» » 6 §0^7 OvX f '.■*)&+^-i'spï- '3j|CS. ?S£S?S WKL Isss «Wè, mU *■41 ENTRETIENS DE PHOCION, SUR LE RAPPORT DE LA MORALE AVEC LA POLITIQUE. AUl lZ-V ENTRETIENS DE PHOCION, SUR LE RAPPORT DE LA MORALE AVEC LA POLITIQUE; Tr aduits du Grec de Nicoc/ès, Avec des R e m a r q. u e s. jQtiicL Leges Jine moribtis Vante projìciunt ? Hor. Od. 19. L. 3. K â> ê â $ \v 4 3 U/ 4f ZURICH chez Hbideggueb. & Compagnie. , r 1765 . M r^r K Zoo??-SM t** P R E' F A C E. J j^ L y « à« années que voyageant e» jtalie , z«z événement , ííokí il eji inutile cC entretenir le Public , rire _/?í passer quelques mois au Monajìere du Mont - ÇaJJht. C’ejl le berceau de cet Ordre célébré , ^rrr, au milieu de la barbarie où f Europe a été plongée pendant plu- sieurs sécles , a cultivé les Lettres avec foin , U auquel les Sçavans doivent tout ce que nous avons aujourd'hui des Ouvrages des Anciens . La, Bibliothèque du Mont - CaJJln , digne des hommes de mérite qui t ont formée , est fort riche , U principalement en Manuscrits , Ze hasard m’eu st rencontrer un qui doit être très - ancien , f les VI P R E' F A C E. régies de critique fur cette matière font vraies ; il ejì bien conservé , U a pour titre : Entretiens de Phocion, UN Ouvrage jusqiC alors inconnu , U qui porte le nom d’un des plus grands hommes de la Grece, aujjì célébré par son éloquence que par ses vertus ffi ses talent militaires , fixa toute mon attention. A peine eus-je commencé à le parcourir, qu’il ne me fut plus pojjìble de le quitter. Je le lus çsf le relus plusieurs fois, J’invitai le Bibliothécaire à enrichir le Public du trésor qiC.il pojsèdoìt i mais comme il ne me répondit que d’une maniéré peu satisfaisante , en Je plaignant dtt mépris que notre Siécle fait des Anciens , de la décadence des Lettres , ff de Cinutilité de multiplier les originaux , tandis qu’on ne lit plus Homere, Platon N Démojìhene , que dans des versons ; je me hâtai de faire un extrait de la doclrine de Phocion, Ce premier essai me donna b envie de traduire ses Entretiens : la brièveté de f Ouvrage me fit dévorer toutes les difficultés de mon entreprise, Çs depuis f ai profité des premiers momens de loisr dont j’ai joui, pour retoucher P R E' F A C E. vu ma trachíclìon , que je n'avois déabord songé qiià vendre exacte £V? littérale, s AI communiqué mon travail à quelques Sçayans , g? les ai consultés fur plusieurs passages que j’avois copiés exactement,, A? 1 U ^ m'embar- rassoient. Ils ont eu la bonté de tri aider de leurs conseils s en même temps que je ni acquitte dit. tribut de reconnaissance qui leur est dû, je ne dois pas laisser ignorer aux Lecteurs , que Jì quelques - uns ne doutent pus que Nicoçlès n’ait recueilli la doBrine de Pbocion , ainsi que Platon Xenophon ont recueilli celle de Socrate , d'autres soupçonnent que cet Ouvrage pourrait bien n'avoir été composé que dans un siécle postérieur même à celui de Plutarque. P AR quelle fatalité , m'a.-t-on dit * Cìcé‘- ron , qui avoit fait une étude profonde de tous les Philosophes de la- Greee , ési qui en expose souvent la doBrine avec une sorte de complaisance, ne cite-t-il Nicoclès , ni Pbocion f dans aucun endroit de ses Ouvrages philosophiques? Ce stlence n’est-il pas une preuve que le Philofo - a 4 vm ÎRE'FACE, pbe Romain He connoijsoit pas les Entretiens que vous avez découverts dans la poujstere d’une Bibliothèque ? Et s'il ne les connoijsoit pas , ejl-il vraisemblable qu’ils existassent de son temps ? Plu- tarque , ajoutoit - on , cet Ecrivain st exact à rapporter tout ce qui est propre à faire connoitre ses Héros , a écrit la vie de Phocion s eut - il négligé de rendre compte de son système moral U politique , s’il eut eu entre les mains T Ouvrage de Hicoclès ? 11 parle en deux endroits de ~Ni- coclès même , comme de îhomme le plus tendre- ment attaché à Phocion . Comment auroit - il oublié ((avertir qti’il a fait £ 5 ? transmis à la postérité le tableau le plus précieux des mœurs est de tesprit de son ami? C’eut été relever la gloire de (un ss de tautre , De-là on a conclu que les Entretiens de Phocion ne font pas d’ttne aujst haute antiquité , qu’on serait d’abord tenté de le croire , £j? que le véritable Auteur de cet Ouvrage n’a vraisemblablement emprunté les noms respectables de Phocion jst de Nicoclès , que pour donner plus de crédit à fa doctrine. P R E' F A C E. IX QU E L QJJ E prévenu que je le sois en saveur des Critiques qui mont fait ces objections , je f avouerai cependant , elles ne m’ont pas convaincu. Est-ce amour propre de Traducteur , ou fuis-je fouie eu raison ? Le Public en jugera. Le silence de Cicéron , ou je me trompe fort , n' est point un argument invincible contre s Ouvrage dont je don- 7ie la traduction, Je ne vois pas que tordre des matières qu’il traitait dans ses Offices, ses Tusculanes, ses Dialogues fur la nature des Dieux, ffc, le conduisit à parler des Entretiens de Phocéen s pourquoi les auroit - il cités ? C est dans fou Traité des Loix, ffj fur-tout dans ses Livres de la République, qu’il auroit eu occasion d'en exposer la doctrine. Si je dis que vraisemblablement il l’a sait , il mie semble qu’on ne peut m’op- poser qu un doute ■vague qui ne promue rien , puìsqu’il s’en faut bien que le premier cte ces Ouvrages soit parvenu entier jusqu’à nous , que le second ne nom eji connu que p tir quelques sragmens très-courts. a ; X P R F.' FACE. L E stlence de 1 J lut arque forme , f en conviens, une difficulté plus spécieuse ; mais de ce qiíil n'a pas cité f Ecrit de Nicoclès, en faut - il conclure qu’il ne t a pas connu P Ne volt - on pas que Phocion ejì peint dans cet Hijiorien avec les mimes couleurs qu’il fe peint lui - mime dans ses Entretiens P N’étoit - ce pas exposer de la maniéré la plus intéressante le Jystime de morale est de politique de ce grand homme , que de le représenter lui-mime inviolablement attaché à la pratique de toutes les vertus P Plzttarque a crû avec raison que le devoir d’ztn Hijiorien se bornoit là. Cejì par ce que t Ouvrage de Nicoclès ètoit entre les mains de tout le monde, qu’il aura peut-itre regardé comme inutile d!en parler. Veut-être en avoit - il déja rendu compte dans quelqu’un de ses Ouvrages de Morale ; st le temps nous en a dérobé plusieurs, comment peut -on se prévaloir du silence de Plzttarque P Je le remarquerai en passant , ce silence des Ecrivains , que la plûpart des Critiques employent à chaque instant comme un argument décists, ne forme presqzte jamais qu’tm préjugé très-foible, S’il prouvait quelque P R E' F A C E. xi chose contre les Entretiens de Phocion , il faudroit se livrer au Pyrrhonisme reproché an Pere Har- douin , douter avec lui que la plupart des Ecrits de Vantiquité fussent des Auteurs dont ils ■portent le nom, M AIS ce qui répond à toutes let difficultés qu’on peut m’opposer, c’es téloquence , c’efi la force, c’ejl tenergie des Entretiens de Phocion. Si les Sçavans , qui n’ont vu que ma traduction, dont je 7te me dissimule pas Iextrême foiblejse, avoient lu l’original, ils y auroient reconnu fans peine ce caraólere qui distingue le Siécle de Platon , de Thucydide de Démos hene, des temps qui lont suivi. Je sçais que plusieurs siécles encore après, U lorsque la Grece fut même devenue une Province Romaine , les Grecs continuèrent à parler leur langue avec une extrême puretémais t époque de la ruine de leur liberté fut l époque de la décadence de leur génie. Les esprits amollis U plus timides , iíeurent plus une certaine fève, tine certaine vigueur. On parla avec élégance , mais on pensa sans force les idées du beau se perdirent , U Iéloquence cultivée par des xri P R E' F A C E. Rhéteurs , efi non far des Pbilosofbes, abandonna son ancienne Jims licite , four se forer d’ornemens inutiles, L A fhilojofbie Ji sage , Jì lumineuse dans les Ecoles de Socrate de Platon , dégénéra encore f lus fromftement que f éloquence. Les Sofbijles, dont ces grands hommes commençaient dèja à se flaindre, conjurèrent contre la vérité , t étouffèrent. Pour augmenter le nombre de leurs difci- fles , à qui ils vendoient leurs lésons , ils se firent une étude d’inventer des ofìnions bizarres , hardies éfi extraordinaires , un art de les défendre far de misérables subtilités. Croira -t -on aisément que de cette lie de la fbilosofbie soit sortie la doctrine des Entretiens de Phocion? La Politique fut encore f lus négligée que la Morale far des hommes qui n'étaient f lus libres , qui 11 aimaient f lus leur Patrie, éjj qui saisoient bassement la cour aux Romains, Mais je ni arrête trof long-temfs fur cette matière. Les Sçavans, qui connoisfent le génie la maniéré, Jì je fuis farler ainjì, de chaque Jìécle, se diront eux-mîmes , éfij mieux que je ne fourrais faire, tout ce P R E' F A C E. XIII que je tais ici. Pour te rejìe àu Public, il ne s’occupe guère de ces sortes de difcujjìoms. Un Ouvrage eji - il bon ; eji - il mauvais ? Voilà ce qui le touche , U non P as ^ n °m de son Auteur, E-f la date du temps où il a été écrit. QJJ A P! D Phocion prit part an Gouverne- ment de fa Patrie , Ifi Grece , divisée par ses querelles domeftiques, n’étoit plus ce qu’elle avoit été autrefois, lorsqu’unie par les loix de fa confédération, & fous la conduite de Miltiade, d’A- rijlide , de Thémifiocle, de Léonidas, ffc, elle humilia torgueil des Perses. Les Lacèdémoniens, jaloux des grandes choses qu’Athènes avoit faites pendant la guerre Mèdique, U inquiets des fen- timens d’ambition ou de vanité que cette République laiffoit voir, n’avoient cherché qu’à lui faire perdre la confdération qu’elle méritoit. Les Athéniens , trop fiers de leur côté, d’avoir sauvé la Grece, £5?’ d!être les maîtres de la mer, ne tardèrent pas à fe plaindre de /’injustice de Lacédémone , U lui disputèrent le commandement des armées dont elle avoit joui fans trouble , depuis qu’elle dbèiffoit aux sages infiitutions de Lycurgue. XIV P R E' F A C E. Ces deux peuples se firent des injustices est des injures i la, guerre fut enfin allumée entr’eux , £5? dès ce moment fémulation , qui avoit produit mille vertus chez les Grecs , se convertit en une jalousie qui produisit mille vices, Toutes les Républiques de la Grece prirent part à cette querelle , elles oublièrent qu’elles avoient la mime origine , ne formaient qu’un peuple , que leur alliance ètoit le fondement de leur liberté. On ne connut plus aucime régie , aucun ordre , aucune subordination > on ne consulta que sou ambition £V? sa vengeance i £ff pendant près de trente ans qu’Atbenes Lacédémone se disputèrent soupire de la Grece avec opiniâtreté , leurs efforts mutiles , les maux qu’eUes se faisaient , leur soiblejse qui en étoit le fruit , rien ne fut capable de les éclairer fur leurs intérêts , de leur faire sentir qu’elles couroìent à leur ruine, TOUT le monde fiait la fin malheureuse de la guerre du Péloponèse, Les Athéniens assiégés par mer & par terre , furent enfin obligés de recevoir la loi d’un vainqueur d’autant plus disposé à abuser des droits de la vifîoire , que ses P R E' F A C E. xv succès lui avoient coûté f lus de peine. Athènes vit détruire fes fortifications , Lysander y abolit le gouvernement populaire ; 0? cette ville , si jalouse 0? si fiere de sa liberté, sut condamnée à obéir à trente Tyrans. Traj'ybule la délivra de ce joug rigoureux, mais des hommes d’abord corrompus par ia prospérité , familiarisés ensuite dans la servitude avec les vices les plus bas, recouvrèrent leur premier gouvernement , fans reprendre leur ancien caractère. Le goût des plaisirs U le luxe de quelques Citoyens porterent une licence extrême dans les mœurs. La pauvrets avilit la multitude , 0? la rendit insolente 0? séditieuse, L’amour de la Patrie fut éteint , f amour de la gloire fit place à Humour des richesses, les loix combattues par les mœurs ne conservèrent aucune force , 0? le s Magistrats méprisables 0? méprisés rieurent aucune autorité, LES Spartiates , quoique vainqueurs, ne jouirent pas cependant d’une fortune plus heureuse que les vaincus. En dominant fur la Grece , ils ne sentaient que leur faiblesse, parce qu’ils avaient renoncé mux principales insiitutions de Lyeurgue, XVI P R E' F A C E. XI injustice, la force fst la rnfe qu’ils voulurent employer pour affermir fst conserver leur Empire, ne suppléèrent point à la justice , à la modération, à la bienfaisance, par lesquelles ils avoient autrefois mérité la cottfiance des Grecs , fst étoient devenus les chefs fçj les arbitres de leur confédération, Chaque ville, effrayée de íambition des Xacédémoniens, craignit avec raison X éprouver le sort d’Athènes, st eUe vouloit jouir de ses droits, Toute la Grece s'agita pour secouer le joug ou pour prévenir la servitude ; fs la puissance de Sparte s’évanouit, dès que les Thébains , qu’elle traitoit moins etz sujets qu’en esclaves , se révoltèrent contre sa tyrannie. ON vit Thèbes à la tète des affaires de la Grece, & t élévation inattendue d’une République, qui feroit restée dans íobscurité , st elle n’avoit produit par hasard un Félopidas U un Epami- nondas , fit éclater une révolution préparée par ses vices, £ç? par l’inquiétude générale qui agitait les Grecs. II n’y eut point de ville un peu considérable qui ne crut devoir aspirer à la même fortuite que Thébes, Chaque Feuple se fit des intérêts P R E' F A C I. XVII terêts à part s il ne subsista plus aucune trace de t ancienne union ; les alliances , jusqu’alors les plus respeclées , furent oubliées , U celles qui se formèrent au milieu du trouble ffi de l’anarchie , n’in- spirerent aucune confiance, La Politique , changée en une intrigue frauduleuse , ne servit plus que les passions les plus contraires au bien de la société, C’efi dans cette situation déplorable que Philippe surprit la Grece , en montant sur le trône de Macédoine , Q§ on commençoit déja à redouter son ambition , lorsque Phocion eut avec jírifiias les Entretiens que Ni co c lès nous a conservés. CET Ouvrage traite de la matière la plus importante pour les hommes. On remonte aux principes fondamentaux de la politique , ffi on prouve qu’elle ne peut travailler efficacement au bonheur de la société , qu autant qu’elle ejl attachée aux règles de la plus exacte morale. Ce ne font point ici les lieux communs d!un dèclama- teur , 7iì les spéculations d’un Philosophe séparé des affaires , qui ne cannait pas les hommes, b XVIII P R E' F A C E. Ce sont les préceptes d’un Sage doìit la philosophie ne sut jamais oisive , que íexpérience éclaire , qui puise d an s la nature mime de Phomme les principes de la science propre à le gouverner. Phocion commanda presque continuellement les armées d’Athènes, Ses Concitoyens le chargèrent de plusieurs négociations de la plus grande importance dans les conjonilures les plus difficiles s U il avoit mille fois éprouvé dans le Sénat , dans les Assemblées du peuple , que fa République n’étoit soible, chancelante £ff méprisée , que parce qtielle ri avoit plus de vertu, Nous avons beau nous être fait une idée toute différente de la politique , la vérité ne changera point au gré de notre ignorance esj de nos caprices s fl Phocion nous la découvre , rétractons nos erreurs , tâchons de profiter de ses leçons, IL seroit téméraire à moi de vouloir écrire ici la vie de ce grand hotnme } en essayant d’égaler P lut arque , je sens combien mes efforts feraient inutiles. Je me contenterai de rapporter quelques traits de la vie de Phocion , P R E' F A C E. xix propres à faire connaître ses mœurs U son caractère, IL passe des Ecoles que Socrate avoit formées, à Farmée de Cbabrias , fous lequel il fit ses premières armes ; éfi tandis que le jeune Disciple de Platon apprenoit Fart de la guerre de ce Général habile , nais quelquefois paresseux ou emporté , il lui enseignait à son tour à commander avec la diligence , F exactitude la modération dignes cCun grand Capitaine, Cbabrias démêla fans peine tous tes talens de son éleve & de son maître , & à la bataille de Naxe il lui confia le commandement de son aile gauche , qui décida de la victoire, A T H EN ES rì avoit plus de ces Citoyens à la fois hommes d’Etat dans la Place publique ou dans le Sénat , Ffij Capitaines à la tête des armées . Les uns se destinaient aux emplois militaires , les autres aux foncions civiles , U depuis ce partage , les talens U la République étaient également dégradés , Fbocion fit revivre F ancien b z XX P R E' F A C E. usage ; réunir ìes talens , c’étoit en quelque forte multiplier les Citoyens , les ressources de C Etat les grands Magistrats. II croyoit que toutes les connoìjfances se prêtent un secours mutuel. II gagna des batailles , traita de la paix , N fat le rival de Eèmosthene , qui Pappelloit la hache de ses discours , ne craignit que lui de tous les Orateurs dont Atbenes ètoit alors remplie. EPI se rendant digne de tous les Anglais de la République , Pbocion n’en brigua jamais aucun. Quoique fur dc commander les armées, fi on faifoìt la guerre , il conseilla toujours la paix s U le peuple , à qui il reprocha fans cesse ses vices , tantôt avec force , tantôt avec une plaisanterie fine M piquante, le proclama quarante - cinq sois son Capitaine Général, II gagna une bataille confdèrable fur les Macédoniens dans PEttbée , chassa Philippe de PHellefpont , dégagea Mégare qiCil attacha aux Athéniens , U défit k Général Micion qui ravageait ïAttique. Toujours occupé à réparer les pertes que les autres Capital- P R E' F A C E. XXI nés avoient faites, Çf à rétablir , tantôt par fa prudence , tantôt par son courage , les affaires désespérées d’une République toujours trop lente ou trop précipitée dans ses démarches , il ne tra- vailioit pas moins à faire des alliés à fa Patrie, qu’à la rendre redoutable à J'es ennemis. Les peuples , accoutumés depuis long - temps à fuir avec leurs effets les plus précieux , des pays dont les armées d’Athènes approchoicnt , les voyoient traverser leurs terres fans terreur , lorsque P ho- c ion les commandait ; elles semblaient en effet reprendre leur ancien esprit eu marchant sous les ordres de ce nouvel Aristide . On venoit au-devant de lui en habits de fête , £«? avec des couronnes de fleurs ; on lui apportait des rafraì- chìffemens, Tl résidait les soldats aujjl humains que braves s Jd vertu étoit le gage de la sûreté fs de la soi publiques j aucune ville, aucun port ne lui étoit fermé. P H 0 C10 N avoìt dans Athènes corrompue, les mœurs simples £•? frugales de ? ancienne Lacédémone. Né aveç une fortune très - médiocre , fa b ; XXII P R E' F A C E. pauvreté lui étoit chere. II regarda les richesses comme im fardeau incommode pour le Sage qui sçait s’en passer , N comme un écueil pour la vertu qui n'est pas parvenue à les mépriser. II refusa cmtflamment ks dons qu'Alexandre U An- tipater voulurent lui faire. Condamné , comme Socrate , par une assemblée du peuple , à boire de la ciguë , il n’eut pas de quoi payer le poifo?t qu’on lui préparoit : Puisqu’il faut acheter la mort à Athènes , dit - il à un de ses amis , acquittez - moi de cette dette, & donnez douze drachmes à PExecuteur. LUI seul sut tranquille dans cette assemblée tumultueuse qui le condamna , £•? dont on n’exclut ni les esclaves , ni les étrangers , ni les hommes notés d’infamie. Les gens de bien n’y porterent que leur consternation. Découragés par un speéíacle si propre à intimider la vertu , s’il ne lui inspirait un généreux désespoir , ils gémirent A? baifserent les yeux , en voyant Fbocion accusé , N chargé de fers. Nous reprochons à nos peres la mort de Socrate $ la postérité, dû- P R F F A C E. xxiik rent-iis dire , nous reprochera éternellement celle de Phociou. Nous ne le jugeons pas , nous Fassassinons. Malheureux Athéniens ! quel fort fu- íiejle nous attend ? puisque c’ejl - là le prix que nous gardons à la vertu. E N allant à fa prison , après avoir entendu son Jugement , Pbocìon, dit Plutarque , conserva le même visage que quand il Jortoit de FAfsem- blée de la Place , aux acclamations du peuple , pour aller fe mettre à la tête de F armée , ou qu’il reparoijfoit dans le Sénat , après avoir vaincu les ennemis, II eut la générofté de pardonner fa mort à Jet Concitoyens , ordonna à son fils de ne jamais penser à le venger. Les Athéniens ouvvirent bientôt les yeux fur leur injustice , 8? connurent la perte qu'ils avaient faite, Ih alkrent chercher à Mégare les cendres d’un homme à qui ses ennemis avoie-at fait refuser les honneurs de la sépulture dans F Attique, On lui éleva un tombeau U une Jiatue aux dépens de la République , ffij on fit mourir ses Accusateurs , ou du moins leur chef Agnonides , b 4 XXIV P R E' F A C E. NIC 0 CL ES, qui nous a conservé la doctrine de Pbocion , fui condamné avec lui à boire la ciguë. Cet ami tendre U fidèle ne vit dans cette affreuse catastrophe que t horreur d’être témoin de la mort de Pbocion , es le conjura de lui permettre de boire le poison avant lui. Mon cher Nicoclès , lui répondit Pbocion , votre demande me déchire le cœur; mais puisque je n’ai jamais rien refuse à votre amitié, je veux bien vous faire encore ce dernier sacrifice, C’ E S T inutilement que j'ai parcouru les Historiens qui ont parlé des affaires d’Athènes f de la Grece, fous les régnes d’Alexandre fj de ses premiers jucceffeurs, pour y trouver quelques éclairciffemens Jur Aristias, à qui Pbocion donne des leçons de morale %? de politique. Ce nom est peu connu dans íantiquité j je ne me rappelle pas même qu’il ait été porté par d’autre homme connu , que par tin Poète Dramatique , contemporain d’EJcbyle , U dont il île nous reste aucun Ouvrage, Sans doute qu’Aristias, qui avoif adopté les principes de son Maître, r R E' F A. C E. XXV mourut avant que d'avoir pu consacrer ses lumières U ses talens au service de sa Patrie, Pour Cléophane , à qui Nicoclès adresse les Entretiens de Pbociou , on sgait qu’il étoit í’ami de ces deux grands hommes, Plutarque nous apprend qu’il servit dans í armée que Pbocion corp- nianda dans i’Eubée , U contribua par ses talens au succès de la campagne, J E n’ai qu’un mot à dire au sujet des Remarques qui accompagnent ma traduction. Je me fuis proposé de ne point abuser dze privilège que les Traducteurs les Commentateurs semblent s’ít.:e arrogé d’emzuyer par une èrziditiou fastidieuse , ou par des réflexions puériles, Quand Nicoclès parlera de Lycurgue , de Solon , de Mil- tiade, d’Aristide , de Tbémistocle , de Cimon, &c. ou qtìil indiquera quelqu évènement célébré de ïHistoire ancienne , je supposerai que mes Lecteurs ont lû Hérodote , Thucydide , Xenopbon , les Vies des hommes illustres cie Plutarque , U je n’aurai point la vanité de vouloir leur apprendre ce qilils sgarent déja. Je tacherai d’être court XXVI P R F F A C E. dans les Remarques qui ne roulent que fur la Morales elles ne contiendront ordinairement que quelque pajfage des Anciens. Je me fuis fait la mime règle à t égard des Remarques qui regardent la Politique ; je fçais combien des lieux communs fur fart de gouverner font insipides. SOM -iî ) o ( ff. XXVII SOMMAIRES D E S E As T R ET I E As S DE PHOCION. PREMIER ENTRETIEN. Idée générale de la situation d’Athenes & de la Grece, quand Phocion instruisit Aristias. Que la Politique est une science dont les principes font fixes. Sa première réglé est d’obéir aux loix naturelles. L’auto- rité que les passions usurpent, est la source de tous les maux de la Société. La Politique doit les soumettre à l’empire de la raison , p. r. SECOND ENTRETIEN. Qu'il n’y a point de vertu, quelqu’obscure qu’elle soit, qui ne contribue au bonheur des hommes. L’objet principal de la politique est de régler les mœurs. Sans elles il n’est point de bon gouvernement ; elles en réparent les vices. Objections d’Aristias ; Réponses de Phocion, p. XXVIII SOMMAIRES. TROISIEME ENTRETIEN. Méthode que la Politique doit employer pour rendre un- peuple vertueux. Des vertus qu’elle doit principalement cultiver. La tempérance , l’amour du travail, Vautour de la gloire. Nécessité de la Religion, p. 6g. QUATRIEME ENTRETIEN. De l’amour de la Patrie , L de l'humanité. Des vertus nécessitires à une République pour prévenir les dangers dont elle peut être ménacée par les passions de ses voisins , p. 109. CINQUIEME ET DERNIER ENTRETIEN. Des ménagemens dont la Politique doit user, en réformant une République dont les mœurs font corrompues. De Vusage qu'on peut faire des passions. Différentes maladies des Etats, p. 147. Fin de la Table des Sommaires. ENTRETIENS 4 =^k===£fe==Sfe= éV> A ». ». th » » » »■ K » » i » ^ .*. ft ft :* I -à s- * '^'ê' ft ft ft ft ft ft è -M ENTRETIENS DE PHOCiON, SUR LE RAPPORT DE LA MORALE AVEC LA POLITIQUE. PREMIER ENTRETIEN. Idée générale de la situation cCAthènes & de la Grece , quand Phocion instruisit Aristias, Que la Politique est une science dont les principes foret fixes. Sa premiere réglé est d’obéir aux loix naturelles. Vautorité que les passions usurpent, est la source de tous les maux de la Société. La Politique doit les soumettre à ïEmpire de la Raison. ì N e désespérez pas du salut de la Patrie, mon cher Cléophane, Athènes n’a point encore perdu la protection de Minerve, puisqu’elle A 2 E N T R ET I E N S possede Phocion. Peut-être nos Citoyens ne Pont- ils pas assez dépravés pour mépriser constamment sa philosophie : st nous la consultions, nous ressemblerions bientôt à nos Peres ; nous verrions bientôt renaître des Miltiade , des Aristide , des Thémistocle, des Cimon, & une République digne de ces grands Hommes. P e' n e' t r e' de douleur à la vûe des vices qui ont infecté l’ame de nos Citoyens, & des guerres implacables qui ont succédé aux querelles passagères qui troubloient autrefois la Grece fans la ( i ) diviser ; je crois ne voir de tout côté que de funestes présages d’une servitude prochaine , & je vais chercher de la consolation dans les Entretiens de Phocion. Mon cœur épanche dans le sien ses craintes & ses chagrins. II n’y a, me dit - il, que les Dieux qui soient immortels ; les Empires, les Républiques se forment, s’éîevent, & leur prospérité même , dont ils abusent toujours, est toujours le signe de leur décadence. Ouvrages des hommes, ils portent l’empreinte de leur faiblesse ; ils font sujets, comme eux, aux maladies, à la caducité & n la mort. Vous & moi nous aurions dû naître G DE PHOCION. ; dans des temps plus heureux ; il est doux de voguer fur les mers, quand un vent favorable agice mollement les vagues , & que le Pilote lit fa route dans un ciel ferain : mais ne murmurons point contre l’ordre éternel des choses, qui ne nous a pas destinés à ce bonheur. Au milieu d’une mer orageuse & couverte d’écueils, nous devons, s'il est poslible, espérer contre toute espérance, & ne pas abandonner lâchement la manœuvre du vaisseau. Mon cher Nicoclés, me dit Phocion, il n’est jamais permis de désespérer du salut de la République; aux plus grands désordres opposez une plus grande sagesse, aux plus grands périls opposez un plus grand cou.,?ge: attendez des miracles de la part des Dieux, oc peut-être en ferez-vous. La République peut périr ; mais la consolation d’un bon Citoyen , en s'ensevelissant sous ses ruines, c’est d’avoir tout tenté pour la sauver. Q_u e n’êtes - vous avec nous, mon cher Cléo- phane ! Nous parlons de l’amour de la Patrie & de la liberté, qui ne vit plus que dans le cœur de trois ou quatre Citoyens ; nous regrettons cette ancienne simplicité qui servoit de rempart aux bon- A s 4 Entretiens nés mœurs ; nous gémissons fur la jouissance de ces faux plaisirs après lesquels nous courons, & qui ne nous préparent que des malheur's. Pho-i cion, lui difois - je hier, je ne fuis pas étonné que nos triomphes dans le cours de la guerre Médi- que, nous ayent inspiré une folle présomption. Les hommes font plus faits pour résister aux malheurs qu’à la prospérité ; nous devions nous tenir fur nos gardes, & conjurer les Dieux de mettre le comble à leurs bienfaits, en ne nous permettant pas d’en abuser, & nous nous sommes laissé im- prudemment éblouir par notre gloire. Nous n’û- vons pas compris que cette prospérité dilparoîtroit, si nous abandonnions les principes auxquels nous la devions. Trop fiers de régner fur la mer, nous avons cru , après la journée de Salamine, qu’il étoit indigne de nous de respecter les droits de Lacédémone, & de n’occuper que la seconde place dans la Grece. Nos Voisins & les Colonies ont recherché notre alliance , & nous avons cru leur faire une grâce en la leur accordant ; nous avons eu la folie de vouloir leur vendre une protection que nous devions leur donner. Notre or- B x Phocion. f gueiHeuse ambition nous a bientôt fait commettre de nouvelles fautes ; nous avons celle de respecter la liberté de nos amis, parce qu’ils étoient moins puissans que nous. Après les avoir affranchis du joug des Perses , nous avons voulu leur imposer le nôtre : ils souffroient patiemment notre orgueil ; mais notre (2) avarice a enfin soulevé la leur, & ils font devenus nos ennemis. Nous fumes punis de nos injustices par la révolte ou la défection de nos Alliés ; & au lieu d’ouvrir les yeux & de nous corriger, nous espérâmes de pouvoir être injustes impunément, & nous recourûmes à la force pour régner fur des Peuples qui faifoient notre grandeur, en nous prêtant leurs vaisseaux & leurs bras ; il a fallu les affoiblir & les ruiner, & nos succès mêmes font devenus autant de disgrâces pour nous. Qu’espé- rions-nous en rompant les nœuds de cette alliance antique & respectable, qui entretenoit la paix entre les Grecs, & qui les a fait triompher des armées innombrables de l’Asie ? La guerre du Péloponèse , dont nous sommes les auteurs, a été le germe fécond de toutes nps calamités : nous avons A r 6 Entretiens été vaincus, & quand nous aurions été vainqueurs, notre ( 3 ) fort & celui de la Grece n’en auroient pas été plus heureux. Un esprit de vertige s’étoit répandu d’Athènes dans toute la Grece. La haine , la vengeance, l’ambition, les soupçons étoient dans tous les cœurs. Les Grecs étoient devenus eux - mémes leurs plus grands ennemis ; & ce que chaque République fait depuis ce moment fatal pour conserver sa liberté ou se rendre plus puis. íhnte, c’est précisément ce qui la perd. Cependant quelle que soit notre situation, je ne scais quel pressentiment m’avertit encore quelquefois que tout n’est pas désespéré. Si les Dieux, Phocion, avoient voulu notre ruine entie- re , ils nous auroient laissé décheoir insensiblement; une corruption lente nous auroit privés des ressources nécessaires pour en sortir; un bandeau, de jour en jour plus épais, nous auroit empêchés de voir l’abîme où nous allons tomber. Mais la bonté infinie des Dieux ne l’a pas permis ; ils nous ont donné au contraire de grands avertissemens ; ils ont permis que des révolutions subites & inattendues nous sevrassent malgré nous à réfléchir. DE PHOCION-. 7 Notre Patrie, qui aspiroit à tout subjuguer, a vù en u u jour renverser ses murailles, & établir dans son sein trente Tyrans d’autant plus cruels, qu’ils étoient des esclaves timides de Lysander. Lacédémone , qui après fa victoire tyrannisoit la Grece, & dont les armées, fous la conduite d’A- gésilas , avoient porté la terreur jusques dans la Capitale même du Grand Roi, a vû expirer fa puissance dans les champs de Leuctre ; cet Empire qui a tant coûté de travaux à nos Peres & aux Spartiates , que les uns cependant n’ont pû acquérir , que les autres n’ont pû conserver : quelle ville instruite par tant d’expérien- ces, ne doit pas juger aujourd’hui qu’il est insensé d’y aspirer par la force ? Pourquoi la Grece ne rentre-t-elle donc pas en elle - même ? Les Dieux ne se lassent point de nous avertir & de nous instruire : l’ambition de Philippe ne suffira -1 - elle pas pour nous rendre sages ? C’est à nos vices, qui font notre faiblesse , que la Macédoine doit fa force & ses succès. II est temps de connoître nos vrais intérêts ; nous le voyons, nous le sentons, il semble même que nous voulions agir : mais tou- A 4 Entretiens t les les facultés de notre ame fe trouvent engourdies, & le moindre effort nous fatigue. Par quel art retrouverons-nous donc notre courage & nos forces ? P h o c i o n alloit n.e répondre, lorsque nous fûmes interrompus par Aristias. C’est un jeune homme né pour aimer & respecter la vertu, mais dont les sophistes avoient déja commencé à gâter f esprit. 