VI
LES LIVRES A CLEF
clef et remonter à ses origines, à grand renfort de doctes citations etde conjectures hasardées, selon la mode pédantesque d’autrefois. Cettesorte d’érudition, qui plut beaucoup jadis, ne serait guère de miseaujourd’hui, et, fût-elle agréable encore à un petit nombre, que jem’abstiendrais quand même, sans autre motif que le sentiment demon insuffisance.
Comment remonter sûrement, d’ailleurs, aux origines des produc-tions à clef, ou, pour mieux dire, d’un art vraisemblablement aussivieux que l’art d’écrire? car s’il est vrai, suivant un mot célèbreattribué à un personnage de plus d’esprit que de moralité que « laparole a été donnée à l’homme pour dissimuler sa pensée », — il nesemble pas moins certain que, du jour même où l’homme a pu, parun procédé graphique quelconque, fixer cette même pensée d’unefaçon durable, il a dû chercher le moyen de la voiler, de la rendremystérieuse sinon impénétrable pour le plus grand nombre : Otnnishomo mendax.
Il est bien avéré, par exemple, que les sages de l’Inde antique etles prêtres vénérables de l’ancienne Égypte employèrent, dans leurslivres sacrés, un mystérieux langage et maintes formes allusives pourexprimer des idées accessibles aux seuls initiés, ou relater des faitsqui devaient échapper à la connaissance du profane vulgaire.
Sans remonter si haut, ne trouvons-nous pas dans les productionslittéraires de la Grèce et de Rome de nombreuses allusions, sous desnoms imaginaires, à des faits et à des personnages réels ?
Et le moyen âge? ne nous a-t-il pas légué maints récits, chants,poèmes mystiques, renfermant des allusions insoupçonnées ou inex-pliquées encore aujourd’hui? Qui ignore les artifices des satiristesoubliés dont les romans populaires vengèrent souvent les petits et lesfaibles de l’injuste oppression des puissants et des grands?
Certes, il y aurait de belles et bonnes pages à écrire sur la litté-rature allusive de ces temps reculés; mais cette tâche, parfois abordéepar de savants auteurs, n’est point à la portée de l’humble bibliographequi a rassemblé les éléments de la présente compilation. Il n’a pasnégligé cependant de mettre â profit lès découvertes des érudits, enmentionnant, en leur lieu et place, diverses productions allusivesantérieures à la découverte de l’imprimerie.
C’est donc simplement à la naissance du livre imprimé que remontecet essai qui s’étend jusqu’à l’époque actuelle, embrassant ainsi lesquatre siècles pendant lesquels l’esprit humain s’est manifesté le pluslargement et sous les formes les plus diverses.