74 LA GRANDE MER DU Z U D , XXII. Carte.
Cc qu’on a dit du Japon sur la Carte précédente a été extrêmement abrégé. On y trouve plusieurs belles Villes » dont après Jedo»Meaco , Ofacca , &c. Nanguesague n’est pas la moins considérable. C’est-là ou les Hollandois ont la liberté du Commerce : car au-trefois , & au commencement de leur Etablissement, il fe faifoit à Firando. Nanguesague est située dans une des Istes du Japon , qu’onnomme Bunguo , ou Cikoko , par lez 3. Degré de Latitude Nord. Elle présente un bel Aspect aux Hollandois » qui font les seuls au-quel il est permis d’y aller par Mer. On y voit des Bâtimens élevez , des Pagodes » des Clochers ou Tours avec des Pointes. II y aquarante-huit Rues fort droites , mais bien étroites » & chaque Rue est d’environ deux cens aunes de long. II y a autour de la Ville debeaux Jardins » & en fuite d’agréables Campagnes ; les Maisons y font raisonnablement pressées. Toutes les Nuits on ferme chaque Rue»
& chaque Quartier avec des Herses , ainsi qu’on le pratique dans toutes les Villes du Japon. On y tient das Lanternes allumées » &son y fait la Ronde , afin d’empêcher les Vols , les Tumultes » & la Surprise. II n est pas bien aisé de passer par les Herses , & celan’est pas permis même aux Médecins, ni aux Sagcs-femmes ; il faut qu’on ait une Permission par écrit du Gouverneur. Si le Feu prendcn quelque Quartier , il faut que les gens du Quartier l’éteignent eux-mêmçs , fans espérer de secours des autres Quartiers. Cette Villeest bâtie fur le bord d’un Golfe où les Vaisseaux Hollandois vont mouiller l’Ancre proche d’une petite Iste qu’on nomme Difma. C’estdans cette Iste dont on a fait élever les bords au dessus de 1 Eau , qu’est la Loge des Hollandois ; ils y ont des Magazins & des Appar-temens commodes pour les Officiers » & pour les autres gens qui font au service de la Compagnie des Indes. C’est-là par conséquentqu’on décharge les Vaisseaux , & qu’on tient les Marchandises dont on trafique au Japon. En entrant à la Rade > les Vaisseaux font obli-gez de tirer trois coups de Canon. Aussi-tôt ils voyent à leur Bord des Barques Japonaises remplies de Visiteurs & de Soldats , qui pren-nent une Liste du nombre des Hollandois , & qui enregistrent leurs noms , leurs âges , & leurs qualitez ; & lors que les Vaisseaux par-tent pour s’en retourner » il faut que toutes choses s’accordent dans les Equipages qui y font, avec le Registre qui en a été tenu à leurarrivée. Si l’on y trouvoit de la tromperie , il iroit de la Vie dc ceux qui l’auroient faite , & il s’en enfuivroit d’autrcs grands désordres.Outre cela on amène tous les Pavillons; & les Japonois s’emparent de la Chaloupe & du Canot de chaque Vaisseau , qu’ils emmènentpour s’en servir , s’ils le veulent, & ils les gardent jusqu’à ce que les Vaisseaux partent pour s’en retourner. Le lendemain de leur venue,les Gardes & les Visiteurs qu’on nomme Bonjoifes , retournent à Bord , où ils s’asseyent â leur mode , fur un Tapit que les Hollandoisdoivent tenir prêt, & étendu fur le Pont ou ailleurs , s’il leur plaît ainsi , & ils visitent toute la Cargaison. Ils font ouvrir les Balles,les Sacs , & les Coffres , par les Japonois , qui font comme des Huissiers , qu’on nomme CoultUs , dont il faut payer la peine. II fautque les Hollandois voyent tout cela , & qu’ils le souffrent sans rien dire.