11 entra avec cet air avantageux d’un étourdi qui croit posséder de grandes vérités, parce qu’il a des opinions bisarres, & qui s’admire avec complaisance pour avoir eu la force de secouer quelques préjugés grossiers. Je viens vous demander votre amitié, dit-il à Phocion en sabordant, & vous ne pouvez me la refuser, c’est pour le hien de la Patrie que je vous la demande. Je commence, continua-t-il, à me lasser de cette philosophie oisive, qui n’enseigne que de stériles vérités , ou plutôt d’ingénieufes rêveries fur la formation de l’Univers , & la nature des Dieux & de notre ame ; on fqaìt bien-tôt à quoi s’en tenir fur tout cela. Les hommes après tout font faits pour vivre en société ; c’est à leurs mains à DE PHOCION, 9 préparer leur bonheur, c’est donc P étude de la société, c’est-à-dire la politique, qui doit les occuper. Qui pourroit mieux me guider dans cette carrière que vous, Phocion, qui avez acquis à juste titre une íi grande réputation à la tête de nos aimées, dans le Sénat & notre Place publique? Je ne sqais pourquoi nos affaires vont si mal; car Athems, qui n’est plus barbare , a tout ce qu’il ’aut pour être la premiere République du monde. Tout abonde ici de toutes parts ; nos richesses ( 4), nos talens & notre industrie apportent parmi nous les délices de toute la terre. Faits pour cultiver tous les Arts, nous les perfectionnons tous. La philosophie a poli nos mœurs, & nous avons appris à rendre les vertus commodes, faciles & agréables. L’amour de la gloire scait nous arracher fans effort aux plaisirs, & nous possédons au souverain degré le talent de jouir des avantages de la société. Sans nous flatter, ne valons-nous pas incontestablement mieux que nos voisins? V 0 y k z la pesanteur des Spartiates. Ils délibéreront encore dans un mois fur ce qu’il falloit A ï 10 Entretiens exécuter il y a quinze jours. Rien n’égale la sottise des Béotiens que leur présomption. Pour avoir été un moment les arbitres de la Grqce, ils croyent bonnement être en droit de la gouverner. La Phocide avec son temple de Delphe, croupit dans un respect aussi ridicule que profond pour les oracles de son Apollon. Corinthe n’est grossièrement occupée que de son argent & du commerce qu’elle fait sur deux mers : le reste de la Grece ne vaut pas l’honneur d’être nommé ; & st nous ne Pavions pas un peu faqonné , tout y seroit encore aussi barbare que nos respectables ancêtres du temps de Thésée. Malgré tous nos avantages, je ne fuis pas content ; il me semble que nos Magistrats ne sqavent pas tirer parti de nos bonnes qualités ; je sens que la République, qui devroit gouverner impérieusement la Grece, s’énerve & dépérit par notre faute. II ne nous échappe pas le moindre trait de génie; nous ne faisons rien de ce que nous devrions faire : à quoi nous fervent donc nos talens ? II faudroit proposer de nouvelles loix, ou du moins corriger les anciennes. Solon pouvoit être bon autrefois ; mais d’autres B E Phocion. II temps, d’autres foins. Une politique froide & fans imagination, n’est propre qu’à engourdir les Citoyens: enfin Philippe & fa Macedoine ne lait sent pas de m’inquiéter ; c’est une chose indécente, & nous devrions déja les avoir rangés à leur devoir. P h o c i o n sourit nonchalament à ce début ; pour moi je fus vivement tenté de corriger un petit présomptueux assez mal-adroit pour exciter notre mépris, en croyant mériter notre admiration. Je me tus cependant, & Aristias continua son dit cours , & nous exposa en détail ses réflexions. Tout fut critiqué dans la République , & grâce à l’énormité de nos sottises, le jeune homme eut assez souvent raison. Mais rien n’elt égal à la folie des remedes qu’il nous proposa. 11 s’applau- dissoit de ses découvertes ; il blâma à plusieurs reprises la (;) loi qui défend de haranguer dans la Place publique avant Page de cinquante ans ; il nous fit comprendre adroitement que cette loi ridicule privoit la République de ses sages conseils, & il fe tut enfin, quand il crut nous avoir prouvé qu’il étoit le génie tutélaire d’Athenes, & qu’il IlfïltïIINS U ne falloit pas s’en prendre à lui si la République tomboit en décadence. J iî vous rends grâces, lui dit Phocion, des lumières que vous m’avcz communiquées, & je ne puis que louer votre zele pour la Patrie. Vous avez démêlé avec beaucoup d’esprit plusieurs vices de notre République & de la Grece ; cependant il me semble que dans le grand nombre de remedes que vous voudriez essayer, vous n’avez point suivi un certain ordre, une certaine méthode que je croirois nécessaires , & fans lesquels tout ce que vous proposez, pallieroit peut-être pour un instant, mais ne guériroit pas nos maux. Que diriez-rous d’un Médecin que j’appellerois auprès d’un hydropique dévoré d’une fois ardente, & qui ordonneroit simplement de le i foire boire ? Un sang enflammé circule dans ses veines : qu’on le mette dans un bain. Ce n’est point là la Médecine, ce n’est que le conseil perfide d’un Charlatan ignorant, qui, fans guérir la maladie, ne songe qu’à donner à son malade un soulagement passager, mais funeste. Oseriez - vous vous ériger en Médecin, avant que d’avoir étudié toute la machine du corps dePhdciont. X) hufnain? Non sans doute, vous voudriez d’abord en connoître en détail toutes les parties ; vous voudriez vous instruire de leurs fonctions, de leurs différens rapports , & avoir examiné la vertu & la propriété de chaque remede. La Politique, Aristias, est la médecine des Etats, & cette médecine n’a pas moins besoin que l’autre de connois- sances & de méditations. Avant que d’imaginer tant de choses pour faire fleurir notre Patrie, avez- vous commencé par vous demander à vous-même, pourquoi les hommes ont consenti à renoncer à cette indépendance avec laquelle ils font nés, & établi entr’eux un Gouvernement, des Loix & des Magistrats? Avez-vous bien réfléchi fur la nature da cœur & de l’efprit humain, & du bonheur dont nous sommes susceptibles ? Etes-vous remonté à la source de nos passions ? Connoissez vous bien leur force, leur activité, leurs caprices ? Avez - vous tâché de vous dépouiller de vos préjugés, pour ne consulter que la raison, & vous élever, par son secours, jusqu’à la connoissance des vues générales de la nature fur nous ? Enfin avez - vous tâché de distinguer nos vrais besoins , de ceux que nous 14 Entretiens Hous sommes faits nous - mêmes, de ces besoins artificiels qui causent peut-être tous nos malheurs, en nous procurant cependant par intervalle quelques plaisirs passagers dont nous sommes les dupes ? Sans ces connoissances préliminaires , qui vous répondra que l’objet que vous vous proposez, soit en effet celui que vous devez vous proposer ? Comment serez-vous sûr que le remede que vous employez, produira le bien que vous en attendez, ou qu’en rappliquant à une partie de la société, vous ne nuirez pas à l’autre? La Politique ne se- roit qu’un art aussi méprisable que les Charlatans qui l’exercent aujourd'hui dans la Grece , si ne nous délivrant d’un mal que pour nous en donner un autre, elle ne remonte pas jusqu’à la cause des vices mêmes qui obstruent le corps de la République , ou qui en aigrissent & irritent les humeurs. Si vous ne cherchez, Aristias, qu’un recueil de charlatanneries ou de tours de passe passe , je ne fuis point votre lait ; mais je vous avertis que ce n’est pas là la politique. L’art de tromper les hommes, n’est point l’art de les rendre heureux. C’est parce que la Grece n’est plus gouvernée que DE PhOCIOÎí. par des Empiriques , qu’une fortune inconstante, capricieuse & cruelle décide impérieusement de notre sort. En courant après un bonheur chimérique , ombre légere qui nous trompe , & que nos mains ne peuvent saisir, pourquoi sommes - nous étonnés de ne trouver que des malheurs? Occupés du seul moment présent, ce moment nous échappe fans cesse ; & notre politique, toujours placée dans des circonstances imprévues, voit tromper ses espérances & déconcerter ses projets. Nous éprouvons que ce qui sembloit procurer hier une sorte de calme à la République^, y excite aujourd’hui un orage : que ne remontons - nous donc à ces principes lumineux, fixes & immuables que la Nature nous a donnés pour chercher & affermir notre bonheur? J e jouissois d’un double plaisir, mon cher Cléophane; j’écoutois Phocion, & je voyois Ari- stias , qui, en rentrant en lui - même, étoit combattu par l’envie de s’instruire & la confusion de s’être trompée Ces í'entimens se peignoient tour à tour sur son visage, & j’allai au secours de si raison. Aristias, lui dis-je, je vous conseille de Entretiens 16 vous consoler de n’être pas tout-à-fait aussi habile que Phocion. 11 rougit & sourit. Courage, ajoutai -je, si vous êtes assez généreux pour convenir qu’à vingt ans on peut fans honte ignorer bien des choses, vous ferez fans doute digne d’étre le disciple de Phocion. A ces mots Pamour de la vérité prit dans Aristias l’ascendant sur l’amour propre. 11 me sauta au col, & ce ne fut que par respect pour Phocion qu’il n’osa l’embrasser. J e l’avoue, dit-il, il s’en faut bien, Phocion, que je fois prêt à corriger nos loix, & réparer les fautes de nos Magistrats. Sans connoître encore mes erreurs, je vois qué je dois m’étre trompé, je n’en doute pas. Cependant, plus j’y réfléchis, moins je comprends votre pensée. Peut-il se faire , poursuivit - il, qu’au milieu des révolutions, qui changent continuellement la nature des affaires & la face des sociétés , l’art de gouverner ait des principes fixes, déterminés & immuables ? Sans doute, repartit Phocion, puisque la nature de l’homme que la politique doit rendre heureux, tient elle-même à des principes fixes, déterminés & immuables. Les affaires peuvent changer avec de Phocion. 17 avec nos caprices, mais ces changemens n’en apportent aucun aux régies de la nature, ni à la destination des hommes & de la société. Mais, insista , Aristias, jettez les yeux , Phocion, fur les Barbares qui entourent la Grece. Quelle prodigieuse différence ne remarquez - vous pas entre les Perses, les Scythes , les Thraces , les Macédoniens , &c. ? Nous autres Grecs, nous semblons former une classe d’hommes à part. Chacune même de nos Républiques n’a-t-elle pas des mœurs & une constitution différentes ? N’afpirons - nous pas tous à un bonheur différent ? Ce qui seroit sage dans la Grece, où nous voulons être libres, deviendroit donc vicieux dans la Perse où l’on aime la servitude. L’Arcadie, placée au milieu du Péloponèse, peut-elle se proposer le même objet que Corinthe ? Nous qui ne cultivons qu’une terre stérile & ingrate, devons - nous imiter le peuple qui habite la fertile Laconie ? Puisque la Société a, selon les lieux & les temps, des besoins diffé- rens; puisque de nouvelles circonstances & une révolution rendent souvent un peuple si différent de lui-même , la principale attention de la poli- B Entretiens 18 tique ne devroit-elle pas être de varier ses principes & fa conduite? Qu’ elle varie la maniéré d’appliquer ses principes, j’y consens, répondit Phocion, puisque tous les peuples qui se trompent, ne sont pas dans ìa même erreur, & que les uns font plus ou moins éloignés que les autres du chemin qui conduit au bonheur. Mais croirez - vous, mon cher Aristias, que, suivant la bizarrerie de nos goûts , la nature , aussi inconstante & auflì capricieuse que nous, doive avoir différentes sortes de bonheur à nous distribuer ? Non , elle n’en a qu’un qu’elle offre également à tous les hommes, & la politique doit commencer par connoitre ce bonheur dont l’hom- me est susceptible, & les moyens qui lui font donnés pour y parvenir. Imaginez, Áristias, des voyageurs impru- dens, qui partant d’Athénes pour se rendre à Corinthe, sans s’instruire du chemin qu’ils doivent tenir, se seroient égarés fur la route de l’Ionie, de la Thrace ou de la Macédoine. En allant toujours devant eux , ils parviendront jusques dans DE PhOCION. Î9 les Provinces où naît le jour, chez les Nations Hyperborées, ou chez les Barbares qui habitent au-delà du Tanaïs ; mais malgré leur courage & leur patience, ils périront de fatigue & de misere, avant que de trouver sur les frontières du Monde cette Corinthe , qui n’étoit d’abord qu’à quelques stades d’eux, & où ils pouvoient fe rendre commodément. Telle est Terreur de tous les Peuples; ils cherchent péniblement le bonheur où il n’est pas ; & ils nomment politique, Tinquiétude qui les agite dans une course incertaine & trompeuse. Vous sqavez , Aristias , continua Phocion, quelle étoit la situation de Lacédémone , quand les Dieux lui donnerent Lycurgue pour législateur. Tous les Spartiates s’étoient fait des idées fausses & chimériques du bonheur. Les deux Rois croyoient j qu’il consiste à gouverner impérieusement une foule d’esclaves, les riches à voler le peuple, & la multitude à mépriser les loix dont on vouloit l’ac- i câbler. Les différens ordres de la République n’é- ! toient quelquefois réunis que par des sentimens d’ambition, ou plutôt d avarice, qui les rendoient odieux aux peuples voisins de la Laconie, fur B 2 20 E S T J 1 I I E K S lesquels ils exerqoient leurs brigandages* & dont ils éprouvoient à leur tour la vengeance. S i Lycurgue eût nourri les erreurs de fa Patrie , au lieu de les dissiper, les Spartiates, tout à tour en proie aux désordres de la tyrannie & de l’anarchie, & toujours malheureux en se flattant d’être un jour heureux, n’auroient cessé de se déchirer , que quand un de leurs ennemis les auroit réduits eux-mêmes à la condition des Hi- lotes. Cet homme divin les mit fur la route du bonheur. Son opération fut simple. Au lieu de consulter leurs préjugés, il ne consulte que la nature. II descendit dans les profondeurs tortueuses du cœur humain, & pénétra les secrets de la Providence. Ses loix faites pour réprimer nos pat fions, ne tendirent qu’à développer & affermir les loilrtnêmes que l’Auteur de la nature nous prescrit par le ministère de la raison dont il nous a doués, & qui est le Magistrat (6) suprême & seul infaillible des hommes. A ces mots , mon cher Cléophane , Aristias, tout imbu de la doctrine de nos Sophistes, ne put \ »i Phocion. il s’empêcher d’interrompre Phocion. Quelles font donc, dit-il, ces loix mystérieuses que nous impose la raison? Pourquoi étouffer des passions dont le feu salutaire donne le mouvement & la vie à la société ? La Nature, qui nous ordonné impérieusement de courir sans relâche après le bonheur, ne nous fait-elle pas connoitre clairement fa volonté & notre destination par cet attrait de plaisir ou cette pointe de douleur dont elle arme tout ce qui nous environne ? Je fuis ou j’approche un objet, suivant qu’il me repousse ou qu’il m’appel- lc ; & comment m’égarerois-je en obéissant à cet instinct ? Mes passions nées dans moi avant ma raison, ne sont-elles pas, comme elle, l’ouvrage de la Nature? Ce flambeau pâle & obscur qui, dit- on, doit me guider, pourquoi luiroit-il le dernier à mes yeux ? Si la Nature avoit fait les hommes pour obéir à la raison , pourquoi seroient - ils les maîtres d'y désobéir? Cette Nature est elle foible, timide, impuissante, & bornée comme nos Magistrats ? Cette raison, dont on vante les oracles incertains , & dont nous sommes si fiers, n’est après tout que l’ouvrage de notre vanité ; c’est à des B î 22 Entretiens préjugés formés par hasard, & consacrés par l’édu- cation & ì habitude, que nous donnons ce nom. Différente dans la Perse, dans l’Egypte, dans la Thrace, différente dans presque toutes les villes de la Grece, chacun croit l’avoir, & personne en effet ne la possede. D’ailleurs foible, languissante, partout esclave, lui sied-t-il d’affécter l’Empire? C’est aux passions que la Nature l’a donné, en leur donnant la force nécessaire pour nous subjuguer. Jeune homme , repartit Phocion , que je vous plaindrais , si ces erreurs de votre esprit étoient passées jusques dans votre cœur pour y étouffer le germe de la vertu. A votre âge un paradoxe audacieux parait la vérité, & il faut vous le pardonner , puisqu’à votre âge on n’est Philosophe que par passion. Mais vous aurez honte un jour d’avoir confondu les appétits grossiers de nos sens, & les égaremens de notre ame, avec ces loix prudentes que nous prescrit la raison. Ah! mon cher Cléophane, que n’avez-vous été témoin de cet entretien ? Ce Phocion , toujours si tranquille dans les débats tumultueux de i DE FhOCION. notre Place publique, vous l’auriez vû s’échauffer peu à peu pour les intérêts de la raison & de la vertu, car leur cause est commune , & parler enfin avec cette éloquence enflammée, que je ne puis vous rendre. Jeune homme , à qui les Dieux ont accordé un cœur droit, mon cher Aristias, je vous en conjure, ne corrompez pas le don précieux qu’ils vous ont soit Si la raison n’est qu’un préjugé, frémissez -en, la vertu n’est plus qu’un mot inutile & vuide de sens. Vous la bannissez de la terre, & quel affreux séjour serions-nous condamnés à habiter ? Les tigres seroient moins dangereux pour l’hbmme que l’homme même. Ne fermez pas les yeux à la vérité qui vous éclaire de tous côtés. N’est-il pas évident que l’empire, que nous laissons usurper à nos passions , est la source de tous nos maux ? Et plût au Ciel qu’une expérience éternelle, & toujours répétée, n’en multipliât pas chaque jour les preuves ! tandis que ma raison, ministre de l’Auteur de la nature parmi les hommes , & I’organe de ses volontés , me crie d’être juste, humain, bienfaisant; qu’elle m’apprend à B 4 24 Entretiens chercher mon bonheur particulier ■ dans le bien public, & réunit les hommes par les vertus qui inspirent la sécurité & la confiance ; examinez les ravages que les pallions produisent dans la société. Chacune d’elles, aveugle fur tout autre intérêt que le sien , brise les liens de la République , en se regardant comme l’objet & le centre de tout. Le vice éloigne les uns des autres les Citoyens que la vertu rapprocheroit & tiendroit unis; il divise les peuples par les haines, les craintes & les soupçons. Rien n’est sacré pour les passions ; guerres, meurtres , trahisons, violences , injustices , perfidies , lâchetés, voilà leur cortège ; tandis que la raison appelle autour d’elle la paix, la bonne foi & le bonheur à la suite de toutes les vertus. Nous tenons le milieu, mon cher Aristias, entre les pures intelligences & les brutes ; ne soyons ni tout l’un, ni tout l’autre. Le terme de la Philosophie , c'est de connoître notre condition , & d’être assez sages pour nous tenir fans orgueil & fans bassesse à la place qui nous est assignée. Nous avons une raison & des passions ; en riant du chagrin de ces Philosophes farouches, qui voudroient O détacher notre aine de tous les liens de nos sens, ne tombez pas dans Terreur mille fois plus dangereuse de ces hommes fans mœurs qui vous invitent à vous salir dans la fange de vos passions, & se repentent sans cesse de s’être laissé tromper par les faux biens qu’elles présentent. C’est aller plus loin que sauteur de la nature, que de vouloir détruire nos passions ; elles font son ouvrage & immortelles comme lui ; mais il nous ordonne de les tempérer, de les régler , de les diriger par les conseils de la raison , puisque ce n’est qu’ainsi qu’elles peuvent perdre leur venin, & contribuer à notre bonheur. Tandis que Phocion parloit ainsi, Aristias, profondément occupé , tenoit les yeux baissés, & paroissoit accablé du poids de la vérité. La Nature , dit - il enfin en soupirant, s’est donc jouée des hommes avec autant de perfidie que de cruauté. Pourquoi cet assemblage monstrueux & bizarre de qualités opposées ? Pourquoi nous avoir entourés de pièges ? Pourquoi du moins n’avoir pas donné à notre raison les forces ou le charme que possèdent nos passions? B ç Entretiens 99 Humilirz - vous avec moi, lui répondit Phocion, devant la sagesse suprême. Ne soyons peint assez téméraires, tandis que nous nous sentons pressés de tout côté par d’étroites limites, pour vouloir comprendre, embrasser & mesurer un être infini. Qui sommes-nous pour exiger qu’il nous rende compte de ses desseins & de fa conduite? Ce que nous voyons de fa sagesse , doit nous jetter dans une admiration timide & respectueuse pour ce que nous ne voyons pas. S’il nous dévoiloit le système général du monde, notre vue seroit-elle assez ferme & assez étendue pour en saisir toutes les parties & tous les rapports? Non, mon cher Aristias, si fauteur de la nature vouloir nous révéler ses secrets, nous ne les comprendrions pas ; il ne nous apprendrait que des mystères aux- quels ne pourrait atteindre notre raison faite pour des vérités d’un ordre inférieur. Bornons là nos connoissances & nos recherches. Les vérités qu’il nous est important de connoìtre, la Providence nous les prodigue; elle les a mises, pour ainsi dire, fous notre main; mais le reste est caché fous un voile impénétrable. dePhocion. L7 De quoi nous plaindrions.nous? N’est-il pas assez prouvé que nos passions ne donnent point le bon* heur qu’elles promettent ? Notre raison manque- t-elle de nous en avertir ? A ces Sirenes, dont la voix mélodieuse ne nous appelle que pour nous dévorer , que n’opposons - nous donc la prudence d’Ulysse? La politique attendra-t-elle de nouvelles dévolutions dans les Etats, de nouvelles disgrâces , de nouvelles décadences pour se convaincre que le bonheur des sociétés veut un autre fondement que des passions injustes, aveugles , lége- res , inconstantes & capricieuses ? Faites - vous, mon cher Aristias, un tableau du spectacle que présenteroit la terre , si tous ses habitans, semblables à ce divin Socrate , dont Platon & Xeno- crate m’ont cent fois tracé le portrait, réuniffoicnt en eux toutes les vertus. S’il est vrai que dans ce nouvel âge d’or , où les passions seroient réprimées & dirigées par la raison , la félicité habiterait parmi les hommes ; n’est il pas certain que la politique doit nous faire aimer la vertu , & que c’est-là le seul objet que doivent se proposer les Législateurs, les Loix & les Magistrats ? 28 EïïElTlINS Les Sophistes pourront déclamer contre les droits de la raison en faveur des passions, quand ils pourront nous faire appercevoir les grands avantages qu’une République retire de l’avarice, de la prodigalité, de la paresse, de l’intempérance, de l’injustice de ses Citoyens & de ses Magistrats. Pour les confondre , mon cher Aristias, invitez-les à remonter dans les siécles les plus reculés, &, pour ainsi dire, à la naissance du genre humain. Faites-leur remarquer que la Grece fut arrosée de sang & de larmes , tant que nos Peres, plus semblables à des bêtes farouches qu’à des hommes, vécurent fous l’em- pire des passions. Invite? ces grands Philosophes, si ennemis de la raison, à nous apprendre pourquoi nous ne commençâmes à être moins malheureux, que quand des Loix & des Magistrats, par une fuite des pretnieres conventions, se servant tour à tour des chàtimens & des récompenses, commenceront à réprimer quelques passions, & à mettre en honneur quelques vertus. Suivez les fastes de la Grece, & vous verrez toujours les peuples plus ou moins heureux, suivant que la politique plus ou moins habile a rendu les mœurs plus ou moins honnêtes. DE P H O C 1 0 W, 2Y Cent de nos Villes ont été déchirées par des divisions intestines ; recherchez - en les causes, & vous verrez constamment que quelque paillon, enhardie par l’espérance du succès ou l’impunité, a rompu le frein trop foible qui la retenoit. Vous compterez toujours nos calamités par le nombre de nos vices. Nous sqavons les maux qu’ont produits les passions d’un Périclès, d’un Cléon, d’un Alcibiade ; je puis vous les citer. Mais vous, citez-moi ceux qu’ont faits les vertus de Miltiade, d’Aristide & de Limon. Mille Tyrans ont autrefois usurpé la souveraineté dans les Républiques ; en auroient-ils osé former le projet, fi leurs Concitoyens , dé j a esclaves de leurs passions, n’avoient été préparés à sacrifier leur patrie & leur liberté à leur vengeance & à leur avarice? Mais nous, Aristias, mais nous, pourquoi sommes-nous aujourd’hui si différens de nos stères ? Pourquoi tombons - nous dans le mépris ? Pourquoi ne sommes-nous plus heureux? N’en accusez pas, avec les Sophistes, une fortune aveugle qui n’existe point ; ne vous en prenez qu’au changement qui s’est fait dans nos mœurs. La soif Entretiens de l’argent qui nous dévore, à étouffé l’amour de la patrie. Le Luxe du Citoyen refuse tout aux devoirs de l’humanité. Les plaisirs, l’oisiveté, la mollesse, mille autres vices ont avili nos âmes. Quel Trasybule nous délivrera de ces Tyrans plus implacables que (7) Critias ? Rendez-nous les vertus de ces Athéniens qui ont vaincu Xercès; rendez à tous les Grecs leur premiere tempérance & leur justice, & vous nous rendrez en même-temps notre ancienne union, & les forces qui ont conservé notre liberté. Dès que les Grecs seront vertueux , ils regarderont encore la Grece entiere comme leur Patrie commune. Philippe qui nous brave , & médite notre asservissement en armant nos vices contre nous-mêmes, trembleroit au nom de la Grece , ou plutôt nous regarderoit encore comme les protecteurs de son Royaume. T E l est Tordre établi dans les choses humaines , mon cher Aristias, que la prospérité des Etats, est la récompense certaine & constante de leurs vertus ; & Padversité, le châtiment infaillible de leurs vices. L’histoire des siécles passés instruit le nôtre de cette vérité, & nous servirons à notre tour de leçon à nos neveux. Examinez ces révolutions qui ont détruit tant d’Empires ; ce font autant de voix par lesquelles la Providence crie aux hommes : Défiez - vous de vos pajjìons , elles ne vous flattent que pour vous tromper , elles vaus promettent le bonheur >. Mais fi vous prêtez f oreille à leurs mensonges , elles deviendront vos bourreaux , elles vous conduiront à la servitude ; un Tyran domefiique , ou un Vainqueur étranger , servira d’infirument à votre punition * Allez, mon cher Aristias , lui dit Phocion en l’embraíTant, méditez les grandes vérités que je viens de vous exposer, & dites-vous à vous- même tout ce que je pourrois ajouter aux premières réflexions qui se sont présentées à mon esprit. Puisqu’en nous donnant un désir insatiable de bonheur, la Nature nous a tracé une route pour y arriver, ne dites plus, avec les Sophistes, qu’elle est notre marâtre, & que nous sommes condamnés à subir le sort de Tantale. Imposez silence à vos passions pour interroger votre raison, & elle vous apprendra tous les devoirs de l’homme. Vous connoitrez notre destination, & vous verrez Entretiens ;r que la politique ne nous égare , que quand elle se prostitue au service des pallions. Vous êtes meilleur , Aristias , que vous ne croyez ; il n’est pas possible que vous soyez long-temps dans Terreur. Les opinions de nos Sophistes ont pú, par je ne sqais quel air de nouveauté ou d’audace , surprendre votre imagination ; mais vous touchez à cet âge où Ton a déja assez d’expérience pour commencer à se défier de ses passions, & on apprend bientôt à les vaincre, ou du moins à les combattre , quand on n’a pas le cœur corrompu. Vous voyez, me dit Phocion, après qu’Ari- stias fut sorti, de quelle doctrine on empoisonne l’esprit de nos jeunes gens. A peine ont-ils dé- couvert que tout n’est pas vrai , qu’ils croyent ridiculement que tout est faux. Enyvrés d’or- gueil, ils font main-basse fur tout ce qui fe présente. Dans leurs accès de philosophie, ces petits héros mesurent la grandeur de leurs prétendus triomphes à l’importance des vérités qu’ils osent attaquer. Assez sots pour fermer les yeux à l’évi- dence, & douter imperturbablement de tout, ils croyent avoir tout détruit, ou persuader aux igno- rans DE PHOCION. rans qu’ils ont tout examiné. Quand on. cherche à étouffer la voix & l’autorité de la raison, quand on veut la rendre l’esclave des passions , quelle sûreté , quel lien peut-il y avoir entre les hommes? Que voulez-vous que la République espere des Citoyens & des Magistrats ? Elle touche au moment de fa ruine. Aristias changera , ajouta Phocion, je vous le prédis. C’est un bon augure que ce silence modeste qu’il a gardé, pendant que je l’avertissois de ses erreurs ; il xsa pas de vice qui les lui rende cheres. II me semble que son cœur s’est ouvert à mes instructions. Plus étourdi , plus vain , plus présomptueux que méchant, il se rendra aux lumières de la raison ; & plût aux Dieux que tous nos Athéniens lui ressemblassent ! Entutis ns'I Î4 SECOND ENTRETIEN. Qu il ìiy a -point de vertu , quelque obscure qu'elle soit , qui ne contribue au bonheur des hommes. L’objet principal de la politique ejl de régler les meeurs. Sans elles il nef point de bon gouvernement } elles en réparent les vices. Objeflions d'Ariftias > Réponses de Pbocion. P h o c i o n ne s’est point trompé j mon cher Cléophane. Ses paroles, comme un trait de flamme, av oient porté la lumière dans l’esprit d’Aristías. Ce jeune homme vint hier chez moi, il étoit em. barassé en m’abordant ; il n’osoit presque pas me regarder. Que Phocion est sage! me dit-il en rompant le silence ; je m’égarois, & ses discours ont fait revivre dans mon cœur un goût pour la vertu , que je travaillois malheureusement à détruire. Qu’il m’a paru éclairé ! quoiqu’il humiliât mon amour propre. Que je crains de lui paroitre aussi méprisable que je me le parois à moi - même î Depuis que je l'ai vû , je n’ai été occupé qu'à mé- D K P H 0 C I 0 N. ; ; diter sa doctrine. Je m’étonne à la sois de ma témérité de vouloir tout sçavoir, & de la foibleíse avec laquelle j’ai été la dupe de quelques sophis. mes. En commençant à me connoître, je commence à goûter une sorte de tranquillité qui, je crois , n’accompagne jamais l’erreur. Je brûle d’impatience de revoir Phocion , & je crains de me présenter devant lui ; je crains qu’il ne me trouve pas encore digne de l’écouter. A r i s t i a s , lui répondis - je, les Sophistes ^irritent, quand on ose attaquer leurs opinions; c’est que l’avarice les fait parler. Ils craignent que leurs leçons, dont ils font un trafic mercenaire, ne soient décriées. Mais un Philosophe n’a d’autre intérêt que celui de la vérité , & il sçait trop combien elle nous est étrangère, pour n’être pas indulgent. Phocion, je vous en réponds , pardonnera à votre âge de vous être Iaisle tromper par les Sophistes , & par les pallions bien plus habiles qu’eux. 11 vous sçaurá gré de votre repentir, & peut - être même de vos erreurs, puisque vous les abjurez ; car il est toujours beau de se corriger. Venez, Aristias, venez apprendre C s 5E P H t>. C I O N. îî nos anciens Philosophes l’ont regardée comme le berceau de la sagesse. Je dévore vos discours, s’écria Ariflias, je me sens entraîné par la force de vos raisons. Sans doute c’est profaner la Politique qui doit rendre les sociétés heureuses & florissantes, que d’en donner le nom à ce petit manège toujours incertain de ruse, d’intrigue & de fourberie, que je regardons comme un grand art, & qui n’a été en effet imaginé que par des ignorans incapables de s’élever à de plus hautes idées , ou par de mauvais Citoyens qui ne regardoient , dans l’administration de la République , que le malheureux avantage de satisfaire eux - mêmes leur ambition & leur avarice. Sans doute que les mœurs doivent servir- de base à la loi, & que fans leur secours le Législateur n’élevera jamais qu’un édifice chancelant, & prêt à s’écrouler. Mais, vous Tavouerai - je, Phocion ? conti. nua Aristias en baissant la vue & d’un ton affligé; dans le moment même que je cède à l’évidence de vos raisonnemens, mes anciens préjugés semblent se révolter contre ma raison. L’Egypte , autrefois D ; 54 Entretiens vertueuse , a cté heureuse , & Lacédémone n’a perdu'sa prospérité, qu’en perdant ses mœurs. Sans doute il est digne de la sagesse de l’Auteur de la nature , que le bonheur soit le prix de la vertu, & l’adversité la. compagne du vice. Tel est l’ordre le plus ordinaire ; mais n’est - il point d’exception à ces loix générales ? Celui qui les a portées , pour des raisons qu'il seroit téméraire de vouloir pénétrer, n’y déroge -1 - il jamais ? Na-t-on pas vú quelquefois des Empires élever leur fortune fur l’injustice , & fleurie par des moyens que la Morale réprouve ? Quelle vertu ont les Perses qui dominent fur l’Aiìe entiere ? II me semble que Philippe , à qui tout réussit, n’a guere plus de vertu que nous qui tombons en décadence ; il me semble que tous les jours des intriguans, à force de lâchetés & scélératesses, enlevent à des hommes de bien la récompense qui ^n’est dûe qu’à la probité. Pourquoi par les mêmes voies , des Etats ne pourroient-ils donc pas obtenir les mêmes succès ? Nous avons vû des Tyrans usurper dans leur Ville la souveraineté, jouir de leur vol, & mourir tranquillement dans letir lit. Socrate DE P H O C I O S, 55 au contraire n’a possédé aucune de noss Magistratures , & il a trouvé des Juges qui Tant condamné à boire la ciguë. Ah, Phocion , Phocíon, quel spectacle scandaleux ne nous présente pas quelquefois l’histoire du bonheur & du malheur des hommes ? Prenez -y garde , mon cher Aristias , lui répondit Phocion, ce n’est pas votre raison , ce sont vos paissons qui viennent de parler. C’est parce que vous confondez encore les dignités , les richesses , l’éclat, le pouvoir avec le bonheur, que vous voudriez qu’ils fussent la récompense de la vertu; mais ils ne peuvent tout au plus procurer qu’un plaisir passager, tel que le donnent les caresses trompeuses d’une Courtisane , & des plaisirs, passagers ne font pas le bonheur. Vous voyez tous les jours des hommes méprisables qui parviennent aux premieres Magistratures ; mais soyez sûr qu’elles ne font un bien que pour Phomme vertueux qui se dévoue à sa patrie, qui est assez habile pour la rendre heureuse, ou qui du moins a tout tenté pour y réussir. Le bonheur dans chaque individu , c’est 1» paix de D 4 5 6 Entretien* Pâme, & cette paix naît du témoignage qu’il se rend de se conduire par les régies de la juílice. Ces Tyrans, ces ambitieux dont la multitude admire la prospérité, gémissent en secret sous le poids de Tadininistration à laquelle ils ont la lâcheté insensée de ne pouvoir renoncer. Que ne pouvez - vous lire dans leur cœur déchiré par la crainte, l’envie , la haine, I’avarice & les remords ? Mon cher Aristias, que cette apparence de prospérité , qui n’environne que trop souvent Je vice, ne vous scandalise pas. L’élévatìon des médians, faisant à la fois leur châtiment, & celui des peuples qu’ils gouvernent & qui les élèvent, est au contraire une nouvelle preuve que le bon- Jieur n'est attaché qu'à la vertu. Vous me citez Socrate ; mais ce verre de ciguë, qui déshonorera éternellement vos Peres, ne troubla point son repos. Les scélérats qui vouloient le perdre, étoient incertains du succès de leurs calomnies, & il étoit sûr de son innocence. Puisqu’il ne fit aucune plainte , aucune sollicitation, & qu’il refusa de se soustraire par la fuite à la haine de ses ennemis, comment pour- DE PhoCION. 