes, elle s’en délivre peu à peu ; où libre enfin dans sa marche , elle ne peut plus être arrêtée que par ces obstacles , dont le renouvellement est inévitable à chaque nouveau progrès, parce qu’ils ont pour cause nécessaire la constitution même de notre intelligence , ou ce rapport établi paf la nature entre nos moyens pour de'- couvrir la vérité , et la résistance qu’elle oppose à nos efforts. L’intolérance religieuse avoit forcé sept des provinces beigiques à secouer le joug de l’Espagne , et à former une république fédérative. Elle seule avoit réveillé la liberté' angloise , qui, I ( 322 ) fatiguée par de longues et sanglantes agitations, a fini par se reposer dans Une constitution longtemps admirée par la philosophie, et désormais re'duite à n’avoir plus pour appui que la supers* tition nationale et l’hypocrisie politique. Enfin , c’e'toit encore aux persécutions sacerdotales que la nation sue'doise avoit dû le courage de ressaisir une partie de ses droits. Cependant, au milieu de ces mouvemens causes par des querelles theologiques , la France, l’Espagne, la Hongrie, la Bohême avoient vu s’anéantir leurs foibles libertés , ou ce qui, du moins , en avoit l’apparence. On chercheroit en vain , dans les pays ap- j/pelés libres, cette liberté' qui ne blesse aucun des droits naturels de l’homme ; qui non - seulement lui en re'serve la propriété, mais lui en conserve l’exercice. Celle qu'on y trouve fonde'e sur un droit positif ine'galement reparti , accorde plus ou moins de prérogatives à un homme , suivant qu’il habite telle ou telle ville , qu’il est ne’ dans telle ou telle classe, qu’il a telle ou telle fortune, / ( 333 ) qu’il exerce telle ou telle profession ; et le tableau rapproche' de ces distinctions bizarres dans les diverses nations, sera la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui ep soutiennent encore les avantages et la nécessité. ( I Mais dans ces mêmes pays, lés lois garantissent la liberté individuelle et civile.' Mais’si l’homme n’y est pas tout ce qu’il doit être , la x/ dignité de sa nature n’y est point avilie : quelques uns de ces droits sont au moins reconnus ; on ne peut plus dire qu’il soit esclave , mais seulement qu’il ne sait pas encore être vraiment libre. Chez les nations où, pendant le même temps, la liberté a fait des pertes plus ou moins réelles, les droits politiques , dont la masse du peuple jouissoit , e'toient renferme's dans des limites si étroites , que la destruction de l’aristocratie presque arbitraire sous laquelle il avoit gémi, semble en avoir plus que compensé la perte. Il a perdu ce titre de citoyen , que l’inégalité rendoit presque illusoire ; mais la qualité d’homme a été plus respectée ? et le despotisme royal l’a sauvé de l’op-')^- pression féodale, l’a soustrait à cet état d’humi- \ ( 334 ) ïiation , d’autant plus pénible, que le nombre et la pre'sence de scs tyrans en renouvellent sans cesse le sentiment» Les lois ont du se perfectionner dans les constitutions demi-libres, parce que l’intérêt de ceux qui y exercent un véritable pouvoir 1 , n’est pas habituellement contraire aux intérêts généraux du peuple ; et dans les états despotiques, soit parce que l’intérêt de la prospérité’ publique se confond souvent avec celui du despote » soit parce que cherchant lui-même à détruire les restes du pouvoir t des nobles ou du clergé, il en résultait dans les ■ lois un esprit d'égalité', dont le motif était d'établir celle de l’esclavage , mais dont les effets pouvoient souvent être salutaires. Nous exposerons en détail les causes qui ont produit, en Europe , ce genre de despotisme dont, ni les siècles antérieurs , ni les autres parties du monde , n’ont offert d’exemple ; ou l’autorité presque arbitraire , contenue par l’opinion , réglée par les lumières , adoucie par son propre intérêt, a souvent contribué aux progrès de la richesse, J de l’industrie, de l’instruction , et quelquefois même à ceux de la liberté civile. Les s® ta i lests de ta ■ c’est p trœi rce i)it mmi aies : del effets u ont ère pitiés mis re^'ee aieret, tes, ( 335 ) Les moeurs se sont adoucies par l’affoiblis* setnent des pre'jugés qui en avoient maintenu la, férocité , par i’iniiuen e de cet esprit de commerce et d’industrie , ennemi des violences et des troubles qui font fuir la richesse , par l'horreur qu’inspiroityi le tableau encore recent des barbaries de l’époque s precedente , par une propagation piiis générale des idées philosophiques , d’égalité et d’humanité} >. enfin , par l’effet lent, mais sûr * du progrès géi néral des lumières; L’intolérance religieuse a subsisté, mais comme une invention de la prudence humaine } X comme un hommage aux préjugés du peuple , ou um précaution contré son effervescence. Elle a perdu ses fureurs ; les bûchers , rarement allumés} Ni ont été remplacés par une oppression souvent plus arbitraire , mais moins barbare ; et dans ces derniers temps }. on n’a pluS persécuté que de loin en loin , et en quelque sorte par habitude ou pâr complaisance. Par - tout , et sur tous les points} la pratique des gouvernemens avoit suivi , mais . lentement et comme à regret, la marche de pinion , et même celle de la philosophie. P ( 326 ) En effet , si dans les sciences morales et politiques , il existe à chaque instant une grande distance- entre le point où les philosophes ont porté les lumières, et le terme moyen où sont parvenus les hommes qui cultivent leur esprit, et dont la doctrine commune forme cette especë de croyance généralement adoptée , qu’on nomnie opinion ; ceux qui dirigent les affaires publiques, qui influent immédiatement sur le sort du peuple, quel que soit le genre de leur constitution, sont bien loin de s’élever au niveau de cette opinion ; ils la suivent, mais sans l’atteindre, bien loin de la devancer, et se trouvent constamment au- dessous d’elle , et de beaucoup d’années, et de beaucoup de vérités; Ainsi, le tableau des progrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons expose' déjà les effets les plus ge'néraux et les plus sensibles , va nous conduire à l’époque où l’influence de ces progrès sur l’opinion , de l’opinion sur les nations ou sur leurs chefs , cessant tout-à-coup d’être lente et insensible, a produit dans la masse entière de quelques peuples, une révolution , gage certain de celle qui doit embrasser la généralité de l’espèce humaine. Après de longues erreurs , après s’être égarés j dans des théories incomplètes ou vagues , les pub- licistes sont parvenus à connoître enfin les véritables droits de l’homme , à les déduire de cette seule vérité, cju'i/ est un être sensible , capable de former des raisonnemens j et d’acquérir des idées ntoralesï ils ont vu que le maintien de ees droits était l’objet unique de la réunion des hommes en sociétés politiques , et que l’art social devoit être celui de leur garantir la conservation de ces droits avec la plus entière égalité ^ comme dans là plus grande étendue. On a senti que ces moyens d’assurer les droits de chacun , devant être soumis dans chaque société à des règles communes , le pouvoir de choisir ces moyens ; de déterminer ces règles ; ne pouvoit appartenir qu'à la majorité des membres de la société même ; parce que chaque individu ne pouvant, dans ce choix, suivre sa propre raison sans y assujettir les autres le voeu de ia majorité est le seul caractère de vérité qui puisse être adopté par tous * sans blesser l’égalité. Chaque homme peut réellement se lier d’avance à ce voeti de la majorité', qui devient alors celui de l’unanimité ; mais il ne peut y lier que lui seul : il ne peut erre engage' meme envers cette majorité', qu’autaut qu’elle ne blessera pas ses droits-individuels , après les avoir reconnus; Tels sont à la fois les droits de la majorité' sur la socie'te' ou sur ses membres, et les limites de ces droits. Telle est l’origine de cette unanimité, qui rend obligatoires pour tous , les engagemens pris par la majorité' seule' : obligation qui cesse d’être légitime quand , par le changement des in* dividus , cette sanction de l’unanimité a cesse elle - même d’exister. Sans doute , il est des objets sur lesquels la majorité' prononcerait peut* être plus souvent en faveur de l’erreur et conrre l’inte'rêt commun de tous : mais c’est encore à elle à de'cider quels sont ces objets sur lesquels elle ne doit point s’en rapporter imme'diatement à ses propres decisions ; c’est à elle à de'terminer , qui seront ceux dont elle croit devoir substituer la raison à la sienne } à régler la méthode qu’ils doivent suivre pour arriver plus sûrement à la vérité j et elle ne peut abdiquer l’autorite' de pro- nqncer sî leurs decisions n’ont point blesse' les droits communs à tous. Ainsi, l’on vit disparoître » devant des principes si simples. ^ ces ide'es d’un contrat entre un peuple et ses magistrats, qui ne pourrait être annuité' que par un consentement mutuel, ou par l’infidélité' d’une des parties ; et cette opinion moins seryile , mais non moins absurde , qui en- çhaînoit un peuple aux formes de constitution, une fois établies , comme si le droit de les changer n’étoit pas la première garantie de tous les autres!, comme si les institutions humaines, nécessairement défectueuses et susceptibles d’une perfection nouvelle à, mesure que les hommes s’éclairent, pouvoient être condamnées, à une e'ternelle durée;. Ainsi , l’on se vit obligé de renoncer à cette politique astucieuse et fausse , qui, oubliant que tous les hommes tiennent dçs droits égaux de leur nature même,. vouioit tantôt mesurer l’e'tendue de ceux qu’il fallpit leur laisser , sur la grandeur du territoire , sur la température du climat, sur le caractère national , sur la richesse du peuple , sur le degré de perfection du commerce et de l’industrie j. et tantôt partager avec inégalité çes P 3 ( 2 3 ° ) memes droits entre diverses classes d’hommes , en accorder à la naissance , à la richesse , à la profession , et cre'er ainsi des interets contraires, des pouvoirs opposes , pour établir ensuite entre eux un équilibré que ces institutions seules ont rendu necessaire , et qui n’eu corrige même pas les influences dangereuses. Ainsi , l’on n’osa plus partager les hommes en deux races différentes , dont l’une est destinée à gouverner , l’autre à obéir ; l’une à mentir, l’autre à être pompée ; on fut oblige' de recon- noltre que tous ont un droit égal de s’éclairer sur tous leurs intérêts , de connoître toutes les vérités, et qu’aucun des pouvoirs établi par eux sur eux- mêmes , ne peut avoir le droit de leur en cacher aucune. Ces principes , que le généreux Sydnei paya de son sang , auxquels Locke attacha l’autorité' de son nom , furent développés depuis par Rousseau , avec plus de précision , d’étendue et de force , et il mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu’il n’est plus permis , ni d’oublier •, ni de combattre. j ( 33 * ) L’homme a des besoins et des facultés pour y pourvoir ; du produit de ces facultés, différemment modifie', distribue , re'sulte une masse de richesses destinées à subvenir aux besoins communs. Mais quelles sont lesjjttis suivant les- j quelles ces richesses se forment ou se partagent, j se conservent ou se consomment, s’accroissent ou se dissipent ? Quelles sont aussi les lois de cet équilibré qui tend sans cesse à s’établir entre les besoins et les ressources, et d’où il résulte plus de facilite' pour satisfaire les besoins, par con-, séquent, plus de bien - être quand la richesse augmente , jusqu’à ce qu’ils ayent atteint le terme de son accroissement ; et au contraire, quand la richesse diminue , plus de difficultés , et par con- se'quent, de la souffrance jusqu’à ce que la dépopulation et les privations ayent ramene' le niveau ? Comment, dans cette étonnante variété' de travaux et de produits , de besoins et de ressources , dans cette effrayante complication d’intérêts , qui lient la subsistance , le bien,-être d’un individu isolé, au système général des sociétés, qui le rend dépendant de tous les accidens de la, nature, de tous les événemens de la politique , qui étend en quelque sorte au globe entier sa. faculté d’éprouver, P 4 ( 233 ) ou des jouissances , ou des privations ; comment, dans ce cahos apparent, voit - on neanmoins, par une loi generale du monde moral, les efforts de chacun pour lui - meme servir au bien - e'tre de tous , et maigre- le choc extérieur des intérêts Opposes , i’intérét commun exiger que chacun sache entendre le sien propre , et puisse y obe'ir sans obstacle ? Ainsi , l’homme doit pouvoir déployer ses Y facultés, disposer de ses richesses, pourvoir à ses besoins avec une liberté entière. L’intérêt général de chaque société’ , loin d’ordonner d’en restreindre l’exercice , défend au contraire d’y porter atteinte , et dans cette partie de l’ordre public, le soin d’assurer à chacun les droits qu’il tient de la nature, est encore à la fois la seule politique utile , le seul devoir de la puissance $o. ciale , et le seul droit que la volonté - générale puisse légitimement exercer sur les individus. Mais ce, principe une fois reconnu , il reste çncore à la puissance publique des devoirs à remplir ; elle doit établir des mesures reconnues, par la loi , qui servent à constater, dans les échanges de toute espèce , le poids, le volume , l’étendue,, Ja longueur des choses échangées. Elle doit créer une mesure commune des valeurs qui les représente toutes , qui facilite le calcul de leurs varitions et du leurs rapports; qui ayant ensuite elle-même sa propre valeur , puisse être échangée contre toutes les choses susceptibles d’en avoir une moyen sans lequel le commerce, borne' à des échanges. directs, ne peut acquérir d’activité. La reproduction de chaque année offre un? portion disponible , puisqu’elle n’est destinée à payer , ni le travail dont cette reproduction est le fruit, ni celui qui doit assurer une nouvelle reproduction égale ou plus abondante. Le possesseur de cette portion disponible ne la, doit point immédiatement à son travail ; il la possède indépendamment de l’usage qu’il peut faire de ces facultés, pour subvenir à ses besoins. C’est donc sur cette portion disponible de la richesse, annuelle que,, sans blesser aucun droit, la puissance sociale peut établir les fonds nécessaires a.ux dépenses qu’exigent la sûreté de l’état, sa tranquillité intérieure , la ?5 ( 334 ) garantie des droits des individus , Pexercice des autorite's instituées pour ia formation ou pour l’execution de la loi ; enfin le maintien de la prospérité publique. Il existe des travaux , des établissemens , des institutions utiles à la socie'té générale, qu’elle doit établir, diriger ou surveiller, et qui suppléent à ce que les volontés personnelles et le concours des intérêts individuels ne peuvent faire immédiatement , soit pour les progrès, de l’agriculture , de l’industrie, du commerce, soit pour prévenir, pour atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidenç imprévus viennent y ajouter. Jusqu’à l’époque dont nous parlons , et même longs-temps après, ces divers objets avoient été' abandonnés au hasard , à l’avidité des gouver- nemens , à l’adresse des charlatans , aux préjugeas ou à l’intérêt de toutes les classes puissantes ; mais un disciple de Descartçs , l’illustre et malheureux \/j ean de Witt, sentit que l’énonomie politique ' \ devoit, comme toutes les sciences , être soumise aux principes de la philosophie et à la précision du calcul. Elle fît peu de progrès jusqu’au moment où !a paix d’Utrecht promit à l’Europe une tranquillité durable. A cette époque, on vit les esprits prendre une direction presque ge'nérale vers cette e'tude jusqu’alors négligée ; et cette science nouvelle a été portée par Stewart, par Smith, et sur-tout par les économistes françois , du moins , pour la prescision et la pureté des principes , à un degré" qu’on ne pouvoit espérer d’atteindre si promptement, après une si longue indifférence. Mais ces progrès dans la politique et dans l’économie politique avoient pour première cause ceux de la philosophie générale ou de la métaphysique , en prenant ce mot dans son sens le plus étendu^ Desçartes l’a voit réunie au domaine de la raison ; il avoit bien senti qu’elle devoit émaner toute entière des vérités évidentes et premières que l’observation des opérations, de notre esprit devoit nous re'véler, Mais bientôt son imagination impatiente , l’écarta de cette même route qu’il avoit tracée , et la philosophie parut quelques temps ( 336 ) n’avoir, repris son indépendance, que pour s’égarer dans des erreurs nouvelles, ’ Enfin, Locke saisit le fil qui devoir la guider; ;il montra qu’une analyse exacte, v précisé des idees, en les réduisant successivement a des idees plus imme'diates dans leur origine , ou. plus simples dans leur composition , était le seul moyen de ne pas se perdre dans ce cahos de notions incomplètes, incohe'rentes , indètermine'es , que le hasard nous a offertes sans ordre , et que nous avons reçues sans inflexion. 4 Il prouva , p,ar cette analyse même , que toutes sont le résultat des, opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues , ou plus exactement encore des combinaisons de ces sensations que la mémoire trous représente simultanément,, mais de manière que .l’attention s’arrête , que la perception se borne à une partie seulement de çhacune de ces sensations compose'çsi Il fait voir qu’en attachant un mot à chaque ide'e., après,, l’avoir analyse'? et. circonscrite , nous parvenons _ à nous la rappeler constamment la même, c'est-à-dire, toujours fohnée des memes ide'es plus simples , toujours renfermée dans les mêmes limites, et par conséquent, à pouvoir l’employer dans une suite de raisonnemens •* sans jamais risquer de nous égarer. Au contraire , si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée., ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit, et telle est la source la plus féconde de nos erreurs. Enfin, Locke osa * lé premier, fixer les bornes de l’intelligence humaine , ou plutôt, déterminer la nature des vérités qu’elle peut connoître* des objets qu’elle peut embrasser.