32 VOYAGES EN ZIGZAG.
d’un cicérone. Le leur est vêtu d’un habit d’ordonnance couleur cramoisi. C'est lebourreau qui conduit ses victimes.
Cohendet veut nous mener voir les collèges d’Aoste , c’est son idée. Nous, collège,très-peu curieux que nous sommes de hanter les classes, nous voulons qu’on nous con-duise à la tour du Lépreux. Cohendet cède, et il continue ses dissertations sur les Sa-lasses, dont il se forme la plus fabuleuse idée : on voit qu’il s’est rafraîchi en arri-vant, et que l’œil n’est déjà plus si net. 11 passe ensuite à l’histoire du lépreux, qu’ilconte à Bryan. Bryan, qui prononce Limpresse, et qui s’amuse à n’y rien compren-dre, rétorque, embrouille, entortille, et, du tout, compose une histoire nouvelle ; c’est àne s’y plus reconnaître, en sorte que Cohendet y voit toujours plus trouble.
Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu’on veut, sur l’autoritéde M. de Maistre, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités quisont toujours les mêmes, ainsi qu’on prouverait que Bomulus a teté une louve, parceque Borne est toujours sur le Tibre . Par un désir bien naturel, chacun voudrait ap-prendre que l’histoire est vraie... Elle l’est suffisamment pour tous ceux qui croientque dans les œuvres de génie la vérité peut se rencontrer indépendamment de la réa-lité; pour tous ceux qui, lisant l’opuscule, sentent en leur cœur que tels ont pu être,que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments deplusieurs de leurs semblables. Qui croit à la réalité de Paul et de Virginie? et qui necroit pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joie et de larmes, dedouceur et de désespoir, dont se compose l’histoire de ces deux enfants? L’écrivain etle peintre qui ne savent que copier la réalité qu’ils voient, sont vrais sans charme etsans profondeur ; celui à qui son cœur et son génie révèlent ce que la réalité ne mon-tre pas toujours, ou ce qu’elle cache aux regards de la foule, celui-là est vrai sans êtrevulgaire, profond sans cire recherché, et il n’y a que les niais qui lui demandent, enpreuve de la justesse d’imitation, l’extrait mortuaire de ses personnages.
Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels ; la vérité yfrappe si peu, qu’on serait disposé à la leur contester. Il y a des livres qui mettent enscène des hommes et des faits qui n’existèrent jamais ; la vérité y frappe tellement,que l'on veut qu’ils aient existé, que l’on va voir d’àge en âge les lieux auxquels lepeintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à cause d’eux, et quedes générations entières, non pas sur la foi d'aucune autorité, mais sur le témoignagede leurs yeux qui ont lu, de leur esprit qui a saisi, de leur cœur qui a compris, viventet meurent convaincues de leur existence.
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