57 roit-on le soupçonner d’avoir été inquiet sur le jugement qu’il attendoit ? Pendant les trente ( 4 ) jours qui s’écoulerent depuis qu’on lui prononça fa sentence, jusqu’au moment de l’exécution , il continua à instruire ses disciples. 11 leur parla de Pimmortalité de l’ame, & du bonheur attaché à la vertu. Les yeux les plus perçans ne virent point qu’il fìt quelqu’effort pour être ou paraître tranquille , & qu’il soupçonnât que sa prison & sa mort fussent une objection contre sa Doctrine. 11 regarda la mort, comme nous voyons le coucher du soleil & l’approche du sommeil ; il remercia les Dieux de lui donner une fin qui lui épargnoit les infirmités de la vieillesse & les angoisses douloureuses' de l’agonie. C’est Athènes feule qui étoit malheureuse ; & quelle longue suite de calamités ne pouvoit-on pas prédire à une ville assez aveugle & assez corrompue pour punir la vertu de Socrate du dernier supplice? A l’cgard de la prospérité des Etats, je conviens , poursuivit Phocion , qu’il s’est formé de grands Empires par des moyens que la morale désavoue - r mais répondez - moi, ces Etats quoi- D Ç Entretiens ?8 qu’injustes , ambitieux & fans foi , n’étoient - ils pas moins abandonnés aux voluptés, à la paresse & à l'amour des richesses que les peuples qu’ils ont soumis? N’étoient-ils pas plus exercés au courage & à la discipline? N’avoient - ils pas moins d’indifférence pour leur Patrie , & plus d’amour pour la gloire? Ce n’est point parce que Philippe a peu de vertu que nous le craignons, c’est parce que nous en avons encore moins que lui, & qu’il fe sert de nos vices pour nous accabler. L’ambi- tion, l’injustice, la ruse , la violence peuvent fans doute former de grands empires ; mais c’est parce qu’à ces vices on n’oppofe que d’autres vices : d’ailleurs, quel est l’avantage de cette grandeur usurpée ? Peut - elle faire la prospérité d’un Etat, puisqu’ii est impossible de l’asseoir sur un fondement solide ? L a Politique , dupe d’un bonheur passager & toujours suivi des revers les plus funestes, doit- elle donc sacrifier l’avenir au moment présent? 6 mon cher Aristias, si vous aimez votre Patrie, que les Dieux vous préservent de lui souhaiter des succès qui prépareroient fa décadence & fa ruiné. DE PHOCION. S9 C’est jour avoir voulu usurper l’Empire de la Grece , que nous & les Spartiates sommes aujourd’hui à la veille de perdre notre liberté. La modération de nos villes les avoit mises en état de repousser Xercès ; leur ambition va les soumettre à Philippe. De grandes provinces & de grandes richesses, quoi qu’en disent nos Orateurs, ne contribuent ni au bonheur domestique des Citoyens, ni à la sûreté de la République à l'égard des Etrangers. Que sert aux Perses d’avoir conquis l’Afie entiere ? En font - ils plus libres ? Le Sujet jouit-il avec plus de confiance de fa fortune, depuis que le Prince a monstrueusement augmenté la sienne ? Qu’un grand Empire est foible ; puisqu’Agesilas, avec une poignée de Soldats , a porté la terreur jusques dans Babylone. Une autre fois je vous développerai les preuves de cette vérité ; mais dans ce moment contentez - vous de remarquer, Aristias, que si l’Etre , protecteur de la vertu, se sert queljuesois des vices d’un peuple pour en détruire un plus vicieux, il ne manque jamais de briser l’instrument de sa vengeance après s’en être servi. Ce n’est point par des miracles qu’il agit, <5a Entretien* mais par unç fuite naturelle de Tordre qu’il a établi dans le gouvernement du monde. J e ne hasarde point ici une conjecture vaine & téméraire. Examinez avec moi le choc , la marche, le concours des passions, le mouvement réciproque qu’elles se communiquent, & vous en verrez résulter cet ordre favorable à la morale. La trahison, la fourberie , la ruse peuvent surprendre & tromper un Etat qui n’est’ pas précautionné contre leurs pièges , & obtenir d’abord quelque succès ; mais leur succès même déchire le voile fous lequel elles se cachoient, & la mauvaise foi, en inspirant une défiance & une haine générales, se trouve enfin elle - même embarrassée dans les embûches qu’elle dressoit. Intimidée par la crainte qu’elle a fait naître , dupe de ses propres finesses, jamais elle ne peut prévoir tous les dangers dont elle est menacée ; fans cesse elle se précautionne contre des accidens chimériques. Marchant ainsi sans réglé, elle ne peut réussir que par hasard, & bientôt doit nécessairement échouer. Ces sophistes ( $ ) , qui tâchent de réduire en art la perfidie, & qui nous étalent avec complaisance stî pHOCIOtt. fil cent exemples d’injustices heureuses, se gardent bien de nous en faire connoître les suites funestes. Toujours vagues dans leurs discours, ils n’analyfent jamais les causes des succès de l’injustice & de la mauvaise foi ; jamais ils n’établiront le point fixe, où triomphant de tous les obstacles, elles font sûres de réussir. La force de la vérité oblige au contraire les sophistes à se réfuter eux - mêmes. 11s ne peuvent se déguiser que les succès passagers de f injustice ne préparent qu’un avenir malheureux. Pourquoi nous conseillent - ils d’éviter la haine & le mépris , comme les deux écueils les plus funestes de la Poflitique? N’est-ce pas convenir du danger des vices, reconnoitre le prix de la vertu, & avouer que ses opérations seules font sûres ? S r un peuple, au lieu de la ruse & de la fourberie, employé la force & la violence contre ses voisins, il est impossible qu’il ne soit pas lui- même agité par la crainte qu’il inspire. En même temps qu’il augmeíitê le nombre de ses ennemis, il devient suspect à ses alliés. En croyant se rendre puissant, il multiplie ses dangers &. dimi- Entretiens 6z nue ses forces. Plus heureux que plusieurs Nations dont nous connoissons l’histoire, & qui se sont affoíblies & enfin ruinées à force d’efforts pour augmenter leur fortune ; je veux qu’il ne succombe pas fous le poids des difficultés qui l’entourent, & que la résistance de ses ennemis éguife au contraire son courage , ses forces & ses talens. Le moment fatal du succès arrive; il triomphe, mais le vainqueur périt au milieu de ses conquêtes. R n m A R q.u e z - l e , mon cher Aristias, c’est l’ambition , c’est l’avarice déguisées fous le nom d’une fausse gloire, qui peuvent seules porter les hommes à-_être conquérans; & par quel prodige ces deux passions, qui n’ont pas craint de violer tous les droits humains & de verser des torrens de sang, useroient-elles avec prudence de la victoire, fi capable d’enyvrer d’orgueil les hommes les plus modérés ? Sesostris peu content de régner fur l’E- gypte, fait violence à ces sages loix dont je vous parlois il n’y a qu’un moment; il médite la conquête de l’Asie, & rien ne résiste d’abord à ces Egyptiens sobres, laborieux, tempérons & courageux qu’il a armés pour servir son injuste ambition. Ti E P H 0 C I 0 X. 6$ Mais ses Soldats victorieux prennent bientôt les vices & les mœurs des peuples vaincus. Ces hommes , amollis par les voluptés & les richesses, rapportent dans leur Patrie les dépouilles de Porient. Le peuple étonné d’un spectacle qui développe en lui le germe de l’ambition & de l’avarice, se croit parvenu,au comble de la gloire & de la prospérité; cependant la vertu, ébranlée dans tous les cœurs, est prête à les abandonner; & au milieu des chants d’allégresse & de triomphe, le châtiment de l’E- gypte commence. Une négligence présomptueuse relâche les ressorts du gouvernement ; tous les anciens établissemens font bientôt détruits par les passons. Les successeurs de Sesostris , esclaves d’une fortune qui les accabloit, devinrent des tyrans voluptueux , & d’autant plus terribles, qu’af- foiblis par la ruine des loix , ils nie • se croyoient plus en sûreté. 11s craignirent des Sujets que la mollesse , le faste, la pauvreté & les richesses avoient rendus à la fois lâches & insolens ; & leur Royaume, fans défense & troublé plutôt par des émeutes que par des révoltes, est destiné à devenir la proye du premier conquérant qui voudra s’cn emparer. Entretiens 64 L’H i s t o i r k nous offre mille exemples pa< relis. Les Medes, en asservissant les Assyriens, perdirent les mœurs & les loix qu’ils dévoient à la sagesse de Déjocès ; ils cesserent d’être heureux par une trop grande prospérité, & préparèrent une conquête aisée aux Perses, qui à leur tour amollis & corrompus aussitôt que Vainqueurs, sondèrent un grand Empire dont tout annonqoit la décadence. Que de leçons pour la Politique, si elle veut connoitre ses devoirs ! Vous parlerai - je, mon cher Aristias, des malheurs domestiques de la Grece? Nos succès brillans pendant la guerre Médique, où nous ne faisions que nous défendre, ont été capables de nous Faire abandon, ner les vertus de nos peres ; quels ravages ne doivent donc pas faire chez un peuple les succès d’une guerre entreprise par ambition & par avarice ? L*époque de l’ambition & de la, foiblesse d'Athènes est la même. NouS nous sommes perdus quand nous avons voulu nous rendre les maîtres de nos alliés ; & Lacédémone , après nous avoir vaincus, n’a plus été en état de se défendre contre les Thébains. Phi- pb Phocion. 6 ; Philippe abuse aujourd’hui de nos divisions & de nos vices ; il ne cherche qu’à nous subjuguer & nous asservir : mais voyez avec quelle adresse son ambition emprunte le masque de la modération , de la justice, de la bienfaisance mê- nie; c’est par-là qu’il est véritablemeht redoutable. II recueille dans la Macédoine les vertus fugitives qui nous abandonnent ; il rend son peuple sobre, actif, patient, laborieux & brave. Que de Vertus, qui, par l’ëirtploi insensé que ce nouveau Sésoltris eíi fait, ne procureront qu’un faux bonheur aux Macédoniens ! Si ce Prince avoit j’ame assez grande pour connoitre lés devoirs , & les préférer aux intérêts de fa vanité & de son ambition , il met- troit à profit les circonstances heureuses où il se trouve. Au lieu de fomenter nos vices pour acquérir avec moins de peine l'empire de la Grece, il se serviroit de ses talens pour nous aider à nous àriger; il tâcheroit de mériter à lá Macédoine la considération dont Lacédémone a autrefois joui. Loin de nous diviser , il travailleroit à nous réunir j & à ne faire des Grecs & des Macédoniens qu’un peuple d’amis & d’allics, qui seroit heureux, L i 66 Entretiens & dont le pays deviendroit inaccessible aux atfcu ques des Etrangers. Il procurerait ainsi un bonheur durable à fa nation ; mais puisque Philippe n’aime la vertu que pour en faire l’instrument de son ambition ; j’ose vous prédire, sans vouloir empiéter fur les droits de l’oracle de Delphe, que cette fortune des Macédoniens , préparée & conduite avec tant d’art, de courage & d’habileté de la part du Prince , & tant de vertu de la part des Sujets , disparaîtra en naissant. Le moment où leur empire fera parvenu à la situation en apparence la plus brillante, fera P époque où il commencera à ( 6 ) déchoir. Ses succès ouvriront enfin les yeux à ses voisins ; ses conquêtes lui feront plus d’ennemis qu’elles ne lui donneront de sujets. Les qualités que nous admirons aujourd'hui dans les Macédoniens , feront place aux vices des vaincus. La Macédoine fera malheureuse, & trouvera enfin un vainqueur. I l faudrait, mon cher Aristias, que la nature du cœur humain changeât, pour que la politique de nos sophistes pût conduire un peuple à un % dePhocion-. 67 bonheur durable. Si ce n’étok que notre raison seule qui nous fit haïr l’injustice , la fourberie, la violence, Pambítion, l’avarice, &c. peut - être qu’on parviendroit à l’éblouir , la tromper & l'en- velopper de préjugés qu’elle ne pourroit détruire; niais ce sont nos pallions mêmes qui détestent ces vices dans nos pareils. Blessées dès qu'elles les rencontrent, elles s’aigrissent, elles s'irritent, & rien ne peut les distraire. Tant qu’un homme injuste & fans foi indisposera ses Concitoyens ; tant qu’une République ambitieuse, avare & orgueilleuse se rendra suspecte & odieuse à ses voisins, c’est-à-dire, tant que la nature de l'homme ne changera pas ; soyez persuadé que la politique doit regarder la vertu comme la source & le fondement de la prospérité. Je devrois vous parler actuellement de la méthode avec laquelle la politique doit affermir la vertu dans une République; mais en voilà assez pour aujourd’hui, dit Phocion, & je craindrois, mon cher Aristias, de nuire à la vérité en vous fatiguant t s’il vous reste même quelques doutes fur les matières que nous avons traitées, la fuite de nos Entretiens les dissipera. £ z Entretiens S8 TROISIEME ENTRETIEN. Méthode que la Politique doit employer pbur rendre un peuple vertueux. Des vertus qit elle doit principalement cultiver. La tempérance , / amour du travail , f amour de la gloire. Né- cejjìté de la Religion. A ■Iliisïus & moi nous nous rendîmes hier chez Phocion , mon cher Cléophane. C’est aujourd’hui , lui dis - je, nos grandes Panathénées, & comment pourrions - nous mieux célébrer une fête consacrée à Minerve, & destinée à perpétuer le souvenir de la réunion que Thesée fit des diffié- rens peuples de l’Attique dans Athènes', qu’en écoutant ce que vous voudrez bien continuer à nous apprendre fur la morale & la politique? ,J k sçais trop de gré à Aristias , me répondit Phocion , dé préférer un entretien austere au lpectacle de nos fêtes , pour ne pas consentir à ce que vous désirez. II est vraisemblable ajouta- t-il en souriant, que Minerve qui voit nos Pana- D B P; H O C I o N. 69 thénées avec indifférence , depuis que nous les célébrons avec plus de pompe & moins de vertu que nos peres, trouvera bon que nous n’cn augmentions pas la cohue. P u 1 s q.v e vous le voulez, reprenons la fuite de nos Entretiens. Je vous ai prouvé ,> continua Phocion, que la vertu lie les hommes en leur in-- spirant une confiance mutuelle, & que le vice au contraire les tient en garde les uns contre les autres, & les divise. Je vous ai fait voir qu’il n’y a point de vertu qui ne soit utile à la Société ; mais ces connoiffiances seules ne suffisent point pour guider la politique dans ses opérations, Quoique toute vertu mérite d’être cultivée, toutes cependant ne demandent pas les mêmes foins de la part du Législateur & des Magistrats ; quelques- unes n’ont pas un rapport auflì direct, aussi immédiat que les autres, à ce qui fait & consolide le bonheur des Citoyens & la sûreté de la République. Toutes les vertus n’étendent pas leurs racines à une égale distance, toutçs n’ont pas une tige également forte , quelques - unes méme ont besoin d’un appui, ou languissent & se flétrissent E ; ËSUEtnH5 7 » fans ce secours. Les unes jettent de plus grands rameaux, & portent des fruits plus abondans que les autres ; il y en a même qui fécondent, pour ainsi dire , tout le terrein qui les environne ; vous verrez naître autour d’elles mille vertus particulières qui «sembleront venir sans semence, & n’exi- ger aucune culture. S i la politique, mon cher Aristias, considéré les vertus suivant leur ordre en dignité & en excellence , elle place à leur tête la justice, la prudence & le courage. D’accord avec la morale, elle nous montre que de ces trois sources découlent l’ordre, la paix, la sûreté & tous les bien» en un mot que les hommes peuvent désirer. L’objet de la politique est de nous rendre facile la pratique de ces trois vertus ; mais elle connoît trop bien l’activité de nos passions & la paresse de notre raison, pour espérer de nous en faire contracter l’habitude, si en nous familiarisant d’a- vance avec d’autres vertus dont elle est plus maîtresse de régler l’exercice & la marche , elle n’é- carte de notre cœur les vices qui nous empêchent d’être justes, prudens & courageux. DE P H O C I 0 N, 7* C f, seroit un étrange Politique, qu’un Législateur, persuadé qu’il suffit de faire des loix pour que les hommes y obéissent. Il n’a encore rien fait quand il n’aura réglé que les droits de chaque Citoyen & donné des bornes fixes à la justice. Laissez agir nos pallions, elles auront bientôt dérangé ces bornes. Mille prétentions chimériques anéantiront le droit. Au milieu des loix les plus justes, l’injustice, secondée par la ruse & la chicane, & enhardie par l’impunité, deviendra bientôt l’esprit général des Citoyens. Publiez dans la place de Sìbaris qu’il est ordonné à tout Citoyen d’avoir assez de courage pour préférer dans un combat la mort à la fuite, & mépriser dans l’ad- ministration de la République les dangers auxquels un Magistrat est quelquefois exposé ; & je vous réponds que vous aurez publié le décret le plus inutile. les Sibarites , toujours efféminés , ne sortiront point de leur mollesse pour prendre du courage. La Loi nous prescrirait, à nous autres Athéniens la police la plus sage dans nos délibérations publiques, pour nous empêcher d’être inconsidérés , & nous forcer de peser & d’examiner E 4 Entretiens 7- avec maturité les intérêts de la Patrie ; que si nous devenions prudens, ce seroit pour l’intérêt de nos passions, & non pour celui de la République. Tout Législateur qui ignore fur quelles vertus la justice, la prudence & le courage doivent être, pour ainsi dire, entés ; tout Législateur qui ne fait pas préparer les hommes à les aimer & les pratiquer, verra que ses loix inutiles n’auront fait aucun bien à la Société. 11 y a en effet, mon cher Aristias , des vertus qui servent de base & d’appui à toutes les autres. Je compte quatre de ces vertus, que j’appelle mer es ou auxiliaires , & qui font les premieres dans l’ordre politique, la tempérance , l’amour du travail , l’amour de la gloire, & le respect pour les Dieux. Par tempérance , j’entends , poursuivit Pho- cion , cette vertu qui, nous invitant à nous contenter des choses que la Nature exige indispensa- blement pour notre conservation , diminue le nombre de nos besoins & les simplifie. Qui n’é- tudie pas l’art d’être heureux à peu de frais, fera toujours malheureux. Vous sçavez ce que Socrate DE PhOCION. 7? ( i ) disoit à Euthydeme, que les voluptueux font les hommes du monde les plus déraisonnables. A force de se repaître de voluptés , ils éteignent en eux le sentiment du plaisir ; ils n’ont pas l’esprit d’endurer la faim & la soif, & de résister aux pre- mieres amorces de l’amour & du sommeil ; ils gâtent tout par leur attention insensée à prévenir leurs désirs. L a volupté vend ses faveurs à trop haut prix ; elle employé trop de mains, trop de temps, trop de peine à la composition de son ennuyeux bonheur , pour que la politique n’échouât pas en essayant de rendre heureux un peuple voluptueux. A peine la volupté jouit-elle, que rassasiée, elle rejette avec faste & dédain ce qu’elle avoit désiré avec emportement. Nos sophistes, à leur ordinaire , ont mal raisonné sur cette matière , parce que la Nature a voulu que nos besoins fussent la source de nos plaisirs , ils ont prétendu qu’en multipliant les uns , on multiplieroit aussi les autres; mais ils n’ont pas fait attention que la volupté est moins habile & moins libérale que la Nature. Celle-ci ne donne aucun besoin , sans donner en E s 7+ ÍNT1HIIKS même ternes un moyen aisé de le satisfaire ; & la volupté, qui flatte, échauffe, irrite notre imagination par des espérances & des songes, ne donne jamais ce qu’elle a promis; elle fuit quand nous croyons la saisir, & nous laisse le dégoût, l’ennui & la lassitude à la place du plaisir. Mais il ne s’agit pas entre nous de l’incon- séqnence des voluptueux ; & quand leur passion ne les tromperoit pas, il n’en fàudroit pas moins, mon cher Ariítias, bannir la volupté de notre République. Croyant acheter des plaisirs à prix d’ar- gent, elle est toujours avare & prodigue, & jamais on n’a vû la justice, la prudence & le courage se mêler parmi les vices qui accompagnent l’a- varice & la prodigalité. Toutes les richesses de la Perse n’enrichiroient pas ( 2 ) Demadès ; l’Euro- pe, l’Asie & l’Afrique ne suffiroient pas aux besoins de trois voluptueux comme lui : comment donc la vérité seroit-elle l’ame de ses discours? Patrie, honneur, justi.çe, il vendra tout à qui voudra Tacheter. Ce Sénateur, accablé du poids d'une digestion difficile, livreroit l’Etat à qui lui offriroit tn élixir propre à ranimer les ressorts usés de son D S P H 0 C I 0 N. 7 Ç estomac, & vous voulez qu’il s’informe s’il n’y a point quelque malheureux Citoyen que la faim poursuit ? Croirez-vous que des Magistrats, avides & fatigués de plaisirs , soient bien propres à penser aux besoins de la Société ? Que ce soient des sentinelles vigilantes & attentives à prévoir, prévenir ou repousser les périls dont la République peut être menacée ? N e l’eípérez pas ; la République elle - même / ne l’exige plus, quand une fois les esprits font infectés par la jouissance ou le désir des voluptés ; elle tiendra même compte à ses Magistrats de leur mollesse & de leur faste. Dès que la recherche dans les plaisirs a attaché à la médiocrité l’oppro- bre de la pauvreté, les; Citoyens ont trop de besoins pour être contens de leur fortune. Leur ame est déja souillée des vols que leurs mains n’ont encore pû commettre ; ils feront un commerce honteux de leur suffrage, & vendront leur voix au plus offrant. On ne verra dans les Magistratures que la facilité de s’enrichir impunément par dos injustices ; on ne voudra plus avoir de crédit dans la République ni commander les armées, que pour 76 Ikihtiïsî faire fortune, & s’abìmer ensuite dans les voluptés. Tout est alors perdu ; il ne subsiste plus qu’un vain simulacre de République. A la place des loix méprisées, les passions règnent impérieusement, & les mœurs seroient atroces, si les âmes étoient escore capables de conserver quelque force. Q. u and en ouvrant le cœur à tous les vices , les voluptés n’y étoufferoient pas le principe de la justice & de la prudence , il fustìt qsselles énervent le corps pour que la République ne doive plus attendre de ses Citoyens amollis les fatigues, les veilles, la patience, les travaux, d’où dépend souvent son salut. Tandis que de jeunes gens, lassés de leurs débauches, dorment laborieusement dans le duvet, pensez-vous, si on les réveille en sursaut pour repousser l’ennemi qui escalade nos murailles, qu’ils trouveront en eux les forces & le courage de ces anciens Athéniens , accoutumés à coucher fur la dure à côté de leurs armes, A. à mépriser les plaisirs des sens ? Depuis que le goût des plaisirs nous possede, j’ai vû, oui j’ai vù les descendans des Héros de Marathon & de Salami- Re aller aux ennemis avec l’envie de fuir dans le DE P H 0 C I 0 N*, 77 cœur. L’exemple contagieux des riches a corrompu jusqu’aux pauvres, qui ne partagent pas leurs voluptés. II n’eit plus d’Athénien qui ne murmure contre les fatigues de la guerre & la rigueur de notre discipline relâchée. La nature paroît dégradée dans toute la Grece ; nous succombons aujourd’hui fous les exercices dont nos peres íè jouoient autrefois; nous trouvons nos armes trop pesantes , & la mollesse de nos villes nous a appris à redouter le courage des Barbares. Q_u e Lycurgue, mon cher Aristias, étoit profond dans la connoissance de nos vertus & de nos vices ! Méditez ses loix, un Dieu fans doute les lui avoit dictées. Vous ne le verrez jamais s’é- garer dans des détails inutiles s proscrire un vice, & n’en pas couper la racine ; ordonner la pratique d’une vertu, & négliger celle qui doit en être le principe ou l’appui. II ne permet pas à deux jeunes époux de s’abandonner inconsidérément à leurs transports ; il vouloir qu’un mari n’habitát pas d’abord dans la même maison que la femme; il lui ordonnoit de dérober ses faveurs. G’étoit pour empêcher que les droits du mariage ne de- Entretiens 78 vinssent une source de corruption & de mollesse en les abandonnant aux voluptés j & que rassasiés de plaisirs légitimes, ils n’en cherchassent de défendus. L’adultere ne fut point connu à Lacédémone : quel avantage ! s’il est vrai que tout commerce de galanterie suppose dans les femmes une lâche infidélité à leurs devoirs, & dans les hommes l’art de séduire & de corrompre réduit en principes , & par - là même d'autant plus dangereux , qu’il les occupe sérieusement de cent misères, qui ôtent à l’ame les ressorts nécessaires pour méditer & exécuter de grandes choses. Faute de connoître le penchant du sexe à la mollesse, & l’empire qu’il a sur notre ame , la plupart des Législateurs ont tendu un piège à nos mœurs , en négligeant de régler celles des femmes. Lycurgue devina qu’elles nous donneroient leurs vices, s’il ne leur donnoit pas nos vertus. 11 en fit des hommes ; il leur inspira un généreux mépris pour les besoins auxquels la nature ne les a pas assujetties. II les endurcit au travail, à la peine, à la fatigue. Platon ( ; ) , enhardi par cet exemple, voulut même en faire des soldats dans DE PhOCION - . sa République. II sçavoit que moins nous avons de devoirs à remplir, moins nous y sommes attachés , & en exigeant beaucoup des femmes, il espéroit avec raison de tout obtenir aisément des hommes. Lygurgue établit enfin dans fa ville des repas publics, dont le brouet noir, fi décrié aujourd’hui, fàifoit les délices. Voilà ses deux principales institutions, & fans leur secours, il auroît inutilement proscrit l’usage de l’argent 6c les arts inutiles, aiguillons à la fois & alimens des passions. L’exercice des vertus les plus difficiles & dans le degré le plus héroïque ; devoit dès-lnrs devenir familier aux Spartiates ; parée que c’elt le propre de la tempérance de fermer l’entrée de notre cœur à une foule de vices , en nous rendant notre situation présente agréable, & de nous porter fans effort au bien. La tempérance inspire nécessairement le mépris des richesses ; & ce mépris; qui suppose l’ame débarrassée des besoins frivoles qui nous tourmentent, est toujours «OCompagné de l’amour de l’ordre & de la justice. Moins 1er passions font vives Sc nombreuses, plus la raiíbà \ 4 Entretiens z» est libre de faire valoir ses droits. Oui, mon cher Aristias, depuis que nous avons renoncé à la simplicité des mœurs de nos peres , nous avons beau faire tous les jours de nouvelles ( 4 ) Loix & multiplier nos Magistrats, c’est convenir de notre corruption , & n’employer que des remèdes inutiles pour nous corriger. Le premier Magistrat & la premiere Loi d’une République, ce doit être la tempérance ; & le peuple le mieux gouverné après les Spartiates, c’est celui qui approchera le plus de leur frugalité. Cependant telle est la foiblesse humaine, que toute vertu a ses momens d’erreur, de distraction & de lassitude. La tempérance a autant d’ennerois qu’il y a de fortes de voluptés, & quel que soit son pouvoir, elle succombera à la fiq, fi la politique n’empêche qu’elle n’ait à combattre contre l’oisiveté & cet ennui qui fuit l’inac- tion de l’ame & du corps. Tout le temps où la loi nous abandonne à nous - mêmes, est un temps qu’elle donne aux passions pour nous tenter, nous séduire & nous subjuguer. La politique doit donc inspirer aux Citoyens l’amour du travail. Cette * vertu DE PHOCION. 8i vertu répandant sur lés plaisirs les plus simples & les plus honnêtes un charme capable de nous satisfaire , tempere notre imagination , & empêche, pour ainsi dire, qu’elle n’aille à la découverte de quelque nouveau plaisir. Ne vous, hâtez pas, mon cher Ariílias, de conclure de cette doctrine que toute espece de travail soit utile à la Société ; il est au contraire une sorte d’oisiveté qui lui seroit peut-être moins funeste. Voyez quel est le procédé de la Nature à notre égard. Libérale de tous les biens qui nous font nécessaires, elle veut cependant que nous les achetions par le travail. La terre est stérile, si nos mains ne la fécondent pas ; & par Tordre établi pour la production des fruits, ce travail est léger, mais continuel. Que'la politique imite la nature. Si le travail qu’elle nous impose n’est pas proportionné à nos forces, si Teípérance qui le fe- roit entreprendre avec joie est trompée, s’il ne peut pas suffire à nos besoins, il devient insupportable , & ne peut être que l’occupation, ou plutôt le châtiment d’un esclave. F v 82 Entretiens L’egïpte fut malheureuse sous les successeurs de Seibstris, dès que le Prince, conduit par une insatiable avarice , s’écarta de ces principes, & condamnant ses Sujets à des travaux trop durs, en voulut seul recueillir les fruits. Les mains des Egyptiens s’engourdirent. La nation la plus active s’avilit dans la pareiïe, qui étoft devenue son seul bien. L’Etat fut vexé à la fois par la pauvreté & le luxe ; les esprits s’effaroucherent, & on traita les Citoyens comme des bêtes farouches qu’il falloit dompter ( ; ) par la fatigue. Cependant quel spectacle présentoit la malheureuse Egypte ! Sans les eaux bienfaisantes du Nil, les campagnes auroient à peine pu suffire à nourrir leurs habitans. Au milieu de ces monumens qui semblent destinés à vivre autant que le monde , & qu’un peuple malheureux est condamné à élever à l’orgueil de ses maîtres ; que deviendra le Monarque , si un ennemi étranger se présente sur ses frontières, & veut lui enlever fa couronne & se* plaisirs ? Quels bras armera-t-il en fa faveur ? Que! intérêt auront ses peuples de défendre, aux dépens de leur sang, ses voluptés & leur misere ? 