478 Les Aventuresfaut pas la pousser trop loin , ni tomber dansune amitié foible. Je parlerois volontiers à Ido-ménée pour le faire consentir à votre départ, etje vous épargnerais l’embarras d’une conversationsi fâcheuse ; mais je ne veux point que la hon-te et la timidité dominent votre cœur. Il fantque vous vous accoutumiez à mêler le courageet la fermeté avec une amitié tendre et sensi-ble ; il faut craindre d'affliger les hommes sansnécessité ; il faut entrer dans leurs peines , quandon ne peut éviter de leur en faire , et adoucirle plus qu’on peut , le coup qu’il est impossiblede leur épargner entièrement. C’est pour cher-cher cet adoucissement , répondit Télémaque ,que j'aimerois mieux qu’Idoménée apprît notre■départ par vous que par moi.
Alentor lui dit aussi-tôt : Vous vous trompez;mon cher Télémaque . Vous êtes né comme lesenfans des Rois, nourris dans la pourpre , quiveulent que tout se fasse à leur mode , et quetoute la nature obéisse à leurs volontés , maisqui n’ont pas la force de résister à personne enface. Ce n’est pas qu’ils se soucient des hommes,ni qu’ils craignent par bonté de les affliger ,mais c’est pour leur propre commodité ; ils neveulent point voir autour d'eux des visages tris-tes et mécontens. Les peines et les misères deshommes ne les touchent point , pourvu qu’ellesne soient point sous leurs yeux ; s’ils en enten-dent parler , ce discours les importune et les at-triste. Pour leur plaiie, il faut toujours leur di-re que tout va bien ; et pendant qu’ils sont dansleurs plaisirs, ils ne veulent rien voir ni enten-dre qui puisse interrompre leur joie. Faut-il re-prendre , corriger , détromper quelqu’un , résis-ter aux prétentions et aux passions injustes d’unhomme importun ; ils en donneront toujours lacommission à une autre personne , plutôt quede parler eux-mêmes avec une douce fermetedans ces occasions. Il se laisseraient plutôt ar-