158
LETTRE
ni force ni profondeur, volent tous de la toilette aucomptoir. C’est le moyen de récrire incessammentles mêmes , et de les rendre toujours nouveaux. Onm’en citera deux ou trois qui serviront d’exceptions;mais moi, j’en citerai cent mille qui confirmeront larègle. C’est, pour cela que la plupart des productionsde notre âge passeront avec lui ; et la postéritécroira qu’on fit bien peu de livres dans ce mêmesiècle où l'on en fait tant.
11 ne seroit pas difficile de montrer qu’au lieu degagner à ces usages, les femmes y perdent. On lesflatte sans les aimer ; on les sert sans les honorer :elles sont entourées d’agréables , mais elles n’ontplus d’amants ; et le pis est que les premiers, sansavoir les sentiments des autres , n’en usurpent pasmoins tous les droits. La société des deux sexes ,devenue trop commune et trop facile , a produit cesdeux effets, et c’est ainsi que l’esprit général de lagalanterie étouffe à la fois le génie et l’amour.
Pour moi , j’ai peine à concevoir comment onrend assez peu d’honneur aux femmes pour leur oseradresser sans cesse ces fades propos galants , cescompliments insultants et moqueurs, auxquels onne daigne pas même donner un air de bonne foi :les outrager par ces évidents mensonges, n’est-cepas leur déclarer assez netlement qu’on ne trouveaucune vérité obligeante à leur dire ? Que l’amourse fasse illusion sur les qualités de ce quon aime,cela n’arrive que trop souvent ; mais est-il questiond’amour dans tout ce maussade jargon? ceux mêmesqui s’en servent ne s’en servent-ils pas également