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LIVRE I.
riterais, et si j’étais assez fort je me jetterais sur l’offenseurpour me venger.
Ces pieds, ces mains, ces organes variés qui me mettenten rapport avec l’univers, sont donc à moi, c’est-à-dire queje m’en sers sans cesse, sans scrupule, sans remords d’avoirle bien d’autrui, que je ne songe à les céder à qui que ce soit,à moins que je ne veuille aider celui que j’aime, et qui estprivé de l’usage de ses membres. Mais toujours est-il que jene les confonds avec ceux de personne.
Maintenant, ces pieds, ces mains, qui me servent à meporter ou à saisir les objets dont j’ai besoin, ces yeux qui meservent à voir, cet esprit qui me sert à discerner toutes cho-ses, et à en user avantageusement pour moi, ces pieds, cesmains, ces yeux, cet esprit, qui sont à moi, non à un autre,sont-ils égaux à ceux de tous mes semblables? Assurémentnon. Je remarque dans'mes facultés et celles de mes semblablesde notables différences, j’observe que les uns, par suite deces différences, sont dans la misère ou l’abondance, dans l’im-possibilité de se défendre ou dans le cas de dominer les autres.
Est-il vrai en effet que celui-ci a beaucoup de force phy-sique, celui-là très-peu? que l’un est fort, mais maladroit?l’autre faible, mais plein d’intelligence? que l’un fera peu debesogne, l’autre beaucoup? que celui-ci est propre à tel em-ploi, celui-là à tel autre? Est-il vrai, oui ou non, qu’en met-tant de côté les inégalités traditionnelles de la naissance, dela fortune, en prenant deux ouvriers dans un atelier quelcon-que, l’un va déployer une adresse extrême, une diligence in-fatigable, gagner trois ou quatre fois plus que l’autre, accu-muler ces premiers gains, en former un capital avec lequelil spéculera à son tour, et deviendra peut-êtreimmensémentriche? Ces facultés heureuses, physiques ou morales, sontcertainement à lui. On ne le niera pas, et sanserreur de lan-gage, on pourra dire qu’elles sont sa propriété. Mais cettepropriété est inégale, car, avec certaines facultés, celui-cireste pauvre toute sa vie, avec certaines autres celui-là de-vient riche et puissant. Elles sont la cause essentielle de ceque l’un a peu, l’autre beaucoup.
Voilà donc une première espèce de propriété qui ne serapas taxée d’usurpation : moi d’abord, puis mes facultés,physiques ou intellectuelles, mes pieds, mes mains, mes