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Seulement, prenons garde à l’excès, qui est notre chute mi-gnonne et favorite. Le bien devient le mal par exagération : in-digestion vaut empoisonnement.
Voulez-vous, par exemple, débiter et refendre cette planchede chêne devenue panneau, la percer, la découper, la creuser entoutes profondeurs, figures et fantaisies? La scie à ruban sans finva s’en emparer et y entrer comme le fil de laiton des beurrièresdans leur douce et molle marchandise. Voulez-vous plus fort?Approchez de cet autre engin un bout de bois quadrangulaire :en quatre coups vous recevrez un balustre selon les profils quevous aurez déterminés; une bûche, à peine dégrossie, sortira dela colonne octogone, avec des détails à désespérer la main. Jesuis allé voir fonctionner, dans les puissants ateliers de Mazaroz,la plupart de ces outils animés qui sont déjà d’un si grand or-gueil; j’ai ressenti ce qu’il a fallu que tout individu ressentît envoyant passer le premier train d’un chemin de fer, je ne saisquelle volupté mêlée d’épouvante, un partage étrange d’inquié-tude douloureuse et d’admiration splendide. Dans mon saisisse-ment, cette question me venait aux lèvres : « Génie de l’homme,est-ce au bonheur ou au malheur que tu nous conduis? » Voilà quisupprime la fatigue, et j’en suis fier; voilà qui, au moyen d’unquart de cheval et d’un conducteur, fait le travail de vingt ou-vriers raboteurs de moulures ou blanchisseurs polisseurs de bois;le fabricant s’en réjouit, et moi aussi peut-être, car ces fonctionsétaient bétes. Mais ce qui va plus loin, par l’abolition de l’ému-lation , ne conclut-il pas tout doucement à la suppression du ta-lent? La scie peut passer; mais la toupie est terrible !
J’ai peur que cette toupie ne soit grosse de la machine à scul-pter, et alors, que le ciel nous préserve de l’accouchement ! Ceserait la perte de l’art dans le meuble, qui est encore son meilleurgîte chez nous. Où trouver plus beau pour lui que le bois et lebronze? Et sans esprit l’art est-il possible? Non, puisqu'il estun esprit et ne saurait exister sans lui-même. Une moulure mé-canique se comprend, étant, par son fait, répétée, continue, ina-nimée; tirez des moulures tant que vous voudrez; mais unornement! Ici,halte et respect, prodigues inventeurs! Le rôle desmachines doit être de laisser l’homme aux conceptions de soncerveau, libre, fort, dispos, soulagé des difficultés matérielles.Arrivé là, le rôle des machines cesse. Servantes, toujours; con-currentes, jamais.
L'idée de la scie à ruban sans fin, qui remplace par une des-cente rapide et perpétuelle l’ancienne déchirure du va-et-vient,remonte, dit-on, à Vaucanson. Il mourut au moment où il l’appli-quait. Depuis elle fut reprise et menée à bien par un malheureuxqui s’est coupé la gorge. Découverte est volontiers semence desuicide; qui trouve, trouve toujours trop tôt : c’est la loi. Duralix. Si donc la misère et le doute doivent revenir de droit à cestravailleurs de la veille, sachons au moins comment ils s’appe-laient pour les honorer d’un peu de gloire. Le malheureux senommait Pauæels ou Powels. L’or et la joie, comme de juste,ont été pour ses successeurs. Ils ne s’en plaignent pas, pourvuqu’ils ne partagent guère ! Un ouvrier du grand fabricant Périnavait à l’Exposition le miraculeux spécimen de tout ce qui peutêtre fait à la scie; qu’aura-t-il eu pour ce travail insensé? Desreproches, peut-être , ou l’expulsion ; les maîtres n’aiment pasqu’on fasse du bruit.
