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et déployait contre eux sa redoutable puissance.
La loi sur l’émigration allait être discutée. Cha-pelier la présenta au nom du comité. Il partageait,disait-il, l’indignation générale contre cesFrançaisqui abandonnaient leur patrie, mais il déclaraitqu’après plusieurs jours de réflexions, le comitéavait reconnu l’impossibilité de faire une loi surl’émigration. Il était difficile en effet d’en faire une.II fallait se demander d’abord si on avait le droitde fixer l’homme au sol. On l’avait sans doute, sile salut de la patrie l’exigeait ; mais il fallait distin-guer les motifs des voyageurs; ce qui devenait in-quisitorial; il fallait distinguer leur qualité deFrançais ou d’étrangers, d’émigrants ou de simplescommerçants. La loi était donclrès-difficile, si ellen’était pas impossible. Chapelier ajouta que le co-mité,pour obéir à Rassemblée, enavaitrédigéune;que, si on le voulait, il allait la lire, mais qu’ilavertissait d’avance qu’elle violait tous les princi-pes. — Lisez... Ne lisez pas... s’écrie-t-on de toutesparts. — Une foule de députés veulent prendre laparole. Mirabeau la demande à son tour, l’obtient;et, ce qui est mieux, commande le silence. Il litune lettre fort éloquente, adressée autrefois à Fré-déric-Guillaume , dans laquelle il réclamait laliberté d’émigration, comme un des droits les plussacrés de l’homme, qui, n’étant point attaché pardes racines à la terre, n’y devait rester attaché quepar le bonheur. Mirabeau , peut-être pour satisfairela cour, mais surtout par conviction, repoussaitcomme tyrannique toute mesure contre la libertéd’aller et de venir. Sans doute on abusait de cetteliberté dans le moment,mais l’assemblée,s’appuyantsur sa force , avait toléré tant d’excès de la pressecommis contre elle-même, elle avait souffert tantde vaines tentatives, et les avait si victorieusementrepoussées par le mépris, qu’on pouvait lui con-seiller de persister dans le même système. Mirabeau est applaudi dans son opinion, mais on s’obstine àdemander la lecture du projet de loi. Chapelier lelit enfin : ce projet propose, pour les cas de troubles,d’instituer une commission dictatoriale, composéede trois membres, qui désigneront nommément età leur gré ceux qui auront la liberté de circuler horsdu royanme. A cette ironie sanglante qui dénonçaitl’impossibilité d’une loi, des murmures s’élèvent.—Vos murmuresm’ont soulagé, s’écrie Mirabeau ;vos cœurs répondent au mien, et repoussent cetteabsurde tyrannie. Pour moi, je me crois délié detout serment envers ceux qui auront l’infamie d’ad-mettre une commission dictatoriale. — Des cris
s’élèvent au côté gauche. — Oui, répète-t-il, jejure...— Il est interrompu de nouveau... — Cettepopularité, reprend-il avec une voix tonnante, quej’ai ambitionnée, et dont j’ai joui comme un autre,n’est pas un faible roseau ; j e l’enfoncerai profondé-ment en terre..., et je le ferai germer sur le terrainde la justice et de la raison... — Les applaudisse-ments éclatent de toutes parts. — Je jure, ajoutel’orateur, si une loi d’émigration est votée, je jurede vous désobéir !
Il descend de la tribune après avoir étonné l’as-semblée et imposé à ses ennemis. Cependant ladiscussion se prolonge encore; les uns veulent l’a-journement pour avoir le temps de faire une loimeilleure; les autres exigent qu’il soit déclaré desuite qu’on n’en fera pas, afin de calmer le peupleet de terminer ses agitations. On murmure, on crie,on applaudit. Mirabeau demande encore la parole,et semble l’exiger.— Quel est, s’écrieM. Gou-
pil, le titre de la dictature qu’exerce ici M. de Mi-rabeau? — Mirabeau sans l’écouter, s’élance à latribune. —Je n’ai pas accordé la parole, dit le pré-sident; que l’assemblée décide. — Mais, sans riendécider, l’assemblée écoute.—Je prie les interrup-teurs, dit Mirabeau , de se souvenir que j’ai toutema vie combattu la tyrannie, et que je lacombattraipartout où elle sera assise ; — et en prononçant cesmots, il promène ses regards de droite à gauche.Des applaudissements nombreux accompagnent savoix; il reprend : — Je prie M. Goupil de se sou-venir qu’il s’est mépris jadis sur un Catilina dontil repousse aujourd’hui la dictature’*; je prie Ras-semblée de remarquer que la question de l’ajourne-ment, simple en apparence, en renferme d’autres,et, par exemple, qu’elle suppose qu’une loi est àfaire.—De nouveaux murmures s’élèvent à gauche.—Silence aux trente voix ! s’écrie l’orateur en fixantde ses regards la place de Barnave et des Lameth .— Enfin, ajoute-t-il, si l’on veut, je vote aussi l’a-journement, mais à condition qu’il soit décrété qued’ici à l’expiration de l’ajournement il n’y aura pasde sédition. — Des acclamations unanimes cou-vrent ces derniers mots. Néanmoins l’ajournementRemporte, mais à une si petite majorité que l’onconteste le résultat, et qu’une seconde épreuve estexigée.
Mirabeau dans cette occasion frappa surtout parson audace; jamais peut-être il n’avait plus impé-
* M. Goupil, poursuivant autrefois Mirabeau , s’était écriéavec le cété droit : « Catilina est à nos portes ! »