84
pendant toute cette séance. Les mesures prisesspontanément par Lafayette furent approuvées. Lepeuple avait arrêté ses aides de camp aux bar-rières; l’assemblée, partout obéie, leur en fit ouvrirles portes. L’un d’eux, le jeune Romeuf, emportaavec lui le décret qui confirmait les ordres déjàdonnés par le général, et enjoignait à tous les fonc-tionnaires publics cl’arrêtcr, par tous les moyenspossibles, les suites dudit enlèvement, et d empê-cher que la route ne fût continuée. Sur le vœu etles indications du peuple, Romeuf prit la route deChâlons , qui était la véritable, et que la vue d’unevoiture à six chevaux avait indiquée commft telle.L’assemblée fit ensuite appeler les ministres etdécréta qu’ils ne recevraient d’ordre que d’elleseule. En partant, Louis XVI avait ordonné auministre de la justice de lui envoyer le sceau del’État; l’assemblée décida que le sceau serait con-servé pour être apposé à ses décrets; elle décrétaen même temps que les frontières seraient misesen état de défense, et chargea le ministre des re-lations extérieures d’assurer aux puissances queles dispositions de la nation française n’étaientpoint changées à leur égard.
M. de Laporte, intendant de la liste civile, futensuite entendu. II avait reçu divers messages duroi, entre autres un billet, qu’il pria l’assembléede ne pas ouvrir, et un mémoire contenant les mo-tifs du départ. L’assemblée, prête à respecter tousles droits, restitua, sans l’ouvrir, le billet que M. deLaporte ne voulait pas rendre public, et ordonnala lecture du mémoire. Cette lecture fut écoutéeavec le plus grand calme, et ne produisit presqueaucune impression. Le roi s’y plaignait de sespertes de pouvoir sans assez de dignité, et s’ymontrait aussi blessé d’être réduit à trente mil-lions de liste civile que d’avoir perdu toutes sesprérogatives. On écouta toutes les doléances dumonarque, on plaignit sa faiblesse, et on passaoutre.
Dans ce moment, peu de personnes désiraientl’arrestation deLouisXVI. Les aristocratesvoyaientdans sa fuite le plus ancien de leurs vœux réalisé,et se flattaient d’une guerre civile très-prochaine.Les membres les plus prononcés du parti popu-laire , qui déjà commençaient à se fatiguer du roi,trouvaient dans son absence l’occasion de s’en pas-ser , et concevaient l’idée et l’espérance d’une ré-publique. Toute la partie modérée, qui gouvernaiten ce moment l’assemblée, désirait que le roi seretirât sain et sauf à Montmédy ; et, comptant sur
son équité, elle se flattait qu’un accommodementen deviendrait plus facileentreletrôneetlanation.On s’effrayait beaucoup moins à présent qu’autre-fois de voir le monarque menaçant la constitutiondu milieu d’une armée. Le peuple seul, auquel onn’avait pas cessé d’inspirer cette crainte, la con-servait encore lorsque l’assemblée ne la partageaitplus, et il faisait des vœux ardents pour l’arresta-tion de la famille royale. Tel était l’état des chosesà Paris .
La voiture, partie dans la nuit du 20 au 21,avait franchi heureusement une grande partie dela route, et était parvenue sans obstacle à Châlons ,le 21, vers les cinq heures de l’après-midi. Là, leroi, qui avait le tort de meure souvent sa tête à laportière, fut reconnu; celui qui fit cette découvertevoulait d’abord révéler le secret, mais il en futempêché par le maire, qui était un royaliste fidèle.Arrivée à Pont-de-Sommeville, la famille royalene trouva pas les détachements qui devaient l’yrecevoir; ces détachements avaient attendu plu-sieurs heures; mais le soulèvement du peuple,qui s’alarmait de ce mouvement de troupes, lesavait obligés de se retirer. Cependant le roi arrivaà Sainte-Menehould . Là, montrant toujours la têteà la portière, il fut aperçu par Drouet, fils dumaître de poste, et chaud révolutionnaire. Aussitôtce jeune homme, n’ayant pas le temps de fairearrêter la voiture à Sainte-Menehould , court àVarennes. Un brave maréchal des logis, qui avaitaperçu son empressement et qui soupçonnait sesmotifs, vole à sa suite pour l’arrêter, mais ne peutl’atteindre. Drouet fait tant de diligence qu’il arriveà Varennes avant la famille infortunée; sur-le-champ, il avertit la municipalité, et fait prendresans délai toutes les mesures nécessaires pourl’arrestation. Varennes est hâtie sur le bord d’unerivière étroite mais profonde ; un détachement dehussards y était de garde; mais l’officier, ne voyantpas arriver le trésor qu’on lui avait annoncé, avaitlaissé sa troupe dans les quartiers. La voiture ar-rive enfin et passe le pont. À peine est-elle engagéesous une voûte qu’il fallait traverser, que Drouet,aidé d’un autre individu, arrête les chevaux : Votrepasse-port! s’écrie-t-il, et avec un fusil, il menaceles voyageurs s’ils s’obstinent à s’avancer. On obéità cet ordre, et on livre le passe-port. Drouet s’ensaisit, et dit que c’est au procureur de la communeà l’examiner, et la famille royale est conduite chezce procureur, nommé Sausse. Celui-ci, après avoirexaminé ce passe-port, feint de le trouver en règle,