Persanes. 173
se juge au-dessus des autres par sa nais-sance , par sa beauté, par ses richesses,par son esprit, par ton amour , et quine fasse valoir quelques-uns de ces titrespour avoir toutes les préférences. Je perdsà chaque instant cette longue patience ,avec laquelle néanmoins j’ai eu le malheurde lès mécontenter toutes : ma prudence ,ma complaisance même , vertu si rare etsi étrangère dans le poste que j’occupe ,ont été inutiles.
Veux-tu que je te découvre, magni-fique Seigneur , la cause de tous ces dé-sordres? Elle est toute dans ton cœur, etdans les tendres égards que tu as pourelles. Si tu ne me retenois pas la main ;si au lieu de la voie des remontrances ,tu me laissois celle des châtimens ; si, sanste laisser attendrir à leurs plaintes et à leurslarmes , tu les envoyois pleurer devantmoi, qui ne m’attendris jamais, je les fa-çonnerais bientôt au joug qu’elles doiventporter , et je lasserais leur humeur impé-rieuse et indépendante.
Enlevé dès l’âge de quinze ans du fondde l’Afrique ma patrie, je fus d’abordvendu à un maître qui avoit plus de vingtfemmes ou concubines. Ayant jugé , à monair grave et taciturne, que j’étois propreau sérail, il ordonna que l’on achevât deme rendre tel , et me fit faire une opéra-tion pénible dans les commencemens,
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