Band 
I.
Seite
44
JPEG-Download
 

44

LE RHIN .

de fournir à Louis XVIII son dernier mot d’ordre et sondernier calembour ( Sainl-üeniSj Givet), et où je viens d’ar-river à quatre heures du matin, moulu par les cahots d’unaffreux chariot qu’ils appellent ici la diligence. J’ai dormideux heures tout habillé sur un lit, le jour est venu, et jevous écris. J’ai ouvert ma fenêtre pour jouir du site qu’onaperçoit de ma chambre et qui se compose de l’angle d’untoit blanchi à la chaux, d’une antique gouttière de boispleine de mousse et d’une roue de cabriolet appuyéecontre un mur. Quant à ma chambre en elle-même, c’estune grande halle meublée de quatre vastes lits, avec uneimmense cheminée en menuiserie, ornée à l’extérieur efuntout petit miroir et à l’intérieur d’un tout petit fagot. Surle fagot est posé délicatement à côté d’un balai un tire-bottes énorme et antédiluvien, taillé à la serpe par quelquemenuisier en fureur. La baie fantastique pratiquée dans cetire-bottes imite les sinuosités do la Meuse ; et il estpresque impossible d’en arracher son pied, si l’on a l’im-prudence de l’y engager. On court risque de se promener,comme je viens de le faire, dans toute l’auberge, le tire-bottes au pied, réclamant à grands cris du secours. Pourêtre juste, je dois au site une petite rectification. Tout àl’heure j’ai entendu caqueter des poules. Je me suis penchévers la cour, et j’ai vu sous ma fenêtre une charmantepetite mauve de jardin tout en lleur qui prend des airs derose trémièro sur une planche portée par deux vieillesmarmites.

Depuis ma dernière lettre un incident, qui ne vaut pasla peine de vous être conté, m'a fait brusquement rétro-,grader de Varennes à Villers-Cottcrets, et avant-hier,après avoir congédié ma carriole de la Ferté-sous-Jouarre,j’ai pris, afin de regagner le temps perdu, la diligence pourSoissons ; elle était parfaitement vide, ce qui, entre nous,ne m’a pas déplu. J'ai pu déployer à mon aise mes feuillesde Cassini sur la banquette du coupé.

Comme j’approchais de Soissons , le soir tombait. Lanuit ouvrait déjà sa main pleine de fumée dans cette ravis-sante vallée où la route s’enfonce après le hameau de laFolie, et promenait lentement son immense estompe surla tour de la cathédrale et la double flèche de Saint-Jean-