8r DE P H O C I 0 K. A Tyr, à Carthage, nous disent les voyageurs , tous les Citoyens font occupés : mais nous préservent les Dieux, mon cher Aristias, de les imiter. Ces peuples, dont on nous vante l’indu- strie & l’activité, ont été les corrupteurs des nations. Contentes des richesses que la nature prudente répand dans chaque climat, elles vi- voient heureuses fans faste & fans luxe. Les Ty* riens les Carthaginois ont tenté leur cupidité; ils les ont façonnées au goût des choses rares & recherchées ; ils ont eu la perfidie de leur faire mépriser les biens qu’elles possédoient. Combien la pourpre de Tyr & les superfluités élégantes de Carthage n’ont - elles pas fait commettre de crimes, & produit de malheurs fur la terre ? Mais ne pensez pas, Aristias , que ces empoisonneurs publics ayent eux-mêmes échappé aux poisons qu’ils préparent. Je ne comtois ni Tyr ni Carthage ; j’ose- rois cependant assurer que ces deux villes sont malheureuses, L’amour du travail, qui est une grande vertu quand il accompagne la tempérance, & sert avec elle à réprimer & régler nos passions, est au contraire l’ouvrage de l’avarice & de la cu- F % 84 ENTRÉ TIENS pidité chez les Carthaginois & les Tyriens. Plus ces deux vices s’accroissent au milieu des richesses, plus toutes les autres passions acquièrent de force. L’amour du travail n’est propre dans ces d»ux Républiques qu’à humilier les esprits , ou leur in- spirer de l’insoîence ; il doit y fàire des mercenaires & des tyrans. Notre Solon, fatigué des émeutes & des séditions que l’oisiveté du peuple excitoit parmi nous , fit des loix pour faire aimer le travail. Un pere qui n’avoit pas fait apprendre un métier à son fils, ne pouvoir exiger aucun secours de lui dans la vieillesse ; loi absurde , parce qu’elle est contraire aux devoirs éternels & inviolables de la nature, & qu’on n’attachera jamais un Citoyen à la Patrie, en lui apprenant à manquer de re- connoiffance pour son pere. Chaque Citoyen fut obligé de rendre compte de ses occupations devant l’Aréopage, chargé de punir la paresse. A quoi aboutit cette grande politique ? Chacun choisissant à son gré ses occupations, que la loi auroit dû régler , nous devînmes tous des mercenaires. Teinturiers, Cordonniers , Maçons , Marchands, d>ePhocion. gç Maréchaux, Revendeurs : voilà ce qui forme le fond de nos assemblées dans la Place publique. Nos Citoyens, livrés à des occupations basses & serviles, que Lycurgue n’avoit permises qu’aux Hilotes, dévoient en prendre les mœurs. Que se- roit devenue la République ? Marathon & S alumine auroient-ils été témoins du courage & de la gloire de nos peres? La Grece entiere ne seroit- elle pas aujourd’hui gouvernée par un Satrape orgueilleux des Rois de Perse? Si à la faveur d’un concours heureux de circonstances extraordinaires, fur lesquelles il ne faut jamais compter, d’autres causes, en conservant dans un peuple d’artisans l’ancien amour de la gloire & de la liberté, ne Poussent préparé à se laisser conduire (5) aveuglément par un Miltiade, un Thémistocle & d’autres . pareils grands hommes? Quand ces causes étrangères à notre constitution, s’affoiblissant peu à peu, cessèrent enfin d’infiuer fur nos mœurs , & que la République, gouvernée par des Ouvriers, eut pris le génie qu’elle devoit naturellement avoir, vous sqavez dans quel avilissement nous tombâmes. L’intérèt particulier décida toujours de l’intérêt F î * 86 Entretien* public. Tour à tour extrêmes dans toutes nos pallions , timides le matin, téméraires le soir, lâches 4 Entretiens Perse , & y produire quelques fruits ? Un souffle contagieux en a fait mourir le germe même. II n’est point de récompense imaginée pour honorer la vertu, dont quelque vice ne s’y pare insolemment. Une Cour enyvrée de plaisirs, & qui est l’ame de tout l’Empire, n’a de faveurs à répandre que fur les ministres ou les instrumens de ses voluptés. Elle se gardera bien de donner le gouvernement d’une Satrapie à un homme intelligent & vertueux ; elle s’en défie, & le craindroit. Pour devenir Grand en Perse, il faut être un homme très- médiocre, ou s’avilir jusqu’à cacher ses talens. L E peuple ne raisonne point. Naturellement porté par son ignorance à donner son admiration à ce qui flatte son imprudence, son orgueil, son avarice, sa jalousie, &c. il confondra le bizarre & P extraordinaire avec ce qui est véritablement sage & grand. N’en doutez pas ; il courra après une gloire de préjugé & de mode, si la Politique, de concert avec la Morale, ne le met dans le bon chemin. 11 s’en écartera , si on ceíse un moment d’éclairer & de guider fa marche , & bientôt il dégoûtera par ses éloges ridicules & bruyans les DE P H O C I 0 N. 9î appréciateurs du vrai mérite , & égarera avec lui ceux qui font frappés de l’amour de la gloire, mais qui n’ont pas assez de lumière pour Lavoir où il faut la chercher. Qu and la Politique est parvenue à connoî- tre ce qui est véritablement estimable, quand elle aura, pour ainsi dire, pesé les vertus, qu’elle accorde une plus grande considération à celles qui font les plus avantageuses à la société, & d’un exercice plus difficile. Au lieu de prodiguer les honneurs, que la République ne les dispense qu’a- vec une extrême économie. La gloire trop commune s’avilit. Que les récompenses soient rares, que tous les désirent, que peu les obtiennent; elles seront méprisées, si on les donne d’avance ou par caprice. Les talens ont droit d’y prétendre ; mais ce n’eíl que quand ils font utiles à la Patrie. Que nous importe d’avoir d’excellens Peintres, d’ex- cellens Comédiens, d’excellens Sculpteurs ? Malheur à la Nation insensée, qui, sous prétexte du génie qu’exige leur art, les place à côté du grand Capitaine ou du grand Magistrat, & leur donne les mêmes éloges. En est-on plus heureux, quand §6 Entretiens la Peinture & la Sculpture animent en quelque sorte la toile , le bronze & le marbre ? Philippe apprend avec plaisir la magnificence de nos Panathénées; il est ravi que nos Citoyens ne puissent se rassasier de fêtes, de musique, de spectacles. Autrefois nous n’élevions que des statues à .peine ébauchées aux bienfaiteurs de la Patrie , & nous avions une foule de grands hommes ; aujourd’hui nous n’avons que des Sculpteurs ct des Peintres. Convenez - en, Aristias, il est fort intéressant pour Athènes que quelques hommes, à force d’étude & d’art, parviennent à rendre parfaitement fur nos théâtres les rôles de Priam, d’Her- cule, d’Achille & d’Ulysse , tandis que personne ne sqait être Citoyen dans la Place publique, ni Magistrat dans le Sénat ou l’Aréopage. Mais il faut désespérer de la République, si elle distribue les récompenses de la vertu aux talens d’un homme vicieux. Craignez ces talens funestes, mon cher Aristias; ce font des fospho- res brillans qui trompent le voyageur, & le conduisent au précipice. En recherchant les causes de la prospérité ou des revers des différentes Républi- dkPhocion. 97 v Répúbliques de la Grece , j’ai toujours remarque qu’un peuple vertueux ne manque jamais des ta- lens qui lui font nécessaires, & que les talens font toujours inutiles, quand la vertu ne les seconde pas. Quel avantage Thébes eût-elle retiré d’Epa- minondas & de Pelopidas, s’ils eussent été avares, ambitieux, & jaloux l’un de l’autre ? La Grece dut autrefois son salut à la penfee hardie, mais sage , E P H O C I 0 U, IOI punir les coupables. Ce n’est qu’une Morale outrée, & conduite par une haine aveugle contre les vices, qui les confond tous ; en voulant faire aimer la vertu , elle détruit le sentiment d’humanité qui en est la base. Laissez à des Critias prodiguer le sang. Ne menacez de la mort que ces âmes serviles, qui ne font coupables que 4 e crimes qui ne demandent aucun courage , ou ces hommes dont l’atrocité ne suppose aucun retour à la vertu. C’ e s t l’estime publique , qui étant la récompense naturelle de l’amour de la gloire, peut seule porter notre ame à un certain degré d’élévation. C’est ne pas connoitre les hommes , que de vouloir les exciter aux grandes actions autrement que par une branche He laurier, ou une statue. C’est avilir la vertu, c’est la profaner, que lui.présenter un prix que ì’avarice & la convoitise peuvent seules désirer. On diroit que le Roi de Perse regarde l’honneur comme une marchandise qui s’évalue & s’échange au poids de l’or & de l’argent. Si Philippe n’étoit pas plus habile que ce Monarque de l’Asie, la Grece ne le redouterait point. Son or ne lui sert qu’à faire & acheter des traîtres parmi G ; 102 Entretiens nous ; il nous le prodigue, mais il en est avare dans ses Etats. C’est en ménageant adroitement l’estime publique chez ses Sujets, que la Macédoine, d’où il ne venoit pas même autrefois de bons esclaves, commence à produire aujourd’hui des Citoyens propres à tous les devoirs & à tous les besoins de la société. Quand l’espérance d’acquérir des richesses porteroit à Théroisme, leur possession ne l’étoufféroit-elle pas ? Que vaut, disent les Perses , cette récompense que j’ai reçue ? Combien rapporte cette Satrapie ? Quels font les profits de cette Charge du Palais ? Voilà donc les fruits qu’a produits la Politique aveugle & prodigue des successeurs de Cyrus. Princes malheureux, en comblant de biens vos Courtisans , yous êtes parvenus à n’en faire que des esclaves & des mercénaires ; ils ne font plus dignes que des récompenses qu’ils reçoivent. S i je ne me trompe , mon cher Aristias , les réflexions dont je viens de vous entretenir , suffisent pour vous faire voir combien la tempérance, l’amour du travail & l’amour de la gloire, en nous débarrassant d’une foule de passions contraires aux P E F H O C I 0 N. 10} intércts de la société , nous portent fans effort, à la pratique de la justice, de la prudence & du courage. Je ne m’en tiendrai cependant pas là ; car tandis que nos passions, toujours éveillées par les objets qui frappent notre imagination & nos sens, font dans une action continuelle, notre raison, sujette à de fréquens assoupissemens , n’est que trop disposée à fe laisser tromper. Quelque solidement établi que paroisse l’empire des bonnes mœurs par le concours de plusieurs vertus qui fe soutiennent & s’étayent réciproquement, nous ne devons donc point nous flatter qu’il fera inébranlable, tant que nous n’aurons que des hommes pour Magistrats. Vous prendrez toutes les précautions imaginées par Socrate & Platon pour en faire des Aristide, je le veux; ils seront infatigables & incorruptibles, j’y consens. Mais ces Magistrats seront hommes ; ils ne verront que les actions extérieures du Citoyen, & souvent ils viendront trop tard au secours des mœurs, de la justice & des loix offensées. 11 se- roit à souhaiter, pour étouffer le germe même du vice, qu’il leur fût permis de descendre dans nos consciences, de sonder les profondeurs de notre & 4 i»4 Esiîitiins cœur, & de juger nos pensées & nos désirs, quand ils naissent. Mais les Dieux se sont réservé à eux seuls cette connoiísance ; & puisque le privilège de juger nos pensées & nos intentions , s'il étoit accordé à un homme, établiroit fa tyrannie, puifqu’il ouvriroït une porte libre aux pallions du Magistrat, peut-être plus funestes à la société que celles du Citoyen; je voudrois que tous les hommes fussent persuadés de cette vérité importante , que la Providence , qui gouverne le monde, & qui volt les mouvemens les plus secrets de notre ame, punira le vice, & récompensera la vertu dans une autre vie. Cette doctrine, fondée fur la justice des Dieux, si chere à notre raison, si proportionnée à nos besoins, n’est effrayante que pour nos passions. C’est pour étonner par des paradoxes, ou secouer le joug d’une crainte salutaire, que les Sophistes ont méconnu cet Etre suprême, qui est le principe de tout, & dont le nom est écrit en caractères ineffaçables fur toutes les parties de son ouvrage. Ils ont dit qu’un hazard ridicule qui avoit tout fait, présidoit à tout, ou plutôt ne présidoit à rien. Pour ne pas D K P H O C I 0 N. IOÇ fatiguer je ne sqais quels Dieux paresseux & voluptueux qu’ils ont imaginés, ils ne veulent point que leurs regards descendent jusques fur ]» terre. Ce fleuve ténébreux, qui entoure neuf fois la demeure des morts, ces campagnes toujours fleuries qu’habitent les gens de bien, la roue d’Ixion, le Vautour de Promethée, les Eumenides, leurs fer- pens, sont d’ingénieuses fictions. Mais en conclu- rai-je qu’aucune récompense n’attend la vertu après la mort, que le vice fera impuni, & qu’il elt insensé de se donner la peine de résilier à ses passions, & detre vertueux? O n ne fe porte point subitement & sans crainte à une premiere injustice; l’ame étonnée-ìs’y refuse souvent; & le crime, en un mot, a ses dé- grés, parce que les scélérats ont besoin de s’essayer à la scélératesse. D’abord on se familiarise avec Aidée du crime; on cherche ensuite les moyens de tromper la vigilance des Magistrats , & d’echapper à la rigueur des loix. A mesure qu’on médite son injustice, on la caresse, pour ainsi dire , on s’en abreuve, on s’en nourrit, & on l’exécute enfin avec audace & fans remords. Mais si le coupable eût G s Entretiens ioS frit qu’il a un»Juge qu’on ne trompe point, & au- • quel il ne peut échapper, .la crainte auroit sans doute produit un effet salutaire sur son cœur , & réprimé ses passions dans le temps qu’elles pou- voient encore obéir à la régie. L n s Sophistes ont beau dire, mon cher Ari- ftías , que les hommes les plus religieux font les moins vertueux. Ils se trompent ; ils appellent Religion ce qui n’est que superstition ou hypocrisie. Ils regardent comme un homme pieux cet ìmbêcille qui , dupe de quelques vaines expiations , ne sçait , ni ce que le Ciel lui ordonne, ni ce qu’il lui défend , ou ce fourbe qlii feint de craindre les Dieux , pour mieux tromper les hommes ; mais si le sentiment de la Religion est saint, comme le Dieu éternel & infini qú’elie adore, quelle force ne doit-il pas prêter aux loix ? II inspirera certainement un respect timide aux pat fions. L’impïété de Salmonée & d’Ajax, qui ne révéroient que des Dieux pareils à eux, ne prouve rien. Je consens même qu’il puisse y avoir des impies, qui, dans l’accès de leur rage, bravent, non pas Mars, Vénus, ou tel autre Dieu d’Homerc DE P H O C I O N. 107 qu’il vous plaira, mais cet Etre suprême qu’ado- roit Socrate ; qu’en concluront les Sophistes ? Ce qui est inutile à dix ou douze insensés dans le monde, sera-t-il également inutile à tous les hommes? Parce que les Loix, les Magistrats, & les chátimens que la Politique employé pour mettre une barrière entre les hommes & le crime, ne produisent aucun effet sur quelques âmes atroces, faudra-1-il ne regarder la législation que comme une ressource vaine pour nous conduire au bien? Faut-il détruire les Poix, & dépouiller les Magistrats de leur autorité? J e sqais combien nous sommes esclaves de nos sens. Les passions, en troublant notre raison, peuvent sans doute nous distraire de la crainte des Dieux ; mais cette crainte est toujours un frein de plus. D’ailleurs, leur y vresse ne dure pas toujours. La raison a ses instans pour se reconnoître, & l’i- dée d’un Dieu vengeur doit alors étonner, & troubler salutairement un coupable. L’àge enfin survient , les passions s’affoiblissent, & les sentimens de Religion font du moins réparer des maux qu’ils n’ont pu prévenir. On déteste ses erreurs, & on F Entretiens 108 donne des exemples de vertu propres à instruire les jeunes gens de leurs devoirs. J e vous parlerois encore , mon cher Cjéopha- ne, de l’amour de la Patrie , fi Phocion , avoit voulu répondre à l’impatience d’Aristias. Bornons- nous aujourd’hui à l’examen des vertus dont je viens de vous parler; demain, nous dit-il, je satisferai votre curiosité. A 0 A A A A A A A ,, A A AAA AA A A AA AA AAA AA ■ A A A A A A A A A DE PhûCION. I09 QUATRIEME ENTRETIEN. De t amour de la Patrie, es de l’humanité. Des vertus nècejjdires à une République pour prévenir les dangers donp elle peut être menacée par les pajjlons de ses voisins. P h o c i o n nous avoit donné rendez - vous à si» maison de campagne pour notre quatrième Entretien , & je m’y rendis hier avec Aristias. Oh! Theureuse mélite ! Oh ! le fortuné hameau, mon cher Cléophane, qui sert de retraite au plus sage des hommes ! C’est là que Phocion , aussi grand qu’à la tête de nos armées, médite le salut de la République , & cultive de ses mains viétorieusesi l’héritage borné qu’il tient de ses peres. La femme de cet homme, qui a porté la guerre dans de riches Provinces, pétrissait ( 1 ) le pain, quand nous entrâmes chez elle. Phocion tiroit de l’eau au puits pour arroser les légumes grossiers qu’il a semés, & leur esclave sembloit ne remplir à leur égard que les devoirs de l’araitis. Qu’Homera IIO Entretiens avoit raison ! le plus bel ornement d’une maison, c’est la vertu de son maître. Je crus entrer dans un Temple plein du Dieu qui l’habite. Je lus fur le visage d’Aristias le respect dont il étoit pénétié. Que la pauvreté est quelquefois auguste ! Hélas ! mon cher Cléophane, la plupart de nos Citoyens n’y entendent rien. En ornant leurs maisons de statues, de vases & des plus rares peintures, ils croyent mériter l’estime publique , & font seulement admirer la folle impudence avec laquelle ils osent élever des trophées à leurs rapines & à leurs injustices. J u s tyu’à- présent, nous dit Phocion , après que nous Peûmes prié de nous continuer ses instructions, nous nous sommes entretenus des vertus que la Politique doit regarder comme les fonde- mens de la société, & lès principes du bon ordre. Si vous le voulez, nous entrerons aujourd’hui dans quelques détails qui ne sont pas moins importans. Mon cher Aristias, continua-1-il en souriant, malgré la sévérité de ma Morale, je vous ai un peu scandalisé. Dans notre dernier entretien , vous m’avez laissé voir votre étonnement au sujet de DE P H 0 C I O Is. III mon silence sur l’amour de la Patrie. Voici les raisons de ce silence, jugez - les. J’ai cru que j« devois vous parler des vertus dans l’ordre même que la Politique doit les ranger pour en rendre la pratique plus aisée & plus familière. 11 n’y a point, & il ne peut y avoir d’amour de la Patrie dans les états où il n’y a , ni tempérance, ni amour du travail, ni amour de la gloire*, ni respect pour les Dieux. Le Citoyen, occupé de lui seul, s’y regarde comme un étranger au milieu de ses Concitoyens. Dans une République au contraire, où ces vertus font cultivées avec íòin, l’amour de la Patrie y naîtra de lui - même , & produira fans secours des fruits abondans. Vous voyez donc , mon cher Ariftias, qu’il ne doit point être placé dans la classe de ces vertus, que j’ai appellées meres ou auxiliaires. J e ne sqaurois vous peindre, mon cher Cléo- phane, l’étonnement d’Ariftias à ce discours. Quoique subjugué par la sagesse de Phocion , il ne put s’empêcher de Tinterrompre. Eh ! quoi, Phocion, lui dit-il avec chaleur, peut-il y avoir une vertu qui ne le cède même à l’amour de la 112 Entretiens Patrie? C’est lui qui est l’ame de toutes les vertus du Citoyen, il tient lieu souvent de toutes. II produira à son gré la tempérance, il fera supporter avec courage les travaux les plus pénibles, il méprisera tous les dangers. Ces Barbares , que nous regarderons comme la lie du genre humain, leur refuserions - nous notre estime, s’ils aimoient leur Pairie , & sqavoient vivre & mourir pour elle? N’est-ce pas parce que la nôtre nous devient de jour en jour plus indifférente, que nous craignons aujourd’hui des voisins qui nous respecto- ient autrefois, & que nous sommes prêts à subir le joug de la Macédoine? Q_u.e cette chaleur me plaît, s’écria Phocion, en embrassant tendrement Aristias , & plût aux Dieux , protecteurs de la Grece , que tous les Grecs pensassent comme vous ! Ah ! mon maître, ah ! Phocion , reprit Aristias , dont la surprise augmentoit encore, pourquoi vous plaisez-vous à m’embarrasser ? Pourquoi faites-vous ce vœu, iì je fuis dans Terreur ? C’ést que nos Citoyens, répondit Phocion, auroient au moins une vertu ; ils commenceroient à rougir de leurs vices-, leur ame auroit DE P H O C I O N. II? suroît encore quelque ressort, & tout ne seroit pas » désespéré. Non, Aristias , l’amour de la Patrie, s’il n’est enté fur d’autres vertus , ne produira point les miracles que vous imaginez. S’il s’allu- me par hazard dans des Citoyens livrés aux plaisirs , paresseux & indifférens fur la gloire, ce ne fera qu’un engouement passager, fur lequel il seroit imprudent de compter, & dont la Politique ne peut tirer un avantage durable. Cette plante née , pour ainsi dire, dans une terre étrangère, & mal préparée à la recevoir & la nourrir, y mourroit en naissant. L’amour ne s’ordonne point : si vous voulez que le Citoyen aime fa Patrie, ouvrez son ame à cette vertu par la pratique de celles dont je vous parlois hier. J’y consens, répartit vivement Aristias; mais du moins, Phocion, vous allez placer l’amour de la Patrie au rang de ces vertus sublimes , d’où découlent tous les biens de la société. Qu’avec la justice, la prudence & le courage, il soit le terme où la Politique doit nous conduire par la tempérance , l’amour du travail , l’amour de la gloire & la crainte des Dieux. Je vous trompe- H H4 Entretiens « rois par cette complaisance, reprit Phocion en ba- dinant, & il ne dépend pas de moi de diíposer du rang des vertus, comme un maître de celui de ses esclaves. P a r la nature des choses, poursuivit Phocion, il y a des vertus qui n’ont besoin que de se consulter elles - mêmes pour agir, & toujours produire le bien ; tels font la jultice , la prudence & le courage. Mais d’autres vertus font subordonnées entr’elles , & c’est à la vertu supérieure à diriger celle qui lui est soumise. Vous m’allez entendre. La Morale , par exemple , nous ordonne d’être économes, généreux, compatislkns; mais ces qualités deviendroient autant de vices, si elles n’é- toient gouvernées par une vertu supérieure, là Justice. Mon économie sera criminelle , si je manque à ce que la justice exige de moi à l’égard de mes proches & de mes Concitoyens. Je fuis coupable à force de générosité, si je prodigue ma fortune à mes amis, aux dépens de mes Créanciers. Je dois plaindre les coupables, les malheureux, mais fans foibleffe, pour ne pas leur sacrifier les Loix & la République. J'en suis fâché pour vous, DePhOCION. n; mon cher Aristias, il en est de l’amour de la Patrie, comme de l’économie , de la générosité, &c. Soumis, comme elles, à une vertu supérieure , il doit, comme elles, lui obéir ; ou ses erreurs, loin de servir la République, en précipiteront la décadence. Cette vertu supérieure à l’amour de la Patrie (2 ), c’est humour de l’humanité. Etendez votre vue , mon cher Aristias, au - delà des murailles d’Athénes. Est - il rien de plus opposé à ce bonheur de la société, dont nous recherchons le principe , que ces haines , ces jalousies, ces rivalités qui divisent les Nations ? La Nature a-t-elle fait les hommes pour se déchirer & se dévorer? Si elle leur ordonne de s’aimer, comment la Politique scroit-eile sage, en voulant que Pamcur de la Patrie portât les Citoyens à rechercher le bonheur de leur République dans le malheur de ses voisins ? Faisons disparaître ces frontières, ces limites qui séparent l’Attique de la Grece, & la Grece des Provinces des Barbares ; & il me semble que ma raison s’étend , que mon esprit s’éleve, que tout mdn être s’aggrandit & íé péril 2 Entretiens xi6 sectionne. S’il est doux pour moi de voir que mes Concitoyens veillent à ma sûreté, combien n’est - il pas plus agréable de penser que le monde entier doit travailler à mon bonheur ? Comment s’est - fl pû faire que des hommes , qui renoncèrent à leur indépendance , & formerent des sociétés parce qu'ils sentirent le besoin qu’ils avoient les uns des autres ; n’ayent pas vû que les sociétés ont les mémes besoins de s’aider, de se secourir > de s’aimer, & n’en ayent pas conclu fur le champ qu’elles dévoient observer entr’elles les mêmes régies d’ordre, d’union Sc de bienveillance, que les Citoyens d’une méme bourgade ont entr’eux? Que la raison est lente à profiter des lumières de l’expérience, & à secouer le joug de í’habitude , des préjugés & des passions ! Excusons nos premieres Républiques de n’avoir connu pendant long - temps d’autre droit que celui de la force. Sans m’arrêter, Aristias, à vous peindre les mœurs de ces Grecs farouches, avides de pillage, & dont les Capitaines éroient requs comme des Djpux , dans leurs peuplades, quand ils y revenoient chargés de butin, & suivis DE PHOCION. 117 des esclaves qu’ils avoient faits fur les terres de leurs voisins , il est certain qu’ils aimoient leur Patrie. Ils vonloient fans doute la rendre riche & florissante au dedans, & redoutable au dehors. Istais cet amour aveugle de la Patrie , quel bien leur procuroit - il ? II ne donna qu’une bravoure plus féroce à des hommes qui n’avoient aucune des vertus qui honorent des êtres raisonnables. II les porta à des entreprises injustes & violentes. Ces triomphes cruels, dont le vainqueur avoit la stupidité de s’applaudir , ne lui annoncoient que la haine & la vengeance de ses voisins, & des malheurs pour l’avenir. En effet, le doux nom de paix fut ignoré pendant longtemps dans la Grece. On ne vit de toutes parts que des peuples errans & fugitifs , qui , après avoir été chassés de leurs maisons , y revinrent égorger les conquérans ; chaque jour une nouvelle révolution faifoit périr quelque bourgade de nos Peres. C e n’est que lassés & vaincus par leurs malheurs , qu’ils ouvrirent enfin les yeux. Chacune de nos Républiques , toujours incertaine de re- II ? ïig Entretiens cueillir dans ses champs les fruits que le Citoyen y avoit cultivés , & toujours à la veille d’être subjuguée & asservie, soupçonna que ses haines, ses jalousies , fa barbarie , pourroient bien ne lui être pas aussi avantageuses qu’elle le croyoit, & comprit qu’il n’y a point d’état qui niait besoin de l’amitié de ses voisins. Nous commençâmes alors à faire des traités & des alliances. A mesure que nous apprîmes à distinguer un voisin d’un ennemi, la Grece se poliça , les soupçons & les haines s’éteignirent, on rechercha les devoirs que la Nature impose aux sociétés. Le droit des Nations n’est plus inconnu ; déjà on en découvre quelques Loix , & l’atnour de la Patrie, dirigé par quelques principes , & uni à quelques vertus, commença à produire quelque bien. A m p h y c t i o n lia par une ligue plusieurs de nos Villes ; mais ce n’étoit encore là qu’une ébauche bien imparfaite du bonheur des Grecs. C’est Lycurgue , dont on ne peut jamais assez admirer la sagesse & les lumières , qui le premier des hommes comprit combien il importe à un D B P H O C I 5 K. riç Et. t, qui veut se mettre à l’abri des insultes de ses voisins , de suivre à leur égard les loix de cette alliance éternelle, que la Nature établit entre tous les hommes. II voulut que l’amour de la Patrie, jusqu’alors injuste , féroce & ambitieux, fût épuré dans Lacédémone par l’amour de l’hu- manité. Sa République bienfaisante ne se servant plus de ses forces que pour protéger la foiblesse, & défendre les droits de la justice, mérita en peu de temps l’estime, l’amitié & le respect de toute la Grece , à qui ces sentimens donnerent un goût nouveau pour la vertu. Les ennemis de Sparte cefferent de la haïr, & recherchèrent son alliance. Ses Alliés, dont la reconnoiílance n’étoit altérée par aucune crainte, ni même par aucun soupqon, devinrent les appuis & les garans de son repos & de fa sûreté. Les Spartiates, en faisant leur bonheur, firent celui de tous les Grecs. Corinthiens, Thébains, H.ché- ens , Athéniens , &c. nous ne regardions tous comme notre Patrie, que le coin de terre où nous étions nés ; mais bientôt réunis par une bienveillance générale , la Grece devint notre Pa- H 4 Entretiens f 20 trie' commune ; & nos Villes , qui n’avoient senti que leur soi blesse & des allarmcs au milieu de leurs divisions , sonnèrent une République florissante , & capable de triompher de toutes les forces de l’Asie. , O mon cher Aristias, pourquoi nous croyons- nous étrangers hors des murailles de nos Villes ? Pourquoi ces rivalités , çes haines, ces guerres cruelles ? Là Nature avare n’a-t-elle départi aux hommes qu’une foible portion de bonheur qu’il faille conquérir les armes à la main ? Nous n’a- vons tous qu’à connoître nos vrais intérêts, pour être tous heureux. S’i l est sage à un simple Citoyen poursuivit Phocion, de se concilier l’estime & l’amitié de ses compatriotes , n’est - il pas plus nécessaire encore à un Etat d’inspirer les mêmes sentimens à ses voisins? Le Citoyen peut, à la rigueur, se passer d’amis, & ne pas craindre des ennemis , puisqu’il est sous la protection des Loix, & que le Magistrat est toujours à portée d’aller à son secours. En est-il de même d’une République? Tout ce DE P II O C I O N. 121 que les paillons produisent chaque jour d’absurdités , d’injustices & de violences entre les différens Peuples, ne prouve-t-il pas combien le droit des Nations est une fauve - garde peu sure pour chaque société en particulier? L'Histoire n’est pleine que de révolutions aussi subites que bizarres. Le peuple le plus sage , & le mieux gouverné, a encore des momens de langueur , de toiblesse, de distraction & d’erreur ; la Ville la plus méprisable, & qu’on redoute le moins , peut produire par hazard un Epaminondas, prendre un nouveau génie , & se rendre redoutable ; la Politique , en un mot, ne peut jamais prévoir tous les caprices de la fortune, ni tous les dangers dont elle est menacée. Qyelque puissant que soit un Etat, cette idée des écueils dont il est entouré, ne doit-elle pas l’effrayer, & lui apprendre qu’il ne peut jouir d’une prospérité constante, ni même se soutenir long - temps, s’il ne travaille par fa justice, fa modération & fa bienfaisance , à se faire des alliés fidèles & zélés ? Vous voudriez , Arisiias , acquérir à votre ami l’amitié du monde entier. S’il lui manque H ç 123 Entretiens quelque vertu, vous voudriez pouvoir la lui donner. Comment croiriez-vous donc qu’un Citoyen aime fa Patrie, quand il flatte & caresse ses vices, (S: ne cherche qu’à la rendre incommode, suspecte & odieuse à ses voisins ? Si votre ami vous con- sultoit sur les moyens de mériter de la. considération dans Athènes, & de gagner les suffrages du peuple dans les élections ; lui conseilleriez - vous de paraître un homme fans foi , d’oublier ses engagemens , d’user en toute occasion de son droit avec rigueur , d’être insolent & dédaigneux, & de tendre des pièges à toutes les personnes avec lesquelles il traite ? Pourquoi donc nos sublimes Politiques conseillent - ils à la République d’avoir à l’égard des Etrangers la même conduite que vous blâmeriez dans votre ami ? Se fait-on des amis par des injustices & des injures ? Les Républiques n’ont-elles pas la même maniéré de voir, de sentir & de juger que les Citoyens ? Sans doute, Phocion, lui dit Aristias , ce feroit un blasphème de penser que les Dieux ayent mis la raison humaine en contradiction avec elle- méme, qu’elle pût conseiller, sous le nom de Po- v lî PhOCION. m lidque, ce qu’elle défendrait sous celui de Morale. Sans doute que le faux amour de la Patrie a perdu bien des Etats, en ne consultant pas l’amour de l’humanité. Cependant, continua-t-il, en laissant voir la crainte qu’il avoit de fe tromper, fe- roit-ce trahir ma Patrie, si entourée de voisins ambitieux , inquiets & fans foi, je lui confeillois de fe servir pour sa défense des mêmes armes dont elle est attaquée? La modération, la justice & la bienfaisance , seront les dupes de l’ambition & de la fraude. D’ailleurs, si je fuis né dans une République qui ne poílbde qu’un médiocre territoire, & qui ne peut armer que peu de bras pour fa défense , ne serois-je pas imprudent de vouloir la retenir dans fa premiere médiocrité , tandis que ses voisins ne travaillent qu’à augmenter leurs possessions & leur fortune? Je dois redouter ces forces accumulées ; & il me semble que ce n’est qu’en s’aggrandissant elle-méme, que ma Patrie peut prévenir les dangers que je prévois. Non, mon cher Aristias, lui répliqua vivement Phocion, fi mon ennemi m’attaque -avec de mauvaises armes , je me garderai bien de quitter 124 Entretiens les miennes. Quand, après la guerre Médique, nos Orateurs crurent que c’étoit trahir l’honneur & la fortune d’Athènes, que d’abandonner encore à Lacédémone le commandement des armées , & qu’il falloit contraindre nos alliés à être nos esclaves , puisque la mer étoit couverte de nos vaisseaux ; supposons que les Spartiates, au lieu de se servir, à notre exemple, de la ruse & de la force , n’eussent employé, pour conserver l’empire de 1a Grece, que les mêmes vertus par lesquelles ils l’avoient autrefois acquis. Croirez-vous, mon cher Aristias , que cette Politique leur eût été moins avantageuse que la nôtre qu’ils adoptèrent? Si on n’avoit pas alors commencé à s’appercevoir de la mauvaise foi de Sparte, & à redouter son ambition , elle nous auroit aisément réduits, en nous débauchant des alliés , que nous irritions contre nous par la dureté de notre conduite. C’est parce que cette République avoit abandonné ses armes pour se défendre avec les nôtres, que les Grecs, incertains & fans régie , tantôt se jetteront dans ses intérêts, & tantôt embrassèrent notre défense. De-là des disgrâces égales & des succès infructueux DE PhoCION. I2S pendant près de trente ans. Ce n’étoit point une fortune aveugle & capricieuse dont il falloít se plaindre, c’est à nos vices seuls que nous devions nous en prendre. laçédémone triompha enfin, niais ce ne fut point par l’ascendant de son gouvernement sur le nôtre ; nous saurions de méme accablée, malgré notre affoiblissement, si les hasards , qui se déclarèrent pour elle , s’étoient déclarés pour nous. Apres nous avoir humiliés, elle éprouva un fort pareil au nôtre. Quelle en fut la cause ? Cette même Politique injuste & frauduleuse, avec laquelle elle avoit eu tant de peine à nous asservir. En reprenant leur ancienne vertu , les .Spartiates auroient étouffé promptement l’esprit de discorde & d’ambition que no.s querelles avoient fait naître, & recouvré fans peine leur premier empire. En opposant la fraude à la fraude, l’injustice à l’inju- stice, la force à la force, ils multiplièrent leurs ennemis, & n’eurent plus de régie, ni de principe pour se conduire. Si sambition & l’injustice pou- yoient se cacher sous le voile de la vertu , & ma dérober leurs manœuvres, je les craindrois ; mais 136 Entretiens les Dieux ne le permettent pas : elles se trahissent toujours elles-mêmes ; & dès que je les apperqois, leur art devient inutile. Si mon ennemi est foible, qu’ai-je à craindre? S'il est puissant, en renonçant à ma modération , dois - je être assez mal habile pour lui fournir un prétexte de m'asservir ? Qu’ai-je à craindre de cettç politique artificieuse qui ne veut que tromper , si je sçais attendre patiemment qu’elle ait épuise ses ruses & ses fraudes, & la réduire à me donner des signes certains de fa bonne foi, avant que de traiter avec elle? S i viotre voisin acquiert une Ville ou une Province , acquérez une nouvelle vertu, & vous ferez plus puissant que lui. Que nous importerait que Philippe n’eût vaincu , ni l’Illyrie , ni la Péonie, si nous n’étions pas corrompus? Seroit-il moins redoutable pour nous , s’il n’avoit pas reculé les frontières de la Macédoine ? Pourquoi, mon cher Aristias, nous effrayer de l’aggrandissement d’un de nos voisins ? S’il asservit un peuple assez lâche pour ne pas défendre avec vigueur son indépendance, quel sera le fruit de cette brillante conquête ? Des poltrons seront-ils plus braves pour servir leur nou- p E Phocion. 