VIII
LES LIVRES A CLEF
donner des leçons sages et utiles sous la forme d’une satire aimableou d’une ingénieuse fiction. Près de ces intentions généreuses seglissent des préoccupations moins louables ou plus futiles : ici, un belesprit cherche à railler agréablement un confrère; là, c’est un subal-terne qui tente de discréditer impunément son chef; là, enfin, unamant respectueux ou timide célèbre à mots bien couverts l’objet deson culte. Puis vient toute la cohorte des bas sentiments : la haine,l’envie, la vengeance, la cupidité, l’obscénité même et cent autresinfamies, y compris celle de l’impudent libelliste qui, suivant le cas,vend tour à tour ses calomnies ou son silence.
A des usages si multiples s’adaptent très aisément toutes les formeset tous les genres littéraires : les vers et la prose, le roman et le théâtre,le volume compact ou le livret de quelques pages leur conviennentégalement. La variété n’est pas moins grande dans les artifices em-ployés par les auteurs pour voiler leurs pensées et surtout pour mas-quer leurs victimes.
Sans vouloir les énumérer tous, il me sera permis de rappeler iciles principaux stratagèmes cryptonymiques le plus fréquemmentusités dans les livres à clef. Ce sont, par exemple : Yadultérisme , nomsimplement altéré ( Des Roches pour Desroches, Dalembert pourd’Alembert); — Vanagramme, lettres interverties ( Bimeaura , Mira-beau;— Neglau, langue); Yapoconyme , nom privé d’une ou plu-sieurs lettres initiales ( Angeval pour Dangeval); — le démonyme,qualification populaire prise comme nom propre [le danseur , ledisciple) ; — le boustrophédonisme , nom véritable écrit â rebours( Drarig , Girard; Essuis , Suisse ); — Y hémiapocryphe, nom à moitiévéritable ( Chateauterne, Chateaubriand); — le pharmaconyme, nomde substance pris pour nom propre [le Chêne, Charles I er ); le phré-nonyme, qualité morale prise pour nom propre ( Integerrimus, — Gay-Lussac) ; — la pseudandrie, nom d’homme attribué à une femme( George Sand , M m ° Dudevant); — le titlonyme, titre ou qualité prispour noms propres (le sultan, Yempereur, le marquis) ; — le traduc-tionyme, traduction du nom véritable dans une langue étrangère(Mégas, Legrand), etc., etc. Il suffit de rappeler, pour mémoire, les/formes cryptonymiques suivantes : Yastérisme (une ou plusieursétoiles), — I estigmonyme (un ou plusieurs points!, — Izsidéronyme(nom astronomique, Astrée), —le syncopisme (nom privé de plu-sieurs lettres), — le télonisme (nom véritable composé seulement deslettres finales), Yironyme (nom ironique, Escobar /"), — le géonyme(nom de terre ou de lieu), jusqu’au pseudonyme (nom imaginaire)