- Cette méthode devint bientôt celle de tous les philosophes * et c’est en l’appliquant à la morale* à la politique , à l’économie publique , qu’ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sure que celle des sciences naturelles 5 à n’y plus admettre que des vérités prouvées, ai séparer ces vérités de tout ce qui peut rester encore de douteux et d’incertain ; à savoir ignorer, enfin,- ( aî8 ) ce qu’il est encore , ce qu’il serâ toujours impos- sible de connoitre. , Ainsi , l’analyse de nos sentimens nous fait / découvrir, dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, l’origine de nos idées morales , le fondement des vérités générales qui , résultant de ces idées , déterminent les lois immuables , nécessaires du juste et de l’injuste ; enfin , les motifs d’y conformer notre conduite , puisés dans la nature même de notre Sensibilité" , dans ce qu’on pourrait appeler j en quelque sorte , notre constitution inorale. Cette même méthode devint en quelque sorte ùn instrument universel ; on apprit à l’employer pour perfectionner celle des sciences physiques, pour en éclaircir les principes, pour en apprécier les preuves ; On l'étendit à l’examen des faits, aux règles du goût; Ainsi cette métaphysique s’appliquant! à tous ce s objets de l’intelligence humaine , aualysoit les procédés de l’esprit dans chaque genre de connois- Sances, faisoit connoitre la nature des vérités qui ten forment le système , celle de l’espèce de certitude , qu’on peut y atteindre , et c’est ce dernier pas de la philosophie , qui a mis en quelque sorte une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance 5 qui doit l’empêcher d’être jamais ramené à soti ailcienne ignorance par des pre'jugés nouveaux * comme il assure la chuté de tous ceux que nous conservons, sans peut-être les connoître tous encore ; de ceux même qui pourront les remplacer , mais pour ne plus avoir qu’une foible influence et une existence éphémère. Cependant en Allemagne un homme d’un genie vaste et profond jetoit les fondemens d’une doctrine nouvelle. Son imagination ardente* audacieuse , ne peut së reposer dans une philosophie modeste * qui laissoit subsister des doutes sur ces grandes questions de la spiritualité, ou de la persistance de l’ame humaine , de la liberté de l’homme ou de celle de Dieu , de l’existence de la douleur et du crime dans un Univers goùverné par une intelligence toute-puissante , dont la sagesse* la justice et la bonté semblent devoir lés exclure. Il trancha le noeud qu’une sage analyse n’auroit pu denouer. Il composa l’univers d’êtres simples ( 340 ) indestructibles , égaux par leur nature. Les rapports de chacun de ces êtres avec chacun de ceux qui entrent avec lui dans le système de l’univers, déterminent ses qualités par lesquelles il diffère de tous les autres ; l’ame humaine et le dernier atome qui termine un bloc 'de pierre, sont également une de ces monades. Elles ne diffèrent que par la place differente qu’elles occupent dans l’ordre de l’uni versi Pariiit toutes les combinaisons possibles de ces êtres, une intelligence infinie en a préféré une, et n’en a pu préférer qu’une seule , la plus parfaite de toutes. Si celle qui existe nous afflige par le spectacle du malheur et du crime, c’est que toute autre combinaison eût encore présenté des résultats plus douloureux; Nous exposerons ce système qui adopté , ou du moins soutenu par les compatriotes de Leibnitz, a retarde' parmi eux les progrès de la philosophie. On vit une école entière de philosophes anglais embrasser avec enthousiasme et défendre avec élo-s quence , la doctrine de l’optimisme ; mais moins adroits et moins profonds que Leibnitz, qui la fondoit fondoit principalement sur ce qu’une intelligence toute-puissante, par la nécessite meme de sa iiature, n’avbit pu clioisir que le meilleur des univers possibles, ils cherchèrent dans l’observation du nôtre , là preuve de sa supériorité , et perdant tous les avantages que conserve ce système , tant qu’il reste dans une abstraite généralité', ils s’e'ga* rèrent trop souvènt dans des détails oü rèvoltànsî bu ridicules; Cependant en Ecosse , d’autres philosophes nè trouvant point que l’analyse du développement dè nos facultés réelles conduisit à un principe , qui donnât à la moralité de nos actions une base assez pure ^ assez solide , iiiiaginèreflt d’attribuer a Famé humaine une faculté nouvelle , distincte dè celles de sentir ou dé raisehirèr , lirais sè combinant avèc elles, faculté dont ils ne prouvoient l’existence qu’en assurant qu’il leur ëtoit impossible de s’en passer. Nous ferons Fhistôirè de ces bpinions , et noüs montrerons comment, si elles ont nui à la marche dé la philosophie , elles ont été utiles à la propagation plus rapide dès idées philosophiques.' ( 242 ) Jusqu’ici nous n’avons montré les progrès de la philosophie que dans les hommes qui l’ont cultivée , approfondie , perfectionnée ; il nous reste à faire voir quels ont été ses effets sur l’opinion générale , et comment, tandis que s’élevant enfin à la connoissance de la méthode certaine de dé- couvrir, de reconnoxlre la vérité * la raison appre- noit à se préserver des erreurs, où le respect pour l’autorité et l’imagination l’avoient sf souvent entraînée i elle détruisoit en même temps , dans la masse générale des individus , les préjugés qui ont si long-temps affligé et corrompu l’espèce humaine* Il fut eîifin permis de proclamer hautement ce p droit si long-ternps méconnu, de soumettre toutes \ les opinions à notre propre raison, c’est-à-dire d’employer , pour saisir la vérité , le seul instrument qui nous ait été donné pour la reconnoître. : Chaque homme apprit, avec une sorte d’orgueil, que la nature ne l’avoit pas absolument destiné à v croire sur la parole d’autri ; et la superstition de l’antiquité, l’abaissement de la raison devant le délire d’une foi surnaturelle , disparurent de la société comme de la philosophie. Il se forma bientôt en Europe une classe f d’hommes moins occupe's encore de découvrir ou J # | d’approfondir la vente, que de la re'pandre ; qui se ! dévouant à poursuivre les préjugés dans les asiles I où le cierge', les e'coles, les gouvernemens, f les corporations anciennes les avoient recueillis et j protege's , mirent leur gloire à de'truire les erreurs populaires , plutôt qu a reculer les limites des con- ; uoissances humaines , manière indirecte de servir ; à leurs progrès, qui n’e'toit, ni la moins pe'riileuse, j ni la moins utile. En Angleterre , Collins et Bolingbroke , en ^ France , Bayle , Fontenelle , Voltaire , Montes, quieu et les e'coles formées par ces hommes ce'lèbres , combattirent en faveur de la vérité'; employant tour-à-tour toutes les armes que l’e'rudi- tion , la philosophie ; l’esprit * le talent d’e'crire peuvent fournir à la raison ; prenant tous les tous, employant tous les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathe'tique , depuis la compilation la plus savante et la plus vaste, jusqu’au roman, ou au pamphlet du jour ; couvrant la vérité' d’un voile qui méùageoit les yeux trop foibles , et laissoit le ' plaisir de la deviner ; caressant les préjugés avec' / ( 344 ) adresse pour leur porter des coüjis plus certains} n’en menaçant presque jamais , ni plusieurs à la fois, ni même un seul tout entier; consolant quel- quefois les ennemis de la raison , en parbissant ne vouloir dans la religion qu’une demi-tolérance, dans la politique qu’une demi-liberte' ; ménageant le despotisme quand ils combattoient les absurdités religieuses , et le culte quand iis s’élevoient contre la tyrannie ; attaquant des deux fléaux dans leur principe, quand même ils paroissoient n’en vouloir qu’à des abus re'voltans ou ridicules, et frappant ces arbres funestes dans leurs racines, quand ils sembloient se borner à en elaguer quelques branches égarées ; tantôt apprenant aux amis de la liberté que la superstition qui couvre le despotisme d’un bouclier impénétrable , est la première victime qu’ils doivent immoler', la première chaîne qu’ils doivent briser ; tantôt au contraire la dénonçant aux despotes coiïrme la véritable ennemie de leur pouvoir, et les effrayant du tableau de ces hypocrites complots et de ses fureurs sanguinaires : mais ne se lassant jamais de réclamer l’independance de la raison, la liberté d’écrire comme le droit, comme le salut du genre humain ; s’élevant avec une infatigable énergie ^ ttltîij;. ‘WPBilj nsoliat^ PîfÜüîSï ïïi-tolfBlj mtiîfi® «étô ®ï«î h kl* soient ne ïfflk, e 1 acines, ' Jerquel iüx amis œlefe | est 1) ' àr‘, k tantôt au comme 11 eîiap» et de îti jmisà Itlfat tin g» kji ( =45 ) contre tous les crimes du fanatisme et de la tyrannie ; poursuivant dans la religion , dans l’administration, dans les moeurs , dans les lois , tout çe j qui portoit le caractère de l’oppression , de la dureté, de la barbarie ; ordonnant au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats, aux prêtres de respecter le sang des hommes ; leur reprochant a.veç une énergique sévérité celai que IçuFpolitique ou leur indifférence prodiguoit encore dans les combats ou dans les supplices ; prenant enfin pour cri de guçrre raison, tolérance ^ | humanité . Telle ftit cette philosophie nouvelle, objet de la haine commune de ces classes nombreuses qui n’existent que par les préjugés, ne vivent que d’erreurs , ne sont puissantes que par la crédulité j. presque par-tout accueillie mais persécutée,, ayant des rois , des prêtres , des grands, des magistrats pour disciples et pour ennemis. Ses çhefs eurent presque toujours l’art d’échapper à la ven- geance, en s'exposant à la haine , de se cacher à la persécution, en se mpntrant assez pour ne rien perdre de leur gloire. Q 3 \ Souvent un gouvernement les recompensoit d’une main , en payant de l’autre leurs calomniateurs , les proscrivoît et s’honoroit que le sort eut place leur naissance sur son territoire, les punissoit de leurs opinions , et auroit e'te' humilie d ? être soupçonne' de ne pas les partager. Ces opinions dévoient donc devenir bientôt celle de tous les hommes e'claire's, avoue'es par les un 1 -, dissimulées par les autres avec une hypocrisie plus ou moins transparente, suivant que leur caractère e'toft plus ou moins timide, et qu’ils ce'doient aux interets opposes, de leur profession ou de leur vanité'. Mais déjà celui-ci etoit assez puissant, pour qu’au lieu de cette dissimulation profonde des âges precedens, on se contentât pour soi-même et souvent pour les autres d’une réserve prudente. Nous suivrons les progrès de cette philosophie dans les diverses parties de l’Europe, où l’inquisition des gouvèrnémens et des prêtres ne put empêcher la langue française, devenue presque universelle, de la porter avec rapidité''. Nous montrerons avec quelle adresse la politique et la superstition employèrent contre elle tout ce que la connoisance de l’homme peut offrir de motifs pour se défier de sa raison , d’argumens pour en montrer les bornes et la foiblesse , et comment on sut faire servir le pyrrhonisme meme à la cause de la crédulité, Çe système si simple, qui plaçoit dans la jouissance d’une liberté indéfinie les plus sûrs en- çouragemens du commerce et de l’industrie, qui déiivroit les peuples du fléau destructeur et du joug humiliant de ces impôts répartis avec tant d’inégalité , levés avec tant de dépense , et souvent avec tant de barbarie, pour y substituer une contribution juste , égale et presque insensible ; cçtte théorie qui lioit la véritable puissance et la richesse des états au bien-être des individus , et au respect pour leurs droits ; qui unissoit par le lien d’une félicité commune les différentes, classes, entrq lesquelles ces sociétés se divisent naturellement * cette 1 idée si consolante d’une fraternité du genre humain, dont aucun intérêt national ne devoit plus troubler la douce harmonie - T ces principes séduisans par leur générosité comme par leur simplicité et leur étendue , furent propagés avec enthousiasme par, 0.4 ( 348 ) îes économistes français. Leur succès fut moins prompt, moins général que celui des philosophes; Ils avoient à combattre des préjugés moins gros? ,$iers, des erreurs plus subtiles. Ils avoient besoin d’éiairer avant de détromper , et d’instruire le bon Sens, avant de le prendre pour juge. Mais s’ils n’ont pu faire à l’ensemble, de. leur doctrine qu’un petit nombre de partisans ; si on a été effrayé de la généralité'de leurs maximes,, de, l’inflexibilité de leurs principes ; s’ils ont nui eux- mêmes à la bonté de leur cause , en affectant un langage obscur et dogmatique , en paraissant trop oublier pour les intérêts de la liberté du commerce, ceux de la liberté politique, en, présentant, d’une manière trop absolue et trop magistrale , quelques portions de leur système qu’ils n’avoient point atssez approfondies ; du moins ils sont parvenus à rendre odieuse et méprisable cette politique lâche, astucie.use et corrompue , qui plaçoit la prospérité d’une nation dans l’appauvrissement de ses voisins, dans les vues étroites d’un re'- gime prohibitif, dans les petites combinaisons d’une fiscalité tyrannique. Mais les vérités nouvelles dont le génie avoit enrichi la philosophie , la politique et l'économie; publique , adoptées avec plus ou moins d’étendue, par. les hommes éclairés , portèrent plus loin leuç salutaire influence, L’art de l’imprimerie s’e'toit répandu sur tant de points , il avoit tellement multiplié les livres , on avoit su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissances , d’application et même de fortune ; oi\ lçs avoit pliés avec tant d’habileté, à tous les goûts , à tous les genres d’esprit ; ils, présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable \ ils avoient ouvert tant de portes à la vérité , qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes , qu’il n’y avoit plus de çlasse , de profession, à. laquelle on pût l’empêcher de parvenir. Alors quoiqu’il restât toujours un très-grand nombre d’hommes condamnés à une ignorance volontaire ou forcée., la limite tracée entre, la portion grossière et la portion éclairée du genre humain, s’étoit presque entièrement effacée, et une dégradation insensible remplissoit l’espace qui en sépare les deux extrêmes, le génie , et la. ( 2 5 0 ) Ainsi une connoissance generale , des droits naturels de l’homme , l’opinion même que ces droits sont inaliénables et imprescriptibles , un voeu fortement prononcé pour la liberté de penser et d’écrire , pour celle du commerce et de l’industrie , pour le soulagement du peuple, pour la proscription de toute loi pénale contre les religions dissidentes , pour l’abolition de la torture et des supplices barbares ; le désir d’une législation criminelle plus douce , d’une jurisprudence qui donnât à l’innocence une entière sécurité', d’un code civil plus simple , plus conforme à la raison et à la nature ; l'indifférence pour les religions , placées enfin au nombre des superstitions ou des inventions politiques ; la haine de l’hypo- A crisie et du fanatisme , le mépris des préjugés, le zèle pour la propagation des lumières 5 ces principes passant peu-à-peu des ouvrages des philosophes, dans toutes les classes de la société, où l’instruction s’étendoit plus loin que le catéchisme et l’écriture , devinrent la profession commune , le symbole de tous ceux qui n’étoient ni machiavéîistes, ni imbécilles. Dans quelques pays ces principes formoient une opinion publique assez générale, pour que la masse même du & i ( 35 * ) peuple parût prête à se laisser diriger par elle et à lui obéir. Le sentiment de l’humanité, c’est-à-j dire , celui d’une compassion tendre , active pour» tous les maux qui affligent l’espèce humaine,“ d’une horreur pour tout ce qui, dans les institutions publiques , dans les actes du gouvernement , dans les actions pdve'es , ajoutait des douleurs nouvelles aux douleurs ine'vitables de la nature ; ce sentiment d’humanité^ e'toit une conséquence naturelle de ces principes ; il respirait dans tous les écrits ^ dans tous les discours , et déjà son heureuse influence s’étoit manifeste'e dans les lois , dans les institutions publiques meme des peuples soumis au despotisme» Les philosophes des diverses nations embrassant , dans leurs méditations , les intérêts de l’humanité entière sans distinction de pays, de race ou de secte , forinoient, malgré la différence de leurs opinions spéculatives , une phalange fortement unie contre toutes les erreurs , contre tous les genres de tyrannie. Animés par le sentiment d’une philanthropie universelle , ils combattaient • l’injustice, lorsqu’étrangère à leur patrie, elle ne pouvoit les atteindre ; ils la combattaient encore, < 353 ) lorsque c’étoit leur patrie même qui s*en rendoit coupable envers d’autres peuples ; ils s’elevoient en Europe contre les crimes dont l’avidité souille les rivages de l’Amérique , de l’Afrique ou de l’Asie. Les philosophes de l’Angleterre et de la France s’honproient de prendre le nom , de remplir les devoirs d ’amis de ces mêmes noirs, quç leurs stupides tyrans dédaignoient de compter au nombre des hommes. Les éloges des écrivains François étoient le prix de la tole'rance açcorde'e en Russie et en Suède , tandis que Becaria réfutoit en Italie les maximes barbares de la jurisprudence Françoise, On cherchoit en France à guérir l 3 Angleterre de ses préjugés commerciaux , de son respect superstitieux pour les vices de sa constitution et de ses lois, tandis que le respectable Howard dé- nonçoit aux François la barbare insouciance qui, dans leurs cachots et leurs hôpitaux , s’immolait tant de victimes humaines. ^ Les violences ou la se'duction. des. gouver- ■ nemens , l’intolérance des prêtres, les préjugés nationaux eux-mêmes, avoient perdu le funeste pouvoir d’étouffer la voix de la vérité, et rien nî pouvoit soustraire , ni les ennemis de la raison , hi les oppresseurs de la liberté', à un jugement qui devenoit bientôt celui de l’Europe entière. \ X. Enfin , on y vit se développer une doctrinè nouvelle qüi devoit porter lë dernier coup à l’e'di- fice déjà chancelant des préjuges : c’est celle de là perfectibilité' indéfinie de l’espèce humaine, doctrine dont Turgot, Price et Priestley ont été les premiers et les plus illustres apôtres ; elle appartient à la dixième époque , où nous la développerons avec étendue. Mais nous devons exposer ici i’origine et les progrès d’une fausse philosophie^ Contre laquelle l’appui de cette doctrine est devenu, Si nécessaire au triomphe de la raison. X Née dans les uns de Porguei!, dans les autres de, l’intérêt, ayant pour but secret de perpétuer l’ignorance , et de prolonger le règne des erreurs, on eri a vu les nombreux sectateurstantôt corrompre la raison' par de brillàns paradoxes , ou la séduire par la paresse commode d’un pyrrhonisme absolu ; tantôt mépriser assez l’espèce humaine pour annoncer que le progrès des lumières serott ( 354 ) inutile ou dangereux à son bonheur comme à sa liberté’ ; tantôt enfin , l'égarer par le faux enthou. siasme d’une grandeur ou d’une sagesse imaginaires , qui dispensent la vertu d’être éclairée , et le bon sens de s’appuyer sur des connoissances réelles ; ici, parler de la philosophie et des sciences profondes comme de théories trop supérieures à un être borné , entouré - de besoins , et soumis à des devoirs journaliers et pénibles ; ailleurs , les dédaigner comine -un ramas de spécu" ladons incertaines, exagérées , qui doivent dis- paroltre devant l’expérience des affaires et l’habileté d’un homme d’état. Sans cesse on les en- tendoit se plaindre de là décadence des lumières au milieu de leurs progrès, gémir sur la dégradation de l’espèce humaine à mesure que les hommes se ressouvenoient de leurs droits , se ser- voient de leur raison ; annoncer même l’époque prochaine d’unë de ces oscillations qui doivent la ramener à la barbarie , à l'ignorance^ a l’esclavage, au moment où tout se réunissoit pour prouver quelle n’avoit* plus à les redouter. Ils sembloient humiiiés de son perfectionnement, parce qu’ils ne partagoient point la gloire d’y avoir contribué, ou effrayés de ses progrès, qui leur annonçoient la chute de leur importance ou de leur pouvoir. Cependant, quelques charlatans plus habiles que ceux qui, d’une inain mal adroite , s’efforçoient d’étayer l’é*difice des superstitions antiques, dont la philosophie avoit sape les fondeinens, tentèrent, les uns d\n employer les ruines à l’e'tablissement d’un système religieux , où l’on n’exigeroit de la raison , rétablie dans ses droits, qu’une demi- soumission ; où elle restetoit presque libre dans sa croyante } poürvü qu’elle consentît à croire quelque chose d'incompréhensible •, tandis que d’autres essayoient de ressusciter dans des associations secrètes, les mystères oublies de l’ancienne thèurgie ; et laissant au peuple ses vieilles erreurs, enchaînant leurs disciples par des superstitions nouvelles , ils osoient esperér de rétablir, en faveur de quelques adeptes, l’ancienne tyrannie des rois- pontifes de l’Inde et de l’Egypte. Mais la philosophie , appuyée sur cette base inébranlable que les sciences lui avoient préparée $ leur ôpposoit une barrière contre laquelle leurs impuiSsans efforts dévoient bientôt se briser. En comparant la disposition des esprits , dont j’ai ci - dessus tracé l’esquisse , avec ce système '( 3 5 6 ) \. politique des gbüvèrn'eiiiens , on pou voit aisément prévoir qu’une grande révolution etoit infaillible : et il n’e'toit pas difficile de juger qu’elle ne pouvoit être amfenée que de deux manières ; il falioit, ou ique le peuple établît lui-même ces principes de la ^raison et de la nature , qüe la philosophie avoit su lui rendre chers ; ou que les goiivernemens se ha» tassent de le pre'venir , et réglassent leur marche sur celle de ses opinions. L’ilne de ces révolutions devoit être plus entière et plus prompte, hiais plus orageuse ; l’autre plus lente , plus in* complète , mais plus tranquille 5 dans Tune, on devoit acheter la liberté' et le bonheur par des maiix passagers ; dans l’autre, bn évitoit ces maux, mais en retardant pour long-temps; peut-être, la jouissance d’une partie des biens que cependant elle devoit infailliblement produire. La corruption ët l’ignorance des gouver- hemens ont pre'fe'ré le premier moyen , et le triomphe rapide de la raison et dè la liberté a vengé le genre humain. Le simple bon sens avoit appris aux habitans dès colonies britanniques que des Anglois, ne's au-delà au - delà dé i’Ocêân Atlantique , àvoient reçu dd la nature , précisément les memes droits que ÎX d’autres Anglois ne's sous le me'ridièn de Greenwich , et qu’une différence dè soixante-dix degrés de longitude n’avoit pu les changer. Ils connois- Soient ; peut-être mieux que les Européens» quels êtoient ceS droits comiîiuhs à tous les individus de l’espèce humaine , et ils y cbnipre- ttoient celui de ne payer aucune taxe sans y avoir consenti. Mais le gouvernement britannique fàisoit semblant de croire que Dièu àvoit crée' l’A- liierique comme l’Asie , pbur le plaisir des ha- bitàns de Londres , èt vouloit en effet tenir entre ses mains, au-delà des mers, une nation sujette^ dont il se servirait, quand il ën serait temps, pour opprimer l’Angleterre européenne. Il ordonnât aux dociles reprêse’ntanS du peuple ânglois , de violer les droits de l’Ame'rique ^ et de la soumettre à des taxes involontaires. Elle prononça que l’injustice avoif brise' ses liens, et de'clarâ sbn ind£ pendante. On vit alors ; pbur la première fois, ürî grand peuple delivre' de toutes ses chaînes , se donner paisiblement à lüi-même la constïtutibtt R ( a 5 8 } et les lois qu’il croyoit les plus propres à faire son bonheur ; et comme sa position géographique, son ancien e'tat politique l’obiigeoient à former une république fédérative , on vit se préparer à la fois dans son sein treize constitutions républicaines, ayant pour ba6e une reconnoissance soJemnclle des jY'droits naturels de l’homme , et pour premier objet? la conservation de ces droits. Nous tmctiôm le tableau de ces constitutions ; nous montrerons ce qu’elles doivent aux progrès des sciences poli» tiques , et ce que les préjugés de l’e'ducation ont pu y mêler des anciennes erreurs ; pourquoi, par exemple , le système de l’equilibre des pouvoirs en altère encore la simplicité' ; pourquoi elles ont ; eu pour principe l'identité’ des intérêts , plus encore que l’égalité' des droits. Nous prouverons non-seulement, combien ce principe de l’identité des intérêts , si on en fait la règle des droits politiques , en est une violation à l’égard de ceux auxquels on se permet de ne pas en laisser l’entier exercice , mais que cette identité cesse d’exister, précisément dans l’instant même où elle devient ■une ve'ritable inégalité. Nous insisterons sur cet objet , parce que cette erreur est la seule qui soit encore dangereuse , parce qu’elle est la seule dont les hommes vraiment éclaires ne soient pas encore désabusés. Nous montrerons comment les républiques américaines ont léalisé rette idée, alors presque nouvelle en théorie ; de là nécessité d’établir et de régler ; par la loi, un mode régulier* et paisible pour réformer les constitutions elles- mêmes , et de sépater ce pouvoir de celui de faire les lois. Mais dans la guerre qui s'eîevoit entre deux peuples e'claire's , dont i’uu défendoit les droits naturels de l’hümânité , dont l’autre leur opposoit la doctrine irnp'e qui soumet res droits à la prescription , aux intérêts politiques , aux conventions e'erites ; cette grande cause fut plaide'e au tribunal de l’opinion , en présence de l’Europe entière ; ies droits des hommes fuient hautement soutenus et développés sans restriction ; sans réserve , dans des écrits qui circuloient avec liberté t des bords de la Neva à ceux du Guàdalquivir. Ces discussions pénétrèrent dans les contrées les plus asservies , danS les bourgades les plus reculées , et les Hommes qui le$ habitoiënt furent étonnés d’entendre qu’iiâ avoient des droits ; ils apprirent à les connoître , iis surent que d’autres hommes osoient les reconquérir ou le$ défendre; R. a ( s6o ) La révolution américaine devoit donc s’étendre bientôt en Europe ; et s’il y existoit un peuple où l’intérêt pour la cause des Américains eût répandu, plus qu’aiileurs , leurs écrits et leurs principes 5 qui fût à la fois le pays le plus éclairé et un des moins libres ; celui où les philosophes avoient le ^ J plus de véritables lumières, et le gouvernement, A une ignorance plus insolente et plus profonde 5 ^ un peuple où les lois fussent assez au-dessous de l’esprit public, pour qu’aucun orgueil national, aucun préjugé ne l'attachât à ses institutions antiques ; ce peuple n’étoit-il point destine'; par la nature même des choses , à donner le premier mouvement à cette révolution , que les amis de l’humanité attendoient avec tant d’espoir et d’impatience ? Elle devoit donc commencer par la France. La mal-adresse de son gouvernement a précipité cette révolution ; la philosophie en a dirigé y les principes ; la force populaire a détruit les obs- A tacles qui en pouvoient arrêter les mouvemens. Elle a été plus entière que celle de l’Amérique, et par conséquent moins paisible dans l’intérieur, parce que les 'Américains , contens des lois civiles et criminelles qu’ils avoient reçues de l’Angleterre, n’ayant point à réformer un système vicieux d’impositions ; n’ayant à détruire , ni tyrannies féodales , ni distinctions héréditaires , ni corporations privilégiées , richçs ou puissantes , ni un système d’intolérance religieuse , se bornèrent à établir de nouveaux pouvoirs , à les substituer à ceux que la nation britannique avait jusqu’alors exercés sur eux. Rien , dans ces innovations, n’atteignoit la masse du peuple ; rien ne changeoit les relations qui s’étoient formées entre les individus. En France , par la raison contraire , la révolution devoit embras er l’économie toute entière de la société’, changer toutes les relationsso-^ ciales , et pénétrer jusqu’aux derniers anneaux de la chaîne politique ; jusqu’aux individus qui , vivant en paix de leurs biens ou de leur industrie, ne tiennent aux mouvemens publics , ni par leurs opinions, ni par leurs occupations , ni par des intérêts de fortune , d’ambition ou de gloire. Les Américains , qui paroissoient ne combattre que contre les préjugés tyranniques de la mère - patrie , eurent pour alliés les puissances R 3 / ( 3Ô3 ) rivales de l’Angleterre ; tandis que les autres, j'a- louses de ses richesses et de son orgueil , hatoîent, par des voeux secrets , le triomphe de la justice ' y ainsi , l’Europe entière parut re'unie contre les oppresseurs. Les François, au contraire , ont attaqqé en meme-temps , et le despotisme des 3|ois, et Ibnégaiité poliuque des constitutions à demi;-libres , et l’orgueil des nobles , et la domination , l’intolérance , les richesses des prêtres, et les abus de la fe'odalfé, qui couvrent encore l’Europe presque entière 5 et les puissances de l’Europe ont du se liguer en faveur de la tyrannie. Ainsi , la France n’a pu voir s’élever en sa faveur, que la voix de quelques sages, et le voeu timide des peuples opprimés , secours que la calomnie devoit encore s’efforcer de lui ravir. Nous montrerons, pourquoi les principes sur lesquels la constitution et les lois de la France ont été' combinées , sont plus puis , plus précis , plus profonds que ceux qui, ont dirigé les Américains ; pourquoi ils ont échappe' bien plus complètement à l’influence de toutes les espèces de préjugés ; comment Légalité' des droits n’y a , nulle part, été' remplacée par cette identité' d’intérêt, qui n’en ( 203 ) est que le foible et hypocrite supplément ; comment on y a substitue' les limites des pouvoirs , à ce vain e'quilibre si long-temps admire'; comment, dans une grande nation nécessairement disperse'e et partage'e en un grand nombre d'assemblées isolées et partielles, on. a ose', pour la première 4/ fois, conserver au peuple son droit de souveraineté', celui de n’obe'ir qu’à des lois dont le mode de formation , si elle est confiée à des représentais , ait été légitimé par son approbation immédiate ; dont, si elles blessent ses droits ou ses interets , il puisse toujours obtenir la reforme, par un acte régulier de sa volonté' souveraine. Depuis le moment où le génie de Descaftes imprima aux esprits cette impulsion , générale , premier principe d’une révolution dans les destinées de l’espèce humaine , jusqu’à l’époque heureuse de l’entière et pure liberté sociale, où l’homme n’a pu remplacer son indépendance naturelle, qu’après avoir passé par une longue suite de siècles d’esclavage et de malheur , le tableau du progrès des sciences mathématiques et physiques nous présente un horizon immense, dont il faut distribuer et ordonner les diverses parties si l’on veut. R 4 A X / ( 2 $4 ) en bien saisir l’ensemble , en bien ob;ervet lçs rapports. Non-seulement, 1 application de l’algèbre à la ge'ome'erie , devint une source féconde de dé-, couvertes dans çes deux sciences | mais en prouvant , par ce grand exemple, comment les nié- thodes du calcul des grandeurs en général, pouvoient s’étendre à toutes les questions qui ^voient pour objet la mesure de l’etendue ; Descanes annonçait d’avance qu’elles seraient em- ployées , avec un succès égal , à tous les objets dont les rapports sont susceptibles d’être évalués avec précision , et cette grande découverte , eu montrant pour la première fois ce dernier b.ut des sciences, dassujetir toutes les vérités à la rigueur }jf du calcul, donnoit 1 espérance d’y atteindre , et en faisoit entrevoir les moyens. Bientôt à cette découverte succéda celle d’un calcul nouveau , qui enseigne à trouver les rapports des accroissemens on des décroissçmens successifs d’une quantité variable , ou à retrouver la quantité elle-même , d’après la connoissance de ce rapport ; soit que l’on suppose p ces accrois- (- 265 ) sçmens une grandeur finie , soit qu’on n’en cherche le rapport que pour l’instant où ils s’évanouissent \ médiode qui , s’étendant à toutes les. combinaisons de grandeurs variables , à toutes les. hypothèses de leurs variations , conduit egalement à de'terminer, pour toutes les choses dont les changemens sont susceptibles d’une mesure précise, soit les. rapports de leurs-élémens , soit les rapports des choses, d’après la connoissance de ceux qu’elles ont entre elles-mêmes ; lorsque ceux de leurs éle'mens sont seulement connus. On doit à Newton et à Leibnitz l’invention de, ces calculs, dont les travaux des géomètres de la génération precedente avoient prépaie la découverte. Leurs progrès , non interrompus depuis plus d’un, siècle, ont été l’ouvrage et on fait la gloire de, plusieurs hommes de génie , et ils présentent, aux. yeux du philosophe qui peut les observer , même, sans les suivre , un monument imposant des forces, de l’intelligence humaine. En exposant la formation et les principes de la langue de l’algèbre , la seule vraiment exac e, vraiment analytique qui existe encore; la nature. R 5 ( 266 ) cSes procédés tecniques de cette science ; la comparaison de ces procédés avec les opérations naturelles de l’entendement humain , nous montrerons que , si cette me'hode n’est', par elle-même, qu’un instrument particulier à la science des quan- , yitites , elle renferme les principes d’un instrument X universel, applicables à toutes les combinaisons d’ide'es. La mécanique rationnelle devient bientôt une science vaste et profonde. Les véritables lois du choc des corps , sur lesquelles Descartes s’étoit trompé , sont enfin connues. Huyghens découvre celles du mouvement dans, le cercle ; il donne en même-tçmps la méthode de déterminer à quel cercle chaque élément d’une courbe quelconque doit appartenir. En munissant ces deux théories, Newton trotiva la théorie du mouvement curviligne ; il l’applique à ces lois, suivant lesquelles Kepler a découvert que les planètes parcouraient leurs orbites elliptiques. ^ Une planète, qu’on suppose lancée dans 1 l’espace en un instant donné, avec une vitesse et ( 367 > suivant une direction déterminée, parcourt, autour du soleil , une ellipse en vertu d’une force dirigée vers cet astre , et proportionelle à la raison inverse du carré des distances. La même force retient les satellites dans leurs orbites, autour de la planète principale. Elle s’entend à tout le système des corps ce'lestes ; elle est réciproque entre tous les e'iémens qui les composent. La régularité des ellipses planétaires en est troublée, et le calcul explique, avec précision, jusqu’aux nuances les plus, légères de ces perturbations. Elle agit sur les comètes , dont la même théorie enseigne à déterminer les orbites, à prédire le retour. I, ( 284 ) de cette même pratique , va chercher dans les spé, pulations les plus élevées , les ressources que des connoissances communes auraient refuse'es. Nous ferons voir que les déclamations contre l’inutilité des théories, même pour les arts lçs plus simples , n’ont jamais prouvé que l’ignorance des déclamateurs. Nous montrerons que ce n’est point à la profondeur de ces théories , mais au contraire à leur imperfection , qu’il faut attribuer l’inutilité ou les effets funestes, de tant d’appff cations malheureuses, Ces observations conduiront à cette vérité gé-, ^ nérale , que dans tous les arts , les vérités de la théorie sont nécessairement modifiées dans la pratique ; qu’il existe des inexactitudes réellement inévitables , dont il faut chercher à rendre l'effet insensible , sans se livrer au chimérique espoir de les prévenir ; qu’un grand nombre de données relatives ^tux besoins , aux moyens , au temps , à la dépense , nécessairement négligées dans la théorie , doivent entrer dans le problème relatif à une pratique immédiate et réelle ; ^ et qu’enfin , en y introduisant ces données avec une habileté qui est vraiment le génie de la pratique , on peut à la fois , *et franchir les limites e'troites où les préjugés contre la théorie , menacent de retenir les arts , et prévenir les erreurs dans lesquelles un usage maladroit de la théorie pourroit entraîner; Les sciences qui s’étoient divisées , n’ont pu " s’e'tendre sans se rapprocher, sans qu’il se format entre elles des points de contact; L’exposition des progrès de chaque science suffirait pour montrer quelle a été dans plusieurs, l’utilité de l’application immédiate du calcul ; combien dans presque toutes il a pu être employé à donner aux expériences et aux observations une précision plus grande ; ce qu’elles ont du à la mé* canique qui leur a donné des instrumens plus par* faits et plus exacts ; combien la découverte des microscopes et celle des instrumens inéte'orolo* giques ont contribué au perfectionnement de l’histoire naturelle ; ce que cette science doit à la chimie , qui seule a pu la conduire à une con- noissance plus approfondie des objets qu’elle considère ; lui en dévoiler la nature la plus intime $ les différences les plus essentielles , en lui en mon*. I ( 386 ) trant la composition et les clemens ; tandis que l’histoire naturelle offrait à la chimie tant de produits à séparer et à recueillir, tant d’opérations à exe'cuter ; tant de combinaisons formées par la nature , dont il falloit séparer les ve'ritables élémens, et quelquefois découvrir ou meme imiter le secret enfin quels secours mutuels la physique et la chimie se sont prêtes, et combien l’anatomie en a déjà reçus ; ou de l’histoire naturelle , ou de ces sciences. Mais on n’auroît encore exposé que la plus petite portion des avantages , qu’on a reçus , qu’on peut attendre , de cette application. Plusieurs géomètres ont donné des méthodes générales de trouver 4 d’après les observations, les lois empiriques des phénomènes , méthodes qui s’étendent à toutes les sciences, puisqu’elles peuvent également conduire à connoître, soit la loi des valeurs successives d’une même quantité pour une suite d’instans ou de positions , soit celle Suivant laquelle se distribuent, ou diverses propriétés , ou diverses valeurs d’une qualité semblable ; entre un nombre donné d’objets. Déjà quelques applications ont prouve’, qu’on peut employer avec succès la science des combinaisons , pour disposer les observations, de manière à en pouvoir saisir avec plus de facilite' les rapports, les résultats, et l’ensemble. Celles du calcul des probabilités font présager combien elles peuvent concourir aux progrès des autres sciences ; ici en déterminant la vraisemblance des faits extraordinaires et en apprenant a juger s’ils doivent être rejete's, ou si au contraire ils méritent d’être vérifiés ; là en calculant celle du retour constant de ces faits qui se présentent souverlt dans la pratique deS arts , et qui ne sont point liés par eux-mêmes à un ordre de'jà regarde' comme une loi générale ; tel est, par exemple , en médecine * l’effet salutaire de certains remèdes, le succès de certains préservatifs. Ces applications nous montrent encore , quelle est la’ probabilité qu’un ensemble de phénomènes résulte de l’intention d’un être intelligent, qu’il dépend d’autres phénomènes qui lui co-existent, ou l’ont précédé ; et celle qu’il doive être attribue' à çette causé nécessaire et inconnue que l’on nomme hasard j mot dont l’e'tude de ce calcul peut seul bien faire' connoître le véritable sens. C 388 ) felles ont appris egalement à recohnoîtré les divers degrés de certitude ou nous pouvons espérer d’atteindre , la vraisemblance d’après laquelle nous pouvons adopter une opinion , en faire la base de nos raisonnemens, sans blesser les droits de la Raison et la règle de notre conduite, sans manquer à la prudence ou sans offenser la justice. Elles montrent quels sont leS avantages ou J es incon- vénieiiS des diverses formes d’élection , des divers modes de décisions prises à la pluralité des voix ; les différens degrés de probabilité qui en peuvent résulter ; celui que l’intérêt public doit exiger suivant la nature de chaque question $ les moyens* soit de l’obtenir presque sûrement lorsque la de'- cision n’est pas nécessaire , ou que les incon- véniens de deux partis étant inégaux * l’un d’eux ne peut être légitime tant qu’il reste au-dessous de cette probabilité ; soit d’être assuré d’avance d’obtenir Souvent cette même probabilité , lorsqu’au contraire la décision est nécessaire , et que la plus foible vraisemblance suffit pour s’y conformer. On peut inettre encore au nombre de ces ap- plications l’examen de la probabilité des faits * pouE pour celui qui ne peut appuyer soft adhésion sut ses propres observations 5 probabilité' qui résulte , ou de l’autorité des témoignages , ou de la liaison de ces faits avec d’autres immédiatement observés. Combien les recherches sur la dutée de la vie des hommes * sur l’influence qu’exercent sur cette durée , la différence des sexes , des températures, du climat, des professions, des gouvernemens* des habitudes de la vie ; sur la mortalité" qui résulte des diverses maladies , sur les ehangemens que la population éprouve , sur l’étendue de l’action des diverses causes qui produisent ces ehangemens , sur la manière dont elle est distri* buée dans chaque pays suivant les âges , les sexes , les occupations 5 combien toutes ces recherches ne peuvent-elles pas être utiles à la connoissance physique de l’homme, à la médecine , à l’éco* nomie publique ! Combien celle-ci n’a*t-elle pas fait Usage de ces mêmes calculs, pour les établissemens des rentes viagères, des tontines , des caisses d’accumulation et de secours, des ; chambres d’assurance de toute espèce ! T / ( 39 ° ) L’application du calcul n’est-elle pas encore necessaire à cette partie de l'économie publique qu’embrasse la théorie des mesures , celle des f monnoies, des banques, des opérations de finances $ enfin celle des impositions , de leur répartition établie par la loi, de leur distribution réelle qui s’en e'carte si souvent, de leurs effets sur toutes les parties du système social ? Combien de questions importantes dans cette même science, n’ont pu être)bien résolues qu’à l’aide des connoissances acquises sur l’histoire na- tureile , sur l’agriculture , sur la physique végé’- tale , sur les arts mécaniques ou chimiques ! En un mot tel a été le progrès général des sciences, qu’il n’en est pour ainsi dire aucune qui puisse être embrassée toute entière dans ses principes , dans ses détails , sans être obligée d’emprunter le secours de toutes les autres. En présentant ce tableau , et des vérités nouvelles dont chaque science s’est enrichie , et de ce que chacune doit à l’application des théories ou des méthodes qui semblent appartenir plus particu- librement à des connoissances d’un autre ordre ; nous chercherons quelle est la nature et la limite des ve'rite's auxquelles l’observation , l'expérience, la me'ditation peuvent nous conduire dans chaque science; nous chercherons egalement èn quoi, pour chacune d’elles , consiste pre'cise'ment le talent de l’inven tion , cette première faculté de 1 y l’intelligence humaine , à laquelle on a donne' le ( C ' nom de génie ; par quelles operations l’esprit peut q atteindre les de'couvertes qu’il poursuit, ou quelquefois être conduit à celles qu’il ne chercboit pas, qu’il n’a voit pu même pre'voir. Nous montrerons comment les me'thodes qui nous mènent à des de'couvertes , peuvent s’e'puiser de manière que la science soit en quelque sorte force'e de s’arrêter ; si des me'thodes nouvelles ne viennent fournir un nouvel instrument au ge'nie , ou lui faciliter l’usage de celles qu’il ne peut plus employer, sans y consommer trop de temps et de fatigues. Si nous nous bornions à montrer les avantages qu’oii a retire's des sciences dans leurs usages immédiats , ou dans leurs applications aux arts , soit pour le bien; être des individus , soit pour la pros- Ÿ petite' des nations, nous n’aurions fait connaître T 2 ( 393 ) encore qu’une foible partie de leufs bienfaits. Le plus important peut - être est d’avoir détruit les pré- jugés , et redressé en quelque sorte l’intelligence humaine , forcée de se plier aux fausses directions que lui imprimoient les croyances absurdes , trans* mises à l’enfance de chaque génération, avec les terreurs de la superstition et la crainte de la tyrannie. «• Toutes les erreurs en politique, en morale * Xont pour base des erreurs philosophiques, qui elles-mêmes sont liées à des erreurs physiques. Il n’existe , ni un système religieux , ni une extra* vagance sur-naturelle , qui ne soit fondé sur l’ignorance des lois de la nature. Les inventeurs , les défenseurs de ces absurdités , ne pouvoient pré* voir le perfectionnement successif de l’esprit humain. Persuadés que les hommes savoient de leur temps tout ce qu’ils pouvoient jamais savoir, et croiraient toujours ce qu’ils croyoient alors, ils appuyoient avec confiance leurs rêveries sur les opinions générales de leur pays et de leur siècle. Les progrès des connoissances physiques sont même d’autant plus funestes à ces erreurs , que / ( 393 ) souvent ils les détruisent sans paraître les attaquer, et en répandant sur ceux qui s’obstinent à les défendre, le ridicule avilissant de l’ignorance. En même temps l’habitude de raisonner juste sur les objets de ces sciences , les idées précisé* que donnent leurs méthodes, les moyens de reconnoître ou de prouver une', vérité , doivent conduire naturellement à comparer le sentiment qui nous force d’adhérer à des opinions, fondées sur cçs motifs réels de crédibilité', et celui qui nous attache à nos préjugés d’habitude , ou qui nous force dç cédçr à l’autorité : et cette comparaison suffit pour apprendre à se défier de ces dernières opinions, pour faire sentir qu’on ne les croit réellement pas , lors même qu’on se vante de les croire , qu’on les professe avec la plus pure sincérité. Or ce secret une fois découvert rend leur destruction prompte et certaine. Enfin cette marche des sciences physiques que les passions et l’intérêt ne viennent pas troubler , où l’on ne croit pas que la naissance, la profession, les places donnent le droit de juger ce qu’on n’est pas en état d’entendre ; cette marche plus sure T 3 ( 294 ) ne pouvoit être observée sans que les hommes éclaires cherchassent dans les autres sciences à s’en rapprocher sans cesse ; elle leur offrait à chaque pas le modèle qu’ils dévoient suivre , d’après lequel ils pouvoient juger de leurs propres efforts, reconnoître les fausses routes où ils auraient pu S’engager , se préserver du pyrrhonisme comme ^cle la crédulité , et d'une aveugle défiance , d’une ' soumission trop entière même à l’autorité’ des lumières çt de la renommée, Sans''doute l’analyse métaphysique conduisoit aux mêmes résultats ; mais elle n’eût donné que des préceptes abstraits , et ici les mêmes principes abstraits mis en action , étoient éclairés par l’exemple , fortifiés, par le succès, ns* > ; Jusqu’à cette époque les sciences n’avoient été ' t .que le patrimoine de quelques hommes; déjà ■Pt.t» elles soin devenues communes , et le moment ‘ approche, où leurs élémens, leurs principes, leurs méthodes les plus simples deviendront vraiment populaires, C’est alors que leur application aux arts., que leur influence sur la justesse ^ I générale des esprits , sera d’une utilité’ vraiment ' universelle. Nous suivrons les progrès des nations euro4 péennes dans l’instruction , soit des enfans , soié des hommes ; progrès foibles jusqu’ici , si l’on regarde seulement le système philosophique de : cette instruction, qui presque par-tout est encore livrée aux préjugés scolast iques ; mais très-rapides, si l’on considère l’e'tendue et la nature des objets de l’enseignement ; qui n’embrassant presque plus que des çonnoissances réelles, renferme les ele- inens de presque toutes les sciences tandis que les hommes de tous les âges trouvent dans les dictionnaires , dans les abrégés, dans les journaux, les lumières dont ils ont besoin, quoiqu’elles n’y soient pas toujours assez pures. Nous examinerons quelle a été l’utilité' de joindre l’instruction orale des sciences, à celle qu’on reçoit immédiatement par les livres et par l’étude j s’il a résulté" quelque avantage de ce que le travail des compilations est devenu un ve'ritable me'tier , un moyen de subsistance , ce qui a multiplié" le nombre des ouvrages me'diocres , mais en multipliant aussi pour les hommes peu instruits les moyens d’acquérir des connoissances communes. Nous exposerons l’influence qu’ont exercée sur les progrès de l’esprit humain , ces sociétés savantes , barrière qu’il sera T 4 ( 296 ) encore long-temps utile d’opposer à la charlata- nerie , et au faux savoir ; nous ferons, enfin, Phistoire des encouragemens donne's par les gou- vernemens aux progrès de l’esprit humain , et des obstacles qu’ils y ont opposes souvent dans le même pays et à la même époque ; nous ferons voir quels préjugés ou quels principes de machiavélisme, les ont dirigés dans cette opposition , à la marche des esprits vers la vérité - ; quelles vues de politique intéressée ou même de bien public les ont guidés, quand ils ont paru au contraire vouloir, l'accélérer et la protéger, Le tableau des beaux arts iPoffie pas des résultats moins brillans. La musique est devenue en quelque sorte un art nouveau , en même-temps que la science des combinaisons et l’application du calcul aux vibrations du corps sonore , et des osciL latioris de l’air, en ont éclairé la théorie. Les arts du dessin , qui déjà avoient passé d’Italie en Flandre , en Espagne , en France , s’élevèrent, dans ce dernier pays , à ce meme degré où l’Italie les «voit portés dans l’époque précédente , et ils s’y sont soutenus avec plus d’éclat qu’en Italie même. L’art de nos peintres est celui des Ra- •O con-r Î2- |>bael et des Carraches. Tousses moyens, serves dans les e col es , loin de se perdre , ont éré--\_ plus répandus, Cependant, il s’est écoulé trop de temps sans produire de génie qui puisse leur être compare, pour n'attribuer qu’au hasard cette longue’stérilité. Ce n’est pas que les moyens de l’art ayent été épuisés, quoique les grands succès y soyent réellement devenus plus difficiles. Ce n’est pas que la nature nous ait refusé des organes aussi parfaits quç ceux des Italiens du seizième siècle 5 c’est uniquement aux changemens dans la' politique, dans les moeurs, qu’il faut attribuer, non la décadence de l’art, mais la foitdesse de ses productions. Les lettres cultivées en Italie avec moins de succès , mais sans y avoir dégénéré, ont fait, dans, la langue françoise , des progrès qui lui ont mérité; l’honneur de devenir en quelque sorte la langue universelle de l’Europe- L’art tragique , entre les mains de Corneille , de Racine , de Volt aire^ s’est élevé , par des progrès successifs, à une perfection jusqu’alors inconnue- L’art comique doit à Molière d’étrç T5 ^parvenu plus promptement à une hautei}r qu’aucune nation n’a pu encore atteindre. En Angleterre , dès le commencement de cette époque , et dans un temps plus voisin de nous, en Allemagne, la langue s’est perfectionnée. L’art de la poésie , celui d’écrire en prose , ont été' soumis , mais avec moins de docilité' qu’çn France , à ces règles universelles de la raison et de i la nature qui doivent les diriger. Elles sont egalement vraies pour toutes les langues, pour tous les peuples 5 bien que jusqu’ici un petit nombre seulement ait pu les connoître , et s’élexei Ji,.ce .gQULjyste. et sûr„. qui n’est que le sentiment de çes mêmes règles ; qui presidoit aux compositions de Sophocle et de Virgile, comme à celles de Pope ou de Voltaire ; qui enseïgnoit aux Grecs , aux Romains, comme aux Français, à être frappés des mêmes beautés et révoltés des mêmes défauts. Nous ferons voir ce qui, dans chaque nation, a, favorisé ou retardé les progrès de ces arts ; par quelles causes les divers genres de poésie ou d’ouvrages en prose, ont atteint, dans les différons pays, une perfection si inégale, et comment ces / 3 t de et» de itœi triais ose, g ite ijiffj SODttà soniegi. mai mire Ùçe tut de , su; jçés its sis. e mW, mj p oéie ou dfens menus ( 299 ) règles universelles peuvent , sans blesser même les principes qui en sont la base , être modifiées par les moeurs , par les opinions des peuples qui doivent jouir des productions de ces arts, et par la nature même des usages auxquels leurs differens genres sont destinés. Ainsi, par exemple , la tragédie , récitée tous les jours devant un petit nombre de spectateurs dans une salle peu étendue, ne peut avoir les mêmes règles pratiques , que la tragédie chante'e sur un theatre immense dans des fêtes solemnelles où tout un peuple étoit invite', Nous essayerons de prouver que les règles du goût| ont la même généralité', la même constance, mais!; sont susceptibles du même genre de modifications que les autres lois de l’univers moral et physique,, - quand il faut les appliquer à la pratique immédiate! d’un art usuel. Nous montrerons comment l’impression, multipliant, répandant les ouvrages mêmes destinés à être publiquement lus ou récités , les transmet à un nombre de lecteurs incomparablement plus grand que celui des auditeurs 5 comment presque toutes les décisions importantes , prises dans des assemblées nombreuses, étant déterminées A. t ( 300 ) d’après l’instruction que leurs membres 'reçoivent parla lecture , il a du en résulter , entre les règles de l’art de persuader chez les anciens et chez les modernes , des différences analogues à celle de l’effet qu’il doit produire , et du moyen qu’il employé ; comment enfin , dans les genres et même chez les anciens, on se bonioit à la lecture des ouvrages, comme l’histoire ou la philosophie, la facilite que donne l’invention de l’imprimerie, de se livrer à plus-de de’veioppemens et de details ^ du encore influer sur ces. mêmes règles, . Les progrès de la philosophie et des sciences jont etendu , ont favorise’’ ceux des lettres, et celles-ci ont servi à rendre l’étude des sciences plus facile , et la. philosophie plus populaire. Elles se sont prêtées un mutuel appui , inalgré'ies efforts de l’ignorance et de la sottise pour les desunir, pour les rendre ennemies. L’érudition , que la soumission à l’autorité humaine , le respect pour les choses anciennes, semhloit destiner à soutenir la cause des préjuges nuisibles; l’érudition a cepen, dant aide' à les détruire , parce que les sciences et la philosophie lui ont prêté le flambeau d’une critique plus saine. Elle savoir déjà peser les autorité les si Elle les atta: P 11 ?' fora celle phys i foi far le fesf! tkla traie onvc avec liée but l’ét t ( 3°ï 5 forite's, les comparer entre elles ; elle a fini par les soumettre elle-me me a u tribunal de la raisom Elle avoit rejette' les prodiges , les contes absurdes * les faits contraires à la vraisemblance ; mais en attaquant les te'moignages sur lesquels ils s’ap- puyoient* elle a su depuis les rejeter , maigre'la force de ces te'moignages, pour ne ee'der qu’à celle qui pourrait l’emporter sur l’invraisemblance physique ou morale des faits extraordinaires. Ainsi, toutes les occupations intellectuelles des hommes, quelques differentes qu’elles soient par leur objet * leur me'thode, ou par les qualite's d’esprit qu’elles exigent* ont concouru aux progrès* de la raison humaine. Il en est, en effet, dusys- j terne entier des travaux des hommes , comme d’un ouvrage bien fait, dont les parties, distinguées avec me'thode , doivent e'tre cependant etroitement lie'es, ne former qu’un seul tout, et tendre à un but unique. En portant maintenant Un tegard ge'ne'ral sur l’espèce humaine , nous montrerons que la decom verte des vraies me'thodes dans toutes les sciences, l’e'tendue des the'ories qu’elles renferment, leur / ( 303 ) application à tous les objets de la nature , a tous les besoins des hommes , les lignes de communication qui se sont établies entre elles, le grand nombre de ceux qui les cultivent ; enfin , la multiplication des imprimeries , suffisent pour