u>Æ> 27
Je connais à Paris un tapissier qui sait meubler ; je n’en con-nais pas deux. Ce tapissier a une femme qui l’inspire.
Le seizième siècle fit enfin naître le meuble français propre-ment dit, et c’est à ses chefs-d’œuvre que revient, par imitation,déduction et conclusion, tout l’honneur, à peu près, du bel ameu-blement moderne. Nous n’avions véritablement rien encore quifût nôtre et bien raisonnable ; nous vivions d’emprunts gigantes-ques. Or, on ne pouvait pas toujours rester dans le lit basilique etla cheminée cathédrale ; les hommes commençaient à se trouvermoins dieux. Jean Goujon et sa pléiade ouvrirent sur cetterenaissance leurs fortes mains pleines de merveilles, et ce qu’ilsont fait en ameublement personne ne l’a surpassé. Il reste quel-ques meubles du château d’Anet, dessinés par Jean Goujon pourDiane de Poitiers ; c est à se mettre à genoux.
On suivit ce grand art, d’un peu loin pourtant, jusqu’à la Ligue.Sous les guerres fratricides qu’elle alluma, il y eut un temps d’ar-rêt. On se bardait et se barricadait plus qu’on ne se meublait ; onachetait non des statues ni des bahuts, mais des barres, des ver-rous et des armes. L’Italie restée paisible continua doucementd’avancer : voilà pourquoi tant de palais y sont remplis de meu-bles bâtis et sculptés dans le genre créé par Goujon. C’est, jepense, la première fois que l’art français , tout jeune qu’il était,aura prêté quelque chose à l’Italie , cette grand’mère. L’Angle-terre, qui, à force de chercher, finira par avoir le sien, en étaitencore au gothique remplacé par nous d’une façon si brillante.Nous ne la voyons guère en sortir qu’au dix-septième siècle,par des Hollandais engagés à prix d’or, lesquels lui firent cesbelles salles de châteaux plafonnées en bois, dont la maisonGoupil a publié un excellent album. Aujourd’hui même, M. Grâce,un très-grand ébéniste de Londres , a toutes ses préférences pourle gothique et s’en trouve bien.
Le meuble français , vaillamment repris à l’abjuration deHenri IV, atteignit toute sa splendeur sous Louis XIII . Les lignestorses, ces amoureux serpentements de la lumière et de l’ombreétaient trouvés; et c’est, à coup sûr, le cas d’admirer que l’in-dustrie aujourd’hui régnante ait eu la bonne foi de réinventer etde faire breveter, sous Louis-Philippe , deux procédés que con-naissaient déjà les bahutiers de 1620, à savoir le tour tors et lamachine àguillocher. On faisait, il est vrai, et je crois môme quel’on fait encore du pied tors à la main ; mais il était laid en cetemps comme au nôtre. C’est l’unique raison pourquoi les fauxamateurs le recherchent, n’aimant des vieilleries que leurs im-perfections.
Comme une belle chambre était alors une belle chose ! Auxmurs de bonne hauteur et d’épaisseur discrète s’appliquaient lescuirs dorés et repoussés, les boiseries élevées, les tableaux, lesmiroirs de Venise , les faïences, les émaux, les portraits. Vou-lait-on faire un salon de cette pièce, ou deux en une, on déployaitles tentures de haute lisse glissant sur des tringles cachées ausommet de la grande gorge de la corniche, à l’angle de la pre-mière moulure du plafond en caissons, et l’on avait d’immensesmurailles de laine sans portes, coiffées d’un ciel à reliefs vigou-reux se détachant sur des fonds rouges ou bleus à filets d’or. Lesfenêtres s’ouvrant sur des jardins continuaient dans la nature lesmerveilles peintes de la tapisserie. Trois lustres, ou cinq, descen-daient du plafond par des chaînes de cuivre entourées de corde-lières, beautés de l’art hollandais, dont Gérard Dow a mis un typesi charmant dans son tableau de la Femme hydropique. Ces dinan-deries de grand style, aux boules précieuses comme de l’or,
avec leurs agréments maniés en plein cuivre, leurs nœuds etleurs houppes aux couleurs de la pièce, étaient adorables à voiréteintes, magiques avoir allumées. Les sièges à pieds tors avaientle dossier comme le coussin en travail plein à l’aiguille, sanssommet sculpté, afin de ne pas lutter d’effet ni de lignes avec lestapisseries. De gros clous de cuivre dans le ton des lustres lesgarnissaient; deâ tables couvertes de richesses grandes etpetites ornaient les trumeaux, qui sont les espaces entre deuxfenêtres, au-dessous des miroirs aux joints garnis de même parde beaux cuivres emboutés.
Les splendides ensembles que cela devait faire surtout, si onse les figure peuplés des costumes du temps, les plus élégants etles plus nobles que la France ait jamais connus !
[La suite prochainement.)
ESSAI
SUR
L’HISTOIRE DE LA. POTERIE FRANÇAISE
-oa-
I
Coup d’œil général. — La fleur de lotus, la coupe.
(suite)
L’homme des déluges n’avait-il fait que retrouver dans son sou-venir une tradition de ses pères remontant à une autre révolutionprimitive, ou le culte du Lotus naquit-il simultanément, pourdes causes identiques, sur les points différents du globe, c’estce que nous n’avons pas le loisir d’examiner ici.
Des savants le prétendent (1). Nous préférons voir, avec Mi-chelet, dans ce symbole un immense concert d’àmes, une grandeharmonie retrouvée à travers l’espace et le temps.
[Fig. 10. (Hauteur 27 cent.). Fig. 11. (Hauteur 28 cent.).
•jBi-iîB
Fig. 10.— Vase Gaulois celtique. — Trouvé entre Ploudaniel et Plouneventer. A. Bron-gniart. — Traité des arts céramiques.
Fig. il. —Vase romain. — Musée du Louvre.
La coupe, ce lotus épanoui, fut l’un des premiers objets façon-nés par la main de 1 homme.
Pourquoi s’étonner après cela de la voir paraître sur les bas-reliefs du palais de Khorsabad, aux ruines de Ninive , au milieudes sculptures du temple de Denderah , dans les dolmens desGaules et parmi les poteries américaines du Musée du Louvre.
(1) M. Jacquemart entre autres : « Les mêmes besoins, les mêmes idéesont engendré des manifestations analogues. » (Merveilles de la Céramique,p. 336.)