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L’ORNEMENT DES TISSUS
Tandis que l’empire d’Orient arrivait à l’apogée de la perfection dans l’artd’orner et d’agrémenter les tissus, — l’occident, sans briller d’un éclat aussi vif, nerestait pas stationnaire. La parole austère des saint Jérôme, des saint Grégoire deNazianze, des saint Bazile, etc., etc., qui s’était élevée pour chasser les marchands dutemple , et retentissait dans toute la chrétienté, ne put arrêter le zèle des artistes,qu’encourageaient d’autres prélats plus tolérants ou plus amateurs des beaux-arts;on continua à vendre et à fabriquer à l’ombre des Eglises les superbes tissus quiservaient à leur ornementation. On employa également pour les décorer les plusriches tapisseries. Jadis, le pape saint Sylvestre avait vainement décrété que le prêtreà l’autel n’aurait que des ornements de lin. ( Il rappelait que la tunique de saintJean-Baptiste était d’une étoffe grossière exclusivement tissue de poil de chameau^et que, selon des bénédictins d’Argenteuil, qui en possédaient un fragment, la robedu Christ était de simple serge brune). Les décrets furent oubliés, et le luxe desbroderies, qui s’étalaient sur les vêtements sacerdotaux, ne connut plus de bornes.Tous ces ornements d’Eglise, rehaussés de fils d’or et d’argent, quelquefois de pierreriesfines, répandirent au dehors le goût des étoffes et des tapisseries précieuses. L’art del’ornementation des tissus et de leur fabrication, qui s’était réfugié dans les enceintessacrées, s’y trouva bien moins à l’aise à mesure que les châteaux et les maisonsparticulières y eurent recours. On n’employait pas seulement les riches étoffes pourles. appartements, on s’en servait encore pour la confection des tentes royales etseigneuriales, de tentes de voyages, de guerre, de chasse ou de tournois. Les nobleschâtelaines ne se contentèrent pas des sujets tirés de l’ancien Testament, ellesdemandèrent des sujets empruntés aux galantes épopées de la chevalerie, auxgracieuses fables du paganisme. Nos pieux cénobites durent repousser ces profanescommandes, et leurs fabriques périclitèrent.
Il y avait de temps immémorial à l’abbaye de Saint-Florent de Saumur unefabrique d’étoffes et de tapisseries renommées que les moines tissaient eux-mêmes.Il existait ailleurs d’autres ateliers monacaux. Ils perdirent tous de leur importance àmesure que les fabriques laïques se reformaient et que celles de Flandres et de l’Artoisrentraient en possession de leur ancienne renommée ; le commerce des Maures établisen Espagne ajoutait à cette concurrence.
Certaines cours souveraines attirèrent aussi à elles les habiles ouvriers que lescloîtres avaient cessé d’occuper ; plus d’une grande princesse ne dédaigna point dediriger la fabrication des riches tissus qui devaient être exclusivement employés àses vêtements de gala. On sait que Giselle, femme d’Etienne, roi de Hongrie quivivait en l’an 1000 de notre ère, avait obtenu de son royal époux qu’il fît établir prèsde sa cour des ateliers de tissage et de broderie. Les brodeuses de la Reine créèrent lefameux point de Hongrie par lequel on désigne encore aujourd’hui, dans l’art dubrodeur, trois rayures sans intervalle, qui se font en échelons et qui servent princi-palement à broder des plumes d’oiseaux.
Les métiers de l’Artois qui, pendant la triste période mérovingienne, avaientpresque tous cessé de produire, se remirent à l’œuvre et reconquirent leur anciennesplendeur sous la deuxième race de nos rois. On sait que les produits de l’Artois étaientdéjà très estimés au temps de Rome et que si les Romains donnaient, comme nous