nous répondre qu’aucune d’elles ne peut descendre désormais au-dessous du point où elle a été portée; Nous ferons observer que les principes de la philosophie, les fmaximes de la liberté, la connoissance des véritables droits de l’homme et de ses intérêts re'els, ; sont répandues dans un trop grand nombre de . nations, et dirigent dans chacune d’elles les opi- i nions d’un trop grand nombre d’hommes éclairés, : pour qu’on puisse redouter de les voir jamais retomber dans l’oubli. Et quelle crainte pourroit-on conserver encore, en voyant que les deux langues qui sont lés plus répandues, sont aussi les langues des deux peuples qui jouissent de la liberté la plus entière ; qui en ont le mieux connu les principes 5 en sorte que, ni aucune ligue de tyrans * ni aucune des combinaisons politiques possibles ^ ne peut empêcher de défendre hautement, dans ces deux langues , les droits de fa raison , comme ceux de la liberté'? t ( 303 ) Mais si tout nous répond que le genre humain ne doit plus retomber dans son ancienne barbarie; ■ ; si tout doit nous rassurer contre ce système pusillanime et corrompu 5 qui le condamne à d’éternelles oscillations entre là vérité' et l’erreur, la liberté et la servitude, nous voyons en même-temps les lumières n’occuper encore qu’une foible partie du globe, et le nombre de ceux qui eii ont de réelles, disparaître devant la masse des hommes livrés aux préjugés et à l’ignorance. Nous voyons de vastes contrées gémissant dans l’esclavage , et n’offrant que des nations , ici dégradées par les vices d’une civilisation dont la corruption rallentit la marche; là végétant encore dans l’enfance de ses premières époques. Nous voyons que les travaux de ce^' f derniers âges ont beaucoup fait pour le progrès l’esprit humain ; mais peu pour le perfectionnement s ^ . de l’espèce humaine ; beaucoup pour la gloire dej . l’homme , quelque chose pour sa liberté , presque;: / rien encore pour son bonheur. Dans quelques^ points , nos yeux sont frappés d’une - lumière éclatante ; mais d’épaisses ténèbres couvrent encore un immense horizon. L’ame du philosophe se repose avec consolation sur un petit nombre d’objets; mais le spectacle de la stupidité, de l’esdavage, de ( 3*4 ) ^extravagance , de la barbarie, l’affligé' plus 4 souvent encore ; et l’ami de l’bumanite' ne peut ' ’ ■ * . goûter de plaisir sans mélange , qu’en s’abandom 9 - iiant aux douces espérances de l’avenir. Tels sont les objets qui doivent entrer dans üil tableau historique des progrès de l’esprit humain. Nous chercherons , en les présentant, a montrer sur-tout l’influence de ces progrès sur les opinions* sur le bien-être de la masse generale des diverses nations aux differentes époques dé leur existence ‘ politique 3 à montrer quelles vérités elles ont connues, de quelles erreurs elles ont été détrompées* quelles habitudes vertueuses elles ont contractées* quel développement nouveau de leurs facultés a établi une proportion plus heureuse entre ces facultés et leurs besoins ; et sous un point de vue opposé, de quels préjugés elles ont été les esclaves, quelles superstitions religieuses ou politiques s*y sont introduites, par quels vices l’ignorance ou le despotisme les ont corrompues, à quelles misères la violence ou leur propre dégradation les ont soumises. Jusqu’ici, l’histoire politique , comme celle de la philosophie et des sciences * n’a été que l’histoire toire de quelques hommes ; ce qui forme vérita- N blement l’espèce humaine , la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée; et même dans la classe de ceux qui, livres à des professions publiques , agissent, non pour eux-mêmes , mais pour la société’ ; dont l’occupa-* tion est d’instruire , de gouverner , de défendre, de soulager les autres hommes ; les chefs seuls ont fixé les regards des historiens. Pour l’histoire des individus, il suffit de recueillir les faits ; mais celle d’une masse d’hommes ne peut s’appuyer -que sur des observations ; et pour les choisir , pour en saisir les traits essentiels , il faut déjà des lumières , et presque autant de philosophie que pour les bien employer. D’ailleurs , ces observations ont ici pour objet des choses communes, qui frappent tous les yeux, que chacun peut * quand il veut, connoître par j lui-même. Aussi , presque toutes celles qui ont ! été recueillies, sont dues à des voyageurs, ont été ; faites par des étrangers , parce que ces choses, si I triviales dans le lieu où elles existent, deviennent j V pour eux un objet de curiosité. Or, malheureusement, ces voyageurs sont presque toujours des observateurs inexacts ; ils voyent les objets avec trop de rapidité’, au travers des préjugés de leur pays, et souvent par les yeux des hommes de la contrée qu'ils parcourent. Us consultent ceux avec qui le hasard les a,lies , et c’est l’intérêt, l’esprit de parti, l’orgueil national ou l’humeur, qui dictent presque toujours la réponse. Ce n’est donc point seulement à la bassesse des historiens , comme on l’a reproché" avec justice à ceux des monarchies , qu’il faut attribuer la disette des monumens d’après lesquels on peut tracer cette partie la plus importante de l’histoire des hommes. On ne peut y suppléer qu’imparfaitement pat la connoissance des lois, des principes pratiques de gouvernement et d’économie publique , ou par celle des religions, des préjugés généraux. . En effet, la loi écrite et la loi exécutée , les ’ principes de ceux qui gouvernent, et la manière dont leur action est modifiée par l’esprit de ceux qui sont gouvernés, l’institution telle qu’elle émane des hommes qui la forment* et l’institution réalisée; \ la religion des livres et celle du peuple , l’univer- saiite apparente d’un préjugé , et l’adhésion réelle \ qrdil obtient, peuvent différer tellement, que les • effets cessent absolument de répondre à ces causes publiques et connues* C’est à cette partie de l’histoire de f espèce! humaine , la plus obscure, la plus négligée , et pour laquelle les monumens nous offrent si peu de matériaux, qu’on doit sur-tout s’attacher dans ce tableau ; et, soit qu’on y rendre compte d’une découverte, d’une théorie importante , d’un nouveau système de lois d’une révolution politique* on s’occupera de déterminer quels effets ont dû en résulter pour la portion la pliis nombreuse de chaque société; car c’est-là le véritable objet de la philosophie, puisque tous les effets intermédiaires de ces mêmes causes* ne peuvent être regardés que comme des moyens d’agir enfin * Sur cette portion qui constitue vraiment la masse du genre humain* C’est en parvenant à ce dernier degré de là chaîne , que l’observation des événemens passés, comme les connoissances acquises par la me'dita- V 2 ( 3°8 ) tion , deviennent véritablement utiles. C’est en arrivant à ce ternie, que les hommes peuvent apprécier leurs titres re'els à la gloire , ou jouir avec un plaisir certain , des progrès de leur raison ; c’est-là qu’on peut juger seulement du véritable perfectionnement de l’espèce humaine. Cette ide'e de tout rapporter à ce dernier point, est dicte'e par la justice et par la raison ; mais on seroit teste' de la regarder comme chimérique) cependant, elle ne l’est pas : il doit nous suffire ici de le prouver par deux exemples frappans. La possession des objets de consommation les plus communs T qui satisfont avec quelque abondance aux besoins de l’homme , dont les mains fertilisent notre sol, est due aux longs efforts d’une industrie seconde'e par la lumière des sciences; et dès lors, cette possession s’attache , par l’histoire, au gain de la bataille de Salamine , sans lequel les te'nèbres du despotisme oriental menaçoient d’envelopper la terre entière. Le matelot, qu’une exacte observation de la longitude pre'serve du naufrage , doit la vie a une théorie qui, par une chaîne de ve'rite's, remonte à des decouvertes faites dans l’e'cole de Platon , et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité. ( 309 ) DIXIÈME ÉPOQUE. Des progrès futures de F esprit humain. Si l’homme peut prédire, avec une assurance presque entière , les phénomènes dont il connoît' les lois ; si lors meme qu’elles lui sont inconnues il peut , d’après l’expe'rience du passe', prévoir avec une grande probabilité les événemens de l’avenir} pourquoi regarderoit-on comme une entreprise chimérique , celle de tracer avec quelque vraisemblance , le tableau des destine'ës futures de l’espèce humaine , d’après les résultats de son histoire. Le seul fondement de croyance dans les sciences naturelles, est cette idée, que les lois générales, connues ou ignorées, qui règlent les phénomènes de l’univers , sont nécessaires et constantes } et par quelle raison ce principe seroit-il moins vrai pour le développement des facultés intellectuelles et morales de l’homme , que pour les autres ope". Vî • Ci.' f f J ( 3io ) (rations de la nature ? Enfin, puisque des opinions formels d’après l’expérience du passé, sur des objets du même ordre , sont la seule règle de la conduite des hommes les plus sages , pourquoi inter- diroit-on au philosophe d’appuyer ses conjectures sur cette même base, pourvu qu’il ne leur attribue pas une certitude supérieure à celle qui peut naître du nombre , de la constance , de i’exactitudç des observations? Nos espérances , sur l’état à venir de l’espèce humaine , peuvent se réduire à ces trois points ^ importans : la destruction de l’inégalité entre le si ; nations ; les progrès de l’égalité dans un mêmej ! peuple enfin, le perfectionnement réel de l’homme, Toutes les nations doivent-elles se rap. ! procher un] jour de l’état de civilisation où sont parvenus les peuples les plus éclairés,, les plus libres T les plus affranchis de préjugés , tels que Jes ftrançois et les Anglo-Américains? Cçtte distance immense qui sépare ces' peuples de la servitude des nations soumises à des rois , de la barbarie des peuplades, africaines , de l’ignorance des sauvages, doit-elle peu-à-peu s’évanouir? Y a-t-il, sur le globe, des contrées dont la nature ait condamne les habitans à ne jamais jouir de la liberté', à ne jamais exercer lçur raison ? Cette différence de lumières, de moyens ou de richesses , observe'e jusqu’à pre'sent chez tous les peuples civilise's , entre les differentes classes qui composent chacun d’eux ; cette inégalité , que les premiers progrès de la socie'te' ont augmente'e, et pour ainsi dire produite , tient-elle à la civilisation même , ou aux imperfections actuelles de l’art social ? doit-elle continuellement s’affoiblir pour faire place à cette égalité' k de fait, dernier but de l’art social , qui, diminuant même les effets de la différence naturelle des facultés , ne laisse plus subsister qu’une inégalité utile à l’intérêt de tous, parce qu’elle favorisera les progrès de la civilisation, de l’instruction et de l’industrie, sans entraîner, ni dépendance , ni humiliation , ni appauvrissement ? en un mot, les hommes approcheront-ils de cet état, où tous auront les lumières nécessaires pour se conduire d’après leur propre raison dans les affaires communes de la vie, et la maintenir exempte de préjugés ; pour bien connoître leurs droits et V 4 ( 312 ) les exercer d’après leur opinion et leur conscience où tous pourront, par le développement de leurs facultés , obtenir des moyens surs de pourvoir à leurs besoins ; où enfin , la stupidité' et la misère ne seront plus que des accidens , et non l’état habituel d'une portion de la socie'te'? Enfin , l’espèce humaine doit-elle s’améliorer, soit par de nouvelles de'couvertes dans les sciences et dans les arts, et par une conse'quence ne'cessaire, dans les moyens de bien-être particulier et de pros- pe'rite' commune 5 soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique; soit enfin par le perfectionnement re'el des facultés intellectuelles , morales et physiques , qui peut être également la suite, ou de celui des instrumens qui augmentent l’intensité ou dirigent l’emploi de ces facultés, ou même de celui de l’organisation naturelle. En répondant a ces trois questions, nous trouverons , dans l’expérience du passé , dans l’observation des progrès que les sciences, que la civilisation ont faits jusqu’ici, dans l’analyse delà marche de l’esprit humain et du développement de ses facultés , les motifs les plus forts de f croire que la nature n'a mis aucun terme ànosf espérances, « Si nous jetons un coup-d'oeil sur l’e'tat actuel du globe , nous verrons d’abord que , dans l'Europe , les principes de la constitution Françoise J sont déjà ceux de tous les hommes éclairés. Nous les y verrons trop répandus , et trop hautement professés , pour que les effort? dçs tyrans et des prêtres puissent les empêcher de péne'trer peu-à- peu jusqu’aux cabanes de leurs esclaves ; et cés principes y réveilleront bientôt un reste de bon sens , et cette sourde indignation que l’habitude de l’humiliation et de la terreur ne peuvent érouffçr dans l’ame des opprimés, En parcourant ensuite ces diverses nation» , nous verrons dans chacune quels obstacles particuliers s’opposent à cette révolution , ou quelles dispositions la favorisent ; nous distinguerons celles où elle doit être doucement amenée par la sagesse peut-être déjà tardive de leurs gouver- nemens, et celles où , rendue plus violente par leur résistance, elle doit les entraîner eux-même? dans ses mouvemeus terribles et rapides, V 5 ( 314 ) Peut - on douter que la sagesse ou Içs divisions insensées des nations européennes , secondant les effets lents , mais infaillibles, des progrès de leurs colonies , ne produisent bientôt l’indépen- dance du nouveau monde ; et dès - lors , la population européenne , prenant des açcroissemens rapides sur cet immense territoire, ne doit-elle | pas civiliser ou faire disparoître , même sans çon? j quête , les nations Sauvages qui y occupent encore de vastes contrées ? Parcourez l’histoire de nos entreprises, de nos établissemens en Afrique ou en Asie , vous verrez nos monopoles de commerce , nos trahisons , notre mépris sanguinaire pour les -hommes d’une autre couleur ou d’une autre croyance , l’insolence de nos usurpations , l’extravagant prose'- lytisme ou les intrigues de nos prêtres , détruire ce sentiment de respect et de bienveillance que la supéiioiité de nos lumières et les avantages de notre commerce avoient d’abord obtenu, Mais l’instant approche sans doute où , cessant '■ ^ (, de ne leur montrer que des corrupteurs ou des j f' tyrans , nous deviendrons pour çux des instrumens j ' : utiles, ou de généreux libérateurs. i La culture du sucre , s’e'tablissant dans l’im» mense continent de l'Afrique , détruira le lion-? teux brigandage qui la corrompt et la dépeuple depuis deux siècles. Déjà, dans la Grande-Bretagne , quelques amis de l'humanité' en ont donne' l’exemple ; et si son gouvernement machiave'liste , force' de respecter la raison publique, n’a ose's’y opposer, que ne doit-on pas espérer du même esprit, lors- qu’aptès la reforme d’une constitution servile et ve'nale , il deviendra digne d’une nation humaine et généreuse ? La France ne s’empressera-1-elle pas d’imiter ççs entreprises , que la philanthropie et l’inte'iêt bien entendu de l’Europe ont egalement dicte'es ? Les e'piceries ont été portées dans, les îles françoises , dans la Guyanne , dans quelques possessions angloises , et bientôt on verra la chute de ce monopole , que les Hollandois ont soutenu par tant de trahisons , de vexations et de crimes. f,e s nations de l’Europe apprendront enfin que les compagnies exclusives ne sont qu’un impôt mis snr elles , pour donner à leurs gouver-, nemcns un nouvel instrument de tyrannie. y ( 316 ) Alors les Européens , se bornant à un commerce libre , trop éclaires sur leurs propres droits pour se jouer de ceux des autres peuples , respecteront cette indépendance , qu’ils ont jusqu’ici violée avec tant d’audace. Leurs ctablissernens, au lieu de se remplir de protégés des gouvernemens qui, à la faveur d’une place ou d’un privilège , courent amasser des trésors par le brigandage et la perfidie, pour revenir acheter en Europe des honneurs et des titres, se peupleront d’hommes industrieux, qui iront chercher dans ces climats heureux l’aisance qui les fuyoit dans leur patrie. La liberté' les y retiendra , l’ambition cessera de les rappeler, 1 et ces comptoirs de brigands deviendront des co, jj lonies de citoyens qui re'pandront, dans l’Afrique ; et dans l’Asie , les principes et l’exemple de la : liberté , les lumières et la raison de l’Europe. A ' ces moines , qui ne pottoient chez ces peuples que de honteuses superstitions, et qui les ré- voltoient en les menaçant d’une domination nou, velie , on verr^ succéder des hommes occupés de ; re'pandre , parmi ces nations, les vérités utiles à leur bonheur , de les éclairer sur leurs intérêts comme sur leurs droits. Le zèle pour la vérité est aussi une passion, et il doit porter ses efforts ( 3'7 ) vers les centrées éloignées, lorsqu’il ne verra plus autour de lui de préjugés grossiers à combattre, d’erreurs honteuses à dissiper. Ces vastes pays lui offriront ici des peuples nombreux , qui semblent n’attendre , pour se civiliser , que d’en recevoir de nous les moyens * et de trouver des frères dans les Européens , pour devenir leurs amis et leurs disciples ; là , des nations asservies sous des despotes sacrés ofu des conquèrans stupides, et qui , depuis tant de siècles , appellent des libérateurs ; ailleurs ^ des peuplades presque sauvages , que la dureré de leur climat éloigné des douceurs d’une civilisation perfectionnée , tandis que cette meme dureré repousse également ceux qui voudroient leur en faire connoîtrc les avantages ; ou des hordes conquérantes , qui ne commissent de loi que la force , de me'tier que le brigandage. Les progrès de ces deux dernières classes de peuples seront plus lents, accompagnés de plus d’orages ; peut-être même que , réduits à un moindre nombre, à mesure qu’ils se verront repoussés par les nations civilisées, ils finiront par disparoître insensiblement, ou se perdre dans leur sein. / ( 3i8 ) Nous montrerons comment Ces événemens seront une suite infaillible, non-seulement des progrès de l’Europe , mais même de la liberté' que la re'publiqüe françoise , et celle de l’Amérique Septentrionale , ont à la fois , et l’intérêt le plus réel, et le pouvoir de rendre aü commerce de l’A- fnqüe et de PAsie ; comment ils doivent naître aussi nécessairement, ou de la nouvelle sagesse des nations européennes , ou de leur attachement opiniâtre à leurs