52 RÉVOLUTION
dans cette triste journée une indomptable fermeté ;Mirabeau s’approche de lui : — Paris , lui dit-il,marche sur nous; trouvez-vous mal, allez au châ-teau dire au roi d’accepter purement et simple-ment. — Paris marche, tant mieux , répond Mou-nier; qu’on nous tue tous, mais tous, l’État ygagnera! — Le mot est vraiment joli! reprendMirabeau, et il retourne à sa place. La discussioncontinue jusqu’à trois heures, et on décide que leprésident se rendra auprès du roi pour lui de-mander son acceptation pure et simple. Dans lemoment où Mounier allait sortir pour aller auchâteau, on annonce une députation; c’était Mail-lard et les femmes qui l’avaient suivi. Maillarddemande à entrer et à parler; il est introduit, lesfemmes se précipitent à sa suite et pénètrent dansla salle. Il expose alors ce qui s’est passé, le dé-faut de pain et le désespoir du peuple; il parle dela lettre adressée au meunier, et prétend qu’unepersonne rencontrée en route leur a dit qu’un curéétait chargé de la dénoncer. Ce curé était Gré-goire, et, comme on vient de le voir, il avait faitla dénonciation. Une voix accuse alors l’évêque deParis , Juigné, d’être l’auteur de la lettre. Des crisd’indignation s’élèvent pour repousser l’imputa-tion faite au vertueux prélat. On rappelle à l’ordreMaillard et sa députation. On lui dit que desmoyens ont été pris pour approvisionner Paris ,que le roi n’a rien oublié, qu’on va le supplier deprendre de nouvelles mesures, qu’il faut se reti-rer, et que le trouble n’est pas le moyen de fairecesser la disette. Mounier sort alors pour se rendreau château; mais les femmes l’entourent, et veu-lent l’accompagner; il s’y refuse d’abord, mais ilest obligé d’en admettre six. Il traverse les hordesarrivées de Paris , qui étaient armées de piques,de haches , de bâtons ferrés. Il pleuvait abondam-ment. Un détachement de gardes du corps fondsur l’attroupement qui entourait le président, etle disperse; mais les femmes rejoignent bientôtMounier, et il arrive au château, où le régimentde Flandre, les dragons, les Suisses et la milicenationale de Versailles étaient rangés en bataille.Au lieu de six femmes, il est obligé d’en intro-duire douze; le roi les accueille avec bonté et dé-plore leur détresse ; elles sont émues. L’une d’elles,jeune et belle, est interdite à la vue du monar-que , et peut à peine prononcer ce mot : du pain.Le roi, touché, l’embrasse, et les femmes s’en re-tournent attendries par cet accueil. Leurs compa-gnes les reçoivent à la porte du château; elles ne
FRANÇAISE.
veulent pas croire leur rapport, disent quelles sesont laissé séduire, et se préparent à les déchirer.Les gardes du corps, commandés par le comte deGuiche, accourent pour les dégager; des coups defusil partent de divers côtés, deux gardes tom-bent et plusieurs femmes sont blessées. Non loinde là, un homme du peuple, à la tête de quelquesfemmes, pénètre à travers les rangs des batail-lons et s'avance jusqu’à la grille du château. M. deSavonnières le poursuit, mais il reçoit un coupde feu qui lui casse le bras. Ces escarmouchesproduisent de part et d’autre une grande irrita-tion. Le roi, instruit, du danger, fait ordonner àses gardes de ne pas faire feu et de se retirer dansleur hôtel. Tandis qu’ils se retirent, quelquescoups de fusil sont échangés entre eux et la gardenationale de Versailles , sans qu’on puisse sa-voir de quelle part ont été tirés les premierscoups.
Pendant ce désordre, le roi tenait conseil, etMounier attendait impatiemment sa réponse. Cedernier lui faisant répéter à chaque instant queses fonctions l’appelaient à l’assemblée, que lanouvelle de la sanction calmerait tous les esprits,et qu’il allait se retirer, si on ne lui répondaitpoint, car il ne voulait pas s’absenter plus long-temps de son poste. On agitait au conseil si le roipartirait; le conseil dura de six à dix heures dusoir, et le roi, dit-on, ne voulut pas laisser laplace vacante au duc d’Orléans. On voulait, fairepartir la reine et les enfants, mais la foule arrêtales voitures à l’instant où elles parurent, etd’ailleurs la reine était courageusement résolue ane pas se séparer de son époux. Enfin, vers le®dix heures, Mounier reçut l’acceptation pure etsimple et retourna à l’assemblée. Les députés s’é-taient séparés, et les femmes occupaient la salle-Il leur annonça l’acceptation du roi, ce qu’elle sreçurent à merveille, en lui demandant si leursort en serait meilleur et surtout si elles auraientdu pain. Mounier leur répondit le mieux qu’il pubet leur fit distribuer tout le pain qu’il fut possibl ede se procurer. Dans celte nuit, où les torts sontsi difficiles à fixer, la municipalité eut celui dune pas pourvoir aux besoins de cette foule aff*'rnée, que le défaut de pain avait fait sortir d eParis , et qui depuis n’avait pas dû en trouver surles routes.
Dans ce moment, on apprit l’arrivée de L®'fayette. Il avait lutté pendant huit heures contr®la milice nationale de Paris , qui voulait se port® 1