127 veau maître , qu’ils ne l’ònc été pour conserver leur liberté ? II subjuguera, direz - vous, une Nation courageuse. Mais plus il aura de peine a la vaincre, plus il se défiera de son obéissance & de sa fidélité. Pour ne pas craindre ces vaincus indociles , il faudra les humilier, les rendre timides, & se priver, en un mot, des forces qu’on avoit espéré de joindre à celles qu’ón poffédoit dejà. Cyrus , dit-on , lassé des révoltes fréquentes des Lydiens,. leur ordonna de porter des manteaux, & de chauffer des brodequins ; il leur donna des fêtes, & les amollit par l’ufage des voluptés. La sublime politique ! Eh! grands Dieux ! que Cyrus ne laiffoit-il les Lydiens en repos. Pourquoi acheter à grands frais, par la guerre, des sujets toujours inutiles, & souvent dangereux ; tandis que fans peine, fans inquiétude, fans verser des tor- rens de sang , la bonne foi, la justice & la bienfaisance, vous acquéreront des alliés & des amis toujours prêts à se sacrifier à vos intérêts ? Qu r la politique bienfaisante de Lycurgue nous serve de modèle. Si nous aimons notre Patrie , cherchons à lui faire des alliés, & non pas 128 Entretiens des sujets. Je crois, mon cher Aristias, vous savoir dit, il y a quelques jours, l’ordre que l’Au- teur de la nature a établi dans les choses humaines, ne permettra jamais que la fraude, l’injusti- ce & la violence , qui ne font entourées que d’en- nemis ou d’esclaves, servent de fondement solide à la puissance d’un Etat. Rappeliez - vous ce que nous avons dit. Citez-moi un peuple qui ne se soit pas affoibli, & enfin ruiné par ses conquêtes. Quelle est la Nation que les dépouilles & Tabbais- sement des vaincus n’ayent pas corrompue? Babyloniens, Assyriens, Aîedes, Perses, successivement vaincus les uns par les autres, qu’est - il résulté de tant d’ambition, de tant de guerres, de tant de travaux , de tant de victoires ? Une Monarchie maîtresse de l’Asie, & qui n’a pû avec des millions de Soldats asservir , ni Athènes, ni Lacédémone , deux petites villes qui n’avoient que de la vertu. Les grandes puissances qui, en nous effrayant, excitent notre jalousie, font destinées à succomber sous leur propre poids. C’est que la vigilance & les lumières des hommes font trop bornées, leurs passions DE PhûCION. 129 passions trop fortes, & leurs vertus trop fragiles, pour qu’une grande Province puisse être sagement ( 3 ) gouvernée. Plus la machine du Gouvernement est étendue , moins les mouvemens en feront prompts, rapides, exacts & réguliers. 11 est d’au- tant plus difficile de réprimer dans un grand Empire les passions qui portent à la révolte , ou qui avilissent l’ame, que les Magistrats y sont exposés de leur côté à des tentations trop fortes ou trop fréquentes pour la foiblesse humaine. 11 me semble que dans nos villes de la Grece, je pourrois ne manquer à aucun des devoirs de la Magistrature ; mais je comprends que si je gouvernois une Satrapie de Perse, il faudroit me contenter de délirer le bien , fans pouvoir le faire. Tous les ret forts du Gouvernement doivent fe détendre dans un grand Etat ; toutes les loix y sont nécessairement méprisées ou négligées. Tandis que tout peut être nerf, force & action dans une petite République , un grand Empire paroît frappé de paralysie ; & voilà pourquoi une poignée de Perses a autrefois conquis l’Asie fur les Medes. Voilà Ja cause des disgrâces de Xercès ; voilà pourquoi I Entretiens 130 nos Peres ont fait trembler ses successeurs jusques dans leur Capitale. Mon cher Aristias , poursuivit Phocion , j’ai tâché de ramener à des principes fixes & certains, cette science qu’on nomme Politique , & dont les Sophistes nous avoient donné une idée bien fausse. Ils la regardent comme l’esclave ou Pinstrument de nos passions; de-là l’incertitude & l’instabilité de ses maximes ; de - là ses erreurs, & les révolutions qui en font le fruit. Pour moi, je fais de la politique le ministre de notre raison, & j’en vois résulter le bonheur des sociétés. J e n’aurois rien à ajouter aux principes généraux que je vous ai développés, si tous les hommes étoient capables de connoitre & d’aimer la vérité. Mais c’est une espérance à laquelle il seroit insensé de se livrer. . Quelque part qu’on jette les yeux, on ne volt, & on ne verra éternellement qu’erreurs & que vices. Ce n’eil pas le bonheur auquel la Nature nous destine, que les hommes veulent connoitre ; ils voudroient qu’on leur apprit à être heureux selon leurs goûts & leurs » DIÎ Phocion. 131 préjugés. Puisque la raison , depuis la naissance du monde , réclame inutilement ses droits contre les passions, attendons - nous , Aristias, qu’elle ne fera pas plus heureuse dans la fuite , & que la jalousie , la haine & l’ambition , qui ont déja perdu tant de Peuples , de Républiques & d'Empires, exerceront encore leur aveugle fureur fur les Nations. A u milieu de cet esprit de brigandage dont la terre est infectée, & que rien ne peut extirper; au milieu des dangers dont tous les peuples font menacés, il ne suffit donc point à une République de n’avoir rien à craindre de se? propres passions. 11 faut qu’elle se défie de celles des étrangers, & soit en état de les contenir & de les réprimer. La justice, la bonne foi, la modération & la bienfaisance qu’inspire l’amour de Phumanité, sont propres, ainsi que vous Paver vû, à concilier l’estime & l’affection des étrangers, & par conséquent à servir de rempart contre leurs passions. Mais ce rempart, Aristias, n’est pas impénétrable à la méchanceté des hommes. Attendez-vous à voir les passions s’égarer dans leur yvresse, jusqu’à mé- I 2 n* Entretiens priser & haïr les Vertus. Réprimer - les alors par la crainte , c’est-à-dire , que la Politique vous fait . une loi de ne cultiver la paix , qu’en étant toujours prêt à faire heureusement la guerre. J e sqais qu’un peuple tempérant qui aime le travail & la gloire , & craint les Dieux , aura nécessairement du courage dans les combats, de la . ‘patience dans les fatigues, & de la fermeté dans les revers. Dans chaque occasion il prendra sans effort la vertu qui lui fera la plus utile. Sans doute que toutes ses forcés se réuniront dans le dan- ' ger, & qu’une même volonté fera agir de concert tous les bras. Mais faites attention, Aristias, què les qualités d’emprunt, si je puis parler ainsi, avec lesqu’elles on n’est pas familiarisé par uri usage journalier , n’ont presque aucun pouvoir. Si la paix même n’offre pas dans une République l’image de la guerre, si les esprits ne font pas accoutumes avec fidée des périls, si lés Citoyens ne font préparés par leur éducation à être soldats, craignez que la vue du danger & leur inexpérience ne les consternent. La crainte est une passion des plus naturelles aù cœur humain, & des plus dangereu- uePhociok. 1,3 $ ses. Empêchez que l’ame n’y soit ouverte ; quand k crainte engourdit les sens & trouble là raison, il n’est plus temps d’y remédier. Que notre République soit donc militaire, que tout Citoyen soit destiné à défendre sa Patrie ; que chaque jour il soit exercé à manier ses armes, que dans la ville il- contracte l’habitude de la discipline nécessaire dans un camp. Non-seulement vous formerez par cette politique des soldats invincibles , mais vous donnerez encore une nouvelle force aux loix & aux vertus (4) civiles. Vous empêcherez que les douceurs & les occupations de k paix n’amolliffent & ne corrompent insensiblement les mœurs; car fi les vertus civiles, la tempérance , l’amour du travail & de la gloire, préparent aux vertus militaires, celles-ci leur servent à leur tour d’appui. Depuis que notre Gouvernement, pour favoriser la paresse & la lâcheté, a permis de séparer les fonctions civiles des militaires , nous n’a- vons ni Citoyens, ni soldats. Des hommes qui croyoient n’avoir plus besoin de courage, ne tar- 1 r Entretiens derent pas à ne s’occuper que de plaisirs ou d’in- trigues. Leur caractère ne conserva ni force, ni noblesse, & leur voix est cependant comptée dans le Sénat & la Place publique. De-là font nés tous ces décrets qui nous couvriront d’un opprobre éternel , & une certaine mollesse dans l’esprit national , qui ne permet aucun retour vers le bien. Nos armées ne furent composées que de la lie de la République-. Nos soldats comparèrent leur fort avec celui des Citoyens riches, oisifs & voluptueux, qui vivoient dans leurs maisons. Ils porterent les armes avec dégoût ; la guerre leur parut le dernier des métiers , & ils ne'la font depuis que dans l’espérance de piller, & de jouir un jour du fruit de leurs rapines. Comment íeroit - il possible de former une pareille milice’à cette discipline austere & régulière, sans laquelle le courage méme feroit inutile ? Comment parviendriez - vous à donner à ces soldats avares & mercénaires les ícntimens de générosité que doivent avoir les défenseurs de la Patrie ? Qu e nos riches Citoyens font insensés de confier à d’autres qu’à eux-mêmes la garde de la DE P H 0 C I O N. r;; République , & de ne pas prévoir qu’ils s’cxpo- í'ent à perdre cette liberté, ces richesl’es, cette oisiveté , ces plaisirs dont ils sont fi jaloux. Chaque jour notre avilissement augmente avec notre corruption. Ou nous serons enfin vaincus par nos ennemis , ou nous nous détruirons de nos propres mains. II ne faut pas se flatter qu’il régne pendant long - temps un certain accord entre les riches qui ne contribuent qu’avec chagrin aux frais de la guerre , & les pauvres qui la font en murmurant aux dépens de leur sang. Ils se méprisent déja secrettement ; & dès que la mésintelligence aura éclaté entr’eux, leur haine sera irréconciliable. Si ceux-ci triomphent, ils opprimeront leur Patrie, & lui donneront un tyran pour se faire un protecteur qui les enrichisse & les venge. Si les autres , par un hasard difficile à prévoir , acquièrent l’Em- pire fans se diviser, ils régneront en tremblant; & pour se délivrer d’une crainte importune, ne voudront avoir qu’une milice mercenaire, toujours redoutable à des Citoyens oisifs , & cependant incapable de servir de rempart à la I 4 Entretiens 136 République ( ç ) contre des ennemis courageux & disciplinés. On nous parle souvent de Carthage, dont les Citoyens ne font occupés que de leur commerce & de leurs richesses, tandis que des soldats achetés à prix d’argent, lui ont acquis, & lui conservent l’Empire de l’Afrique. Mais cet exemple ne me rassure pas. Si cette République , mon cher Aristias, m’étaloit ses richesses, son pouvoir, ses armées , ses vaisseaux, comme Crésus fit voir autrefois à Solon les richesses de son trésor, pour lui prouver qu’il étoit l’homme de l’univers le plus heureux ; je répondrais aux Carthaginois: j’ai vú une petite République qui ne couvre point la mer de ses vaisseaux , qui aime fa pauvreté, qui n’a point de sujets, dont tous les Citoyens sont soldats, & je crois son bonheur mieux affermi que le vôtre. S’ils s’indignoient de ma liberté, pourquoi, leur dirois-je, voulez-vous que j’eltime une prospérité que mille accidens doivent déranger, & qui ne tient qu’à des circonstances qui ne peuvent subsister ? Solon vouloir attendre que Crésus fût mort pour juger de son bonheur. DE P H O C I 0 N. 157 Sans me laisser éblouir par la puissance des Carthaginois, j’attendrai de même, pour juger de leur prospérité , de voir comment ils résisteront aux entreprises de leurs propres armées, st elles ont assez de courage pour se mutiner ( 6 ) & se révolter. J’attendrai qu’ils ayent affaire à un ennemi brave, pauvre, &.exercé à^la guerre. Si, comme Crésus, ils trouvent un Cyrus, s’ils deviennent les esclaves d’un de leurs Généraux, convenez, Aristias, que les Politiques, qui admirent aujourd’hui la sagesse & la prospérité des Carthaginois, seront obligés de changer de langage. Si cette République a acquis de grandes Provinces, apparemment que les vaincus étoient encore moins braves & moins disciplinés que ses mercénaires. Si elle domine fur ses voisins, fans doute qu’elle a commencé par leur communiquer fes vices. Entre des peuples également vicieux, je ne fuis pas étonné que celui qui peut acheter des soldats, ait la supériorité. AI ais n’en concluez pas, Aristias, qu’il fe gouverne sagement ; il est * perdu , si un de ses voisins fe corrige de quelqu’un de lés défauts. Misérable République qui ne réus- I S Entretiens 138 fît, & ne se soutient que par l’imbécillité & la corruption de ses voisins & de ses ennemis !, Ce défaut de Carthage a été le défaut de presque tous les Etats. Au lieu de ne consulter que les besoins essentiels de la société, & de ne chercher que ce qui doit la rendre heureuse dans toutes les circonstances & dans^tous les temps; l’imprudente Politique se laisse séduire par des succès passagers. Elle ne s’est presque jamais fait que de fausses régies , & de - là ces révolutions dont tant de Peuples ont été, & seront encore les victimes. Oui , Aristias , je prédis d’avance la chiite des Carthaginois, je la vois ; car il y aura éternellement fur la terre quelque peuple toujours prêt à faire la guerre aux Nations qui font riches ; & juíqu’à présent les richesses qui corrompent les mœurs, ont toujours été le butin du courage & de la discipline. Que nous sommes loin, s’écria Aristias, des vrais principes de la Politique ! I/Histoire de la Grece , & ce qu’on nous raconte des révolutions arrivées dans les Etats qui partageoient autrefois l’Asie, ne prouvent que trop , Phocion, la vérité * ci Phocion. *39 de votre doctrine , & le malheur de notre situation présente. Accoutumé à entendre dire perpétuellement à nos Politiques que l’argent (7 ) est le nerf de la guerre, j’ai, je l’avoue, quelque peine à comprendre qu’elle puisse se faire sans occasionner de grandes dépenses. De grâce, ajouta-t-il, dissipez tous mes doutes; apprenez-moi pourquoi je me trompe, quand il me semble que c’est notre pauvreté qui nous met dans l’impuissance d’avoir une flotte, & de soudoyer une armée. Mon cher Aristias, lui répondit Phocion, ces belles maximes inventées par Pavarice, & que nos Athéniens répètent aujourd’hui par habitude, vous ne les auriez pas entendues , quand nos Peres vainquirent les Perses à Marathon & à Salaminc. Regardant alors la tempérance, l’amour de la gloire & du travail, le courage & la discipline, comme le nerf de la guerre & de la paix, ils méprisoient l’argent, & il leur fut inutile. Ils étoient pauvres, & ils eurent une flotte nombreuse pour combattre Xercès ; ils la construisirent de la charpente de leurs maisons ; ils ne payoient point leurs soldats Citoyens , & ils eurent une nombreuse armée de héros; X4o Entretiens N o n j Aristias , ce n’est point notre pauvreté qui nous empêche aujourd’hui d’avoir une flotte & yne armée. N’en accusez au contraire que nos richesses, qui, en s’augmentant ont inspiré à une partie des Citoyens cette avarice basse & sordide qui n’ose jouir, & livré le reste à la volupté , qui ne sacrifiera jamais son luxe & ses plaisirs aux besoins de la République. fies' ressources de la vertu font infinies ; plus on les employé, plus elles se multiplient. Quelqu’immenses que soient les richesses, elles s’epuisent. L’amour de la gloire produit des prodiges, parce qu’il remue de grandes âmes ; l’amour de l’argent ne produit rien que de bas, parce qu’il ne frappe que des âmes basses. Si Pargent est aussi puissant que le disent les Athéniens, que n’achetons-nous un Míltiade , un Aristide , un Themistocle, des Magistrats , des Citoyens & des Héros? Quand Athènes , fous la Régence de Péri- clès, se fut enrichie des dépouilles des vaincus, & des tributs levés fur nos alliés, il y eut un instant où la République parut avoir acquis un nouveau degré de puissance & de force. Nos DE PhOCION. 141 nouvelles richesses n’ayant pas encore eu le temps de détruire nos anciennes mœurs , nous les employâmes généreusement à construire des vaisseaux, L acheter samitié de quelques peuples qui com- menqoient à la vendre, & nous parûmes les arbitres de la Grece. Nos Magistrats, trompes par cette apparence de prospérité , crurent sans doute que les mêmes vertus qui honoroient notre pauvreté, & que notre pauvreté feule soutenoit, seroier.t encore les économes & les dispensatrices de nos richesses. Ils pensèrent donc que la République ne pourroit jamais être trop riche ; erreur grossière. L’or & l’argent, en nous rendant avares , éteignirent bientôt le sentiment de l’honneur & de la générosité , & nous livrerent à tous les vices, en nous faisant aimer le luxe. L’argent devint alors le nerf de la guerre & de la paix , parue que les Athéniens vendirent à la Patrie les services qu’elle recevoit autrefois fans salaire. A quoi nous servirent alors nos richesses dangereuses ? Plus nous en acquérions, plus nos mœurs se dépravoient. Nous avions beau nous enrichir , notre cupidité étoit toujours plus grande que notre fortune, 142 Entretiens Plus appauvris par nos besoins, qu’enrichis par nos rapines & nos injustices , la République fut pauvre, & éprouva tous les inconvcniens de la pauvreté, parce que ses Citoyens avoient tous les vices de la richeflé. Faites rougir de leur absurdité ces Politiques insensés, qui, pour rendre quelque vigueur à la République expirante, voudroient y attirer tout l’or (8) & tout l’argent du monde entier. Les aveugles ! ils entreprennent de rassasier à force d’ar- gent des pallions insatiables ! Nos peres avec dix talens étoient riches, avec deux mille nous sommes pauvres; donnez-nous en encore deux mille, & nous nous croirons encore plus pauvres que nous ne le sommes aujourd’hui. Nous en sommes déja venus au point de confondre le luxe & le faste des riches avec la prospérité de la République. Leur fortune domestique qu’il faut ménager, leurs plaisirs qu’il ne faut pas troubler, voilà les objets ridicules que la politique, désormais impuissante, est obligée de regarder comme les vrais besoins de l’Etat. ilugmentez la corruption avec nos richesses, & nos maux deviendront encore plus accablans. DE PhOCION. u; L a Nature, mon cher Aristias , n’a point fait les hommes pour posséder des trésors. Pourquoi des riches, pourquoi des pauvres ? Ne naissons- nous pas tous avec les mêmes besoins : Elle répand ses bienfaits avec une libérale économie; usons-en avec la même sagesse. La loi qui permet qu’il se forme de grandes fortunes dans une République, condamne une foule de misérables à languir dans l’indigence, & la Cité n’est plus qu’un repaire de tyrans & d’efclaves jaloux & ennemis les uns des autres. Essayer d’y faire germer les vertus qui font le bonheur & la force de la société, c’est le comble de la folie. Voilà cependant ce que tentent nos Politiques avides d’or & d’argent; ils jettent des semences d’avarice, de volupté, de mollesse, d’in- justice, de fraude, de haine , &c. & ils s’atten- dent à en voir naître la justice, la tempérance, le courage, la générosité & la concorde. O N vous a dit, Aristias , & on le répété fans cesse dans Athènes, que l’argent est nécessaire pour faire une longue guerre, ou la porter loin de fòn territoire ; & voilà encore ce qui prouve combien les richesses font dangereuses. Pourquoi désirer 144 - ENTRETIENS aux hommes qu’ils puissent étendre & perpétuer le fléau le plus redoutable de l’humanité ? Tant que la Grece à été pauvre , les guerres de nos Républiques ont été courtes. Nous nous sommes enrichis, & nos guerres ont été assez longues pour allumer des haines éternelles , & rompre tous les liens de cette alliance qui faifoit notre sûreté au dedans & au dehors. Si lycurgue avoit raison de dire aux Spartiates : Voulez - vous être toujours libres & rejpeclès .- soyez toujours pauvres , ne tentez jamais de faire des conquêtes , je VOUS demanderois de quelle utilité peuvent être ces entreprises q u'on fait loin de son territoire. On a des alliés, me direz-vous, que l’injustice opprime , & il fout voler à leur secours. Sans doute il fout remplir ses engagemens ; mais què vos mœurs & vos besoins soient simples, & partout la terre vous fournira une subsiflance abondante. Quels trésors avoient les Scythes , quand ils partirent de leurs forêts pour faire la conquête de l’Assyrie ? Un arc , des flèches., des javelots, un grand courage, voilà tout ce qu’ils possédoient. Qu’on estime votre courage & votre discipline, & les U E P H 0 C I 0 N. H? les alliés, dont vous prenez la défense, ne vous laisseront manquer de rien. Mais du moins, dit Aristias, tandis que les Citoyens tempérans & laborieux aimeroient la gloire & la pauvreté, la République ne pourroit- elle pas avoir un trésor , qu’elle n’ouvriroit que dans une extrême nécessité ? Non, mon cher Aristias, répartit Phocion ; & si vous êtes prudent, vous n’exposerez point la vertu de vos Citoyens à cette tentation. Pourquoi garder parmi vous cette boëte de Pandore ? II ne s’agit pas de se faire il- lusion , & d’associer dans la théorie des choses insociables dans la pratique. Défiez-vous avec moi de tous ces trésors publics. C’elt une chimère que d’en vouloir former un dans un Etat dont les mœurs font dépravées ; quelque séveres que soient les loix qui veilleront à la garde de ce dépôt, l’avarice trouvera le secret de le piller impunément. Dans une République vertueuse, des Magistrats sensés ne penseront jamais que fa vertu ne lui suffise pus. S’ils imaginent un trésor public, c’est une marque que la vertu s’altere ; & leur imprudence , au lieu d’affermir l'Etat, en sappe K i 4 6 | Entretiens les fondemens. Soyez fur que les Citoyens ne seront jamais contens de leur pauvreté , quand l’Etat amassera des richesses.. J’en ferois, Aristias, une régie générale ; suivant que la politique s’oc- cupe plus ou moins de trésors, d’argent, de richesses , la République, plus ou moins heureuse, est plus ou moins éloignée du moment de & ruine. ^ Sf M 3St K. r> e Phocion. r 47 C1N QJJ1 E M E ET DERNIER ENTRETIEN. Des ménagemens dont la Politique doit user , en réformant une République dont les mœurs font corrompues. De Pusage qiion peut faire des passons. Différentes maladies des Etats. u e l s momens heureux nous avons passés dans la maison de Phocion ! Au retour de' notre promenade sur les bords du Céphise célébré par nos Poètes, nous primes un repas frugal, pendant lequel - nous nous entretînmes avec gayeté. Les festins du grand Roi ne valent pas, mon cher Cléophane, les légumes aprêtés fans art par la femme de Phocion. 11 plaisanta agréablement sur le luxe de sa table, qu’il comparoit au brouet noir des Spartiates. • Quand Aristias, dit-il, fera un peu plus apprivoisé avec la philosophie, je le traiterai véritablement à la Lacédémonienne. Pour aujourd’hui, il faut encore le ménager; il pourroit trouver très-mauvais ce que Lycurgue auroit trouvé K 2 Entkutiens 148 très-bon. Après que Phocion eut fait une espèce de libation aux Dieux tutélaires d’Athenes , & à ses Dieux domestiques , nous paffàmes dans son jardin. Je vois votre impatience, dit-il à Aristias, asseyons - nous un moment à sombre de ce figuier, avant que de partir pour Athènes ; & puisque vous le voulez , nous reprendrons notre morale & notre politique. Mon cher Aristias, continua -1 - il, vous ne vouliez d'abord que connoître les remèdes qu’on peut appliquer aux maux présens de notre République, & vous instruire des ressources que notre situation même nous présente encore pour en sortir; & cependant j’ai eu la cruauté de ne vous entretenir que des principes fondamentaux de la politique. Ne croyez pas que j’aye voulu vous faire un étalage orgueilleux de philosophie. Si je ne me trompe, il vous est aisé de sentir que sans le secours de ces premieres vérités, qui doivent servir de régie immuable à l’homme d’Etat dans chacune de ses opérations, jamais je n’aurois pû vous rien dire qui eût satisfait votre raison. Je ' me serok égaré , & je vous aurois égaré à ma DE P H 0 C I O N. 149 suite. Nous n’aurions corrigé une sottise que par une autre sottise ; nous aurions imaginé des ressources, des expédiens; & la vraie science de la politique est de n’en avoir pas besoin. Je vous aurois proposé au hasard des palliatifs souvent inutiles , & même capables d’irriter le mal que nous aurions voulu soulager. S i j’ai réussi à vous convaincre de cette grande vérité, que la Providence a établi une telle liaison entre la morale & la politique, que le bonheur des Etats est attaché à la pratique des vertus, & que leur ruine commence toujours par quelque vice ; 11 vous fera déformais facile de ne tomber dans aucune des fautes que plusieurs grands hommes ont commises. Vous avez une pierre de touche pour juger de la bonté de vos opérations. Vous vous garderez bien d’imiter Thémistocle, qui, pour rendre Athènes maîtresse de la Grece & de la Mer, proposa de brûler la flotte des Grecs qui hivernoit dans le port de Pégases. Aristide jugea que rien n’étoit plus utile aux Athéniens que ce projet , mais que rien en même temps n’étoit plus injuste. Vous, Aristias, vous ferez, actuelle- K t 150 Entretiens ment plus sage qne le juste Aristide même ; & n’admettant aucune distinction entre futile & le juste, le nuisible & l’injuste , vous jugerez que rien ne pouvoit- être plus pernicieux aux Athéniens que l’entreprise injuste de Thémistocle. C’étoit achetes un avantage passager, en nous rendant pour toujours odieux à la Grece entiere. Qui au- roit osé compter sur nous après une pareille perfidie ? Qui n’auroit pas détesté notre alliance, & méprisé nos sermens ? Les Grecs réunis auroient conjuré notre perte , &, pour se venger, ils n’au- roient pas craint d’implorer le secours de la Perse même, & de lui demander des vaisseaux. Le décret qu’on propose au peuple, est-il propre à lui faire aimer quelque vertu , ou à le détacher de quelque vice? Favorisez cette loi de toutes vos forces, vous êtes fur de servir utilement votre Patrie. Vous condamnerez Agésilas , qui voyant qu’un grand nombre de Citoyens avoit fui à la bataille de Leuctre , & que la République avoit besoin de soldats, fut d’avis de laisser pour cette fois fans exécution la loi qui notoit d’infamie ( i ) les poltrons. Qu’espéroit-il d’une armée de D s Phocion. fuyards ? La lâcheté avoit fait tout le mal ; il fal- loit donc être plus attaché que jamais à la rigueur des anciennes loix qui avoient rendu jufqu’alors les Spartiates invincibles. Favoriser les fuyards, c’étoit ne pas réparer la défaite de Leuctre , & préparer cependant de nouvelles disgrâces à Lacédémone. A p r'e s les réflexions que nous avons faites jufqu’à présent, vous pouvez fans peine, mon cher Aristias, vous faire une régie pour juger de Fim- portance des loix. Celles qui font les plus propres à tempérer nos passions, & régler les mœurs publiques , font aussi les plus nécessaires, & doivent être les plus sacrées. Dans aucun temps, dans aucune circonstance, fous aucun prétexte, il n’eít permis de les négliger. Je ferois bien plus effrayé de voir prendre aux femmes de nouvelles parures, & affecter de nouvelles grâces, que je ne le ferois de quelque commotion dans la Place publique, ou de l’ambition d’un Magistrat qui vou- droit s’élever au - dessus de ses Collègues. Quand les loix des mœurs subsistent , toutes les autres font en sûreté ; mais leur décadence entraîne nécessairement la ruine du Gouvernement. K 4 ïça Entretiens Q, u o i q. u e tout vice soit pernicieux, comme toute vertu est utile, il faut, lorsqu’on médite la réforme d’une République corrompue, ne pas s’a- bandonner à un zélé aveugle. 