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LA GUERRE DE MONTAGNES
deux régiments d’infanterie, cachés derrière des haies ou dissimulés dansdes replis de terrain, attendaient le moment de prononcer l’attaque contrele village.
Abrités derrière le « bloc monstre », pierre gigantesque de 15,000 mètrescubes qui avait roulé de la montagne, un groupe d’officiers de ligne cau-saient. Une discussion très animée semblait engagée entre le colonel Rudeet le colonel Decelle. Comme d’habitude, l’objet de la discussion était laspécialisation des troupes alpines (1).
— Vous voyez à quoi servent les troupes de montagnes, disait entriomphant le colonel Rude à son collègue Decelle. Sans ce merveilleuxbataillon alpin, sans cette troupe d’élite qui a enlevé les trois batteriesitaliennes, notre artillerie était réduite en poussière!
— Je vous dis, moi, reprit le colonel Decelle, que l’un quelconquede mes bataillons en ferait tout autant, et que pas n’est besoin d'a-voir un béret sur la tête à la place d’un képi pour faire de pareillesprouesses!
— Yous vous trompez étrangement, interrompit le colonel Rude. Il n’ya pas de comparaison possible. Nous avons, d’un côté, des bataillons alpinscomposés d’hommes rompus aux marches dans la montagne, habitués àen braver le climat, en connaissant depuis l’enfance les moindres sentiers,capables de se diriger même à travers les brouillards épais et subits quicouvrent les hauteurs, commandés par des chefs qui ont étudié, sous leurresponsabilité personnelle, le système de défense ou d’attaque propre aupays sur lequel ils doivent combattre, appuyés par une artillerie spéciale,avec laquelle ils sont exercés à marcher et à lutter. Voilà ce que vous avezd’un côté. Et, de l’autre, des régiments d’infanterie comme les nôtres,casernés dans des garnisons souvent éloignées des frontières, avec dessoldats de toute provenance, qui peuvent être arrivés depuis quelques joursà peine, avec des officiers dont tout le temps est absorbé par le servicede place et les exercices du champ de manœuvre. Et vous voulez, moncher camarade, comparer les deux troupes?... Mais jamais votre bataillonn’aurait pu marcher la nuit à travers les ravins et les précipices commeviennent de le faire les chasseurs alpins qui, après, huit heures de mon-tagne pendant la nuit, ont encore trouvé la force de prendre à la baïonnetteles batteries italiennes... Non, voyez-vous, encore une fois, il n’y a pas decomparaison !
(1) La spécialisation des troupes de montagnes a été proposée pour la première foisl e 2i juin 1873, à l’Assemblée nationale, par M. de Césanne, député. Elle n’a été votée qu’enmai 1888 par le Parlement.