9i
*
PITTORESQUES , &c. DE LA SUISSE.
mille a deux mille cinq cent pieds ; mais ces montagnes dontl’élévation surprendrait un Hollandois, comparées avec lesAlpes au midi, ne paraissent que comme de petites collines ;elles ne forment pas une chaîne non interrompue, 8c quirenferme dans son étendue plusieurs lieues , ainsi qu’on f ob-serve dans la progression des montagnes de neige 8c de glacequi font au midi ; elles ne sont pas non plus séparées commecelles-ci par des enfoncemens considérables ou de grandescavités, mais seulement par des vallées profondes, inacces-sibles à cause du terrain marécageux, 8c que l’on appelle (v) enAllemand T obéi ou Toebler: on peut souvent marcher plu-sieurs lieues de suite sur leur dos applani. Rarement les nuagesdescendent jusques fur ces baffes montagnes , ce n’est que dansle temps d’unc longue durée de pluie au printemps 8c enautomne, 8c quelquefois dans la plus grande chaleur de l’été.On observe que sur ces montagnes on trouve moins fréquem-ment des chûtes d’eau 8c des sources, que fur les montagnesplus hautes. La neige qui les couvre en hiver, fond ordinaire-ment en Mars 8c Avril ; il arrive même quelquefois que dansles mois de l’hiver, lorsque le vent du midi ( en Allemand-Suisse, der Foen ) , souffle avec force, il détache la neige deces montagnes & les en dégage entièrement : les gens du paysnomment alors communément ce vent le Balayeur de neige ,en Allemand der Schnée butter. II est vrai cependant que lors-qu’il pleut au printemps dans les vallées, ces basses monta-gnes sont couvertes d’une nouvelle neige, mais elle n’a pas deconsistance, 8c elle disparaît aussi-tôt que l’air est amolli parun vent plus doux, ou qu’il est pénétré par les rayons du soleil.On trouve au pied de plusieurs de ces montagnes des vigno-bles , on les voir aussi tapissées de riches prairies, d’arbresfruitiers 8c de champs de bled. Leur cime est souvent cou-verte de bois, souvent même de terres labourables : on voitenfin fur le dos de ces montagnes des prés 8c des prairies ;mais ni l’herbe, ni les simples qu’elles produisent ne peuventêtre comparés aux gras pâturages 8c aux herbes vulnéraires& aromatiques qui sont attachées comme une propriété auxhautes Alpes. -
La température de l’air 8c les productions de la Naturevarient beaucoup d’une vallée â l’autre, suivant les différensdegrés de leur élévation, leur exposition diverse au sud 8cau nord , les variétés du sol, la largeur plus ou moinsgrande d'un vallon, 8c la hauteur ou la pente des montagnesqui f entourent. II se trouve dans les Alpes quelques valléeshabitées, mais si froides & si resserrées, qu’à peine un peud’orge 8c quelques fruits de mauvaise qualité , y parvien-nent à leur maturité , 8c que pendant plusieurs semai-nes , avant 8c après le solstice d’hiver, les rayons du soleilpeuvent à peine y pénétrer : il en est d’autres où les récoltesfont aussi hâtives que dans la plaine, où le raisin, la figue ,la pêche , les fruits les plus fins réussissent, où le grenadieren espalier se soutient pendant les hivers. Des climats aussiopposés ne se trouvent souvent qu’à la distance de quelqueslieues l’un de l’autre. M. de Haller observe que sur la cime
d’une montagne il naît des plantes que l'on trouve en Lapo-nie , 8c qu’au pied du même mont il en croît qui sont indi-gènes du Cap de Bonne-Espérance.