11 faut procéder avec une certaine méthode. De même qu’il y a des vertus fécondes qui fe prêtent un secours mutuel, & que la politique doit principalement cultiver dans une République qui les possede encore ; il y a aussi des vices féconds, & qui fervent, pour ainsi dire, de matrice & de foyer à la corruption; & c’est à les proscrire que la politique doit d’abord travailler dans une République corrompue. A leur tête est ce vice dont je ne fqais pas le nom, monstre à deux corps, composé d’avarice & de prodigalité , qui ne se lasse jamais, ni d’acqué- rir, ni de dissiper, & dont les besoins toujours renaissants, & toujours insatiables , ne fe refusent à aucune injustice. S’il est foible, & ne fe montre encore qu’avec quelque retenue, réunissez toutes vos forces , (k osez l’attaquer avec courage. Poursuivez - le jusques dans ses derniers retranche- mens ; s’il ne succombe pas, vous n’avez rien fait. Quelle erreur à quelques Républiques de proscrire de Phocion. le luxe dans le public , & de le tolérer dans le sein des familles, d’inviter à la modestie des mœurs par des loix fomptuaires, & de les altérer par la pompe des fêtes publiques ! S i ce vice, après avoir corrompu le corps entier des Citoyens , régne avec autant d’effronterie que d’empire , vous ne Feriez que f irriter, & lui préparer une nouvelle victoire en l’attaquant de front. Rusez alors avec lui, tendez-lui des pièges , agissez avec la prudence d'un Général , qui isolant livrer bataille à une armee dont il sent la supériorité, l’obferve, la gêne dans fes opérations, lui coupe les vivres, & tâche en un mot de la fatiguer & de la ruiner fans rien hasarder. Ce vice monstrueux dont je vous parle, en produit mille autres qui font autant d’alliés , d’auxiliaires, &, pour ainsi dire, de gardes qui veillent à fa sûreté. Cest sur eux que doit tomber votre principal effort. Epiez les circonstances favorables à votre entreprise. Tantôt vous noterez d’une flétrissure la mollesse ou la prodigalité , tantôt vous avilirez le luxe, & peut-être parviendrez-vous un jour à faire des réglemens qui, donnant des bornes à l’indu- K ; Entretiens m strie & à l’avarice, feront disparoitre dans la fortune des Citoyens cette disproportion énorme qui les corrompt tous également, quoique par des vices diíférens. E n suivant, mon cher Aristias, dans la culture des vertus, l’ordre que je vous ai indiqué, vous verriez tomber les vices les plus pernicieux à la société; car rien n’est plus opposé à l’avarice prodigue que la tempérance. L’amour du travail détruira la paresse ; l’amour de la gloire & la crainte des Dieux anéantiront cet instinct bas & grossier, qui empêche tout Citoyen vicieux de chercher son bonheur particulier dans le bonheur public. Mais, il faut l’avouer, il y a des temps où, par sagesse même, il faut renoncer à cette méthode. C’est la vertu dont un peuple est le moins éloigné, & non pas la vertu par elle-même la plus importante ou la plus avantageuse à la société , que la politique doit alors encourager. Par exemple, Aristias, nous avons aujourd’hui une loi qui applique à des représentations de Comédie les fonds destinés autrefois à la guerre , & il est dé- bePhocion. I$<| fendu, sous peine de mort, d’en demander la révocation. II n’y a de louanges à Athènes que pour des décorateurs de théâtre, des comédiens & des joueurs de flûte ; des femmes désœuvrées & frivoles ont communiqué leur désœuvrement & leur frivolité à nos jeunes gens ; nos Alagistrats & leurs Courtisanes font un trafic public du pouvoir de la Magistrature ; ils voyent d’un œil indifférent, & peut-être avec joie, les maux de la Patrie, dont ils profitent ; le peuple jaloux, & fatigué de son oisiveté , ne veut vivre que des gratifications que lui prodigue l’Etat ; il regarderoit un Magistrat honnête homme & éclairé comme un tyran ; & ne se croyant libre qu’autant qu’il a la licence de tout faire impunément , vous le voyez dans les élections cabaler contre le mérite , en faveur de l’ineptie qui ne se fait pas craindre. Nous ressemblons tous à cet Athénien qui donna fa voix pour condamner Aristide à l’Ostracisme , parce qu’il étoit las de l’entendre toujours appeller le juste Aristide. Croyez-vous que dans de pareilles circonstances, il fallût révéler aux Athéniens les vérités que j ai miles fous vos yeux ? Les gens mêmes qui gémis- l;6 Entretiens sent de nos désordres, & désirent encore le bien parmi nous, feraient effrayés de l'espace immense qu’ils auraient à franchir, & tomberaient dans le découragement. Les mauvais Citoyens, à la vûe de la sagesse qu’on leur proposerait , croiraient qu’en voulant les priver de leurs vices, on leur arracherait leur bonheur. C k que je vous ai dit d’après tous les Sages de l’antiquité, ' me feroit passer pour un ( 2 ) insensé auprès des uns , & pour un perturbateur du repos public auprès des autres; & quelle espérance , mon cher Aristias, aurais»- je alors de réussir ? Toute réforme demande donc à être conduite avec une extrême circonspection, & cette circonspection elle-même semble être un nouveau châtiment dont r Auteur de la nature punit nos vices, & par lequel il nous avertit d’être en garde contre une corruption à laquelle il est fi difficile de rémédier. Pour détruire des préjugés, il faut quelquefois pousser la condescendance jusqu'à paraître les adopter. Pour ruiner un vice, il faut feindre quelquefois d’en favoriser un autre. Mais je vous en- DE PhoCION. treticns trop long temps des ménagemens dont la politique doit alors user ; grâces à notre corruption , nous n’avons rien à craindre d’un zélé immodéré pour la vertu- Puisque toute vertu est utile, puisqu’il n’y a point de vertu qui ne préparé notre cœur à en recevoir une seconde, essayez à différentes reprises , & fans vous lasser, les dispositions de vos Citoyens. Après un premier succès , n’en perdez pas le fruit, en négligeant d’en avoir un second. Tâchez de réveiller dans les cœurs quelque étincelle de l’amour de la gloire; c’est la feule de toutes les vertus qui, par le secours de la vanité, peut encore se montrer au milieu d’une extrême corruption. Tous vos efforts seront-ils vains ? Il reste une derniere ressource à la politique ; c’est de se servir des passions mêmes pour affoiblir peu à peu, & ruiner leur Empire. A ces mots, mon cher Cléophane, notre nouvel innitié aux secrets de la sagesse, ne put s’em- pêcher de sourire en me regardant. Les passions, dit-il, font donc quelquefois utiles? Oui, mon cher Aristias, lui répartit Phocion, comme ces poisons que la Médecine convertit quelquefois en re- Entretiens iî8 niédes. N’importe , reprit Aristias ; & de tous les moyens de corriger un peuple vicieux, je soupçonne que le plus désagréable n’est pas celui d’em- ployer nos pallions. Je lisois hier, continua-1-il, la République de Platon ; il ne dédaigne pas de regarder les plaisirs de l’amour comme un ressort (3) dont la Politique doit se servir pour animer le courage, & le porter aux actions héroïques. Puiíqu’il peut être Paiguillon & le prix de la valeur, vous voulez fans doute, Phocion, que dirige par une main habile, il contribue à rendre plus aisée la pratique de toutes les vertus les plus nécessaires à la société. Point du tout,, répondit Phocion en souriant, & de votre empressement à vouloir deviner ma pensée , je conclus, mon cher Aristias, que vous n’étes plus le maître de votre cœur. Quelle autorité, poursuivit Phocion , venez-vous de me citer ? Platon, l’éleve, l’ami de Socrate, le confident de ses pensées ! oserais - je ne pas me soumettre à son sentiment , s'il ne m’avoit appris lui- même dans son école, que l’homme le plus sage paye toujours quelque tribut à Phumanité , & que notre raison ne doit se soumettre qu’à la vérité ? D K PHOCION. l< >9 J e le vois, mon cher Aristias, vous voudriez que la plus belle femme fût la récompense de rhonune le plus brave , le plus juste & le plus prudent. Mais faites attention combien une pareille loi donneroit de force à une paillon déja trop impérieuse , trop ennemie de Tordre, & qu’on ne ícauroit trop réprimer. Le premier soin de tous les législateurs n’a-t-il pas été de donner des régies à l’arnour ? Et de-là font nées chez tous les peuples les loix saintes du mariage. Quoique Platon voulût que les femmes Puisent communes dans fa République, combien cependant n’a-t-il pas mis de mœurs & d’honnêteté dans cette espèce de débauche? Son objet même n’est-il pas de dégager le cœur de toute affection particulière, pour l’attacher plus étroitement, à l’Etat? Sans doute que nos peres n’y entendoient rien de ne pas con- noitre le grand mérite de la prostitution. Ils étoient bien grossiers & bien aveugles. Puisque, malgré leurs bonnes mœurs , ils n’ont pas laisse de faire (Tassez belles choses à Marathon, à Sala- mine , à Platée, j’ai regret que Thémistocle & Paufanias n’ayent pas fait publier à la tête de leurs Entretiens 160 armées, qu’au lieu des récompenses insipides dont on honorait parmi n oas la valeur, Je plus brave des Grecs aurait le privilège d’enlever à l'on gré la plus belle des Grecques. Que tardons-nous à proposer cet admirable expédient? Nos soldats préparés par des idées de galanterie, & de débauche à être laborieux, infatigables, disciplinés, obéis- sans,.triompheraient bien aisément des soldats de Philippe, qui a la sottise de vouloir qu’il y ait des moeurs.dans son camp. Pour nos Aréopagites & nos Sénateurs , il est évident qu’en leur donnant, à proportion de leur mérite, quelque droit fur la pudeur des femmes, ce ferait un moyen infaillible de les rappeller à cette intégrité majestueuse qui doit former le caractère des Magistrats. Sans doute que le temps qu’ils employent aujourd’hui à corrompre & sé- 1 duire de jeunes beautés, ferait désormais consacré au service de la République, & qu’une sage émulation. .... Mais parlons sérieusement, mon cherAristias; est-il possible qu’on connoísse assez peu les effets de la volupté, qui amollit le cœur, & énerve l’esprit & le corps , pour vouloir en faire le V E P II O C I 0 N. I<ÎI le principe de la prudence & de la magnanimité? Ne sqaic-on pas combien les plaisirs qui tiennent à nos sens, sont inconstans, combien ils rassasient & lassent ? II y a un âge où ils sont inconnus, & un autre où ils scroient laborieux ; & dans l’inter- valle de ces deux âges , i’amour est une yvresse qui trouble presque continuellement la raison. C’ e s t par les passions qui tiennent immédiate» ment à nos sens, que nous sommés rabaissés à la condition des animaux ; elles ne peuvent donc jamais être honorées par des êtres intelligens, & on ne les rend honnêtes qu’en les soumettant aux loix de la raison. J’excuse la jeunesse qui s’égare, chaque âge a malheureusement ses infirmités; mais je veux qu s au lieu de s’applaudir au milieu de ses erreurs, & de vouloir les annoblir, elle ait le courage de les désapprouver. Je veux que la raison conserve sa liberté, & que mettant de l’honé nêteté jusques dans les choies déshonnêtes , elle rougisse des besoins des sens. J e ssignore pas que l’espéranCe des voluptés a quelquefois produit de grandes choses Je sqais L "iSk. 1Ó2 Entretiens que les Scythes conquirent autrefois l’Assyrie pour avoir des palais somptueux, des liqueurs délicieuses & des femmes parfumées ; & je ne fuis pas étonné que ces passions brutales ayent donné à un peuple encore sauvage de la valeur & de l’audace. Mais les mêmes espérances auroient - elles donné les mêmes qualités à un peuple déja amolli par les plaisirs ? Remarquez d’ailleurs , Ariftias , que dès le moment où ces passions commenceront à jouir du prix de leur victoire , les Scythes courageux devinrent aussi mois, aussi lâches que les peuples qu’ils avoient vaincus, & que ces passions ne leur donnerent aucune des vertus qui font le Citoyen. L’amour des voluptés en fit, si vous voulez, des héros ; la jouissance de ces mêmes voluptés en fit des hommes incapables de conserver leurs conquêtes. Chassés ou égorgés par leurs esclaves , leur Empire dura à peine cinq Olympiades. Le bien passager que ces passions peuvent produire, est trop douteux & trop court ; le mal qui les fuit est trop certain & trop durable, pour que la Politique doive jamais en fèire usage. N D E P H 0 C I O N. 16 $ Je ne vous citerai que l’exemple de Cyrus. Ce Prince régnoit fur un peuple tempérant, sobre, actif, laborieux. Les vices qui depuis long - temps avoient inondé l’Asie , fembloient avoir respecté la petite Province, qui portoit alors le nom de Perse. Cyrus ne connut point son bonheur. Trompé par une malheureuse ambition, ou ne scachant peut-être pas que ce n’est ni l’étendue des Domaines, ni le nombre des Provinces , qui font la grandeur du Prince & la sûreté de fa Nation, il voulut avoir la gloire d’être le fondateur d’une puissante Monarchie. II présenta à ses Sujets les richesses, l’abondance & les voluptés des Royaumes voisins , comme le prix de leur courage & de leurs conquêtes. Tout fut vaincu ; mais à peine Cyrus eut-il soumis PAsie, que la récompense qu’il avoit accordée à la valeur de ses soldats , l’éteignit. 11 vit les Perses, autrefois vertueux & pleins d’amour pour la gloire, s’effémi- ner & languir dans la mollesse. Si nous ne songeons , leur dit - il alors , qu’à accumuler richesses fur richejses , Jì nous nous livrons témérairement aux voluptés , N pensons que íoisiveté la pa- L 2 k54 Entretiens rejse doivent ítre le prix de nos travaux , ÇP peuvent nous rendre heureux , nous ne tarderons pas à perdre ce qtie nous avons acquis. L’aVíS de Cyrus étoit fans doute très - sage, mais le temps étoit arrivé où il devoit être puni de son ambition, & des moyens imprudens qu’il avoit employés pour la satisfaire. Ses Sujets, corrompus d’abord par l’espérance, & ensuite par la jouissance même des voluptés, n’étoient plus en état de l’entendre. 11 fit des efforts inutiles pour les rappeller à leur ancienne vertu; & au lieu de ce titre de fondateur d’une Monarchie puissante & florissante qu’il croyoit mériter, il vit avec chagrin qu’il n'avoifc été que le corrupteur des Perses, & ne laissoit à ses successeurs qu’un Empire bien moins solidement affermi que celui qu’il avoit reçu de ses peres. C e font là passions de l’ame dont la Politique peut se servir, parce qu’ellcs naissent avec nous, ne meurent qu’avec nous, ne se lassent point, & qu’on peut en quelque sorte leur donner la teinture de la vertu. Telles font l’envie, la jalousie , l’ambition , l’orgueil , la vanité. Ces passions sont hideuses par leur nature ; elles pré- i» e P h o c i o N. 16 ; parent l’ame à être injuste, & abandonnées à elles - mêmes, elles se portent aux excès les plus odieux. Cependant elles deviennent quelquefois entre les mains de la Politique , émulation, amour de la gloire, prudence, fermeté, héroifme ; mais pour voir opérer ces miracles, il faut que les Citoyens ne foienf pas entièrement corrompus par l’avarice, la paresse, la volupté & les autres vices qui avilissent Pâme. Craignez, mon çher Aristias, de hâter la ruine de la République , en vous fer-, vant de ces passions, fi vous ne trouvez auparavant l’art de leur inspirer une sorte de pudeur, & de les associer à quelque vertu qui les tempere & les dirige. U n Médecin habile n’applique pas le même remède à tous les maux. Le Pilote d’un vaisseau déployé ou resserre tour à tour ses voiles. Tantôt il fuit la côte, tantôt il s’en approche. Là il jette l’ancre, ici il marche la fonde à la main, ailleurs il s’abandonne aux vents. De même l’homme d’Etat conforme toujours fa conduite à la différence des situations où il fe trouve. II fonde les playes de fa République ; plus attentif L ; 166 Entretiens à la malignité des fìmptômes de chaque maladie, qu’aux accidens plus ou moins violens qu’elle produit, il désespéré quelquefois du salut de la Patrie, quand les Citoyens font encore dans la plus parfaite sécurité. Les maladies, qui au premier coup d’oeil pa- jroissent les plus effrayantes, ne font pas toujours Jes plus dangereuses. Quand on volt un Etat divisé par des partis , des cabales, des factions, {'imagination en est ordinairement allarmée ; on çroit qu’il touche au moment de fa ruine ; on croit que les Citoyens vont prendre les armes &' s’égorger, ou que leur ville va devenir la proye de quelque ennemi étranger. Mais ne craignez lien, si les Citoyens ont des moeurs; s’ils aiment la tempérance, le travail & la gloire, s’ils craignent les Dieux, soyez sûr que la Justice leur est encore chere, que leurs passions seront prudentes, & que la République est encore assise fur de solides fon- demens. Des hommes qui ne se font pas abandonnés à des vices grossiers, ne se porteront point aux dernieres extrémités. Leur ville ne leur servira point de champ de bataille , quoiqu’ils pa- DE P H O C I O K'. l67 roissent furieux. Ils font ennemis, mais Citoyen», & ils fe réuniront pour agir de concert, si un Etranger ose les attaquer ; soyez même convaincu qu'ils se lasseront à la fin de leurs désordres , & y chercheront eux-mêmes un remede. T h l a été le fort de nos peres , vertueux comme par instinct, avant que d’avoir feu établir parmi eux des Loix propres à contenir les Citoyens dans les bornes de la subordination, & affermir l’autorité des Magistrats fans qu’ils en pussent abuser ; les habitans de la ville, de la côte & de la montagne paroissoient tous les jours prêts à en venir aux mains pour décider à qui appar- tiendroit la puissance (4) souveraine , & jamais cependant la Place publique ne fut souillée de leur sang. Nos peres se lassèrent à la fin de cette situation , & tant les haines étoient alors honnêtes & généreuses, chaque parti sacrifia ses espérances & son ressentiment au bien public. On convint de demander des Loix à Solon, & on promit d’y obéir. Qii’il étoit facile alors d’appliquer un remède efficace aux maux de la République ! Si notre Législateur, d’un caractère trop foible & dont les L 4 ,68 Entretiens lumières étoient bornées , eût été un Lyeurgue, nous serions aujourd’hui heureux ; & la Grece, dont nous n’aurions pas troublé la paix & l’union. seroit florissante. En voyant passer nos peres fous le joug de Pisistrate , on auroit eu tort de désespérer de la République. Des mœurs austères & mâles dévoient servir de ressource contre la tyrannie. Le mal étoit grand, mais les esprits étoient capables de supporter un plus grand remède. Le courage ver. tueux des Athéniens s’indigna de la servitude. La République, dont toutes les parties étoient faines, en faisant un effort pour chasser le Tyran , rompit aisément les chaînes, & reparut plus libre que jamais. L’amour de la Patrie prit une nouvelle force , & nos peres firent des prodiges de valeur & de magnanimité. J f. ne me lasserai point de vous le redire, mon cher Aristias, la Politique juge des maladies par les mœurs , comme la Médecine par le poulx. Quoique Pisistrate fût un Tyran tel que le donnent les Dieux dans leur colere, c’est-à-dire qu’il craig- DE Phocion. l6y nìt de se rendre odieux par des violences, qu’il déguisât avec adresse le joug qu’il vouloir imposer, qu’il agit avec une feinte douceur, & se cachât sous le masque de la justice & du bien public, il ne put ni tromper ni lasser la fermeté & le courage de notre République. Quoique les trente Tyrans auxquels Lyfander nous condamna d’obéir, fussent au contraire des monstres odieux, quoiqu’- aucun droit ne fût sacré pour eux, quoiqu’iîs répandissent des torrens de sang, quoiqu’en un mot leurs excès abominables dussent porter nos peres au désespoir, & leur inspirer quelque vertu : Athènes opprimée & malheureuse ne scut que pleurer & trembler. C’est qu’alors, Aristias, nous n’avions plus de mœurs ; c’est que Périclès nous avoit amollis par l’oisiveté, la paresse & l’usage des plaisirs ; c’est que chaque Citoyen, accablé dans fa maison d’une foule de besoins inutiles , n’avoit plus de Patrie. Il fallut que Trasibule exilé, proscrit, fugitif, vint briser nos chaînes; mais n’ayant pas conjuré contre nos vices comme contre nos Tyrans, nous fumes incapables de profiter de la révolution L ; En T RE T IE N S 1/0 que son courage avoir produite. Que nous servoit de reprendre notre ancien Gouvernement , quand nos mœurs corrompues en avoient relâché & rompu tous les ressorts ? O Trasibule, que ta gloire íèroit grande , si par un second bienfait tu avois mis ta Patrie à portée de profiter du premier ! 11 falloit armer ton bras contre nos vices, & nous arracher à nos voluptés, pour nous rendre dignes d’être libres. L e dernier terme des maux d’une République, c’est, poursuivit Phocion, quand les Citoyens font familiarisés avec la honte , & que couverts tranquillement d’ignominie, la gloire ne leur paroît qu’une vaine chimere. Une philosophie criminelle fait-elle regarder en pitié un héros & même un simple honnête homme ? Comptez, mon cher Aristias, que tout est perdu. La République ne fera pas agitée par des commotions violentes, parce qu’on n’y a même plus de ces vices qui supposent une sorte de force & d’élévation dans l’ame ; craignez ce calme perfide. La vérité n’est plus dans les cœurs , le mensonge est dans toutes les bouches. Un vil intérêt n’est pas feule- he Phocion. r?i ment la réglé des actions des Citoyens, il est même l’ame de leurs pensées. Vous verrez les Magistrats se tendre mutuellement des pièges. Vous verrez l’ambitieux ne travailler qu’a décrier son Concurrent par des calomnies, vouloir perdre ses Rivaux , mais ne pas se donner la peine de valoir mieux qu’eux. En un mot les vices les plus bas ont jetté les esprits dans une létargie mortelle, qui ne laisse aucune espérance de salut. A ces mots , mon cher Cléophane, qui nous présentoient un tableau de notre situation présente, nous tombâmes , Aristias & moi, dans une profonde consternation ; nous crûmes entendre " prononcer un arrêt de mort contre notre Patrie. Je frémissois en me voyant dans un abîme fans if. sue, & d’où je ne pouvois me faire entendre ni des Dieux ni des hommes. Phocion lui - même, comme effrayé de la peinture trop fidelle qu’ií avoit faite de nos vices, avoit interrompu son discours ; & laissant tomber ses regards à ses pieds, après les avoir élevés au ciel, paroissoit plongé dans une rêverie lugubre. Mille idées accablantes s’otfroient avec rapidité à mon esprit. Nous som- 178 Entretiens mes perdus, me diíòis - je ! O Athènes, ma chere Patrie, tu cours toi-même à ta ruine! Quelle main assez puissante te retiendra fur le penchant du précipice qui est ouvert fous tes pas ? Minerve, viens à notre secours. Non , c’en est fait, les Dieux font sourds, nous avons lassé leur patience. O Phocion, Phocion, s’écria Aristias, toucherions - nous irrévocablement à notre terme fatal ? Les Dieux ont - ils ordonné qu’il n’y ait plus d’Athenes? Une ville toute pleine des monumens élevés à la gloire de nos peres , une ville qui possede encore Phocion, feroit-elle condamnée à n’être plus qu’un amas de ruines, ou à ne nourrir dans son sein' que des esclaves faits pour obéir à des Etrangers ? Nos vices font grands ; ils font énormes; mais la clémence des Dieux n’est-elle pas infinie ? Nous puniroient - ils jufqu’à vouloir que Philippe.Non, Phocion, non les Dieux ne le voudront pas. Les Athéniens ont-ils plus de vices & d’erreurs que je n’en avois il y a six jours? Pourquoi ne feroient-ils pas, comme moi, un retour fur eux - mêmes ? Après avoir rappellé dans mon cœur l’amour de la vertu, au nom des DE PHOCION. n; Dieux, Phocion, au nom de notre chere Patrie, rappeliez-y encore l’espérance. A r i s r i a s, répondit tristement Phocion, ce seroit. vous flatter, ce seroit vous donner cette sécurité aveugle qui n’est déja que trop commune dans Athènes, & dont les Dieux frappent les Républiques qu’ils veulent perdre fans retour. Quand un Tyran s’éleveroit parmi nous, & voudroit, en nous foulant aux pieds, qu’il n’y eût d’or, d’ar- gent, de luxe & de voluptés que pour lui; nos aines, mollement effarouchées par la perte même de nos plaisirs, ne reprendraient pas alfez de vigueur pour sortir de leur léthargie. II n’est plus temps d’efpérer, si un Lycurgue ( 5 ) ne nous fait une sainte violence , & ne nous arrache par force à nos vices. J e voudtois, mon cher Cléophane, que vous eussiez été témoin des fentimens que le discours de Phocion faisoit naître dans le coeur d’Aristias, Je voyois avec plaisir que ses yeux s’enflammoient; tour à tour il les élevait au ciel & les portait fur Phocion. Ses pensées se présentaient en désordre -î i"4 Entretiens à son esprit, & il ne parloit que par paroles entrecoupées. Que ne puis-je. . . .? O Lycurgue... Je tenterais. . . J’oserois .... Le salut de la Patrie n’est pas encore désespéré .... Vous, Phocion, ajouta-t-il en lui baisant avec tendresse les mains, par pitié pour vos malheureux Concitoyens , em- pêchez-les de périr. Soyez notre Lycurgue. Pourquoi ne feriez-vous pas aujourd’hui dans Athènes, le miracle qu’il fit autrefois dans Lacédémone ? Ce Législateur, à qui la Grece a dû six siécles de prospérité, l’honorerions nous aujourd’hui comme Je plus sage des hommes, s’il n’avoit eu le courage de faire violence aux Lacédémoniens en faveur de la justice & des bonnes mœurs ? Conjurez , à son exemple, le salut d'Athènes. La vertu n’est pas encore éteinte dans tous les cœurs. Parlez , que faut-il faire ? L’amitié de Nicoclès vous secondera ; je ne craindrai aucun danger. Vous trouverez encore, comme Lycurgue, trente Citoyens capables de vous seconder ; mais je ne vous ébranle pas. Votre respect pour des Loix qui n’existent plus , vous retient - il ? Craignez- vous d’usorper un droit? ... DE PHOCION. I 7ï Non non, mon cher Aristias, lui répondit Pho- cion, je le sqais, on n’est point un tyran , quand on n’uíurpe une autorité courte & passagère que pour rétablir & affermir la liberté publique. Quand la Loi régné, tout Citoyen doit obéir ; mais quand par fa ruine la Société est dissoute , tout Citoyen devient Magistrat ; il est revêtu de tout le pouvoir que lui donne la justice, & le salut de la Républi- que doit être sa suprême Loi. Trasibule mérita une gloire immortelle pour nous avoir affranchis du joug de trente Tyrans. N’en doutez pas, on lui seroit supérieur en nous délivrant de la tyrannie de cent passions bien plus cruelles que Critias. Mais vous ne connoissez pas encore tous nos maux. En vous parlant des différentes maladies dont une République est affectée, je ne vous ai pas encore dit, mon cher Aristias , què des circonstances, en quelque forte étrangères à cette République , peuvent rendre fa situation beaucoup plus déplorable ; elle peut avoir à craindre à la fois ses vices & ceux de ses voisins. Ce qui redouble en effet mes allarmes pour notre Patrie, c’est que je vois toutes les villes de la SL-. 178 EuTSÍf IBNS Grece méditer leur ruine mutuelle , tandis que nous avons à nos portes un ennemi ambitieux & redoutable, qui n’attend qu’un prétexte pour prendre part à nos affaires, & nous accabler. Craignons de servir son ambition , en voulant sauver notre République. Une révolution telle que celle que Lycurgue fit autrefois à Lacédémone , ne pedt s’exécuter fans causer une extrême agitation dans les esprits. A l’approche des bonnes mœurs, quelle résillance ne feroient pas nos Citoyens corrompus ? Enhardis par la protection de nos voisins jaloux & inquiets, vous les verriez crier à la tyrannie , & porter leurs plaintes dans toute la Grece & la Macédoine. Philippe , fous prétexte de protéger une partie des Citoyens, & de nous rendre la paix, se porteroit dans i’Attique. Ses pensionnaires, ses amis & les ennemis de la vertu lui ouvriroient nos portes, & il ne ïnanqueroit pas de favoriser le parti de l’injustice & des mauvaises mœurs, pour se rendre nécessaire, & jetter les fondemens de fa domination fur Athènes. Foiblks & corrompus au dedans, menacés su dehors, nous devons nous faire une politique conve- DE P H O C I 0 N> *77 convenable à notre situation ; elle est telle qu’un re- mede trop actif causeroit nécessairement notre perte. II faut d’autres temps, d’autres circonstances pour nous corriger, & je prie les Dieux de les amener ; ils les ameneront, Aristias. Cette puissance Macédonienne qui nous effraye, ne porte que fur une base fragile. En attendant que la Macédoine rentre dans l’obfcurité d’où Philippe l’a retirée , ne songeons qu’à notre conservation. Contentons - nous de ne pas périr. Au défaut de toute autre vertu, ayons au moins de la modestie & de la prudence. Que je crains Féloquence emportée de Demosthene ! S’il nous retiroit par malheur de notre assoupissement , s’il nous portoit, dans un moment d’yvresse ou d’indignation , à déclarer la guerre à la Macédoine, nous ferions perdus. Les efforts inutiles qu’il a faits pour réveiller en nous quelque sentiment de vertu , ne devroient - ils pas savoir convaincu que nous ne pouvons avoir qu’un accès de colere , & que nous ne sommes pas même assez heureux pour conserver long-temps cette passion? ' Tout ce qui demande du courage, de la prudence & quelque tenue, feroit téméraire pour nous. M 178 Entretiens C’ e s t le propre des passions de se montrer & d’agir quelquefois avec une espece d’enthousiasme. Les poltrons, les avares, &c. ont des momens de courage & de prodigalité ; mais il faut s’en défier. Plus une passion fort avec violence de son caractère , plus elle est prête à y rentrer. Pour compter fur nos passions, il faut qu’éteintes & rallumées à plusieurs reprises , elles ayent laissé à notre ame le temps de contracter des habitudes. Des habitudes nouvelles font fragiles, des épreuves médiocres & souvent répétées les fortifient ; mais de trop grands obstacles les détruisent. Je conclus de-là que dans ce moment nous ne pouvons même tirer aucun secours de nos passions. La fortune, dit-on, peut nous être favorable ; mais il n’appartient qu’à une République vertueuse d’espérer des hasards heureux, & de fqavoir profiter des faveurs de la fortune. Je le dis fans cesse aux Athéniens, vous n’êtes plus ce peuple qui triompha autrefois des forces de l’Asie. Je m’oppofe fans cesse à la politique téméraire de Demosthene; je conseille la paix, parce que la guerre causeroit notre ruine. Connoissons nos forces, ou plutôt notre foiblesse ; & puisque 13 E PhoCION. 179 nous ne sommes pas les plus forts, ayons du moins la prudence d’être amis de ceux qui le font. P h 0 c 1 0 n fe tut après avoir prononcé ces dernieres paroles d’un ton plus bas que le reste de son discours ; il s’arrêta un moment, en attachant ses regards fur Athènes , dont nous approchions, & ses yeux fe remplirent de larmes. Mon cher Cléophane, que les pleurs d’un grand homme font éloquens ! Vous êtes jeune, Aristias, reprit Pho- cion, & veuillent les Dieux que vous ne soyez pas témoin des malheurs qui menacent notre Patrie. Quel que soit l’avenir, armez - vous d’une sage constance , n’abandonnez jamais la République ; fervez- là dès aujourd’hui, en donnant J’exemple des bonnes mœurs à une jeunesse effrenée , qui devroit faire l’efpérance de la Patrie , & qui en fait le désespoir. Si un jour vos conseils font écoutés, st vous prenez un jour en main le gouvernail de ce vaisseau qui fait eau de toute part, ne songez à vous éloigner du port, ne vous exposez en pleine mer , qu’après vous être radoubé. Si les Dieux ramènent des circonstances plus heureuses; st nous n’avons plus à craindre que nous - mêmes ; si nous M 2 Entretiens 180 nous lassons enfin de nos vices; si le cid permet qu’un jour vous puissiez être le Lycurgue d’ tlie*. nés, rappeliez - vous, mon cher Aristias, les conseils que vous donne mon amitié. Atkz toujours devant les yeux que fans les mœurs, les loix font inutiles ; on n’y obéira pas. N’oublìez jamais que ce font les vertus domestiques qui font les mœurs publiques. Soyez persuadé que la vertu seule peut rendre un Etat constamment heureux & florissant. L’ambition, l'in- justice, l’intrigue, l’artifice, les richesses, la force, la violence peuvent procurer quelque succès ; mais il est passager, & les suites en font toujours funestes. En partant de ces principes, vous éprouverez , Aristias, que la Politique est une science sûre & facile. Si vous les abandonnez, vous verrez les obstacles renaître fans cesse les uns des autres. Quand la Politique est occupée au dedans à combattre , tantôt un vice & tantôt un autre, qu’il faut qu’elle trompe le Citoyen ou le gouverne par la crainte ; n’est-il pas impossible qu’elle puisse suffire aux besoins de la Société ? Si au dehors elle est obligée de justifier une premiers violence par DE PHOCIOST. I8i une seconde, de cacher une fourberie par une nouvelle fraude, de réparer un mensonge par un mensonge, un Dieu pourroit à peine débrouiller le cahos dans lequel elle fe trouve bientôt enveloppée. N’oubliez rien ; tentez tout pour corriger, la République de ses vices ; ne perdez pas un instant , le péril est pressant , si quelqu’un de vos ennemis a déja commencé à prendre l’habitude de quelque vertu. J’ai tremblé pour la Grece ; j’ai été plus inquiet que jamais fur le fort d’Athènes, quand j’ai vù que l’ambition habile de Philippe ac- coutumoit les Macédoniens à la sobriété, au travail, à la patience & à la discipline. L a République est - elle parvenue à aimer ses devoirs ? Tâchez de les lui faire aimer encore davantage. Ne vous reposes point, caries passions que vous avez à combattre ne fe reposent jamais. On n’est jamais assez vertueux, parce qu’on n’est jamais trop heureux. Qui s’arréte dans le chemin de la vert», a déja reculé fans s’en appercevoir. N’attendez pas qu’il fe soit formé une maladie dans l’Etat, pour y apporter un remede, peul-étre qu’en naissant elle feroit déja incurable. Tâchez M ; igr Entretiens de la prévenir, quelque symptôme l’annonce toujours. Soyez sûr que nos plus grands ennemis nous les portons en nous-mêmes, ce font nos passions. Si vous n’en connoissez pas la marche sourde & tortueuse , vous ferez surpris comme un Général qui néglige de s’instruire des mouvemens de son ennemi. Si vous n’étudíez pas leur langage artificieux, elles vous parleront, mon cher Aristias, & vous croirez entendre la voix de la raison. Si vous ne devez l’alliance de vos voisins qu’à des intrigues, cette alliance fera fragile & toujours douteuse. Ne comptez sur vos Alliés qu’autant que vous leur aurez fait du bien, H qu’ils se confieront à votre justice & à votre courage. Aimez & faites, en un mot, le bien de tous les hommes, si vous aimez votre Patrie, & voulez la servir utilement. V o i ù, Aristias, ce que j’avois à vous dire fur les principes fondamentaux de la Politique ; elle exige fans doute plusieurs autres connoisiances dans l’homme d’Etat, L vous devez vous hâter de les acquérir. On ne sqauroit trop connoítre les loix & les moeurs de son Pays, de ses Alliés, & DE P H O C I 0 N. m en général de tous les Peuples dont on peut espérer ou craindre quelque chose. Le commerce des hommes vous apprendra à traiter avec eux ; n’espé- rez pas cependant que votre expérience feule vous puisse donner toutes les lumières dont vous aurez besoin. Si vous ne sçavez que ce que vous aurez vú , vous sentirez à chaque instant le poids de votre ignorance, à moins qu’une présomption extrême ne vous trompe. C’est en étudiant dans l’Histoire les causes des événemens heureux & malheureux, que vous acquerrez des connoissances sûres. Le passé est une image , ou plutôt une prédiction de l’avenir. Comptez les vertus & les vices d’un Peuple; & comme Jupiter, qui, selon les Poètes, a pesé dans ses balances d’or la destinée des Républiques & des Empires, vous scaurez les biens & les maux auxquels il doit s’attendre. Vous ne ferez point un bon Citoyen, mon cher Aristias , si dès à présent vous ne vous préparez à être un jour un excellent Magistrat. N’aspirez jamais à un emploi, que vous n’ayez acquis auparavant les connoissances nécessaires pour le bien remplir. II n’est plus temps d’apprendre M 4 i84 Entretiens de Phocion. quand il faut exécuter ; & si on exécute sans être instruit, on n’a d’autre guide que la routine, qui se laisse entraîner au cours des événemens. Voulez-vous remplir votre Magistrature avec gloire? Tâchez de connoitre les devoirs de y os Collègues & de tous les Magistrats qui partagent avec vous l’administration de la République. Qui ne connoît qu’une branche du Gouvernement, l’administrera mal. N’ayez avec eux qu’un même intérêt, & n’exigez jamais, par orgueil, qu’ils sacrifient les Parties dont ils font chargés à celle qui vous est confiée. Enfin, mon cher Aristias, conservez précieusement votre réputation. II ne suffit pas que le Magistrat soit homme de bien , il faut même que fa vertu ne puisse être soupqonnée. Si le Peuple vous croît juste, soyez sûr que les Loix, dont vous ferez le Ministre , auront une force infinie entre vos mains, & qu’il vous fera aisé de travailler au bonheur public. F I N. » fy fy. fy fy. fy. fy. fy fy fy » fy fy fy fy fy REMARQUES SUR LES EAsTRETlE As S DE PHOCION. PREMIER ENTRETIEN. (0 -A v A N T la guerre du Péloponèse, les villes de la Grece , libres & indépendantes, mais unies par des alliances & des sermens , à peu près comme le font aujourd’hui les Cantons Suisses , formoient une République fédérative. Malgré les différends qui s’élevoient quelquefois entre les Alliés, les Grecs croyoient que la Nation entiere n’avoit & ne pouvoit avoir qu’un même intérêt, & ils ne regardoient pas comme de véritables guerres les hostilités qu’ils faisoient les lins contre les autres. C est ce qui faisoit dire à Platon : Aio equiiem Griccos otnnes inter se propinquos ejfe généré atque cogna- tos , « Barbaris autem diversos atque extraneos . . . jQuo- ties igitur Gracia adverses Barbaros , vel contra Gracos Barbari ipst pugnabunt , beUum gerere ajseremus , U hojles M 5 I %6 REMAS.Q.UES. ejse natura , ç ú bas inimicitias hélium -vocabimus. Qiiun- ào verò Gmcì adversits Grrecos infurgunt , dicemus eos natura quidem amicos ejse , morbo autem laborure itt hoe Grteciam , í A B. Q. U E S. I9J ( e ) Ce que Phocion dit ici Je Platon, est très- confcrme à la doctrine que ce Philosophe établit dans son Traité des Loix , L. 4 . 