PORTRAIT DE M. DE VOLTAIRE,
1756.
L A taille de Mr. de Voltaire ell très - mince,moyenne plutôt que grande ; avec une conftitutionéchauffée et atrabilaire, et un vifage décharné, ila un regard ardent et pénétrant , des yeux vifs etmalins. Ses actions par fois abfurdes par vivacité,paraiffent animées du même feu que fes ouvrages.Semblable à un météore , qui fe préfente et- s’éclipfeinceffamment devant nos yeux , il nous éblouitpar fon lu lire. Un homme d’une pareille conftitu-tion ne faurait être que valétudinaire. C’eftla lame qui Life fon fourreau. Gai par habi-tude , grave par régime , ouvert fans franchife,politique fans fineffe ; connaillant le monde et lenégligeant ; il eft tour à tour Ariftippe et Diogène ;aimant.le fafte et méprifant les grands, il eft fansgène avec fes fupérieurs , retenu envers fes égaux.Poli dès le premier abord il devient bientôt froidet vous glace. Il fe plaît à la cour et s’en rebute.Avec un grand fond de fenfibilité il ne forme quepeu de liaifons et 11e s’abftient des plaifirs que fautede paillon. S’il s’attache c’eft par légèreté plutôt quepar choix. Il raifonne fans principes, et par-là eftfujet, comme tout autre, à des accès de folie. Avecune tête ouverte il a un cœur corrompu ; il penfefur tout , et tourne tout en ridicule. Libertin fanstempérament , il moralife fans avoir des mœurs.Vain au fuprême dégré , mais encore plus avari-cieux que vain , il écrit moins pour la gloire quepour l’argent, ne travaillant, pour ainli dire , quepour vivre ; quoique fait pour jouir il ne fe lalïed’amaffer. Tel- eft l'homme , voici l’auteur.
Nul poète ne fait des vers avec plus d’aifance;mais cette facilité le gâte , parce qu’il en abufe.