A M. D’ALEMBERT. 31
temps, il apprit d’abord à mépriser sa vie, et en-suite à se jouer de celle d’autrui.
Quant à l’espèce des spectacles , c’est nécessaire-ment le plaisir qu’ils donnent, et non leur utilité,qui la détermine. Si l'utilité peut s’y trouver, a labonne heure ; mais l’objet principal est de plaire,et pourvu que le peuple s’amuse, cet objet est assezrempli. Cela seul empêchera toujours qu’on ne puissedonner a ces sortes d'établissements tous les avanta-ges dont ils seroient susceptibles, et c’est s’abuserbeaucoup que de s’en former une idée de perfectionqu’on ne sauroit mettre en pratique sans rebuterceux qu’on croit instruire. Voilà d’où naît la diver-sité des spectacles selon les goûts divers des nations.Un peuple intrépide , grave et cruel, veut des fêtesmeurtrières et périlleuses, où brillent la valeur etle sang froid. Un peliple féroce et bouillant veut dusang, des combats, des passions atroces. Un peuplevoluptueux veut de la musique et des danses. Un peu-ple galant veut de l’amour et de la politesse. Unpeuple badin veut de la plaisanterie et du ridicule.Trahit sua quemque voluptas. Il faut, pour leurplaire, des spectacles qui favorisent leurs penchants,au lieu qu'il en faudroit qui les modérassent.
La scène, en général, est un tableau des passionshumaines, dont l’original est dans tous les cœurs :mais si le peintre n’avoit soin de flatter ces passions,les spectateurs seroient bientôt rebutés , et ne vou-droient plus se voir sous un aspect qui les fit mépri-ser d’eux-mêmes. Que s’il donne à quelques-unes descouleurs odieuses, c’est seulement à celles qui ne