11 se déclare pour le Gou*- vernement de Crete & de Sparte. Verte enim , répond- t - il à Clinias Cretois , & à Magillus Lacédémonien -, qui lui ayant rendu compte de l’administration de leurs Républiques , ne í'çavoient dans quelle classe de Gouvernement les ranger : Verte enim , ó viri optìmi, Rei- publìcte -vos participes ejlisqim aiitem modo ntíminatec finit ( Aristocratia, Dcmocratia & Monarchia ) non Res- publicte , se d urbium habitationes qwedum sunt , in xpuibus purs una servit aiteri dommanti. II dit encore dans le méme Ouvrage , L. 8 : NuUa certe potestas knjusmedi, Respublica est, fi'd seditiones appelluri omises reciijjìmè pofi sunt. NuUa enim v'okntibus volens , Jei voltns nolenti* bus semper vi aliqua dominatur. Tous les Philosophes anciens ont pensé comme Platon, & les hommes d’Etat les plus célébrés ont toujours voulu établir dans leurs Villes une police mixte , qui, en affermissant l’empire des Loix fur les Magistrats , & l'empire des Magistrats fur les Citoyens, réunit les Avantages des trois Gouvernement ordinaires, & n’cût aucun de leurs vices; A l’exception des Spartiates , les Grecs legers , inconstant, & jaloux de leur indépendance juiqu’í craindre ìe joug des Loix, fans N 194 R E M A X (£ U E S. lesquelles cependant il n'y a point de liberté, ne pou- voient s’accommoder que de la pure Démocratie. Non- seulement l’alsemblée du Peuple polie doit dans toutes les Républiques la puissance législative ; mais il étoít rare qu’elle laissât aux Magistrats la liberté d’exercer les fonctions dont ils étoient chargés. L’autorité du Peuple à Athènes ne connoissoit point de bornes. Les Magistrats n’y avoient qu’un vain nom. Les ordres du Sénat étoient éludés, ses décrets & ses jugemens étoient cassés , s’il n’avoit pas Part de se conformer au goût du Public. Demander quel est le meilleur Gouvernement, de la Monarchie , de l’Aristocratie pu de la Démocratie ; c’est demander quels plus grands, ou quels moin-, dres maux peuvent produire les passions d’un Prince, d’un Sénat, ou celles de la multitude. Demander si un Gouvernement mixte est meilleur qu'iin autre Gouvernement , c’est demander si les passions font aussi sages , aussi justes, aussi modérées que les Loix. (3) CE que Phocion prévoyois arriva. Lacédémone , en proie aux mêmes désordres & aux mêmes malheurs que les autres Villes de la Gréce , éprouva mille révolutions juí'qu’à P extinction des deux branches de ses Rois légitimes 5 & on peut dire, qu’elle fut gouvernée Remarques. 195 tour à tour, & souvent à la fois, par les passions de ses Rois, de son Se'nat, des Ephores & de la multitude. Des Tyrans s’emparerent de l’autorité , & les Laeédé- moniens, aussi méprisés au dehors, que malheureux au dedans , éprouvèrent enfin le même fort que les autres Grecs qui furent soumis à la domination Romaine. L a fortune des Romains est encore une preuve très - forte de la vérité que Phocion enseigne ici à Ari- stias , c’est - à - dire du pouvoir des bonnes mœurs. En effet, elles contribuèrent plus que tout le reste à empêcher que les querelles qui s’éleverent entre les Patriciens & les Plébeyens, âpres l’exíl des Tarquins, ne perdissent la Répuiblique naiflknte , en la portant à des violences extrêmes. Ces querelles mêmes , secondées par de bonnes mœurs , établirent à Rome un Gouvernement mixte , dont les proportions étoient à peu près les mêmes que celles du Gouvernement de Lacédémone. Tant que les mœurs conservèrent leur autorité, les Romains montrèrent de la justice & de la modération dans leurs différends; & le partage de la puissance publique entre les Conluls , le Sénat, les Tribuns & le Peuple, subsista dans ce point d’égalité propre à rendre la République heureuse & florissante. Dès que Rome fut corrompue par l’orgueil de ses victoires, & les richesses des Peuples qu’elle avoit vaincus , ses vices, N 2 196 R E M A B. Q. U E S, plus forts que ses Censeurs , leur imposèrent silence. Ces Magistrats exerceront d'abord leurs fondions avec des ménagemens ; ils tremblèrent enfin , & dès - lors les pallions fans frein anéantirent la puissance publique. Les Loix ne pouvoient se faire respecter par des Magistrats ni par des Citoyens qui se croyoient teut permis pour satisfaire leur avarice & leur ambition; présage infaillible des guerres civiles , par lesquelles les Romains alloient se déchirer, & qui 'dévoient lés soumettre à des Empereurs que ì’Histoire nous peint comme autant de monstres. II n’y eut plus de vertu dans l’Em- pire Romain , & il devint la proie des Barbares. Plus on y réfléchira, plus on fera persuadé que la liberté sans mœurs dégénéré en licence , & que la licence produit nécessairement la tyrannie domestique, ou l’asservissement à une puissance étrangère. Un Auteur célébré a dit que la Monarchie pouvoit se passer de vertu , & gouvemoit par l’honnenr. Mais quand il explique ce qu’il entend par l’honheur, on volt qu’il entend la vertu, ou qu’il n’entend rien du tout. ( 4 ) Z A cause de ce long délui, dit M. Charpentier dans la vie de Socrate, était Que les Athéniens envoyoìent tous les ans un vaijfeau en l'Isle de Délos , four y faire quelques sacrifices j & il étoit de la Religion de ne faire R E M A R Q. U E S. m mowr,■ personne dans la ViUe , depuis que le Prêtre d'A~ pollon avoit couronné la poupe de ce 'vaisseau pour marque de son départ , jusqsa ce que le même ‘vaisseau fùt de retour Jì bien que t Arrêt ayant été prononcé■ contre So - craie le lendemain que cette cérémonie s'étoit faite , il fallut en différer Cexécution pour trente jours qui s'écoulerent dans ce ‘Voyage. ( 5 ) C e que Phocion dit ici des Sophistes de si)n temps, on peut rappliquer à Machiavel, qui ne donnant dans son Prince que des leçons de tyrannie, d’in- justice & de fourberie, veut cependant que son disciple emprunte le masque de plusieurs vertus , & que pour éviter d’être haï gf méprisé, il paroisse clément , fdele à fa parole, intégré & religieux. Mais Machiavel n’a pas fait attention que quand on occupe une grande place , & qu’on manie des affaires publiques, on ne pa- roît jamais que ce qu’ion est véritablement. On pénétré, on voit, on juge fans peine un hypocrite au travers du masque dont il se couvre. On peut duper un homme d’esprit une fois, mais non pas deux. Les sots font en général plus soupçonneux que les gens d’esprib; & quand ils ont été trompés , ils font encore plus intraitables. Ils regardent celui dont ils ont été les dupes , comme un fripon, & ne s’y fient pas même dans les occasions où il n’a aucun intérêt de leqr tendre un N y ISS R E Mi Î(1 II E S. piège. Que Machiavel dise que le Pape Alexandre VI. ne fit jamais autre chose que tromper, & que ses tromperies lui réussirent toujours;, il ne persuadera personne , & ne mérite pas d’être réfuté, ( 6 ) Le moment où l’Empire des Macédoniens parut le plus puissant, c’cst quand Alexandre eut vaincu Darius. Mais fi ce Prince régnoit tranquillement fur l’Afie subjuguée, les vices de l’Asie commenqoient à le subjuguer lui-même. Soit qu’on considéré cette corruption naissante, soit qu’on recherche les moyens qu’a- voit Alexandre pour empêcher le démembrement de ses vastes Etats, on ne peut s’empêcher de penser qu’une plus longue vie n’auroit servi qu'à ternir la gloire qu’il avoit acquise. Si le Lecteur se rappelle l’histoire des successeurs d’Alexandre , il verra que les Macédoniens, qui rétablirent en Asie & en Egypte , s’amollirent, & n’eurent point d’autres mœurs que les Peuples qu’ils avoient vaincus. Pour la Macédoine proprement dite, réduite à ses anciennes limites par la révolte des Gouverneurs de Province , quel fruit retira-t-elle du régne de depx Rois tels que Philippe & Alexandre ? Elle éprouva mille révolutions funestes. Tandis que le Peuple étoit malheureux, la Famille Royale périt de la maniéré la plus tragique. Différens Princes usurpèrent le trône, & cn furent chassés. La famille qui réussit Rem arques. ï99 à le conserver, ne put jamais prendre fur la Grece même l’autorité que Philippe y avoit acquise, quoique les Grecs toujours divisés conservassent toujours les vices qui les a voient affoiblis. La Macédoine eut des ennemis fans nombre; & ses Rois, toujours yvres de la réputation que leur Royaume avoit eue autrefois, furent occupés à faire laborieusement & saris succès des entreprises au-dessus de leurs forces. Affoiblis & odieux à leurs voisins, ils furent vaincus & détruits par les Romains, que la Grece appella à son secours pour servir sa haine contre la Macédoine, L la punir de ses injustices & de son ambition. TROISIEME ENTRETIEN. (i) X e N O p h o n uous a conservé l’entretien de Socrate avec Euthydcme fur la volupté L je ne puis résister au plaisir d’en transcrire ici un morceau admirable. Je me sers de la traduction de M. Charpentier. ■ A V E 7. - vous songé , dit Socrate , que la débauche , qui ne farte que de voluptés , ne sqauroìt en faire goûter aucune comme il faut , (f qu'il n'y a que la tempérance & la sobriété qui donnent le Vrai sentiment des plaisirs ? Car c'efi le naturel de la débauche de ne point endurer la N 4 RtMiîlJÏES, 200 faim, ni la soif , t:i les aiguillons de C amour, ni la fatigue des veillesqui font néanmoins les véritables dispositions pour boire est pour manger délicieusement, est pour trouver un plaisir exquis dans les embrajfemens amoureux "ou dans les approches du sommeil, Cela, est cause que l'in- tempérant sent moins de douceur dans ces aclions qui font nécessaires es qui se font tr'es-souvent. Mais la tempé-, rance , qui nous accoutume à attendre le besoin , est la feule aùJJÌ qui dans ces rencontres nous fait sentir une extrême volupté. C’ EST cette vertu aujst , dit Socrate, qui met les hommes en état de se perfeélionner tesprìt pst le corps, & de se rendre capables. de gouverner heureisement leur famille, de servir utilement leurs. amis £jr leur Patrie, if de surmonter leurs ennemis ; ce qui est non-feulement très-avantageux pour t utilité, mais mime très agréable par k contentement qui P accompagne, U t; est « quoi les débauchés n'ont point de part ; car quelle, part pourraient-ils prendre aux aclions vertueuses, eux dont /’esprit est tout, employé à la recherche des voluptés présentes ? Q,V ç LIE différence y a-t-il , dit, Socrate , entre un animal irraisonnable est un homme voluptueux, qui ne con - sdere point ce qui. est le plus honnête, mais qui poursuit aveuglement ce qui est le plus agréable ? 11 n'appartient Rkmaiq.ue s. roi qu'aux personnes tempérantes de rechercher quelles font les meilleures choses , & après en avoir fait un discernement cxaél par ('expérience est Je raisonnement, d’emhrajser les humes , U de s'éloigner des mauvuises ) c'est ce qui les remis tout ensemble très-htureux, trìs-vertueux £9’ très-habilcs. (r) Antidater disoit epe de deux amis qn’il avoit à Athènes, Phociou & Démadès, il n’avoit jamais pû ni obliger l’un à rien recevoir, ni contenter l'avidi- té de l’autre. Ce Démadès étoit Orateur, & avoit du crédit dans la Place publique. C’est lui qui trouvant un jour Phocion à table , & voyant son extrême frugalité, lui dit : Je m'&onne , Ihocìon, que te contentant d'un Ji mauvais repas, tu veuilles prendre la peine de te mêler des ■ affaires de h% République. (?) A 7 E C putes, e> Glauco, magis me de viris-quam le mulieribus fiasse loqmmtum , qutecumque videlicet na- tura aptee ad bac officia sunt. In Rep. L. 7. Voyez ce que Platon dit dans cet endroit sifr l’éducation des femmes. II y revient encore dans son Traité des loix, L. 7* élio ftultijstmum hoc in nostris regionibus este , ut non iis.diiïí Jiuiiis inulieres ac viri omni conatu consensu - que dent operam . Prœceptum vero nostrum non cessubit ajserere quod oporteat D échinai cœterorumque, qumn maxime mulìeres cum virìs participes fieri. N 5 202 ■Remarques. (4) Rien ne prouve peut - être mieux qu’un Etat agit sans principes & fans systcme , que le grand nombre de Loix dont il accable les Citoyens. Un Législateur habile va à la racine des abus qu’il veut arrêter, la coupe, & l’ordre est rétabli par une feule Loi. L’Histoire ancienne & l’Histoire moderne en fournissent plusieurs exemples. Un Législateur ignorant veut détruire les effets d’un vice, mais il en laisse subsister la cause. L'Etat ne se corrige pas; il arrive même que les efforts inutiles du Législateur le rendent incorrigible, parce que les esprits s’accoutument enfin à mépriser les Loix. Quand une Loi est tombée dans l’ou- bli, & qu’on la renouvelle , il semble que ce 11e soit que par caprice, & on ne prend presque jamais les mesures nécessaires pour empêcher qu’elle n’éprouve une seconde disgrâce. Un Etat qui n’a point d’objet fixe, ou qui ne consulte pas la nature des choses, doit nécessairement beaucoup multiplier ses Loix, parce qu’il n’agit que relativement aux circonstances dans lesquelles il se trouve , L que ces circonstances changent & varient continuellement. C’est un grand malheur quand les Loix font en si grand nombre, qu’on ne daigne plus s’en instruire , & qn’elles font pour la plupart ignorées de ceux mêmes qui Font une étude du Droit public & de la Jurisprudence d’une Nation. La cou- Remarques. 203 tume & la routine usurpent alors l’autorité qui n’ap- partient qu’aux Loix, & c’est le propre de la coutume & de la - routine de n’avoir rien de fixe, & en se prêtant au'x événemens , d’ouvrir la porte aux injustices les plus criantes. Multiplier les Magistrats , n'est pas une chose plus salutaire que de multiplier les Loix. Moins ils font nombreux , plus on est porté naturellement à les respecter, & plus ils font eux - mêmes attentifs à remplir leurs devoirs. Créer de nouveaux Magistrats dans une République dont les Loix & les mœurs se corrompent , ce n’est souvent qu’y introduire de nouveaux abus, & donner des protecteurs à la corruption. En -général il est inutile, comme le dit Phocion dans son second Entretien, de prétendre avoir de bons Magistrats , iì 011 n’a pas commencé par donner de bonnes mœurs aux Citoyens. L A politique a deux 011 trois réglés générales fur ce sujet, qu’il est impossible de négliger sans s’exposer à d’extrêmes dangers. Pour empêcher que le Magistrat ne se relâche dans les fonctions de fa Magistrature, il faut qu’ellc soit courte & passagère. Si elle est à vie, il l’exercera avec négligence ; il la regardera comme un bien qui lui est propre, & travaillera bien plutôt à *04 Remarques. en augmenter les droits & les prérogatives , qu’à faire le bonheur public. La Société' a différens besoins, distingués par leur nature, & séparés les uns des autres ; il faut donc établir différentes Magistratures pour y subvenir. Si vous unissez dans une même Magistrature des fonctions qui doivent être séparées , vous devez vous attendre qu elles seront négligées, ou que le Magistrat profitera de ce pouvoir trop étendu pour en abuser & se rendre redoutable. Si vous séparez en différentes Magistratures des fonctions qui doivent être réunies dans une même main, les Magistrats se gêneront mutuellement dans leur administration, & ne conserveront point l’autorité qu’ils doivent avoir fur les Citoyens. Remarquez que dans les circonstances extraordinaires, les Magistrats ordinaires ne suffisent pas aux besoins de la République. Ce fut une institution bien sage chez les Romains , que de créer quelquefois des Dictateurs, ou de revêtir les Consuls d’une puissance extraordinaire. (;) I L n’y a point de peuple dans l’Antiquité qui ait été traité plus durement que les Egyptiens, après qu’ils eurent renoncé à la sagesse de leurs premieres institutions. Aristote dit dans fa Politique, que les Rois d’Egypte ne creusèrent le lac de Mœris, ne bâtirent les Piramides , & n’exécutercnt d’autres pareils ouvrages , que pour aqcablcr fous le poids du travail des Remarques. 20; Sujets indociles dont ils craignoient l’inquiétude, & qui ne prenoient aucun intérêt à la Patrie. (<í) C’ E S T ce qui a fait dire à Thucydide, L. 2. C. 11 , que quoique le Gouvernement d’Athènes Fût Démocratique dans le droit, il approchoit dans le Fait de 1a Monarchie; puisque le plus grand homme y avoir toute l’autorité , & fembloit être le dépositaire de la Volonté de tous les Citoyens. La République auroit succombé dans les dangers auxquels elle fut exposée, après s’étre délivrée de la tyrannie des fils de Pifistrate, si elle n’élit eu alors, par hasard , un Miltiade dont les talens extraordinaires la firent triompher des Perses » Marathon. A ce grand homme succédèrent un Aristide, un Themistocle , un Cimon, qui, par leurs lumières, leurs talens & leurs grandes actions, méritèrent la confiance des Athéniens, & les élevèrent, malgré les caprices de la Démocratie, à penser comme eux. Périclèsj qui avoit tous les talens, & à qui il ne manquait que de la probité , fut le dernier des Athéniens qui jouit dans fa Patrie de ce crédit qu’on pouvoit appeller Monarchique. Ceux , dit Thucydide, qui après fa mort aspirèrent au Gouvernement , étant tous égaux en mérite, c’est-à-dire , par leurs talens très-médiocres , U rivaux en dignité , U tâchant de se débusquer les uns les autres pour obtenir le premier rang , mirent tosite fautorité 20 6 Remarques. entre les mains du peuple , par leur lâcheté cy leur flatterie. De - là s'ensuivit entre autres maux Fentreprise de Sicile , qui ne se perdit pas tant par la faute de ceux qui y furent employés , que par le défaut de ceux qui les employerent , & s'entrebattoient à Athènes pour le commandement. Ils rullentirent Fardeur du camp par leur division , U mirent « la fin la sédition dans la ville. Traduction de d’Ablancourt- (7) C'EST ce qui a fait dire à Platon , dans son Traité des Loix , L. n. Nullus cives caupo , mercator- que nec sponte nec invitas viat , nec privati cujusquam fiat mìnìfier , qui non icquo in eadem forte Jîbi respon- deat , nifi patris ac matris , aliorumque genere majormn cœterorumque feniorum qui liberi funt & libers vivant. C e que Phocion ajoute, qu’il ne faut regarder les Artisans que comme des esclaves, paraîtra’ peut-être un sentiment outré & cruel à quelques Lecteurs ; mais il faut tâcher d’entrer dans fa pensée , ce qui est facile, & on en sentira bientôt la vérité. Phocion étoit sans doute trop instruit des droits de l’humanifé, pour dire qu’il falloit ôter la liberté aux Artisans, & les réduire en esclavage ; il vouloir seulement que des hommes, qui ne peuvent pas avoir des sentimens de Citoyens, n’euffent, comme les esclaves, aucune part à l’admini- Remarques. 307 stration publiée , & il avoit raison. II ne eomptoit pour Citoyens que les possesseurs des terres , & il est assez vraisemblable qu’on ne peut s’écarter dans la pratique de cette idée , fans s’exposer à de grands in- convéniens. D E tous les grands hommes qui ont gouverné la République d’Athènes, Aristide est le seul qui ait favorisé la Démocratie. II abolit la loi de Solon, qui ne permettoit d’élever aux Magistratures que les Citoyens qui recueilloient de leurs terres au moins deux cent mesures de froment, d’huile ou de vin, & par - là il affoiblit ou ruina la partie Aristocratique du Gouvernement , qui servoit de frein à la Démocratie. II fut permis indistinctement à tout Citoyen d’aspirer & de parvenir aux Magistratures ; & c’est fans doute une des principales causes des fautes grossières que fit la République , & des malheurs qu’elle éprouva après la mort de Périclès. L’inquiétude & l’insoleuce du peuple ne connurent point de bornes. (8) J e me rappelle en effet d’avoir lû dans Platon , qu’il vouloit que les Tableaux qu’on vouoit dans les Temples des Dieux, fussent faits dans un jour. II n’en accordoit que cinq aux Sculpteurs , pour faire &; élever un Tombeau. ào8 E E Jí Á i qui s, (?) Dt Íempí d’Aristide & de Thémistocle, les hommes qui gouvernoient la République étdient rivaux, & ne se haiffoient pas; ou s’ils étoient ennemis, ils n’employoient pas pour se perdre les voies lâches & tortueuses du mensonge & de l’intrigue : c’étoit une noble émulation qui les portoit à se surpasser les uns les autres. Id amour de la gloire & de la Patrie épu- roit f envie & la jalousie. Aristide & Thémistocle avoient toujours été d’un avis opposé ; mais quand Xer- cès menaqa la Grece , toute rivalité cessa entr’eux, & ils ne songèrent qu’au bien dé la Patrie. Périclès même , quelque jaloux qu’il fût de gouverner Athènes, fit rappeller Limon de son exil, quand il crut ses services indispensablement nécessaires à la République, & ils agirent de concert; tant, dit Plutarque, les inimitiés étoient alors civiles U honnêtes , & le courroux facile à affaiser ! Du temps de Phocion , il n’en étoit plus ainsi. Les Orateurs vendus à Philippe, au Roi de Perse ou à quelque cabale de citoyens puissans, étoient des hommes fur qui la vérité , l’amour de la Patrie & le devoir n’avoient aucun droit. (10) Phocion rappelle en peu de mots les trois grands torts de Périclès dans son administration. II fit porter un décret par lequel l’Etat donnoit une rétribution aux Citoyens pour assister aux Spectacles & aux Remarques. 209 aux Jugcmens de la Place publique ; il favorise les progrès iles arts inutiles, & introduisit un luxe extrême dans Athènes: conduite qui en le rendant très-agréablg à la multitude, le mit à portée de gouverner arbitrai» rement. II sit la guerre aux Alliés de la République, pour les forcer de payer des tributs, L flatter en mé» me temps l’ambition des Athéniens, que l’oisiveté de là paix auroit rendus inquiets & trop difficiles à gouverner. Enfin Périclès, qui pouvoít empêcher une rupture entre se Patrie & Lacédémone, alluma la guerre dii Péloponèse pour affermir son autorité dans un moment critique, & ne pas rendre ses comptes. Après des re» proches si bien mérités, on est étonné que Thucydide, L. 2. C. II, dise que Périclès avoìt acquis son autorité par des voies légitimes , o que son crédit venoit de son bon sens de fa dignité. J’aime mieux le jugement dé Pauseniás, lorsqu’il dit, L. 8. C. S- , qu'on ne doit regarder ceux qui ont fait là guetre du Péloponèse, quë comme des furieux qúi ont immolé tous les peuples de lá Grece à leur propre ambition & à leur intérêt particulier. QUATRIEME ENTRETIEN. (O PlUTARQUE rapporte qiìAlexandre voulut faire un présent de cent talens à Phocion , & que les O 210 Remarque Envoyés de ce Prince trouvèrent ce grand homme qui tiroit de l’eau au puits pour se laver les pieds, & fa femme qui p étrillait le pain. ( 2 ) Les Grecs en général regardaient l’amour de la Patrie comme la premiere vertu du Citoyen, & il semble que dans presque toutes les Républiques, les Législateurs ont été plus occupés à l’inspirer, à l’éten- dre, à lui donner des forces , qu’à connoître les bornes que la raison lui assigne , ou plutôt la maniéré dont la raison doit le diriger L le gouverner. La Doctrine que Phocion expose à Aristias , doit paroître très - sage ; c’est la seule avantageuse aux hommes , & je ne crois pas qu’aucun de ses Lecteurs se refuse à l’évidence de ses raisonnemens. Aussi, ne prétends - je rien y ajouter ; mars j’espere qu’on me permettra de rechercher dans cette remarque les causes qui ont empêché les Sociétés de connoître leurs devoirs réciproques : connoissance qui leur est absolument nécessaire, & sans laquelle l’amour de la Patrie n’est qu'un emportement aveugle & injuste , qui produit une grande partie des malheurs dont l’humanité est affligée. 8 i les hommes ont été long temps à sentir la nécessité de s’unir en société , s’il a fallu une longue expérience de maux pour apprendre à chaque Particulier REMA&Q.UES. 311 l’avantage qu’il trouveroit à renoncer à son indépendance naturelle , & se soumettre à des Loix & des Magistrats; il étoit naturel que les Socictes fussent encore infiniment plus lentes à contracter des alliances entr’elles. Des Citoyens farouches & accoutumés dans l’état de nature à obéir à leurs premiers mouvemens, ne doivent former encore pendant plusieurs siécles que des sociétés Ciuvages. Ces premières sociétés ou associations de brigands , conservèrent contre leurs voisins la férocité que les Citoyens avoient à peine dépouillée les uns à l’égard des autres; ne pouvant s’inspirer mutuellement aucune confiance , elles se regarderont comme ennemies ; & une haine plus ou moips brutale fut l’anje de leur Politique. S l nous abusons souvent de notre courage & de nos forces, nous qui nous piquons aujourd’hui de philosophie; si malgré les idées que nous avons enfin de la justice & du droit des gens , nous aimons mieux être conquérons que justes ; fi des victoires chatouillent agréablement notre orgueil ; si noiis trouvons communément Alexandre plus grand qu’Aristide ; la force, le courage , la violence ne durent - ils pas être regardés dans des sociétés encore sauvages , comme les vertus les plus essentielles ? Combien l’estime attachée à ces qualités, ne dút - elle pas faire naître de passons & O 2 y sir Remarque s. de préjugés propres à empêcher les premiers efforts dc la raison ? Plus les Soldats revenoieut chargés de butin , plus l’avarice de leurs femmes & de leurs vieillards leur prodigua de louanges. Plus leurs courses étoient étendues , plus l’admiration fut excitée'; plus les ravages étoient grands, plus on avoit une haute idée des Soldats qui les avoient faits. Les vaincus en succombant n’ofoient fe plaindre , dans la crainte d’ai- grir des vainqueurs féroces, irrités par la victoire , & qui n’avoient pas encore la prudence de craindre un revers. Tandis que ceux - ci s’enyvroient de leur prospérité , les autres s’humilioient pour les fléchir, & cependant ne défefpétoieut pas de fe venger. La modération passant pour faiblesse, adroit été méprisée canine la poltronnerie. Plus on fit de mal à ses ennemis vaincus, plus on crut imposer à ses voisins, & donner des preuves de son courage & de son habileté. Une fausse gloire éblouit & trompa tous les esprits; & dans ce silence de la raison, qui ne fqavoit pas encore qu’el- le eût des droits à réclamer , le préjugé persuada que tout étoit permis au plus fort. D E - là ce droit ifes gens féroce & cruel des anciens les plus célébrés, même par leur sagesse, leur générosité & la politesse de leurs mœurs; on croyait qu’une déclaration de guerre étoit un arrêt de mort Rem arques. 3IJ prononcé contre nne Nation. En partant de ce principe odieux , les droits de la guerre ne dévoient con- noítrc aucune borne, & les prisonniers mêmes qui s’é- toient rendus à leurs ennemis, en posant les armes, ne conscrvoient la vie qu’en devenant esclaves. Les Grecs furent plongés pendant long - temps dans cette barbarie ; on fiait quel fut le sort des Hilotes & des MelTéniens vaincus. Ils parvinrent, ainsi que le remarque Phocion, à regarder la Grecc entiere comme leur Patrie commune, mais s’ils observoient entr’eux plusieurs réglés de l’humanité, il s’cn fùlloit beaucoup qu’ils les pratiquassent à P égard des Etrangers. ^ Ils les t rassoient de barbares ; ils les méprisoient ; ils pensaient ne leur rien devoir , & croyaient que la Nature , en les faisant moins braves & mours éclairés qu’eux , les dessinait à être esclaves. Les Romains, qui n’eurent d’abord qu’un mot pour exprimer un ennemi & un voisin , commenceront par être des brigands. Ils volèrent des femmes, & vécurent de butin, mais ils acquirent assez, promptement des mœurs, & montreront beaucoup de modération à l’égard dqs Etrangers depuis l’exil des, Tarquins, jusqu’au temps qu’ils succombèrent sous le poids d’une trop grande Fortune, & qu’abusant enfin des avantages de la victoire, ils sapperent les fondemens de la Rq- 0 z 314 Remarques. publique. Ils ne firent point de guerre injuste; minais ils ne conunencerent les hostilités, qu’après avoir rempli plusieurs formalités qui annonqoicnt leur amour pour la justice. Ils respectèrent avec plus de religion que les autres peuples, les droits de l’humanité dans leurs ennemis vaincus, & montrèrent* méme de l’estime à ceux qui squrent s’en rendre dignes. O N se rappelle toujours avec plaisir que les Pri- vernatcs , ayant soutenu plusieurs guerres opiniâtres contre la République Romaine, essuyèrent une perte si considérable, qu’obligés de fuir & de se cacher dans leur ville même, ils y furent assiégés par le Consul Plautius. Prêts à succomber, ils envoyerent des Ambassadeurs à Rome pour y négocier la paix ; & le Sénat leur ayant demandé quel châtiment ils croyoient mériter ; celui , répondirent, ils , que méritent des hommes qui se croyant dignes d’être libres , ont tout tenté four conserver lu liberté qu'ils ont reçue de Iftirs feres. Mais, reprit le Consul, si Rome vous fait grâce, peut- elle se promettre que déformais vous observerez religieusement la paix ? Oui, répliquèrent les Ambassadeurs, Ji les conditions en font justes , humaines, (st ne nous font sas rougirmais st cette faix est honteuse , n'espérez sas que la nécçffìté qui nous la fera recevoir aujourd'hui, nous la faste observer demain. Quelques Sénateurs fit- Remaxques. sis lent indignés de l’orgueil de cette réponse 5 mais le Sénat, ce Corps où les lumières & le courage dominaient , approuva les Ambassadeurs Privernates, L, conformément à ses principes, jugea que des ennemis que leurs disgrâces n’avoient pas abbatus, méritaient l’honneur d’ètre faits Citoyens Romains, Quelque magnanimité , quelque sagesse. qu’eus* sent les Romains, leur droit des gens étoit encore bien éloigné du point de perfection où le doit porter la faine philosophie, qui n’est point distinguée de la saine politique. Bienfaisans & humains en Conquérans qui étaient bien aise d’avoir des ennemis à combattre, pour avoir un prétexte d’exerccr leurs forces & détendre leur Empire, on croit voir leur ambition à travers leur modération ; ou plutôt on croiroit que leur vertu n’est qu’tm art pour éblouir leurs Alliés , tromper leurs ennemis, & rendre leurs succès plus faciles^ CjEUT^été un prodige que les peuples eussent pratiqué un droit des gens plus humain, avant que ht Doctrine de Phocion fur l’amour de la Patrie fût connue ; & elle ne pouvoit point l’être, avant que des Philosophes eussent découvert les erreurs de nos passions , & démontré, en comparant les faits , que la Politique, loin de travailler à la prospérité d’un Etat, X O 4 R E M A l î V E !. âltf en hâte la décadence & la ruine, fi elle ne regarde pas l’amour de 1 humanité comme une vertu supérieure, qui doit régler & diriger l’amour de la Patrie. Les Gonvernemens Monarchiques & les Aristocraties, qui jie connoissent presque jamais ce que se doivent les Membres d’une même Société , font encore moins disposés à çonnoître leurs devoirs à l’égard des Etrangers. Dans les Démocraties, la multitude qui est souveraine, est inconstants , orgueilleuse , emportée , vindicative ; que de pallions doivent lui çacher la vérité & ses vrais jnteréts ! Dans les autres Républiques, telles que Sparte & Rome, où le partage dç la puissance publique A la liberté, soumise aux Lojx , donnent aux Citoyens paille vertus ; l’amour de la Patrie lui - même leur inspire communément une certaine vanité & une certaine hauteur , incapables de s’allier avec la pratique des devoirs de l’humanité envers les Etrangers. Les Grecs resterent dans leur ignorance