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LA GUERRE DE MONTAGNES
pour contempler ces profondeurs, tandis qu’on se félicite en soi-mêmed’avoir les membres souples, le pied sûr, la tête libre de vertige et depouvoir se livrer sans peur à cette incomparable gymnastique.
La paroi que nous longions tombe directement, par un saut de800 mètres, sur le glacier de Laneuvaz; elle est constamment labourée pardes avalanches do pierres, car, dans la partie que nous traversions, tout estbrisé avec une effroyable violence ; partout on voit les angles tranchantset l'éclat blanchâtre de la pierre fraîchement cassée; dans tous les creux,des amas de poussière et de menus débris; les secousses répétées de cesavalanches ont fissuré la montagne jusque dans ses entrailles ; pas unroc qui tienne; les saillies que vous voulez saisir vous restent dans lamain.
Nous passâmes lentement, ne jetant qu’un rapide coup d’œil sur ceprécipice de Laneuvaz, qui valait pourtant bien la peine d’être con-templé un moment. Notre capitaine nous talonnait et ne nous laissaitguère le temps d'admirer toutes les merveilles qui s’étalaient à nos pieds.
Enfin, nous fîmes la grande halte. Juchés plutôt qu’assis sur des blocsbranlants, les jambes pendantes sur les précipices qui s’ouvraient auxlianes de notre gigantesque clocher, nous pûmes jouir tranquillement d’unde ces spectacles comme je n’en avais jamais vu : c’était la colonne serréedes Alpes bernoises, la foule agitée des hautes cimes valaisannes et lesgroupes élégants des massifs italiens; c’étaient encore les douces monta-gnes vaudoises avec un coin du Léman, et plus loin, par-dessus le long-pli monotone du Jura, les collines de France, dont la houle se perdait dansles vapeurs. Mais ce qui dominait le tout en splendeur, c’était le massif desaiguilles, la forêt d’obélisques gigantesques : l’effet du hérissementvertical de toutes ces pointes de granit est extraordinaire; on dirait unecolossale cristallisation.
Gomme tout cela était grand, noble, magnifique! Comment ai-je pudescendre de là haut?... Mais le capitaine nous poussait toujours.
Un moment, je restai interdit à la vue soudaine des horreurs immédia-tement voisines : les abîmes ouverts de tous côtés, cet énorme vide dufond duquel on ne voit monter que de grandes formes fracassées eteffrayantes, indescriptibles mélanges de neige et de rochers ; c’étaient leslianes mêmes du Tour-Noir pareils aux ruines de quelque donjon démantelépar une explosion formidable ; c’étaient ces empilements de rocs brisés,effroyablement penchés sur le vide, ces vertigineux couloirs dont la fuitefait frissonner ; ces glaces méchantes, plaquées aux flancs raides des granitset, par-dessus toutes ces choses horribles, les étranges caprices de ces entas-