préjugés mercantiles. Nous ferons voir qu’une seule combinaison * Une nouvelle invasion de l’Asie par les Tartares* pourrait empêcher cette révolution , et que cette combinaison est désormais impossible. Cepem dant, tout prépare la prompte décadence de ces grandes religions de l’orient, qui, presque pat* tout abandonnées au peuple , partageant l’avilissement de leurs ministres, et déjà dans;plusieurs contrées réduites à n’être plus, aux yeux de*' hommes puissans, que des inventions politiques * ne menacent plus de retenir la raison humaine dans un esclavage . sans espérance t et dans une enfance éternelle. La marche de ces peuples seroit plus prompté et plus sure que la nôtre , parce qu’ils recevraient de nous ce que nous avons été obligés de découvrir , et que pour connoître ces vérités simples , tes méthodes certaines auxquelles nous ne sommes parvenus qu’a’près de longues erreurs il leur suf- r lirait d’en avoir pu saisir les de'veloppemens et les j preuves dans nos discours et dans nos livres. Si \ les progrès des Grecs ont été perdus pour les autres \ nations , c’est le défaut de communication entre les peuples; ’c’est la domination tyrannique des Romains qu’il en faut accuser. Mais quand des besoins mutuels ayant rapproché tous les hommes ^ les nattons les plus puissantes auront place' l’égalité entre les sociétés comme entre les individus , le respecf pour l’indépendance des e'tats foibles, ^ comme l’humanité pour l’ignorance et la misère , au rang de leurs principes politiques ; quand à des maximes qui tendent à comprimer le ressort des facultés humaines , auront succédé celles qui en favorisent Faction et l’énergie, seroit-il alors permis de redouter encore qu’il reste sur le globe des espaces inaccessibles à la lumière, ou que l’orgueil du despotisme puisse opposer à b vérité des barrières long-temps insurmontable» ? S O / < 330 ) Il arrivera donc , ce moment où le soleil n’e- rera plus , sur la terre » que des hommes fibres , et ne reconnoissant d’autre maître que leur jraison ; où les tyrans et les esclaves , les prêtres et leurs stupides ou hypocrites instrumens n’existeront : plus que dans l’histoire et sur les théâtres ; où l’on ne s*en occupera plus que pour plaindre leurs victimes et leurs dupes, pour s’entretenir, par l’horreur de leurs excès » dans une utile vigilance» pour savoir reconnoître et étouffer, sous le poids de la raison, les premiers germes de la superstition et de la tyrannie , si jamais ils osoient reparaître. En parcourant l’histoire des sociétés » nous aurons eu l’occasion de faire voir que souvent il existe un grand intervalle entre les droits que la loi rcconnoît dans les citoyens , et les droits dont ils ont une jouissance réelle ; entre l’égalité qui est établie par les institutions politiques, et celle qui existe entre les individus : nous aurons fait remarquer que cette différence a été une des principales causes de la destruction de la liberté dans les républiques anciennes, des orages qui les ont troublées, de la foiblesse qui ies a livrées à des tyrans étrangers. Ces ( 321 ) Ces différences ont trois causes principales i l’inégalité de richesse , l'inégalité’ d’état entre celui ; dont les moyens de subsistance , assurés pout lui* même , se transmettent à sa famille , et celui pouf qui ces moyens sont dêpendans de la duree de sa vie , ou plutôt de la partie de sa vie où il est ca* pable de travail j enfin , l’inégalité d’instruction. Il faudra donc morttref que ce s trois espèces | d'inégalité réelle doivent diminuer continuel* i lement, sans pourtant s’anéantir , car elles ont des causes naturelles et nécessaires , qu’il seroit a b- ■ surde et dangereux de vouloir détruire ; et l’on ne pourrait même tenter d’en faire disparaître entièrement les effets , sans ouvrir des sources d’iné* i galité plus fécondes, sans porter aux droits des ; hommes des atteintes plus directes et plus funestes. ! Il est aisé de prouver que les fortunes tendent / i naturellement a l’égalité , et que leur excessive i disproportion , ou ne peut exister, ou doit promptement cesser , si les lois civiles n’établissent pas des moyens factices de les perpétuer et de les réunir ; -si la liberté' du commerce et de l’industrie ; fait disparaître l’avantage que toute loi prohibitive, j X ( 333 ) | tout droit fiscal, donnent à la richesse acquise ; jonserc si des impôts sur les conventions, les restrictions parut: mises à leur liberté ,• leur assujétissèrirent à des même formalités gênantes ; enfin , l’incertitude et les d’jndi' dépenses nécessaires pour en obtenir l’exécution, p resl ji] n’arrêtent pas l’activité' du pauvre , et n’englou- . | eur £ tissent pas Ses foibles capitaux j si l’administration ,j es c; publique n’ouvre point a quelques hommes des i DEn t et sources abondantes d’opulence , fermées au reste ct ^ ] des citoyens ; si les préjugés et l’esprit d’avarice | a , propre à l’âge avancé , ne président point aux mat en p liages ; si enfin ,■ par la simplicité des moeurs et la sagesse des institutions , les richesses ne sont plus des moyens de satisfaire la vanité ou l’am- {(cc [[ e b'ition , sans que cependant une austérité mal en- j' t j esai tendue i ne permettant plus d’en faire uii moyen Krre ( de jouissances recherche'es , force de conserver : j £ | tu[ celles qui ont été une fois accumulées. 11 Comparons, dans les nations éclaire'es de ^ l’Europe , leur population actuelle et l’étendue Jai)S de leur territoire. Observons , dans le spectacle 8ct j ye que présente leur culture et leur industrie , la distribution des travaux et des moyens de sub- - jj sistance , et nous verrons qu’il seroit impossible de . m , ( 333 ) conserver ces moyens dans le même degré, et par une conséquence ne'cessaire , d’entretenir la même masse de population , si un grand nombre d’individus cessoient de n’avoir , pour subvenir presque entièrement à leurs besoins ou à beux de leur famille $ que leur industrie , et ce qu’ils tirent des capitaux employés à l’acquerir ou à en augmenter le produit. Or, la conservation de l’une et de l’autre de ces ressources dépend de la vie, de la santé' même du chef de chaque famille. C’est en quelque sorte une fortune viagère , ou même plus dépendante du hasard j et il en re'sulte une différence très-réelle entre cette classe d’hommes et celle dont les ressources ne sont point assu- je'ties aux mêmes risques , soit que le revenu d’une terre , ou l’intérêt d’un capital presque indépendant de leur industrie * fournisse à leurs besoins. Il existe donc üne cause nécessaire d’inégalité", de dépendance et même de misère , qui menace sans cesse la classe la plus iiombreuse et la plus active de nos sociétés. Nous montrerons qu 3 on peut la détruire en grande partie , en opposant le hasard à lui-même, X 2 en assurant à celui qui atteint la vieillesse , un secours produit par ses épargnés, mais augmente de celles des individus qui , en faisant le meme sacrifice , meurent avant le moment d’avoir besoin d’en recueillir le fruit ; en procurant , par l’effet d’une compensation semblable aux femmes, aux enfans ,■ pour le moment où ils perdent leur epoux ou leur père , une-ressource égalé et acquise a,u même prix , soit pour les familles qu’afflige une mort prématurée , soit pour celles qui conservent leur chef plus long-temps ; enfin, eu préparant aux enfans qui atteignent l’âge de travailler pour eux-mêmes, de fonder une famille nouvelle, l’avantage d’un capital nécessaire au développement de leur industrie , et s’accroissant aux dépens de ceux qu’une mort trop prompte empêche d’arriver à ce terme. C’est à l’application du calcul aux probabilités de la vie et aux placemens d’argent, que l’on doit l’ide'e de ces moyens , déjà employés avec succès, sans jamais l’avoir été.cepem dant avec cette étendue , avec cette variété de formes qui les rendraient vraiment utiles, non pas seulement à quelques individus , mais à la masse entière de la société 1 qu’ils délivreraient de cette ruine périodique d’un grand nombre de fa- milles , source toujours renaissante de corruption et de misère. Nous ferons voir que ce? établissçmens, qui peuvent être formes au nom de la puissance sociale , et devenir un de ses plus grands bienfaits, peuvent être aussi le résultat d’associations particu- libres , qui se formeront sans aucun danger, lors T que les principes , d’après lesquels les établis- semens doivent s’organiser, seront devenus plus populaires , et que les erreurs qui ont détruit un grand nombre de ces associations cesseront d’être àjcraindre pour elles. Nous exposerons d’autres moyens d’assurer cette égalité', soit en empêchant que le crédit continue d’être un privilège si exclusivement attaché à la grande fortune , et en lui donnant ce-, pendant une base non moins solide ; soit en rendant les progrès de l’industrie , et l’activité du commerce plus independans de l’existence des grands capitalistes ; et c’est encore à l’application du calcul que l’on devra ces moyens. L’égalité d’instruction que l’on peut espérer d’atteindre, mais qui doit suffire, est celle qui X 3 ( 3^6 ) exclut toute de'pendance , ou forcée , ou 'volon- # & taire. Nous montrerons , dans l’etat actuel des contr connoissances humaines, les moyens faciles de taiso parvenir à ce but , même pour ceux qui ne peuvent char donner à l’e'tude qu’un petit nombre de leurs pre- à sa mières anne'es , et dans le reste de leur vie , quel- cons ques heures de loisir. Nous ferons voir que par guet un choix heureux, et des connoissances elles- mêmes , et des méthodes de les enseigner, on 1 peut instruite la masse entière d’un peuple , de n’eta; tout ce que chaque homme a besoin de savoir pour Jangt l’e'conomie domestique , pour l’administration de égala ses affaires , pour le libre de'veloppement de son u’ekii industrie et de ses fapulte's, pour connoxtre ses desçi droits , les de'fendre et les exercer ; pour être ins- fessio truit de ses devoirs , pour pouvoir les bien remplir, . affaii pour juger ses actions et celles des autres , d’après I tiou, ses propres lumières, et n’être étranger à aucun uni des sentimens e'ieve's ou délicats qui honorent la égal nature humaine ; pour ne point dépendre aveu- oui gle'ment de ceux à qui il est oblige' de confier le des soin de ses affaires ou l’exercice de ses droits ; leur pour être en e'tat de les choisir et de les surveiller, pour n’être plus la dupe de ces erreurs populaires mais qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses dont { 337 ) et d’espérances chimériques ; pour se défendre contre ies préjugés avec les seules forces de sa raison ; enfin , pour échapper aux prestiges du charlatanisme, qui tendroit des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté' de ses opinions et de sa conscience , sous prétexte de l’enrichir, de le gue'rir et de le sauver» Dès-lors , les habitans d’un même pays , n’étant plus distingues entre eux par l’usage d’une langue plus grossière ou plus raffine'e, pouvant également se gouverner par leurs propres lumières, n’étant plus bornés à la connoissance machinale des procédés d’un art et de la routine d’une profession , ne dépendant plus , ni pour les moindres affaires , ni pour se procurer la moindre instruction , . d’hommes habiles qui les gouvernent par un ascendant ne'cessaire , il doit en re'sulter une égalité réelle , puisque la différence des lumières ou des talens ne peut plus élever une barrière entre des hommes à qui leurs sentimens, leurs idées, leur langage permet de s’entendre, dont les uns peuvent avoir le désir d’être instruits par les autres, mais n’ont pas besoin d’être conduits par eux ; dont les uns peuvent vouloir confier aux plus X 4 ( 328 ) éclairés le soin de les gouverner, mais non être force's de le leur abandonner avec une aveugle cotu fiance. C’est alors que cette supériorité' devient un avantage pour ceux même qui ne le partagent pas, qu’efie existe pour eux , et non contre eux. La différence naturelle des faculte's entre,les hommes, dont l’entendement n’a poiut été cultive', produit, même chez les sauvages , des charlatans et des dupes; des gens habiles et des hommes faciles à tromper; la même différence existe sans doute dans un peuple où l’instruction est vraiment gé- ne'rale , mais elle n’est plus qu’entre les hommes éclairés , et les hommes d’un esprit droit, qui sentent le prix des lumières sans en être éblouis ; entre le talent ou le génie , et le bon sens qui sait les apprécier et en jouir ; et quand même cette différence serait plus grande, si on compare seulement la force , l’étendue des facultés ; elle ne deviendrait pas moins insensible , si on n’en compare que les effets dans les relations des hommes entre eux , dans ce qui intéresse leur indépendance et leur bonheur, ( 329 ) Ces diverses causes d’égalire' n’agissent point d’une manière isolée - , elles s’unissent, se pénètrent, se soutiennent mutuellement, et de leurs effets combines résulte une action plus forte , plus sure, plus constante. Si l’instruction est plus égale, il en naît une plus grande égalité' dans l’industrie , et dès-lors dans les fortunes 5 et l’égalité des fortunes contribue nécessairement à celle de instruction, tandis que l’égalité entre les peuples, comme celle qui s’établit pour chacun, ont^encorç l’une sur l’autre une influence mutuelle. Enfin , l’instruction bien dirigée corrige l’inégalité naturelle des facultés , au lieu de la fortifier, comme les bonnes Lois remédient à l’inégalité naturelle des moyens de subsistance ; comme dans les sociétés /ni les institutions auront amené' cette égalité, la liberté, quoique soumise à une constitution régulière , sera plus étendue , plus entière que dans l’indépendance de la vie sauvage. Alors, l’art social a rempli son but, celui d’assurer et d’étendre pour tous la jouissance des droits communs , auxquels ils sont appelés par la X5 nature. ( 330 ) Les avantages pe'els , qui doivent résulter des progrès dont on vient de montrer une espe'rance presque certaine , ne peuvent avoir de terme que celui du perfectionnement meme de l’espèce humaine , puisque , à mesure que divers genres d T égalite l’établiront pour des moyens plus vastes de pourvoir à nos besoins , pour une instruction plus e'tendue, pour une liberté plus complète, plus cette égalité' sera réelle , plus elle sera près d’embrasser tout ce qui inte'resse veritablémént le bonheur des hommes. C’est donc en examinant la marche et les lois de ce perfectionnement, que nous pourrons seulement connoître l’e'tendue ou le terme de nos espe'rances. Personne n’a jamais pensé que l’esprit pût çpuiser, et tous les faits de la nature , et les derniers moyens de précision clans la mesure , dans l’analyse de ces faits , et les rapports des objets entre eux , . et toutes les combinaisons possibles d’ide'es. Les seuls rapports des grandeurs, les combinaisons de cette seule ide'e , la quantité' ou l’e'tendue , forment un système déjà trop immense, pour que jamais l’esprit humain puisse le saisir tout entier, pour qu’une portion de ce système, toujours plus vaste que celle qu’il aura pénétrée 7 ne lui reste toujours inconnue. Mais on a pu croire que l’homme ne pouvant jamais connoitre qu’une partie des objets auxquels la nature de son intelligence lui permet d’atteindre , il doit cependant rencontrer enfin un terme où le nombre et la complication de ceux qu’il connoît déjà , ayant absorbe' toutes ses forces , tout progrès nouveau lui deviendroit réellement impossible. Mais comme à mesure que les faits se multiplient, l’homme apprend à les classer , à les réduire à des faits plus generaux ; comme les instrupiens et les me'thodes qui servent à les obser, ver , à les mesurer avec exactitude , acquièrent en mêmertçmps une précision nouvelle; mais comme à mesure que l’on connoît, entre un plus grand nombre d’objets, des rapports plus multiplies , on parvient à les réduire à des rapports plus e'tendus, et les renfermer sous des expressions plus simples, à les présenter sous des formes qui permettent d’en saisir un pins grand nombre , même en ne possédant qu’une même force de tête , et n’employant comme a ( 333 ) qu'une égale intensité d’attention ; mesure que l’esprit s’élève à des combinaisons plus compliquées, des formules plus simples les lui tendent bientôt faciles : les ventés, dont la découverte a coûté le plus d’efforts , qui d’abord n’ont pu être entendues que p^r des hommes capables de méditations profondes , sont bientôt après développées et prouvées par des méthodes qui ne sont plus au-dessus d’une intelligence commune. Si les méthodes qui conduisoient à des combinaisons nouvelles sont épuisées , si leurs applications aux questions non encore résolues, exigent des travaux qui excèdent, ou le temps, .ou les forces des savans, bientôt des méthodes plus générales , des moyens plus simples viennent ouvrir un nouveau champ au génie. La vigueur, l’étendue réelle des têtes humaines sera restée la même ; mais les instrumens qu’elles peuvent employer se seront multipliés et perfectionnés 5 mais la. langue qui fixe et détermine les idées aura, pu acquérir plus de précision , plus de généralité'; mais au lieu que , dans la mécanique , on ne peut augmenter la force qu’en diminuant la vitesse , ces méthodes , qui dirigeront le génie dans la décou- ( 333 ) verte des vérités nouvelles, ont egalement ajoute'* et à sa force , et à la rapidité de ses opérations. Enfin, ces cliangemens eux-mêmes étant la suite nécessaire du progrès dans la connoissance des vérités de détail, et la cause qui amène le besoin de ressources nouvelles produisant en même temps les moyens de les obtenir, il résulte que la masse réelle des vérités que forme le système des sciences d’observation , d’expérience ou de calcul, peut augmenter sans cesse ; et cependant , toutes les parties de ce même système ne sauroieut se perfectionner sans cesse, en supposant aux facultés de l’homme la même force , la même activité, la même étendue. En appliquant ces réflexions générales aux différentes sciences , nous donnerons, pour chacune d’elles, des exemples de ces perfection- nemens successifs, qui ne laisseront aucun doute sur la certitude de ceux que nous devons attendre* Nous indiquerons particulièrement, pour celles que le préjuge' regarde comme plus près d’être épuisées , les progrès dont l’espérance est la plus probable et la plus prochaine. Nous dévelop- t y ( 334 ) ferons tout ce qu’une application plus générale, plus philosophique des sciences de calcul à toutes