Î84
HISTOIRE
Telle était la terreur de la Reine, et son impatienced’en finir, qu’elle acheva de remplir la cassette avectoutes sortes de vieux chiffons.
Au reste, il était temps : car, le soir même, arrivaFrédéric-Guillaume. « Nous accourûmes tous, dit lamargrave de Bareith, pour lui baiser la main ; mais, àpeine m’eut-il envisagée, que la colère et la rage s’em-parèrent de son cœur. 11 devint tout noir, ses yeux étin-celaient de fureur, et l’écume lui sortoit de la bouche.« Infâme canaille, me dit-il, oses-tu te montrer devant<( moi? va tenir compagnie à ton coquin de frère. » Enproférant ces paroles, il me saisit d’une main, m’appli-quant plusieurs coups de poing au visage, dont l’un mefrappa si violemment la tempe, que je tombai à la renver-se, et me serois fendu la tête contre la corne du lambris,si madame de Jonsfeld ne m’eût garantie de la force ducoup, en me retenant par la coiffure. Je restai à terresans sentiment. Le Roi, ne se possédant plus, voulutredoubler ses coups et me fouler aux pieds. La Reine,
y mit l’adresse de son fils, et confia ce précieux paquet à une per-sonne sûre, sous la promesse de le présenter au Roi, dès que celui-ciserait revenu dans ses États. En 1763, Frédéric, en rentrant dans lechâteau de Berlin, passa dans une petite tourelle qui forme un cabi-net avancé, du côté de l’ancienne place, à l’angle qui donne sur leGrand Pont. Ce fut a l’instant où ce Roi jetait de la les yeux sur sacapitale, qu’on exécuta les ordres de son auguste mère. Il savait, sansdoute, ce que ce paquet contenait, car il n’y arrêta pas même sesregards; il se contenta d’ordonner de le déposer sur la petite tablequi était dans ce cabinet, et c’est là qu’il l’a laissé, durant tout lereste de son règne, sans le déplacer ni l’ouvrir. Je l’y ai encore vudans le même état en 1784, lorsque j’ai quitté Berlin. » (Frédérie-le-Grand, ou Mes vingt ans de séjour à Berlin , tome I.)