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AVENTURES CURIEUSES
heur pour nous que cet homme ne sût pas nager ; on va voir com-bien de services nous rendit son ignorance : sans lui nous eussionspéri. Ne pouvant nager, il ne s’était pas déshabillé; ainsi il con-serva sa grosse chemise de toile, un couteau qui se trouvait dans sapoche, et un énorme chapeau à la hollandaise. Aussitôt que la cha-loupe fut dégagée de la plus grande partie de l’eau, et attachée parla bosse à la corue du guis du bateau, mon chien vint à moi le longde la chaloupe ; je le pris. Un instant après, l’amarre cassa tout àcoup, et je me trouvai en dérive. J’appelai mon second et l’autrematelot ; ils vinrent en nageant derrière la chaloupe. Mon secondavait par bonheur trouvé un petit mât de hune qui servait à hisserla flamme, et qui nous tint lieu de gouvernail; nous les aidâmesà entrer dans la chaloupe, et bientôt nous perdîmes de vue notremalheureux bateau.
Il était alors quatre heures du matin, à ce que j’estimai; le jour netarda pas à paraître : en sorte que, depuis le moment où nous avionsété forcés d’abandonner notre navire, il s’était écoulé environ deuxheures. Ce qui l’empêcha de couler bas plus promptement, c’estque j’avais chargé environ cent cinquante barils de biscuit quiétaient dans des barriques presque étanches, autant et même plusde barils de farine, avec trois cents ferkins ou poids de soixantelivres de beurre; toutes matières qui flottent sur l’eau, et qui nes’en pénètrent que lentement et par degrés. Aussitôt que nousfûmes en dérive, nous tînmes la chaloupe vent arrière du mieuxque nous pûmes; et, dès qu’il fit jour, j’aperçus plusieurs effetsqui dérivaient du lieu où nous avions fait naufrage. J’aperçus moncoffre d’habits et de linge : je sentis un mouvement de joie. Il y avaitdans ce coffre plusieurs bouteilles d’eau de fleurs d’oranger, quelqueslivres de chocolat et de sucre, etc. Penchés sur le bord de notrechaloupe, nous saisîmes ce coffre, et fîmes tous nos efforts pourl’ouvrir sur l’eau ; car il ne fallait pas songer à le faire entrer dansla chaloupe ; il était trop grand et trop lourd, et il l’aurait sub-mergée. Jamais, quoique nous fissions, nous ne pûmes forcer lecouvercle ; il fallut l’abandonner à la mer, avec toutes les bonnesprovisions qu’il renfermait; et pour comble de misère, nousavions, par cet effort, presque rempli d’eau notre chaloupe, etnous avions manqué, plus d’une fois, de la faire chavirer.
Nous eûmes pourtant le bonheur de ramasser treize oignons sur