Voltaire.
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experience et en tumulte des esclaves mal armäs. II n’etait pasetonnant que celui qui s’etait fait charpentier a Amsterdam pour avoirdes flottes, fut lieutenant k Narva pour enseigner ä sa nation l’art dela guerre.
Les Russes sont robustes, infatigables, peut-etre aussi courageuxque les Suedois; mais c’est au temps ä aguerrir les troupes, et ä ladiscipline a les rendre invincibles. Les seuls regiments dont on putesperer quelque chose etaient commandes par des officiers allemands:mais ils etaient en petit nombre: le reste etait des barbares arrachesä leurs forets, couverts de peaux de betes sauvages, les uns armes defleches, les autres de massues: peu avaient des fusils; aucun n’avaitvu un siege regulier; il n’y avait pas un bon canonnier dans toutel’armee. Cent cinquante canons, qui auraient du reduire la petite villede Narva en cendres, y avaient ä peine fait breche, tandis que l’artil-lerie de la ville renversait a tout moment des rangs entiers dans lestranchees. Narva etait presque sans fortifications: le baron de Horn,qui y commandait, n’avait pas mille hommes de troupes reglees; ce-pendant cette armee innombrable n’avait pu la reduire en dix semaines.
On etait dejä au 15. de novembre quand le czar apprit que le roide Suede, ayant traverse la mer avec deux Cents vaisseaux de trans-port, marchait pour secourir Narva. Les Suedois n’etaient que vingt| mille; le ozar n’avait que la superiorite du nombre. Loin donc demepriser son ennemi, il employa tout ce qu’il avait d’art pour l’aceabler.Non content de quatre-vingt mille hommes, il se prepara a lui opposer: encore une autre armee, et k l’arreter ä chaque pas. Il avait dejämande pres de trente mille hommes, qui s’avangaient de Pleskow ägrandes journees. Il fit alors une demarche qui Feilt rendu meprisable,si un legislateur qui a fait de si grandes choses pouvait l’etre. llquittason camp, oü sa presence etait necessaire, pour aller chercher ceneuveau corps de troupes, qui pouvait tres bien arriver sans lui, etsembla, par cette demarche, craindre de combattre dans un camp re-tranche un jeune prince sans experience, qui pouvait venir l’attaquer.
Quoi qu’il en soit, il voulait enfermer Charles XII. entre deuxarmees. Ce n’etait pas tout; trente mille hommes, detaches du campdevant Narva, etaient postes ä une lieue de cette ville sur le chemindu roi de Suede; vingt mille strelitz etaient plus loin sur le memechemin; cinq mille autres faisaient une garde avancee. Il fallait passersur le ventre ä toutes ces troupes avant que d’arriver devant le camp,qui ätait muni d’un rempart et d’un double fosse. Le roi de-Suedeavait d^barque ä Pernaw, dans le golfe de Riga, avec environ seizemille hommes d’infanterie, et un peu plus de quatre mille chevaux. De| Pernaw il avait precipite sa marche jusqu’ä Reval, suivi de toute sacavalerie, et seulement de quatre mille fantassins. Il marchait toujours: en avant, sans attendre le reste de ses troupes. Il se trouva bientot,avec ses huit mille hommes seulement, devant les premiers postes des