La toupie est bien une autre affaire. A qui en attribuer l’inven-tion, on ne sait. Vers 1834, un homme habile en ébénisterie,Emile Grimpé, offrit au gouvernement le moyen mécanique de
fabriquer des bois de fusil. Une commission fut nommée et cefut tout. En 1838, l’inventeur prit un brevet qui porte : « Em-ploi d’outils tranchants disposés sur la circonférence de disquesmobiles. » Était-ce la toupie ? Si le brevet ne le dit pas, les sur-prenants travaux laissés par le breveté sembleraient le dire. Lejury de 1839 décerna une récompense à M. Grimpé.
En 1841, touché des peines énormes que se donnaient pour peud’argent les sabotiers de son pays, M. Durod, ancien élève del’école deChàlons, imagina une machine à faire les sabots. C’était,paraît-il, une mèche « coupant à la fois par le bout et par les cô-tés, et animée d’un mouvement de rotation rapide.» Cette mèche« se promenait dans toutes les directions et permettait de finirtout aussi bien que de dégrossir. » Voilà qui ressemble singuliè-rement à notre toupie actuelle ; quel heureux écumeur aura ra-massé et transmis celle-là ? On ne vous prendra pas dix sous, maisune invention ! J’ai vu fonctionner chez Mazaroz une machineque M. Périn fabrique. Son labeur étourdit l'imagination. Voicice que c’est. La grande difficulté de l’exécution des vrais meu-bles en bois massif consistait jusqu’ici à prendre les sculpturesdans la masse du panneau. Ce qu’il fallait enlever d’épaisseur,pour dégager le fond du massif, demandait beaucoup de temps etlaissait toujours, affligeantes à l’œil, ies traces onduleuses du pas-sage de la gouge. Certains s’en tiraient en faisant sculpter leursmotifs à même de morceaux de bois rapportés sur un fond minceet lisse : cela tenait ou ne tenait pas.
Or, en moins de temps que n’en demandait cet assemblage debois, mariage forcé, dit Mazaroz, que les parties s'empressaienttoujours de rompre, la machine fabriquée chez M. Périn, aumoyen de mèches coupant en bout et s’abaissant ou se levant àvolonté, supxmime la matière inutile avec la propreté du rabot etla vélocité de la scie. C’est véritablement une merveille que devoir cette toupie à deux manivelles si douces se promener, invin-cible et obéissante, dans tous les détours que le crayon lui a tra-cés , et les nettoyer comme l'éclair.
Car c’est là une toupie, ni plus ni moins, et le mot dit bien la'chose. De même que celle de Guilliet-, d’Auxerre , à faire les mou-lures cintrées. Figurez-vous un arbre mécanique vertical mû parune courroie molle, brochant sur elle-même afin d’assurer l’em-placement parfait dudit arbre. Celui-ci fait trois mille tours à laminute ; c’est honnête, et voilà pourquoi on l’appelle toupie. Unoutil circulaire en acier y est adapté, ressemblant à une fleur,rose ou tulipe quelconque, selon le profil qu'il s’agit d’obtenir :son ajustement consiste en un pas de vis à l’inverse du mouve-ment. Il est entaillé six ou huit fois dans sa circonférence, et lesentailles, légèrement repoussées en dehors, forment autant departies coupantes. Trois mille tours et huit coupants représententdonc vingt-quatre mille coupures de bois par minutes ? Pauvreoutil à la tâche dans la main fatiguée de l’homme, qu’êtes-vous àcôté de ceci ? Cette rotation sans pareille implique naturellementune facilité de conduite très-grande : un enfant, en effet, pousse-rait là-dessus le plus gros profil cintré qui se fasse ; outre que lapièce de bois donnée ainsi à dévorer glisse, polie elle-même,sur une table en fer poli. Seulement, gare à vos doigts !
Dans une maison comme celle de Mazaroz, ces magiques ins-truments réalisent l’économie de trente-cinq paires de bras surquatre-vingts. C’est un topique assez sûr contre les grèves : c’estaussi, il faut le prévoir et s’y attendre, la disparition prochaineet complète du métier. Machines à raboter, tours ovales, mèchesà mortaises, à moulures, à rainures, outils mécaniques à faire les