A M. J. J. ROUSSEAU. 233
plus contraire à la saine morale que de réveiller pardes peintures et des situations séduisantes un senti-ment si dangereux. Permettez-moi de vous faire unequestion avant que de vous répondre. Voudriez-vousbannir l’amour de la société? Ce seroit, je crois,pour elle un grand bien et un graud mal. Mais vouschercheriez en vain à détruire cette passion dans leshommes; il ne paroît pas d’ailleurs que votre desseinsoit de la leur interdire, du moins si on en juge parles descriptions intéressantes que vous en faites ,et auxquelles toute l’austérité de votre philosophien’a pu se refuser. Or, si on ne peut, et si on ne doitpeut-être pas étouffer l’amour dans le cœur deshommes, que reste-t-il a faire, sinon de le dirigervers une fin honnête, et de nous montrer dans desexemples illustres ses fureurs et ses foiblesses, pournous en défendre ou nous <fn guérir? Vous convenezque c’est l’objet de nos tragédies ; mais vous préten-dez que l’objet est manqué par les efforts même quel’on fait pour le remplir; que l’impression du sentiment reste, et que la morale est bientôt oubliée. Jeprendrai, monsieur, pour vous répondre, l’exemplemême que vous apportez de la tragédie de Bérénice ,mi Racine a trouvé l’art de nous intéresser pendantcinq actes avec ces seuls mots, je vous aime, vousêtes empereur, et je pars ; et où ce grand poète a suréparer par les charmes de son style le défaut d’ac-tion et la monotonie de son sujet. Tout spectateursensible, je l’avoue, sort de cette tragédie le cœuraffligé, partageant en quelque manière le sacrificequi coûte si cher à Titus , et le désespoir de Bérénice
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