Paul Louis Courier. 323
soit dit en passant, dans ses deux ou trois premieres lettres, a plus dePlaton, quant au style, qu’aucun traducteur de Platon.
Que ces conteurs des premiers äges de la Grece aient conservela langue poetique dans leur prose, on n’en saurait douter apres le te-moignage des critiques anciens, et d’H^rodote, qu’il suffit d’ouvrir seule-rnent pour s’en convaincre. Or, la langue poetique partout, si ce n’estcelle du peuple, en est tiree du moins. Malherbe, homme de cour,disait: J’apprends tout mon frangais ä la place Maubert; et Platon,poete s’il en fut, Platon, qui n’aimait pas le peuple, l’appelle son maitrede langue. Demandez le chemin de la ville a un paysan de Varlungoou de Peretola, il ne vous dira pas un mot qui ne serable pris dansP^trarque, tandis qu’un cavalier de San-Stefano parle l’italien francise(infrancesato, corame ils disent) des antichambres de Piti. Ariane,ma soeur, de quel amour blessee, n’est point une phrase de marquis;mais nos laboureurs chantent: fern, de ton amour, je ne dors nuit nijour. C’est la meme expression. L’autre qui dit de Jeanne:
Sentant son coeur faillir, eile baissa la täte,
Et se prit k pleurer. 1
n’a point trouve cela, certes, dans les salons; il s’exprime en poete:pouvait-il mieux? jamais, ni avec plus de grace, de douceur, d’harmo-nie. C’est la langue poetique, antique; et mes voisins allant vendre unäne a la foire de Chousse, ne causent pas autrement, n’emploient pointd’autres mots. Il continue de meme, e’est-ä-dire tres bien, qui t'in-spira, jeune et faible bergere .... et non pas, qui vous conseilla, ma-demoiselle, de quitter monsieur votre pere, pour aller battre les Anglais?Le ton, le style du beau monde, sont ce qu’il y a de moins poetiquedans le monde. Madame Dacier commengant: Deesse, chantez, jedevine ce que doit etre tout le reste. Homere a dit grossierement:Chante, ddeese, le courroux ....
Par tout ceci, on voit assez que penser traduire Ilerodote dansnotre langue academique, langue de cour, ceremonieuse, roide, appret^e,pauvre d’ailleurs, mutilee par le bei usage, c’est etrangement s’abuser;il y faut employer une diction naive, franche, populaire et riche, commecelle de la Fontaine. Ce n’est pas trop assurement de tout notre fran-gais pour rendre le grec d’Herodote, d’un auteur que rien n’a gene, <jui,ne connaissant ni ton, ni fausses bienseances, dit simplementles choses,les nomme par leur nom, fait de son mieux pour qu’on l’entende, sereprenant, se repetant de peur de n’etre pas compris; et faute d’avoirsu son rudiment par coeur, n’accorde pas toujours tres bien le sub-stantif et l’adjectif. Un abbe d’Olivet, un homme d’acad^mie ou pre-tendant a l’etre, ne se peut charger de cette besogne. Ilerodote ne setraduit point dans l’idiome des dedicaces, des eloges, des compliments.
C’est pourtant ce qu’ont essaye de fort honnetes gens d’ailleurs,
1 Casimir Delarigne (p. 269).
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