202 SECOND DIALOGUE.
monde au-dessous de nous. Aussi remarque-t-on gé-néralement , en confirmation de cette théorie, queles gens d’esprit, et surtout les gens de lettres, sontde tous les hommes ceux qui ont une plus grandeintensité d’amour-propre, les moins portés à aimer,les plus portés à haïr.
Vous me direz peut-être que rien n’est plus com-mun que des sots pétris d’amour-propre. Cela n’estvrai qu’en distinguant. Fort souvent les sots sontvains, mais rarement ils sont jaloux, parce que, secroyant bonnement à la première place, ils sonttoujours très-contents de leur lot. Un homme d’es-prit n’a guère le même bonheur ; il sent parfaitementet ce qui lui manque et l’avantage qu’en fait de mé-rite ou de talents un autre peut avoir sur lui. Il n’a-voue cela qu'à lui-même, mais il le sent en dépit délui, et voilà ce que l’amour-propre ne pardonne point.
Ces éclaircissements m’ont paru nécessaires pourjeter du jour sur ces imputations de sensibilité,tournées par les uns en éloges et par les autres enreproches, sans que les uns ni les autres sachenttrop ce qu’ils veulent dire par là, faute d’avoirconçu qu’il est des genres de sensibilité de naturesdifférentes et même contraires qui ne sauroient s’al-lier ensemble dans un même individu. Passons main-tenant à l’application.
Jean-Jacques m’a paru doué de la sensibilité phy-sique à un assez haut degré. Il dépend beaucoup deses sens, et il en dépendroit bien davantage si lasensibilité morale n’y faisoit souvent diversion ; etc’est même encore souvent par celle-ci que l'autre