jnsqu’au temps de Socrate, qui le premier des Philosophes appliquant la philosophie à l’étude des mœurs , se crut Citoyen de tous les lieux où il y a des hommes. II publia d’immortelles vérités ; mais la Grece , qui deux siécles auparavant anroit pû les adopter, n’étoit plus capable de les entendre. Socrate parloit de l’amour de J’humanité à des hommes qui n’avoient plus même l’a- Remarques. si 7 mour de la Patrie. La guerre du Péloponèse armait toutes les villes de la Grece les unes contre les autres. Déchirées par leurs diffentions domestiques, elles n’avoient plus d’autre régie de conduite que l’am- hition, l’avarice, la crainte ou l’audaee de leurs Magistrats & des Citoyens intriguons qui les gouvernoient. Socrate eut quelques Disciples qui par prudence ne prirent aucune part à l’administration des affaires publiques. Les troubles de la Grece augmentèrent encore après que l’imprudente Lacédémone, se laissant conduire par Lysander, eút renoncé ouvertement à ses vertus pour se livrer à l’ambition. Quels temps pour parler des devoirs mutuels des peuples, que les regnes de Philippe , d’Alexandre & de leurs ambitieux successeurs ! La vérité fut étouffée en naissant, ou du moins ne sortit point des Ecoles que quelques Philosophes tenoient à Athènes. L a philosophie de Socrate & de Platon paffa de la Grece à Rome ; mais il semble que rien n’arrive à propos dans ce monde. Si les Romains avoient conservé leurs anciennes mœurs, fans doute qu’ils auroient adopté des principes propres à s’allier avec leur modération & leur amour de ’la justice & de la pauvreté ; mais corrompus par leur fortune, ils ne vouloient plus être que les tyrans des Nations dont; la vertu d» O ; -iI8 Remarques. leurs peres les avoit rendus les maîtres. Dans les mêmes ouvrages où Cicéron plein du génie de Socrate & de Platon, enseignoit que tous les hommes font freres ; qu’ils doivent s’aimer, fe secourir, fe faire du bien; qu’il ne faut regarder la terre entiere que comme une grande Cité dont les quartiers différens ne doivent pas avoir des intérêts opposés ; il fe plaint qu’il n’y ait plus d’amour de la Patrie ni aucune autre vertu dans Rome , & que la République soit anéantie. Nous sommes tombés, dit - il, dans un abîme immense de calamités. Tout a changé de face parmi nous, depuis que les violences que nous exerçons fur les Etrangers, nous ont enhardis par dégrés à être injustes & cruels envers les Citoyens. L’avarice, l’infolen- ce & l’cfprit de tyrannie, après avoir fait taire les Loix, ont commis tant de concuffions, de rapines & de brigandages fur nos Alliés, que nous subsistons plutôt par l’imbécillité de nos ennemis, qui ne fçavent pas profiter de notre foiblesse , que par aucune forte de vertu qui nous mette en état de nous défendre. L A philosophie de Cicéron ne devoit pas avoir un meilleur fort à Rome, que celle de Socrate dans la Gvece. Tout le monde fçait que les guerres civiles que produisit la licence des Citoyens, firent place à la tyrannie des Empereurs. Les successeurs d’Auguste, S I M A K n U E S. 21 - semblables à ce Ciitias dont il eíl parlé dans les Entretiens de Phocion, auraient voulu ôter aiix hommes jusqu’à la faculté de penser. Toute lumière fut donc éteinte dans Vétendue de la domination Romaine ; & au - delà de ses limites, il n’y avoit que des Nations sauvages, pareilles à ces Sociétés naissantes dont j’ai parlé au commencement de cette Remarque. A’u milieu des Délateurs, des proscriptions, de la servitude la plus humiliante & de la tyrannie, la plus sanguinaire, comment le Romain, qui ignorait ce qu’il se devait à lui - même, ce qu'il devait à ses Concitoyens & à fa Patrie , auroit - il soupçonné qu’il avoit des devoirs à remplir envers les Etrangers? Les maux de l’Empire étaient tels, que Nerva, Trajan, Antonin & Marc Aurele ne purent que les suspendre pendant quelques momens, & non pas y remédier. La puissance publique étant entre les mains des Soldats, toujours prêts à sacrifier les Empereurs à leurs caprices, on ne pouvait pas même espérer d’être long-temps gouverné par les mêmes vices & les mêmes pallions. L E monde sembla lentrer dans fa première barbarie , en passant feins la domination des Goths, des Vandales, des Huns, des Bourguignons, des Francs, des Saxons, &c. qui après avoir long-temps vexé, s:o Remarques. déehiré & pillé les Provinces Romaines , les partage, rent entr’eux. Ils conservèrent dans leurs conquêtes les mœurs, les Loix & le Gouvernement qu’ils avoient apportés des forêts de Germanie. II ne pouvoit y avoir aucun droit des gens pour des hommes qui trou- voient beau de vivre de pillage & de butin. Le Christianisme qu’ils embraiïerent, & qui devoit les instruire de tous les devoirs de l’humanité, les laissa dans leur premiere ignorance, parce qu’ils se contentèrent d’en croire les Dogmes, fans en adopter la Morale. Elle étoit en esset trop sublime pour des Sauvages qui ne commenqoient à perdre un peu de leur férocité, qu’en prenant quelques vices abjets & bas des vaincus. Jamais les hommes ne furent témoins de révolutions plus subites & plus extraordinaires que celles qu’ils éprouvèrent fous le Gouvernement des Peuples du Nord & de la Scythie. Chaque jour il fe formoit une nouvelle Monarchie ; chaque jour il en périssait une q peine formée. Quand entìn les barbares , affoi- blis par leurs guerres , commenceront à être plus tranquilles dans leurs conquêtes, lc gouvernement des fiefs, né chez les François , fe répandit promptement dans toute l’Europe; c’est-à-dire qu’on n'y vit plus que des tyrans impitoyables ou des esclaves qui les fervoient. On n’avoit aucune loi politique ni civile ; on ne con- Remarques. 331 servoit aucuue idée, ni des conventions expresses ou présumées uni ont formé la Société, ni de l’objet qu’elle doit se proposer. La force décidoit seule du droit entre des Suserains L des Vassaux qui ne formoient qu’un seul Royaume , en formant cent Principautés différentes. On n’avoit pour se conduire que des coutumes incertaines , auxquelles la liberté des passions & la bizarrerie des événemens ne permettoient pas de prendre une certaine consistance. Veut-on enfin se faire une idée de la Morale de ces siécles barbares? Qu’on sc rappelle que la piété même prit une teinture du brigandage que le gouvernement des fiefs avoit accrédité. Les Croisades furent regardées comme un acte de Religion propre à honorer Dieu. L’ E U R O P E , lasse de ses malheurs & fatiguée de ses dissentions , commenqa , si je vpuis parler ainsi , à vouloir mettre quelque méthode dans le désordre. On fit des loix absurdes & injustes, & c’étoit beaucoup que de sqavoir qu’il falloit avoir des Loix. On soupçonna que la Société avoit besoin d’une puissance législative ; mais on fut encore long - temps à refuser de lui obéir. II falloit créer une Jnrisprudence, & les personnes assez instruites pour sqavoir lire, n’avoient pour modelés que les Jurisconsultes de 1’Empíre, dont les ouvrages , sens principes & fans ordre, font autant do 323 Remarques. preuves de la misérable servitude où les loix étoient tombées. Les rescripts toujours arbitraires des Empereurs , les sentences souvent opposées des Magistrats ; voilà la base de leurs connoilTances ; & comme le remarque un homme habile en cette matière, aucun de ces Jurisconsultes n’avoit méme songé à traiter du droit de la nature & des gens. J’ a b r e g e l’histoire honteuse de notre barbarie. L’Europe ne prit enfin une face nouvelle, que quand l’autorité & la subordination rétablirent dans les Etats, & que les Lettres réfugiées à Constantinople, passerent en Italie après la ruine de l’Empire d’Orient. On commença à lire les Anciens, & par des progrès assez rapides, on se mit à portée de cultiver les sciences, qui, en éclairant l'esprit, préparent le cœur à aimer l’ordre, les loix & la morale ; mais si T intérieur des Etats étoit déja plus policé, on sqait Tindigne politique qu’ils pratiquèrent les uns à l’égard des autres. La lecture de Platon & de Cicéron stevoit mettre nos pores fur le chemin de la vérité ; mais les préjugés étoient trop anciens & trop répandus pour être dissipés en un moment. Loin de rougir de la perfidie , on se faisoit un honneur d’être sans foi. L’ambition aveugle se croyait tout permis. On raisonnait déja, & on croyait encore que le droit des gens, fondé fur des Remarques. 22; conventions arbitraires, n’étoit pas distingué de l’tisage reçu & pratiqué entre les Peuples civilisés, & qu’en obéissant à cet usage, on ne se rend jamais criminel. A la honte de la raison humaine , 011 raisonna d’aprcs les faits pour juger de ce qui est permis ou défendu, & on nq s’avisa que tard de soumettre ces faits L l’examen de la raison. Les ^incipes du droit naturel font simples, clairs & évidens ; & il y a long - temps que la philosophie, qui à de certains égards a fait de si grands progrès, devroit ne nous rien laisser à désirer fur la nature des devoirs réciproques des Sociétés. Quelques Auteurs, qui ont traité cette matière, bien loin de chercher la vérité, n’ont voulu que la déguiser. Les uns n’ont osé croire que la Politique des Puissances de PEurope frit injuste; les autres n’ont osé le dire. Des Ecrits faits pour nous instruire, n’ont servi qu’à perpétuer notre ignorance & nos préjugés. Pendant qu’011 ignore les loix par lesquelles la Nature lie tous les hommes ; pendant qu’on ne cherche qu’à établir un droit des Nations favorable à l’ambition, à l’avarice & à la force, peut - on être disposé à penser, avec Socrate, Platon, Phocion & Cicéron , que l’amour de la Patrie , subordonné à l’amour de l’humanité, doit le prendre pour son guide, ou s’expose à produire de grands malheurs ? îî4 Remarques. (j) A'o ï3 ne voyous, dit Aristote, Polit. L. 7. C. 4, aucune Ville bien policée qui renferme un très- grand nombre de Citoyens j £f notre raison nous fait voir aisément les causes de ce que Vexpérience met tous les jours fous nos yeux. La bonne police n'efl que tordre , Uf comment une grande multitude en seroit - elle susceptible ? Pnisque dans ce nombre il y a toujours beaucoup de Citoyens tentés de désobéir à la Loi , que leur grand nombre facilite timpunité. II n y a que DieHseul, dont la toute - puissance gouverne t Univers, qui puij'e maintenir le bon ordre dans une grande Cité. Q O A N T A autan multitudo sufficiens Jit, non aliter reéle dicitur quant ugrorum vicinarumque civitatum cob- latione. Ager qìndetn tantus ft , ut tot moderatis ho- minibus sufficiut, neque majori opits. Tot vero ejfe dc- bent ( cives ) ut injuriantes vìcinos pojjìnt depelkre , £5” iifdem injuriant patientibus uuxiliari. Quinquies mille & quadruginta fut ob commoditatem numeri hujus agricolre t quique pro • finibus depugnent. Plat. de leg. L. 5. L A Doctrine des Anciens fur cette matière est uniforme. Ils faisoient peu de cas de cc que nous appelions les grandes puissances. Aujourd’hui de grandes Provinces ont moins de forces que n’en avoient autrefois plusieurs Républiques de la Grece. II n’étoit pas rare Remarques. ajy rare de trouver dans un Territoire d’une médiocre étendue trente ou quarante mille Citoyens ; & les Maîtres de ce Territoire, grâces à la forme de leur gouvernement & de leur police , avoient pour le défendre une armée de trente ou quarante mille hommes. Combien de Royaumes considérables ne font pas en état «savoir aujourd’hui de pareilles armées? La police des anciens Grecs, qui ne bornoit point l’emploi des Citoyens à une feule fonction , leur frugalité, la simplicité de leurs mœurs , & leurs fortunes domestiques moins difproportionnées entr’elles que les nôtres, mnl- tiplioient les forces, l’industrie & le courage, fans multiplier les bras. En est-il de même chez les Peuples modernes ? Non fans doute, & c’est ce qui les rend si foibles. Si je voulois suivre cette idée, & faire voir par quelles raisons un Etat, qui a aujourd’hui dix millions de Sujets, ne peut avoir qu’une armée de cinquante mille hommes; & pourquoi cette armée doit être une armée de mercenaires, il me fau- droit faire un livre fort étendu. ( 4 ) Omnes quoque cbereœ ita ut beue geratur hélium , celebarda sunt , atqv.e otnnis dexteritus , facilitas, pïomftitudo ejusdem rel causa comparanda. Ob tandem cuitsum consuescere debemus à cibo U pottt abstinsse, fri- giis astiVumqtie & ciíbilis duritiam pati , ist imprimis P 226 Remarques. cupitis pedumque virtutem alunis tegmentis non corrum- pere. Plat. de leg. L. 12. On voit combien les exercices que Platon prescrit aux Citoyens, & les habitudes qu’il veut leur faire contracter, font propres à faire aimer la tempérance & le travail. Qui veut former d’excellens Soldats , fait nécessairement d’cxcellens Citoyens. Lycurguê avoit prescrit aux Spartiates tout ce qu’on trouve dans le passage de Platon, qu’on vient de lire, & les Spartiates obéissaient fidellement à ccs institutions. Lc temps de guerre étoit pour eux, dit Plutarque, un temps de délassement. Qu’on voye tout ce que les Grecs & les Romains , dans leur beau temps, faifoient pour fe préparer des armées invincibles. Ces Peuples ne se contentaient pas que leurs Soldats fussent meilleurs que ceux de leurs voisins ou de leurs ennemis ; ils voulaient les rendre aussi bons qn’ils doivent & qu’ils peuvent l’étre. Je crois qu’il ne ferait pas impossible de prouver que tout Etat où chaque Citoyen n'est pas destiné à défendre fa Patrie comme Soldat, ne peut jamais avoir une excellente discipline militaire. M. le Maréchal de Saxe le pensait: voyez ses Rêveries, ouvrage d’un grand Capitaine, qui avoit médité fur la guerre en philosophe. S’il y a dans un Etat des hommes bornés aux seules fonction* civiles, ils amolliront nécessairement les mœurs REMARQ.UES. 237 publiques, & la mollesse des mœurs relâchera certainement les ressorts du Gouvernement militaire. (y) Q. U o I q, u’ A t H E N E s n'ait éprouvé ni l’nn ni l’autre inconvénient que Phocion redoutoit, fa crainte n’en étoit pas moins bien fondée. Les Athéniens n’y échappèrent, que parce qu’ils tombèrent peu de temps après fous la puissance de Philippe , à qui ils avoient imprudemment déclaré la guerre. II est certain que ce font des différends pareils à ceux dont parle Phocion entre les Citoyens riches & les Citoyens pauvres , qui ont toujours contribué à ruiner la liberté dans les Républiques , ou qui les ont assujetties à leurs ennemis. Tout Etat où le Citoyen ne vent pas prendre la peine d’être Soldat, doit enfin être gouverné par des Soldats , ou par ceux qui ont l’art de fe rendre les Maîtres des armées. (í) O N fçait en effet que les armées de Carthage fe révoltèrent plusieurs fois. Des mercénaires font avares, & on les fatisfoifoit àvec de l'argent; s’ils eussent eu un Chef ambitieux , ils auroient détruit la République. Ce que Phocion ajoute fur la ruine des Carthaginois est une vraie prédiction , & on pourroit, à son exemple , tirer l’horofcope des Mats commcr- çans. Aujourd’hui toutes les Puissances de l’Europe P a -Kî' Remarques» 22g sont devenues commerçantes , & c’est parce que eê vice de leur politique est général, qn’aucunc d’elles n’en sent les inconvéniens relativement à ses ennemis ; elles combattent à armes égales ; mais s’il se formoit une République Romaine, quel seroit le sort des Etats commerçans? (7) C’ E S T ce qu’on ne cessoit de répéter à Athènes depuis la Régence de Périclès. Thucydide, L. 1» C. 9, lui fait dire dans une Harangue : l'argent entretient mieux la guerre que les hommes , qui ne font ensables que de quelques légers efforts. Quand cette maxime de Périclès est vraie, c’est une preuve certaine que la République n’a jamais connu, ou bien qu’elle a abandonné les bons principes de politique, & que les moeurs font corrompues. Une pareille République ne doit faire la guerre que contre des ennemis auffi vicieux qu’elle, fi elle ne veut pas courir à fa ruine. (8) AI E permettra -1 - on de placer ici quelques réflexions fur le commetce que les Nations modernes regardent comme le nerf de l’Etât? Si je me trompe, je souhaite que quelqu’Ectivain, éclairé sur cette matière à la mode, daigne me faire connoître mes erreurs. P h o c 1 o N vient de dire , en parlant de l’Em- pire que les Carthaginois avoient acquis : Entre det Remarques. 129 Peuples également vicieux , je ne fuis pas étonmé que celui qui peut ucheter des Soldats , ait la supériorité. Je dirai de méme : Je ne suis pas étonné qiu’entre les Peuples de l’Europe , qui ont tous également abandonné les bons principes de politique, le commerce , qui produit de l’argeut, mette en état d’avoir & d’entre- tenir des armées plus nombreuses. Mais je demanderai si ccs Soldats, qui ne peuvent être que des mer- cénaires ramassés dans la lie du peuple, ou arrachés par force à d’autres profeísions, font capables d’avoir le courage & la discipline des Anciens. II faudroit un miracle pour que ces mercénaires supportassent les travaux & affrontassent les dangers de la guerre avec la méme patience & le méme courage que ces Citoyens de la Grece & de Rome , qui naissoient'Soldats, & î qui combattoient pour défendre leurs foyers. Je prie de remarquer en second lieu qu’un Etat qui à des armées mercénaires, doit être riche ; d’où je conclus qu’il ne peut point avoir une bonne discipline militaire, parce qu’on ne peut être riche sans avoir les moeurs que donnent les richesses, & que ces moeurs font diamétralement opposées à celles qu’exige la guerre. Je sqais bien que le luxe n’amollit pas les Soldats & les Officiers subalternes, mais il amollit les Chefs, & relâche nécesiairemcnt la vigueur de la discipline & du P ; r R I M ARQUE S. ajo commandement , & les pallions des autres en profitent pour se mettre, s’il se peut, à leur aise. SI mes réflexions font vraies , peut - on croire que les Peuples qui ont pourvu à leur fureté d’une autre maniéré que les Grecs & les Romains , se conduisent avec prudence ? On me répondra que tous les Etats gouvernant aujourd’hui leurs milices de la même façon , il n’cn résulte aucun inconvénient pour chaque Puissance en particulier ; & que par conséquent l’essen- tiel est d’avoir beaucoup d’argent, pour avoir des armées supérieures à celles de ses ennemis. II me semble que c’cst ne pas bien raisonner ; car les fautes de mes voisins ne justifient pas les miennes. J'avois toujours oui dire que la politique est la science de faire Je plus grand bien de la Société, & non pas de copier les erreurs des autres ; & qu’en s’occupanjt du moment présent, elle doit embrasser l’avenir, & se mettre en état de ne le pas craindre. II peut fe former dans mon voisinage une République Romaine , c’est - à - dire une puissance qui se comporte par les bons principes ; & comment mes Soldats mercé- naires, & faiblement disciplinés, mettront - ils alors ma Patrie à l’abri de toute insulte ? Les Carthaginois pensaient qu’il n’arriveroit aucun changement dans leur situation rclpt'íìive avec leurs voisins; ils fe font trom- Rema.rq.de s. íji pés, pourquoi ne me tromperois - je pas en pensant comme eux ? C E sont nos passions , L non pas notre raison, ainsi que le dit Phocion, qui nous ont persuadés que l’argent est le nerf d’un Etat. Les trésors les plus immenses s’épuisent ; on en voit la fin en peu de temps, quand les âmes font mercenaires & avares ; & elles le font toujours, quand l’Etat a pris le parti de payer en argent les services qu’on lui rend : comment est - il donc prudent de compter fur les richesses ? Plus au contraire on dépense en vertus, si je puis parler ainsi, plus la masse des vertus augmente par l’exemple & l'émulation. La vertu est donc le seul nerf des Etats ; il n'est donc sage que de compter fur elle. Les personnes qui ne parlent que détendre le commerce & d’enrichir l’Etat, ont - elles pesé , comme Phocion , les avantages & les inconvéniens attachés aux richesses ? Ont - elles trouvé, après un calcul bien exact, que les avantages étoient plus considérables que les inconvéniens ? En ce cas je les invite à nous faire part de leurs découvertes. Qu’elles réfutent Platon, Aristote, Cicéron , tous les Politiques de l’Antiquité ; qu’elles ayent le front de nous dire que Tyr, Carthage, &c. étoient des Républiques plus sagemtnt gouvernées que Lacédémone & Ro- P 4 Remarques. me ; que ces deux dernieres villes devinrent plus heureuses & plus puissantes à mesure quelles devinrent plus riches, & que les Romains par leur constitution dévoient être vaincus par les Carthaginois,. O n se sert d’un argument assez bísarre pour prouver les avantages du Commerce, c’est de Faire une peinture détaillée de tous les maux qu’éprouve uu JStat qui yoit tomber son commerce , & qui a perdu pne partie considérable de ses richesses. Je conviens en effet que cette situation est fâcheuse. L’Etat qui p’avoìt point d'autre ressort que l’argent pour produire le mouvement, tombe dans une inaction léthargique ; il est déchiré par des passions qu’il ne peut satisfaire , <&; rien n’est plus ridicule ni plus pernicieux que les vices de la richesse dans }a pauvreté. Mais ççs malheurs, loin de prouver que les richesses & le commerce font le bonheur , la force & la fureté d’un. Etat, démontrent précisément le contraire ; s’il est vrai, comme on le verra dans un moment, que les richesses & le commerce doivent décheoir , dès qu’ils font parvenus à un, certain, degré. Si cet Etat ouvrant les yeux fur fa situation passée & présente, parvençit à se convaincre de f inutilité & de l’abus des richesses & du commerce j s’il réîormoit ses mœurs ; si par se secours de quelques nouvelles loix, il met- Remarques. *55 toit à la place de ses anciennes richesses la tempérance , l’amonr de la gloire , le désintéressement ; je demande si sa nouvelle modération ne lui seroit pas plus utile que son ancienne cupidité. En bannissant sa varice & le luxe, il se trouveroit riche dans fa. pauvreté , & il seroit mieux défendu par le courage de ses Citoyens, qu’il ne l’avoit été par les richesses de son commerce. Pour prouver ce que je viens d’avancer, je rapporterai ici la pensée d’un Ecrivain moderne, qui a porté le génie le plus profond & le plus lumineux dans l’étude du commerce. Lorsqu’un Etat, dit M. Cantillon , est parvenu à acquérir de grandes richesses, soit qu’elles soient le fruit de ses mines , de son commerce , ou des contributions qti’il exige des Etrangers, il ne manque jamais de tomber promptement dans la pauvreté. L’Histoire ancienne & moderne est pleine de ces révolutions, & voici de quelle maniéré M. Cantillon en développe l'ordre & la marche. Les personnes, dit-il, que ces sommes d'or & d’argent ont enrichies directement, augmentent leurs dépenses à proportion de leurs gains ; ils consument plus de denrées & de marchandises ; les Agriculteurs & les Artisans, par conséquent plus employés, ver- Remarques. *Î4 ront augmenter leur fortune , & voudront en jouir. Cette augmentation de consommation augmente le prix des denrées & des marchandises, & dès - lors les ouvriers ne peuvent plus se contenter de leurs anciens salaires. Tous les objets de consommation devenant par - là encore plus chers, il y aura un profit considérable à tirer de l’Etranger , qui travaille à meilleur marché, les choses dont on a besoin. C’est alors que l’Etat commence à éprouver les inconvéniens de la pauvreté. Le peuple sent d’autant plus vivement fa misere, qu’il s’étoit déja accoutumé à plus d’abondan- ce. La terre est moins cultivée, parcc que l’agrioul- teur vend moins ses denrées , & il faut que les artisans meurent de faim, ou aillent gagner leur vie chez les Etrangers, tandis que le luxe des riches y fait passer continuellement des sommes considérables. L’Etat appauvri , & qui ne peut plus lever les mêmes subsides , ne peut cependant se résoudre, ni à diminuer ses dépenses, ni à proportionner ses vues & ses entreprises à fa fortune , & l’orgueil que lui ont inspiré ses richesses, accéléré fa chiite dans la misere. I L semblerait , ajoute M. Cantillon , que lorsqu’un Etat s'étend far le commerce , & que Vabondance de t argent enchérit trof le prix des denrées U des manu- fullures, le prince ou le Magistrat devroit retirer de REMA&Q.UES. -?5 ïargent , le garder four des cas imprévus , est tâcher de retarder la circulation far toutes les voies , hors celles de la contrainte est de la mauvaise foi , afin de prévenir la trop grande cherté , U d'empêcber les inconvénients dit luxe. Mais comment seroit-il possible que des Princes ou des Magistrats , accoutumés à regarder les richesses comme la source du bonheur & de la force, fussent effrayés de l’abondance d’argent qui se répand dans un Royaume ou une République ? M. Cantillon le remarque : Outre qu’il n'ejl pas aisé, dit -il, de s'ap. percevoir du temps propre à une pareille opération, ni de sçavoir quand Purgent est devenu plus abondant qu'il ne doit Pitre pour le bien Çst la conservation des avantages de PEtat, les Princes est les Chefs des Républiques, qui ne s'embarrassent guére de ce s sortes de connaissances, ne s'attacbent qu'à se servir de la facilité qu'ils trouvent , par P abondance des revenus de P Etat , d'étendre leur puissance , est à insulter d'autres Etats fur les prétextes les plus frivoles. Pourquoi demander des miracles ? Pourquoi voudroit - on que dans un pays où de trop grandes richesses rendent le Citoyen avare, prodigue , voluptueux, paresseux, &c. les Chefs de la Nation restassent incorruptibles ? Bien loin d’arréter les progrès du luxe, ils en donneront eux-mêmes l’exemple ; Us regarderont l’économie comme un vice poli- s3 S Remarques. tique > ils se Feront de faux principes fur la circulation de l’argent, & croiront de lionne foi que les extravagantes dépenses des riches font nécessaires à la subsistance des pauvres. S I par hasard le Gouvernement retiroit l’argent, en retardait la circulation par quelque voie sage & honnête, & formoit un trésor; n’est-il pas évident, suivant la pensée de Phocion, que ce seroit recéler & nourrir un serpent dans son sein ? Peut - on connoitre le coeur humain , & se persuader que ce trésor ne sera pas un écueil contre lequel échoueront les successeurs du Prince ou du Magistrat qui l’aura formé? Est-il vraisemblable qu’ils résistent aux charmes de la prodigalité ? Résisteront - ils à l’avidité des flatteurs qui les entourent? Les passions emprunteront le langage de la raison. Elles représenteront sous les traits d’u- ne avarice basse & ridicule, cette prudence éclairée qui auroit arraché à la circulation une abondance d’ar- gent qui alloit la ruiner. A quoi sert , diront - elles , un argent mort céf enterré qui ne circule pas ? Autant vaut - il le laijser dans les mines du Pérou, que de le condamner à ne pas sortir de vos coffres, II n'ejl point de cas hnprévùs pour une Nation riche) les richesses pro - . duisent les richesseslaissez passer dans les mains de votre peuple un argent qu'il vous rendra avec usure , quand Remarques.- 337 vous en aurez besoin. Les portes du trésor seront infailliblement .ouvertes, & ce torrent d’argent débordé produira des maux d’autant plus funestes, que les fortunes & le luxe augmenteront plus subitement. Les besoins multipliés à l’exeès hâteront la révolution que doit, toujours produire la trop grande abondance d’argent ; & après avoir eu tous les vices du luxe, on aura tous ceux d'mie pauvreté qui paroîtra intolérable. Pour réparer, dit M. Cantillon, les malheurs causés par t abondance de T argent, est relever l'Etat, il faut s'attacher à y faire rentrer annuellement pst constamment une balance réelle de commerce, faire fieurìr pur la navigation les ouvruges Çst les manufaâíures qu’on est toujours en état d'envoyer chez les Etrangers à un meilleur marché, lorsqu'on est tombé en décadence, & dans une rareté dlespéces > Les Négocians commencent à faire les premieres fortunes, est elies se répandront insensiblement sur les autres Citoyens. Mais lorsque l’argent deviendra une seconde fois trop abondant dans l'Etat, la grande consommation íst le luxe s'y mettront, est H tombera une seconde fois en décadence. Voila à peu pris le cercle que pourra faire un Etat considérable qui a du fond est des habituas industrieux , est un habile Ministre est toujours en état de lui faire recommencer ce cercle. R E M A 1 n V E S. J E prie le Lecteur de méditer profondément ce passage de M. Cantillon. N’cn faut - il pas conclure que ce n’est qu’une Politique fausse & erronée, qui regardera comme le principe du bonheur de l’Etat, un moyen qui ne procure des richesses que pour amener à leur fuite la pauvreté ? La vraie Politique vent une félicité plus durable. II est donc vrai qu’un Etat, qui regarde les richesses comme le nerf de la guerre & de la paix, est destiné à passer par d’éternelles révolutions , du luxe à la pauvreté , & de la pauvreté au luxe. Voilà, selon M. Cantillon , ce qu’il fe peut proposer de plus avantageux ; voilà le chef - d’œuvre de la Politique la plus habile. Si M. Cantillon, au lieu de ne considérer que les effets des richesses L du commerce, eût observé, & personne n’en étoit plus capable que lui, le corps entier de la société, il est vraisemblable ' qu’il auroit pensé comme Phocion. Loin de vouloir qu’une République, dont de trop grandes richesses ont ruiné les finances , s'uttache à faire rentrer annuellement une balance réelle de commerce , il lui conseilleroit de profiter de cette décadence pour réprimer le luxe & l’avarice, donner des moeurs, faire estimer la pauvreté, ou du moins apprendre à fe passer des richesses superflues. Cette Politique ne seroit - elle pas supérieure à celle de ce Ministre , qui Remarques. 23? ne songci'oit qu à faire recommencer ce cercle de richesses & de pauvreté dont parle M. Cantillon? I l n’est pas facile à un Ministre de faire recommencer ce cercle dans un Etat dont la fortune est en décadence. 11 faudroit que le Gouvernement vint au secours des Citoyens, & diminuât les droits pour favoriser le commerce ; mais le Gouvernement ne le fera point. L’abondance passée l’a accoutumé à beaucoup de besoins, & ces besoins écraseront la République. Je veux que , par impossible , elle ait des Magistrats toujours assez attentifs, assez habiles & assez bien intentionnés pour faire recommencer ce cercle dont parle M. Cantillon. Qu’en résultera -1 - il ? L’Etat sera dans un danger extrême , si dans le moment de pauvreté qui suivra des richesses trop abondantes , un de ses ennemis forme le projet de f envahir. La Politique de ce Ministre habile, qui fait recommencer le cercle, ne sert donc qu’à préparer une infortune à la République , & la mettre dans le cas d’être envahie & subjuguée par un de ses ennemis. Est - ce ainsi qu’on doit faire fleurir un Etat, & affermir fa prospérité ? 2 40 Remarques. CINQUIEME ET DERNIER ENTRETIEN. (i) U N Spartiate, qui avoit fui devant f ennemi, étoit exclus des assemblées publiques & particulières ; c’étoit un déshonneur de s’allicr avec lui par lc mariage; il devoit raser une partie de sa barbe. Tout Citoyen qui le rencontroit, pouvoit le frapper, sans qu’il lui fût permis de se défendre. Les Romains, après la bataille de Cannes , furent plus sages qu’Age- silas après celle de Leuctre ; ils refusèrent de racheter les prisonniers qu’Annibal avoit faits. , A4c ver a virtus, quum seìnel excidit , curât reparti ieterioribus. Voyez dans Horace l’admirable discours de Regulus au Sénat Romain. Les Soldats de Rome , qui virent qu’il fal- loit vaincre ou périr, furens plus braves que jamais ; & les Spartiates, eu Voyant que la poltronnerie étoit impunie, n’eurent plus assez de courage pour réparer leur défaite & leur réputation. ( 2 ) 8 i Phocion eraignoit de passer pour un insensé , en révélant aux Athéniens de son temps les grandes vérités dont il instruit Aristias ; je devrois craindre de ne pas passer pour trop sage, en m’étant donné aujourd’hui la peine de traduire son Ouvrage; il est cependant * 8 t M A l (ì U I S. *4i pendant utile de connaître le terme où l’on doit aspirer , qnoiqu’on n’espere pas de pouvoir y arriver. Que sqait - on ? Après s’étre délyrí avec peine d’un premier vice , peut - être seroit - on eiy qtai de renoncer sans effort à un second. (?) fitl autem egregie se se gerens exceUuerit , primo quidcm in ipsa exfeditione ab Us qui una militant adolescentibus «c pueris , JlgiUatim à quolibet coronandus, nonne tibi videtur ? Mihi ver o. jQuid ? Nonne & dex- teras jungere iliì debebunt.} Et. hoc. At hoc prœterea tibi forfait non videtur ? Quid ? Ut obscula à quolibet acci- pere debeat. aç dare. Zmovero maxime omnium. Atqui N legi huic addendflm exiftimo, ut quoad in ea expedi- tione fuerint , nemini renuere liceat , quencunque osculari ipso dejìderuverit , ut Ji quis alicujus amore eaptus fuerit-