7
Par cette initiative, dont on ne peut que louer les ré-sultats, — utilité pratique et splendeur attrayante, —Paris est devenu pour la province un exemple si élo-quent et si persuasif, qu’en réalisant le vœu du chef dela dynastie napoléonienne par rapport à Paris , dont ilvoulait faire « la capitale de l’univers 1 », l’adminis-tration et le gouvernement auront beaucoup fait aussipour l’accomplissement de celui qu’il formulait, à la mêmeoccasion, par rapport à la France entière, dont il auraitvoulu faire un « véritable roman ». De fait, depuisquelques années, le Parisien vit dans une féerie d’ar-chitecture : l’Europe s’émerveille et nos grandes villes,enflammées d’une louable émulation, imitent à l’envil’exemple de la capitale. En présence de cette admirationunanime, l’opposition née à Paris même, s’effacera bien-tôt; les intérêts les plus aveugles, les esprits les plusrétifs au progrès que vous réalisez, ne peuvent tarderlongtemps à voir et à comprendre.
—Je vous avoue cependant, Monsieur le Préfet, quela pensée de vous dédier mon ouvrage sur Y Architectureprivée de Paris et des Environs, etc., ne s’est présentée àmoi qu’au moment de le terminer : c’est en comparantla rénovation actuelle de Paris avec des entreprises ana-logues exécutées en d’autres temps et dans d’autres pays,que cette idée m’est venue. C’est que ces heureuses trans-formations des vieilles et importantes cités du monde,qu elles se soient accomplies en France ou en Angle-terre, au Nord ou au Midi , sur le continent Européen ou dans les colonies d’Amérique , offrent toutes dans leurhistoire un trait identique : leurs auteurs ont été in-variablement l’objet, parfois les victimes, d’agressionspassionnées et injustes. Vous n’avez pu échapper entière-ment, Monsieur le Préfet, à la triste fatalité qui a pesé survos devanciers. L’étonnant panorama du nouveau Paris émergeant graduellement, aux yeux de tous, commed’un brouillard, tandis qu’y rentrent successivement età jamais toutes les parties physiquement et moralementmalsaines de l’ancienne ville, ce beau tableau est bienpropre, assurément, à pénétrer le spectateur du senti-ment profond du bien accompli^ ainsi que de l’intelligenceet de la volonté nécessaires à son exécution. Cependant,les récriminations de la passion et de l’erreur ont troubléplus d’une fois l’attention que méritait ce vaste et beauspectacle, et c’est en réfléchissant à l’injustice et à lafolie de ces attaques, que ma pensée s’est portée fré-quemment, dans ces derniers temps, vers ces grandsédiles qui apparaissent de loin en loin, apportant dansleurs mains la régénération des cités et les conditionsqui leur assurent de plus hautes destinées. 11 semblequ’une loi mystérieuse et cruelle les condamne partoutet toujours aux douleurs du génie incompris et entravé.Nous les voyons tour à tour épuisant contre les résistances
et l’ingratitude des contemporains l’ardeur et les effortsde leur patriotisme, niés, calomniés, expiant par leursouffrance personnelle le bien qu’ils réalisent au profitgénéral, et n’arrivant qu’à travers mille obstacles à doterle pays d’un bienfait qui ne doit être reconnu que par lesgénérations suivantes :
Chez les Espagnols, le général Tacon, disgracié parson gouvernement, vaincu par ces nobles Havanais dontles fils ne savent plus comment glorifier assez la victimede leurs pères, unanimement considérée aujourd’huicomme le bienfaiteur de Cuba ;
En Angleterre, Wren, transformant les cendres encorechaudes du vieux Londres , jusqu’alors un foyer de pestepériodique, en une cité qui, il y a dix ans à peine, étaitencore sans rivale, tout ensemble pour la beauté et lenombre de ses parcs et de ses squares, la largeur de sesrues, la facilité de sa circulation, l’abondance de ses eauxet le réseau de ses égouts; et qui n’est aujourd’hui laseconde ville du monde que parce que Paris en est de-venu, — et pour longtemps sans doute, — la première.Wren, dis-je, dont la vie a été un combat perpétuelcontre les ennemis de son œuvre gigantesque ;
En France , Arnoul soutenu par le seul Colbert , et lut-tant en faveur des intérêts de Marseille contre ses pluspuissants habitants;
Plus tard, M. de Tournv, le créateur de Bordeaux mo-derne, rencontrant à chaque pas la formidable oppositiondesjurats, de l’autorité militaire, de la juridiction ecclé-siastique, succombant enfin, à moitié route, sous les ar-rêts du Parlement et les décisions du Conseil d’État ; vousnous l’avez montré vous-même mourant du chagrin qu’ilen avait ressenti l .
A quoi bon multiplier ces désolants exemples? Devan-cer l’opinion a toujours été, hélas! un crime aux yeuxdes gens attardés dans leur siècle; aussi, parfois, la pos-térité seule décerne-t-elle aux initiateurs le tribut légi-time de la reconnaissance publique; trop souvent ce n’estqu’une tombe qui reçoit les hommages refusés au vi-vant.
Tel a été le sort des hommes illustres que j’ai citésplus haut. Le souvenir de leurs infortunes ne vous apoint découragé. Vous saviez, et vous l’avez exprimé entermes éloquents dans l’enceinte du Sénat , vous savieztoute la gravité et tous les périls de la tâche qui vousétait assignée. Vous ne vous faisiez illusion ni sur lesdifficultés de l’œuvre en elle-même, ni sur les injusticesqu’il vous faudrait subir de la part de l’opinion. Vousavez prévu que c’en était fait de votre repos jusqu’aumoment où il vous serait donné de mettre la dernièremain à l’immense entreprise, et qu’en définitive tant dezèle et de fatigue ne recueilleraient peut-être qu’un fruitamer. Cependant vous n’avez pas reculé; vous êtes entrénoblement dans l’arène en athlète résolu à vaincre, sen-