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LIVRE I.
ou les voulant. Vous avouerez qu’il est le principal coupable,le principal auteur du mal, si mal il y a, dans les inégalitésdont vous seriez disposé à vous plaindre. Même avant que letemps, de longs travaux accumulés, les transmissions de gé-nérations en générations, aient ajouté aux premières inéga-lités naturelles de nouvelles inégalités conventionnelles, vousavouerez que. même à l’étal sauvage, l’homme bien doué ade grands avantages. S’agit-il de chasser? il est plus adroit,il a deux fois plus à manger que son voisin. S’agit-il de sedéfendre? jl est plus fort, il a deux fois plus de moyens de 1résister. L’inégalité parait donc au début même de l’existencesociale, elle se montre au premier jour, cl les inégalités ulté-rieures de la société la plus riche ne sont que l’ornbre allon-gée d’un corps déjà bien élevé.
Quand il s’agit de droit, un peu ou beaucoup ne font pasune différence appréciable. L’égalité des biens est ou n’est pasle droit de l’humanité : si elle est ce droit, l’égalité serait au-tant violée aux premiers jours des sociétés, quand le sauvageplus adroit, plus intelligent, est plus riche en produits de sachasse ou de sa pèche, mieux pourvu des moyens de se dé-fendre ou de soumettre les autres, que lorsque, plus tard, cesauvage devenu membre d’une société civilisée est un sei-gneur immensément riche, à côté d’un pauvre homme privédu nécessaire.
Mais moi, qui m’en rapporte aux faits visibles pour augu-rer des volontés de Dieu , c’est-'a-dire des lois de la création,je déclare que, puisque l'homme est inégalement doué, Dieu a voulu sans doute qu’il eût des jouissances inégales, et quequand il a donné à l’un une ouïe, une vue, un odorat très-lins, à l’autre les sens les plus obtus; à celui-ci le moyen deproduire et de manger beaucoup, à celui-là des bras et uneslumac débiles ; que quand il a fait de l’un le brillant Alci biade , doué de toutes les facultés à la fois, de l’autre le cré-tin, idiot et goitreux de la vallée d’Aoste, il a fait tout celapour qu’il en résultât des différences dans la manière d’êtrede ces individus si diversement dotés. Lorsque, étendantencore plus ma vue, je vais de l’homme an cheval et au chien,du cheval etdu chien à la taupe,au polype, au végétal ; lors-- ique, dans une même forêt, je vois à côté du chêne superbe Iune humble fougère, entre les chênes eux-mêmes quelques-