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Quand on entre dans ce petit réduit où semblent vivre encore, sous la poussière des soixante-dix années qui les recouvre, les souvenirs de cette reine malheureuse qui, comme tant d’autres, aeu sa légende, mais dont on commence seulement de nos jours à écrire l’impartiale histoire, onsent que tous ces motifs d’ornementation n’ont pas été jetés là au hasard par l’artiste qui les aconçus : un sentiment général a dû réglementer le choix des tons & des couleurs. Le décorateurs’est inspiré de Celle qui devait donner la vie à son œuvre : il a mis à part sur sa palette les nuancesles plus douces, & il les a fondues avec art dans le plus gracieux ensemble. Quel contraste entrece petit boudoir & les salles qui le suivent ou qui y donnent accès ! On dirait une pastorale deFlorian entre un sermon de Bossuet & une tragédie du grand Corneille. C’est le petit Trianontransporté à Fontainebleau , avec ses jardins anglais, ses kiosques, ses rochers silencieux & sesmystérieux ombrages !
Des critiques judicieux appellent ce genre de décoration un art de décadence : ils y voientavec raison une manière de faire qui n’a jamais été dans la tradition des grands maîtres. Nouscroyons comme eux que, si l’architecte Rousseau avait transporté dans la décoration d’une salle dutrône ou d’un appartement d’apparat cette recherche un peu maniérée du pinceau, cettecomposition plutôt gracieuse que magistrale, il eût fait incontestablement fausse route. Mais, sil’on se reporte par la pensée aux goûts bien connus, aux caprices bucoliques de la Reine quivoulait faire de ce boudoir son séjour favori, on ne peut qu’admirer la fécondité merveilleuse ducréateur de ce bijou artistique, & son talent plus merveilleux encore à s’identitier de telle façonavec le but qu’il devait atteindre qu’il devient difficile de se figurer un boudoir pour Marie- Antoinette conçu dans un autre esprit, exécuté dans une autre manière, une fois qu’on a pu voir& étudier le gracieux réduit de Fontainebleau !
Ce n’est point chose aussi simple qu’on peut le croire au premier abord que la décoration bienentendue d’une pièce quelconque, & la parfaite appropriation de cette décoration à la destinationdu local décoré. Et, lors même que la composition, jetée sur ses cartons par l’artiste, semble répondreà ces conditions essentielles de bonne entente & d’appropriation parfaite, ce n’est point un écueilmoindre que l’exécution sur le mur & dans les tons voulus de cette composition préliminaire, & plusd’un, de nos jours, est venu y sombrer à pleines voiles !
« Assemblez, — dit Diderot, ce maître des critiques, ce critique indulgent & impartialsurtout, & c’est pour ce motif que j’aime à le citer, — assemblez confusément des objets detoute espèce & de toutes couleurs, du linge, des fruits, du papier, des livres, des étoffes etdes animaux, & vous verrez que l’air & la lumière, ces deux harmoniques universels, lesaccorderont tous, je ne sais comment, par des reflets imperceptibles ; tout se liera, les disparatess’affaibliront, & votre œil ne reprochera rien à l’ensemble. L’art du musicien qui, en touchantsur l’orgue l’accord parfait d’ut, porte à votre oreille les dissonants ut, mi, sol, si, ré, ut, enest venu là; celui du peintre n’y reviendra jamais. C’est que le musicien vous envoie les sonsmêmes, & que ce que le peintre broie sur sa palette, ce n’est pas de la chair, de la laine, dusang, la lumière du soleil, l’air de l’atmosphère, mais des terres, des sucs de plantes, des oscalcinés, des pierres broyées, des chaux métalliques. De là l’impossibilité de rendre les refletsimperceptibles des objets les uns sur les autres ; il y a pour lui des couleurs ennemies qui nese réconcilieront jamais, De là la palette particulière, un faire, un technique propre à chaquepeintre. Qu’est-ce que ce technique ? — L’art de sauvegarder certaines dissonances & d’esquiverles difficultés supérieures à l’art. »
Cet art, dont parle Diderot , la décoration du xvm e siècle en avait fait une étude spéciale &