viaduc de Grandfey, suspendu sur la Sarine à une hauteur vertigineuse. La locomotive, aprèsqu’elle l’a passé, part comme un trait ; on distingue à peine le village de Guin , paresseusementcouché à l’ombre de ses haies et de ses cerisiers parfumés. Le pays devient de plus en plusaccidenté; on pénètre dans un tunnel, on longe une paroi de rochers, on parcourt des prairieset des champs d’une admirable culture ; on court le long de bois de sapins, véritables bouquetsde verdure et mystérieuses retraites d’amoureux. Les geais se baignent au bord des ruisseaux,les merles vous sifflent comme des gamins blottis derrière les arbres , les écureuils vousregardent du haut d’un sapelot, en dressant leur queue comme un panache. Les changementsà vue se font avec plus de rapidité qu’au Grand Opéra, et vous vous croyez encore aux environsde Fribourg, — mais .vous êtes à Berne .
Si, pendant le trajet, l’ennui vous prend — cela arrive quelquefois au milieu des plus beauxpays du monde — sortez de votre wagon de première classe qui ressemble à un petit boudoircapitonné, ou de votre wagon de seconde classe, transformé en salon d’hôtel, et passez dansles voitures de troisièmes; là, vous vous trouverez en contact avec les gens du pays, et vouspourrez vous livrer aux observations les plus curieuses et les plus piquantes. Bien que la civi-lisation range au nombre de ses bienfaits l’uniformité des moeurs, des usages et des costumes,il vous sera encore aisé de reconnaître la paysanne vaudoise à son chapeau de paille terminéen cou de bouteille. Les longues tresses de la Fribourgeoise ont disparu, ainsi que son tabliercouleur gorge de pigeon, aux bavolets à dentelles ; elle n’a conservé que le mouchoir de tullebrodé qui descend sur ses reins comme une nappe d’autel. De toutes les femmes suisses , lesBernoises sont restées le plus fidèles à leur costume national. Elles sont aujourd’hui ce qu’ellesétaient il y a cent ans. Le chapeau a pris peut-être une forme plus gracieuse, mais le corsagenoir, aux chaînettes d’argent, et la jupe courte, ornée d’un liséré rouge, sont les mêmes.