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tous les rêves de l’orgueil satisfait, de la réussite certaine, dugénie dont on a douté et qui s'affirme.
Ali ! pauvre homme, tu ignores les tortures que le démon del'invention te réserve encore, et ce sont les plus cruelles! Icicommence l'histoire célèbre de ce four bâti trois fois, deux foisdémoli, — de ce four dont les parois trop chauffées et avec quelcombustible ! avec les meubles, avec le plancher de la maison,avec les poutres de la toiture, éclatent et réduisent à néantune première chauffe.
Puis ce sont les cendres qui viennent s'incruster sur le venusen fusion, et l’ingénieux homme imagine ces manchons de terrequ’on n’a pas remplacés encore.
Puis c’est le brasier qui chauffe à droite, à gauche, derrière etpoint devant, irrégulièrement en un mot, au grand dommage dupauvre chercheur qui donne tout à son œuvre même son pain,môme celui de ses enfants. Puis ce sont... mais laissons Ber-nard lui-même nous raconter avec un souffle navrant de sincé-rité toute cette partie de ses souffrances.
« Je poursuivis mon affaire de telle sorte que je recevais beau-coup d’argent de ma besogne qui se trouvoit bien, mais ilme survint une autre affliction conquatenée avec les susdites,qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluies et gouttièresme gastoient la plus grande part de mon œuvre, auparavantqu’elle fût cuite, tellement qu’il me fallut emprunter charpente-rie, lattes, tuiles et clous pour m’accomoder. Or bien souventn’ayant point de quoi bâtir, j’étois contraint de m’accomoder delierres et autres verdures, Or ainsi que ma puissance s’augmen-toit, je défaisois ce que j’avois fait et le bâtissois un peu mieux;qui faiscit qu’aucuns artisans, comme chaussetiers, cordonniers,sergents et notaires, un tas de vieilles, tous ceux-ci sans avoirégard que mon art ne se pouvoit exercer sans grand logis, di-soient que je ne faisois que faire et défaire, et me blasmoient dece qui les devoit exciter à pitié, attendu que j’étois contraintd’employer les choses nécessaires à ma nourriture, pour érigerles comodités requises à mon art. Et qui pis est, le motif desdites moqueries et persécutions sortoit de ceux de ma maison,lesquels étoient si éloignés de raison qu’ils vouloient que je fissela besogne sans outils, chose plus que déraisonnable. D’autantplus que la chose étoit déraisonnable, d’autant plus l’afflictionm’étoit extrême. J’ai été plusieurs années que n’ayant riende quoi faire couvrir mes fourneaux, j’étois toutes mes nuitsà la merci des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide niconsolation, sinon des chats-huants qui chantoient d’un côté etles chiens qui hurloient de l’autre. Parfois il se levoit des ventset tempêtes qui souffloient de telle sorte le dessus et le dessousde mes fourneaux que j’étois contraint quitter là tout, avec penede mon labeur; et me suis trouvé plusieurs fois qu’ayant toutquitté, n’ayant rien de sec sur moi, à cause des pluies qui étoienttombées, je m’en allois coucher à la mi-nuit ou au point du jour,accoutré de telle sorte comme un homme que l’on auroit traînépar tous les bourbiers de la ville ; en m’en allant ainsi retirer,j’allois bricollant sans chandelle et tombant d’un côté et d’autres,comme un homme qui seroit ivre de vin, rempli de grandes tris-tesses, d autant qu’après avoir longuement travaillé, je voyoismon labeur perdu. En me retirant ainsi souillé et trempé, jetrouvois en ma chambre une seconde persécution pire que lapremière, qui me fait à présent m’émerveiller que je ne suis con-sumé de tristesse. »
Enfin le voici arrivé au but. Il peut, il doit espérer que ses
traverses sont finies, bien qu’il soit protestant, par suite, exposéaux persécutions ; le duc de Montpensier, celui de La Rochefou-cauld, le connétable de Montmorency le protègent. Ce derniermême l’arrache à la juridiction du parlement de Bordeaux qui amis la main sur lui pour ses opinions religieuses en le faisantnommer inventeur des rustiques figulines du roi.
Il y a plus, ilest installé en plein Louvre, couvert de la protec-tion du roi Henri III et de la reine mère, il travaille aux admi-rables travaux des jardins de la reine. Il a ouvert, à l'admirationdes savants les plus distingués de l’époque, le premier courspublic de science qu’ait connu Paris . Il a publié « l’Art de te>re. »Il est à l’apogée de sa réputation. — Mais il était écrit que ce fierlutteur serait toujours le martyr de quelque chose de grand, del’art ou de la libre pensée. — Renfermé à la Bastille par le con-seil de seize, il y devait mourir. Seulement que les tortures queles hommes peuvent inventer étaient bien peu de chose auprèsde celles que Bernard s’était volontairement imposées à lui -même, et ce fut sans forfanterie mais en homme sûr de soi qu’ilput répondre à Henri III , lui avouant qu'il était conhaint de lelaisser briller sans conversion.
— Sire, je suis prêt à donner ma vie pour la gloire de Dieu .Vous m’avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moi, et moij’ai pitié de vqus qui avez prononcé ces mots : «Je suis contraint. »Ce n’est pas parler en roi, Sire, et c’est ce que vous-même, ceuxqui vous contraignent, les Guisards et tout votre peuple, ne pourrezjamais sur moi, car je sais mourir.
Telles furent, bien qu’il n’ait pas été brûlé, les dernières parolesde cet homme véritablement complet, artiste, homme de science,homme de dévouement et de cœur... Ce qui frappe en lui sur-tout, c’est l'ingéniosité avec laquelle il sait tourner les difficul-tés : médiocre modeleur probablement, il invente un procédé demoulage sur nature. A force de tâtonnements, d'essais, de pa-tience, il arrive à créer, lui que nous avons vu si fort désespéréde ne se trouver jamais qu’en face de ses poteries terreuses, cescouleurs vivantes, pour ainsi dire comme la réalité elle-même ;des vernis, il les a inventés ; des fourneaux, il les a inventés ;des moules, il les a inventés ; si le feu lui eût manqué ; sans nuldoute il eût inventé le feu !
Il offre peut-être seul cette particularité d'un créateur arrivé àla perfection de son procédé ; admirable imaginateur, il est éga-lement admirable ouvrier ; l’art de l’émail trouve entre ses mainssa plus exquise expression, et les perfectionnements n’aurontrien à y modifier même dans les plus petits détails.
Tout avait été combiné, prévu, réalisé par ce cerveau univer-sel qui semble contenir le génie même de l’invention*
J. Du Boys.
AVIS. — Nous promettons en tête de ce premier supplément, dedonner des gravures d’objets qui seront exposés. La plupart des ex-posants noyant pas complètement terminé ces objets, ne peuvent en-core nous confier leurs dessins, craignant au dernier moment d avoirquelque changement à faire dans l’exécution. Nous espérons cepen-dant, avant l’ouverture du palais du Champ-de-Mars,pouvoir offrirà nos abonnés des planches sur l'Exposition ; il est probable que nousen donnerons dès la prochaine livraison.
R. PFNOR, Propi iétane- Directeur.
Paris.— Typ. de Kouge frères, Dunoa et Fresné, rue du Four-St-Uerrnain, 43