les connoissances humaines doit ajouter d’étendue, de précision , d’unité au système entier de ces connoissances. Nous ferons remarquer comment une instruction plus universelle dans chaque pays, en donnant à un plus grand nombre d’hommes les connoissances élémentaires qui peuvent leur inspirer * et le goût d J un genrë d’étude, èt la facilité" d’y faire des progrès, doit ajouter à ces espérances ; combien elles augmentent encore , si une aisance plus générale permet à plus d’individus de se livrer à ces occupations 4 puisqu’en effet à peine dans les pays les plus éclairés, la cinquantième partie de ceux à qui la nature a donné des biens , reçoivent l’instruction nécessaire pour les de'velopper ; et qu’ainsi , le nombre des hommes destinés à reculer les bornes des sciences par leurs découvertes, devrait alors s’accroître dans cette inême proportion. Nous montrerons combien cette égalité d’instruction i et celle qui doit s’établir entre les diverses nations, accéléraient la marche de ces sciences, dont les progrès dépendent d’observations répétées ( 335 ) èn plus grand nombre , étendues sur un plus vaste territoire ; tout ce que la minéralogie , la botanique , la zoologie , la météorologie doivent en attendre ; enfin 1 quelle énorme disproportion existe pour ces sciences , entré la foiblesse des moyens qui, cependant 4 nous ont conduit à tant de vérités utiles, importantes , et la grandeur de ceux que l’homme pourroit alors employer. Nous exposerons combien 4 dans les sciences mêmes oit les découvertes sont le prix de là seule méditation, l’avantage d’être cultivées par un plus grand nombre d’hommes, peut encore contribuer à leurs progrès,. par ces perfectionnemens de detail qui n’exigent point cette force de tête nécessaire aux inventeurs , et qui se présentent d’eux- mêmes à la simple réflexion. Si nous passons aux arts dont la théorie dépend de ces mêmes sciences, nous verrons que les progrès qui doivent suivre ceux de cette théorie 4 ne doivent pas avoir d’autres limites ; que les procédés des arts sont susceptibles du même perfectionnement , des mêmes simplifications que les méthodes scientifiques$ que. les instrumens, qu# C 336 ) les machines, les métiers ajouteront de plus en plus à la force , à {'adresse des hommes, augmenteront à la fois la perfection et la précision des produits, en diminuant, et le temps et le travail necessaires pour les obtenir ; alors disparaîtront les obstacles qu’opposent encore à ces memes progrès et les accidens qu’on apprendrait à prévoir , à prévenir , et l’insalubrité', soit des travaux , soit des habitudes, soit des climats. Alors un espace de terrain de plus en plus resserre , pourra produire une masse de denrées d’une plus grande utilité' ou d’une valeur plus haute ; des jouissances plus étendues pourront être obtenues avec une moindre consommation 5 le même produit de l’industrie répondra à une moindre destruction de productions premières, ou deviendra d’un usage plus durable. L’on saura Choisir , pour chaque sol , les productions qui sont relatives à plus de besoins entre les productions qui peuvent Satisfaire aux besoins d’un même genre, celles qui satisfont une plus grande masse , en exigeant moins de consommation réelle. Ainsi, sans aucun sacrifice , les moyens de conservation, d’économie dans la consommation, suivront les progrès 45 *- m s ( 337 ) progrès de l’art de reproduire les diverses substances , de les pre'parer, d’en fabriquer les produits. Ainsi, non seulement le meme espace de terrain pourra nourrir plus d’individus ; mais chacun d’eux, moins péniblement occupé , le sera d’une manière plus productive $ et pourra mieux satisfaire à ces besoins. Mais dans ces progrès de l’industrie ét du bien-être, dont il re'sulte une proportion plus avantageuse entre les facultés $ et l’homme, et ses besoins ; chaque génération , soit par ces progrès , soit par la conservation des produits d’une industrie ànte'rieiire, est appelée à des jouissances plus étendues , et dès lors , par une suite de la constitution physique de l’espèce humaine , à Un accroissement dans lé nombre des individus ; alors , ne doit-il pas arriver un terme où ces lois , egalement necessaires , viendraient à se contrarier ? où l’augmentation du nombre des hommes surpassant celle de leurs moyens, il en résulterait nécessairement sinon une diminution continue de biemêtre et de population, une marche vraiment rétrog rade, du moins une sorte d’oscillation entre de - bien et le mal? Cette oscillation dans les sociétés, arrivées à ce terme , ne serait Y ■v elle pas une cause toujours subsistante de misères en quelque sorte périodiques ? Ne marqueroit-elle pas la limite où toute amelioration deviendrait impossible , et à la perfectibilité de l'espèce humaine, le terme qu’elle atteindrait dans l’immensité’ des siècles, sans pouvoir jamais le passer ? Il n’est personne qui ne voie sans doute combien ce temps est éloigne' de nous ; mais devons-nous y parvenir un jour ? Il est egalement impossible de prononcer pour ou contre la réalité' future d’un crânement, qui ne se réaliserait qu’à une époque où l’espèce humaine aurait nécessairement acquis des lumières dont nous pouvons à peine nous faite une idée. Et qui, en effet, oserait deviner ce que l’art de convertir les e'iémens en substances propres à notre usage doit devenir un jour? Mais en supposant que ce terme dût arriver, il n’en re'sulteroit rien d "effrayant, ni pour le bonheur de l’espèce humaine , ni pour sa perfectibilité' inde'fim’e ; si on suppose qu’avant ce temps les progrès de la raison ayent marche' de pair avec ceux des sciences et des arts, quejes ridicules pre'juge's de la superstition , ayent cesse' de re'pandre sur la nio'fale, une austérité qui la corrompt et la de'grade au lieu de l’épurer et de l’élever ; les hommes C 339 ) sauront alors que, s’ils ont des obligations à l’egard des êtres qui ne sont pas encore* elles ne consistent pas à leur donner l’existence * niais le bonheur;' elles ont pour objet le bien-être général de l’espèce humaine ou de la société' dans laquelle ils vivent ; de la famille à laquelle ils sont attachées ; et non là püe'rile idée de charger la terre dettes inutiles et malheureux. Il pourrait donc y avoir une limite à la masse possible des subsistances , et par consé- quent à la plus grande population possible , sans qu’il en résultât cette destruction prématurée , si contraire à la nature et à la prospérité' sociale d’une partie des êtres qui ont reçu la vie. t Comme la découverte * du plutôt l’analyse exacte des premiers principes de la métaphysique* de la morale , de la politique , est encore récente* et qu’elle avoit été précédée de la connaissance d’un grand nombre de vérités de detail , le préjugé qu’elles ont atteiiit par-là leur dernière limite s’est facilement établi ; on a supposé qu’il tdy avoir rien à faire , parce qu’il ne restoit plus à détruire d’er* reurs grossières, et de vérités fondamentales à établir* Mais il est aisé de voir , combien l’analyse des facultés intellectuelles et morales de l’homme , est encore imparfaite ; combien la connoissance de ! ( 34° ) ses devoirs , qui supposent celle de l’influence de ses actions sur le bien-être de ses semblables, sur la société dont il est membre, peut s’étendre encore par une observation plus fixe , plus approfondie, plus précisé de cette influence ; combien il reste de questions à résoudre , de rapports sociaux à examiner , pour cQunoîrre avec exactitude , l'étendue des droits individuels de l’homme , et de ceux que l’état social donne à tous à l’egard de chacun. A-t-on même jusqu’ici , avec quelque précision, posé les limites de ces droits, soit entre les diverses sociétés, soit de ces sociétés sur leurs membres, dans les troubles qui divisent chacune d^elles 5 soit enfin ceux des individus , des réunions spontanées', dans le cas d’une formation libre et primitive ; ou d’une séparation devenue ne'cessaire? Si on passe maintenant à la théorie qui doit diriger l’application de ces principes, et servir de base à l’art social , ne voit-on pas la nécessité d’atteindre à une précision , dont ces vérités premières ne peuvent être susceptibles dans leur généralité absolue? Sommes-nous parvenus-au point de donner pour base à toutes les dispositions des lois, ou la justice , ou une utilité prouvée et reconnue et non les vues vagues, incertaines, arbitraires, ( 34i ) de prétendus avantages politiques ? Avons-nous fixé des règles précises pour choisir, avec assurance , entre le nombre presque infini des combinaisons possibles , où les principes généraux de l’égalité' et des droits naturels seroient respectés, celles qui assurent davantage la conservation de ces droits , laissent à leur exercice , à leur jouissance une plus grande étendue , assurent davantage le repos, le bien-être des individus, la force , la paix, la prospérité des nations. L’application du calcul des combinaisons et des probabilités, à ces mêmes sciences , promet des progrès d’autant plus importans, qu’elle est ;à la fois le seul moyen de donner à leurs résultats une précision presque mathématique , et d’en appré^ cier le degré de certitude ou de vraisemblance. Les faits sur lesquels ces résultats sont appuyés peuvent bien , sans calcul et d’après la seule observation, conduire quelquefois à des vérités generales ; apprendre si l’effet produit par une telle cause a été favorable ou contraire 5 mais si ces faits n’ont pu être ni comptés , ni pesés ; si ces effets n’ont pu erre soumis à une mesure exacte , alors on ne pourra connoitre celle du bien ou du mal qui résulte de cette cause ; et si l’un et l’autre se Y 3 ( 343 ) compensent avec quelque égalité : si la différence wnSjl* n’est pas très-grande , on ne pourra même pronon- u^ ie cer , avec quelque certitude, de quel côté penche triomp la balance. Sans l’application du calcul, souvent fiques il seroit impossible de choisir, avec quelque sûreté, vérité deux combinaisons formées pour obtenir le même qui i> but, lorsque les avantages qu’elles présentent ne son ii frappent point par une disproportion évidente. pourra- Enfin , sans ce même secours , ces sciences reste- j simples roient toujours grossières et bornées, faute d’instru- inexact mens assez finis pour y saisir la vérité fugitive, d’idées de machines assez sûres pour atteindre la profon- pelles deur de la ming , où se cachent une partie de lçurs propre i richesses. déWei Cependant cette application , malgré les efforts fcilié heureux de quelques géomètres, n’en est encore pour j saisir It ainsi dire qu’à ses premiers éiéinens, et elle doit ou- lesobsc vrir , aux générations suivantes, une source de lu- ffitçet mières vraiment inépuisable , comme la science Le même du calcul, comme le nombre des combinai- et le sons,des rapports et des faits que l’on peut'y soumettre. S1![ | cs Il est un autre progrès de ces sciences non j e | 8 d’ moins important; c’est le perfectionnement de leur so it co langue , si vague encore et si obscure. Or, c’est soto & ce perfectionnement qu’elles peuvent devoir l’a- . des pr ( 343 ) vantage , de devenir véritablement populaires même dans leurs premiers e'iemens. Le ge'nie triomphe de ces inexactitudes des langues scientifiques comme des autres obstacles ; il reconnoît la vérité' maigre' ce masque etranger qui la cache ou qui la déguisé ; mais celui qui ne peut donner à son instruction qu 4 un petit nombre d’instans, pourra-t-il acquérir , conserver ces notions les plus simples, si elles sont défigurées par un langage inexact? Moins il peut rassembler et combiner d’idées , plus il a besoin quelles soient justes, quelles soient pie'cises ; il ne peut trouver dans sa propre intelligence., un système de vérités qui le de'fendent contre l'erreur , et son esprit qu’il n’a ni fortifie' ni raffine' par un long exercice , ne peut saisir les foibles lueurs qui s’échappent, à travers les obscurités, les équivoques d’une langue imparfaite et vicieuse. Les hommes ne pourront s’éclairersur la nature et le de'veloppement de leurs sentimens moraux, sur les principes de la morale , sur les motifs naturels d’y conformer leurs actions, sur les intérêts, soit comme individus, soit comme membres d’une société, sans faire aussi dans la morale pratique des progrès non moins re'els que ceux de la science Y 4 ( 344 ) inême. L’intérêt mal entendu n’est-il pas la cause la plus fréquente des actions contraires au bien general ? La violence des passions n’esî-elle pas souvent l’effet d’habitudes , auxquelles on ne s’abandonne que par un faux calcul, ou de l’ignorance des moyens de résister à leurs premiers mou- vemens , de les adoucir, d’en détourner, d’en diriger l’action. L’habitude de réfléchir sur sa propre conduite, d’interroger et d’écouter sur elle sa raison et sa conscience , celle des sentimens doux qui confondent notre bonheur avec celui des autres , ne sont- elles pas une suite nécessaire de l’etude de la morale bien dirigée ; d’une plus grande égalité dans les conditions du pacte social? Cette conscience de sa dignité qui appartient à l’homme libre , une éduca- tion fondée sur une connoissancç approfondie de notre constitution morale , ne doivent-elles pas rendre communs à presque tous les hommes , ces principes d’une justice rigoureuse et pure , ces mouvemens habituels d’une bienveillance active et éclairée, d’une sensibilité délicate et généreuse, dont la nature a placé le germe dans tous les coeurs, et qui n’attendent pour s’y développer que la douce influence des lumières et de la liberté? De même ( 345 ) que les sciences mathématiques et physiques servent •à perfectionner les arts employés; pour nos besoins les plus simples, n’est-il pas également dans l’ordre nécessaire de la nature , que les progrès des sciences morales et politiques exercent la même action sur les motifs qui c|irigeiit nos sentimens et nos actions. , Le perfectionnement des lois , des institutions publiques , suite des progrès de ces sciences , n’a- t-il point pour effet de rapprocher, d’identifier l’intérêt comniuq de chaque homme , avec l’intérêt commun de tous ? Le but de l’art social n’est- il pas de détruire cette opposition apparente ? et le pays dont la constitution et les lois se conformeront le plus exactement au voeu de la raison et de la nature , n’est-il pas celui où la vertu sera plus facile, où les tentations de s’en écarter seront les plus rares et les plus foibles ? Quelle est l’habitude vicieuse , l’usage contraire à la bonne-foi , quel est même le crime, dont on ne puisse morjtrer l’origine, la cause première , dans la législation , dans les institutions , dans les préjugés du pays où, l’on observe cet usage , cette habitude, où ce crime s’est commis ? Y 5 ( 346 ) En fin le bien -être qui suit les progrès que font Jes arts utiles , en s’appuyant sur une saine théorie, pu ceux d’une législation juste , qui se fonde sur jles vérités des sciences politiques , ne dispose-t- jil pas les hommes a l’humanité , à la bienfaisance, à la justice ? Toutes ces observations enfin que nous nou$ proposons de développer dans l’ouvrage même, ne prouvent - eilés pas que la boute' morale de l’homme , résultat nécessaire de son organisation, est, comme toutes les autres facultés , susceptible d’un perfectionnement indéfini , et que la nature lie , par une chaîne indissoluble , h vérité ^ iç bonheur et la vertu ? Parmi les progrès de l’esprit humain les plus importons pour le bonheur général, nous devons compter l’entière destruction des prtjuge's , qui ont établi, entre les deux sexes , une inégalité de 'droits funeste à celui même qu’elle favorise. On chercherait en vain des motifs de ig justifier, par les diflérencos de leur organisation physique , par celle qu’on voudrait trouver dans la force de leur Intelligence , dans leur sensibilité' morale. Cette inégalité n’a eu d’autre origine que l’abus de la ( 347 ) force , et c’est vainement qu’on a essaye depuis , de l’excuser par des sophismes. Nous montrerons combien la destruction des usages autorises par ce préjugé , des lois qu’il a dicte'es , peut contribuer à augmenter le bonheur des familles , à rendre communes les vertus do» jnestiques , premier fondement de toutes les autres ; à favoriser les progrès de l’instruction, et sur-tout à la rendre vraiment generale.; soit parce qu’on l’étendroit aux deux sexes avec plus d’égalité, soit parce qu’elle ne peut devenir générale , même pour les hommes, sans le concours des mères dç famille. Cet hommage trop tardif, rendu enfin à l’équité et au bon sens , ne tarirait,il pas une source trop féconde d’injustices , de cruautés et de crimes , en faisant disparoitrç une opposition si dangereuse , entre le penchant naturel le p.lus vif, le plus difficile à réprimer, et les devoirs de l’homme, ou les intéiêts de la société ? Ne pro, duiroit-il pas enfin ce qui n’a jamais été'jusqu’ici qu’une chimère ; des moeurs nationales, douces et pures , formées , non de privations orgueilleuses , d’apparences hypocrites , de réserves im, pose'es par la crainte de la honte ou les terreurs religieuses , mais d’habitudes librement ( 348 ) contractées , inspirées par la nature, avouées par la raison ? Les peuples plus éclairés , se ressaisissant du droit de disposer eux-mêmes de leur sang et de leurs richesses, apprendront peu - à - peu à regarder la guerre comme le fléau le plus funeste , comme le plus grand des crimes. On verra d’abord disparaître celles , ou les usurpateurs de la souveraineté' des nations les entrainoient, pour de prétendus droits héréditaires. Les peuples sauront qu’ils ne peuvent devenir conquérans sans perdre leur liberté} que des confédérations perpétuelles sont le seul moyen de maintenir leur indépendance ; qu’ils doivent chercher la sûreté et non la puissance. Peu - à - peu les préjugés commerciaux se dissiperont; un faux intérêt mercantile perdra l’affreux pouvoir d’ensanglanter la terre , et de ruiner les nations sous prétexte de les enrichit- Comme les peuples se rapprocheront enfin dans les principes de la politique et de la morale ,* comme chacun d’eux, pour son propre avantage , appellera les étrangers à un partage plus égal des biens qu’il doit à la nature ou à son industrie , toutes ces causes qui produisent , enveniment, perpétuent les haines na- ( 349 ) tionales, s’évanouiront peu - à -peu , elles ne four* niront plus à la fureur belliqueuse , ni aliment, ni prétexte. Des institutions * mieux combinées que ces projets de paix perpetiielle i, qui