BUFFET D’ORGUES DE LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG,
On parle assez généralement de l’orgue envoyé à Pépin par un empereur grec, comme d’un des plus anciensinstruments de ce genre qu’on puisse citer ; mais c’est une erreur fort grande, car l’invention de l’orgue re-monte à une époque beaucoup plus reculée, et il est probable que c’est seulement parce que celui de Pépinpossédait une beauté et une puissance de sons supérieure à celles des autres orgues de la même époque, qu’il aacquis la réputation de priorité qu’il mérite si peu. En effet, l’orgue qui doit son origine à la syrinx ou flûtede Pan, dont l’usage remonte à la plus haute antiquité, était bien connu des anciens, ainsi que l’attestentd’assez nombreux témoignages historiques. Héron, par exemple, disciple de Ctésibius d’Alexandrie , quivivait dans le II e siècle avant l’ère chrétienne, a donné une longue description du mécanisme imaginé par sonmaître pour faire parler l’orgue au moyen de l’eau, découverte qui valut à l’orgue le nom d’hydraule (de S8wp,eau, et aùXbç, flûte). L’hydraule avait la forme d’un petit autel; Vitruve le décrit dans son grand ouvrage surl’architecture (*). L’orgue exclusivement pneumatique ne paraît avoir été connu que vers le IV e siècle. C’estdans une épigramme de Julien qu’on en trouve la première description. Au reste, on ne connaît que fort peule système des orgues anciennes, hydrauliques ou pneumatiques, et on ne comprend pas davantage celui d’unorgue à vapeur dont parle Guillaume de Malmesbury, moine anglais du XIP siècle.
Le poète Fortunat, à la fin du V e siècle, cite l’orgue comme un des instruments dont on se servait pour ac-compagner les voix, et l’an 600 le pape Vitallien consacra solennellement par un décret l’emploi de l’orguedans les églises. Ce dernier fait, il est vrai, est contesté; mais ce qui ne l’est pas, c’est qu’au X e et au XI'siècle, l’art de construire les orgues était répandu dans toute l’Europe. C’était alors seulement dans les monas-tères que cet art était cultivé ; aussi la plupart des perfectionnements apportés à l’orgue le furent-ils par desmoines. Un pape même, Sylvestre II, plus connu sous le nom de Gerbert , ne dédaigna pas de s’en occuper, eton lui est redevable de plusieurs améliorations. Au reste, le soin qu’ont mis plusieurs conciles à déterminer lesfonctions et les devoirs des organistes, prouvent l’importance qu’on ajoutait à ce que le service des orgues fûtfait d’une manière convenable. Le clergé croyait avec raison que le son des orgues disposait le peuple au re-cueillement. Cependant quelques diocèses en ont longtemps banni l’usage : celui de Lyon , par exemple, l’aproscrit jusqu’à nos jours. Mais c’était là une exception, et il n’est pas douteux que les orgues furent d’unemploi général dans les églises du moyen âge (**).
Les premières orgues que posséda la cathédrale de Strasbourg y furent placées en 1260, par un domini-cain nommé Ulric Engelbrecht. Ce moine, issu d’une noble famille d’Alsace, était élève d’Albert le Grand . Ilprit fort jeune l’habit de Saint-Dominique dans le couvent de Strasbourg , et y mourut en 1280, après avoirpublié plusieurs ouvrages de théologie. Le 15 août 1298, un incendie terrible qui ravageait la ville , s’étantcommuniqué à la cathédrale par le moyen du cordage d’une grue destinée à monter des matériaux, les orguesfurent en grande partie détruites. En 1326, on en commença de nouvelles, en utilisant les débris que le feuavait épargnés; elles furent achevées en 1329, et coûtèrent 500 livres deniers. Le 17 mars 1384, les ouvriersqui faisaient quelques réparations à ces orgues, y ayant laissé par négligence un brasier dont ils avaientbesoin pour leur travail, le feu se déclara pendant la nuit, et fut si violent, que non-seulement il consuma lesorgues, mais encore il fondit le plomb de la toiture depuis la tour jusqu au chœur. En 1385, les orgues in-cendiées furent remplacées par d’autres qui coûtèrent mille livres deniers ; tous les tuyaux en furent changésen 1434. Ce travail, exécuté par Michel Grolach de Lypss, aidé par 1 organiste Pierre Géreis, fut achevé laveille de Noël , et revint à 530 livres deniers.
Ces vieilles orgues furent entièrement détruites en 1489, et les administrateurs de la fabrique en firentélever de nouvelles qui coûtèrent plus de 1,000 florins. C’està Frédéric Krebser d Anspach, mort à Strasbourg en 1493, que fut confié le soin de les construire. Le buffet actuel, dont nous donnons une élévation, date decette époque ; mais des orgues qu’il contenait il n’existe malheureusement plus rien, car, nettoyées enjuillet 1509, réparées en octobre 1564 par Sigismond Friuslé de Fribourg, elles ont été complètement refaitesen 1608 par Antoine Newnecht. Les orgues de Newnecht, qui avaient 33 registres et 1090 tuyaux, dont le
(*) Liv. X, chap. 13.
(**) Indépendamment des grandes orgues d’église, on fabriquait un grand nombre d’orgues portatives qui n étaient pas tou-jours destinées à des usages religieux. Les sculptures et les peintures, à partir du XIII e siècle, en fournissent une multitude demodèles. (Voy. une des planches de détails de notre travail sur la clôture de chœur de Notre-Dame de Paris .)