Outre cette grande variété dans le climat local de diverslieux de la Suisse , les dérangemens dans les faisons 8c lesvariations subites du temps y sont nécessairement plus sen-sibles que dans d’autres pays situés sous la même latitude.Deux circonstances y contribuent ; d’abord le pays est le plusélevé de l’Europe, ce qui doit le rendre un des plus froids,d'un autre côté il confine avec les pays méridionaux j de plus ladirection des Alpes du nord-est au sud - ouest, fait que lapartie la plus fertile de la Suisse & plusieurs des principalesvallées, sont ouvertes à faction des deux vents opposés, quirègnent le plus souvent dans ces contrées. Le vent d’est &celui de nord-est qu’en Suisse on appelle Bise ( 3 ), en passantprès des glacières, se chargent de parties nitreuses, acquièrentun nouveau degré de froid, & portent souvent la gelée & lesfrimats jusques dans les contrées les plus basses de la Suissevers la fin du printemps 8c dès le commencement de l'autom-11 e : le nord-ouest, que dans la Suisse occidentale on nommele Joran , produit le même effet, tant que les neiges subsistentsur les sommets du Jura en échange le fud-ouest, ou le ventproprement dit, soufflant des Provinces méridionales, 8c sechargeant de Pair plus échauffé des plaines, porte fa tiédeurhumide jusques dans les hautes Alpes, 8c y occasionne sou-vent des fontes de neiges au milieu de l’hiver.
- J’ai dé j a observé qu’on voit fréquemment en Suisse, sur-tout en été , 8c dans le temps que l’air paraît très-scrain,s’élever subitement une tempête, dont la pluie amène avecelle un froid piquant : cela arrive principalement dans lesmontagnes, où, dans le plus beau temps du monde, le pluspetit nuage, semblable au grain sur mer, lorsqu’il vient d’uncertain côté, forme dans un instant un gros orage. Les Mon-tagnards ne s’y trompent point, ils les prévoyent beaucoupmieux que ne pourrait-le faire le plus habile Astronome. IIneige ordinairement fur les montagnes, lorsqu’il pleut dansla plaine, 8c l’air s’y refroidit nécessairement pour peu quela neige dure,: if arrive aussi que souvent il fait un très-beautemps fur les montagnes, tandis qu’il y a des orages clans lesvallées. Les habitans des plus hautes montagnes voyent alorsle tonnerre 8c les éclairs fe former & le croiser au-dessousd eux ; c’est un spectacle à la fois imposant 8c agréable , 8cl’Observateur s'écrie dans ce moment de ravissement, avecle grand Rousseau ( 4 ) ,
Les Cieux instruisent îa terre
A révérer leur Auteur,
Tout ce que leur globe enserre,
Célébré un Dieu Créateur.
Un autre Rousseau , Vancien Citoyen de Genève , après avoirdépeint ( y ) avec la vivacité des couleurs les plus frappantesles montagnes du Vallais , que P Amant de Julie venoit deparcourir, lui fait écrire cet aveu, l’hommage le plus sincèreau local où il voyageoit. Que l’on me permette de trans-
(2) Voyez le Dictionnaire Latin- Allemand de Frischen , Partie II,pag. 374*
(;) A Gruyere , dans le Canton de Eribourg, il règne toute Vannée,après le coucher du soleil, un vent périodique qu’on appelle le Ridou, & siglacial que si un étranger cherchait alors dans 1 ete 1 air frais pour se délasserde la chaleur, il gagnerait facilement une fluxion de poitrine. Le nom deRidou ne dériverait - il pas de river un clou ; il est si âpre qu’il en rabattrait
la pointe. L’excès du froid pendant touft l’hiver en Suisse est nul dans la hautepartie des montagnes de Gruyere , & ne devient très-vif qu’au mois de Mars.L’été des montagnes, au Vallais & au Grand. Saint-Bernard , est le mois deSeptembre.
(4) Odes sacrées, Liv. I. pag. 6. Soleure ryir , in- 12.
( y ) La nouvelle Héloïse, T. I. Lettre XXIII. pag. 1,74-176. NeuchâtelSt Paris 1764. irt-ix.fig.