Band 
Tome I.
Seite
92
JPEG-Download
 

92

RÉVOLUTION FRANÇAISE .

à souffrir quelques doléances. Alors elle se pénè-tre de ses droits, se dit qu’elle est la nation, etose le déclarer au gouvernement étonné. Menacéepar l’aristocratie, par la cour et par une armée,ne prévoyant pas encore les soulèvements popu-laires, elle se déclare inviolable et défend au pou-voir de toucher à elle; convaincue de ses droits,elle s’adressait à des ennemis qui n’étaient pasconvaincus des .leurs, et elle l’emporte, par unesimple expression de sa volonté, sur une puissancede plusieurs siècles et sur une armée de trentemille hommes. C’est là toute la révolution; c’enest le premier acte et le plus noble; il est juste,il est héroïque^ car jamais une nation n’a agi avecplus de droit et de danger.

Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituerd’unemanière juste et convenable. Mais à l’aspect decette échelle sociale au sommet de laquelle toutsurabonde, puissance, honneurs, fortune, tandisqu’au bas tout manque jusqu’au pain indispensableà la vie, l’assemblée constituante éprouve dans sespensées une réaction violente, et veut tout niveler.Elle décide donc que la masse des citoyens com-plètement égalisée exprimera ses volontés, et quele roi demeurera chargé seulement de leur exécu-tion.

Son erreur ici n’est point d’avoir réduit laroyauté à une simple magistrature; car le roi avaitencore assez d’autorité pour maintenir les lois, etplus que n’en ont les magistrats dans les républi-ques; mais c’est d’avoir cru qu’un roi, avec lesouvenir de ce qu’il avait été, pût se résigner; etqu’un peuple qui se réveillait à peine, et qui ve-nait de recouvrer une partie de la puissance pu-blique, ne voulût pas la conquérir tout entière.L’histoire prouve en effet qu’il faut diviser infini-ment les magistratures, ou que, si on établit unchef unique, il faut le doter si bien qu’il n’ait pasenvie d’usurper.

Quand les nations, presque exclusivement oc-cupées de leurs intérêts privés, sentent le besoinde se décharger sur un chef des soins du gouver-nement, elles font bien de s’en donner un; maisil faut alors que ce chef, égal des rois anglais ,pouvant convoquer et dissoudre les assembléesnationales, n’ayant point à recevoir leurs volontés,ne les sanctionnent que lorsqu’elles lui convien-nent , et empêché seulement de trop mal faire,ait réellement la plus grande partie de la souverai-neté. La dignité de l’homme peut encore se conser-ver sous un gouvernement pareil, lorsque la loi

est rigoureusement observée, lorsque chaque ci-toyen sent tout ce qu’il vaut, et sait que ces pou-voirs si grands, laissés au prince, ne lui ont étéabandonnés que comme une concession à la fai-blesse humaine.

Mais ce n’est pas à l’instant où une nation vienttout à coup de se rappeler ses droits qu’elle peutconsentir à se donner un rôle secondaire, et à re-mettre volontairement la toute-puissance à un chef,pour que l’envie ne lui vienne pas de l’usurper.L’assemblée constituante n’était pas plus capableque la nation elle-même de faire une pareille ab-dication. Elle réduisit donc la royauté à une simplemagistrature héréditaire, espérant que le roi secontenterait de cette magistrature, toute brillanteencore d’honneurs, de richesses et de puissance,et que le peuple la lui laisserait.

Mais que l’assemblée l’espérât ou non, pou-vait-elle, dans ce doute, trancher la question ?pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui donnertoute la puissance que l’Angleterre accorde à sesmonarques ?

D’abord elle ne pouvai t pas déposer Louis XVI ;car, s’il est toujours permis de mettre la justicedans un gouvernement, il ne l’est pas d’en changerla forme, quand la justice s’y trouve, et de con-vertir tout à coup une monarchie en ' ' " ue.

D’ailleurs, la possession est respectable ; et si l’as-semblée eût dépouillé la dynastie, que n’eussentpas dit ses ennemis, qui l’accusaient de violer lapropriété parce qu’elle attaquait les droits féo-daux ?

D’un autre côté, elle ne pouvait accorder au rotle vélo absolu, la nomination des juges, et autresprérogatives semblables, parce que l’opinion pu-blique s’y opposait, et que cette opinion faisant saseule force, elle était obligée de s’y soumettre.

Quant à l’établissement d’une seule chambre,son erreur a été plus réelle peut-être, mais toutaussi inévitable. S’il était dangereux de ne laisserque le souvenir du pouvoir à un roi qui l’avait eutout entier, etenprésence d’un peuple qui voulaitenenvahir jusqu’au dernier reste, il était bien plusfaux en principe de ne pas reconnaître les inégalitéset les gradations sociales, lorsque les républiqueselles-mêmes les admettent, et que chez toutes ontrouve un sénat ou héréditaire ou électif. Mais il I,efaut exiger des hommes et des esprits que ce qu ilspeuvent à chaque époque. Comment, au mih eUd’une révolte contre l’injustice des rangs, recon-naître leur nécessité ? Comment constituer l’ans-