Lors que la Liste de toute la Cargaison est dressée » on l’envoye à l’Empereur. Les Livres des Pseaumes , tous les autres Livres oùil y a pour ornement des Croix > des Images , des figures des Saints , Sc d’autrestels que les Catholiques Romains ont coutume d’avoir,leurs Ornemens d’Eglise s’il y en a > les Croix , les Chapelets, lesMonnoyes , tout cela est mis dans un Tonneau qu’on ferme, & qu’onremet à l’heurc même entre les mains des Japonois , qui lemmcnent à Terre ; & lors qu’on veut partir ils le rendent dans l’état qu’ilsl’ont reçu. Ils emportent encore la Mèche , la Poudre, les Mousquets , les Fusils , les Pistolets , les Sabres , les Piques , & tout cedont on peut se servir pour faire du mal. Ils visitent exactement les Canons , afin de voir s’ils ne font point cn état de nuire 5 & il y atoujours â savant ou à l’arriére des Vaisseaux , une Barque Japonoisc qui prend garde à tout cc qui se passe. Les Japonois qui fe trou-veroient cachez dans un Navire Hollandois , seroient punis de mort ; & lors qu’il se passe quelque chose contre l’Ordre , les Visiteursenvoyeur aussi-tôt une troupe de Soldats s’emparer de chaque Vaisseau , & y tenir garnison. Lors que la Visite est faite Sc que les In-ventaires font signez , les Japonois déchargent eux-mêmes les Navires , & conduisent les Marchandises dans les Magazins , dont on re-met alors les Clefs aux Officiers Hollandois qui en payent trois cens mille Florins de louage. Quand le peu de jours qui est accordépour faire la Vente des Cargaisons approche , on voie arriver les Marchands cn foule â Nanguesacgue , Sc même dans l’Istc de Difma.C’est ordinairement au Mois d'Octobre que ce Commerce se sait. On sait voir d’abord les montres à ceux qui le souhaitent. La Vente •se fait très-promptement. Les Inspecteurs assistent à tout dc la part de l’Empereur, Sc font régalez par les Officiers du Comptoir Hol-landois. Ce ne font pas seulement les Marchandises des Hollandois qui se vendent alors. L’Iíle de Difma est couverte de Boutiques &de Tentes où l’on voit aussi toutes sortes de Marchandises du Japon » des plus belles & des plus précieuses , que les Hollandois achettentâ leur tour , ou troquent pour les leur. On y voit du Camffe , du Bois de Camsre , du Thé , des Racines de Sina > des Habits, desToilles , & des Etoffes précieuses > dcl’Or, du Cuivre, des Porcelaines, de la Vaisselle d’Arge.nt, une infinité d’Ouvrages de Boisvernis , Coffres, Comptoirs & autres , & mille choses rares & curieuses, dont les Hollandois chargent leurs Vaisseaux pour leur re-tour. Au moment qu’ils reçoivent Ordre de partir » il n’y a point à s’excufer. Les Soldats Japonios remettent aux Vaisseaux ce qu’onleur avoir ôté , Sc alors , quel temps qu’il fasse , il faut mettre à la Voile & courir au large. Si les Commandans , ou les Matelotsfont paresseux à lever l’Ancrc , ils voyent venir des Barques qui coupent les Cables , Sc chassent les Vaisseaux hors du Port.
La Terre d’Eso ou de Jesso est au Nord du Japon. Les Hollandois ont parcouru une partie de ses Côtes l’An 164;. & y ont trouvédes Peuples Idolâtres qui adorent le Ciel Sc les Astres » qui s’habillent de Peaux , & font robustes Sc féroces. Nous avons dit de ce Pais,Sc de celui de la Compagnie pag. 7. & 8. cc que l'on croit en connoître avec quelque forte de certitude ; mais au reste , on ne fait passi la Terre d’Eso est une Isle ou un continent qui soit joint avec les Terres Arctiques. L’Académie de France , dans un Planisphère qu’el-le a présenté au Roi, étend ces Pais jusqu’à la Mer de Californie , Sc donne le nom de Mer de Jesso à celle qui baigne l’étenduë cie ferCôtes. L’on auroit pû faire graver la même chose fur la Carte que j*explique,'& en donner ici des raisons assez probables i mais ìl vautmieux convenir de bonne foi, que l’on n’est pas bien instruit de ces Quartiers-là > que d’abufer de la crédulité du Public» C’est pour lemême sujet que l’on a laissé à la Californie la figure d’une Isle z quoi que depuis dix Ans on ait vu des Relations dc quelques Mission-naires qui en font un Continent, lequel fe joint vers le Nord avec l’Arnérique Septentrionale. Gomme on attend un nouveau détail deces découvertes , on fe contentera de dire ce que la Californie produit, par rapport au Commerce & á la nature du Pais.
