PREMIER DIALOGUE. 17
sa perte et d’aller chercher de nouvelles erreurs.Comme il ne voit dans l’agitation des hommes quela folie qu’il veut éviter, il plaint leur aveuglementencore plus qu’il ne liait leur malice ; il ne se tour-mente point a leur rendre mal pour mal, outragepour outrage 5 et, si quelquefois il cherche à re-pousser les atteintes de ses ennemis, c’est sans cher-cher à les leur rendre, sans se passionner contre eux,sans sortir ni de sa place ni du calme où il veut rester.
Nos habitants, suivant des vues plus profondes ,arrivent presque au même but par la route contraire,et c’est leur ardeur même qui les tient dans i’inac-tion. L’état céleste auquel ils aspirent et qui faitleur premier besoin par la force avec laquelle il s’of-fre à leurs cœurs, leur fait rassembler et tendresans cesse toutes les puissances de leur ême pour yparvenir. Les obstacles qui les retiennent ne sau-roientlos occuper au point de le leur faire oublier unmoment; et de là ce mortel dégoût pour tout le reste,et cette inaction totale quand ils désespèrent d’at-teindre au seul objet de tous leurs vœux.
Cette différence ne vient pas seulement du genredes passions, mais aussi de leur force ; car les pas-sions fortes ne se laissent pas dévoyer comme les au-tres. Deux amants, l’un très-épris, l’autre asseztiède, souffriront néanmoins un rival avec la mêmeimpatience, l’un à cause de son amour, l’autre àcause de son amour-propre. Mais il peut très-bienarriver que la haine du second , devenue sa passionprincipale, survive à son amour et même s’accroisseaprès qu’il est éteint, au lieu que le premier, qui
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