BOLAEANA. xxxj
qu il faut dire. II citoit à ce propos la harangue du Pere de Chryfeis, quidans le premier Livre de f Iliade vient demander fa fille à Agamemnon.Je vous la propose, disoit-il, comme le plus excellent modèle de haran-gues , en ce qu’en deux périodes tout au plus , elle renferme une infi-nité de choses ôc de circonstances , ôc qu il n appartient qu’à Homèred etre fi heureusement laconique. Voilà donc , reprit M. de Harlai, unegrande merveille, de ne dire que ce qu’il faut dire ? Comment donc, Mon-sieur , vous n appeliez cela rien , répliqua M. Despréaux ? c’est pourtantce qui manque à toutes vos Harangues du Parlement.
5 Un homme de fort bon esprit, mais qui n avoir point de Lettres;disoit un jour devant M. Despréaux, qu’il aimeroit mieux savoir faire labarbe, que de savoir faire un bon Poème. Qu’est-ce que des vers, difoit-îì ? ôc où est-ce que cela méne? C’est en cela, reprit M. Despréaux, quej’admire la Poésie, que n étant bonne à rien , elle ne laisse pas de faireles délices des hommes intelligens.
5 M. Despréaux disoit qu’il ne faut pas toujours juger du caractère desAuteurs par leurs Ecrits ; que Balzac , par exemple, feroit peur à prati-quer par f affectation de son stile. Votre abondance ejì la cause de ma disette :C’est ainsi qu’il commence une Lettre. Au lieu que Voiture donne uneidée si riante de ses moeurs, qu’il fait regretter à ses Lecteurs den’avoirpas vécu avec lui. Cependant M. Despréaux assuroit, comme l’ayant sude personnes de la vieille Cour, que la société de Balzac, bien loin d’êtreépineuse comme ses Lettres , étoit toute remplie de douceur & d’agré-uient : Voiture au contraire faisoit le petit Souverain avec ses égaux, ac-coutumé qu’il étoit à fréquenter des Altesses, ôc ne se contraignant qu a-vec les Grands. La seule chose où se reffembloient ces deux Auteurs, c estdans la composition de leurs Lettres , dont la plus courte leur coutoitsouvent quinze jours de travail.
5 Un parent de M. Despréaux, homme d’un esprit très-simple ôc très-borné, le pria de lui envoyer la dernière édition de ses ouvrages; ôc l’enétant venu remercier, M. Despréaux lui demanda ce qu’il en pensoit :Tout en est admirable, répondit-il ; mais ayant un mérite acquis par vous-même, vous vous seriez bien passé d’y fourrer deux Lettres qui ne fontpas de vous. C’étoient celles adressées à M. de Vivonne, fous le nom deBalzac & de Voiture.
3 Í M- Despréaux disoit que la Fontaine avoir beaucoup d esprit, maisqu il ma volt qu une sorte d’eíprit; encore prétendoit-il que cette manièresi naïve de dire les choses, qui fait le caractère de la Fontaine, n’étoitpasoriginale en lui, puifqu’il la tenoitde Marot, de Rabelais, ôc autres qui°nt écrit dans le vieux stile ; qu’il y avoir du mérite à s’en servir quelque-fois , comme a si bien fait M. Racine dans quelques Epigrammes quinous restent de lui; mais que cela fît le caractère principal d’un Ecrivain,