60 HISTOIRE DE NAPOLÉON . — 1795.
a jugé invincible ; Augercau, qui a pris la forte ville de Eiguières;Victor, qui commanda si brillamment une division d’infanterie au siègede Toulon; Laharpe , Serrurier, Joubert, Cervoui, illustres dans lesarmées de la république : il aura pour juge le vieux Kellermann, qui,en 1792, a remporté la grande victoire de Yalmy, et qui, naguèregénéral en chef de l’armée d’Italie , commande maintenant à celle desAlpes. Le génie seul pouvait faire pardonner à Bonaparte les faveurs dela fortune.
En arrivant à Nice, le général en chef trouva encore d’autres obsta-cles qui, à eux seuls, pouvaient détruire ses espérances. Le ministre dela guerre lui avait donné un état de plus de cent mille hommes, etnous n’avions réellement sous les armes que trente mille soldats, avectrente pièces de canon, pour combattre quatre-vingt mille Austro-Sardeset une artillerie de deux cents pièces. L’armée, à la vérité, était jeune,enthousiaste, intrépide ; victorieuse naguère avec Bonaparte , elle venaitde l’être encore avec Masséna ; elle avait de l’affection pour son nouveauchef ; mais sans argent, sans vivres, sans habits, presque sans armes,dépourvue de munitions, prompte au pillage, cà l'indiscipline, au décou-ragement, aux excès que devait produire l’abandon de toute adminis-tration dans un pays ruiné par une guerre de quatre années, que pou-vait-elle faire? qu’attendre de ses efforts en face d’un ennemi nombreux,bien approvisionné, ayant toutes les ressources et toutes les jouissancesd’une terre amie et féconde, d’une organisation régulière, opposant,en un mot, tous les avantages de la patrie, de l’abondance et dunombre, à une invasion étrangère et peu redoutable? Si le mécontente-ment du soldat, sa misère, celle de l’officier, l’anarchie dans le com-mandement, rendaient cette armée faible; d’un autre côté, oubliéesdepuis quatre années dans les rochers de la Ligurie , ses divisions ados-sées à la mer, son centre et sa droite aventurés, sa position fausse, pure-ment défensive, de forte et de menaçante que Bonaparte l’avait laisséeen octobre 1795, la mettaient dans un grand péril; et cependant, pourconquérir le terrain seul de la campagne préliminaire, qu’ils devaientenlever avant d’entamer la guerre véritable à laquelle on les desti-nait, nos soldats étaient forcés d’emporter d’assaut des glaciers inex-pugnables, défendus par deux grandes armées. En outre, le gouverne-ment n’ayant pu verser dans le trésor de l’armée que deux mille louisen or et un million en traites qui furent presque toutes protestées, on