PRÉFACE
VII
Si, au lieu de se présenter, sans apparence de lien commun, selonles exigences de l’ordre alphabétique nécessairement adopté pour laplus grande facilité des recherches, les articles réunis ici se trou-vaient groupés chronologiquement par nature de sujets, ils consti-tueraient dans leur ensemble un des plus intéressants chapitres d’his-toire littéraire qui aient été écrits. Ne serait-il pas, en effet, biencurieux de suivre l’évolution de l’esprit satirique et critique en cestemps où il était dangereux de trop penser, — où penser trop hautétait un crime;— d’observer les auteurs rivalisant d’habileté et d’in-géniosité pour exprimer des idées hardies ou blâmables sans encourird’iniques et disproportionnés châtiments; — de voir à chaque époquede compression ou de terreur correspondre un redoublement de pru-dence coïncidant avec une recrudescence de hardiesse ou de malignité?
Dans ce tableau d’ensemble, chaque siècle nous apparaîtrait avec sanote caractéristique : le seizième siècle, encore si rude de moeurs,avec son lourd bagage de libelles allusifs, où la polémique politique etreligieuse tient la plus grande place; — le dix-septième, plus doux etplus poli, se plaisant à travestir son histoire sous le galimatias de sesinterminables romans allégoriques en vingt parties; — le dix-huitième,plus adouci encore, plus adonné aux satires personnelles, déguisantavec grâce ses traits les plus piquants dans d’innombrables produc-tions parfois plus fades que vraiment spirituelles; — notre siècle,enfin, résumant l’œuvre de ses devanciers, abordant tous les sujetssous toutes les formes, depuis le pamphlet révolutionnaire et la satireantireligieuse jusqu’aux parodies plus ou moins réussies de la viepublique et privée de notre temps.
Pamphlet politique, controverse religieuse, satire littéraire, telssont, on le sait de reste, les types principaux du livre à clef; mais, àcôté de ces genres caractéristiques, se groupent de nombreux sous-genres, qu’on ne saurait énumérer en détail et dont la variété égalecelle des sentiments qui ont inspiré les auteurs. Il est bien évidentque la crainte, — crainte d’une peine sévère, d’une défaveur, d’uneinimitié, d’une disgrâce quelconque, — est le mobile général et puis-sant qui leur a suggéré l’idée de recourir à l’allusion et à la crypto-nymie, quant aux sentiments qui les ont guidés, la diversité en estinfinie. Tantôt un esprit supérieur s’est proposé d’envelopper de voilespeu commodes à pénétrer des vérités philosophiques prématurées, dèslors destinées seulement au petit nombre ; tantôt un sujet loyal ou unvéritable patriote ont voulu venger le droit opprimé ou formuler ungrand principe; tantôt encore, un écrivain avisé a eu pour but de