ont occupe' le loisir et consolé lame de quelques philosophes ’ accéle'ront les progrès de cette [fraternité' des nations 5 et les guerres entre les peuples , comme les assassinats , seront au nombre de ces atrocités extraordinaires qui humilient et révoltent la nature, qui impriment Un long opprobre sur le pays , sur le siècle dont les annales en ont été souillées. Ën parlant des beaux arts dans la Grèce , en Italie j en Ëraiice , nous avons observé déjà, qu’il fallait distinguer dans leurs productions , ce qui appartenoit réellement ati progrès de i’art, et ce qui n’étoit dû qu’au talent de l’artiste. Nous indiquerons ici les progrès que nous pouvons attendre encore, soit de ceux de la philosophie et des sciences, soit des observations plus nombreuses i plus approfondies , sur l’objet * sur les effets , sur les moyens de ces mêmes arts, soit enfin de la destruction des préjugés qui en ont res* serré la sphère , et qui les retiennent encore sous ce joug de l’autorité, que les sciences et la philo* ( 350 ) süphte ont brise. Nous examinerons si, comme on l’a cru , ces moyens doivent s’épuiser , parce que les beautés les plus sublimes ou les plus touchantes ayant été saisies , les sujets les plus heureux ayant été traites ; les combinaisons les plus simples et les plus frappantes ayant etc employées, les caractères les plus fortement prononcés , les plus généraux , ayant été tracés , les traits , les plus énergiques passions, leurs expressions les plus naturelles ou les plus vraies , les vérités les plus imposantes, les images les plus brillantes ayant été mises en oeuvre , les arts sont condamnés , quelque fécondité" qu’on suppose dans leurs moyens , à l’éternelle monotonie de l’imitation des premiers modèles. i Nous ferons voir que cette opinion n’est qu’un préjuge", né de l’habitude qu’ont les littérateurs et les artistes , de juger les hommes au lieu de jouir des ouvrages ; que si l’on doit perdre de ce plaisir' réfléchi, produit par la comparaison des productions des dilférens siècles ou des divers pays, par l’admiration qu’excitent les efforts ou les succès du génie , cependant les jouissances que donnent ces productions , considérées en elles -mêmes, et dépendant de leur perfection réelle , doivent être aussi vives, cjuand même celui à qui on les doit ^ auroit eu moins de mérite à s’élever jusqu’à cette perfection. A mesure que ces productions , vraiment dignes d’être conserve'es , se multiplieront, deviendront plus parfaites, chaque génération exercera sa curiosité' * son admiration , sur celles qui méritent la préférence ; tandis qu’insensible- ment les autres tomberont dans l’oubli ; et ces jouissances , dues à ces beaute's plus simples ; plus frappantes qui ont été' saisies les premières, n’en existeront pas moins pour les générations nouvelles , quand elles ne devraient les trouver que dans des productions plus modernes. Les progrès des sciences assurent les progrès de l’art d’instruire , qui eux-mêmes accélèrent ensuite ceux des sciences ; et cette influence réciproque , dont l’action se renouvelle sans cesse , doit être placée au nombre des causes les plus actives , les plus puissantes du perfectionnement de l’espèce humaine. Aujourd’hui , un jeune homme , au sortir de nos écoles < sait en mathématiques, au- delà de ce que Newton avoît appris par de profondes études, ou découvert par son génie ; il sait manier l’instrument du calcul avec une facilité alors inconnue. La même observation peut s’ap< y ( 353 ) pliquét à toutes les sciences , cependant avec quelque inégalité'. A mesure que chacune d’elles s’agrandit , les moyens de resserrer dans un plus petit espace, les preuves d’un plus grand nombre de vérités , et d’en faciliter ^intelligence , se per- fectionneront également. Ainsi, non-seulement, maigre' les nouveaux progrès des sciences, les hommes d’un génie égal , se retrouvent à ia meme époque de leur vie , au niveau de l’état actuel de la {science mais pour chaque génération ; ce qn’avec une meme force de tête , une meme attention , on peut apprendre dans le même espace de temps , s’accroîtra nécessairement , et la portion élémentaire de chaque science , celle à laquelle tous les hommes peuvent atteindre , deve- nant de plus en plus étendue $ renfermera d’une manière plus complète ce qu’il peut être nécessaire à chacun de savoir, pour se diriger dans la vie commune , pour exercer sa raison avec une entière indépendance. Dans les sciences politiques , il est un ordre de vérités qui, sur-tout chez les peuples libres, (c’est-à-dire dans quelques générations chez tous i les peuples,) ne peuvent être utiles, que lorsqu’elles sont généralement connues et avouées. Ainsi, I ( 353 ) Ainsi, l’influence du progrès de ces sciences *sur laj liberté', sur la prospérité des nations ; doivent en quelque sorte se mesurer ; sur le nombre de ces vérités , qui s par l’effet d’une instruction élémentaire , deviennent communes à tous les esprits; ainsi, les progrès toujours fcroissans de cette instruction élémentaire, lies eux - mêmes aux progrès ne'cessaires de ces sciences , nous répondent d’une amélioration dans les destinées de l'espèce humaine ; qui peut être regardée comme indéfinie , puisqu’elle n’a d’autres limites que celles de ces progrès mêmes. Il nous reste maintenant à parler de deux moyens généraux , qui doivent influer à la fois, et sur le perfectionnement de l’art d’instruire, et sur celui des sciences; l’un est l’emploi plus étendu et moins imparfait de ce qu’on peut appeler les méthodes teeniques ; l’autre , l’institution d’une langue universelle. J’entends par méthodes teeniques , l’art de réunir un grand nombre d’objets sous une disposition systématique , qui permette d’en voir d’un coup-d’oeil les rapports, d’en saisir rapidement les combinaisons , d’en former plus facilement de nouvelles. 1 / — Nous développerons les principes , nous ferons sentir l’utilité' de cet art, .qui est encore dans son enfance, et qui peut , en se perfectionnant , offrir , soit l’avantage de rassembler daps le petit espace d’un tableau , ce qu’il serait souvent difficile'de faire entendre aussi promptement, aussi bien , dans un livre très-étendu ; soit Je moyen plus précieux encore , de présenter les faits isolés, dans la disposition la plus propre à en déduire des résultats généraux. Nous exposerons comment, à l’aide d’un petit nombre de ces tableaux , dont il serait facile d’apprendre l’usage, les hommes qui n’ont pu s’élever atsez au - dessus de l’instruction la plus élémentaire , pour se rendre propres les connoissances de détail utiles, dans la vie commune , pourront les retrouver à volonté lorsqu’ils en éprouveront le besoin ; comment enfin l’usage de ces mêmes méthodes , peut faciliter l’instruction élémentaire dans tous les genres , où cette instruction se fonde , soit sur un ordre systématique de vérités , soit sur une suite d’observations ou de faits. Une langue universelle est celle qui exprime < par des signes , soit des objets réels , soit ces collections bien déterminées qui, composées d’idées ( 355 ) simples et generales', se trouvent les mêmes, ou peuvent se former egalement dans l’entendement de tous les hommes ; soit enfin les rapports gène'- raux entre ces ide'es, les operations de l’esprit humain , celles qui sont propres à chaque science , ou les procédés des arts. Ainsi , les hommes qui connoîtroient ces signes, la méthode de les combiner , et les lois de leur formation , entendraient ce qui est écrit dans cette langue , et l’exprime- roient avec une égalé facilite', dans la langue commune de leur pays. On voit que cette langue pourrait être employée pour exposer, ou la théorie d’une science, ou les règles, d’un art ; pour rendre çornpte d’une expérience pu d’une observation nouvelle j de l’invention d’un procédé, de la découverte , soit d’une vérité , soit d’une méthode ; ' que comme l’algèbre , lorsqu’elle serait oblige'e de se servir de signes nouveaux, ceux qui seraient déjà connus, donneraient les moyens d’en expliquer la \faleur. Une telle langue n’a pas l’inconvenient d’un idiome scientifique , différent du langage commun. Nous avons observé déjà, que l’usage de cet idiome , partagerait nécessairement les socie'tés en deux classes inégales entre elles ; l’une composée Z 3 / des hommes qui , connoissant ce langage , au. roient la clef de toutes les sciences ; l’autre de ceurf qui , n’ayant 'pu l’apprendre , se trouveroient dans l’impossibilité presque absolue d'acquérir des lumières. Ici , au contraire , la langue universelle s’y apprendroit avec la science meme , comme celle de l’algèbre ; on connoîtroit le signe en même-temps que l’objet, l’idée, l’opération qu’il désigne. Celui qui ayant appris les élémens d’une science , voudrait y pénétrer plus avant , trouverait dans les livres, non-seulement les vérités qu ! il peut entendre , à l’aide des signes dont il connoît déjà la valeur, mais l’explication des nouveaux signes dont on a besoin pour s'élever à d'autres vérités. Nous montrerons que la formation d’une telle langue , si elle se borne à exprimer des propositions simples , precises , comme celles qui forment le système d'une science , ou de la pratique d’un art , ne seroit rien moins qu'une idée chimérique ; que l’exécution même en seroit déjà facile pour un grand nombre d’objets ; que l’obstacle le plus réel qui l’empêcherait de l’étendre a d’autres , seroit la nécessite' un peu humiliante de ( 3S7 ) reconnoître combien peu nous avons d’idées précises , de notions bien déterminées, bien convenues entre les esprits, Nous indiquerons comment, se perfectionnant sans cesse , acquérant chaque jour plus détendue ? elle servirpit à porter sur tous les objets qu’embrasse l’intelligence humaine , une rigueur , j une précision qui rendroit la connoissance de la vérité facile , et l'erreur presque impossible. Alors la marche de chaque science auroit la sûreté de celle des mathématiques , et les propositions qui en forment le système, toute la certitude géométrique , c'est-à-dire toute celle que permettent la» pâture de leur objet et de leur méthode. , Toutes ces causes du perfectionnement de l’es-! : pèce humaine , tous ces moyens qui l’assurent, •; doivent, par leur nature, exercer une action toujours active, et acquérir une étendue toujours croissante. Nous en avons exposé les preuves , qui, dans l’ouvrage même, recevront par leur développement , une force plus grande ; nous pourrions donc conclure déjà, que la perfectibilité de 1 > 3 ( 358 ) l’homme est indéfinie 5 et cependant, jusqu’ici , f^ cîi \ nous ne lui avons supposé que les mêmes faculte's doive naturelles , la même organisation. Quelles se- < ral ® roi eut dcmé la certitude , l’étendue de ses espé- F e( rances, si l’on pauyqit çroirç que ces facultés natu, F 3 relies elles-mêmes , cette organisation , sont aussi ^ susceptibles de s'ainéliorer, et c’est la dernière . t’éteirt question qu’il nous reste ù examiner J . J® ., , , * ’ point La perfectibilité ou'la degeneration organiques des races dans les végétaux , dans les animaux, ^ ^ peut être regardée comme-une des lois générales , sjr.c| de la nature, rai tei Çette loi s’étend à l’espèce humaine, et per- . d’acci sonne ne doutera sans doute, que les progrès dans plus i la médecine conservatrice , l’usage d’alimens et de ■ | duré Jogemens plus sains , une manière de vivre qui cette déVejop.peroit des forces par l’exerçice , sans les rils 'détruire par des excès } qu’enfin , la destruction mon des deux causes les plus actives de dégradation , la C ou misère et la trop grande richesse , ne doivent pro- l era , longer, pour les hommes , la durée de la vie diff commune, leur assurer une santé"plus constante, , ç 0l une constitution plus robuste. On sent que les progrès de la médecine préservatrice, devenus plus nui ( 359 > efficaces par ceux de la raison et de l’ordre social, doivent faire dhparoître à la longue les maladies transmissibles ou contagieuses, et ces maladies générales , qui doivent leur origine aux climats,' ^ux alimens , à la nature des travaux. Il ne seroit pas-difficile de prouver qup cette espérance doit S'étendre à prçsqne toutes les autres maladies , dont ; ■< U est vraisemblable que l’on saura toujours recon- 3 poitre, les causes éloignées. Seroit-il absurde,? 1 / i v maintenant, de supposer que ce periectionnement : de l’espèce humaine, doit être regarde' comme susceptible d’un progrès indéfini , qu’il doit arriver un temps op la mort ne seroit plus que l’effet, ou d’accideps extraordinaires , ou de la destruction de plus en plus lente des forces vitales, et qu’enfin la durée de l’iptervalle moyen, entre la naissance et cette destruction, n’a elle-même aucun terme assignable ? Sans doute l’hopppe ne deviendra pas im- mortel, mais la distance entre le moment où i{ ; commence à vivre , l’époque commune op p^turçl- ; -o lement sans maladie , sans accident, il éprouve la ’ difficulté d’être , ne peut-elle s’accroître sans cesse? Comme nous parlons ici d’un progrès susceptible d’être représenté’ avec précision , par des quantités numériques ou par des lignes, c’est le moment où Z 4 \ ( >6° ) il convient de développer les deux sens dont le mot indéfini est susceptible. En effet, cette dure'e moyenne de la vie , qui doit augmenter sans cesse , à mesure que nous enfonçons dans l’avenir , peut recevoir des açcrois- semens , suivant une loi telle, quelle approche continuellement d’une étendue illimitée , sans pouvoir l’atteindre jamais 5 ou bien suivant une loi telle , que cette même duree puisse acquérir, dans 1-immensité des siècles , une. étendue plus grande, qu’une quantité détermine'e quelconque qui lui aurait été assignée pour limite. Dans ce dernier cas, les aecroissemens sont réellement indéfinis dans le sens le plus absolu , puisqu’il n’existe pas de hornç, pn. deçà de laquelle ils doivent s ? arrêter. Dans le premier, ils le sont encore par rapport à nous , si nous ne pouvons fixer ce terme , qu’ils ne peuvent jamais atteindre , et dont ils doivent toujours s’approcher j sur-tout si, connoissant seulement qu’ils ne doivent point s’arrêter , nous ignorons même dans lequel de ces deux sens,‘ le terme d’indéfini leur doit être appliqué ; et tel est précisément le terme de nos coanoissances actuel- ( 36 . ) les, sur la perfectibilité de l’espèce humaine, tel est pst. le sens dans lequel nous pouvons l’appeler indéfinie. Ainsi ? dans l’exemple que l’on considère ici, nous devons croire , que cette duree moyenne de la vie humaine ? doit croître sans cesse , si des révolutions physiques ne s’y opposent pas $' mais nous ignorons quel est le terme qu’élle ne doit jamais passer j nous ignorons meme si- les lois générales de la nature , en ont détermine , au-delà duquel elle ne puisse s’étendre. Mais les facultés physiques, la force, hadres.se, la finesse des sens , ne sont-elles pas au nombre de cçs qualités , dont le perfectionnement individuel peut se transmettre ? L’observation des diverses, races d’animaux domestiques, doit nous porter à le croire , et nous pourrons les confirmer par de^ observations directes faites sur l’espèce humaine. Enfin , peut-on étendre ces mêmes espérances jusques sur les facultés intellectuelles et morales? Et nos parens , qui nous transmettent les avantages ou les vices de leur conformation , de qui nous tenons, et les traits distinctifs de la figure , et les ( 3^3 ) dispositions à certaines affections physiques, ne peuyent-ils pas nous transmettra aussi cette partie de l’organisatjon physique , d’où dépendent l’intelligence , la force de tête , l’e'nergie de l’ame on la sensibilité' morale ? N’est-il pas vraisemblable que l’e'ducation , en perfectionnant ces qualités, influe sur cette même organisation , la modifie et la perfectionne ? L’analogie , l’analyse du développement des facultés humaines;, et même quelques faits, semblent prouver la réalité de ces conjeçtures, qui reculeraient encore les liantes de nos espérances. Telles sont les questions dont l’examen doit terminer cette dernière époque ; et combien ce tableau de l’espèce humaine , affranchie de toutes ses chaînes, soustraite à l’empire du hasard, çomme à celui des ennemis de ses progrès , et marchant d’un pas ferme et sur d^us la route de la vente', de la vertu et du bonheur, présente au philosophe un spectacle qui le console des erreurs, des crimes , çjes injustices do^t la terre est encore so.uillçe q et dont il est souvent la victime ? C’est dans la conteinplation de ce tableau qu’il reçoit le prix de ses efforts pour les progrès de la raison, pour la défense de la liberté. Il ose alors les lier ( 363 ) a la chaîne éternelle des destinées humaines; c'est-* là qu’il trouve la vraie récompense de la vertu , le plaisir d'avoir fait un bien durable , que la fatalité' ne détruira plus par une compensation funeste , en ramenant les préjugés et l’esclavage. Cette contemplation est pbùir lui un asile , où le souvenir de ses persécuteurs ne peut le poursuivre; où vivant par la pensée avec l’homme re'tabli dans les droits comme dans la dignité de sa nature, il oublie celui que Pavidité , la crainte ou l’envie tourmentent et corrompent ; c’est-là qu’il existe ve'rifablement avec ses semblables , dans un élisée que sa raison a su se créer , et que son amour pour l’humanité embellit des plus pures jouissances. F I N. ( 464 ) TABLE DÈS MATIERE S. PREMiÊRÈ EPO QU E. Les hommes sont réunis en peuplades. So DEUXIEME EPOQUE. Les peuples pasteurs. Passage de cet état à celui des peuples agriculteurs. sg TROISIEME EPO QU E. Progrès des peuples agriculteurs , jusqu'à Vinvention de l'écriture alphabétique. 30 QU ATRIEME EPO QU E. Progrès de Vesprit humain dans ta Grèce , jusqu'au temps de la division des sciences , vers le siècle d'Alexandre. 69 C I N (QU I E M E EPO QU E. Progrès des sciences depuis leur division jusqu'à leur décadence. 95 SIXIEME EPO QU E. Décadence des lumières , jusqu’à leur restauration vers le temps des croisades. Jgû SEPTIEME EPOQUE. Depuis les premiers progrès des sciences vers leur restauration dans ÿOccident, jusq’à f invention de l'imprimerie. 157 HUITIEME EPO QU E. Depuis tinvention de l'imprimerie , jusqu’au temps où tes sciences et la philosophie secouèrent le joug de l'autorité. 175 NEUVIEME EPO QU E. Depuis DescaHes jusqu'à la formation de la République Françoise. ü2o DIXIEME EPO QU E. Des progrès futurs, de l'esprit humain. Fin de la Table. 309 N9<9Q2031825 N9<902031825 *-V> ù&: *■ ‘■». vV • '”** < ^ ' ,-• y