La Californie est située le long du Nouveau Mexique , que l’on appelle quelquefois la Nouvelle Grenade , dont elle est séparée parlaMer Vermeille. Les Espagnols la découvrirent l’An izzy. mais n’y ayant pas trouvé les Richesses qu’ils s’étoient promis, ils l’ont long-temps négligée ; maintenant ils y ont une Colonie fur la Côte Septentrionale proche la Baye de Saint Juan » entre le 2y. & le 26. Degrédc Latitude Nord. Les Habitans du Pais appellent ce Quartier la Congo. Les Espagnols y ont construit un Fort de quatre petits Bastions,environné d’un bon Fossé , avec une Place d’Armes » Sc des Casernes pour le Logement des Soldats. Les Jésuites Sc les Missionnairesont leur Chapelle Sc leur Maison proche du Fort ; & le Roi Philippe V. á son Avènement à la Couronne leur a assigné par An une Pen-sion de six mille Ecus. Les Peuples dc la Californie n’ont aucune forme de Gouvernement, ni presque dc Religion & de Culte réglé 5,néanmoins on assure qu’ils ont beaucoup de vivacité pour comprendre ce qu’on leur dit, Sc une grande docilité pour faire tout ce qu’onleur prescrit. Ils n’ont ni Villes, ni Villages , ni Maisons , ils se cantonnent seulement dans les Bois , & dans les Campagnes les plusfertiles , Sc chaque Canton est composé de 30 de 40 á y o Familles. L’ombre des Arbres les défend des ardeurs du Soleil pendant lejour, & ils fe font des branches & des feuillages une efpéce de Toit contre les mauvais temps de la nuit. L’Hiverils s’enferment dans des trousqu’ils creusent en Terre , Sc y demeurent plusieurs ensemble, comme les Bêtes. Les Hommes font tous nuds , & les Femmes portent de-puis la ceinture jufqu’aux genoux une efpéce dc Tablier tislu de Rozeaux » & fe couvrent les épaules de peaux de Bêtes. Inoccupation laplus ordinaire de ces Peuples est de filer ; ils ont de longues Herbes qui leur tiennent lieu de Lin & de Chanvre , & ils trouvent des ma-tières cottonneufes dans 1 écorce de certains Fruits. Du Fil le plus fin ils font leurs Raizeaux , & du plus grossier des Sacs pour différensusages , & des Rets pour pêcher. Les Hommes , outre cela , avec diverses Herbes fort fillasseuses , & qu’ils savent très-bien manier,s’employent à faire une efpéce de Vaisselle & de Batterie de Cuisine assez nouvelle , & de toutes fortes de grandeurs. Les picces les pluspetites fervent de Tasses , les médiocres d’Assicttes, de Plats , & de Parassols , dont les Femmes se couvrent la tête > & les plus gran-des de Corbeilles à ramasser les Fruits , & quelquefois de Poëlles Sc de Bassins â les faire cuire , à peu près comme on fait cuire les Châ-taignes en Hollande dans des Poêlions percez â jour ; mais il faut avoir la précaution de remuer fans cesse ces Vaisseaux pendant qu’ilsfont fur le Feu , de peur que le flamme ne s’y attache , ce qui les brûleroit en très peu de temps. L’Air de la Californie doit être fortsain » puis que l’on a remarque que pendant cinq Années de temps , il n’est mort de maladie qu’un seul Espagnol de tous ceux qui yétoient passez pour établir la Colonie dont nous avons parlé. Pendant l’Eté les Chaleurs y font grandes le long des Côtes , Sc il y pleutrarement ; mais dans les Terres , l’Air est plus tempéré , Sc la Chaleur n’y est jamais excessive. II cn est de même de l’Hiver à propor-tion. Dans les Mois d’Avril, de Mai Sc de Juin , il tombe avec la Rosée une efpéce de Manne qui íe congelle & qui s’endurcit furles feuilles des Rozeaux fur lesquelles on la ramasse. Elle est un peu moins blanche que le Sucre, mais elle en a toute la douceur Sc est d’unexcellent goût. Dans le commencement de l’Année les Pluyes commencent à régner , à c’est un Deluge d’eau 5 mais quand cette Sai-son est passée, au lieu de Pluyes , la Rosée se trouve si abondante tous les matins , qu’on croiroit qu’il a plu , ce qui rend la Terre très-fertile en toutes sortes de Fruits, & en Grains & en Légumes quand on la cultive. On trouve fur les Montagnes des Mescales qui est unbon Fruit dont les Arbres font chargez pendant toute l'Année ; & presque en toutes les Saisons on y voit de grosses Pistaches & desFigues de différentes couleurs. II y a d’autres Arbres qui portent beaucoup de Fruits , Sc dont on tire aussi d’excellent Encens. Ou-tre tous les Animaux qui nous font connus en Europe , il y en a de plusieurs espèces qui font particulières à ce Païs-là , & dont lachair est bonne Sc délicate. Les Moutons y ont beaucoup plus de Laine qu’au Mexique , elle se file aisément , & est fort propre ámettre en œuvre. Pour les Oiseaux , tous ceux du'Mexique Sc presque tous ceux d’Eípagne se trouvent dans la Californie. 11 y a desSabines dont le Sel est blanc Sc luisant comme le Cristal ; mais en même temps si dur qu’on est souvent obligé dc le rompre â coups dcMarteau. Enfin , ce Pais-la ressemble cn tout au Nouveau Mexique , ou Nouvelle Grenade qui lui est opposée , Sc l’on pêche sur lesdeux Côtes de tres-belles Perles fur les Bancs marquez Costa del Perles. A u reste , les Côtes du Nouveau Mexique ou Nouvelle Gre-nade s étendent vers le Nord jusques aux Terres inconnues , qu’on dit confiner au Canada Sc à la Floride ou Louijiane , par des Lacs& Rivières , dont on parlera dans la Carte XXV. Les Espagnols en tirent du Sel , du Cristal, des Emeraudes, des Perles , beau-coup d Or Sc d Argent » 2c d autres choses dont nous parlerons dans la Description du Mexique ou Nouvelle Espagne » dont lç$ Cotescommencent au Cap de Corientes , qui est la Carte suivante.