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tistes de cette époque, même les Italiens, qui cependant étaientdéjà des grands seigneurs, nous offriraient à peu près le mêmeexemple. Ils composaient eux-mêmes leurs couleurs, et s : déjà ilsdédaignaient de les broyer de leurs proires mains, ce à quoiPalissy n’eût pas manqué, du moins ils les faisaient broyer sousleurs propres yeux par leurs élèves : or, les élèves du Pérugin s’appelaient parfois Raphaël ... Artistes, ils pensaient qu’aucunebranche de l’art ne leur pouvait rester indifférente; le peintre étaiten même temps poète et musicien, comme Salvator Rosa ; le ci-seleur Benvenuto Cellini quittait l’aiguière ou la coupe commen-cée pour jeter dans le monde la statue colossale du Jupiter ; Mi-chel-Ange enfin, abandonnant pour quelques jours la brosse duJugment dernier, faisait surgir du marbre le Pertserose ou laNuit. Puis jetant là son ciseau, le compas en main, il rêvait lesgrandioses architectures de Saint-Pierre.

Certes, tous les artistes n’avaient pas à leur service le géniede Michel-Ange , mais inférieurs à eux-mêmes dans certainesbranches de l’art, ils les avaient néanmoins étudiées toutes et nese parquaient pas, comme nos artistes modernes, dans une spé-cialité, disons plus, dans le genre particulier d’une spécialité.

Albert Dürer est un exemples les plus saillants de cette univer-salité d’études propre aux artistes de cette époque. Mis en ap-prentissage chez un peintre médiocre, Michel Walgemuth,lequel, de même que le Pérugin , ne dut la plus grande partie desa réputation qu’à son illustre écolier, il resta pendant les pre-mières années de sa vie en dehors de l’influence italienne, qui l’eûtpeut-être absorbé ; il ne vit pas la nature à travers les toiles desmaîtres, mais à travers ses propres yeux, à travers son proprecerveau, cerveau allemand s’il en fut ! Ses premières œuvres,tableaux, gravures, respirent toutes le souffle mystique de l’Alle-magne de Luther. Ce sont partout des allégories compliquées, unreflet des peintures philosophiques du moyen âge. Partout, mêmeà côté du seigneur fièrement campé sur son destrier, de la damenoble au bras de son cavalier élégant, la mort est dans un coinavec son crâne dénudé, ses dents grinçantes, son ironique sou-rire.

Le pauvre grand homme, du reste, n’était pas payé pour voirla vie sous son aspect agréable. Cette mort des danses macabresse drapant galamment dans le velours et les soieries, il la traînaperpétuellement avec lui sous la forme de très-belle, mais très-acariâtre dame Agnès Frey . Agnès était grande, fiêre, froide,une statue vivante, une statue tellement belle que l'artiste enresta épris jusqu’à la mort, tellement froide que jusqu'à la mortl’amant en resta désespéré. En relisant la correspondance à Pir-keimer et les notes de voyage qu’un consciencieux éditeur,M. Charles Narrey , vient de remettre en lumière, on devine,plutôt qu’on ne trouve avoué, le secret de la tristesse d’AlbertDurer. Agnès Frey abusa du pouvoir qu’il lui avait laissé prendrepour éloigner tous ses amis, même les plus intimes. Dans les tra-vaux de son mari, elle ne voyait qu’une fin, le résultat sonnantet trébuchant. Même le soir , déposant le pinceau, il fallait saisirle burin. Ne nous plaignons pas cependant, nous autres qui for-mons la postérité ingrate, d’un supplice qui nous a valu tant dejoies. C'est, sans doute, grâce à cette obsession constante queDürer , contraint de produire, de produire encore, de produiretoujours, doit la plus grande part de son génie. Ce génie fût restélatent; c’est par la souffrance qu'il s’est révélé. C’est à AgnèsFrey que l’on doit la meilleure partie d’Albert Dürer , comme àla Béjart on doit la meilleure partie de Molière ; comme on doit

la meilleure partie de Bernard Palissy aux insuccès cruels de sespremières tentatives.

Né en 1471, Albert Dürer mourut en 1328, et, dans l’espace deces cinquante-sept années, accomplit une œuvre colossale. Cesont des gravures sur cuivre : Adam et H ce, Saint Jérôme, le Ju-gement de Paris, la Famille du Satyre, la Sorcière , le Joueur decornemuse , la Nativité; des peintures sur cuivre aussi pour la plu-part : le Crucifiement, la Vierge et l'enfant Jésus , la Trinité, con-servés à Vienne. A Prague, le portrait de sa mère; à Florence ,le sien; à Munich , les Quatre Apôtres. Ce sont enfin des gravuressur bois : Y Arc triomphal de Maximilien P T , la Passion de NotreSeigneur, Deux autres Passions, VApocalypse, le Martyre de saintJean l'Evangéliste, la Vie de la Vierge, le tout ne formant pasmoins de 21G planches, et nous ne citons que les œuvres univer-sellement connues.

Ce chercheur trouva tout : la couleur, l’exactitude absoluedes formes anatomiques ; à travers les brumes du ciel allemand ,il devina avec les yeux du génie des paysages qui, semble-t-il,tant ils sont lumineux, n’auraient pu être rêvés que sous leschauds rayons du Midi. Il est vrai qu'il ignore les lois de la per-spective aérienne ; il ne les put entrevoir que plus tard, en con-templant les œuvres des Italiens, et il mourut trop vite pourmettre à profit le résultat de ses observations. Qu'importe, àcette ignorance il gagna son originalité profonde et ce dédaindu convenu qui lui faisait écrire ces phrases caractéristiques :« L'homme qui cherche le beau rencontre le multiple et le divers,et il y a plusieurs voies pour atteindre la beauté... Il y a descorps d’Ethiopiens où la nature a mis une telle convenance et unetelle harmonie qu’on ne peut rien concevoir de plus parfait. »

Rien de plus beau et de plus pur que la tête d’Albert Dürer ,telle que plusieurs portraits gravés et peints par lui-méme nousl’ont conservée. Avec ses longs cheveux d’un blond cendré, sonregard mélancolique, on dirait une tête de Christ. Riche, il lefut; célèbre aussi de son vivant. Tels de ses voyages, malgré lanaïveté de son récit, ont des allures de triomphe.

L’empereur, d’après une anecdote, apocryphe peut-être et in-spirée par celle du pinceau du Titien , soutenait de sa main augustel’échelle sur laquelle il peignait; Maximilien faisait tendre le dos àses courtisans pour que l’artiste pût y poser le pied et atteindre àla hauteur de son tableau. Mais Albert Dürer devait trouver danssa propre famille, à son propre foyer, ces souffrances que l’on di-rait indispensables à l'éclosion du génie.

La douleur, en effet, voilà la seule note qui ne change pas àtravers les siècles; elle vibre toujours de même dans le cœur hu-main, car il n’y a pas deux façons de souffrir ; au fond de toutesles œuvres immortelles, il y a toujours une immense tristesse.

Voilà pourquoi les plus ignorants s’arrêteront toujours émus,toujours impressionnés devant la moindre esquisse d'Albert Dü-rer . — D’autres vous diront qu’il fit jaillir vivante, chaude, co-lorée, toute l’école allemande de son cerveau. Voilà, certes, untitre de gloire peu vulgaire. — Nous préférons cependant à cesqualités de dessin et de couleur que nous sommes, sans doute,trop ignorants pour apprécier selon leur immense valeur, cesimple éloge : Il fut homme, il souffrit et sut traduire sa souf-france. J. du Boys.

K. PFNOU, Propriétaire-Directeur.

Paris.— Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43